De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 17

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1795, lequel ment ?

Vue de la ville et du port de Bordeaux prise du coté des salinières, gravure à l’eau forte, d'après Vernet, 54 x 73 cm, 1764.png

Mars 1795 ou Ventôse an III

Théophile Espierre était un négociant et un armateur avec beaucoup de soucis. Sa maison était en péril. Il organisait ou participait à des expéditions négrières, comme l’avait fait son père dont il avait fait fructifier l’héritage. Il avait appris son métier en faisant plusieurs voyages vers l’Afrique et les Antilles.

La famille Espierre appartenait au monde des négociants bordelais. Elle faisait partie, dans une moindre mesure, aux grandes familles concentrant entre leurs mains l’essentiel du commerce des produits coloniaux et de la traite des noirs. Si Bordeaux n’était pas le principal port pour les traites négrières, bien que pas le moindre, avec les trajets en droiture vers les Antilles, il était devenu l’un des ports les plus importants et les plus riches de France. Les négociants bordelais qui animaient le commerce de la traite étaient dominés par quelques familles comme les Gradis, les Nairac, les Laffon de Ladebat, familles enviées par tous les autres négociants n’ayant pas atteint ce niveau de fortune. Théophile, comme son père, tendait vers cet objectif et avait fait tout ce qu’il pouvait, y dépensant toute son énergie, mais l’investissement dans la traite était non seulement très coûteux, mais les sommes d’argent y étaient immobilisées pour longtemps et le retour sur investissement pouvait prendre deux ans si tout allait bien. Il s’agissait toutefois de limiter les risques, car si le commerce de la traite pouvait rapporter gros, il pouvait être également à l’origine de pertes catastrophiques. Il avait donc poursuivi la route de son père et avait privilégié un éventail varié d’activités et jusqu’aux tumultes engendrés par la révolution tout allait bien. Une rotation annuelle de deux navires, permettait d’embarquer les sucres et les cafés au début de l’été, bénéficiant alors des prix les plus favorables sur les produits d’Europe, les vins et les farines, et, à la fin de l’été et au début de l’automne, permettait de prendre un fret avantageux d’indigo, produit léger, cher et de faible encombrement. De plus, du port de l’Elbe, les principaux clients de la maison lui commandaient les vins et en échange ils lui fournissaient les bois merrains que la maison revendait dans le vignoble, ou les bois de construction aux chantiers navals bordelais.

Son père, Marie Joseph Espierre, natif de bordeaux avait été envoyé comme lui-même à Nantes pour faire son apprentissage au sein de la maison de négoce de Jean-Baptiste Grou fils. Lui-même l’avait fait sous la tutelle de son fils. Son père y fut de suite employée pour les voyages dans les colonies. Son activité infatigable, sa probité, ses connaissances pratiques le firent bientôt distinguer parmi les autres jeunes gens. Il franchit en peu de temps les postes subalternes et parvint à l’âge de 22 ans au grade de capitaine. À 35 ans, il quitta la mer et rentra à Bordeaux épouser une demoiselle Cabarrus. L’année 1756 fut celle de la mise hors d’eau et de l’exploitation commerciale de son premier navire « l’étoile de Matin », dès lors il se donna tout entier à la partie des armements. Plusieurs hommes d’affaires, négociants, banquiers, eurent confiance en lui. Ils lui firent des avances et s’intéressèrent dans ses entreprises. Sa fortune était à l’époque bien modique. À l’époque de son mariage, elle se bornait à 18 000 livres et son épouse n’apporta que 10 000 livres en dot. Avec ses faibles capitaux, il se soutint dans ses commencements. L’économie la plus sévère tenait à ses principes. Une seule servante formait tout son domestique, jamais il ne se fit aider par aucun commis. Le jour était employé à faire ses courses et la nuit aux écritures. Son grand commerce consistait dans les armements de navires et le temps qu’il ne passait pas au cabinet, il l’employait aux chantiers de construction à faire des marchés pour les fournitures de ses bâtiments. Il voyait et appréciait tout par lui-même. Avec des principes d’économie, avec l’amour du travail et doué des connaissances requises au genre d’affaires qu’il avait embrassé, il parvint à élever sa fortune au-delà de 800 000 livres. Ce fut ce que découvrit Théophile lors de l’ouverture du testament de son père, il venait d’avoir 26 ans. Mars 1787, fut donc l’année où Théophile devint le maître de la maison de négoce Espierre, et avec le même acharnement que son père, il se mit aux affaires familiales. Si jusqu’au début de la décennie son commerce avait porté ses fruits, différents facteurs en avaient bouleversé le bon fonctionnement. Les révoltes de Saint-Domingue avaient porté le premier coup, le comité de salut public avait porté le dernier.

Pour éviter la famine, le Comité de salut public avait acheté des céréales aux jeunes États-Unis, pour rapatrier la denrée plus que vitale, il avait envoyé un convoi constitué de navire dont certains avaient été réquisitionnés, parmi eux il y avait « le Matamore » de la maison de négoce Espierre. La France était en guerre contre tous ses voisins, notamment l’Angleterre, aussi elle avait détaché une petite escadre pour servir d’escorte au convoi à destination de la France. Une flotte française plus importante menée par le vice-amiral Louis Thomas Villaret de Joyeuse était stationnée dans le golfe de Gascogne pour empêcher la flotte de la Manche britannique commandée par Lord Howe on the Deck of the 'Queen Charlotte', 1 June 1794 · .jpgl’amiral Richard Howe d’intercepter le convoi. Les deux escadres s’étaient livrées à l’arraisonnement de navires de commerce et à des petites escarmouches pendant tout le printemps 1794 avant de se rencontrer le 28 mai. La bataille fut au désavantage des Français. Le vice-amiral anglais fit preuve d’originalité et innova afin de réaliser des tirs de balayage sur la proue et la poupe des navires français, ce qui entraîna des pertes, sept navires de ligne coulèrent et plusieurs milliers de marins moururent. Cet ordre inhabituel ne fut pas compris par tous ses capitaines et sa réalisation fut donc plus chaotique que prévu. Les Français subirent une sévère défaite tactique, mais le convoi arriva sain et sauf de ce fait, les deux belligérants revendiquèrent la victoire et la presse des deux pays utilisa la bataille pour démontrer la bravoure de leurs flottes respectives. Tout ceci ne faisait pas les affaires de Théophile, qui sans son navire, n’avait pu que placer son argent dans les affaires des autres maisons de négoce. Il avait maintenu à flot sa maison, mais cela ne durerait pas, il n’en doutait pas. Il lui fallait récupérer son navire. Il se décida à suivre les conseils de l’un de ses cousins par sa mère, Jean Valère de Cabarrus. Ce fut lors des vendanges, qu’invité comme la plupart des membres de sa famille, par ce dernier, au domaine de Couffran, qui l’avait racheté à Joseph-Hector de Branne, profitant de la vente des biens nationaux, que confiant ses soucis, celui-ci lui avait suggéré de se retourner vers leur cousine Térésa. Il lui rappela que depuis le milieu de l’été, et la chute de Robespierre, elle était l’égérie du pouvoir montant, puisqu’elle était la maîtresse de Tallien, l’un des hommes forts du pouvoir. Bien évidemment, tous fermaient les yeux sur la vie scandaleuse que leur belle cousine affichait, et de cela depuis bien longtemps, mais elle n’était plus critiquable depuis qu’elle était devenue « notre Dame du Bon Secours » et « l’ange libérateur » de Bordeaux pendant le séjour de son désormais prestigieux amant qui devait alors appliquer les rigueurs de la Montagne à l’encontre de la ville.

Théophile n’avait jamais aimé Tallien, et lui en voulait encore de la saisie de son navire puisque cette idée venait de lui. C’était ça ou sa tête, Térésa, alors, n’avait pas voulu s’entremettre pour un bien matériel, elle avait trop à faire avec les vies. D’un naturel réfléchi, voire indécis, poussé par sa sœur Henriette, qui avait épousé Paul Amédée Lhotte l’associé de la maison, il se décida à accompagner un autre de ses cousins Pierre Étienne Cabarrus de Cap-Breton, qui ayant été informé de son souci, l’incita à le suivre. Celui-ci était délégué par la municipalité de Bayonne, pour présenter à la Convention un rapport concernant la déportation des Basques internés, pendant la Terreur. Lui aussi comptait sur le soutien de son neveu Tallien, ce dernier venait d’épouser Térésa.

***

Carl Joseph Begas 2.jpgDepuis qu’il était arrivé, par quatre fois, Théophile s’était rendu à l’allée des veuves au bout des Champs-Elysées. Tallien avait acheté ce qui pouvait passer pour une vaste chaumière à sa cousine. Celle-ci à chaque fois était absente. La belle Térésa, sollicitée par tous, était rarement chez elle. Sa vie était remplie de mondanités auxquelles elle n’arrivait pas à se soustraire, d’autant qu’elle n’en avait pas envie. Si dans un premier temps, elle avait frayé dans la foulée de son mari, très rapidement, rejeté à la fois par les montagnards et par les modérés, le jugeant dépassé, la notoriété de Tallien s’essoufflant ce fut lui qui se mit à la suivre. La quatrième fois, Théophile eut enfin de la chance, il put pénétrer dans son boudoir où elle le reçut rapidement. Quand Théophile se présenta, elle s’apprêtait à partir. Elle était invitée chez Barras, Rose donnait un dîner pour son amant, allait s’y retrouver le nouveau pouvoir. Tout en retouchant une dernière fois sa tenue, virevoltant dans la pièce suivie de sa chambrière, arrangeant les boucles de sa coiffure, attrapant son éventail, disposant élégamment son châle sûr ses épaules, vérifiant le résultat dans sa psyché, elle s’excusait auprès de Théophile du peu de temps qu’elle pouvait lui accorder. Elle écouta toutefois sa supplique, et pour tout conseil l’invita à se rendre au bal de l’hôtel Longueville deux jours plus tard. Elle l’engagea d’ici là à se présenter de sa part à Pierre-Clément de Laussat, celui-ci séjournant à Paris. Il pourrait le guider dans les méandres en tous genres de Paris.

***

Au jour dit, Théophile, accompagné de son cousin Pierre Étienne Cabarrus et de Pierre-Clément, se présenta au fameux bal. Dix mois s’étaient écoulés depuis que les portes des prisons avaient été grandes ouvertes. La France en avait assez d’avoir les pieds dans le sang, la tête épuisée de préoccupations politiques et l’estomac délabré par la faim. Elle ne voulait plus entendre parler de tribuns, de bourreaux, de guillotine ou de massacres, elle voulait s’enivrer de bals et de spectacles. Le 12 prairial de l’an 3, avait été supprimé le tribunal révolutionnaire, ça avait été un spasme de soulagement qui avait déclenché le besoin absolu de plaisir. Après avoir dû surveiller le moindre de ses gestes, c’était un relâchement général, une quête de l’enivrement. Au lendemain de la délivrance, la plupart étaient ruinés, mais ils dansaient. Danser était soudainement la raison d’être de tous. À peine les échafauds renversés, que déjà les bals s’organisaient un peu partout dans la capitale ! Les sons joyeux de la clarinette, du violon, du tambourin, du galoubet, invitaient aux plaisirs de la danse les survivants de la Terreur, ils s’y pressaient en foule. Les hôtels avaient été détruits, brûlés, les palais saccagés, mais Ruggieri, donnait un bal où tous se rendaient, dans le magnifique jardin de la Folie du Fermier-Général Boutin confisqué, transformé en parc d’agrément et renommé en Tivoli que dirigeait Gérard Desrivières, député à la Convention. Quand on n’allait pas à celui-ci, on allait dans celui du jardin Marbeuf, au bout de l’avenue des Champs-Élysées. Ce soir-là, tout le monde semblait s’être donné rendez-vous à l’hôtel Longueville.

Pierre-Clément avait confié à Théophile que c’était une certaine madame Hamelin qui avec ses grâces créoles avait lancé la notoriété du lieu. Bien que fort belle, sa beauté n’avait rien à envier à l’égérie du moment que les trois hommes cherchaient en vain. Les salons étaient aussi majestueux qu’une galerie du Louvre. La salle était si vaste que deux quadrilles pouvaient s’y effectuer sans se gêner et que trente cercles de contredanse à seize pouvaient s’y déployer. L’archet d’Hullin commandait la musique, et les danseurs se mouvaient en rythme aux accompagnements prolongés des cors qui syncopaient les mesures. Il y avait foule, les trois hommes cherchaient Térésa. Théophile se sentait engoncé dans son costume, peu habitué à la représentation. Pour faire honneur, ou tout au moins illusion, il avait écouté les conseils vestimentaires de Pierre-Clément, qui lui-même n’était pas pour l’ostentation.

Pierre-Étienne Cabarrus avait à la Convention rencontré Tallien et avait pu présenter son rapport sur l’incarcération des Basques. Il avait été peu satisfait du résultat, mais il considérait que ce n’était qu’un début. Il savait la lutte à son début et les changements politiques en cours plus enclin à aller dans son sens, il ne désespérait point de faire revenir la plupart d’entre eux de leur déportation. Théophile, qui avait accompagné son cousin, n’avait pu présenter sa supplique. Par une volteface, Tallien l’avait momentanément éconduit, aussi le négociant portait tous ses espoirs dans ce bal bien qu’il ne voyait pas trop comment il allait pouvoir faire avancer sa demande. Pierre-Clément l’avait rasséréné en lui assurant qu’il fallait rencontrer les bonnes personnes et en ce moment Térésa était leur icône, elle les rassemblait autour d’elle.

90c5dfb98d12ab3bf2c746102c0cf7ef.jpgIls avaient traversé la cour jusqu’aux premières marches où la foule se pressait. Les femmes pavoisaient, vêtues comme des hétaïres, robes flottantes de mousseline retenues sous la poitrine, châle nonchalamment drapé sur une épaule et dévoilant l’autre, multiples bracelets au bras, mains chargées de bagues, cheveux relevés et maintenus par des rubans. Elles ressemblaient pour la plupart à des vénus antiques nonchalamment appuyées aux bras de leurs cavaliers moulés dans leurs redingotes et leurs pantalons de nankin, engoncés jusqu’au cou par leur cravate et leurs chevelures cascadant sur leurs épaules. Théophile allait de surprise en surprise depuis qu’il était dans la capitale. Outre que la ville fût dans un état déplorable, les rues n’étaient plus nettoyées depuis longtemps, les ordures jonchaient le pavé empestant l’air, les immeubles se délabraient à vue d’œil, pour beaucoup placardés « bien de la nation », malgré la misère, le manque de nourriture à la plupart des tables, la vêture des Parisiens avait fort changé et à une vitesse surprenante. Malgré le triste temps, la faim assise à tous les foyers où pour la faire taire, on se contentait du sang de cheval cuit, de harengs pourris, du sirop de racine, une partie de la population s’extirpait de cette misère ambiante et tous les moyens étaient bons pour le faire. L’épidémie salvatrice croissait de jour en jour, d’autant que Boissy d’Anglas venait de faire voter un décret qui restituait aux héritiers des condamnés de la Révolution les biens qui leur avaient été confisqués. La joie était revenue au sein de ces déshérités, qui en quelques jours, passaient de la misère à l’opulence. Ces jeunes gens, étourdis par ce retour de fortune, se lancèrent dans tous les plaisirs de leur âge et si Bordeaux avait encore des relents d’ancien régime, ici c’était une nouvelle société qui émergeait de l’horreur malgré le manque de moyen de la plupart. Ceux qui avaient échappé, bien souvent de justesse, aux affres de la Terreur, étaient poussés par l’irrésistible dessein de vivre. La joie exprimée autour de lui n’était pas feinte, elle était l’expression de l’évidence d’avoir à nouveau un avenir. Chacun voulait sa part de ses espérances. Théophile, bien que décontenancé, se laissait porter par cet optimisme ambiant qui bousculait son tempérament réservé.

1789-1815.com:mode_1801.htm Journal des Dames et des Modes, n° 18, 30 frimaire an 10 (21 décembre 1801)..jpgConnaissant apparemment les lieux, Pierre-Clément fendait la foule, suivi de Théophile. Délestés de leurs chapeaux et de leurs gants, ils traversèrent le grand vestibule où sous les corniches d’or, mille glaces répétaient l’échange des salutations, les sourires et les œillades échangés. Après avoir gravi l’escalier, sur lequel posaient quelques belles en mal de visibilité et trouvant la situation avantageuse pour la mise en avant de leurs appâts, ils entrèrent dans l’immense salle de bal. La réputation des lieux était à la hauteur de ce que découvrait le Bordelais, un périptère intérieur scindait la salle en deux parties, créant ainsi une galerie encerclant une large salle de danse. Sur le parquet, les danseurs exécutés, avec allant et grâce, les pas de danse. Gracieusement, les bras se levaient, dégageant les épaules des femmes, leurs chevelures dévoilaient leur nuque. Les mains s’envolaient au-dessus de leurs têtes puis allaient chercher celle de leurs cavaliers. Elles s’effleuraient, s’appuyant parfois, confirmant les attachements futurs. Les pieds glissaient sur le plancher, les corps pivotaient sur eux même et dans le rythme faisait soulever les jupes arachnéennes. Les sourires éclairaient les visages, les regards promettaient bien des choses. L’ensemble avait tout d’une parade amoureuse.

Appuyé contre une des colonnes de la galerie, parmi les spectateurs, Théophile   examinait la foule des danseurs. Pierre-Clément lui fit signe et lui indiqua Térésa qui avait pour cavalier un homme de belle stature, un militaire sans aucun doute. Le quadrille les amenait vers un autre couple dont la cavalière retint aussitôt son attention. Si sa cousine était sans conteste une fort belle femme attirant à elle tous les regards, sa compagne avait plus d’intérêt à ses yeux. Plus mince et plus grande que Térésa, elle se mouvait avec une grâce nonchalante, éthérée. Sa chevelure d’un noir de geai tombait en une cascade de boucles dans son dos, mais ce qui l’avait hypnotisé, ce fut l’éclat bref de son regard translucide qui semblait ne se poser sur rien, lorsqu’elle passa devant lui. Elle avait une autre particularité qui la détachait de ses compagnes malgré son jeune âge évident, elle était de noire vêtue et moins découverte. Sa robe, de coupe identique à la plupart des danseuses, dégageait sa gorge et ses bras sans exagération. De toute évidence, elle devait vivre un veuvage, mais beaucoup parmi ses comparses devaient être dans le même cas et cela ne les empêchait pas de porter des robes blanches ou de couleurs pastel. Il supposa que bien qu’elle reprît goût à la vie, elle n’en était pas moins fidèle au souvenir d’un époux. Captivé par la danseuse et les réflexions qu’elle lui inspirait, il ne remarquait plus rien de ce qui l’entourait. La musique s’arrêta, créant un interlude permettant le changement de cavalier avant la prochaine contredanse. Sans bouger, il suivait des yeux la sylphide ondoyante qui s’éloignait quand Pierre-Clément le tira par la manche. Il lui fit remarquer qu’il était temps de se rapprocher de Térésa. Les deux hommes se dirigèrent dans le sillon de celle-ci, vers un grand salon dont les portes-fenêtres ouvraient sur le jardin. Dans les intervalles des contredanses, les danseurs ingurgitaient glaces, punch et sorbets. Pierre-Clément les dirigea vers un groupe qui venait de se former avec l’arrivée de Térésa. Théophile ne vit au sein du groupe qu’une seule personne, la jeune veuve. Elle conversait, en plus de Térésa, avec deux autres femmes, la première, bien que plus mûre, avait beaucoup d’allure et l’autre était d’une élégance et d’une grâce évidente. Il se demandait inconsciemment s’il n’était pas entré dans le mont Olympe. Térésa, apercevant Théophile, interrompit la conversation et avec un sourire radieux elle lui tendit ses mains pour l’accueillir. « – Vous êtes venu, Théophile, j’en suis fort contente. » Se retournant vers ses amies, elle les présenta. « – Mon cousin, je vous présente Edmée Saint-Aubin du Cormier de Bordeaux tout comme vous, Marie Hosten-Lamothe et Rose de Beauharnais. Mes amies je vous le rends rapidement, mais il faut tout d’abord que je m’entretienne avec lui. » Elles le saluèrent et le jaugèrent machinalement. Il faut dire que Théophile était bel homme. Traits harmonieux, blond, bien bâti, il avait tout pour attirer les regards de la gent féminine. Térésa le prit par le bras l’entrainant vers les terrasses du jardin. « – Mon cousin, avant tout, où êtes-vous installé ?

– Je suis dans une auberge dans le Marais.

– Mon Dieu ce doit être un bouge.

Drawing From the Vigée Le Brun sketchbook at the National Museum of Women in the Arts..jpgThéophile   se demandait bien en quoi son confort pouvait intéresser sa cousine. Il la laissa continuer.

– Si cela vous convient, je demanderai à madame Hosten-Lamothe de vous loger. Pour quelques sous, elle vous offrira le gite et le couvert. Cela sera plus profitable pour l’un comme pour l’autre. Votre confort sera ainsi assuré pendant votre séjour parisien qui risque de durer quelque peu afin de faire aboutir votre projet. 

– Vous pensez que Tallien ne voudra pas me faire restituer mon navire ?

– Non, non, mais ce n’est pas vraiment de son ressort, cela est plutôt dans les cordes de Barras.

Comme Théophile ne comprenait pas où voulait en venir sa cousine. Térésa éclata de rire devant son incrédulité évidente. « – Je comprends bien que vous ne pouvez pas comprendre. Paul Barras est devenu l’amant de Rose que je viens de vous présenter et madame Hosten-Lamothe est une amie voire une parente de celle-ci. Je sais, les rouages sont tortueux, mais votre demande n’est pas facile même si elle est justifiée. Maintenant, allez donc danser, je m’occupe du reste. » Le ramenant dans le salon, elle lui fit remarquer qu’Edmée n’avait pas de cavalier ce qui était rare. Pour Théophile, tout ceci allait vite et cela était bien complexe, ne connaissant aucun des interlocuteurs, il ne pouvait que faire confiance à sa cousine.

Rose avait été enlevée par Barras, Pierre-Clément de son côté venait d’inviter madame Hosten-Lamothe après avoir annoncé qu’il repartait dans une quinzaine de jours pour l’Espagne. Il retournait sur le théâtre des opérations. Edmée s’y attendait, mais le prochain départ de celui qu’elle considérait comme un père l’attristait. La précédente absence de son ami l’avait beaucoup perturbée, elle qui aurait tant aimé que tout fut stable et paisible, elle voyait sa vie toujours bousculée, ballotée par les évènements. Heureusement, elle n’était pas seule et son fils lui donnait le courage qui parfois lui manquait. Ses amies, elles, de leur côté la poussaient à vivre. Elle avait longtemps résisté aux invitations de Rose et de Térésa à aller dans le monde, mais elle devait bien se l’avouer, comme tous, elle avait besoin de respirer à pleins poumons, d’oublier le plus possible et puis elle devait bien admettre qu’elle aimait danser. Elle n’avait jusque-là jamais été dans un bal, les évènements n’avaient pas permis cela. Perdue dans ses pensées, dans une coupe de verre taillé, elle laissait fondre un sorbet qu’elle avait oublié. Lorsque Théophile   se présenta devant elle, elle mit un court instant à réaliser ce qu’il lui voulait. Elle accepta l’invitation à danser et prit le bras de son cavalier qui la guida jusqu’à la piste de danse. Ils arrivèrent, juste à temps pour se positionner dans une des files circulaires du rigaudon dont les premières mesures commençaient, Théophile se plaça à la gauche d’Edmée. Comme tous, elle et lui, se tournèrent d’un quart de tour et sans se prendre les mains, côte à côte, ils avancèrent en se déplaçant sur le grand cercle comme à la promenade, nom de cette partie de la chorégraphie. Puis comme toutes les dames, Edmée se retourna pour faire face à son partenaire et se mit à danser en sautillant d’un pied sur l’autre tenant avec grâce les côtés de sa robe, puis elle se retourna pour faire face à la personne qui se trouvait derrière elle et elle recommença l’enchainement des pas face à son nouveau cavalier. Cette danse à peine finie, le souffle un peu court, Théophile et elle enchainèrent une contredanse à l’anglaise. Sa main gantée jusqu’au coude, posée sur son bras, ses yeux translucides modestement baissés, où brillait le plaisir le plus pur et la plus innocente des joies, elle se laissait guider par Théophile qui jubilait de fierté à chaque pas. Il y eut ensuite une Allemande avec ses entrelacs, ses tours de bras, ses voltefaces et ses levés de jambes. Théophile ne voulait plus quitter sa cavalière, celui-ci n’en croyait pas sa chance, décidément son ciel se dégageait. Bien sûr, la danse ne permettait que de se frôler, on ne pouvait pas vraiment parler ni échanger d’autant que l’on changeait de cavalière de temps à autre au fil des chorégraphies, mais cela lui suffisait de se savoir, son cavalier. Il était aux anges, elle le captivait. A black crepe dress, an10 Costume parisien -- I'm assuming this belongs under mourning since the dress is made of crepe, but more research will need to be done.jpgEdmée de son côté ne se rendait pas compte de l’effet qu’elle faisait à son cavalier. Elle pensait que ne connaissant personne d’autre il s’accrochait à elle. Elle n’était pas vraiment consciente de sa beauté ou tout du moins elle essayait de l’oublier bien qu’elle fît attention à sa mise. Quand arriva la valse, cette nouvelle danse qui faisait fureur dans les bals, car le cavalier était obligé de maintenir sa cavalière par la taille, elle devina un flottement dans l’air au-dessus de Théophile, mais l’être de lumière ne put se matérialiser. Elle ne doutait pas que c’en fut un. À nouveau, ils se représentaient à elle, mais de façon moins sporadique, comme si elle pouvait décider du moment. Elle se laissa emporter par le mouvement à trois temps. La nuit parut courte à Théophile. Il eut l’occasion de danser plusieurs fois avec Edmée. En fait presque toute la durée du bal, elle ne lui dit jamais non.

***

Théophile comme convenu vint occuper une chambre de l’hôtel de madame Hosten-Lamothe. Il pénétra dans un monde de femmes.

Il ne restait dans les lieux que sa propriétaire et ses deux jeunes fils – Désirée, après avoir accouché, ayant aménagé comme prévu à Croissy – ainsi qu’Edmée et Hippolyte qui avait une nouvelle nourrice.

Berthe avait dû suivre son époux et quitter Paris. Ce fut comme cela qu’Edmée comprit comment Berthe obtenait ses renseignements, son mari faisait partie des sous-fifres de Robespierre et il lui fallait s’éloigner en ces temps de purges, car un pouvoir rasait l’autre. Malgré cela, Berthe n’avait jamais trahi Edmée d’autant que son mari ne s’intéressait guère à ce qui se passait chez lui, et elle fut bien triste de laisser Hippolyte. Ce départ impromptu qui avait pris au dépourvu Edmée coïncida avec l’arrivée de Louison.

***

pierre paul prud'hon (joséphine de BeauharnaisLe président de la Convention thermidorienne était devenu l’amant officiel de Rose. À sa sortie de prison, sa beauté et ses amitiés avaient ouvert à celle-ci les portes des salons à la mode. Malgré sa pauvreté, elle faisait preuve d’ingéniosité et s’arrangeait toujours pour être bien mise, n’hésitant pas à contracter des dettes dont elle réglait les plus criantes, jouant parfois de ses charmes. Elle s’arrangea avec l’aide de Térésa à s’imposer à Barras comme une évidence. L’homme était vaniteux et la ci-devant vicomtesse était exactement ce qu’il estimait lui être dû, aussi il l’aida à récupérer les biens d’Alexandre, ce qui lui permit de vivre dans un petit hôtel particulier de la rue Chantereine.

Cette nuit-là, en compagnie de Rose, Paul Barras raccompagnait Edmée et madame Hosten-Lamothe rue Saint-Dominique. À l’approche de l’hôtel, leur berline évita de justesse un groupe de femmes poursuivies par des gardes nationaux. Le cocher dut arrêter brusquement son équipage, secouant violemment les passagers. Barras ouvrit la portière avec colère et posa le pied sur le marchepied. « – Que se passe-t-il ? Nom de Dieu !

– C’est la garde, citoyen président.

Barras regarda autour et aperçut un officier juste devant les grilles de l’hôtel. Il l’interpella. « – Vous ! Vous courrez après qui ? » À la lumière de la lanterne de la voiture, le capitaine reconnut aussitôt Barras. Il prit donc le temps de lui répondre.

– Des filles ! Citoyen ! On a ordre de les arrêter toutes et de les envoyer à la Salpêtrière.

Barras ne pouvait rien dire, l’ordre venait de la Convention. Il avait été demandé de faire place nette de toute fille ou femme de mauvaise vie, les menaçant d’arrestation et de traduction au tribunal de police centrale, comme corruptrice des mœurs et perturbatrice de l’ordre public. Il était donc prescrit aux commissaires de police une surveillance active dans les quartiers infectés de libertinage ; il commandait aux patrouilles d’arrêter toutes les filles et femmes de mauvaise vie qu’elles trouveraient incitant au libertinage et cela malgré une propension de l’élite aux mœurs relâchées. Rose se pencha vers Barras et accentuant l’intonation sur la fin de sa phrase, elle demanda « – Cela ne peut être qu’une erreur dans ce quartier, ne penses-tu pas, Paul ? » À même temps qu’elle s’adressait à lui, elle aperçut deux gardes qui cherchaient à voir l’intérieur de la cour, elle s’en offusqua. Barras aussitôt interrompit l’élan des deux hommes. Edmée qui s’était penchée remarqua une ombre ou plutôt une tache blanche derrière un des arbustes qui encadraient l’escalier du corps du bâtiment. Les deux gardes, bien que contrariés, cédèrent devant l’autorité du conventionnel. Sous le regard interrogatif de Rose, Edmée descendit de la voiture suivie de madame Hosten-Lamothe contrariée par ce remue-ménage devant sa porte. Edmée d’un sourire rassura Rose et ajouta « – Ne vous inquiétez pas, même s’il y a une fille de petite vertu dans les environs, elle sera moins dangereuse que ses pourchasseurs. Excusez-moi Barras, mais j’ai de mauvais souvenirs de la garde nationale. Je vous remercie de nous avoir accompagnés. » Tout en prenant son bras, madame Hosten-Lamothe se joignit à elle pour les adieux et l’entraina vers la demeure. Elles entrèrent dans la cour pavée et montèrent les marches jusqu’à la porte. Sur le palier, elles se retournèrent vers la rue et firent un signe de la main vers la berline qui s’ébranla. Edmée chuchota alors « – Ne craignez rien, ne bougez pas. » L’injonction surprit madame Hosten-Lamothe, mais elle ne dit rien comprenant que ce n’était pas pour elle. Elle entra comme si de rien n’était, allant au-devant de sa chambrière qui ayant entendu leur arrivée se présentait au-devant d’elles avec un bougeoir pour les éclairer. Ayant vérifié les alentours, Edmée dit à voix basse « – Il n’y a plus personne, vous pouvez sortir de là, qui que vous soyez. » Marguerite Gérard Seated woman reading a letter.jpgUne silhouette menue sortie de derrière le buis. À première vue, c’était une gamine malingre, toute tremblante, bien que le menton fièrement levé. Suivie de son invitée imprévue, elle entra dans l’hôtel. Madame Hosten-Lamothe attendait curieuse. Tout en l’examinant, elle sourit avec bienveillance à la gamine qui ne devait avoir au mieux que quatorze années. Elle entraina Edmée et sa protégée jusqu’aux cuisines. La chambrière qui avait suivi sa maîtresse et qui avait compris la démarche implicite de sa maîtresse, sortie du garde-manger du pain et du fromage qu’elle tendit à la gamine. Celle-ci hésita, Edmée coupa une tranche et un morceau de fromage et les lui tendit. Elles s’étaient toutes assises autour de la table en bois rustique et la regardaient manger, elle n’avait visiblement pas vu de nourriture depuis un temps certain. Edmée se décida et avec douceur prit la parole. « – Sais-tu où aller ensuite ?

– Non, citoyenne, je n’ai plus de lieux où dormir.

– Comment cela se fait-il ?

– Mon maître, il avait la main baladeuse alors ma maîtresse, elle m’a mis dehors.

– Et tu n’as pas de famille ?

– On est trop nombreux pour que je rentre chez mes parents. J’ai trop de frères et sœurs à faire manger.

– Et qu’est-ce que tu faisais chez tes maîtres ?

– J’étais servante à tout faire.

Edmée jeta un coup d’œil vers madame Hosten-Lamothe, qui hocha la tête en signe d’acquiescement. Elle poursuivit. « – Tu veux rentrer à mon service ? Je ne suis pas assez riche pour te donner des émoluments pour l’instant, mais je peux te nourrir et te loger. »

Louison entra sans autre forme au service d’Edmée et s’avéra autant fidèle que dégourdie. Elle apprit vite à répondre aux besoins de sa nouvelle maîtresse. Elle aidait tout le monde dans la maison, apprenant auprès des autres domestiques les différentes tâches domestiques. Puis un matin Edmée fut prise au dépourvu par l’arrivée de Berthe lui ramenant Hippolyte. Le beau nourrisson avait attendri de suite Louison, aussi entendant l’échange entre Edmée et madame Hosten-Lamothe qui se demandait comment trouver une autre nourrice à son fils, elle se proposa. La toute jeune fille leur fit remarquer, que c’était elle qui s’occupait de ses frères et sœurs pendant que sa mère travaillait au blanchissage dans une boutique du voisinage et que du coup elle savait y faire. Edmée était septique, mais elle était contente de ses services et madame Hosten-Lamothe la rassura. Louison ne serait pas seule à avoir l’œil sur l’enfant, quant à le nourrir, il pouvait commencer à ingurgiter de la bouillie. Louison devint ainsi la gouvernante du petit Hippolyte.

***

Théophile était encore sous le charme des effets du bal quand il découvrit qu’il était venu loger sous le même toit que sa cavalière. Il se présenta intimidé à l’hôtel de la rue Saint-Dominique. Il se trouvait ridicule de se sentir embarrassé à l’idée de la revoir, mais accueilli par celle-ci, il se retrouva tout intimidé en sa présence. Ce tête-à-tête était bien autre chose que l’accompagner dans une chorégraphie au milieu de la foule. Madame Hosten-Lamothe se présenta dans la foulée dans le salon où ils s’étaient installés. Elle remarqua de suite la gêne. Elle garda pour elle cette constatation et comme si de rien n’était, elle prit en main la conversation qui avait quelques difficultés à démarrer entre Edmée et Théophile. Comme l’arrivée du nouveau locataire coïncidait avec le souper, madame Hosten-Lamothe se fit un devoir d’animer sa table, demandant quelques renseignements sur la vie de son nouveau pensionnaire.

***

Théophile de son côté, sans l’avoir demandé avait eu des informations sur sa logeuse et sa pensionnaire. Pierre-Clément au retour du bal les lui avait fournis. « – Alors Théophile, visiblement vous avez apprécié le bal !

– Je dois reconnaître que ce fut plus agréable et plus divertissant que je ne l’avais envisagé.

– Avez-vous résolu votre affaire ?

– Pas vraiment. Térésa me fait passer par des méandres que j’avoue, ne pas comprendre. Pour commencer, elle pense qu’il est bon que j’aille loger chez cette madame Hosten-Lamothe que vous paraissez connaître, ceci afin que je me rapproche de Paul Barras par l’intermédiaire de son amie.

– Vous parlez de Rose. Rose Beauharnais, la veuve du général, elle est de la famille de madame Hosten-Lamothe. Leurs familles sont des planteurs de Martinique. Elles étaient toutes deux incarcérées aux Carmes avec Térésa. Elles s’y sont liées d’amitié. Depuis elles s’entraident par tous les moyens. Vous pouvez leur faire confiance, aussi nébuleux que paraissent leurs moyens.

– Et, cette madame Beauharnais loge aussi chez ma future logeuse ?

– Non plus maintenant. Elle a obtenu de Barras qu’on lui rende les biens de son époux. Par contre, votre cavalière, qui est ma protégée, y est installée.

– Madame de Saint-Aubin du Cormier est de leur famille ?

– Non, non, elle est bien née aux iles, mais à Saint-Domingue.

– Je la croyais de Bordeaux !

– C’est le cas, elle est une Vertheuil-Reysson.

– Les châteaux du Médoc ?

– Oui, elle en est l’héritière, mais tout est sous-scellé et elle aura bien du mal à les faire lever. Son oncle par alliance à des accointances avec Coblence, il a été mêlé à l’immigration du comte de Provence. De plus, celui qui gérait sa fortune est en quelque sorte parti avec la caisse de la Convention.

– Il a volé la Convention ?

– Pas exactement, il lui prêtait de l’argent, c’est le banquier Dambassis… Il a immigré avant qu’il ne lui arrive malheur, mais avant de partir, il s’est arrangé pour qu’il y ait peu de chose à mettre sous scellés.

***

Labille-Guiard Adélaïde (1749-1803), Louise-Elisabeth de France.JPG« – Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, monsieur Espierre, nous mangeons avec les enfants et les gouvernantes lorsque nous ne recevons pas. » Théophile, ayant assuré que cela ne le dérangeait en rien, suivit son hôtesse et Edmée jusqu’à la salle à manger où il découvrit de jeunes garçons de quatorze et onze ans attendant sagement. « – Monsieur Espierre, je vous présente mes deux derniers fils Joseph et Antoine et leur gouvernante, madame Trumont. » Elle n’avait pas fini qu’entrait une toute jeune fille avec beau nourrisson blond comme les blés. À sa grande surprise, la jeune fille tendit l’enfant à Edmée. « – Celui-ci est le mien, je vous présente Hippolyte. » Théophile se retrouva au milieu d’un repas de famille, ce qui ne lui était pas arrivé depuis sa petite enfance. Il en apprécia de suite l’ambiance, les réflexions des enfants dans leur innocence maladroite le faisaient sourire. Il s’attendrit devant le nourrisson qui avec le plus grand sérieux avalait sa bouillie. À cette ambiance familiale, venait régulièrement se joindre Rose parfois accompagnée de sa fille Hortense, son fils Eugène ayant rejoint l’état-major du général Hoche.

***

Pour Théophile, les choses se passèrent comme prévu par Térésa. Avec l’aide de Rose, elle arriva à influencer Barras et elles l’amenèrent à envisager la restitution de son navire. Mais la manipulatrice avait eu raison, cela prit du temps. Théophile dut faire plusieurs allers-retours entre Bordeaux et Paris pour faire avancer ses affaires des deux côtés. À chaque séjour parisien, il revenait loger rue Saint-Dominique et servait de chevalier de servant aux dames de la maison. Si Théophile était entreprenant en affaires, dès qu’il s’agissait de sentiment, il était paralysé, aussi il proposait chaque fois qu’il le pouvait d’accompagner Edmée partout où elle allait, mais sans jamais montrer le moindre sentiment.

***

Dans le salon de l’hôtel de la rue Saint-Dominique, les quatre femmes prenaient un café, ce qui était un luxe par les temps qui courraient. Madame Hosten-Lamothe avait convié Rose et Térésa à la demande de cette dernière qui pour l’occasion s’était procuré la boisson qui les régalait. Térésa et Rose étaient attendues plus tard dans la soirée pour un diner. Madame Hosten-Lamothe et Edmée, elles, les rejoindraient au bal donné au palais du Luxembourg afin de fêter la victoire de Barras sur l’insurrection des royalistes le 13 vendémiaire. Dans le salon, c’était un vrai conseil de guerre qui se déroulait, Térésa, avec l’aide de ses comparses, profitait de l’absence de Théophile pour faire entendre raison à Edmée. « – Edmée, vous ne pouvez faire languir Théophile plus longtemps. Non, non, laissez-moi poursuivre. Ne me dites pas que vous ne vous êtes pas rendu compte qu’il était amoureux de vous. Il vous suit partout comme un petit chien de compagnie. Vous pensez bien qu’il ne laisse pas ses affaires pour rien. Il n’a nul besoin de revenir aussi souvent pour faire avancer son affaire. » Edmée allait prendre la parole, mais Rose fut plus rapide. « – Vous n’avez pas besoin de l’aimer pour lui céder. Nous savons que vous pleurez encore ce cher Edwin et nous comprenons, mais il vous faut passer à autre chose. » Madame Hosten-Lamothe prit le relais tout en douceur.« – Edmée, il faut avoir les pieds sur terre, épouser par amour est une fantaisie du moment. Théophile n’en demande pas tant. Soyez raisonnable, il vous faut quelqu’un pour vous protéger des vicissitudes de la vie, pour s’occuper de vous et d’Hippolyte. Combien de temps allez-vous pouvoir continuer comme cela ? Malgré la bonne volonté de Térésa et de Rose, nous ne savons pas quand et si l’on vous rendra vos biens. »

Seule Térésa avait compris d’où venait l’argent qu’Edmée utilisait avec parcimonie pour vivre et se loger chez madame Hosten-Lamothe et elle ne savait pas combien elle en avait. Quant à madame Hosten-Lamothe et à Rose, elles supposaient que c’était Pierre-Clément qui subvenait à ses besoins et lui pensait que c’était Térésa. Edmée savait qu’elles avaient toutes raisons, mais elle avait du mal à se faire à l’idée. De plus, il n’était pas question de le prendre pour amant, c’était pour elle une situation trop précaire, quoique fort courante en ces temps. Elle appréciait Théophile, son tempérament calme et pondéré la rassurait. Il ne lui était pas indifférent, mais cela n’était pas un sentiment amoureux. Madame Hosten-Lamothe, qui semblait suivre le cheminement de ses pensées ajouta « – vous n’avez pas à lui mentir, ce n’est pas cela qu’il veut. Il est évident qu’il veut vous protéger. Acceptez-le. Sa situation est stable et confortable. Ce sera une bonne chose pour vous et le petit. »

Princesse_Sophie_Petrovna_Apraxine.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 18

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 016

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épisode 16

 Été 1794, Le mensonge qui sauve

(c) Cambridge City Council; Supplied by The Public Catalogue Foundation

Fin du mois de mai 1794.

Il y avait chaque jour de nouveaux arrivants à la prison des Carmes. Le chevalier Edwin Saint-Aubin-du-Cormier, ce jour-là, était de ceux-là. Il avait fait partie de ce que l’on commençait à appeler la chouannerie. Il n’avait rien contre la révolution qui désirait l’égalité, il était un membre pauvre de l’aristocratie Bretonne, ni contre le roi dont il respectait le pouvoir, mais comme beaucoup de ses compatriotes, il avait été choqué par la Constitution civile du clergé réprouvé par le Pape. Ce fut donc naturellement qu’il rejoignit le marquis de La Rouërie, et la conjuration bretonne qui venait de perdre ses droits et qui désirait les recouvrer. Il avait participé à l’attaque de Mellé sous les ordres du chevalier du Boisguy, et avait été de ceux qui avaient chassé les 200 hommes qui occupaient Saint-Brice. Quelques jours plus tard, passé le moment d’euphorie, il avait été arrêté dans le pays de fougères, et avait été conduit à Paris. Il avait tout d’abord été interné au Luxembourg, il y était resté trois mois, mais le manque de place l’avait conduit jusqu’aux Carmes. Il ne se faisait pas d’illusion, il n’y resterait pas longtemps.

Il fut conduit vers sa nouvelle geôle avec virulence et brusquerie par les gardes. Lui faisant traverser la cour, il remarqua, une scène incongrue en ces lieux. Une madone d’une beauté à couper le souffle berçait un nourrisson dans ses bras. Il devait rêver, il s’arrêta de stupeur et fut poussé avec rudesse plus avant. Il ne put s’empêcher de se retourner vers ce qu’il avait pris pour une apparition. Il croisa le regard translucide plein de compassion de la jeune mère. Il se surprit lui-même en pensant à autre chose qu’à son devenir.

Portrait d'Étienne Maurice Falconet.jpgSes gardes l’ayant libéré de leur présence, Edwin revint vers la cour. Il voulait revoir son apparition. Elle n’était plus là. Il parcourut les cours et préaux qu’il pouvait atteindre, mais la jeune femme n’était nulle part. Il avait dû rêver. Étant seul, il fut approché par d’autres prisonniers qui aspiraient à avoir des nouvelles du dehors. Il fut très vite entouré par plusieurs personnes qui, à défaut d’être intéressées par son histoire, appréciaient la nouveauté. Il se méfia tout de même et ne donna pas trop de détail sur ce qui l’avait amené jusqu’à la prison des Carmes, il ne doutait pas un instant qu’il y ait parmi son auditoire des individus mal attentionné. Il savait que sa fin était proche, mais il ne tenait pas à l’abréger outre mesure.

L’heure de la soupe fut annoncée par le son d’une cloche, il fut entraîné vers l’un des préaux qui servaient de réfectoire. Une vingtaine de tables avec bancs pouvant permettre à huit personnes de s’attabler occupaient l’espace. Il fallait faire plusieurs services afin d’en laisser l’usage à tous les prisonniers. Edwin fut l’un des premiers servi. La nourriture était sans saveur et permettait à peine de se sustenter, mais cela le laissa indifférent tant il était habitué aux rations militaires. Comme ses compagnons de table se levaient pour laisser le champ libre aux suivants, il vit arriver trois jeunes femmes remarquables par leurs grâces et se détachant du groupe qui les entouraient. Comme il restait hébété, un de ses comparses le bouscula pour le sortir de son éblouissement et ajouta. « – C’est vrai, elles font ça à tous, mais peu en profitent. » Edwin sorti de sa stupeur, la remarque l’avait choqué, non pas qu’il fut collet monté, mais parce que parmi les trois jeunes femmes il y avait celle qu’il identifiait à une madone. Il se força à réagir, ne voulant pas passer pour un puritain ou un niais. Il s’obligea à suivre ses comparses de table et à sortir du préau. Il demanda toutefois avant de quitter son interlocuteur s’il savait qui était la jeune femme aux yeux si clairs. Il obtint pour toute réponse. « – C’est une créole ayant lardon à ses basques ». Il ne fit aucune remarque, mais il ne s’éloigna pas du réfectoire, attendant que la jeune femme qui le subjuguait en sortît. Il ne savait nullement ce qu’il allait faire. Il se trouvait idiot, pourtant il avait déjà eu des aventures féminines, mais il n’avait jamais ressenti cette attraction subite qu’il ne pouvait ni s’expliquer ni contrôler. Il trouva le temps long. Leur souper n’en finissait plus. Il n’osait entrer à nouveau dans la salle de peur de se faire remarquer. Il l’avait peut-être manqué dans le va-et-vient continuel à cette heure, ou alors était-elle sortie par une autre voie. Dans les cours, les gardes allumaient les flambeaux, la nuit tombait. La soirée était douce, les prisonniers se promenaient dans la cour et dans les jardins, il n’était pas question pour eux d’aller s’enfermer dans leurs geôles. Les uns s’installaient pour jouer aux cartes, d’autres s’isolaient pour quelques moments de tendresses, beaucoup se contentaient de converser.

Il allait se décourager quand il vit tout d’abord le général Hoche prendre par le bras l’une des trois jeunes femmes et s’éloignait avec elle. Les deux autres, dont la madone qui le captivait, bras dessus bras dessous se dirigèrent vers le jardin. Il ne savait que faire à part la contempler et les suivre, elle et sa compagne. « – Edmée, ne vous retournez pas, mais je crois bien que vous avez un admirateur. Allons nous asseoir sur un banc afin de nous rendre compte à quel point ? » Edmée ne contraria pas Térésa, elle aussi avait vu le jeune homme qu’elle supposait militaire au vu de sa vêture et savait que c’était effectivement elle qu’il suivait. Une fois assises, comme si de rien n’était, elles examinèrent le jeune homme. Edmée le trouvait charmant avec ses cheveux blonds tombant sur son front et ses épaules. Engoncé dans son habit, il n’avait pas l’air bien vieux, plus âgé qu’elle bien sûr, mais guère plus. Edmée l’avait reconnu de suite, c’était celui qu’elle avait vu arriver, encadré avec fermeté par des gardes. Elle avait été surprise de voir comme ils le malmenaient. Pendant que les pensées d’Edmée enveloppaient de son attention le jeune breton, Térésa parlait, faisant semblant de ne pas s’intéresser à l’admirateur planté comme un piquet à l’entrée du jardin. De là où il était, il ne pouvait entendre ce qu’elle chuchotait. « – Ne le regardez pas Edmée. Il va trouver cela facile et vous n’y gagnerez rien. Vous n’êtes pas du genre à vous donner comme cela. » La jeune fille sursauta quand elle comprit ce que lui expliquait sa compagne. Elle était très loin de cela, elle ne se choqua pas, elle savait pourquoi Térésa tenait ce discours. Avec la peur de mourir demain, beaucoup se laissaient aller au plaisir de la chair et cela sans retenue. Sa compagne semblait y résister, mais elle la devinait discrète, quant à Rose, elle s’était énamourée de son général et derrière ce fragile sentiment se cachait le besoin de sécurité. Elle-même ne cherchait rien, et ne remarquait pas l’intérêt que les hommes lui portaient. Elle mettait sans vraiment le vouloir une distance entre eux et elle. Elle se satisfaisait de l’affection que lui portaient ses nouvelles compagnes et de l’amour qu’elle avait pour son enfant. Grâce à ses amitiés, elle était toujours entourée de nombreuses personnes. Pierre-Clément ne pouvait lui rendre visite trop souvent. Il ne voulait pas attirer l’attention des gardes et par leur intermédiaire le tribunal révolutionnaire sur elle, mais par l’intermédiaire de Berthe il apportait de son mieux de l’aide, de l’argent, des paniers de victuailles et des nouvelles. Les journées passaient avec la peur de voir partir ceux auxquels elle s’était attachée. Elle savait que ce n’était pas son destin. Son intuition avait été confirmée par les dires de Marie-Anne Lenormand avec qui elle avait eu une longue conversation et, si cela n’avait été point suffisant pour la rassurer, Pierre-Clément lui avait assuré, bien qu’il ne puisse la faire sortir de là, qu’elle n’avait point de dossier à charge contre elle. Joseph n’avait pas été jusque-là. Mais il y avait les autres, ceux auxquels elle s’était liée. À chaque appel c’était toujours la même lourde angoisse « – Qui serait en partance pour le funeste voyage ? »

Le jeune homme bougea et sembla décidé à venir vers elles, le cœur d’Edmée se mit à battre la chamade. Elle se trouva insensée de se mettre dans cet état, tout ceci était nouveau pour elle. Il fut arrêté dans son élan. La nuit était tombée, la cloche appelait les prisonniers, elle leur commandait de rentrer dans leurs geôles. Elle égrenait son ordre et résonnait à tout vent. Chacun dut partir pour des lieux opposés. « – Ne vous inquiétez pas, Edmée, il reviendra à la charge. En attendant, il serait bon de se renseigner sur son pedigree, bien que par les temps qui courent cela n’ait pas grande importance.

– Mais Térésa, je ne veux rien de ce monsieur.

– C’est possible, ma chère, mais lui il veut quelque chose, et si je puis dire, vous avez tous les atouts en main.

DBlSE9yXoAAlY22.jpgEdmée ne rajouta rien, elle savait qu’elle ne serait pas écoutée, pas même entendue. Les remarques assurées de son amie la troublaient, elles avaient un écho en elle qu’elle n’arrivait pas à repousser. Elles rejoignirent leur dortoir et leurs compagnes de chambrée, Rose de toute évidence ne serait pas des leurs pour cette nuit. Elle profitait des avantages de son amant qui était un des rares à avoir ce que l’on pouvait appeler une chambre. Elle se coucha sur sa paillasse et se retourna vers le mur lépreux. Elle mit du temps à s’endormir, pénétré par le souvenir du jeune homme. Elle fit une multitude de rêves confus où passé et présent se mélangeaient, dans le dernier vint s’imposer l’Éthiopienne. Elle en fut aussi contente qu’étonnée. Cela était signe de changement, il y avait si longtemps qu’elle n’avait pas été en lien avec son aïeule. Cette dernière s’excusa de l’enfer qu’elle avait subi, mais elle n’avait pas pu tout lui éviter. Il y avait aussi les lois de la destinée que l’on ne pouvait contrarier, et son fils devait venir au monde, quel qu’en fût le chemin. Elle fut réveillée par la cloche alors que l’Éthiopienne lui conseillait d’accepter ce que lui proposerait le jeune militaire. Décidément, cette dernière serait toujours énigmatique, à moins que ce soit ses désirs intérieurs qui faussaient le souvenir de son rêve.

Elle se leva et comme tous les matins elle suivit Térésa et ses autres compagnes jusqu’à la fontaine du jardin ouvert aux femmes. Elle y fit sa toilette. Elle s’accrochait, comme sa compagne à ces gestes coutumiers qui la maintenaient dans la réalité, dans la vie. Elle attachait sa lourde chevelure après l’avoir longuement brossé quand Rose les rejoignit. Elle semblait légère, presque heureuse de vivre, Térésa, tout en se moquant d’elle, lui en fit la remarque. Rose haussa les épaules et répliqua qu’il fallait bien profiter de la vie. Ce qui semblait léger était empreint d’une lourde angoisse. Térésa spontanément l’embrassa sur la joue, et lui assura qu’elle avait raison. Personne ne rajouta quoi que ce fut, car tous savaient ce qu’il y avait derrière ces mots. De son côté, Marie Hosten-Lamothe s’occupait de Désirée qui comme chaque matin avait ses nausées. Une fois remise et toutes rafraîchies et rajustées, les trois amies et leurs compagnes nonchalamment se dirigèrent vers leur déjeuner du matin. Elles rejoignirent leurs comparses masculins qui faisaient déjà la queue pour obtenir leur bol de soupe claire. La journée serait calme, certains détenus savaient déjà qu’il n’y aurait pas d’appel ce jour-là, alors chacun cherchait déjà comment s’occuper.

Edmée, pour la première fois, ne commença pas par attendre l’heure des visites et la venue de son enfant, mais intriguée par l’intérêt que lui avait porté le jeune homme, elle se mit à espérer sa présence. Elle n’eut pas à attendre longtemps. Dès qu’elle croisa son regard, elle baissa les yeux rougissant d’émois. Le jeune homme se mit à tourner autour d’elle sans s’approcher à l’amusement des amies de la jeune fille qui n’étaient plus habituées à ce genre de comportement. L’urgence du moment rendait hommes femmes plus audacieux, voire plus impudents. Rose, ne perdant pas de temps, avait glané quelques renseignements. « – Mes chéries, c’est un Breton, il était sous les ordres du marquis de La Rouërie jusqu’à son décès.

– Mais pourquoi a-t-il été fait prisonnier ? intervint Térésa.

Après la mort du marquis, il est resté au sein de la coalition contre la Convention.

– Mais pourquoi sont-ils contre la Convention ? demanda Edmée qui ne perdait pas un mot de la conversation.

– Monsieur de La Rouërie, pourtant opposé à l’absolutisme, c’était même un héros de la guerre d’indépendance américaine, a rallié la contre-révolution à la suite de la suppression des lois et coutumes particulières de la Bretagne.

– Mais alors il n’a aucune chance de s’en sortir. Laissa tomber Edmée d’une voix blanche.

Rose passa son bras autour des épaules de la jeune fille. « – Personne n’est à l’abri d’un miracle. » Les trois jeunes femmes savaient qu’elles ne pouvaient rien ajouter, toutes savaient qu’il n’en fallait pas tant pour monter les marches macabres de la faucheuse. L’heure des visites interrompit leur conversation. Edmée se leva le cœur lourd. Décidément, rien ne lui laissait oublier leur situation. Elle se dirigea vers la salle des visites, passant devant le jeune breton, lui souriant inconsciemment. Il resta illuminé.

François-André Vincent (1746-1816). Portrait de Mademoiselle Marie Gabrielle Capet (1761-1818).jpgBerthe venait de rentrer dans le lieu, elle tendit le petit Hippolyte à sa mère et s’assit à côté d’elle. Renouant le lien chaque fois arraché, l’enfant retrouvait la chaleur du corps de sa mère pour le bien-être des deux. La nourrice se mit aussitôt à lui donner des nouvelles de l’extérieur. Les deux femmes s’accordaient bien. Les premiers instants de timidité passés, Berthe s’était laissée aller à son tempérament chaleureux et plein de compassion pour Edmée dont elle était l’aînée de cinq six ans, et qu’elle couvait. Ce fut par Berthe qu’elle apprit les problèmes de Pierre-Clément. Elle lui expliqua que les détracteurs de son protecteur s’ingéniaient à lui porter tort en brandissant à la tribune un exemplaire d’un discours qu’il avait écrit contre le fanatisme et la superstition. Elle avoua qu’elle n’avait pas bien compris, toujours est-il que dans son pays, sa famille s’employait à récupérer et à détruire le maximum d’exemplaires du fâcheux libelle. Comme Edmée s’inquiétait de cette nouvelle, Berthe la rassura, monsieur Laussat avait des appuis bien placés. Comment savait-elle tout ça ? C’était un mystère pour Edmée. La nourrice enchaîna sur d’autres nouvelles, qui tenaient plus du ragot que de l’information. Deux heures s’étant écoulées, Berthe dut partir. Avec tristesse, une fois encore, Edmée regarda partir son enfant dans les bras de sa nourrice. Comme elle s’apprêtait à sortir de la salle pour aller rejoindre ses amies, elle fut arrêtée par la voix grave de son admirateur. « – Excusez mon effronterie, mais voilà un bel enfant, son père doit en être fier. » Elle ne put s’empêcher de répondre avec une certaine agressivité qui ne décontenança pas le curieux. « – Il ne l’a jamais vu, il est mort.

– Excusez mes propos, ils sont bien mal à propos, je ne voulais en aucun cas vous froisser.

– non, non, ce n’est rien. À votre tour de bien vouloir m’excuser pour mon ton déplacé.

– Arrêtons de nous excuser, commençons donc par nous présenter, à moins que vous préfériez un interlocuteur pour cela.

Edmée sourit « – Nous ne sommes pas à la cour. Je suis Edmée Vertheuil-Reysson et à qui ai-je affaire ?

– Edwin Saint-Aubin-du-Cormier. Pour vous servir. Si je ne suis pas trop curieux, vous aviez bien l’air soucieuse en quittant votre enfant. Aurait-il un problème ?

– Hippolyte ? Non, il va bien. C’est pour un de mes amis que je m’inquiète.

La glace avait fondu avec ces quelques échanges, ils conversèrent toute la journée comme s’ils s’étaient toujours connus. Ils ne s’arrêtèrent que pour faire les présentations avec Térésa et Rose puis avec tout leur entourage. Ils se racontèrent leurs vies, échangeant des bribes de souvenirs tissant un écheveau qui les liait petit à petit. Le soir venu, ils se quittèrent avec difficulté. Cette nuit-là, Edmée rêva d’une fin heureuse que seule la réalité de la cloche du matin vint interrompre.

Sous l’œil protecteur de Rose et de Térésa, l’idylle d’Edmée et d’Edwin grandit au fil des jours. Elles étaient attendries tant le sentiment, qu’elles voyaient se développer entre les deux jeunes gens, semblait pur et fort. Elles étaient tristes, car elles ne concevaient pas une fin heureuse à cela, mais au moins Edmée était momentanément rayonnante et c’était cela de pris dans cette vie de misère emplie de peur.

Edmée n’était pas inconsciente, elle acceptait ce qui se passait. Ne pouvant réfréner ce qu’elle ressentait, elle laissait son sentiment grandir pour le jeune homme qui le lui rendait avec passion tout en sachant que ce n’était qu’un bonheur fugitif, mais aurait-elle dû refuser ce qui mettait un baume à tant de violence et de malheur ? Elle n’en était pas capable. Comme c’était sans lendemain, l’un comme l’autre en était sûr, c’était sans pudeur, sans crainte qu’ils se découvraient. Ils se livrèrent sans commune mesure, ne cachant rien ou presque à l’autre, Edmée avait seulement omis de dire à son amant, car l’un pour l’autre il l’était insensiblement devenu, qu’elle avait du sang noir. L’avait-elle fait sciemment ? Elle l’aurait réalisé qu’elle n’en aurait pas été sûre. C’était pour elle une autre vie, une autre personne. La seule chose qui l’a ramené à Zaïde était les apparitions de l’Éthiopienne.

Attribué à Aleksander KUCHARSKI (1741 - 1819), 1793, Portrait présumé de Monsieur Barbot.jpgTout le monde s’habitua à les voir ensemble. Elle le présenta à Pierre-Clément. Bien que méfiant, peut-être un peu jaloux ou trop protecteur, il donna sa bénédiction. Qu’aurait-il pu faire d’autre ? Il s’était bien apprêté à faire quelques mises en garde, mais quelles valeurs auraient-elles eues par les temps qu’ils subissaient ? À quoi cela aurait-il servi ? Tout moment de quiétude était bon à prendre, aussi fugace fût-il. Il se renseigna sur Edwin et ce qu’il apprit était en sa faveur si ce n’est qu’il ne se battait pas du bon côté. De toute façon y avait-il un bon côté ? pensait Pierre-Clément. Le général Hoche en était le parfait exemple, militaire brillant qui malgré ses victoires pour la convention était enfermé par peur de sa notoriété. Quelques jours après sa présentation à Edwin, Pierre-Clément revint raconter la fête de l’être suprême en détail à Edmée afin qu’elle puisse en faire le compte rendu à ses amis.

Après avoir quitté Pierre-Clément, elle fit le compte rendu à Rose et Térésa qui avaient attiré leur entourage afin d’écouter. La conteuse se retrouva entouré d’un petit groupe, constitué d’Alexandre de Beauharnais et sa jolie maîtresse, mademoiselle de Custine, madame Hosten-Lamothe, Désirée et son époux, le général Hoche et quelques autres amis de ce dernier. « – Vous n’êtes pas sans savoir qu’ordonnancé par Jacques-Louis David, le début de la fête s’est déroulé autour du bassin rond à l’extrémité du jardin des Tuileries. Sur ce bassin, une pyramide avait été élevée, elle représentait un monstre, l’Athéisme entouré de l’Ambition, de l’Égoïsme et de la fausse Simplicité. La foule venue communier à ce grand spectacle, il faut le dire, était immense, mais il ne pouvait en être autrement. Robespierre était revêtu d’un habit bleu céleste serré d’une écharpe tricolore. Il tenait un bouquet de fleurs et d’épis à la main, c’était un peu grotesque d’après Pierre-Clément. Il a mis le feu à cet ensemble démasquant, une fois brûlée, une statue de la Sagesse, ce qui émerveilla tout un chacun. Ensuite, il marcha en tête d’un cortège des Tuileries au Champ-de-Mars. L’hymne à l’Être suprême, écrit par le poète Théodore Desorgues, fut chanté par la foule sur une musique de Gossec. Cela aurait pu être magnifique, mais pendant la cérémonie, les bavardages ont remplacé les chants, puis des moqueries ont fusé. La foule a refusé de marcher au pas même dans la troupe des députés. Le ridicule de la cérémonie a fini par susciter des ricanements de plus en plus nombreux jusque dans l’entourage de l’Incorruptible. Celui-ci s’en est aperçu, et il a mal dissimulé son ressentiment.

– C’est bien fait ! – s’exclama Térésa – C’est le début de sa fin.

– Puissiez-vous dire vrai mon amie, ajouta Rose.

– Vous exagérez, mesdames, il n’est pas bon de critiquer la Convention, interféra Alexandre de Beauharnais.

– Ce n’est pas la Convention que je critique, c’est ce tyran, car on ne peut pas l’appeler autrement ce salopard de Robespierre.

– Doucement, Térésa, on va nous entendre, chuchota Rose désirant faire taire son amie.

Devant l’agitation, des gardes s’approchèrent et demandèrent ce qui se passait. Le général Hoche calma tout le monde et tous se dispersèrent, persuadés que c’était réellement la fin de Robespierre.

 Les jours passaient, l’idylle entre Edmée et Edwin grandissait, chaque fois que le terrible appel des détenus était fait, le cœur d’Edmée se compressait à éclater, mais le nom du jeune homme n’était jamais sur les lèvres du concierge. Le destin semblait vouloir les épargner, même les appels étaient irréguliers, laissant plusieurs jours de paix entre chacun.

Pierre-Clément vint avec un début d’explication à cette accalmie. Les turbulences secouaient la Convention, lui-même se sentait obligé d’espacer un peu plus ses visites, les altercations, qu’il subissait à la tribune de celle-ci, avaient tourné les regards vers lui, et il ne voulait pas attirer l’attention sur l’objet de ses visites.

Il apprit à Edmée et par son intermédiaire à ses amis que le Comité de sûreté générale mettait à mal Robespierre en rendant publique, une affaire de mystiques, une certaine Catherine Théot qui voyait en lui le Messie. « – Toutefois, Robespierre a vite repris le dessus. Il a convoqué René-François Dumas qui est à ce jour le président du tribunal et Fouquier-Tinville, il leur a réclamé le dossier, qu’il leur a soustrait. » Marie-Anne qui faisait partie de l’auditoire se permit d’intervenir. « – Ne croyait pas qu’il a eu le dessus. Cette affaire l’entraîne vers la chute. Tout va s’accélérer désormais. Quant à cette Catherine Théot, elle n’est pas totalement folle, elle a juste été manipulée, quelqu’un a eu très peur dans l’entourage du tyran et à monter cette cabale. » Personne ne rajouta mot. Personne ne savait quoi penser de cette information, elle donnait trop d’espérance. Certains, parmi eux, savaient qu’ils ne verraient pas la liberté, mais l’espoir de survivre était toujours niché au fond du cœur. Marie-Anne ne mentait pas, mais peut-être, se trompait-elle ? Térésa se mit à espérer que Tallien s’était enfin réveillé, que son amant était pour quelque chose dans cette histoire. Elle n’avait pas de nouvelles de lui, elle avait demandé à Pierre-Clément de l’approcher, mais il n’avait pas réussi.

Deux semaines, plus tard, alors qu’il n’y avait eu aucun mouvement au sein de la prison, Pierre-Clément revint avec une nouvelle qui vint corroborer les prophéties de Marie-Anne. Robespierre avait été traité de tyran lors de la séance houleuse de la veille. Furieux il avait été jusqu’à quitter la réunion et n’avait pas réapparu depuis au Comité. Personne ne savait quoi en penser. Ce soir-là lorsque Edmée quitta Edwin, elle le regarda partir le cœur serré d’angoisse. Marie-Anne perçut l’émoi de la jeune fille. « – Edmée prenait tout ce qu’il vous donne. Il va vous faire un cadeau surprenant. Acceptez-le pour vous et pour votre enfant. N’en espérez pas plus. » Edmée sursauta au son de la voix de la pythonisse. « – Laissez-moi Marie-Anne. Je suis fatigué de tout ça ! » Elle avait sans s’en rendre compte élevé la voix et attiré l’attention de Térésa et Rose qui les suivaient vers les dortoirs des femmes. « – Qu’y a-t-il, Edmée ? Que vous a dit Marie-Anne ?

– Rien que je ne sache Rose. Mais c’est déjà trop. La jeune fille ne dit plus rien. Elle entra dans leur dortoir, installa sa couche et s’allongea. Aucune n’osa la déranger, Rose comme Térésa avaient compris que Marie-Anne avait prédit un désastre, et l’une comme l’autre refusait d’en savoir plus. Demain serait un autre jour.

Bien sûr qu’Edmée savait, elle ne pouvait ignorer que le moment tant craint s’approchait. Edwin allait lui être enlevé. Elle avait entrevu au-dessus de sa tête un être de lumière essayant de se matérialiser, cela avait été un choc, elle n’en avait pas vu depuis si longtemps. Elle avait fini par croire qu’ils s’étaient détournés d’elle. Elle avait été souillée de façon si immonde. Elle avait entendu dire que perdant leur virginité, de jeunes voyantes avaient perdu leurs dons. Elle avait donc été surprise de deviner, dans l’air du soir, s’intensifier une forme floue qui n’avait pu prendre consistance, au-dessus de son aimé. Elle mit longtemps à s’endormir, mais quand ce fut fait, elle passa d’un rêve à un autre. Au travers d’eux l’Éthiopienne essaya de venir à elle, elle la repoussa. Elle refusa le contact. Elle ne voulait pas de confirmation du drame à venir, elle refusait tant bien que mal l’impensable. De fuite en fuite, elle se retrouva pourchassée par des ombres qui semblaient la guider de rêve en rêve. Elle fuyait à travers une forêt dense et sombre dans les méandres d’un labyrinthe végétal touffu, plein de sons et d’êtres invisibles, elles couraient à perdre haleine, levant du mieux ses jupes et jupons qui freinaient sa fuite. Elle chuta, elle se releva, elle prit un sentier sur la droite, à une enfourchure devinant d’un côté une présence elle prit à gauche. Son cœur battait la chamade, c’était comme dans les cauchemars de son enfance. Elle sentit le sentier monter. Elle se retrouva devant une colline qu’il lui fallait gravir. Elle devinait des présences derrière elle, prêtes à fondre sur elle. La pente était rude, elle était obligée de s’accrocher à la végétation qui rampait sur elle. Elle ne voyait que peu de choses, les arbres gigantesques obscurcissaient le décor alentour. Elle fuyait, elle ne réfléchissait pas, coûte que coûte il lui fallait atteindre le sommet, elle savait que c’était là qu’elle serait en sécurité, là, à la lumière qu’elle devinait plus qu’elle ne la percevait. Ses forces vacillaient. Elle s’accrochait. Elle ne pouvait ne pas réussir, il y avait son enfant, elle se devait de survivre. Cette idée lui donna un regain de force, d’énergie et de courage. Elle leva la tête, elle aperçut au-dessus de la colline, qui semblait toujours plus haute, un halo de lumière. Elle ne pouvait abandonner, il lui fallait continuer, poursuivre l’escalade. Son fils, ne pas abandonner Hippolyte, poursuivre, arriver au sommet. Elle ne pouvait l’abandonner, le laisser seul. La lumière devenait de plus en plus étincelante, elle semblait retenir dans la nuit les forces maléfiques à sa poursuite. La pente devint moins forte, elle avait atteint le sommet. Elle reprit son souffle, elle tapota machinalement ses jupes et rejeta sa chevelure. Levant les yeux, elle découvrit un autel dressé, entouré de quatre colonnes, avec pour seul toit un ciel bleu. Craintive, intriguée, elle s’en approcha, il était de marbre blanc avec une croix dessus, elle sentait, elle savait qu’elle devait l’atteindre pour être sauvée. Elle allait le toucher quand une cloche, la cloche sonna. Elle s’accrocha au rêve, mais c’était trop tard, tout s’effaçait dans une image floue, son cœur se serra. Elle ouvrit péniblement les yeux, ses pensées encore pleines de ses rêves, ses amies rangeaient déjà leurs paillasses. Edmée était lourde de fatigue, de désespoir. Son âme était restée au fond de ses songes. Elle se leva, son corps brisé de courbatures, elle semblait avoir lutté toute la nuit. Ses amies ne dirent rien, elles l’attendirent patiemment. Edmée grimaça un sourire et les suivis.

***

Jacques Cathelineau (1759-1793), généralissime vendéen. 2.jpgÀ peine arrivées dans la cour, elles trouvèrent Edwin, qui déjà les attendait. Il était, à l’encontre de celle qu’il aimait, il était radieux. Il semblait illuminé. Cela décontenança Edmée. « – Il faut que je vous parle, j’ai quelque chose de très important à vous dire. J’ai fait un rêve étrange qui m’a éclairé, il faut que je vous dise ce qu’en moi il a suscité. » Tout en lui parlant, il l’entraîna. Rose et Térésa étaient consternées. Edmée se retourna tristement vers ses amies, qui sans savoir exactement ce qui l’en retournait ressentaient son désarroi. Elle le suivit, il l’amena jusqu’à un banc dans un coin de la cour. Elle n’avait pas dit un mot, agité par ce qu’il avait à lui dire, il ne s’en était pas rendu compte. « – Edmée ! Mon adorée ! Dans ce rêve, nous étions tous les deux dans un jardin merveilleux, il était extraordinaire de beauté. À chaque pas que nous faisions, les fleurs jaillissaient de terre et ouvraient leurs corolles multicolores sous nos yeux émerveillés. Je n’avais jamais autant vu de fleurs si incroyables. Elles nous faisaient une haie d’honneur de chaque côté d’un sentier qui nous menait tout droit en haut d’une colline sur laquelle se trouvait un autel. Edmée, non ! Ne dites rien, écoutez-moi jusqu’au bout. Je ne me fais pas d’illusion, mon temps est compté, nous le savons, l’un et l’autre… Chut ! Mon aimée, ne pleurait pas, écoutez-moi s’il vous plait. Voilà ma demande. L’autel, c’était le symbole d’une évidence. Évidemment, cela n’a de valeur que l’honneur, mais je n’ai plus que cela. Je vous offre un nom honorable, mais aucune fortune n’y est attachée. Je vous aime Edmée, plus que je n’ai aimé personne, c’est donc un grand honneur que vous me ferez en portant mon nom et en acceptant que je le donne à Hippolyte ! Laissez-moi vous laisser cela, je resterai comme cela toujours auprès de vous. » Edmée le regardait, interloquée. Que pouvait-elle répondre ? Du fond de ses pensées lui revinrent les conseils de l’Éthiopienne et de Marie-Anne, acceptez son cadeau aussi impensable qu’il soit. Oui, il était impensable, inattendu, surtout dans ses lieux, mais elle ne pouvait lui dire non, il semblait être si heureux à cette idée. Elle acquiesça, il bondit de joie au milieu de la cour à la surprise de ceux qui les regardaient. Septiques Térésa et Rose se regardèrent. Marie-Anne leur glissa qu’elles étaient de mariage. Les deux jeunes femmes la regardèrent comme si elle était folle.

***

L’organisation du mariage ne fut pas chose facile. Il fallut tout d’abord trouver un membre du clergé constitutionnel qui voulut bien célébrer un mariage dans une prison et cela en toute discrétion. Monsieur Boisloux comme Pierre-Clément insista pour que cela restât le plus possible secret, car il ne fallait en aucun cas attirer l’attention du tribunal révolutionnaire. Si Pierre-Clément ne pensait qu’à Edmée, le concierge Boisloux lui avait une autre crainte qu’il ne tenait pas à expliquer même à son épouse qui était toute joie à l’idée de la cérémonie. Son beau-frère maître Bault avait appris par une source sure qu’après la prison du Luxembourg, le comité de salut public avait l’intention d’opérer une purge avec comme prétexte une supposée conspiration, à la prison des Carmes. C’était un certain Armand Herman, ami de Robespierre qui orchestrait l’opération. Pour l’instant, il ne connaissait ni le nombre ni les noms des détenus concernés, mais il ne faisait pas d’illusion, il fallait aller vite.

Tout fut organisé pour le 16 juillet soit le 26 Messidor de l’an 2, Edwin et Edmée, ainsi que Rose, Térésa, Pierre-Clément qui étaient leurs témoins furent rassemblés à l’aube dans l’appartement du concierge. Le prêtre était l’ancien curé de la paroisse qui avait accepté de rendre ce service au concierge Boisloux, il l’avait marié et baptisé lui-même et ses enfants. Pour l’enregistrement, il s’était arrangé avec un membre de sa famille qui inclurait le contrat de mariage au milieu des autres, ce serait chose surprenante si quelqu’un constatait le document au milieu des autres et tant soit peu que cela arriva, rien n’indiquerait où il avait été célébré. La cérémonie fut brève, les consentements échangés, les signatures apposées au document, elle fut conclue. Edmée Vertheuil-Reysson était devenue madame Saint-Aubin-du-Cormier. Dans un document annexe signé du jeune marié, Hippolyte prenait son nom, il était devenu son fils.

***

Après ce fugace moment de bonheur, le répit fut de courte durée. Une semaine, ne s’était pas écoulée, que le concierge Boisloux compris avec l’arrivée de plusieurs charrettes que le bureau d’Armand Herman avait provoqué les dénonciations. Comment s’y était pris le juge du tribunal révolutionnaire ? C’était un mystère, mais l’évidence était là. Un bataillon de garde française était devant la prison, et l’homme qui le convoqua, le capitaine du contingent, tout de suffisance, présenta une liste qui lui sembla exagérément sans fin. Il n’avait d’autre choix que de rassembler tous les prisonniers.

La cloche se mit à tout rompre dans les murs de la prison. Que se passait-il ? Les prisonniers comprirent de suite qu’un drame s’annonçait. La cloche avait le son du glas. Ils se regroupèrent dans l’ancienne église du couvent, où, sur une estrade remplaçant l’autel, visiblement mal à l’aise, le concierge attendait, encadré de gardes. Les cœurs battaient la chamade. Chacun s’accrochait aux siens. Edwin se pencha vers Edmée et lui donna un sourire contrit. Les yeux limpides de la jeune fille plongèrent dans les siens, ils brillaient de la peur certaine que c’était la fin. Devant l’injustice flagrante, les mots ne sortaient pas de la gorge du concierge Boisloux. Comme cela ne commençait pas assez vite à son goût, le capitaine, le sourire mauvais, le bouscula et prit la parole.

« – Nous savons que se cachent des dissidents au sein de cette prison qui prépare un soulèvement contre la Convention. Afin de faire régner la justice et part de là la paix, les citoyens appelés vont rendre compte par leur témoignage de leurs exactions. » Les prisonniers étaient médusés, quel était ce tissu de bêtises ? Chacun se regardait cherchant une réponse dans le regard des autres. Mais aussi absurde que cela fût, il leur fallait se plier à l’injonction, ils n’avaient aucune autre solution. Le temps qu’ils réalisent, le capitaine commença à égrainer la liste des noms.

« – André-Jean Boucher d’Argis 

– François-Charles-Antoine d’Autichamps 

– Louis-Marthe de Gouy d’Arsy

– Joachim-Charles de Soyecourt

– Louis-Armand-Constantin Rohan-Montbazon

– Gallet de Santerre

– Louis de Champcenetz

– Alexandre de Beauharnais

– Edwin Saint-Aubin-du-Cormier…

Marie Antoinette and Mme Elisabeth are told Louis XVI is dead..jpgAu nom d’Alexandre de Beauharnais, mademoiselle de Custine laissa échapper un cri d’effroi et se précipita dans ses bras. Rose s’évanouit, retenue juste à temps par le général Hoche. Quant à Edmée, elle se laissa fondre contre d’Edwin. Le temps, pour elle, s’était arrêté pendant qu’au loin le capitaine continuait sa funeste litanie. Ils avaient une heure pour se dire adieu, car il n’y avait que le mari de Rose pour croire qu’il allait enfin pouvoir se défendre devant le tribunal. « – Maintenant que je vais être jugé, déclarait-il à qui voulait l’entendre, j’aurai enfin la possibilité de me défendre. » La liste n’avait jamais été si longue. Tout semblait s’accélérer. Rose ne pouvait s’empêcher de penser que le lendemain son époux serait sur la guillotine et que la semaine suivante ce serait elle. Elle savait que cela était égoïste, mais elle était une bête acculée. Elle n’avait aucun doute à cela. Les certitudes de Marie-Anne s’étaient envolées laissant la place à la panique. Térésa de son côté sentait la colère monter en elle, que faisait Tallien, avait-il décidé de s’en défaire de cette manière. Elle fulminait d’exaspération.

Les prisonniers en partance pour le tribunal furent appelés. Ils n’y avaient que des hommes, ils se retrouvèrent encadrés et poussés par les gardes. Il fallut retirer Edmée des bras Edwin. Les femmes se précipitèrent contre les grilles. Muettes, elles regardèrent leurs conjoints, leurs pères, leurs frères quitter les lieux. Des larmes silencieuses glissaient sur leurs visages devenus livides. Edmée se précipita dans les étages cherchant une fenêtre donnant sur la rue, mais aucune ne permettait de voir le pavé. Térésa l’avait suivi. « – Edmée aucune ne donne sur la rue, ils les ont murées. Calmez-vous Edmée, doucement, mon petit. » Elle ne put regarder partir le cortège qui lui enlevait à tout jamais celui qui était devenu pour une courte durée son époux et qui avait effacé les horreurs de Joseph. Elle s’écroula, étouffée par le vide qui s’engouffrait en elle. Térésa la prit dans ses bras la berçant comme une enfant.

Le reste de la journée s’écoula en pleurs et en consolations. Trop d’entre eux avaient été touchés par cette fatalité, aucun ne relevait la tête. Certains s’effondraient, d’autres, de façon sporadique, fanfaronnaient, prétendant qu’une fois sortis, ils vengeraient leurs amis, aucun ne relevait vraiment la tête. Plus personne n’avait pour l’heure de mots salvateurs. Un marasme sans espoir était tombé sur la prison des Carmes. Edmée, comme tant d’autres, s’était renfermée sur son deuil. Elle était désespérée, elle réalisait qu’elle avait fini par nourrir un espoir. Elle était perdue, elle ne savait à quoi se raccrocher. C’était trop d’injustice pour elle.

Louise Élisabeth Vigée Le Brun (1755 -1842).jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 16bis

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 015

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épisode 015

Mai 1794. Quand la vérité ne sert à rien

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Dans l’ancienne église du couvent des Carmes devenu le vestibule de la prison, l’appel funeste était clos. Un silence lugubre comme à chaque fois tomba sur la triste assemblée telle une chape de plomb puis de façon sporadique les sanglots éclatèrent tout d’abord doucement, discrètement, puis ce ne fut que gémissements et cris déchirants. À chaque fois, c’était les mêmes scènes. Parmi les partants pour la Conciergerie, fatalistes, certains gardaient leur dignité, d’autres s’effondraient, la tension cédait sous le coup de l’annonce, l’attente était finie. Ceux qui voyaient l’un des leurs partir, se précipitaient dans leurs bras criant à l’injustice ou simplement les serraient une dernière fois de tout leur amour exacerbé par la fin de leur destin. Quant aux autres, ceux pour qui ce n’était pas pour cette fois, soulagés, ils essuyaient une larme et gardaient par-devers eux cette chance qui ne durerait peut-être qu’une journée de plus, car le lendemain, ce serait, peut être leur tour d’aller au-devant de la guillotine.

Rose était de ces derniers, elle ne partirait pas pour l’antichambre de la mort, elle ne subirait pas pour cette fois un procès de mascarade qui bien souvent menait directement à la guillotine et très exceptionnellement à la liberté. Après avoir consolé, soutenu, encouragé ceux qui partaient, l’ensemble des prisonniers reprit le reste de leur vie. Ils échangèrent les souvenirs qu’ils avaient de ceux qui demain ne seraient plus. Ils n’avaient pas le courage d’envisager l’avenir. Rose prit le bras de Térésa et ensemble elles se dirigèrent vers la cour, lieu de vie pour la journée. L’une et l’autre étaient là depuis peu.

térésa cabarrusTérésa était la ci-devant marquise Devin de Fontenay née Cabarrus. Elle était là, car à Bordeaux où elle s’était réfugiée, elle était devenue la maîtresse de Jean-Lambert Tallien, le conventionnel chargé de mettre au pas la ville. La liaison d’un conventionnel avec une riche aristocrate avait fait scandale, d’autant que l’on soupçonnait la jeune femme de profiter de sa situation pour écarter de la justice des dissidents, ce qui lui avait fait une auréole de bienfaitrice. Robespierre qui ne pouvait tolérer ces manquements avait fait revenir à Paris Tallien pour se justifier. Térésa Cabarrus l’y avait rejoint. À la suite d’un ordre du Comité de salut public signé Robespierre, Collot d’Herbois et Prieur de la Côte-d’Or, elle avait été à nouveau arrêtée et enfermée à la prison de la Force, puis à la prison des Carmes. Quant à Rose, ci-devant vicomtesse Tascher de La Pagerie, originaire des Trois-Ilets, à la Martinique, elle avait été arrêtée avec Madame de Hosten-Lamothe, Martiniquaise comme elle, chez qui elle logeait, pour s’être exposée assez naïvement pour sauver des royalistes. En France depuis quinze ans, elle avait fait un mariage malheureux avec le vicomte Alexandre de Beauharnais, qui avait tout de même donné deux beaux enfants Hortense et Eugène. Térésa et Rose étaient voisines de dortoir, dans l’ancienne salle à manger de l’hôtel particulier. L’une et l’autre étaient reconnues pour être de jolies femmes, mais si Térésa était intrépide Rose était plutôt émotive et avait une propension à se livrer aux confidences. Elles devinrent rapidement des compagnes, puis des amies. Au seuil de la mort, tout se construisait vite, amitié et amour y naissaient de façon fulgurante.

La scène matinale avait été violente pour tous. Elles avaient le cœur gros, bien sûr, mais il fallait bien continuer à vivre puisque cela était décidé. Elles reprirent le cours de leur vie où la lourdeur de l’épée de Damoclès que représentait la mort qui les guettait alourdissait chaque mouvement, chaque émotion. Elles s’apprêtaient à rejoindre madame de Hosten-Lamothe dont la fille et le gendre venaient d’être incarcérés avec elles, quand passant devant le sas du geôlier, elles furent interpellées par sa femme. Rose sentit ses tripes se crisper d’effroi. « – Citoyenne Beauharnais, excuse-moi de t’interpeller, mais nous venons de faire entrer dans ta geôle une jeunette grosse jusqu’aux amygdales. Si elle a besoin de quoi que ce soit, faites-moi prévenir. »

Les deux jeunes femmes se regardèrent et sans se concerter dirigèrent leurs pas vers leur geôle. Bien qu’elles ne fussent pas autorisées à y résider dans la journée, elles ne trouvèrent personne pour leur barrer le chemin. C’était étonnant, car leurs faits et gestes étaient espionnés à longueur de temps par les gardes. Elles étaient curieuses de voir qui était cette nouvelle prisonnière qui avait, semble-t-il, les faveurs et attentions de la femme du concierge de la prison. De caractère plus volontaire, Térésa poussa la porte de leur geôle, dans laquelle elle et ses compagnes s’entassaient. Bien que ce fut le milieu de la matinée, et que le soleil du début du mois de mai l’éclaira déjà avec vigueur, la cellule était sombre. Rose suivit son amie, mais l’une comme l’autre devinait à peine la forme recroquevillée sur la paillasse placée le long du mur opposé. Elles s’approchèrent et découvrirent une femme qui semblait jeune, vêtue de loque et visiblement enceinte. Rose se pencha pour mieux voir la nouvelle prisonnière, le mouvement fut perçu par celle-ci et tout en se soulevant péniblement elle ouvrit les yeux. « – Mon Dieu, mais je vous connais. Vous êtes la compagne de la fille de Madame de Saint-Martin. » Edmée regarda Rose, la reconnut, elle oscilla la tête, en signe d’acquiescement, mais resta muette. « – Que vous ont-ils fait, mon petit ? Vous êtes dans un triste état. Ne vous inquiétez pas nous allons faire de notre mieux pour vous aider, n’est-ce pas Térésa ?

– Bien sûr, bien sûr, en attendant continuez à vous reposer, vous semblez en avoir bien besoin, nous viendrons vous chercher pour le déjeuner.

Les deux amies quittèrent les lieux, laissant Edmée se rendormir. « – Tu la connais Rose ?

– Oui, j’ai fait la connaissance de cette fille chez ma tante Fanny, elle accompagnait Sophie Dambassis. Elle est créole tout comme moi, de Saint-Domingue si je me souviens bien. Par contre, elle n’était pas mariée alors.

– Elle ne l’est, peut-être, toujours pas ? Ce n’est pas par ce qu’elle est enceinte que c’est le cas.

– Oui, c’est vrai.

***

CarmesConventDoorstep.jpgPourquoi Edmée avait-elle été transférée aux Carmes ? Elle n’avait pas très bien compris les raisons, grâce à un ami à elle, semblait-il. Mais qui pouvait savoir qu’elle était là ? La citoyenne Bault, bien que restant mystérieuse, l’avait rassurée tant bien que mal, cela ne changerait pas grand-chose pour elle, sa sœur était mariée avec le concierge des Carmes, maître Boisloux, elle aurait l’œil sur elle. À l’aube, une voiture l’avait emmenée jusqu’à la prison des Carmes. L’ancien couvent avait perdu son lustre sous les coups de semonce de la révolution. Ces bâtiments situés rue de Vaugirard étaient relativement confortables par rapport à la prison de la Petite-Force. Afin de la rassurer, la citoyenne Bault lui avait assuré que l’on y entassait l’élite de l’aristocratie.

Edmée s’était adossée contre le mur qui portait en négatif la trace des tableaux qui les avaient ornés. Elle découvrait le dortoir dans lequel elle était logée. Cela avait dû être la cellule de quelques couventines. Sur les lambris, elle remarqua, et cela, elle en était certaine, la trace du sang versé lors des massacres de septembre. Elle en eut un frisson de dégoût, son cauchemar n’aurait donc pas de fin. Elle fut sortie de ses sombres réflexions par un coup de pied dans le ventre que lui donna son fils, car elle ne doutait pas que ce fut d’un garçon dont elle allait accoucher. Elle se releva péniblement, elle voulait voir de la fenêtre le décor environnant. Elle découvrit une vaste cour prolongée par un jardin, assez bien tenu, dans lequel déambulait une foule de prévenus, sous le regard circonspect des gardiens. Cela faisait si longtemps qu’elle était seule avec elle-même et son enfant qui croissait en elle, tout ce monde auquel elle allait être confrontée lui faisait peur. Elle se retourna au son de la voix de Rose et de Térésa qui tenaient leur promesse et venaient la chercher. Elles n’étaient pas seules. Il y avait avec elle une femme mûre ayant beaucoup d’allure, et que ses nouvelles compagnes lui présentèrent comme étant Marie Hosten-Lamothe. Elle n’eut pas le temps d’échanger des civilités, une douleur violente venant de son bassin, irradia son dos et ses jambes. Elle blêmit, se mordit les lèvres, elle chercha à s’accrocher. Madame Hosten-Lamothe comprit de suite, elle se précipita et la soutint. « – Rose ! Térésa ! Elle va accoucher ! Vite !

– Térésa va chercher la citoyenne Boisloux, je reste aider Marie.

Quand la femme du geôlier arriva, maintenue par Rose et Madame Hosten-Lamothe, Edmée accroupie avait perdu les eaux et la douleur des contractions était dépassée par une envie irrépressible de pousser. Cela surprit les femmes qui l’entouraient tant l’accouchement se déroulait avec rapidité. Edmée n’avait plus de pensées cohérentes, il n’y avait que la douleur. Cette sensation puissante, aiguë atteignit son paroxysme au moment du dégagement de la tête du nouveau-né. Une perception d’écartement, de déchirure surpassa ses pensées, sa raison et pourtant à leur surprise, nul son ne sortait de sa gorge. La jeune mère était livide, les larmes coulaient sans s’interrompre sur ses joues, parfois ses yeux devenaient vides de ses pupilles, blancs comme ceux d’un aveugle. C’était terrible à voir. Quand la citoyenne Boisloux attrapa presque au vol l’enfant qui s’avérait être effectivement un garçon, une heure ne s’était pas écoulée. Edmée s’écroula, Rose et Marie eurent peine à la retenir. Aidées de Térésa, elles la couchèrent sur sa paillasse logée contre le mur.

***

La citoyenne Boisloux se faisait passer pour ce qu’elle n’était pas. Sa sœur et elle-même étaient les filles du concierge Dumont de la Conciergerie et avaient été élevées au couvent avec une très bonne éducation. Elles étaient sorties, l’une et l’autre, de ce monde policé pour épouser chacune à leur tour le concierge d’une prison de Paris. Le monde des concierges était une vraie corporation qui s’entraidait. Elle avait découvert réellement ce monde en entrant dans le mariage, elle avait été fort choquée à son arrivée par son nouveau lieu de vie qui faisait partie intégrante de la prison des Carmes. Elle y étouffait. Pour survivre à sa nouvelle vie, la fragile jeune fille qu’elle avait été, était devenue une femme mure caparaçonnée d’une apparente dureté que les siens savaient factice. Afin de s’assurer la considération qui lui était dévolue, elle s’était, avec le temps, transformée en femme autoritaire. Entourée qu’elle était d’hommes plutôt grossiers et violents, elle savait se faire respecter et rappeler à tout moment la distance qui lui était due.

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Elle avait demandé à son mari l’autorisation d’installer momentanément Edmée à l’infirmerie de la prison. Le concierge ne s’y était pas opposé, il savait faire plaisir à sa femme et donc à son beau-frère et par les temps qui courraient il valait mieux se serrer les coudes. Ne voulant pas mêler le chirurgien de la prison, qui, il le savait, informait le Comité de tous ses faits et gestes, il fit venir à la nuit le médecin de famille en qui il avait toute confiance. Il serait toujours à temps de dire, s’il venait à l’apprendre, qu’il n’avait point voulu l’importuner si tard. Le médecin de la famille Boisloux et Bault vint donc ausculter la mère et l’enfant. Il put rassurer la citoyenne Boisloux, les deux se portaient bien, ce qui était un miracle au vu des circonstances. Il conseilla un bain pour la mère, son état de crasse pouvant engendrer quelques infections, et préconisa une nourrice pour l’enfant, la mère était trop faible pour l’allaiter. La citoyenne Boisloux, sur ce dernier point avait déjà fait le nécessaire, plus exactement, c’était sa sœur la citoyenne Bault qui avait trouvé une jeune mère dans le quartier qui avait accepté l’office. Il n’était pas question d’envoyer à l’hospice le nourrisson que la mère avait aussitôt prénommé Hippolyte. C’était le premier son qui était sorti à nouveau de sa gorge.

Retirer l’enfant à la mère fut un déchirement. Cela se fit au petit matin avant que la prison ne reprenne vie. La citoyenne Bault ayant appris la nouvelle par sa sœur, se présenta avec la nourrice à l’infirmerie. Il fallut rassurer Edmée, la raisonner avec mille précautions pour lui enlever son nouveau-né des bras. L’enfant avait faim, il n’avait pas été nourri depuis sa naissance. Il finit par brayer tout ce qu’il pouvait, réclamant sa pitance et surprenant tous ceux qui l’entendaient. Un cri d’enfant dans la prison, il y avait de quoi étonner. Edmée céda devant le besoin de son fils. La nourrice le prit et dégageant sa blouse lui donna le sein, sur lequel il tira séance tenante avec virulence tant il était affamé. Quand il fut sustenté et endormi, madame Bault et la nourrice, l’enfant dans les bras, quittèrent les lieux, laissant un vide viscéral à l’intérieur de la jeune mère. La citoyenne Boisloux assura à Edmée que dès le lendemain la nourrice viendrait la visiter avec le nourrisson et ainsi tous les jours, jusqu’à sa sortie. La femme du tenancier de la prison ne doutait pas d’une possible délivrance.

***

Deux jours plus tard, raccompagnée par la citoyenne Boisloux, après l’avoir vêtue de propre, d’une jupe et d’un corsage, Edmée retrouva Térésa et Rose qui aussitôt la prirent en main. Avec elles, elle découvrit les nouveaux lieux dans lesquels elle allait devoir vivre. Elles lui expliquèrent qu’il y avait deux sortes de prisonniers, ceux à la pistole et les autres ; la première catégorie dont elles ne faisaient pas partie, était la plus chanceuse, car la plus riche. Ses membres avaient droit à des chambres à quatre lits, dont certaines avaient une cheminée. Mais comme il y avait de plus en plus de prisonniers, ils perdaient petit à petit leurs avantages. Quant aux autres, ils occupaient des dortoirs dont les lits, de simples matelas équipés, d’un traversin et d’une couverture, étaient relevés dans la journée. Chaque section avait sa cour et son préau pour permettre la promenade en tout temps, ainsi qu’une fontaine. La prison possédait deux chapelles et, pour ne pas mélanger hommes et femmes, deux infirmeries, ce qu’Edmée avait pu constater.

Madame Roland en prison Sainte-Pélagie.jpg

Sous leur préau, Térésa lui présenta les princes de Montbazon et de Salm, le marquis de Gramont, les comtes de Champagnetz et d’Autichamp, ce dernier frère d’un chef vendéen insurgé, et quelques dames de la haute société. Entre son récent accouchement et la foule qui l’entourait, Edmée fatigua vite. Elle réclama à s’asseoir. Rose s’excusa de ne pas y avoir pensé plutôt, toute contente de la voir à nouveau sur pied. Elle la dirigea vers un banc installé à l’ombre d’un châtaigner lui expliquant qu’il était encore inoccupé, car la soupe du matin allait être servie, et tous étaient sous le préau à attendre sa venue. Térésa était partie au-devant chercher leurs pitances. Edmée sourit pour toute réponse. Elle se mit à observer ce qui l’entourait. Une foule de prisonniers se croisait dans les cours et jardins de la prison sous l’œil suspicieux des gardes. Elle ne sentait pas ces derniers spécialement malveillants, mais plutôt à l’affût de tout ce qui pouvait sortir de l’ordinaire. Elle remarqua que certains prisonniers semblaient même en bons rapports avec certains. Elle devina quelques trafics. Elle était intriguée par ce qu’elle remarquait. Mise au secret à la Petite-Force, elle n’avait pas encore connu ce côté du milieu carcéral. Térésa qui était arrivée avec les bols de soupe se mit à commenter avec humour. « – Vous savez Edmée, la plupart de ces personnes sont des aristocrates, le débraillé semble être désormais de mise. Je suppose que le manque d’intérêt pour le paraître vient de la perspective d’avoir bientôt à affronter l’accusateur public ? Il faut reconnaître qu’il est difficile de se tenir un tant soit peu propre. Je les ai pour beaucoup connus auparavant et je peux dire que le vernis original s’est quelque peu écaillé. La peur a pris le dessus. Presque tous, du prince au baron, y compris les dames, font fi de leur tenue et de l’hygiène la plus élémentaire. Certains sentent le renard et vivent dans la crasse, sans souci de dignité, ils semblent avoir abandonnés, ce qui n’est pas excusable, encore moins le laisser-aller général. Beaucoup s’expriment désormais en langage vulgaire, s’enivrent et se ruinent aux cartes. Ils sont évidemment quelque peu excusables, beaucoup pensent n’avoir plus rien à perdre.

– Et, avez-vous parlé des relations charnelles à l’avenant ? Avez-vous prévenu votre nouvelle amie que certains profitent de la relative liberté qui nous est consentie pour donner libre cours aux instincts les plus bas et que la nuit venue, ils ne daignent même pas se cacher ?

Portrait_of_Mlle_Lenormand_from_The_Court_of_Napoleon.jpgL’interpellation faite sur le ton de la moquerie venait d’une jeune femme assez jolie. Edmée l’avait sentie venir avant que de la voir. Ce fut Rose qui lui répondit en riant. « – Voyons Marie-Anne, vous allez offusquer notre amie. Mais commençons par le début, Edmée, je vous présente mademoiselle Lenormand, une cartomancienne de renommée. Ses prédictions font parfois grand bien. Enfin pour Térésa comme pour moi-même elles sont très encourageantes, même si certains jours il faut beaucoup de conviction pour s’y accrocher. » Marie-Anne ressentit en se plongeant dans les yeux translucides d’Edmée une onde de douleur et à sa surprise, elle comprit qu’elle avait en elle une consœur. Elle ne le fit pas remarquer, mais elle lui fit une prédiction « – Soyez rassuré, dès demain, un ami viendra à vous, il vous aidera, un jour il vous emmènera très loin au-delà des mers. Vos luttes ne sont pas finies, vos souffrances non plus, mais elles vous amènent vers la lumière. » Comme elle était interpellée et qu’il lui fallait finir, elle rajouta « – N’oubliez pas, vous n’êtes pas seule. Votre aïeule avait raison. » Edmée sursauta, avait-elle vu l’Éthiopienne ? Ou bien l’avait-elle juste sentie ? Elle n’eut pas le temps de réfléchir, Marie Hosten-Lamothe arrivait avec une toute jeune fille, qui s’avérait être la sienne, et qui se nommait Désirée. En compagnie de son époux Jean-Henri de Croisoeuil, elle avait été arrêtée dans leur maison de campagne de Croissy. Edmée la trouvant touchante, elle devait avoir à peine quinze ans, elle était d’autant plus attendrissante qu’elle était manifestement enceinte. Les présentations étaient à peine faites que le mari de Rose, lui-même interné, vint les saluer, coupant court à ses réflexions. Il avait à son bras une charmante jeune femme, Delphine de Custine, sa maîtresse. Une fois partie, Rose se retourna vers Edmée « – Elle est charmante. Non, Edmée, je ne suis pas choqué, ni même jalouse. Il y a bien longtemps que mon époux s’occupe en dehors de mon lit. J’en ai pris mon parti.

– Et puis il y a le général Hoche ! Rajouta Térésa avec un sourire espiègle.

Edmée n’osa pas poser de questions, mais son regard fut éloquent. Rose ne put s’empêcher de se confier. « – Oui, il y a le général, je n’ai pas honte. Je n’ai jamais vu un homme aussi grand et aussi athlétique. J’ai fait sa connaissance en arrivant ici, il venait lui aussi d’être incarcéré. Il a été enlevé à l’armée de la Moselle dont il avait le commandement en chef. Il a été jeté en prisons pour trahison, sous prétexte qu’il est membre du club des Cordeliers. Il paraît que c’est Robespierre. Mon mari dit que ce dernier brigue la dictature. J’espère que Marie-Anne à raison. Elle assure que la fatalité se retournera contre lui, et que bientôt, les assassins d’aujourd’hui seront les assassinés de demain.

– Tiens quand on parle du loup, on en voit la queue. Coupa Térésa, espiègle.

Droit vers elle, un homme à l’allure martial se dirigeait. Ce que Rose n’avait pas exprimé c’est qu’après une semaine aux Carmes, elle avait perdu le peu d’espoir qu’elle avait eu, de voir Hoche l’aider à sortir de prison. Le général continuait à jouir de privilèges exceptionnels dus à la peur de ceux qui l’avaient incarcéré de voir son armée se retourner contre eux, mais si ses appuis l’empêchaient de passer à la conciergerie, il n’en était pas moins encore là. Il se plia devant elles pour les saluer. « – Mesdames, nous sommes attendus. »

Portrait d'Alexandre de Beauharnais .jpgEn compagnie du général, elles rendirent dans le plus vaste des deux réfectoires du couvent, elles trouvèrent Alexandre de Beauharnais au milieu d’un groupe de prisonniers auquel elles se joignirent. Dans cet univers irréel, tout le monde semblait ami. L’ambition et la vanité n’y ayant plus cours, les rapports entre les êtres étaient simples et spontanés. Tous attendaient que le gardien vînt faire l’appel de ceux qui seraient transférés à la Conciergerie. Aux quatre coins de l’espace, les gardes s’étaient placés en faction, prêts à passer l’action s’il prenait au groupe de prisonniers l’idée de quelques débordements. La peur était palpable. Edmée remarqua que le mari de Rose était hagard, mal rasé et d’une tenue des plus négligés. Il avait de toute évidence cédé au désespoir, contrairement à sa première impression. La jeune femme blonde, pendue à son bras, mademoiselle de Custine était angoissée, cela était visible. Est-ce que Rose, plongée dans son propre désarroi, s’en était rendu compte ? Le concierge entouré de gardes vint lire la sinistre liste. Pour la première fois, Edmée vivait la scène, l’air était empli d’angoisse, de morts et d’ombres funestes. Plusieurs fois par semaine, la charrette de Sanson venait prélever son contingent de victimes. Edmée étouffa et perdit connaissance. Elle fut rattrapée de justesse par le général qui la déposa sur un banc contre le mur et la laissa là le temps que l’annonce des futurs partant fut finie.

***

L’aube se levait, Edmée avait peu dormi. Son sommeil était peu régénérateur, comme d’habitude ses nuits étaient pleines de rêves, certains étaient prémonitoires, d’autres étaient simplement une épuration de son âme, mais tous en ces temps étaient confus. Il y avait longtemps qu’elle n’en avait pas fait qui ne fut pas si près d’être des cauchemars. Elle ne se défaisait pas du souvenir de ce rat se noyant dans une flaque de sang, elle ne comprenait pas ce que cela voulait dire ni ce que cela présageait, car elle était sûre que cela annonçait quelque chose, mais quoi ? Ses comparses, comme elle, étaient rongées par l’inquiétude de leur avenir. Elles gémissaient dans leur sommeil, au milieu de leurs cauchemars. Elle en entendait une qui doucement pleurait, mais elle ne savait laquelle ? Était-ce la jeune Désirée de Croisoeuil ? Le faisait-elle en dormant ? Edmée ne savait. Elle, elle attendait que le jour soit là et qu’à nouveau son enfant soit dans ses bras. Dans le dortoir, petit à petit chacune se réveillait, sortant de leurs rêves torturés. Chuchotant à sa voisine, Rose interpella Térésa, l’une et l’autre avaient les yeux ouverts ; cela donna le départ du lever.

CC25-w.jpgEdmée dut attendre que la matinée se fût écoulée avant que de voir son fils dans les bras de sa nourrice. Derrière les grilles qui cloisonnaient le grand préau dévolu aux visites, elle fut rapidement rejointe de femmes désireuses de voir le nourrisson. Quel plus doux calmant pouvaient-elles avoir que cet enfant, cette promesse d’avenir ? Bien sûr, beaucoup pensaient qu’il serait bientôt orphelin, et elles compatissaient, mais personne ne le formulait, pas plus que l’on ne demandait où était le père. Personne ne voulait entendre qu’il était allé voir la « veuve » comme l’on surnommait la guillotine. Désirée s’était approchée d’elle et regardait le nourrisson, aussi attendrie qu’apeurée. Mademoiselle Lenormand, comme une fée bienfaitrice, vint caresser la joue d’Hippolyte. Tout le monde attendait, l’oracle ne se fit pas attendre. « – Lui comme vous vivrez au bord de l’eau toute votre vie. » Bien que certaines fussent septiques, voire déçues, parfois par jalousie, elles acceptèrent la prévision. L’effet de la nouveauté passé, la plupart repartirent vers leurs activités ou errances, d’autres voyaient arriver leurs visites. Rose était de ceux-là. Ses deux enfants Hortense et Eugène se précipitèrent dans les bras de leur mère, ils avaient dû laisser, madame Lannoy, leur gouvernante devant les portes de la prison, le nombre de visiteurs étant limité. Après les effusions de tendresse, ils se mirent à rapporter tout ce qu’ils savaient de l’extérieur. Ils donnèrent des nouvelles des autres enfants de Madame Hosten-Lamothe qui vivaient encore avec eux dans l’hôtel de la rue Saint-Dominique et qui n’avaient pu venir. Chaque visiteur faisait de même, les nouvelles entraient dans les murs notamment comme cela. Ensuite, elles s’échangeaient, elles se commentaient, certaines donnaient de l’espoir d’autres de la désespérance, aucune ne laissait indifférente ; chacun y cherchait son avenir. La nourrice du petit Hippolyte ne pouvait guère rester, il lui fallait retourner à ses autres activités. Elle n’avait pas repris l’enfant à sa mère, qu’un nouveau visiteur se présenta. Ils furent aussi surpris autant l’un que l’autre. « – Monsieur de Laussat ! Mais que faites-vous là ?

– Mon Dieu ! Mais vous n’avez que la peau sur les os… Excusez-moi Edmée, je vous ai coupé. Je suis là pour vous, j’ai fini par vous trouver non sans mal.

– Pour moi !

– Bien sûr Edmée. J’ai appris ce que Joseph vous avez fait, qu’il vous avait fait arrêter et enfermée à la Petite-Force. J’étais moi-même en prison à cause de lui. C’est pour cela que je n’arrive que maintenant.

– Et Joseph ?…

– Lui ? Il est mort, il s’est noyé dans la Seine.

– Ah…

Edmée ne ressentait pas de soulagement. Sa haine s’était enfouie en elle, lui laissant une sorte de paix, d’indifférence où le malheur, que lui avait causé celui qui était devenu le père de son enfant, le baume de ses douleurs, la force contre ses peurs, était enterré.

– Et à qui est ce chérubin ?

– C’est le mien monsieur de Laussat. Je vous présente Hippolyte. Il a trois jours.

– Trois jours ? Le vôtre ?

Pierre-Clément regarda la jeune fille septique, qui sans ciller plongea ses yeux limpides dans les siens. Il y perçut tant de désarroi qu’il ne demanda pas qui était le père. Son désir de l’aider n’en devint que plus exacerbé.

– Mais vous le gardez avec vous ? Ici ?

– Non, c’est Berthe qui le garde. C’est un arrangement avec les citoyennes Boisloux et Bault. Elle doit d’ailleurs nous quitter, Hippolyte n’est pas le seul de ses pensionnaires.

Vrouw geeft borstvoeding, anoniem, 1765 - 1772.jpgSur ses paroles, la nourrice prit délicatement le nourrisson et quitta les lieux sous le regard éploré de la jeune mère. Pierre-Clément, sentant la détresse d’Edmée, reprit la conversation, lui demandant ce qui s’était passé depuis leur dernière rencontre. Pendant deux bonnes heures, elle lui raconta son départ de l’hôtel Dambassis, son séjour à Versailles et son arrestation. Elle ne dit mot sur son séjour en prison. Il n’était pas question qu’elle fasse ressurgir cet enfer enseveli dans ses souvenirs, obstrués dans sa mémoire. Pierre-Clément se garda bien de lui faire remarquer qu’il manquait un chapitre à tout cela dont le résultat était l’enfant. Il refusait de croire à ce qu’il devinait, Joseph devait être le père.

L’heure des visites se terminant, Térésa et Rose vinrent chercher leur nouvelle protégée. Edmée leur présenta Pierre-Clément, qui assura revenir le lendemain afin de voir comment il pouvait pourvoir à son mieux-être. Les deux compagnes de la jeune fille lui firent quelques commentaires suggestifs, celle-ci qui pour la première fois depuis bien longtemps se mit à rire écarta les suppositions d’attachements énamourés de Pierre-Clément.

***

Pierre-Clément, comme promis, revint le lendemain. À défaut de pouvoir faire entrer Edmée dans la Maison Coignard ou à la pension Belhomme, lieu où l’on envoyait les riches prisonniers qui contre une forte pension pouvait vivre cette épreuve aussi confortablement que possible, il chercha des ressources pour lui obtenir, la « pistole ». Sa sagesse avait arrêté sa compassion, il aurait dû remuer ciel et terre au Comité de Salut Public pour obtenir une autorisation vers ses hospices de luxe, mais Edmée n’avait pas d’acte d’accusation, donc pas de dossier. Elle était juste inscrite sur les registres de la prison. Il lui fallait donc juste influencer le geôlier Boisloux, trouver un argument qui le décide à la faire sortir. En attendant, il s’était mis en quête d’une marchande de mode, car à la vue de la jeune fille, il avait tout de suite pensé à la pauvreté de sa mise et à son manque évident de garde-robe.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 016

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 014

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épisode 14

1793, quand le mensonge à le pouvoir

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Une semaine s’était écoulée depuis l’esclandre à l’hôtel Dambassis. Edmée, abattue, tuait le temps comme elle le pouvait. Elle errait de pièce en pièce, s’installait dans l’une, s’affalait sur un fauteuil, amorphe, vide d’espoir, puis elle passait dans une autre essayant de chercher une activité. Elle se sentait perdue, elle ne voyait plus quel pouvait être son devenir. Elle ne désirait que dormir et ne plus se réveiller. Mais là encore, ce n’était pas simple, chaque nuit elle rêvait qu’un loup aux yeux injectés de sang ou quelques autres prédateurs rodait devant sa porte. Elle se réveillait en sursaut, des sueurs froides dégoulinant sur sa colonne vertébrale. De quoi ses rêves voulaient-ils la prévenir ? Plus les jours passaient, plus elle désespérait d’un retour en arrière, elle ne voyait pas d’échappatoires à sa situation. Elle n’avait aucune nouvelle des Dambassis et n’avait aucun moyen d’en demander. Elle avait bien pensé envoyer Gilbert avec une lettre pour Sophie, mais elle avait abandonné l’idée. Si son amie avait pu faire quelque chose, cela serait fait. Elle n’était même pas sûre qu’elle fut à nouveau sur pied. Quant à monsieur Ducasse, avait-il été entendu ? Elle ne doutait pas qu’il ait essayé de plaider sa cause. Il avait dû se passer quelque chose qui dépassait sa mésaventure. Elle était consciente que depuis le retour de la famille royale suite à leur arrestation à Varennes et le procès du roi qui avait abouti à son exécution, la situation de monsieur Dambassis était des plus précaires. Elle désespérait. Mathilde essayait de la distraire, elle l’avait incité à suivre Gilbert jusqu’au jardin de Versailles, ce qui l’avait à peine détournée de ses sombres pensées. Elle l’avait accompagnée dans un hôtel voisin dont les propriétaires étaient absents et dont elle connaissait les serviteurs restés en place. Leur bibliothèque était fournie, mais elle avait, à peine, détourné les pensées de la jeune fille. Edmée avait fini par se réfugier au jardin, bien que la saison ne soit guère propice aux floraisons. Elle binait et désherbait malgré le frimas de l’hiver lorsque Mathilde arriva essoufflée annonçant un secrétaire de monsieur Dambassis. Edmée en lâcha son outil, et se précipita à l’intérieur, prenant à peine le temps d’enlever ses gants et sa redingote. Elle surgit dans le salon et s’arrêta net dans son élan. Elle perdit ses couleurs, ses yeux devinrent si limpides sous la colère qu’on les aurait crus translucides. « – Vous ! » Sa voix était devenue stridente à la vue du jeune homme. Mathilde qui la suivait n’avait pas pris la peine de lui dire que c’était Joseph qui était là. La servante ne connaissait pas l’incident qui avait entraîné le retour de la jeune fille et ne pouvait présager de l’importance du visiteur. Monsieur Ducasse lui avait juste demandé de faire attention à celle-ci, car elle avait subi un choc, et avait au passage laissé une bourse, au cas où ? Mathilde était donc très surprise de la réaction de sa maîtresse.

– eh oui citoyenne, vous vous attendiez à qui ? Malgré la mode du tutoiement, qui était presque obligatoire si l’on ne voulait pas passer pour contre révolutionnaire, il ne pouvait s’empêcher de la vouvoyer. Il la mettait sur un piédestal et malgré sa froideur, il ne se résolvait pas à l’en faire descendre.

– sûrement pas à vous ! Comment osez-vous vous présenter à moi après votre comportement et ses suites ?

– ne vous fatiguez pas, de toute façon il n’y a plus que moi pour vous porter ces missives. Alors vous les voulez ou pas ?

Joseph dans le même temps lui tendait une liasse de lettres. Edmée la regardait, indécise. Elle ne pouvait qu’être de mauvais augure, tout au moins pour elle. Elle finit par la lui arracher des mains. Sans plus prêter attention à lui, elle regarda les noms inscrits dessus. Deux lettres étaient de Sophie, une de monsieur Dambassis et une de monsieur Ducasse. Comme Joseph était toujours là, figé devant elle, elle leva les yeux sur lui et avec hauteur lui lança « – vous pouvez disposer. » En une enjambée, il fut sur elle, lui tordit le bras lui faisant lâcher les lettres. « – Comment ça, je peux disposer, vous vous croyez qui ? » Mathilde se précipita sur le couple, appelant son époux à la rescousse. IMG_1126.JPGJoseph la repoussa violemment, la faisant chuter. Il continua à tordre le bras de la jeune fille jusqu’à ce qu’elle soit obligée de se mettre à genoux. Il ne put finir. Un coup violent à la mâchoire lui fit lâcher la prise et le fit tomber à la renverse. Gilbert venant d’arriver et ne voyant que la lutte l’avait interrompu à sa façon. Joseph se releva. De colère quitta les lieux tout en leur jurant qu’il y aurait une suite. Mathilde aida Edmée à se relever. La jeune fille leva ses yeux pleins de larmes vers elle. Elle l’a pris dans ses bras essayant de la consoler. « – Mathilde c’est un monstre, il a essayé de me violenter à l’hôtel Dambassis…

– Oh ! Mon petit, mon tout petit. Que ne l’ai-je su ? Il est parti, n’ayez crainte, venez vous allonger, je vais demander à Suzon de vous faire quelque chose de chaud.

Gilbert laissa partir les deux femmes et alla voir si Joseph avait bien quitté les lieux. Ayant vérifié la chose, il ferma la porte derrière lui. Il marmonna que tout ceci n’allait rien amener de bon. Mathilde qui venait de descendre l’entendit. Elle grimaça, elle pensait comme lui.

***

Gilbert, cette nuit-là veilla de peur de voir revenir Joseph ou la garde nationale, les délations étaient courantes et entraînaient sans coup férir une arrestation. Mais il ne se passa rien. Il fit le gué les jours suivants, mais rien. Il était septique. Il dut se rendre à l’évidence, le jeune homme n’avait fait que des fanfaronnades. Bien qu’ils restassent sur la défensive, les habitants en furent soulagés.

Edmée, atterrée, découvrit dans la lettre de son amie qu’elle et ses parents étaient partis, qu’ils avaient quitté Paris et la France. Elle lui apprit qu’elle avait accepté d’épouser Frantz Agus, son père avait agréé à la demande. Il ne s’était passé que huit jours, tout s’était précipité. En ces temps, tout allait vite. Dans les lettres de monsieur Ducasse et de monsieur Dambassis, elle découvrit que personne n’avait pu contrecarrer l’alliance de Madame de Saint-Martin et de Joseph. Monsieur Dambassis, lui assurait n’avoir pas cru l’histoire du divan et avoir deviné ce qui avait pu se passer, ce que son secrétaire était venu confirmer, seulement son urgence, qui était de faire immigrer sa famille, ne lui permettait pas de compliquer la situation. Il s’en excusait et en était confus. Il avait donc vu avec monsieur Ducasse comment faire parvenir de l’argent à la jeune fille et comment lui faire rejoindre sa tante, mais là aussi ils avaient besoin de Joseph. Edmée se sentait impuissante, l’idée de la faire aller au château familial sur les bords de la Gironde n’avait aucun sens, encore plus par l’intermédiaire de Joseph. Elle ne se faisait pas d’illusion, monsieur Dambassis en émettant cette idée n’avait fait que soulager sa conscience.

***

William Busch-099.jpgJoseph de son côté, toujours au service de Pierre Joseph Cambon, se faisait discret. Le départ de la famille Dambassis avait fait du bruit au comité des finances, d’autant qu’il avait fallu admettre que le banquier avait bien fait les choses, à part son hôtel particulier, rien ne pouvait être récupéré. Il fallut donc se contenter du non-remboursement des dettes contractées par la convention, ce qui n’était pas rien. De plus, la guerre en Vendée, le soulèvement de Lyon et la coalition des alliés aux frontières étaient déjà suffisamment préoccupants pour ne pas s’attarder sur le cas de monsieur Dambassis, pour lequel l’on ne pouvait rien faire.

Pour compliquer les choses, l’arrestation des membres du parti des brissotins, tout au début du mois de juin, mit en porte à faux Joseph par rapport à ses supérieurs, mais contre toute attente son double jeu perpétuel lui permit de contourner cette situation épineuse. Il avait appris que les domestiques de monsieur Dambassis avaient été payés pour leur silence, celui-ci était donc arrivé à destination, il n’avait donc plus rien à craindre de ce côté-là. Avec le Début de la Convention montagnarde, il se fit remarquer le moins possible. Il effaça au mieux toutes ses anciennes accointances. Le Triumvirat ; Robespierre, Couthon, Saint-Just et leur entourage, arrivés au pouvoir, n’avaient jamais été de ses Alliés.

***

Août 1793.

Le loup grognait, il grattait à la porte. Ses yeux brillaient de façon lugubre dans la nuit. Edmée se tournait et se retournait dans son lit, elle tremblait de peur.

C’était encore le milieu de la nuit, la lune était là comme un lampadaire au-dessus de la ville, elle éclairait de façon crue et lugubre la scène d’épouvante que vivait Edmée. Ils étaient venus la chercher alors que le quartier dormait. Après avoir tenu surveillée chaque entrée pour éviter toute fuite, la garde avait tambouriné à la porte, réveillant Gilbert et Mathilde, les bousculant, renversant tout sur leur passage, surgissant dans sa chambre et tirant la jeune fille de son lit, juste couvert de sa chemise de linon fin. Ils ne lui avaient pas laissé le temps de comprendre. Elle avait, à peine, réalisé le bruit et sa violence au travers de son sommeil qu’ils étaient sur elle. Ils avaient rejeté son couvre-lit espérant sûrement la découvrir nu, elle avait instinctivement protégé sa pudeur. Ils l’avaient précipitée hors de son lit. Elle perdit l’équilibre, tomba à terre, ils la relevèrent avec brutalité. Mathilde avait crié devant le rudoiement, un des hommes la repoussa en lui assignant une gifle. Comme ils entraînaient Edmée à travers les pièces dans le dessein évident de l’emmener, Mathilde qui s’était ressaisie leur courut derrière avec un manteau qu’elle avait attrapé au passage. Comment s’était-il retrouvé sur les épaules d’Edmée ? Elle ne savait pas. Les gardes l’avaient jetée comme du linge sale dans la voiture qui attendait devant le seuil de l’hôtel. Elle s’était pelotonnée dans un angle, serrant son manteau contre elle, deux hommes s’assirent devant elle avec un sourire sardonique. Le carrosse noir et grillagé s’ébranla dans les rues de Versailles et prit la route de Paris. Le son des roues sur les pavés lui semblait assourdissant. Personne n’avait dit un mot, du moins, elle n’en avait aucun souvenir, tout était allé très vite, elle était apeurée. Elle ne comprenait pas ; pas plus qu’elle n’avait compris, quand, enfant, elle s’était retrouvée écrouée parmi les esclaves de son père. Elle réalisa où elle était emmenée quand elle découvrit, descendant de la voiture pénitentiaire, les murs de pierre des deux prisons qu’étaient la Grande-Force et la Petite-Force qui avait remplacé l’hôtel de Brienne quelques décennies plutôt. Elle sentit ses forces s’enfuir, son esprit était empli de confusion. Les hommes la bousculèrent, la poussant vers la porte à double battant renforcé d’entrelacs de métal. L’un d’eux tambourina, une porte-guichet incrusté dans l’un des battants s’ouvrit sur un homme aussi large que haut qui visiblement avait été réveillé. Elle pénétra dans ce qui semblait être une cour intérieure, serrant plus que jamais autour d’elle son manteau, elle était dans un état second entre cauchemar et réalité. Que faisait-elle là ? Cour_intérieure_de_la_Force_en_1840.jpgLes lieux avaient été ravagés par un incendie dont ils portaient encore les traces, murs noircis, amas de gravats, parquets brûlés, avec une puissante odeur de cendres froides. Les hommes qui l’avaient conduite étaient échauffés par l’alcool, ils l’avaient poussée dans un cabinet faisant office de greffe, une opération qu’ils appelaient en riant le « rapiotage » pour la fouiller, comme elle n’avait pas de bagages, ils avaient prétendu vouloir la fouiller à nu. Un voile se déchira, elle protesta, elle se débattit, sans pouvoir les empêcher de mener à bien leurs investigations. Elle était humiliée et terrorisée, elle craignait que cela ne se terminât par un viol collectif. Ils s’en étaient abstenus, de crainte d’avoir des comptes à rendre d’autant que l’arrivée de la femme du concierge y mit le holà.

***

Edmée était recroquevillée, dans un coin de sa geôle sur sa paillasse, seul meuble en dehors d’une chaise branlante, d’une caisse en guise de table et d’un cuveau pour les nécessités. La peur s’était lovée au fond de son estomac, elle ne comprenait pas pourquoi elle avait été arrêtée et emmenée jusque-là. Lorsque les gardes l’avaient enregistrée au guichet de la prison, ils n’avaient décliné que son identité. Le père Bault avait réclamé l’accusation qui justifiait cet enfermement. Le capitaine lui avait signifié que l’on verrait ça plus tard. Elle savait bien que par ces temps de terreurs il n’y avait besoin d’aucune justification hormis la peur, la convoitise, pour faire arrêter quelqu’un et le faire guillotiner. Mais qui pouvait-elle inquiéter ? À qui pouvait-elle faire peur ? Il se passa deux jours sans qu’elle ne vît personne hormis la femme du père Bault qui avait pour instruction de s’occuper d’elle. Deux fois par jour, celle-ci lui présentait une soupe claire et un trognon de pain. Si le premier jour elle repoussa la nourriture, faisant le bonheur des rats, son estomac trop noué n’en voulait pas, le deuxième jour, tout en faisant la grimace elle finit par l’ingurgiter. Ce soir-là à la nuit tombée les verrous de sa porte s’ouvrirent sur Joseph. Ce fut un soulagement. Elle crut dans sa candeur qu’il venait la chercher. « – Dites-moi que vous venez m’extirper de cela !

Cela dépend de vous !

Edmée sentit le froid de la terreur tomber sur ses épaules. Elle pressentait que toutes ses appréhensions, vis-à-vis du jeune homme depuis la première fois où elle l’avait vu, allaient se justifier. Elle qui s’était levée à sa venue recula spontanément au fond de la petite geôle. Elle le repoussait instinctivement encore une fois. Cela exaspéra le jeune homme qui de colère, en deux enjambées s’approcha d’elle et lui saisit les mains. Elle se débattit, mais l’homme était trop fort. Elle sentit ses forces céder. Son regard se révulsa, ses yeux devinrent blancs. Une multitude d’images plus effroyables les unes que les autres se bousculèrent dans ses pensées plus terrorisantes les unes que les autres. Il la saisit par les épaules, la secoua, persuadé qu’elle lui faisait de la comédie. Elle perdit connaissance.

Quand elle ouvrit les yeux, sa mise était défaite et relevée sur ses cuisses. Elle avait l’intérieur des jambes sanguinolentes. Sa raison se fracassa, elle se mit à hurler à la mort comme une louve au clair de lune. Elle se mit à griffer les murs de pierre. Cela attroupa les gardiens qui, désemparés, allèrent chercher l’épouse du concierge que tous appelaient la citoyenne Bault. Elle se précipita auprès de la jeune fille, elle comprit tout de suite. « Le monstre ! » s’exclama-t-elle. Elle consola comme elle pût Edmée « – tu vas oublier petite, tu vas oublier. » Elle la prit dans ses bras, la berça tout en lui caressant les cheveux. Désemparée par la situation, au bout d’un certain temps, ne pouvant rien faire de plus, elle la laissa seule avec son désarroi et la peur chevillée au ventre. Allait-il revenir ?

Capture d’écran 2017-11-04 à 13.48.08.jpgDeux jours passèrent sans qu’il réapparaisse, mais à la tombée du jour du troisième, le verrou de la porte s’ouvrit et il fut de nouveau là. Edmée se leva d’un bon et s’accola au mur du fond de sa prison. Il eut un sourire mauvais et avec un ton sardonique s’adressa à elle « – alors, vous avez réfléchi ? » Il ne pouvait s’empêcher de la vouvoyer et cela l’agaçait, mais c’était plus fort que lui. Il se sentait inférieur à la jeune fille, cela amplifia sa colère qui s’était enflammée à la vue évidente de la réticence de celle-ci. Il s’approcha d’elle en une enjambée. Elle mit ses bras devant elle, cela déclencha un nouvel accès de violence. D’un revers de main, il la gifla lui faisant perdre l’équilibre. Elle se retrouva renversée sur sa paillasse, il lui tomba dessus de tout son poids, la forçant à l’embrasser. Elle tourna vainement la tête, il la couvrait de baisers, elle se tortillait en vain sous lui pour se dégager. Il devint plus furieux. Elle commença à perdre connaissance, il ne s’en rendit pas compte. Quand il la força, elle était inconsciente. Quand elle revint à elle, il n’était plus là, à ses côtés la citoyenne Bault lui parlait doucement. La pauvre femme n’y pouvait rien, elle était impuissante devant l’homme qui avait fait cloîtrer Edmée. Suite au choc, celle-ci perdit la parole, aucun son ne sortait de sa bouche, ses yeux parlaient pour elle. Le soir même, le bourreau revint. Elle n’avait plus d’énergie pour se débattre pour se défendre. Amorphe, elle se laissa faire accentuant la frustration de Joseph. Il n’était pas arrivé au bout de son acte terrible qu’elle était à nouveau inconsciente, c’était sa seule défense. Il ne revint pas de plusieurs jours. Quand il se représenta, la scène recommença, pathétique et terrible, mais le bourreau frustré de l’apathie de sa victime en devint plus violent couvrant le corps inconscient d’ecchymoses. Cela dura plus de deux mois, les visites finirent par s’espacer, devant l’inertie et l’absence de conscience de sa victime, les viols s’interrompirent. Joseph n’avait pas voulu cela, il voulait être aimé. Contre toute attente, il ne se représenta plus. Ultime punition, il sembla avoir abandonné sa victime au fond de sa prison.

***

Edmée tomba malade, du moins le crut-elle. Elle était prise de nausées tous les matins, la citoyenne Bault s’en aperçut, elle qui n’avait pas eu d’enfant comprit de suite que la jeune fille était enceinte de son bourreau. C’était un grand malheur, mais il fallait s’occuper de la parturiente. Elle la rassura, la cajola, la materna, améliora ses repas et l’obligea chaque jour à se promener dans la cour qui lui était dévolue. Edmée ne parlait plus, elle semblait avoir perdu à jamais la parole. Elle avait compris elle aussi, qu’à l’intérieur d’elle croissait le produit de ses viols, mais instinctivement, l’enfant qui venait, était comme elle une victime qu’il fallait protéger. À longueur de journée dans sa solitude, elle dialoguait intérieurement avec lui.

IMG_1103.JPGLe temps passait, son isolement se prolongeait et si elle ne s’en préoccupait pas, ce n’était pas le cas du père Bault. Il se retrouvait avec une prisonnière à l’isolement dont il ne savait que faire. Celui qui l’avait fait enfermer ne donnait plus de nouvelles. Il n’osait demander quoi en faire au comité de salut public, cela se retournerait sûrement contre lui. Il avait accepté de l’enfermer sans explication, sans acte d’accusation. Régulièrement, il retournait en tout sens cette question, mais la seule solution, qui venait à lui, était de la garder là. Bien qu’elle fut enceinte, compliquant le problème, il ne se sentait pas de faire une déclaration de grossesse à l’Évêché. Il n’aimait pas la citoyenne Prioux. Cette sage-femme dressait un procès-verbal dont les conclusions étaient soumises à l’accusateur public. Si elles étaient défavorables, on passait outre, et le bourreau remplissait son office. Et dans le cas contraire, l’enfant à peine dans les langes était envoyé à l’hospice, et la mère, toute chancelante encore, à l’échafaud. Sa prisonnière ne méritait point cela. D’un autre côté, il ne pouvait même pas la libérer discrètement, Joseph pouvait revenir la chercher et il le savait bien placé dans les méandres du pouvoir. La solution vint toute seule à même temps qu’une venue inattendue.

***

Elizabeth Columba - The Hunt.jpgMarie-la-noire était de Saint-Domingue. Elle avait été affranchie par son amant une fois en France. Celui-ci l’avait toutefois abandonnée dans la nuit qui suivit pour une autre. N’ayant que sa beauté comme bien, elle avait rejoint la cohorte des filles de haut vol qui occupait les jardins du Palais-Royal. Joseph ne savait pas pourquoi, car il n’y avait pas de similitude physique, mais sa beauté sombre lui rappelait Edmée. Ce soir-là, elle avait entraîné Joseph au café de Chartres, ils devaient être rejoints par un de ses amis, ce que le jeune homme ne savait pas. La jeune femme l’avait ensorcelé et l’avait fait boire plus que de mesure, c’était ce qui lui avait été demandé. Elle était sûre de cela, elle obéissait à des raisons occultes, elle avait de tout temps eu des messages de l’au-delà, des fulgurances sous forme d’images. Elle ne connaissait pas la raison de cette demande, mais pour rien au monde elle n’aurait osé ne pas y satisfaire. Cela faisait déjà quelque temps qu’elle était la maîtresse de Joseph, elle avait compris qu’il se consolait auprès d’elle du refus d’une autre. Elle subissait parfois ses violentes colères, mais il ne l’avait jamais battu. Elle ne savait pas d’où il sortait l’argent, mais il la couvrait de cadeaux onéreux et cela suffisait à sa satisfaction.

La soirée était déjà fort avancée lorsqu’entra dans les lieux Pierre-Clément de Laussat. Le café de Chartres était déjà bondé. Sous les ors des moulures illuminés par des lustres en cristal se trouvaient des représentants du nouveau pouvoir, des profiteurs en tous genres qui leur tournaient autour, des conspirateurs, des espions de tous bords et des débauchés, car même dans les temps les plus tumultueux et les moins propices cette engeance était toujours existante, aussi au milieu de cette foule masculine, évoluaient des femmes aux appâts avantageux. Pierre-Clément était sorti de prison, aucune charge accusatrice n’avait tenu devant ses juges, qui l’avaient relaxé. Contre toute attente, ce fut Jean-Baptiste Benoît Monestier et non Joseph qui l’avait aidé à sortir des griffes du comité de salut public.

À l’été précédent, Monestier avait été envoyé en mission dans les Hautes-Pyrénées. À Tarbes, il avait sévèrement fait appliquer la Terreur révolutionnaire. Très vite, il s’était heurté dans sa mission aux partisans de Bertrand Barère, député du lieu et puissant membre du Comité de salut public. Malgré cela, à la demande de la famille de Laussat, il avait tout mis en œuvre pour aider Pierre-Clément. En échange de ce service, ce dernier lui avait demandé de rédiger un texte contre le fanatisme et la superstition, sujet mis à l’ordre du jour de la société populaire, nouvellement réorganisée. Pour ce faire, il rentra dans sa famille rongée d’inquiétude. Son texte terminé, imprimé à Pau chez Daumon, et prononcé à la société populaire de cette même ville, il tint à en apporter une impression à son libérateur et commanditaire. Il était donc revenu à Paris où celui-ci séjournait temporairement. À son arrivée, il apprit par hasard que la famille Dambassis avait immigré, il en avait déduit qu’Edmée était partie avec eux. Cette information entendue dans une conversation ramena à son souvenir Joseph et son inertie au moment de son arrestation. Il en avait quelques aigreurs, aussi ne voulant pas en rester là, curieux, il s’était mis en devoir de le revoir.

Ce soir-là, il venait demander des comptes à ce soi-disant ami pour l’avoir laissé moisir des mois au fond d’un cachot de la Grande-Force. Il le trouva, dans une alcôve faisant office de salon, au fond du café, en compagnie d’une beauté métisse à la mise désordonnée mettant en avant ses avantages. Il semblait déjà embrumé par l’alcool. Il se campa devant eux, faisant lever le regard de Joseph de toute évidence surpris de le voir. « – Alors Joseph, tu as oublié ce qu’est l’amitié ?

– Pierre-Clément ! Mais où étais-tu pendant tout ce temps ?

– Voyons, Joseph, ne dis pas que tu ne savais pas que j’avais été arrêté ?

– Comment veux-tu que je le sache ? Allez, arrêtons là, prend donc plutôt un verre que nous fêtions ton retour.

Portrait of John Monck, 1764 by Pompeo Girolamo Batoni .jpgPierre-Clément, bien que ne s’en laissant pas conter, se laissa faire et s’installa à la table. Il refusa la compagnie d’une amie de Marie-la-noire, mais accepta le souper très arrosé. Joseph dont la langue était déliée par le vin raconta à sa façon le départ de la famille Dambassis, le sujet ayant été mis sur la table par son convive. Comme il avait le verbe haut, Pierre-Clément lui conseilla de baisser d’un ton pour plus de sécurité, mais Joseph le prit mal. Il fanfaronna, qu’il n’avait pas besoin de se cacher. Quelques têtes se tournèrent vers eux, certaines avec indifférences, d’autres avec un intérêt camouflé. Inquiète de cette agitation, sa maîtresse le calma. Ayant détourné son attention, leur conversation put reprendre avec plus de calme, mais elle changea de cours. Tout à coup, Pierre-Clément réalisa qu’il n’avait pas entendu parler d’Edmée dans la narration de ce départ précité, mais il préféra remettre à plus tard et dans d’autres lieux sa question, car intuitivement il pressentait que Joseph s’énerverait à nouveau. Le reste du dîner se déroula sans accrocs, chacun racontant ce qu’il avait fait pendant leur séparation et ce qu’il savait des coulisses du pouvoir. Bien sûr, chacun mit quelques réserves dans les informations qu’il donnait et ne se faisait pas d’illusion sur ce que l’autre laissait filtrer au fil de l’échange. Le milieu de la nuit venant, Pierre-Clément décida de rentrer à son logement, il lui fallait retourner à Saint-Germain. Joseph, l’alcool aidant, ne voulait plus le quitter, il décida d’abandonner sa maîtresse pour le reste de la soirée. Cela laissa apparemment Marie-la-noire indifférente. Elle regarda partir les deux hommes, jusqu’à ne plus les voir. Ses pas, à elle, l’amenèrent jusqu’à sa mansarde, logement qu’elle avait à deux pas de là. Elle se dévêtit et tomba à genoux au pied de son lit. Elle se mit à prier tout en pleurant.

***

Les deux hommes quittèrent le jardin du palais royal, bras dessus bras dessous, l’équilibre, de l’un et de l’autre, n’étant pas très assuré. Ils contournèrent le Louvre et se dirigèrent vers le pont Royal. L’endroit était désert, du moins en apparence.

– dis donc, Edmée, qu’est-elle devenue. Elle est partie avec les Dambassis ?

Joseph s’arrêta net au nom de la jeune fille, interrompant leur course au milieu du pont. Son cœur se mit à battre la chamade. Cet intérêt pour sa prisonnière, incarnation de sa culpabilité, raviva sa jalousie. Il s’échauffa aussitôt. « – En quoi ça t’intéresse ? » Pierre-Clément fut surpris par l’agressivité de la réponse, intrigué, il insista. « – Mais enfin Joseph, c’est une amie, il est tout à fait normal que je m’intéresse à son devenir.

– une amie ? Une gamine tu veux dire ! Qu’as-tu à faire de cette garce, elle ne s’intéresse pas à toi !

– voyons, pourquoi t’énerves-tu ainsi ?

– ça ne te regarde pas ! De toute façon, j’ai trouvé les arguments pour la faire céder !

Joseph, malgré la fraîcheur de la nuit, suait à grosse goutte. Pierre-Clément, en dépit du manque de lumière, il y a longtemps que la ville n’était plus éclairée de façon probante, voyait celui qui pensait être un ami sous un autre jour. Il le trouvait très changé, lui qui avait été si réservé, si discret, semblait très tourmenté, de plus il ne comprenait pas ce qu’il disait, ce qu’il avait laissé échapper. Il n’aimait pas ce qu’il y avait de sous-jacent dans ses propos. « – Qu’entends-tu, par la faire céder ?

– Ah ! Ah ! ça t’intéresserait de savoir, hein ? Et bien ça ne te regarde pas !

– voyons Joseph ! Qu’est-ce que c’est que tout ce charabia ? Pourquoi tous ces mystères ?

– je t’ai dit que ça ne te regardait pas !

– Joseph ! Qu’est-ce qu’y est arrivé à Edmée ? Qu’est-ce que tu as fait ?

La remarque accusatrice de Pierre-Clément n’était pas finie que Joseph se jeta sur lui, le poussant contre le parapet du pont, essayant de le faire passer par-dessus. Interloqué, surpris par la soudaineté du geste, Pierre-Clément eut le souffle coupé, mais instinctivement essaya de repousser son agresseur. Il se débattit. Il se dégagea, mais Joseph lui envoya son poing dans la figure le faisant tomber. Il se releva quelque peu étourdi, le sang dégoulinant de la commissure de ses lèvres. Il allait raisonner Joseph, quand il perçut l’éclat d’une lame de couteau. Il ne savait pas d’où il l’avait fait jaillir. La dispute prenait une tournure aussi inattendue que mortelle. Pierre-Clément recula, regardant de toute part, cherchant de l’aide. Le regard de Joseph était rempli de folie, il était aveuglé par une colère, que la jalousie et la peur d’être découvert rendaient haineuse. Il cherchait par où attaquer. Il n’avait qu’un objectif, faire taire Pierre-Clément. Il se jeta au débotté sur sa victime qui esquiva de justesse la lame meurtrière, n’écopant que d’une estafilade. Il réussit à saisir le poignet de son agresseur, maintenant de son mieux le bras armé. De nouveau collé contre la rambarde de pierre, il ne savait comment se dégager. Il essayait en vain de le faire reculer avec l’autre main, le repoussant de tout son corps arc-bouté, la peur au ventre. Il sentait l’haleine alcoolisée contre sa figure. L’assaillant faiblit quelque peu, Pierre-Clément en profita pour retourner la situation, collant à son tour Joseph contre le pont, ce dernier le menaçant toujours de son arme, il n’avait pas réussi à lui faire lâcher. Voulant le forcer, ils se retrouvèrent penchés la moitié du corps dans le vide, leurs pieds effleurant à peine le sol. Joseph, se sentant sans équilibre, eut un sursaut qui repoussa Pierre-Clément, mais lui fit perdre toutes accroches. Il chuta la tête la première dans la Seine. Pierre-Clément désemparé, affolé, eut pour premier réflexe de s’enfuir des lieux.

Sa course le mena chez lui, derrière l’église de Saint-Germain. Il regardait derrière lui pour s’assurer que son agresseur ne le suivait pas. Arrivé, rue du colombier, il se précipita à l’intérieur de son immeuble, il monta deux par deux les marches de son escalier. Essoufflé, il s’engouffra dans sa chambre qu’il referma derrière lui à double tour. Il resta accolé contre sa porte, écoutant le moindre son. Avait-il été suivi ? Il n’eut pas le temps de s’en rendre compte, il s’effondra sur lui-même, perdant connaissance.

***

Pierre-Clément fut réveillé par le rayon de soleil qui chauffait son visage. Les idées embrumées, il se demanda tout d’abord ce qu’il faisait allongé au pied de son lit. Il se releva, son corps courbaturé, moulu par les coups de l’affrontement. Les douleurs lancinantes ramenèrent à sa conscience l’agression de la veille. Qu’est-ce qui avait bien pu prendre à Joseph pour qu’il réagisse comme ça ? L’alcool sûrement. Qu’était-il devenu après leur dispute ? Avait-il pu rejoindre la rive du fleuve ? Sûrement. Toutefois, inquiet, il décida de se rendre chez son agresseur voir s’il avait retrouvé ses esprits. Il ne doutait pas que la dispute n’était due qu’à un égarement passager. Il se débarbouilla à la cuvette posée sur la commode. Remettant de l’ordre dans sa mise, il découvrit une déchirure dans sa veste causée par la lame du couteau et qui lui avait par ailleurs occasionné une légère estafilade sur le torse. Il en changea. Fin prêt, il se mit en route, Joseph habitait à quelques minutes de chez lui. Arrivé sur les lieux, il trouva porte close. Il en déduit que Joseph était au Comité de Salut Public.

***

Palais_des_Tuileries_vue_du_côté_du_Carrousel,_1855.jpgIl se rendit au palais des Tuileries devenu palais national, la Convention s’était installée dans la galerie des Machines. Il espérait y rencontrer Joseph, les services du comité des finances y étaient hébergés. Comme d’habitude, il y avait foule dans les salons, lieu d’attente des plaignants, solliciteurs et curieux en tous genres. Il se fraya un chemin vers les bureaux dans lesquels était supposé travailler celui qu’il cherchait. Dans les lieux, il s’enquit de Joseph auprès d’un commis-coursier. Le gamin répondit par la négative, accompagné d’un haussement d’épaule fataliste accentuant son ignorance. Il se rendit au Comité de salut public qui occupait la Petite-Galerie, mais là aussi, il lui fut fait la même réponse. Joseph ne s’était pas présenté dans les lieux. Malgré l’heure avancée, cela ne l’étonnait guère au vu de ses activités de l’ombre, mais au regard de leur altercation de la veille, de sa fin périlleuse, il s’inquiéta tout de même. Peut-être était-il retourné auprès de sa maîtresse ? Comme il avait rendez-vous avec Monestier au Comité de sûreté générale qui siégeait dans des locaux au sein de l’hôtel de Brionne, relié par un couloir au pavillon de Marsan, il se remit en route devant traverser plus ou moins le palais dans toute sa longueur. Il n’aimait pas l’idée de s’y rendre, le lieu était un véritable ministère de la Terreur. Pourquoi Monestier était-il là-bas ? Pourquoi y avait-il rendez-vous ? Il n’aurait su le dire. Il s’était bien posé la question lorsqu’il avait reçu l’invitation pour parler de son libelle, mais nulle réponse logique ne l’avait éclairée. Entre ce rendez-vous, l’absence de Joseph et son comportement irrationnel ayant entraîné leur dispute, et pour finir les multiples questions quant au devenir d’Edmée, sa tête fourmillait cherchant en vain des réponses. Les sous-entendus de Joseph quant à Edmée l’avaient surpris, d’autant qu’il n’avait jamais soupçonné cet engouement pour la jeune fille. Sa tête allait éclater sous toutes ses interrogations.

Il n’eut pas le temps de se perdre en conjecture, à peine dans les salons où Monestier l’attendait, il fut happé par ce dernier. « – Mon ami te voila enfin, je n’ai que peu de temps à t’accorder, j’attends d’être reçu par Robespierre pour régler un différend avec Barère. Ce dernier me met encore les bâtons dans les roues. » Pierre-Clément ne releva pas. Il comprenait désormais pourquoi il avait eu rendez-vous au Comité de sûreté générale, cela ne le concernait pas. Il ne rajouta rien, il savait les deux hommes à couteaux tirés, d’autant qu’il avait appris par les bruits de couloirs que son interlocuteur avait fait arrêter le cousin de Barère et que bien évidemment ce dernier n’avait point dit son dernier mot. Pierre-Clément aurait préféré ne pas se retrouver entre les deux hommes, mais c’était trop tard. Sa famille en demandant de l’aide à Monestier avait fait le jeu et par ailleurs il n’avait pu que s’en féliciter. Combien de temps serait-il resté encore en prison sans son intervention ? D’un autre côté, il attendait de Barère son rétablissement dans ses fonctions concernant l’armée des Pyrénées. Sa position était aussi délicate qu’inconfortable, mais les fluctuations du pouvoir mettaient tout un chacun dans des positions périlleuses. Monestier, dont il n’écoutait pas vraiment le monologue sur son ennemi, attira à nouveau son attention. peintre allemand Carl Wilhelm Anton Seiler (1846-1921).jpg« – Je t’ai fait venir, tout d’abord pour te féliciter pour ton libelle qui m’a enthousiasmé. Je l’ai trouvé tellement en accord avec mes idées, ma façon de penser que j’ai décidé d’en faire imprimer six mille exemplaires afin de les faire distribuer dans les départements et dans l’armée. C’est une excellente propagande contre la tyrannie et le fanatisme. » Pierre-Clément en resta béat. Il n’aurait jamais pensé que ce texte écrit sur commande et qu’il avait conçu avec facilité tant le contenu lui paraissait évident et naturel, puisse atteindre une quelconque notoriété. Il ne le trouvait pas parfait, il le trouvait ambigu par rapport au pouvoir qui se dessinait avec à sa tête Robespierre. Monestier en était-il conscient ? Se servait-il de lui ? Où était-il si enthousiaste qu’il n’en voyait pas le danger sous-jacent ? Évidemment, il eut tout d’abord un sentiment de fierté, mais il ne put s’empêcher de penser qu’à long terme ce texte pouvait lui porter préjudice. Son impression en devint mitigée, il ne pouvait rien faire, c’était dans les mains de Monestier qui exultait. C’était le prix de sa libération. Il n’eut pas le temps de s’appesantir, un greffier vint chercher Monestier, Robespierre l’attendait.

***

Pierre-Clément quitta les lieux, l’esprit empli de confusion. Il sortit de l’hôtel de Brionne, traversa à nouveau le pavillon Marsan et reprit le chemin de l’aller en sens inverse. Les questions sans réponses se bousculaient, il n’arrivait pas se concentrer. Traversant la galerie qui menait vers la sortie du palais, il fut interpellé. « – Citoyen ! Citoyen ! Attends ! » Pierre-Clément se retournant vit arriver à lui, fendant la foule, un des deux commis-coursiers à qui il s’était adressé à l’aller, au Comité des finances. « – Excuse-moi, citoyen, je ne pensais pas te revoir.

– Qu’y a-t-il mon garçon ?

– Le citoyen que tu cherchais, Joseph Froebel, on vient d’apprendre qu’il a été retrouvé noyé sur le quai de la Grenouillère.

– Joseph ?

– Oui, aucun doute, c’est une lavandière qui l’a retrouvé. Il a été amené au Châtelet, où il a été reconnu. Un garde est venu informer le citoyen Cambon. Excuse-moi, j’ai d’autres citoyens à prévenir.

Pierre-Clément en avait les jambes flageolantes. Les battements de son cœur l’assourdissaient. Il n’avait pas voulu cela. Il ne pouvait rester là. Il sortit du palais déboussolé, ne sachant que faire. Il traversa la cour comme un somnambule, évitant les cavaliers, les carrosses sans vraiment le réaliser. Il s’arrêta devant les grilles, sa tête était vide, il avait par accident tué un homme. Que devait-il faire ?

***

Marie-la-noire l’attendait depuis une bonne heure à l’angle de la rue du manège. De là, elle guettait le portail monumental du palais sur la place du Carrousel par lequel Pierre-Clément allait sortir. Dès qu’elle le vit, elle se précipita vers lui. « – Citoyen ! Citoyen ! » Pierre-Clément sursauta à cet appel. Il fut surpris de voir devant lui la jolie maîtresse de Joseph, vêtue modestement d’une robe à l’anglaise de couleur brune. « – Oh ! Marie. Vous venez aux nouvelles.

– Non, je sais ce qui s’est passé. Je viens pour la jeune fille.

– Vous… vous nous avez suivis ? Quelle jeune fille ?

– Non, je ne vous ai pas suivi, mais c’est tout comme, je sais. Et je sais que ce n’est pas de votre faute. Mais de toute façon, je ne suis pas là pour cela. Il faut trouver la fille.

– Edmée ?

– Je ne sais pas son nom. Je sais seulement qu’elle est en danger. Il faut aller chez Joseph.

– elle est là-bas !

– Non, mais il y a des papiers qui la concernent, enfin, je crois.

Elle eut à peine fini sa tirade qu’elle tourna les talons tout en continuant. « – Venez, on va finir par s’aviser de notre présence. »  Il restait bouche bée se demandant s’il rêvait. Il se secoua et suivit la silhouette énergique de la jolie métisse. Elle avait raison, il fallait sauver Edmée. Après tout, ce drame avait commencé avec les interrogations à son sujet. Il hâta le pas et rejoignit la jeune femme. Comme elle se dirigeait vers le pont royal, il la retint, lui indiquant le pont neuf. Elle ne fit aucune objection bien que cela fit faire un détour. Ils se retrouvèrent au pied de l’immeuble de la rue Saint-Dominique. L’élégant immeuble de trois étages, encadré par les jardins des hôtels particuliers avoisinants, semblait sans vie, comme beaucoup il s’était vidé des riches propriétaires qui avaient immigré. Pierre-Clément s’apprêtait à passer le pas de la porte principale, mais Marie-la-noire le retint. « – Non ! par-derrière, par l’escalier de l’office. De ce côté, nous ne pourrons pas rentrer. Nous allons nous faire remarquer, l’immeuble est plus habité qu’il n’y paraît. La concierge est une vraie harpie ! » Il acquiesça et suivit la jeune femme qui visiblement connaissait les lieux. Ils contournèrent l’immeuble et le pâté de maisons. Ils s’engagèrent dans une ruelle qui longeait les hauts murs des jardins et l’immeuble par-derrière. Ils pénétrèrent dans le bâtiment par l’entrée de service puis montèrent l’étroit escalier jusqu’à l’étage précédent les combles. Marie-la-noire se dirigea directement vers l’une des deux portes du palier. Sur la pointe des pieds, elle tâta le dessus du chambranle et y attrapa une clef. Une fois à l’intérieur, Marie-la-noire se dirigea vers une porte-fenêtre et entrouvrit le volet laissant entrer de la lumière. Pierre-Clément l’a mis en garde, on pouvait relever le fait. pleaseandrew.JPGElle le rassura, il n’y avait pas de vis-à-vis de ce côté. Elle était visiblement familière des lieux. Pierre-Clément de son côté n’était venu qu’une fois dans l’appartement, il ne se souvenait pas de l’ordre maniaque presque militaire de l’appartement. Les trois pièces décorées avec goût par madame Dambassis semblait ne jamais avoir été habité tant il était ordonnancé. Pierre-Clément ne savait où chercher ni quoi chercher. Il fit le tour des pièces, l’appartement était constitué d’un salon, d’un bureau avec bibliothèque et d’une chambre conjointe à une minuscule pièce servant de garde-robe et de salle de bain. Il était quelque peu désemparé. « – Je ne sais pas lire, citoyen. Ou, tout du moins, très peu, mais Joseph a dans son bureau des dossiers qu’il essayait de cacher même à moi, enfin dans les premiers temps. Un jour qu’il avait bu, il s’est laissé à me dire qu’il y avait tous ses secrets à l’intérieur. À mon avis, c’est là qu’il y a la solution, enfin, je pense. » Elle le guida dans le bureau et déclencha l’armoire secrète cachée derrière une partie en trompe-l’œil de la bibliothèque. Il fut surpris par l’astuce. Décidément, Joseph était un simulateur. Il commença par ouvrir le premier dossier à portée de main. Les premières feuilles étaient une suite de noms accolés avec des faits devant servir d’accusation, cela le mit mal à l’aise. Il y avait aussi des dossiers au nom de personnes, il commença par lire les intitulés quand il en lâcha un. « – Mais c’est mon nom !

– Tu voies, pour Joseph, ne culpabilise pas, c’était un monstre, un démon sous sa face d’ange. C’était le diable ! Certains soirs, il me lisait la liste de ceux qui avaient monté les marches de la guillotine à cause de lui. Tu sais, j’avais très peur de lui. Le plus important maintenant c’est de sauver cette innocente.

Il reprit le dossier et l’ouvrit. À sa stupeur, toute sa vie et celle des siens y étaient décrites avec force de détails. Chaque information était annotée de ses sources, personnes qui avaient donné les renseignements, certaine sans se douter qu’ils les fournissaient au détour d’une conversation. C’était effarant de méthode. Mais plus que tout, il y découvrit la copie de son acte d’accusation. Il comprit à quel point, celui-ci n’avait pas été anonyme. Qu’avait-il fait à Joseph pour qu’il en arrive à le dénoncer au Comité de Salut Public ? Pourquoi avoir été si jaloux de l’affection toute paternelle qu’il portait à Edmée ? Marie-la-noire avait donc raison, le jeune homme était un démon.

Il poursuivit la lecture des dossiers, il y en avait tellement qu’il se demandait s’il aurait le temps de découvrir ce qu’il cherchait. Il en survolait certains, et en consultait d’autres avec attention, voire avec application. Petit à petit, une pile se constitua sur le sol, il mettait de côté ce qui avait pour lui un intérêt. Il était impressionné par ce qu’il découvrait sur les sujets de ces rapports, mais aussi sur la personnalité machiavélique de leur auteur. The young artist - Jean-Louis-Ernest Meissonier, French, (1815 - 1891) .jpgQuand il arriva à celui de la famille Dambassis, dans lequel il espérait trouver une information sur le lieu de détention d’Edmée, car il n’avait plus aucun doute sur cela, il fut stupéfait de voir à quel point il avait manipulé les uns et les autres. C’était d’une perversité sans limites. Comment avait-il pu se fourvoyer à ce point sur Joseph ? Il n’en revenait pas. Après avoir épluché le dossier Dambassis, il resta soucieux, il n’y avait pas de trace d’Edmée. Il continua à feuilleter les autres dossiers sous le regard ensommeillé et impatient d’inquiétude de Marie-la-noire allongée sur un petit canapé. Il finit par tomber sur un dossier sans titre qui le laissa perplexe. Il contenait tout d’abord un portrait d’Edmée, à la mine-graphite, portrait qui ne pouvait avoir été fait par Joseph, tant il était réussi. Il aurait pu être fait par madame Vigée Le Brun, mais ce ne pouvait être le cas, bien sûr. Il avait visiblement été beaucoup manipulé, les bords étaient abîmés par le gras des mains. Il y avait ensuite un passeport, au nom de la jeune fille, signé par Bertrand Barère. Qui l’avait demandé ? Monsieur Dambassis ? Joseph ? Et pourquoi à Barère ? Par ailleurs, il n’avait jamais été utilisé. Tout cela lui paraissait étrange. Il y avait aussi un laissez-passer anonyme pour la prison de la Petite-Force, signé lui aussi de Barère. Edmée devait y être !

Le jour se levait à peine, il était las, dégoûté de tout ce qu’il lisait et ce qu’il en déduisait. Alors qu’il réfléchissait, se demandant comment procéder pour faire sortir Edmée de cette souricière, Marie-la-noire l’interpella. De la fenêtre elle regardait la rue. « – La garde ! La garde nationale ! Elle est dans la rue ! Il faut partir, prenez les dossiers, vite ! » Pierre-Clément voulut se saisir des dossiers qu’il ne voulait pas laisser en de mauvaises mains, mais il fut désemparé, il y en avait trop. Marie-la-noire saisissant son désarroi en prit sous ses bras et lui dit d’abandonner les autres. Il n’avait pas le choix, il céda par la force des choses. Ils se précipitèrent vers l’escalier de service, fermant derrière eux la porte à clef, espérant ainsi freiner la garde s’il lui prenait l’idée de les suivre. Peut-être, ne réaliseraient-ils pas que peu avant leur arrivée, il y avait eu des visiteurs dans l’appartement ? Ils prirent la ruelle, puis les jardins des propriétés adjacentes jusqu’à la rue des Saints-Pères. Afin de ne pas être vus depuis la rue Saint-Dominique, ils s’engagèrent dans la rue Taranne et rejoignirent l’église Saint-Germain-des-Prés.

***

Marie-la-noire était repartie vers sa vie, emportant avec elle ses mystères, elle ne pouvait rien faire de plus. Pierre-Clément lui avait fait promettre de revenir vers lui si elle avait quelques soucis ou besoins. Après son départ, il avait choisi d’aller avec le laissez-passer à la prison de la Petite-Force. Il avait hésité, dans un premier temps, à aller voir Bertrand Barère, au vu des signatures sur le laissez-passer et le passeport. Après réflexion, il avait rejeté cette idée, il était lui-même en porte-à-faux avec l’homme. De plus, il ne savait pas comment celui-ci prendrait cela. Il ne savait peut-être pas comment ses signatures avaient été utilisées. Il savait Barère humain et droit, mais il découvrait tellement de choses inconnues sortant de l’ombre qu’il ne savait plus à qui se fier.

***

0006ex12.jpgIl se présenta devant le guichet de la prison, au milieu de la matinée. Il eut un frisson malgré la douceur de ce mois de mai, il avait encore souvenance, et cela de façon trop vive, de son propre internement. Un gardien bougon, ventripotent, se présenta à la porte. « – Qu’est-ce qu’il veut, le citoyen ? » Pierre-Clément garda son calme, il ne tenait pas à braquer le gardien. « – Je veux voir le concierge, maître Bault.

– ché pas ! S’il a le temps.

– peux-tu aller voir citoyen ? Voilà mon laissez-passer. Le gardien regarda le papier tendu devant lui avec suspicion. Visiblement, il ne savait pas lire. Là encore, Pierre-Clément ne fit pas de remarques. La présentation du document officiel fit toutefois réagir l’homme, qui le fit rentrer au sein du guichet de la prison.

Les murs de la pièce, qui était le vestibule de l’ancien hôtel particulier, étaient lépreux et suintaient d’humidité. Pierre-Clément remarqua qu’il y avait des traces de giclure, du sang de toute évidence. Tout, transpirait la tristesse. Il y avait comme une odeur de peur, de mort. Le visiteur était mal à l’aise, il aurait donné n’importe quoi pour être ailleurs, mais il y avait Edmée. Sa conscience l’empêchait de l’abandonner, maintenant qu’il la supposait là. Il était plongé dans ses pensées, lorsque maître Bault entra dans la pièce. Il ne ressemblait en rien à l’idée que se faisait son visiteur d’un geôlier de prison. Il se souvenait encore de celui de la grande force, un être bourru et violent. Étranglé dans sa redingote, l’homme ressemblait à un bon bourgeois. Le cheveu blanc et dru, visiblement bon vivant. « – Que puis-je pour toi, citoyen ! » Pierre-Clément lui tendit le laissez-passer. Le concierge perplexe inspecta le document qu’il reconnut. Il était pensif. « – Suivez-moi dans mon bureau citoyen. Excuse-moi, mais je n’ai pas retenu ton nom.

Laussat, citoyen Bault.

Passant devant lui, maître Bault lui fit parcourir étages et couloirs. Pierre-Clément en perdit le sens de l’orientation ce qui l’inquiéta. Il était anxieux, il n’aimait décidément pas l’idée d’être à nouveau dans les murs d’une prison. Au fond d’un couloir du premier étage, maître Bault ouvrit l’un des battants d’une double porte. Ils pénétrèrent dans une pièce qui avait déjà dû être un bureau ou tout au moins une bibliothèque au vu des étagères et des boiseries ouvragées qui couvraient trois murs. Le quatrième mur encadrait une porte-fenêtre qui ouvrait sur un balcon. Comme il n’était pas visible depuis la rue, Pierre-Clément en déduit que la pièce donnait sur ce qui avait été le jardin. « – Assieds-toi, citoyen. » Pierre-Clément obtempéra. « – Comment se fait-il que tu aies en mains ce papier ? Et qui viens-tu visiter ? » Cela avait été dit sans animosité, c’était de toute évidence de la curiosité. Le concierge était intrigué, inquiet, qui était cet homme ? Il entrevoyait les problèmes tant redoutés. « – Je le détiens de Joseph Froebel, citoyen Bault. » Celui-ci sourcilla. « – Et pourquoi n’est-il pas là ? » Pierre-Clément décida de jouer franc-jeu. L’homme lui paraissait être de confiance. « – Le citoyen s’est noyé. Personne ne sait ce qui est arrivé.

– Ah.

Maître Bault ne savait que penser. Il se sentait soulagé d’un côté, mais ne comprenait toujours pas ni pourquoi son visiteur détenait ce papier ni pourquoi il était là. Il était d’autant plus alarmé par cette visite inopinée qu’il avait projeté de sortir la prisonnière, liée à ce laissez-passer, de sa cellule d’isolement. Depuis la suppression des tribunaux révolutionnaires de province, les prévenus arrêtés étaient déférés à Paris. La recrudescence des ordres d’arrestation lancés par le Comité de sûreté générale et les lenteurs administratives du tribunal révolutionnaire débordé par les dossiers et la nécessité d’argumenter les accusations avaient rempli les prisons au maximum de leur capacité. Ce qui avait décidé de déplacer sa prisonnière vers les Carmes c’était la réflexion de Bertrand Barère à la Convention « le comité a pris ses mesures et dans deux mois les prisons seront évacuées ». Son beau-frère qui avait des accointances auprès du conventionnel avait appris que certaines prisons, dont la grande et petite force, étaient sujettes à de prétendues conspirations. Et lui-même comme son beau-frère savait ce que cela sous-entendait, cela ne désignait ni une rébellion, ni une mutinerie, mais un plan concerté d’élimination physique des prisonniers. Il ne pouvait se permettre que l’on découvre qu’il avait des prisonniers qui ne devraient pas être dans ses murs. Il n’avait toujours rien qui puisse justifier la présence de la prisonnière de ce Froebel. Cependant, il ne comprenait pas pourquoi ce citoyen était là. Pierre-Clément qui devinait les réflexions du concierge demanda. « – Je viens pour savoir si vous détenez la citoyenne Vertheuil ?

C’est un fait, elle est encore dans ses murs, tout au moins pour l’instant.

Pierre-Clément eut un frisson d’effroi. « – Serait-elle passée en jugement ? » Maître Bault trouva étrange la réflexion. Que voulait donc son interlocuteur ? « – Qu’est-ce que vous voulez à cette citoyenne ? Qui êtes-vous pour elle ? » Pierre-Clément fut décontenancé par le ton soudainement autoritaire et suspicieux du concierge. Il marchait sur des charbons ardents. Où mettait-il les pieds ? « – Je suis un ami d’Edmée Vertheuil-Reysson. Je dois avouer que je ne connais pas les raisons pour lesquelles le citoyen Froebel l’a fait interner, enfin je suppose que c’est lui qui l’a fait enfermer.

– Oui, c’est lui et sans acte d’accusation, donc elle ne peut passer en jugement.

Le concierge avait laissé ses paroles dépasser sa pensée. Il craignit un instant en avoir trop dit. L’homme n’était-il pas un homme du Comité qui enquêtait sur lui ? La citoyenne n’était peut-être qu’un prétexte. Mais, si enquête, il y avait, était-elle sur lui ou sur Froebel ?

– mais alors vous pouvez la libérer ?

Le concierge fut décontenancé par la réponse. Ce citoyen était donc bien là pour la jeune fille, il s’en inquiétait vraiment. Il n’était pas fier de ce qu’avait subi la prisonnière, il n’avait pu rien faire, tout au moins il n’en avait pas eu le courage. C’était plus fort que lui, son épouse y avait contribué, il culpabilisait et la réaction de son interlocuteur avait ravivé ce sentiment.

– ce n’est pas aussi simple citoyen. Je suppose que vous avez remarqué la signature du laissez-passer. Je n’ai pour l’instant trouvé qu’une solution, celle de l’envoyer aux Carmes.

– pourquoi aux Carmes ?

– c’est mon beau-frère qui y est concierge. Ici, sa présence va soulever des questions. De toute façon, je n’avais pas le choix, aussi est-elle inscrite sur la liste des prisonniers qui sont déplacés aux Carmes.

Pierre-Clément était quelque peu désemparé. Que pouvait-il faire pour aider la jeune fille ? « – Allez voir mon beau-frère de ma part, c’est la seule chose que je peux faire pour vous. »

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 015

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 012 et 013

 épisode précédent

épisode 012

1793, mensonge et conséquences

Louise Élisabeth Vigée Le Brun. La duchesse de Guiche, by Vigee Le Brun. Oil on canvas. 1794

Décembre 1792,

Joseph, qui depuis le salon de la belle Julie, venait plus régulièrement à l’hôtel Dambassis, non pour voir sa maîtresse comme elle le pensait, mais dans l’espoir de croiser Edmée, était venu ce jour-là annoncer à son maître l’impensable. Le roi allait être passé en jugement. La découverte de documents compromettants dans « l’armoire de fer » du bureau royal des tuileries avait amené la constitution d’une commission dénommée « commission des Vingt et Un », devant laquelle il allait devoir répondre aux accusations de trahison, et de conspiration contre l’État. Il tenait cela de Dufriche de Valazé qui avait été nommé rapporteur de cette commission. Depuis quelque temps, l’évolution de la situation royale n’était pas bonne pour monsieur Dambassis. Ce dernier pressentait de nombreux bouleversement et renversement. Avec cette nouvelle situation, certains de ses appuis allaient être fauchés et jusqu’à quel point n’allait-il pas être balayé par cette nouvelle conjecture ? De ce jour, Joseph vint faire son rapport journalier, essayant lors de ces occasions de croiser Edmée. Celle-ci avait beau faire, elle ne pouvait l’éviter à chaque fois. Sophie ne comprenait pas son aversion pour le jeune homme, qu’elle-même trouvait charmant, mais trop préoccupé par la naissance de ses espoirs envers le beau russe, elle ne s’y intéressait guère. Hormis les deux jeunes filles, personne n’avait remarqué le manège de Joseph. Edmée restait réservée, voire effacée, elle-même essayant de comprendre pourquoi dès la première fois elle avait ressenti de la répulsion pour celui-ci et même de la peur. Elle ne s’était jamais retrouvée seule en sa présence, pourtant elle était sure qu’il ne recherchait que cela, alors qu’il n’avait fait aucun geste en ce sens, ni ne proférait aucun mot qui ne le laisse penser. Elle finissait par croire que son ressentiment était irrationnel. Toutes ses réflexions furent emportées par les évènements qui bousculèrent sa vie et celle de l’hôtel Dambassis.

***

Les salons de monsieur Dambassis étaient pleins. L’impensable avait été annoncé, la majorité des députés avait prononcé la mort du roi. Entouré des autres avocats du roi, Malesherbes décrivait la réaction du roi à l’annonce de sa sentence. Tous étaient anéantis, ils n’avaient pas voulu cela. À leurs côtés, Condorcet était effondré, il n’avait pas désiré cette sentence. Sophie de Grouchy, son épouse, qui l’accompagnait, désabusée, prêtait l’oreille aux propos qui l’entouraient. Pourquoi larmoyer ? C’était trop tard. Pourquoi refaire le monde ? Il était à construire. Elle n’aurait toutefois pas osé exprimer le fond de sa pensée, elle savait que ce n’était pas le moment, que cela ne serait pas compris. Jacques Verdollin, Claude Louis Réguis, Hyacinthe-Marcelin Borel du Bez étaient en grands conciliabules, ils ne se remettaient pas du jugement ayant eux-mêmes votés contre la peine de mort, le dernier des trois étant de plus totalement contre ce jugement. François-Antoine de Boissy d’Anglas dans un angle de la pièce s’entretenait avec le maître de maison que cette radicalisation de la situation mettait en porte à faux avec le régime qui se dessinait. Entourée de Sophie et d’Edmée, Madame de Saint-Pierre écoutait patiemment de son côté Olympe de Gouges expliquant qu’elle-même aurait eu de meilleurs arguments pour la défense du roi si Malesherbes avait bien voulu accepter son aide quand elle l’avait proposée. La maîtresse de maison ne retenait qu’une chose, son monde venait d’être anéanti, elle n’en doutait pas. La Mauvaise nouvelle Colin de la Biochaye Christian-Marie (1750-1816) 1794.jpgElle était devant un abîme, qu’allait-elle devenir ? Elle fixait Joseph, qui de son côté déambulait entre les groupes, écoutant et enregistrant dans sa mémoire toutes les informations. Il pressentait lui aussi que le vent avait tourné et qu’il allait falloir choisir le bon courant.

Évidemment dans cette assemblée certains étaient tout de même pour l’abolition de la royauté et l’avènement de la Première République française, même si la mort du roi ternissait quelque peu ces victoires. Les époux Rolland entrèrent au beau milieu de la soirée. Chacun attendit que Manon, l’égérie et la tête de leur groupe, s’exprime, mais elle ne sut que rappeler à tous qui était leur ennemie, la Montagne, le groupe de Danton, Marat et Robespierre. Elle ne se faisait pas d’illusion, c’était eux qui avaient remporté la mise. Hébert avec son journal avait gagné. Tous essayèrent de retourner ses sombres pensées, mais en vain, elle insistait. Il fallait voir la vérité en face, l’heure était à la défense, l’heure était à l’attaque dans l’ombre. Sur cette sombre pensée prémonitoire, chacun quitta les lieux.

***

Le roi fut exécuté le 21 janvier, son frère le comte de Provence, en exil à Hamm, se proclama Régent du royaume de France. Catherine II de Russie s’empressa d’entériner cette proclamation. Le mois de mars vit le général Dumouriez perdre deux batailles, abandonner la Belgique aux Autrichiens et passer aux coalisés. Le mois d’avril vit la création du Comité de Salut Public, l’arrestation de Marat par la Convention nationale puis son acquittement par le Tribunal criminel extraordinaire et son retour triomphal à l’Assemblée. Joseph de son côté se retrouva sous les ordres de Pierre-Joseph Cambon président du comité des finances. L’homme lui plaisait, son affairisme sans scrupule ne faisait aucun doute, sa malhonnêteté en revanche n’était pas clairement établie, mais ce n’était pas ce qui le souciait, il en avait vu d’autre.

***

Sophie était alitée, un refroidissement la maintenait au lit avec une forte fièvre et dans un état comateux. La femme de chambre entra discrètement dans la pièce aux rideaux tirés et doucement s’approcha du fauteuil à côté du lit dans lequel Edmée veillait son amie. Elle lui chuchota à l’oreille. Edmée se leva et laissa sa place. Elle sortit pour se rendre au salon du rez-de-chaussée où l’attendait une collation. L’hôtel était silencieux, les quelques domestiques qui restaient au service du couple Dambassis, profitant de leur sortie, étaient quelque peu au repos. Monsieur Dambassis était à sa banque, les tumultes derniers l’amenaient à mettre de l’ordre dans ses affaires. Plus les jours passaient, plus il pensait suivre le conseil de Joseph, quitter la France. Pour cela, il se devait de mettre ses biens en lieux surs et c’est pourquoi quelques écritures, lettres de change et contrats en tous genres devaient être mis en forme. Madame de Saint-Martin, loin de se douter des projets de son époux, était en quête de distraction et de nouvelles. Depuis la création du Comité de salut public, la ville semblait ne plus vivre par crainte de quelques soulèvements soudains de la population parisienne. Un rien la jetait dans les rues, les exécutions ne semblaient plus subvenir à ses besoins sanguinaires. La ville d’une façon ou d’une autre se vidait. Elle avait appris le matin même que monsieur de Laussat, qui lui semblait bien inoffensif, avait été arrêté. Elle ne pouvait savoir que c’était suite aux manœuvres de son amant qu’elle allait dans l’instant rejoindre, tout au moins essayer. Joseph, que la jalousie consumait, ne supportait plus les attentions que ce dernier avait pour Edmée. Il la considérait comme sa propriété. Il avait construit un chef d’accusation qu’il avait glissé dans la liste des arrestations du jour.

Louise Élisabeth Vigée Le Brun. La duchesse de Guiche, by Vigee Le Brun. Oil on canvas. 1794 .jpgEdmée était loin de tout ça, être confinée dans l’hôtel, contrairement à Sophie, ne la gênait pas. L’une comme l’autre était consciente des dangers extérieurs, tout leur entourage vivait dans la peur, mais Sophie était amoureuse. Elle ne pensait plus qu’à Frantz Agus, le beau russe dont elle connaissait désormais le prénom, mais qu’elle n’avait pas eu l’occasion de revoir depuis leur présentation au salon de Fanny de Beauharnais. La claustration lui pesait, elle désespérait de le rencontrer à nouveau. Edmée, elle, acceptait la réclusion, d’autant que le couvent l’y avait habituée, et qu’elle se sentait quelque peu protégée par les murs de l’hôtel. Tous les évènements qui avaient suivi leur départ des ursulines avaient ancré la peur en elle. Ses nuits n’étaient qu’une succession de cauchemars, dont les images étaient un amalgame du passé et des récits qu’elle entendait. Elle descendit le grand escalier sans croiser qui que ce fût. Elle traversa le grand salon, se regarda inconsciemment dans les grands miroirs, puis passa dans le petit salon qui donnait à l’arrière de l’immeuble sur le jardin d’agrément. Sur une table ronde était dressée la collation qui l’attendait, elle s’assit sur l’un des fauteuils. Elle prit sa serviette, et commença à grappiller. Elle n’avait pas vraiment faim. Bien que ce fut le milieu de la journée, la lumière était faible, le temps était maussade tout comme son humeur. Elle fut sortie de sa rêverie par la servante qui vint s’enquérir de ses besoins, comme elle ne voulait rien de plus, elle la laissa à ses taciturnes réflexions. Edmée se secoua, elle se décida à aller chercher un peu de lecture dans la bibliothèque afin de se distraire de ses divagations. Les livres étaient sa meilleure compagnie, elle lisait tout ce qui lui passait sous la main, c’était un refuge salutaire. Monsieur Dambassis lui avait ouvert l’accès à sa bibliothèque. La pièce était spacieuse, la plupart des murs étaient couverts d’étagères supportant toute sorte de livres, contes, poésies, romans côtoyant des traités de philosophie, des carnets de voyage, les volumes de l’encyclopédie. Elle laissa courir sa main sur la tranche des livres passant de Beaumarchais, Bernardin de Saint-Pierre, Diderot, Laclos, Prévost à Marivaux. Elle remarqua un nouveau livre, celui de madame de Staël, une pièce dénommée « Sophie ou les sentiments secrets », feuilleta de Restif de la Bretonne son roman « Le Nouvel Abeilard », et fini par arrêter son choix sur « Le Jugement de Pâris ». Elle s’assit sur un petit canapé-corbeille, en bois mouluré et laqué crème, qui tournait le dos à la porte et faisait face à la cheminée. Elle commença un chapitre, peu convaincu, elle retourna le poser et prit à sa place « les Confessions », de Rousseau. Elle avait déjà remis à plus tard la lecture de l’autobiographie du philosophe, elle lui avait alors préféré un roman. Elle se plongea dedans oubliant quelque peu ce qui l’entourait.

***

Joseph devait voir d’urgence monsieur Dambassis. Il avait surpris Robert Lindet, nouvellement nommé au tribunal révolutionnaire et s’occupant tout particulièrement des finances, en pleine conversation avec Joseph Cambon. Son sujet de préoccupation était le banquier et les dettes que la convention avait auprès de lui. Comprenant où allait en venir le nouveau comptable, et prévoyant la façon dont il allait effacer la dette, il s’était précipité à la recherche de monsieur Dambassis. Il était passé à sa banque et un des secrétaires l’avait envoyé à l’hôtel Dambassis. Il n’y venait que très rarement dans la journée par souci de discrétion, mais il n’en était plus là. Son urgence venait surtout du fait que l’on pouvait découvrir le rôle qu’il avait auprès du banquier, aussi il tenait à le voir partir avec tous ses dossiers. Ne tenant pas à rencontrer Madame de Saint-Martin, il choisit de passer par l’entrée des fournisseurs et des domestiques. Il fut surpris de ne rencontrer personne, il supposa que le personnel était auprès de leurs maîtres. Il décida d’aller tout droit au bureau du banquier, il traversa le vestibule, les deux salons et alors qu’il allait atteindre le bureau, il entendit venir. De peur d’être freiné dans son élan par un domestique, il entra dans la première pièce à sa droite. Quelle ne fut pas sa surprise d’y découvrir Edmée seule, lui qui n’avait jamais réussi à obtenir un tête-à-tête pour se dévoiler !À son entrée, elle sursauta, et se retournant elle découvrit le jeune homme. Elle resta paralysée par la crainte, c’était plus fort qu’elle, malgré son air angélique elle avait peur de lui ou de quelque chose qui le concernait. Oubliant le motif de son urgence, il lui sourit tout en s’approchant d’elle. Il se pencha vers elle. Par réflexe, elle se recula et mit ses mains devant elle. Il s’offusqua, lui attrapa les poignets, elle se débattit, réussie à se lever tout en essayant de le repousser. Il lui tordit le bras, elle émit un cri de douleur ou d’effroi. Il la lâcha, mais essayant de la retenir tout en la faisant taire, en mettant sa main sur sa bouche, il perdit l’équilibre.

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Se retenant à elle, il bascula sur le petit divan l’entraînant avec lui. Elle le repoussa, essayant de se relever, une statuette en équilibre sur le guéridon à côté se fracassa sur le parquet. La porte à nouveau s’ouvrit, cette fois avec violence. Apparut monsieur Ducasse suivi de Madame de Saint-Martin. Celle-ci blêmit.

– Mais… Edmée ! Que se passe-t-il ?

 

Joseph lâcha Edmée, qui put se relever. Elle rajusta son fichu tout en rejetant sa lourde chevelure dont la coiffure avait été mise à mal dans la lutte. Madame de Saint-Martin découvrit alors son amant.

– Mon Dieu, Edmée, vous n’avez pas honte ? Que faites-vous là ? Monsieur Ducasse, faites-la sortir ! Renvoyez là ! De suite, je ne veux plus en entendre parler ! Firmin, Firmin ! Rappelez mon carrosse.

– Mais madame…

– Je ne veux rien entendre, renvoyez cette garce. De suite ! Qu’elle reparte à Versailles, je ne veux aucune discussion.

Monsieur Ducasse fit signe à Edmée complètement désorientée. Madame de Saint-Martin fulminait, jamais elle n’aurait pensé qu’Edmée puisse être un danger.

– oh ! Joseph, je suis désolé, jamais je n’aurai supposé que cette fille oserait vous courir derrière et encore moins vous sauter dessus.

Madame de Saint-Martin refusait de voir la situation. Elle ne voulait pas se demander pourquoi Joseph était là à cette heure. Comprenant son avantage, il prit les choses en main. Il lui expliqua qu’il était venu voir monsieur Dambassis. Il patientait en attendant son arrivée quand Edmée était entrée dans la pièce et était devenue hystérique lorsqu’il avait repoussé ses avances.

***

Portrait de Charles Bonaparte, père de Napoléon..jpgMonsieur Ducasse qui était allé faire chercher un manteau à la jeune fille la retrouva éplorée dans un angle de la voiture stationnée devant le perron de l’hôtel. Abasourdie, Edmée s’était effondrée en pleurs. Le destin s’était encore abattu sur elle sans qu’elle ne puisse rien y faire. Elle était impuissante.

– calmez-vous mon petit, je vais vous ramener à votre hôtel. D’ici deux jours, Madame de Saint-Martin sera calmée et les choses rentreront dans l’ordre.

– Monsieur Ducasse, c’est lui qui m’a sauté dessus, je ne faisais que me débattre !

Le secrétaire particulier de monsieur Dambassis ne savait pas trop quoi penser. Il croyait connaître la jeune fille et avait donc été choqué par la découverte de la scène. D’un autre côté, il n’avait pas confiance en Joseph, il savait pertinemment qu’il jouait double jeu avec son maître comme avec sa maîtresse, alors où était la véracité dans la scène. Si Madame de Saint-Martin n’avait été là et n’avait dénoncé de suite la situation selon son point de vue, en aurait-il conclu la même chose. Par affection, il préférait la version de la jeune fille, qu’il trouvait plus crédible.

– Ne vous inquiétez pas, je donnerai mon point de vue à monsieur Dambassis, et vous savez qu’il a de l’affection pour vous. Les choses vont s’arranger.

– Il faut le dire à Sophie. Elle ne va pas comprendre et elle, elle sait qu’elle est la vérité.

Cette dernière réflexion le surprit, il y avait donc quelque chose qui se tramait et que personne n’avait vu. Dans le secret de son maître, et organisant aussi le départ de la famille Dambassis, il savait qu’ils avaient besoin de Joseph. Cela l’inquiétait quant au sort de la jeune fille. Il verrait avec son maître comment faire, car maintenant il n’était plus question de la faire suivre, Madame de Saint-Martin allait tout faire pour contrecarrer ce projet, il allait falloir prévoir une autre solution.

épisode 013

1793, Des soubresauts de mensonges qui dévoilent quelques vérités

Portrait dans un médaillon d'une dame de profil tenant une guirlande par Jean Michel Moreau le Jeune

Madame de Saint Martin ouvrit la porte-fenêtre de sa chambre qui donnait sur la terrasse. Le ciel était noir, la lune aussi. Elle percevait à peine les reflets du lac Léman. Elle avait grand mal à trouver le sommeil, hantée qu’elle était par de sombres pensées. La fête était finie, de cela elle était sure, elle pressentait que pour elle, il n’y aurait plus aucun retour en arrière. Elle avait été de toutes les fêtes de Versailles à Paris. Bals, concerts, théâtres, opéras, jeux, amants avaient ponctué jusque là chacune de ses heures. Tout cela était bien fini. Dans le reflet de sa glace, elle ne voyait que la fatigue d’un voyage inévitable et la fin d’un amour qu’il avait fallu laisser mourir. Elle savait depuis longtemps que cette échéance était inéluctable sur sa famille. Depuis l’arrestation de la famille royale, l’épée de Damoclès avait été sur leur tête.

***

Fortunino Matania (CatherineLoversDiscovered1.JPGMonsieur Dambassis était rentré dans son hôtel pour y trouver la confusion. Du vestibule, où son valet récupérait son chapeau et sa veste abîmés par la pluie, il entendait sa femme récriminer. Il jeta un regard interrogateur à son serviteur qui lui rendit un regard fataliste. Le personnel avait visiblement fui les alentours comme chaque fois que leur maîtresse entrait dans cet état frénétique. Lui-même aurait bien évité la scène, mais il ne le pouvait pas. Il n’avait plus le temps. Résigné, il se dirigea afin de voir ce qui l’en retournait. Madame de Saint-Martin, dans le grand salon, faisait un monologue sur un ton surexcité devant un Joseph stoïque. Il avait à peine mis le pied dans la pièce, que son épouse se retourna vers lui, et dans un second souffle se lança dans une harangue, dont tout d’abord il ne comprit pas le sujet tellement dans son emportement son épouse était confuse. « – Votre protégée, vous savez ce qu’elle a osé faire ? Elle s’en est prise à Joseph, elle s’est jetée sur lui comme une hystérique. Elle est complètement folle, je vous avais prévenu, mais vous ne m’avez pas cru. Le pauvre garçon ne savait plus comment faire pour la repousser. Heureusement que je suis arrivé sur ces entrefaites. » Septique, monsieur Dambassis laissa son regard courir de son épouse à Joseph. Qu’était-ce encore cette fable ? Edmée si placide, si stoïque. Comment cette eau dormante aurait-elle pu devenir un ouragan ? Devant son impassibilité, madame de Saint-Martin s’échauffa de plus belle. Joseph ne se faisait pas d’illusions, il attendait le coup de semonce. « – Et je peux savoir où est Edmée ?

– Mais je l’ai renvoyée, mon ami, là où elle aurait dû rester depuis le départ. Que vouliez-vous que je fasse de cette petite garce qui parle aux murs et qui maintenant sous des airs de Sainte Nitouche se jette sur les hommes ?

D’un ton glacial, il répondit à sa femme. « – Vous voulez dire que vous avez renvoyé la petite à Versailles, là où personne ne l’attend ?

– Mais bien sûr ! Vous ne pensiez pas que j’allais la garder ! Ici ! Parmi nous ! Quel exemple pour Sophie !

– Ne mêlez pas notre fille à cette histoire, d’ailleurs j’ose espérer que vous ne lui en avez pas fait part ?

– Évidemment que non. La pauvre enfant va tellement être choquée.

– De cela je ne doute pas et pour l’instant gardez cela pour vous. De plus, vous ne pensez pas que je vais avaler toutes ces fadaises ?

Fortunino Matania (louis XVI.jpgSans attendre la réponse, il se retourna vers Joseph. « – Jeune homme, que votre maîtresse se voile la face si cela lui chante, c’est son problème, mais sachez que je ne me fais aucune illusion sur ce qui s’est passé ! je n’ai pas le temps de prendre d’autres dispositions pour réparer votre ignominie, donc nous allons faire au mieux pour tous. »

Madame de Saint-Martin devint rouge de colère et telle une harpie allait reprendre son attaque. D’un geste de la main, son époux l’arrêta. « – Madame, veuillez interrompre ces inepties, nous n’avons pas de temps à perdre. Je suis rentré, car nous avons des urgences, il nous faut partir au plus vite, nous quittons Paris. Voyez avec vos chambrières afin de faire vos malles au plus vite. Emportez le minimum, mais l’essentiel. Je doute que pendant notre absence, qui risque durer, cet hôtel ne soit pas pillé d’une façon ou d’une autre.

– Mais il n’est pas question que je quitte Paris…

– Faites comme vous voulez ! Je n’en ai cure. Faites préparer les bagages de Sophie, si vous changez d’avis, sachez que vous aurez droit à deux malles. Quant à vous, Joseph, je vous conseille de faire entendre raison à votre maîtresse, car autrement vous l’aurez sur les bras. Expliquez-lui qu’elle n’a plus aucun pouvoir, ni même celui de la séduction.

Outrée, Madame de Saint-Martin pivota sur elle-même et quitta la pièce faisant claquer au passage le battant de la porte Pompadour, ce qui était un exploit tant il était haut. Sur son chemin, elle ne trouva personne, sauf sa chambrière qui n’avait guère le choix et qui évita de justesse une brosse lancée avec colère.

Une fois seul avec Joseph, monsieur Dambassis se concentra sur lui « – Je suppose qu’Edmée a été raccompagnée par Monsieur Ducasse ?

– Oui, monsieur.

– C’est déjà ça. Je n’ai pas le choix, je dois faire avec vous. J’ai déjà eu connaissance de ce que vous veniez me rapporter, car je suppose que vous êtes là pour la dette de la Convention. Sachez qu’un ami, encore bien placé, outre qu’il a pu me prévenir avant vous de ce qui provoque mon départ hâtif, détient une lettre qui explique avec force détails les rapports que nous entretenions. Donc si par malheur, il arrive quelques désagréments, que ce soit à ma famille ou à mes proches, elle trouvera le chemin du comité de salut public. Monsieur, me suis-je bien fait comprendre ?

Joseph ne prit pas la peine de répondre, il se doutait bien que Monsieur Dambassis préserverait ses arrières.

Thomas Law Hodges, 1794 (Sir WIlliam Beechey) (1753-1839) Tate Britain, London, N04688.jpg« – Donc, j’ai fait tous mes arrangements, nous devons quitter Paris demain matin. Pour Edmée, je vous donnerais une lettre et de l’argent. Je suis obligée de vous faire confiance, je n’ai pas le choix. Il va de plus falloir organiser d’ici demain son départ pour le Château de sa tante en espérant qu’elle soit encore vivante. »

Monsieur Dambassis ne voulait que deux choses, protéger sa douce Héloïse, sa maîtresse, et ses deux enfants. Pour la première, elle était déjà en route, en compagnie d’un fidèle serviteur, leur passeport les faisant passer pour mari et femme. À cette heure-là, il devait être à Nogent-sur-Marne dans la diligence qui allait à Beaune. Pour son fils, c’était autre chose, il était sur le front de l’est, il n’était pas sûr que son message l’atteigne. Pour Sophie, c’était plus simple et sans problème, ils partaient ensemble.

***

Quelques instants plus tard, Monsieur Dambassis entra dans la chambre de sa fille, alors que sa chambrière tirait les rideaux laissant entrer la lumière. Bien que pâle, Sophie paraissait aller mieux, la fièvre l’avait quittée. Son père s’enquit de sa santé, elle n’était pas geignarde, aussi assura-t-elle de son mieux-être. « – Sophie, je suis venu vous prévenir de notre départ imminent de Paris. J’eusse préféré que vous soyez complètement rétabli, mais malheureusement nous n’avons plus le temps. Nous partirons demain matin avec votre mère, si elle a changé d’avis. Nous emmènerons vos femmes de chambre bien sûr…

– Mais, père ! Et Edmée ?

– Ah ! oui, Edmée. Je ne sais si l’on vous l’a dit, mais elle est retournée à Versailles.

À même temps qu’il disait cela à sa fille, il jeta un œil à la chambrière qui s’affairait dans un coin de la pièce, celle-ci détourna les yeux. Il ne se faisait pas d’illusion, il espérait seulement que Sophie ne connaissait pas la raison du départ de son amie.

– Elle ne pourra pas venir avec nous. J’ai organisé son départ afin qu’elle puisse rejoindre sa tante.

– Mais père, nous ne sommes même pas sûrs que celle-ci soit encore là-bas voire en vie. Edmée n’a plus de nouvelles depuis longtemps.

– Voyons Sophie, pensez bien que si je ne la savais pas attendue je n’aurai pas accepté qu’elle fasse ce voyage par les temps qui courent. 

C’était un demi-mensonge. Il avait, par l’intermédiaire de son notaire, eu des nouvelles de madame Vertheuil-Lamothe. Elles n’étaient pas bien brillantes, mais elle était vivante. Pour clore le sujet, il détourna son attention.

– Sophie, sachez que pendant que vous étiez malade j’ai eu la visite de monsieur Nourtdinov.

– De Frantz !

Maria Cosway (1760-1838) by Richard Cosway.jpg– Je vois que je ne m’étais pas trompé. Visiblement, vous lui avez fait le même effet, il a demandé votre main…

– Vous avez accepté, père ?

– À votre avis ?

– Oh ! Père, dites-moi !

– Bien sûr que j’ai accepté. Votre prétendant est donc venu me voir avec son notaire et nous avons signé le contrat ce matin, tout au moins les arrangements.

– Mais père, vous venez de me dire que l’on s’en allait demain. 

– Ne vous inquiétez pas, vous vous marierez à notre arrivée. Votre futur époux est déjà en route pour notre destination.

– Père, c’est bien la troisième proposition de mariage que l’on vous a faite ?

– Oui, mon enfant. Pourquoi ?

– Edmée m’avait dit que le Troisième prétendant serait le bon.

Son père sourit à cet enfantillage, trouvant rassurant que malgré les temps difficiles la jeunesse crût encore à l’avenir. Avant que la jeune fille ne se lance sur le sujet brûlant de son amie, il clôtura la conversation et sortit.

***

Le lendemain, à l’aube, monsieur Dambassis rassembla les quelques membres de son personnel qui ne partaient pas avec eux. Il leur remit un Louis d’or à chacun et leur en promis neuf autres de plus, dès que sa famille et lui-même seraient arrivés à destination, par un intermédiaire qui se ferait connaître. Si l’un d’eux devait faillir à cet engagement, aucun d’eux n’obtiendrait la somme. Il comptait sur cette ruse pour qu’ils se surveillent les uns les autres.

Dans la cour, madame de Saint-Martin, qui s’était rendue à la raison à défaut d’être en accord avec les arguments de son époux, attendait avec Sophie et leurs chambrières respectives dans une berline d’aspect plus anonyme que leur carrosse. Dans une deuxième berline suivraient leurs bagages ainsi que le valet personnel de monsieur Dambassis et les épouses des cochers.

Pour plus de sécurité, monsieur Dambassis avait demandé à son épouse et à sa fille de coudre dans leurs vêtements leurs bijoux. Lui-même avait fait cacher dans les capitons de la voiture somme d’argent et papiers confidentiels, tout en laissant en évidence dans un petit coffre une somme rondelette au cas où ils seraient inspectés.

Les préparatifs terminés, le soleil émergeant à peine, ils se mirent en route. Monsieur Dambassis ne voulait pas traverser la ville ni la quitter par la porte qui le menait directement vers sa destination. Ils sortirent de Paris par la porte de Châtillon, son choix s’était porté sur celle-ci, car il avait pu graisser les mains des gardes.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 014

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 011

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épisode 011

Octobre 1792, des vérités pas bonnes à dire

Portrait of Countess Natalia Alexandrovna Repnina (1737-1798) - Artiste inconnu.jpg

Madame Dambassis de Saint-Martin, la mine contrariée, entra dans le bureau de son époux sans préambule. Il était en conversation avec son secrétaire. Monsieur Ducasse venait de l’informer de son retour et du bien-être d’Edmée. Sans hésitation, elle lui coupa la parole. « – J’apprends, monsieur, que Sophie est rentrée, et ne pourra réintégrer le couvent ? » Monsieur Dambassis tourna son regard vers son épouse. Bien qu’il n’ait plus de sentiments envers celle-ci, tant soit peu, qu’il en ait eus un jour, il admettait qu’elle gardait malgré le temps sa beauté. Cela avait été bien sûr un mariage de convenance, il l’avait épousée pour son nom et l’entregent de sa famille de vieille souche aristocratique. Il avait accolé le nom de son épouse au sien lui donnant ainsi la patine adéquate convenant à la clientèle qu’il recherchait pour sa fortune naissante. Les deux partis ne l’avaient pas regretté. Son capital avait augmenté, il était devenu l’un des banquiers que la cour de Versailles affectionnait, quant à madame Dambassis, elle avait vécu sur un pied de plus en plus grand. Elle avait pu tenir salon à Paris, parader à la cour et fréquenter les boutiques et les fournisseurs de la rue Saint-Honoré. Sophie et André-Marie, leurs deux enfants, étaient les seuls liens, en plus de leur fortune, qui unissaient le couple. Monsieur Dambassis aimait les affaires et sa maîtresse, qu’il entretenait depuis une quinzaine d’années, quant à madame de Saint-Martin, elle collectionnait les amants comme la plupart des femmes de sa condition, ce qui était regardé comme somme tout normal. Séduire était le sel de sa vie et avoir sa fille auprès d’elle la contrariait fortement. Elle n’avait jamais eu l’instinct maternel tant vanté par Rousseau. En outre, Sophie était arrivée à l’âge où elle pouvait la concurrencer.

Comme son époux ne répondait pas aussi vite qu’elle l’aurait voulu, elle s’agaça. « – Je suis bien sûr contente que Sophie soit ici, mais par les temps qui courent, est-ce bien raisonnable ? 

"Gewoehnliche Zuflucht," print from dem Leben eines schlecht erzogenen Frauenzimmers, Daniel Nikolaus Chodowiecki, etching, 1779, German..jpg– Ma chère, je ne vois guère de solutions, à moins que vous désiriez l’accompagner à notre domaine de Fontenay aux roses ou à celui de Genève, mais ce n’est guère judicieux, car je ne puis vous accompagner. On penserait que j’immigre, que je m’enfuis avec le coffre, donc ce n’est pas pensable. De plus, je ne vous vois pas seules sur les routes, elles sont loin d’être sûres. Le mieux est encore de faire votre travail de mère et de chercher pour notre fille un parti intéressant.

– Vous avez raison, mon ami, je ne vois pas grandir notre petite fille. Et pour son amie qu’elle nous a ramenée ?

Monsieur Dambassis se raidit face à la froideur, à l’égoïsme évident de son épouse. « – Mademoiselle de Vertheuil est sous ma protection, je l’ai promis à sa tante et je tiendrai ma promesse. Elle n’est un poids dans aucun domaine, de plus elle tient compagnie à Sophie. Si cela vous amuse et que vous trouviez un parti pour celle-ci qui m’agrée, j’en ferai part à sa tante. Cela ne devrait d’ailleurs pas être difficile. »

La jeune fille l’émouvait, il s’y était attaché. Il n’avait eu aucune réticence à agréer la demande de madame Vertheuil-Lamothe. Il avait toujours plaisir à la voir avec sa fille, le couple de jeunes filles était touchant dans leur contraste et contrairement à son épouse il avait l’instinct paternel.

***

Madame de Saint Martin était remontée dans ses appartements. Installée devant sa coiffeuse, elle laissait sa rage s’écouler. Depuis près d’un an, elle avait un jeune amant qui occupait toutes ses pensées. Il avait sans le vouloir ouvert les vannes de l’angoisse qu’elle n’avait jusque-là jamais connue. Le temps passait, il n’avait pas encore de prise évidente sur elle, sur sa physionomie. Avec ses yeux étirés vers les tempes, sa bouche gourmande, son opulente chevelure blonde bouclée, elle ressemblait à un félin. Elle pouvait être fière de sa gorge, de ses épaules, de sa taille fine. Elle n’avait eu que les jumeaux, et avait tout fait pour ne pas avoir d’autres enfants, mais la passion qu’elle éprouvait pour son jeune amant la faisait douter de tout. C’était son état d’esprit qui l’amenait à vouloir se débarrasser de toute concurrence, et sa fille venait de rentrer dans le troupeau de celles qu’elle méprisait, qu’elle craignait désormais. Il fallait donc qu’elle la marie au plus vite. Lui trouver un parti ne devrait pas être difficile avec la dot dont elle allait être pourvue. Quant à Edmée, elle la trouvait trop étrange, pour penser qu’elle était un danger face à la gent masculine. Présumé Duchesse de Polignac, tableau volé par les nazis durant la 2GMElle s’en débarrasserait sa fille mariée. Elle n’aurait qu’à se débrouiller par elle-même, quoi qu’en dise son époux. Elle n’avait jamais compris pourquoi sa fille s’était entichée de cette gamine, qu’elle avait déjà surprise parlant seule aux murs ou au plafond. Madame de Saint-Martin n’aurait jamais admis, que d’une certaine façon cela était sa faute. Dans sa jeunesse, elle avait été la maîtresse du Vicomte de Vielcastel, c’est elle qui l’avait présenté à son époux. Ce fut comme cela que les deux hommes se mirent en affaires, qu’elle fit la connaissance de Jeanne Louise, et que les jeunes filles devinrent amies. Elle avait essayé de mettre en garde et son époux et sa fille de l’étrangeté d’Edmée, voire de sa folie, mais ils avaient repoussé l’un et l’autre ses allégations. Elle avait donc changé d’angle d’attaque, et avait essayé de faire comprendre à Sophie que cette amitié ne lui apporterait rien, voire la desservirait dans sa vie sociale. Elle s’était vue repoussée par une galéjade. Elle n’avait pas insisté, considérant alors sa fille pour une enfant, de toute façon cela n’avait eu jusque-là aucune incidence sur sa vie. En fait, madame de Saint-Martin refusait de voir la beauté d’Edmée, tant ce qu’elle pressentait lui faisait rejeter la jeune fille.

De toutes les façons, il y avait des choses bien plus importantes que cette gamine. Tout autour d’elle, le monde avait basculé, il s’était effondré. Un autre tentait de s’installer dans la fureur et le sang. Paris avait faim, il faisait froid, et dans la capitale en proie à la Révolution, la délinquance ordinaire avait explosé. Madame Dambassis de Saint-Martin, à qui son époux avait demandé de ramener son patronyme à citoyenne Dambassis, refusait de voir l’évidence. Elle ne voulait pas de ce Nouveau Monde, elle faisait partie de l’ancien, mais elle n’était pas inconsciente au point de le faire voir. Elle s’était donc mise en harmonie avec son entourage qui petit à petit avait transformé toute société en débat politique. Cela avait commencé chez Madame Necker, lors de ses jeudis. Ces jeudis si courus voyaient les politiques se mêler aux lettrés, on s’y entretenait, mais on y raisonnait, on y médisait, mais on y discutait. Elle n’avait tout d’abord pas fait attention à tout cela, elle le fréquentait, car son mari était un ami du ministre et puis il fallait y être vu. Elle y avait croisé l’abbé Sieyès, écoutant, se taisant, elle le soupçonnait alors de s’ennuyer, et puis il y avait eu le vicomte de Parny rêveur, silencieux et qui modestement lui faisait la cour lui glissant des poèmes. Elle y avait écouté Condorcet et Grimm faire ses adieux à cette France, qui n’était plus une jolie terre de petits scandales, mais un vilain pays de gros évènements. Les salons s’étaient dépouillés de leur légèreté, de leur agrément, leurs participants avaient renoncé au charme de la politesse, du langage et de la galanterie, ils étaient devenus salons d’État. 18th Century Ballroom DancingLa politique faisait désormais les lendemains de la société française, réglant l’avenir des fortunes et jusqu’à la durée des existences. La politique était entrée victorieuse dans les esprits. Elle les avait envahis, les avait asservis, chassant brutalement la conversation. Ce n’était plus qu’une mêlée de voix pesantes, où chacun apportait non le sel d’un paradoxe, mais la guerre d’un parti. Madame Dambassis comme toutes les femmes de son monde, qui estimait devoir ses grâces si précieuses pour elle au train de société du vieux temps, avait déserté la conversation, mais pas les lieux. Elle n’y trouvait pas son compte, mais devait s’en contenter, car le temps passant, les agréments se faisaient rares. Il y avait bien les fêtes patriotiques en tous genres, dont certaines étaient pour elle choquantes comme celle du Culte de la Raison et de l’Être suprême, mais s’y amuser n’y était point naturel. Elle se souvenait encore de la Fête de la Fédération qui commémorait la prise de la Bastille et où elle avait été entraînée, un tant soit peu contrainte. De par sa position, elle ne pouvait se soustraire à toutes ses manifestations, et n’avait de toute façon que ces occasions pour se divertir en société.

Contrairement aux quelques amies, qui avant la succession des évènements révolutionnaires s’étaient affolées de montgolfières, de Mesmer, de Figaro, elle ne s’était pas éprise de la Révolution. Dépitée, elle évitait de se commettre en de si grands intérêts, qui changeaient, telle une girouette, bien trop rapidement de sens à son goût et qui allaient à l’encontre de son style de vie dont elle était nostalgique. Elle était confondue, de voir des femmes de banquiers, des femmes d’avocats, embrasser la Révolution, pour remercier la fortune de leurs maris. Elle était consternée de voir, des duchesses, des marquises, des comtesses, que leurs titres, leurs intérêts, leurs traditions familiales auraient dû tenir attachées au passé, et qui acceptaient sans façon d’oublier leurs noms, et d’applaudir les évènements qui se déroulaient ralliant l’engouement général. Elle était quelque peu désemparée devant cette société nouvelle. Elle, qui aimait tant les charmes licencieux de la séduction, elle s’agaçait de voir que toute l’ambition des jeunes gens était de jeter en entrant dans un salon bien garni. « – Je sors du club de la Révolution ».Car dans les salons, ce n’était plus pour l’écrivain, plus pour le peintre, plus pour le musicien, qu’étaient toutes les prévenances d’accueil, c’était désormais le député, le confident de la Constitution, qui avait toute l’attention, surtout s’il était à même de raconter le journal avant qu’il n’ait paru. Elle qui regrettait les boudoirs discrets et secrets, constatait chez ses amies la disparition du rose tendre des meubles au profit du noir de mille parutions éparses et de brochures circonstancielles, qu’elle qualifiait d’insipides. Ses amies désormais ne manquaient pour rien au monde le spectacle de l’Assemblée Nationale. À sa grande contrariété, elle voyait les billets de tribune s’échanger contre des billets d’Opéra ou des Bouffons français, et encore avec six livres de retour. Pour elle, son monde marchait sur la tête, mais contrairement à bien des membres de sa famille ou de ses amis, elle n’aurait pas quitté Paris.

Elle fréquentait donc les salons du moment avec assiduité. Elle se rendait régulièrement chez Fanny de Beauharnais, la ci-devant comtesse Claude de Beauharnais. Elle estimait qu’elle avait encore la délicatesse et l’habileté de ne point se contenter de recevoir. Elle savait encore accueillir. Elle savait écouter, tout au moins paraître écouter même quand elle n’écoutait pas. De plus à une camaraderie caressante, elle joignait une bonne table, et des dîners, le mardi et le jeudi auquel régulièrement elle se joignait, car son salon était une excellente auberge.

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Elle appréciait aussi celui de Madame de Villette qui partageait les idées de son mari, ancien protégé de Voltaire dans son hôtel particulier situé à l’angle de la rue de Beaune et du quai des Théatins. Elle recevait d’anciennes relations de Voltaire comme le ci-devant marquis de Villevieille, mais aussi des personnalités favorables au régime républicain comme Cambacérès, et des journalistes, notamment les rédacteurs du journal la Chronique de Paris, journal auquel Villette collaborait avec Mercier, Clootz, Condorcet, etc., mais bien que la maîtresse des lieux fut en accord avec lui, élu député à la Convention, l’ex-marquis de Villette stigmatisait publiquement les massacres de septembre puis, comme Condorcet, Boissy d’Anglas et autres républicains de la première heure, il s’opposait à la condamnation de Louis XVI, ce qui mettait en danger les personnes qui fréquentaient le salon de madame de Villette. Son époux l’ayant prévenu.

Elle se rendait à la place, régulièrement dans un nouveau salon, plus gai, moins sévère, celui de l’intime amie de Mme de Condorcet, l’hôtel de Mme Julie Talma. Ancienne danseuse dotée de grande qualité intellectuelle, « Mademoiselle Julie » comme on l’appelait n’était pas une courtisane ordinaire et son boudoir, très vite, s’était transformé en « bureau d’esprit ». Économe et astucieuse, elle avait placé les fonds qu’elle avait retirés de la galanterie en se livrant à la spéculation immobilière dans le quartier de la Chaussée-d’Antin, en liaison avec des architectes comme Brongniart et Ledoux. À la tête d’une petite fortune, elle avait épousé civilement le comédien Talma qui faisait vibrer toutes les femmes par sa voix de stentor.

En dehors de ceux-ci, elle appréciait celui de Madame de Bonneuil, qui donnait bal à chaque revers des armées républicaines, bien que cela mis en péril les participants.

Madame de Saint-Martin naviguait, d’un salon à l’autre, d’un extrême à l’autre, cherchant désespérément les joies de l’ancien temps.

***

Il n’y avait pas foule dans les lieux. Edmée et Sophie suivaient, bras dessus bras dessous, la mère de cette dernière, sur la promenade des feuillants qui tenait son nom du couvent des bénédictins ou feuillants désormais désertés par sa congrégation et habité par un club républicain qui en avait pris le nom. C’était en fait le nom familier des Amis de la Constitution, un groupe politique, de tendances monarchistes constitutionnelles qui ne contestaient pas le pouvoir du roi, et dont monsieur Dambassis était l’un des familiers sans en être l’un de ses membres. Sur la terrasse, en contre bas du manège, longeant le jardin des Tuileries, la promenade attirait tous les sympathisants du club. Madame de Saint-Martin y avait entraîné sa fille et son amie sous prétexte que c’était la promenade à la mode. Sophie qui étouffait à l’intérieur de l’hôtel familial, ne se l’était pas fait dire deux fois et avait fait fi des réticences d’Edmée. En fait, Madame de Saint-Martin y avait donné rendez-vous. Elle n’avait pas besoin d’alibi pour s’y rendre, mais tout en se servant de paravent des deux jeunes filles, elle les exposait en vue de projets matrimoniaux non définis. Pendant qu’elle saluait régulièrement le gratin républicain qui comme elles profitaient du temps clément de la journée, Sophie pérorait dans l’oreille d’Edmée, qui elle laissait courir son regard aux alentours, apparemment avec indifférence. En fait, elle était inquiète, depuis l’enfance elle était habituée à la compagnie des êtres de lumière, mais force était de constater leur absence depuis plusieurs jours. Elle n’y avait de prime abord pas fait attention et puis le manque de leur compagnie s’était fait sentir. Elle ne voyait pas ce qui avait changé, tout au moins en elle. À moins que ce ne fût pour les mêmes raisons que l’Éthiopienne, leur dernière apparition avait été fugace et elle était advenue bien longtemps après la précédente. Elle sentait bien que les choses avaient changé autour d’elle. Elle ressentait la peur des gens, tous vivaient avec la crainte en eux. Du fond du couvent, elle pensait que ce n’était que quelques individus, mais désormais tous craignaient les revirements de la révolution en cours et de son couperet qui faisait de moins en moins de différence entre les pour et contre-révolutionnaires.

Madame de Saint-Martin se décida à s’asseoir à l’ombre des marronniers aux couleurs automnales, à proximité de l’entrée du club. Edmée, à l’abri de sa large capeline de paille, observait les allées et venues des visiteurs et des promeneurs dont Sophie caricaturait les traits avec drôlerie. Sa mère parfois ne restait pas en reste et rajoutait des propos caustiques qui tiraient quelques sourires voire des rires des deux jeunes filles qu’elles cachaient derrière leurs éventails. Edmée tout à coup sentit un frisson lui courir le long de la colonne vertébrale. Elle soupçonna un regard insistant. Elle se retourna rajustant son fichu de linon sur ses épaules pour donner le change. Dans le même temps, Sophie lui fit remarquer deux silhouettes masculines qui se dirigeaient vers elles de toute évidence. Bürgerliche Tracht (1790-1792) .jpg« – Edmée ce n’est pas le garçon qu’il y avait chez monsieur Réveillon ? » Malgré la distance, la jeune fille acquiesça sans hésitation. Même de loin, elle n’avait aucun doute. Elle n’aurait su l’expliquer, elle était prise du même malaise qu’à leur première rencontre. Lui et son compagnon venaient droit vers elles, elles étaient de toute évidence leur objectif. Ils s’arrêtèrent à leur pied, l’un et l’autre, le sourire de l’amabilité aux lèvres. Joseph Froebel salua tout d’abord madame de Saint Martin, puis les deux jeunes filles. Il poursuivit en présentant son compagnon qui, quoique charmant, ne marqua pas sur l’instant Edmée, tant elle était troublée par la situation. Madame de Saint-Martin se leva, puis prenant le bras de Joseph, elle se retourna vers sa fille « – je vous laisse quelques instants avec monsieur de Laussat, le temps de m’entretenir quelques instants avec monsieur Froebel. »

Si Joseph venait d’atteindre sa vingtième année où peu s’en fallait, monsieur de Laussat s’approchait du double. Grand, brun, les yeux doux, d’un ton paternel, il expliqua, aux deux jeunes filles, qu’il était originaire des Pyrénées et bien que jeune marié, il était à Paris afin de faire des réclamations en tant que receveur général des finances des pays d’état de l’intendance de Pau et Bayonne.

 En fait, ses interlocutrices ne l’écoutaient guère, tant elles étaient abasourdies par le comportement de madame de Saint Martin. L’identité de l’amant de celle-ci était le sujet de prédilection de Sophie. Elle avait été pleine de questions au point de les poser à sa chambrière pour en savoir plus. Elles n’avaient obtenu que des ragots imprécis qui couraient à la ville comme au sein de l’hôtel familial, la seule chose qu’elles avaient réussi à savoir ce fut qu’il avait la moitié de son âge. C’était presque vrai, si ce n’est que cela ne sautait guère aux yeux. En fait jusque-là cela ne choquait personne qu’une femme du rang de Madame de Saint-Martin eût un amant, cela n’avait rien de surprenant si ce n’est que la nouvelle société qui voyait le jour commençait à voir cela d’un mauvais œil. Elle tendait vers une vision de la famille plus conforme à la vision de l’église bien qu’elle s’en détournât d’une certaine façon.

Madame de Saint Martin, au bras de son amant, conversait « – je suis désolé, je n’ai pu me dégager des gamines.

– Cela n’est pas grave, mais cela fait longtemps que vous les avez à l’hôtel ?

– Vous le seriez, garnement, si vous veniez plus souvent.

– La convention est très prenante et puis les affaires de monsieur Dambassis se traitent souvent là-bas.

– Oui, oui, je sais. Ce n’est point grave. Ce soir, je passerai vous voir avant que de me rendre chez madame Roland, peut-être m’y accompagnerez-vous ?

***

anonyme (Portrait of an Unknown Man (c 1775).jpgJoseph, suite à l’affaire Réveillon avait pris du service auprès de monsieur Dambassis sous la recommandation de monsieur Réveillon. Le banquier, qui avait voulu rendre service à son associé, avait fait rentrer Joseph dans sa banque. D’un naturel consciencieux, vif d’esprit, il avait su se rendre indispensable, rendant service au moindre besoin, devançant le moindre désir de ses supérieurs. Monsieur Dambassis qui allait l’oublier dans la foule de son personnel fut rappelé à son souvenir par un évènement anodin, mais qui éveilla l’attention du banquier. Lors d’une réunion avec ses subalternes, le banquier, sans trop y réfléchir, posa une question à haute voix quant à la pertinence de mettre des fonds dans une entreprise d’équipementier militaire. À sa plus grande surprise, si aucun de ses collaborateurs n’avait une réponse claire, chacun étant parti à peser le pour et le contre, échangeant des avis contradictoires, désirant se mettre en avant aux yeux de leur supérieur, sans toutefois se mouiller, Joseph qui n’était là que pour subvenir à leur besoin, se racla la gorge et interrompit l’échange stérile de ses supérieurs. « – Excusez-moi d’intervenir, mais hier au soir, j’ai sans le vouloir entendu monsieur de Grave et un autre interlocuteur, il semblerait que nous allions déclarer la guerre…

– … Qui vous a permis de nous interrompre, s’exclama monsieur Lannois, le premier secrétaire de monsieur Dambassis, comment pouvez-vous nous faire croire que vous fréquentez le cercle du ministre de la Guerre.

– Attendez monsieur Lannois, puisque Joseph s’est permis d’intervenir, écoutons voir à quel point c’est pertinent, et ensuite nous verrons s’il y a lieu de réprimander l’audace de votre assistant.

Les épaules de monsieur Lannois s’affaissèrent et un rictus de mépris s’afficha à ses lèvres, monsieur Dambassis ignora la chose. « – Alors Joseph, vous pouvez m’en dire plus ?

– Je suis allé hier au soir avec un ami dans un café du Palais du royal, il s’avère que dans une alcôve, qui jouxtait la nôtre, monsieur de Grave s’y sustentait avec quelques amis. Lors du dîner, le ton est monté et m’a permis d’entendre des bribes de conversations.

– voilà qui ne va pas être fiable si ce ne sont que des brides. Ne put s’empêcher de rajouter monsieur Lannois.

– Laissez, laissez, mon ami, laissez parler Joseph. Celui-ci reprit « – je disais donc que monsieur de Grave expliquait, il est vrai visiblement contrarié, qu’il allait devoir annoncer dans les jours qui viennent à l’assemblée que la France entrait en guerre avec le roi de Bohème et de Hongrie, et qu’il allait donc avoir encore des problèmes avec Brissot et sa clique…

– Attendez Joseph pour continuer. Excusez-moi messieurs, mais je crois qu’il faut que je m’entretienne seul avec notre jeune ami.

Bien que contrarié, aucun ne dit mot, tous se levèrent et sortirent. Monsieur Lannois traîna les pieds, mais n’étant pas retenu il quitta le bureau de son maître. Une fois tous sorti, monsieur Dambassis reprit. « – Joseph, tu es conscient que ce que tu avances est de premières importances, c’est un secret d’État. Tu ne peux te permettre de l’inventer, c’est primordial pour tous.

– Oh ! non, monsieur, je vous assure que j’étais au Café de Foy, quand cela s’est passé. Il a même rajouté, que cela n’était pas le moment, car les nègres s’étaient révoltés à Saint-Domingue et qu’il allait falloir envoyer des renforts et de nouveaux commissaires civils. Je crois même que ce sont les dénommés Sainthonax et Polverel.

– Joseph, je vais vous demander de garder cela pour vous. De plus, je crois que je vais vous changer d’emploi.

À partir de ce jour, Joseph devint l’un des secrétaires très particuliers du banquier. Malgré son jeune âge, devant sa perspicacité et sa facilité à passer partout, il l’envoya à la Convention prendre l’air du temps, humer les changements. Le jeune homme passait son temps à courir les endroits névralgiques de la capitale et à en faire des rapports circonstanciés à monsieur Dambassis. Le bureau et la demeure de son patron lui étaient ouverts à toutes heures du jour et de la nuit, si l’urgence le demandait. Puis, sous couvert d’espionner pour son compte, le riche banquier le fit engager au comité des finances, installé au Palais des Tuileries. Joseph avec la recommandation de son maître se retrouva tout d’abord au service de Laffont de Ladebat.

IMG_0772.JPGMadame de Saint-Martin avait cédé à son charme, au fil des repas qui les amenait à se rencontrer à la table de l’hôtel Dambassis. Afin de laisser traîner ses oreilles, le banquier le conviait à partager leur table, qu’il ouvrait presque tous les soirs à tout ce qui comptait à la Convention. Dans un premier temps, elle le charma par habitude comme elle le faisait avec tout homme nouveau croisant sa route. Puis elle ressentit le besoin de le séduire, car elle avait fini par lui trouver un charme certain et sa présence lui manquait. Il n’en fallait pas tant à Joseph qui comprit très vite les avantages qu’il retirerait de cette relation sentimentale, sans s’attirer d’inconvénient. Il avait rapidement saisi l’indifférence de monsieur Dambassis pour son épouse, d’autant qu’il avait fait la connaissance de la maîtresse de ce dernier, ayant été amené à porter des renseignements, estimés urgents, jusqu’à la garçonnière de son maître. Joseph obtint tout d’abord sans demande, de sa maîtresse, un logement personnel à deux pas de l’hôtel Dambassis aux frais de celle-ci, qui tenait à son confort. Vinrent rapidement garde-robe et menus cadeaux, sa maîtresse tenait à son rang.

***

Joseph venait de moins en moins à l’hôtel Dambassis faire son rapport, son poste au Comité des finances l’accaparait. Il ne croulait pas sous les tâches administratives, qu’il savait déléguer intelligemment, mais sa mission d’espion de monsieur Dambassis de plus en plus le monopolisait au fil des évènements qui s’accéléraient. Son supérieur, au sein du ministère, André-Daniel Laffon de Ladebat, financier et homme politique, ami de monsieur Dambassis, était surveillé de près depuis que lors de la Journée du 10 août, lors desquelles le peuple de Paris avait pris d’assaut le palais des Tuileries où se trouvait Louis XVI, il avait pris la défense du roi et de sa famille. Il était venu ce jour-là au club des feuillants que son supérieur avait rejoint, afin d’espionner ceux qui le surveillaient. La rencontre de Madame de Saint-Martin était pour lui un excellent alibi, ce dont elle était loin de se douter. Il la voyait de moins en moins, ce qui agaçait celle-ci, mais il ne pouvait s’en passer, pour un ensemble de raison qui n’avait rien à voir avec les sentiments. Elle lui ouvrait sans le savoir la porte de tous les salons et des clubs qui faisaient la pluie et le beau temps de la politique tumultueuse du moment. C’était au sein de ses réunions semi-mondaines que se préparait la politique du lendemain au travers des informations récoltées et des discours préparés comme au théâtre pour la tribune de l’Assemblée. Joseph, au cours de cette promenade, invita donc Madame de Saint-Martin à le rejoindre à l’hôtel de Julie Talma.

***

Novembre 1792.

Chantereine_Bonaparte.jpgCe soir-là, c’était la soirée donnée par la belle Julie en l’honneur du général Dumouriez. Madame de Saint-Martin s’y rendait afin d’y retrouver son amant, mais elle n’avait pas oublié son devoir intéressé d’entremetteuse et s’était donc adjoint pour compagnie sa fille et son amie. Elle savait pouvoir y rencontrer l’un des prétendants approuvés par son époux, monsieur Delalande, fils de banquier. Il y avait foule dans la galerie de la maison toute garnie de yatagans, de flèches et d’armes anciennes, de ces trophées dont Jacques-Louis David, le peintre du Serment des Horaces avait donné le goût à Talma époux de la belle. Ce soir-là il y avait Louis-Sébastien Mercier avec Louise Marie Anne Machard, sa nouvelle compagne. C’était un écrivain, connu pour sa verve, dont la publication de son ouvrage d’anticipation, « l’uchronie l’An 2440 », réalisation des utopies dont il rêvait en matière d’éducation, de morale et de politique, qu’on le traitait de folie, mais dont le nouveau gouvernement commençait à réaliser plusieurs de ces prophéties. Ce bon vivant, amateur de femmes, de vins et de plats fins, était entouré d’un groupe d’admiratrices, qui pour beaucoup d’entre elles, derrière son dos, lui donnaient le surnom de « Mercier à la belle jambe », même son ancienne maîtresse Olympe de Gouges qui pourtant était reconnue par tous comme une femme intelligente était tombée sous son charme. Cela agaçait Madame de Saint-Martin qui prenait l’homme pour un misogyne, voire pire, un homme qui connaissait trop bien les femmes. Elle avait surpris son point de vue, alors qu’il l’expliquait à un groupe masculin dans le salon de son époux. Il décrivait celles à qui il cédait si facilement, d’impérieuses, de coquettes, de frivoles, de faibles, d’artificielles, de vénales et de tricheuses, regrettant les nobles héroïnes des temps passés comme Clélie, les Artamène ou les Astrées. Il avait tout de même jeté l’anathème sur les maris démissionnaires. Comme elle trouvait superflu qu’il empoisonne Sophie et Edmée de compliments intéressés, elle les entraîna dans la pièce d’à côté, à la contrariété de sa fille. Il y avait mieux à son goût, il y avait le général, le héros de la victoire de Valmy et de Jemmapes. Il était entouré de Vergniaud, Ducis, Roger Ducos, Chénier qui l’encensaient. Un groupe vint les rejoindre, Roland, qui venait de recouvrer son portefeuille de ministre, accompagné de son égérie, son épouse Manon Rolland qui lui inspirait ses directions politiques ainsi que Lebrun, Legouvé, Lemercier, Bitaubé et Riouffe tous quelque peu en retard retenu par les affaires de l’État. Au pianoforte, acquis nouvellement par Julie, son amie, Amélie-Julie Candeille faisait découvrir une œuvre nouvelle à Olympe de Gouges, pour qui elle avait joué le rôle de la jeune esclave Mirza dans une pièce dénonçant la condition des esclaves des colonies intitulées « l’Esclavage des Nègres ».

The Heads of Five Young Women with Elaborate Coiffures, Gaetano GandolfiEdmée appréciait ses assemblées qui lui permettaient de rester spectatrice puisque beaucoup de ses participants voulaient briller. Elle découvrait avec gourmandise, le brillant des conversations, l’échange des grandes idées. Elle était étonnée de la vivacité des propos que la passion enflammée. Elle restait parfois septique sur les belles phrases, tant elles lui paraissaient parfois loin de la réalité. Elle fut surprise d’entendre parler de l’esclavage et de son abolition, par des défenseurs de l’émancipation qui clamaient de belles théories sans avoir vu un seul champ empli d’esclaves. Sophie de son côté cherchait du regard les hommes. Elle n’avait pas de mal, car les deux amies par la joliesse et la nouveauté qu’offrait leur tandem attiraient des regards emplis de curiosité et convoitises. Cela n’était pas pour plaire à Madame de Saint-Martin, mais il fallait bien exhiber sa fille pour la marier et cela fonctionnait, monsieur Delalande était déjà tombé sous le charme de Sophie et il avait été en cela rejoint par monsieur Distelmeïer, lui aussi fils de banquier. Les deux jeunes hommes avaient fait leur demande à monsieur Dambassis, qui s’était retourné vers sa fille pour lui demander son avis, et n’obtenant que pour toute réponse qu’elle y réfléchirait. Cela avait fait rire le père et grimacer la mère. L’un et l’autre ne savaient pas que Sophie suivait les conseils de son amie qui, elle-même, écoutait ceux des êtres lumineux. Elle attendait le troisième prétendant en se laissant courtiser par les deux premiers.

Madame de Saint-Martin s’impatientait, elle cherchait elle aussi dans la foule des admirateurs du général victorieux un homme qui visiblement n’était pas là. Inquiète, elle se rongeait d’inquiétude. Et s’il ne venait pas ? À sa contrariété, il n’y avait que monsieur de Laussat qui venait vers elle. Joseph avait pourtant été explicite, son billet était clair, il n’allait pas tarder. Quelque chose ou quelqu’un avait dû le retarder.

Après avoir fait ses hommages, Pierre-Clément de Laussat se retourna vers Edmée, dont il s’était visiblement entiché. Chaque fois que dans le même lieu ils se retrouvaient, il lui tenait compagnie. Il avait une attitude toute paternelle qui convenait parfaitement à l’adolescente. En fait, il vivait mille tourments entre l’amour réel qu’il avait pour sa jeune épouse, mais qui était resté si loin, à Pau et Edmée qui par sa beauté et sa candeur l’attirait inexorablement. Sophie qui avait remarqué le comportement ambigu de l’homme l’avait fait remarquer à son amie qui en avait rejeté l’idée, tant elle la trouvait absurde.

Joseph n’était pas loin. En retard, il avait envoyé devant lui Pierre-Clément. Sa tâche achevée, il fut freiné dans son élan à l’approche de l’hôtel de la belle Julie. Il s’était jeté dans l’ombre à la vue d’un groupe d’hommes au sein duquel il avait reconnu la silhouette de Marat. « L’ami du peuple » était pour lui comme une araignée sur sa toile qui sautait sur ses proies aux moindres vibrations de celle-ci. Il avait fait paraître près de mille numéros dans son journal en un an, le plus souvent ses articles avaient des allures de dénonciation publique, qui comme la foudre pouvait mener à la guillotine. La plus connue avait été l’appel au meurtre deux mois auparavant qui avaient déclenché des massacres généralisés dans les prisons de Paris et des autres grandes villes de France. Joseph attendit sous couvert, il supposait que le journaliste ne resterait guère longtemps dans les lieux, cela n’était pas sa tasse de thé. Il devait y être venu pour jeter quelque anathème. Il n’avait pas tort. À la surprise de tous et à la contrariété de beaucoup, les habitués de la belle Julie virent entrer l’homme qui se prenait pour la justice, la conscience de la jeune république. Jean-paul_marat_1.jpgLe silence telle une vague se répandit parmi les invités. Talma qui s’entretenait avec le général, et tournait le dos aux nouveaux visiteurs, ne réalisa l’arrivée impromptue qu’au silence soudain du général. Il se retourna, croisant le regard inquiet de son épouse. Il vit alors Marat accompagné d’une clique de sbires, admirateurs inconditionnels. Son sourire s’élargit, non pas qu’il appréciait particulièrement l’homme qu’il trouvait par trop impulsif, mais il défendait les mêmes idées que lui. Son talent d’acteur lui permettant de garder son sang-froid, d’une voix de stentor, celle qui faisait vibrer toutes les femmes, il lança « – Julie, voyez qui nous vient, notre ami Marat. » La jeune femme joua en accord et réagit avec harmonie. Telle une nymphe gracieuse, elle alla au-devant du trouble-fête, car elle le percevait comme cela. « – Citoyen, quel plaisir de te voir, c’est la première fois que je peux me réjouir de te recevoir entre mes murs.

– Rassure-toi, citoyenne, c’est sûrement la dernière, les relents de la traîtrise suinte les murs.

– Mon ami, mon ami, comme tu y vas. Nous sommes tous là pour fêter et encenser notre bon général.

Il fallut tout son sang froid à la belle Julie, pour ne pas montrer la contrariété qu’elle ressentait. Talma sentant les choses mal tournées, le général commençait à très mal prendre cette invective qui semblait le viser et s’apprêtait à rentrer en lice, il prit le bras de Marat. « – Tu y vas fort Marat. Viens donc boire un verre en l’honneur de notre général, et ne cherche pas ce qu’il n’y a pas. » Le journaliste dégagea son bras, mais accepta le verre que lui tendit Julie. Celui-ci but, il se retira sans plus rien rajouter. L’assemblée se remit à respirer, certains lui emboîtèrent le pas et les autres petit à petit reprirent un semblant de conversation.

Portrait de la princesse Karoline von und zu Liechtenstein (1793).jpgJoseph entra à ce moment-là, traversa le vestibule, puis un salon et entra dans le grand salon. La première chose qu’il vit ce fut le regard limpide d’Edmée qui semblait regarder amoureusement Pierre clément. Le regard fixé sur la main blanche de la jeune fille qui dégageait ses boucles brunes de son épaule, il avançait vers eux l’estomac noué, la rage au ventre. Depuis le premier jour, elle le subjuguait. Suite à leur première rencontre, il n’avait pas dormi de plusieurs nuits, hanté par son souvenir. Lorsqu’il l’avait revue de façon inattendue à la promenade des feuillants, son cœur avait fondu, ses jambes avaient flanché, il lui avait fallu toute sa maîtrise pour ne pas courir à elle. Il avait maudit sa maîtresse qui inconsciemment l’avait mis dans cette situation. Bien sûr dès qu’il avait été engagé par monsieur Dambassis, il avait espéré croiser Edmée, mais le temps passait et cela n’arrivait pas, son obsession grandissait comme sa frustration. Pour se soulager, il avait fini par mettre les espions à la solde de la Convention sur la piste de la tante de la jeune fille, madame Vertheuil-Lamothe, extirpant une lettre et remettant un vieux dossier sous les yeux de Brissot. Dans les jours qui suivirent leur rencontre aux portes du club des feuillants, il avait trouvé toutes les raisons possibles pour ne pas se rendre à l’hôtel Dambassis. Il ne pensait pas pouvoir se contrôler suffisamment et savait qu’il aurait plus à y perdre qu’à y gagner. Puis le temps passant, dans le sillon de sa maîtresse, il croisa la jeune fille qui visiblement l’évitait, le fuyait trouvant refuge à chaque fois vers Sophie. Cette fois, c’était dans la compagnie de Pierre-Clément tel un taureau en furie, il fonçait droit vers le couple, il fut arrêté dans son élan par madame de Saint-Pierre. « – Je suis là Joseph, où vous courez ? » Arrêté dans sa course haineuse, il se reprit. Malgré sa contrariété, il se ressaisit. « – Je vous cherchai. J’ai vu Marat sortir d’ici, je me suis inquiété. » À voix basse, elle le rassura, touchée par son alarme, elle était loin de se douter des tourments de son amant. Edmée à ce moment-là se retourna vers le couple, un sourire aux lèvres qui s’effaça à sa vue. La douleur fut vive dans la tête de Joseph.

***

Le lendemain, Marat publiait le récit circonstancié de cette visite dans son journal, attirant l’attention des membres du club des Jacobins sur les « conciliabules » du salon Talma regardé comme un repaire de contre-révolutionnaires. Joseph porta, à l’hôtel Dambassis, le journal dans lequel était citée Madame de Saint-Martin, ainsi que Pierre Clément. Les jeunes filles, elles n’avaient pas attiré l’attention du journaliste et pourtant la liste des suspects était longue.

***

Novembre 1792.

La voiture s’arrêta devant le 6 de la rue de Tournon. Madame de Saint-Martin, Sophie et Edmée se rendaient chez Fanny de Beauharnais. Afin d’effacer, ce qui pouvait être une erreur préjudiciable, leur présence au salon de la belle Julie, monsieur Dambassis, sur les conseils de Joseph, avait incité son épouse à se rendre chez madame de Beauharnais, qui tenait salon. Celle-ci, ci-devant comtesse de Beauharnais, femme de lettres avant tout, n’était pas plus révolutionnaire que beaucoup, mais elle vivait avec un idolâtre de Marat. Ce fut celui-là même qui les accueillit dans la demeure de celle qui était officieusement sa maîtresse. Le chevalier Michel de Cubières, publiquement secrétaire de la maîtresse des lieux, mais qui se prenait pour le maître de cérémonie à défaut d’en être le maître de maison. Il tournait, virevoltait dans le salon, rangeait une table, dérangeait la suivante, allumait des bougies, se recueillait pour donner des ordres, parlait bas à Madame de Beauharnais, puis haut, lui faisant des éloges grossiers. Comme beaucoup, cela faisait rire Madame de Saint-Martin, qui le trouvait ridicule, mais cela agaça de suite Edmée et laissa indifférente Sophie qui avait déjà repéré sa nouvelle proie, un négociant russe nommé Saveliy Nourtdinov. Rien que le nom la faisait rêver. À leur vue, celui-ci hocha la tête, mais ne fit aucun mouvement. Il n’avait, jusque-là, jamais fait une seule approche à part ce mouvement de tête. Sophie était dans tous ses états, il ne devait pas la trouver assez jolie, elle passait de l’euphorie au marasme depuis leur première rencontre dans le salon de madame de Bonneuil. Il n’y avait pas que le beau Russe dans la place, Joseph était déjà là, madame Dambassis entraîna de suite les adolescentes vers lui. Celui-ci s’entretenait avec une jolie femme, d’une élégance sans faille, vêtue d’une robe à l’anglaise d’un jaune sombre sur une jupe caramel, qui lui souriait béatement, captivée, semble-t-il, par son discours. Madame de Saint-Martin, qui l’avait reconnu et qui la tenait pour insignifiante, s’adressa à elle avec condescendance. « – Citoyenne de Beauharnais, comment te portes-tu ? » Le ton et l’interpellation surprirent et choquèrent les deux adolescentes. Sophie comprit que l’invective était portée par jalousie, ce qui l’amusa. Edmée quant à elle se demandait pourquoi tant de mépris et d’animosité envers cette jeune femme, qui resta stoïque devant l’attaque, mais qui avec acidité lui rétorqua. « – Comme toi, citoyenne Dambassis, par les temps qui court. » Joseph, sentant que cela allait dégénérer entre les deux femmes, et bien qu’il n’aurait pas demandé mieux que de rester en compagnie d’Edmée, entraîna sa maîtresse vers le salon adjacent dans lequel le prince de Gonzague Castiglione parlait avec feu de restaurer la liberté dans ses États qu’il n’avait plus, et de leur donner une constitution à la française, sitôt que la Providence les lui aura rendus. Portrait of Josephine de Beauharnais by Michel Garnier , 1790.jpgLa jeune femme qui resta en compagnie des deux jeunes filles s’avérait être Rose Tascher de La Pagerie, vicomtesse de Beauharnais, nièce par alliance de la maîtresse de maison. Elle accompagnait ce soir-là son époux Alexandre de Beauharnais de passage à Paris dans l’espoir d’une nouvelle nomination, il avait été pressenti comme commandant en chef de l’armée du Rhin. Elle avait pris sur elle, pour ses enfants et à la demande de son beau-père, étant séparée depuis plusieurs années de son époux. Tout sourire, elle s’adressa aux jeunes filles et tout d’abord à Sophie. « – Il me semble mademoiselle que le beau Nourtdinov essai d’attirer votre attention. » Sans retenue, oubliant toute discrétion, se retournant vers l’homme qui la dévisageait, il est vrai, elle questionna la jeune femme. « – Vous pensez ? Vous le connaissez ? » Edmée sourcilla devant le comportement fébrile de son amie, ce qui déclencha un rire discret que Rose de Beauharnais camoufla derrière son éventail. « – Vaguement, je l’ai croisé à plusieurs reprises. D’après ma tante, c’est un négociant moscovite qui a une belle fortune. On le tient pour très sérieux et on ne lui connaît aucune aventure. Je vous ai dit tout ce que j’en sais. » Sophie en peu de temps en avait appris plus qu’en trois semaines d’inquisition. « – Je peux vous le présenter. » Et avant que Sophie ne réagisse, elle faisait signe au beau russe qui s’empressa de s’approcher. Après quelques banalités échangées, Rose entraîna Edmée vers un autre salon et lui proposa un rafraîchissement laissant Sophie et le beau Moscovite. Après quelques instants, elles fuirent les oraisons d’Anacharsis Cloots et s’isolèrent sur une banquette près d’une des portes-fenêtres. « – Si je ne m’abuse, mademoiselle, vous êtes tout comme moi créole ? Je suis de Martinique.

– Je suis née à Saint-Domingue. Comment l’aviez-vous deviné ?

– Ma chère, nous sommes un peu indolentes dans nos grâces, mais cela est, paraît-il, l’un de nos charmes les plus flagrants. Et, quoi que nous fassions pour y remédier, nous avons un léger accent.

Leur conversation fut interrompue par le retour de Sophie qui venait la chercher pour partir. « – Au plaisir de vous revoir jeunes filles.

– Nous nous reverrons, madame, avant que vous n’ayez épousé un plus que roi. Laissa échapper Edmée dans un sourire.

Rose tiqua. Comment cette jeune fille, qu’elle rencontrait pour la première fois, connaissait-elle cette prémonition faite par une pythonisse de Martinique ? Elle n’eut pas le temps de lui demander. Madame de Saint-Martin était là. Elle tourna les talons sans avoir eu de réponse.

Louise Élisabeth Vigée Le Brun. La duchesse de Guiche, by Vigee Le Brun. Oil on canvas. 1794

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 012

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 010 bis

 

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épisode 010 bis

1790– 1792, quand la vérité n’a plus d’importance

a Signora di Monza, 1847 by Giuseppe Molteni (Italian 1800-1867).jpg

Le parloir depuis longtemps n’avait plus cette fonction. Il servait d’immense vestibule. Il était sombre faiblement éclairé par des fenêtres très hautes placées. Il y avait pour tout mobilier que des bancs de bois de chêne cirés qui, accolés aux murs, faisaient son pourtour et n’avait pour décoration que d’immenses tableaux. Il y’en avait un sur chaque mur représentant la vie de la vierge. Dame Amelot s’était aussitôt mise en prière, dialoguant avec la vierge, elle lui réclamait la protection de ses filles.

Les malles des deux pensionnaires avaient été abandonnées au milieu de la pièce par les hommes du commissaire. Trônaient sur elles un pichet d’eau et des gobelets, c’était tout ce qu’on leur avait laissé pour se sustenter. Les jeunes filles s’étaient installées tant bien que mal sur un des bancs dont l’assise était suffisamment large pour permettre à Sophie de s’y allonger. Elle avait posé sa tête sur les genoux de son amie qui, appuyée sur le mur, laissait vagabonder ses pensées. Seul le frémissement du murmure des prières de Dame Amelot habitait le lieu. La salle était humide et l’odeur de moisi avait ramené Edmée sur le navire qui l’avait amenée en France. De là, son introspection l’avait ramenée dans le désordre à Cap-Français et au jardin de la demeure. Sa rêverie la porta sans plus de logique à Bellaponté et aux champs de cannes, puis elle se vit parcourant les rangs de vigne du château Lamothe avec Madame de Cissac à ses côtés. Tout cela l’amena à penser à Jeanne-Louise, sa tante, dont elle n’avait plus de nouvelles depuis longtemps. Elle songea que si elle était ramenée à l’hôtel de Versailles personne ne l’y attendrait. Sophie se mit à gémir dans son sommeil, un mauvais rêve sans doute, songea Edmée. Comment ne pas cauchemarder ? Même protégées par ses murs, les nouvelles de l’extérieur leur parvenaient, et que d’horreurs leur avaient-elles apportées. Si certaines de leurs compagnes avaient passé les frontières, d’autres avaient été massacrées, à Nantes, Paris ou ailleurs, ou alors elles croupissaient dans quelques prisons. Ces pensées funestes ramenèrent Edmée vers sa tante. Qu’avait-il bien pu arriver au château Lamothe ? Les dernières nouvelles remontaient à plusieurs semaines voire désormais plusieurs mois, et encore étaient elles de la main de madame Durant. Qu’allait-elle devenir ? Était-elle seule ?

fountain-hills-apparition-miraculeuseDans la pénombre du jour tombant au fil des heures angoissantes d’attente, Edmée entra dans un état semi-second. Tout à coup, elle devina un halot tremblant. Celle qu’elle n’avait pas vue, depuis quelques années, en fait depuis sa fuite dans les jardins de la Folie-Titon, lui apparut. L’Éthiopienne était là devant elle. Affolée, elle se tourna de tous côtés pour s’assurer que personne ne voyait l’apparition, Sophie somnolait toujours et seule la mère supérieure devina son agitation, mais elle ne broncha pas. Elle lui jeta un regard interrogateur, Edmée lui répondit avec un petit sourire. « – Ne t’inquiètes pas Zaïde, il n’y a que toi qui me vois et qui m’entends.

– Je te croyais disparu à jamais !

– Surtout, ne parle pas à voix haute. Non, Zaïde, mais tu n’avais pas besoin de moi et cela me demande beaucoup d’énergie. Écoute-moi. Les jours à venir vont être difficiles, des hommes et des femmes vont te vouloir du mal, d’autres du bien. Je serai toujours là pour t’aider, mais il te faudra beaucoup de courage, tu vas être entraîné dans beaucoup de tourmentes, mais après tout ira pour le mieux. Fais confiance en ton amie…

Edmée sursauta au bruit terrible dans le silence que fit la clef dans la serrure lorsque le commissaire ouvrit la lourde porte. La forme s’évanouit. La mère supérieure se rapprocha d’elle, affolée, et tout en chuchotant elle lui intima l’ordre de ne rien dire. Elle avait vu Edmée parler à quelqu’un qu’elle-même ne voyait pas. « – Surtout, mon petit, ne dites rien de votre apparition, la dernière sœur qui a prétendu voir la vierge a été emmenée tout droit à la guillotine de peur que cela ne donne de l’espoir… » Elle n’eut pas le temps de poursuivre. Le capitaine se rapprocha d’elles et les interpella. « – Laquelle de vous deux est la citoyenne Dambassis ? » À l’annonce de son nom, Sophie sursauta « – c’est moi monsieur ! 

– Mais pourquoi venez-vous la chercher ? Interrogea Dame Amelot, inquiète.

– pour la renvoyer chez elle bien sûr, la voiture qui doit la ramener est arrivée

– Mais… Et mademoiselle Vertheuil ?

– pour la citoyenne Vertheuil, j’attends encore des informations.

A Lady in a Blue Dress.jpgEdmée resta impassible, bien que son estomac se noua. Les deux jeunes filles tombèrent dans les bras l’une de l’autre. « – Ne t’inquiètes pas Edmée, mon père viendra te chercher. » La mère supérieure intervint et avec douceur les sépara. Elle ne voulait pas que le capitaine s’impatiente, car elle supposait que ce serait au détriment d’Edmée. Sophie se retournant avec aplomb vers le commissaire tout en continuant à priori à parler à son amie « – je préviens mon père, et nous revenons te chercher. » Le commissaire s’impatienta « – citoyennes trêve de pleurnicheries. »

Le nouveau régime était bienveillant envers monsieur Dambassis comme l’avait été l’ancien, car ils avaient besoin de sa banque. Dame Amelot savait aussi que le commissaire faisait montre d’autorité sur les deux jeunes filles, juste pour montrer sa puissance, ce qu’elle trouvait ridicule, mais qu’il ne leur ferait aucun mal, car dans le cas contraire les foudres de ses supérieurs lui tomberaient dessus. Elle supposait que le capitaine faisait une différence de régime, car Edmée était une ci-devant, alors que Sophie Dambassis était une citoyenne presque comme les autres à ses yeux. Avec la hauteur d’une reine, bien que les jambes tremblantes, Sophie passa devant le commissaire et franchit la porte. Le geôlier ferma derrière lui. La mère supérieure et Edmée se retrouvèrent seules. « – Ne vous inquiétez pas, ma fille, ils ne vous feront rien de peur de fâcher Monsieur Dambassis.

– je suppose ma mère.

Le temps s’écoula à nouveau plongeant le parloir dans la pénombre. Personne ne prit la peine de faire de la lumière et lorsque Dame Amelot appela, nul ne répondit. Elles se crurent seules, voire oubliées. Pour rassurer la jeune fille, la supérieure fit remarquer que les gardes devaient être trop loin pour les entendre. Elle proposa un gobelet d’eau à Edmée que la faim tenaillait. Elles n’avaient eu que ce breuvage pour emplir leurs estomacs, mais jusque-là l’inquiétude de leur sort leur avait fait oublier leurs besoins naturels. Dame Amelot se remit en prière et Edmée s’installa à nouveau sur un des bancs. Elle frissonna, l’humidité du lieu lui donnait froid, elle s’emmitoufla dans son manteau. Les heures d’angoisse s’écoulèrent à nouveau dans un état semi-second. Ce fut une nouvelle fois le bruit de la clef dans la serrure qui la sortit de sa torpeur. Elle réalisa que le jour était tombé, le flambeau du garde qui suivait le commissaire l’aveugla momentanément et éclaira de façon lugubre le centre de la pièce, l’espace étant trop grand pour l‘illuminer complètement. Le commissaire venait chercher Edmée, Dame Amelot ne put s’empêcher de serrer contre elle la jeune fille. Elle lui glissa quelques mots affectueux et la bénit. La_Princesse_Helene_Alexandrowna_Souvoroff.jpgLa jeune fille en fut émue et lui assura qu’elles se révéraient, ce dont l’ursuline était moins sûre, tout au moins sur cette terre. Elle retint ses larmes pour ne pas l’inquiéter. Le commissaire et les gardes ne dirent rien, ne firent rien, attendirent. Pourquoi en rajouter ? Le commissaire obéissait à ses supérieurs, mais parfois il ne comprenait pas le but de ses ordres. Il était évident pour lui que ses femmes ne gênaient personne, voire qu’elles faisaient du bien autour d’elles, quant aux pensionnaires c’étaient des gamines inoffensives qui subissaient leur naissance. Enfin cette fois-ci les ordres étaient cléments, il devait faire reconduire chez elle la jeune citoyenne.

Le commissaire laissa passer Edmée devant lui. Quand elle sortit du côté de la rue Sainte-Avoye, elle trouva à attendre un carrosse. Dans l’obscurité éclairée par les lumignons de la voiture, elle devina un homme patientant devant sa porte, pendant que le cocher vérifiait les harnais. Quand il la vit, il lui sourit avec bonhomie. Il faisait bon père de famille, le ventre et les joues rondes, le poil poivre et sel. Cela la rassura quelque peu, d’autant que s’avançant vers lui, elle aperçut quatre hommes, des militaires tenant la bride de leur monture qui avaient plutôt l’air de brutes dans la demi-obscurité. Sans ordre, l’homme lui ouvrit la porte de la voiture, le commissaire lui sourit pour la rassurer et lui fit signe de monter. Elle aspira un grand coup et gravit le marchepied de la berline. Elle alla se blottir dans l’angle opposé et instinctivement s’enveloppa dans son manteau. L’homme faisant balancer la voiture, vint s’asseoir en face d’elle, avec sa canne, il toqua le plafond de celle-ci pour signaler qu’ils étaient prêts. Edmée entendit les hommes se mettre à cheval, l’un d’eux signala que sa malle était fixée à l’arrière et le cocher donnait ordre à ses bêtes d’avancer. La voiture se mit en branle. Edmée ostensiblement fixait la vitre pour ne pas avoir à regarder l’homme en face d’elle. Elle aperçut un des cavaliers trotter à leur côté, elle supposa que les autres encadraient le convoi, ce qui l’inquiéta. Comme si son compagnon suivait le cours de ses pensées, il lui dit tout bas « – ne vous inquiétez pas, vous n’êtes pas prisonnière. Je suis prié de vous conduire chez vous à Versailles. » Elle leva ses yeux translucides pleins d’interrogation, se demandant bien pourquoi quelqu’un avait décidé cela, il ne devait pas savoir que l’hôtel familial était vide. Du moins le supposait-elle. Il ne devait y avoir personne à l’attendre, dans le cas inverse elle l’aurait su. Elle ne rajouta rien, supposant que derrière cette action se cachait quelque chose, ce qui rajouta à son appréhension. Son interlocuteur semblait vouloir faire conversation et reprit « – vous allez pouvoir retrouver votre parentèle, votre tante et votre oncle, je crois.

– Oui monsieur, je suppose, bien que les dernières nouvelles, que j’ai eu de leur part venaient de notre château du côté de Bordeaux et elles n’étaient pas bonnes. Ma tante était alors très malade.

– Ah, voilà qui est fort triste et votre oncle ?

– Lui ? Je ne saurais quoi vous dire. Je ne suis même pas sûr qu’il soit auprès de ma tante.

– Ah, voilà qui est bien triste.

Charles Francis Greville, ca1790 (George Romney) (1734-1802) Location TBD.jpgL’homme s’arrêta là, comme s’il n’y avait rien à ajouter. Elle fit de même se demandant pourquoi, après ce qu’elle venait de dire, l’homme n’avait pas renoncé au voyage. Elle supposa qu’il suivait des ordres.

Passée la barrière qui ouvrait la route royale de Versailles, la voiture prit une cadence régulière ralentissant à peine en traversant les faubourgs et les villages. L’homme se mit à somnoler, du moins ce fut l’impression que cela donna à Edmée. Elle laissa dès lors son regard errer sur la campagne éclairée par une lune brillante pas tout à fait pleine et un ciel étoilé. Tout respirait la paix sauf l’esprit de la jeune fille qui était plongé dans les eaux de la confusion. Elle avait dû s’endormir ou tout comme, car elle sortit de sa torpeur en traversant le village de Viroflay. Son compagnon de voyage, ou plutôt son garde, car elle ne se faisait pas d’illusions, venait d’interpeller un des gardes par la fenêtre. Il n’y en avait plus pour longtemps. Ils étaient aux abords de la ville royale. Ils pénétrèrent dans la ville par l’avenue de Paris, tournèrent dans la rue de Montbauron, puis parcoururent la rue de la Paroisse passant devant l’église Notre-Dame, puis après avoir tourné rue de réservoir, ils s’engagèrent dans la rue d’Angiviller où elle aperçut l’hôtel familial. Son cœur se mit à battre la chamade, le carrosse s’arrêta devant les grilles ouvertes de l’hôtel. L’homme descendit la précédant, il l’aida à descendre. Elle porta les yeux vers la demeure où aucune lumière ne montrait la vie. Elle semblait inhabitée. Elle se retourna vers l’homme, interrogative. Il fit celui qui ne comprenait pas. Elle passa le portail grand ouvert, elle avança sur l’allée mangée par les mauvaises herbes, elle n’était plus entretenue. La porte était entr’ouverte sur l’obscurité intérieure. Edmée frissonna, éclairée par l’astre nocturne, la scène était lugubre. Derrière elle, elle percevait les hommes déchargeant sa malle. Elle frappa tout d’abord timidement, puis réitéra plus fort, aucun bruit ne parvenait de l’intérieur. Elle revint à la charge. Rien. Elle pénétra, essayant de deviner au travers de l’obscurité ambiante quelque chose. Elle sursauta, le carrosse suivi des cavaliers s’était mis en garde. Sans mise en garde, les hommes qui l’avaient conduite la laissaient seule, sa malle abandonnée devant le portail. Elle en fut surprise, elle supposait que cela cachait quelques faits de mauvais augure. Elle revint vers sa malle, elle réalisa seulement là, que la ville n’était pas éclairée. Elle prit la malle par une des anses de cuir et essaya de la tirer vers l’intérieur. Elle était lourde, elle dut s’y reprendre à plusieurs reprises. La rage du désespoir monta, ses larmes avec. Pourquoi l’avoir menée jusque-là s’il n’y avait personne ? Pour l’y laisser seule ? Dans quel but ? C’était absurde. Elle se reprit, et se remit à tirer sa charge. « – Mademoiselle, mademoiselle, laissez, Gilbert va le faire… Gilbert… vite, c’est mademoiselle ! » Edmée sursauta, et se retournant elle vit courir à elle Mathilde la gouvernante de la demeure. Ses nerfs craquèrent. Elle tomba dans les bras charnus de la femme. « – Oh ! Mon petit, comment ses monstres ont-ils pu vous laisser là au risque d’y être seule… ce sont vraiment des bons à rien. Ils ne vous ont pas fait de mal au moins.

– Non, non, Mathilde, ils m’ont juste conduite ici.

– Je suis désolé pour cet accueil, mais la garde nationale est venue fouiller la maison dans l’après-midi. Ils ont mis tout sens dessus dessous. Nous avons cru qu’ils revenaient pour nous, alors nous nous sommes cachés.

– Mais pourquoi ont-ils fait ça ?

– Ils cherchaient monsieur le vicomte.

– Mais ma tante et lui sont partis depuis longtemps. Ils doivent bien le savoir.

IMG_6175 2.JPG– Pour ça oui. La maison est surveillée depuis un bout de temps, ils ne sont pas très discrets. Monsieur le vicomte est revenu ou une ou deux fois nuitamment, mais il y a bien longtemps que nous l’avons vu, nous-mêmes. 

Edmée était surprise par ce qu’elle apprenait. Gilbert entre-temps était arrivé et avait pris en charge la malle. Mathilde entra devant la jeune fille et alluma un bougeoir et avec celui-ci un chandelier à cinq branches, éclairant la scène que l’on pouvait qualifier d’apocalyptique. Les meubles étaient renversés, les bibelots cassés jonchaient le sol. Edmée était ébahie. « – Rassurez-vous mademoiselle, nous allons tout remettre en place, évidemment pour ce qui est cassé…

– Mais Mathilde, ils ont fait cela dans tout l’hôtel ?

– Malheureusement oui… rien n’y a échappé. Ils étaient une douzaine, dirigés par un commissaire de Paris, un homme qui avait l’air bonhomme, mais ce n’était qu’une façade. Il était déjà venu dans le quartier poser des questions. Il nous a fait garder dans la cuisine. La Suzon, elle bouillait de colère, tout ça pour que l’on ne voie pas. Ils nous ont pris pour des idiots, nous avons bien compris qu’ils cherchaient des papiers. À mon avis, ils en ont été pour leurs frais.

– L’homme qui commandait, il était dégarni, sans perruque, avec une veste avachie dans les taupes, un gris sale ?

– C’est exactement cela, mademoiselle. Répondit Mathilde interloquée.

– C’est lui qui est venu me chercher au couvent. Il s’est comporté avec moi comme s’il avait été mon père. J’ai bien senti qu’il y avait quelque chose de louche. Il ne s’est même pas présenté à moi. Il m’a parlé de ma tante, du vicomte, il en a été pour son compte… Par hasard, il n’y aurait pas quelque chose pour me restaurer, je n’ai rien avalé depuis hier.

– Bien sûr que si. Mademoiselle n’a qu’à monter se reposer, en attendant que je lui prépare quelque chose.

Mathilde prit les devants vers l’étage, qui était aussi dans le plus grand désordre. Elle précéda Edmée vers sa chambre. Le lit avait été renversé, la literie était au sol. Mathilde alluma les chandeliers de la pièce après les avoir redressés, qui se retrouva dès lors baignée d’une lumière chaude. Elle tira, aidée de la jeune fille, le matelas jusque sur le sommier et refit le lit. Edmée s’y assit, elle était déboussolée, elle ne comprenait pas ce qui se passait, ce qui lui arrivait. Elle pensa tout à coup à la cachette de la garde-robe qu’elle partageait avec sa tante. Elle devint inquiète. Et si ces hommes l’avaient trouvée ? Elle patienta toutefois et attendit que Mathilde ait fait le tour de la pièce dont elle rangeait les éléments au fur et à mesure, redressant, ramassant tous les objets renversés. Mathilde se décida à la laisser pour aller aux cuisines où Suzon avait déjà dû se mettre en œuvre pour concocter un encas. Dès qu’elle fut seule, Edmée se précipita dans la petite pièce sans fenêtre. De chaque côté, les penderies avaient été vidées ou presque, les quelques robes qui y étaient s’étalaient sur le sol. Elle repoussa celles qui s’entassaient dans l’un des coins. Dans les moulures de bois décorant les murs de la pièce, elle chercha le bouton qui déclenchait le mécanisme. Deux lattes du plancher se soulevèrent accompagnant le son du déclic. Elle les souleva, visiblement la cache avait été ouverte. Sa tante lors d’une de ses dernières sorties du couvent lui avait montré la cachette et son contenu au cas où ? Elle n’avait alors pas bien compris pourquoi. Sur les cinq bourses qu’elles savaient être là, il n’en restait que deux. Elles étaient emplies de Louis d’or, il y en avait pour une somme rondelette, d’autant que les conditions politiques du moment avaient dévalué la monnaie révolutionnaire. Elle supposa que le vicomte, son oncle, s’était servi lors de ses passages. En dessous se trouvaient deux boites, deux coffrets recélant deux parures de diamants que sa tante ne voulait point transporter. Elle en vérifia le contenu, collier, broches, bracelets et bagues étaient au complet dans toute leur splendeur. Elle remit soigneusement le tout. Comme elle entendit du bruit venant de l’escalier puis dans la pièce d’à côté, elle fit semblant de remettre en place ses robes. Mathilde la cherchant passa la tête par la porte.« – Laissez mademoiselle, je vais remettre en ordre pendant que vous mangez. »  Une heure plus tard, Edmée était allongée. Elle avait bien besoin de repos, les diverses émotions de la journée l’avaient épuisée, mais l’appréhension de l’avenir l’empêchait de trouver le sommeil. Elle fixait son ciel de lit que la fin de la nuit étoilée éclairait faiblement, elle avait refusé que Mathilde tire les rideaux. Elle n’aurait pas su dire pourquoi. La peur de l’enfermement sûrement. Elle se tournait, se retournait ne trouvant pas le sommeil. Ses pensées la torturaient. Elles la ramenaient toujours vers l’idée qu’elle était désormais seule ou peu s’en fallait. Le peu de parentèle, qu’elle avait, avait disparu. L’absence de nouvelles de sa tante l’inquiétait et s’était transformée en une sourde anxiété qui la rongeait. Vers qui allait-elle pouvoir se retourner pour s’occuper d’elle, pour sa sécurité ? Depuis longtemps, elle savait que tout était fragile, que rien n’était constance. Elle était passée de bras en bras attentionné et protecteur, mais le destin les avait emportés les uns après les autres et intuitivement, elle supposait que c’était la même chose pour Jeanne-Louise.

***

IMG_1027.JPGLe soleil était levé depuis deux bonnes heures, le temps était maussade. La brume s’accrochait au pied des vignes et enrobait le décor ambiant d’une ouate triste. Jeanne-Louise s’était levée d’elle même ce qui sortait de son ordinaire. Elle fixait la fenêtre sans porter attention à ce qu’il y avait dans l’axe de son regard. Elle n’aurait su dire ce qui l’avait attirée jusque-là. Depuis longtemps, elle était tournée vers elle-même, vers ce marasme interne qui bousculait ses idées sans suite logique, rendant ses pensées plus ternes, plus sombres les unes que les autres et la laissant le plus souvent en pleine torpeur. Elle ne sentait plus de force pour quoi que ce soit, son énergie s’était éteinte, entraînant avec elle son envie de vivre. La vie l’épuisait, elle restait allongée, les yeux hagards ou fermés vers des rêves étranges et lugubres. La gouvernante ne pouvait rien y faire, elle avait déjà beaucoup à faire en s’occupant de la santé dégradée de sa maîtresse. Elle qui avait été si belle, n’était plus que l’ombre d’elle même. Avec Jeanne, elles l’obligeaient à rester soignée, la coiffant tous les jours, l’amenant à se changer tous les jours, à se lever pour manger, pour marcher un tant soit peu. Elle espérait quelques miracles, quelques progrès, mais de jour en jour elle devait admettre que c’était de plus en plus difficile.

Madame Durant était aux cuisines quand la cloche sonna, la faisant sursauter, car c’était un appel de sa maîtresse et cela faisait bien longtemps que cela ne s’était pas produit. Qu’arrivait-il ? Elle se précipita dans les escaliers, demandant à Jeanne de la suivre. Elles arrivèrent essoufflées dans la chambre de leur maîtresse et furent surprises de la trouver à la porte-fenêtre. De là, la vue donnait sur l’allée qui menait à la route de Bordeaux. D’une voix atone, sans se retourner elle leur dit « – il revient, il y aura mis du temps, mais il vient parachever son œuvre.

– De qui parlez-vous, madame ?

– Du conventionnel !

Madame Durant s’approcha et vit arriver une troupe d’hommes armés avec à leur tête une berline. Sa maîtresse avait raison, de toute évidence à plus d’un an de distance, le citoyen Dutoit, missionné par l’assemblée, n’avait pas lâché prise, il était bien de retour. Qu’allaient-elles devenir ? Qu’allaient-ils faire de sa maîtresse ? Tant d’histoires horribles venaient de Bordeaux avec cette guillotine sur la place royale. Courageusement, elle alla à la porte, les jambes tremblantes. Elle avait bien essayé de renvoyer Jeanne, de la faire fuir par l’arrière du château, mais celle-ci avait obstinément refusé. Madame Durant et sa maîtresse étaient sa seule famille, alors pourquoi partir ? Elle préférait partager leur sort, quel qu’il fût. Ce fut donc conjointement, le cœur battant la chamade, que les deux femmes accueillirent la troupe d’hommes. Leur chef sauta de la voiture, il ne prit pas la peine de se présenter et aboya. « – Pousse-toi, femme. Nous venons arrêter ta maîtresse. Elle soutient un ennemi de la France ! » Les deux femmes restèrent ébahies autant par le comportement de l’homme que par l’explication donnée. Outrée, la gouvernante, que la colère portait, rétorqua aussitôt « – ma maîtresse ? Je ne vois pas comment elle pourrait faire dans l’état où elle est ! Elle ne se soutient pas elle-même.

– Tu me fatigues ! Ceci n’est que mensonge !

Du même élan, il la poussa. Jeanne, tout en évitant de justesse l’homme, rattrapa madame Durant, qui perdait l’équilibre sous le geste. Celle-ci se reprit et s’empressa de le suivre dans l’escalier, précédant ses hommes.

Jean Baptiste Greuze - Young Woman Sitting in an Armchair.jpgJeanne-Louise, depuis le balcon de pierre de sa chambre situé au-dessus de la porte, avait suivi l’échange. « – Lutter, toujours lutter… Il fallait fuir… » pensa-t-elle ? Elle rassembla ses quelques forces et se précipita vers la porte opposée à celle où en toute logique son tortionnaire allait apparaître. Elle traversa les pièces suivantes, garde-robe, salle de bain et se s’élança dans l’escalier de service, mais là elle entendit des voix, celles des hommes qui s’apprêtaient à le gravir. Elle fit volte-face, monta à l’étage, traversa les pièces en enfilade et entra dans celle qui avait été dévolue à la nurserie. Là, elle s’arrêta comme foudroyée. « – Lutter ? Pourquoi ? » Elle s’approcha de la large fenêtre que le soleil inondait après avoir dissipé les brumes cotonneuses du matin. Devant elle les vignes s’étendaient jusqu’au fleuve. « – Lutter ? Pourquoi ? » Plus rien ne raisonnait en elle. Elle ouvrit la fenêtre. Aux échos de vie, elle se laissa chavirer dans le vide. 

***

Edmée se réveilla en sursaut. Elle avait entendu un cri. À moins qu’elle ne l’eût rêvé ? La dernière vision de son rêve, du moins le reste de souvenir qu’elle en avait, était sa tante s’approchant, s’excusant et une lumière étincelante, comme un éclair. Pourquoi s’excusait-elle ? Qu’était-il arrivé à Jeanne-Louise ? Edmée se leva et marcha pieds nus jusqu’à la fenêtre. La sensation de sa chemise de batiste glissant sur le sol et se prenant dans ses chevilles la ramena de façon fugace à Bellaponté. Elle ouvrit la fenêtre, la matinée était avancée, le soleil illuminait le jardin faisant chatoyer les couleurs automnales des arbres et de la forêt qu’elle apercevait au loin. Tous ces bouleversements la troublaient tellement, qu’elle ne savait plus que penser. Que devait-elle faire ? Qu’allait-elle devenir ? Dépitée par toutes ses questions sans réponses, elle se sentit soudain très fatiguée. Elle alla s’asseoir à sa table de toilette. Elle tripota involontairement son nécessaire de toilette redressant son miroir sur pied, alignant ses brosses, boites et flacons. Elle se regarda sans se voir dans la glace encastrée dans un cadre enguirlandé surmonté de deux angelots qui lui souriaient. Sans réfléchir, elle prit sa brosse pour coiffer ses boucles, elle réalisa que Mathilde avait tout remis en place et qu’il ne manquait rien. Elle se rappela que celle-ci lui avait fait remarquer que l’on avait volé brosses et peignes de sa tante. Elle en était désolée, ils étaient si beaux, en ivoire incrusté de nacre. Elle revoyait sa tante se faire coiffer ses beaux cheveux blonds, elle eut un pincement au cœur. Les pensées d’Edmée n’arrivaient pas à se fixer, à rester cohérentes. Elles partaient dans tous les sens suivant le fil de ses inquiétudes. Elle commença à coiffer son opulente chevelure, lissant, enroulant en dragonnade chacune de ses mèches noires. Elle ne faisait pas vraiment attention à ce qu’elle faisait, l’habitude faisait son office. Elle était tournée vers ses pensées, se laissant porter par leurs fils, le reste n’était qu’un brouillard, aussi sursauta-t-elle quand, dans le reflet de la glace, elle croisa derrière elle l’Éthiopienne. « – Eh bien, eh bien, mon cœur voila que je te fais peur maintenant.

– Oh non ! Je ne m’y attendais pas.

– Je me doute. Prépare-toi ma jolie, ton amie sera là d’ici le début de l’après-midi. Elle va t’emmener. Soigne ta mise.

– Ah ?

– Sache que je vais avoir désormais beaucoup de mal à t’apparaître. Les nuages de la désolation fondent de toute part sur ce pays, comme sur notre île. Malgré ce que tu vas vivre, je serais toujours là pour te protéger, mais tu vas devoir lutter. Les forces du mal vont vouloir t’engloutir. N’oublie jamais que tu as plus de courage, plus de force que tu le crois et que même dans les moments les plus durs, je serais à tes côtés…

1799._Borovik_pt_naryshkinoy.jpgLa porte de la chambre s’entrebâilla laissant passer Mathilde. « – Ah ! mademoiselle est levée… » L’image de l’Éthiopienne se dissipa laissant contrarier Edmée qui aurait aimé en savoir plus. Elle la laissait avec plus de crainte que d’assurance. Mathilde était loin des pensées de sa maîtresse, elle continuait son monologue. « – Gilbert va remplir votre baignoire, un bain vous fera le plus grand bien. J’ai rangé votre garde-robe et j’ai repassé deux de vos robes ne sachant pas ce que vous voudriez mettre. » Edmée secoua ses pensées et rassembla son attention vers la servante. « – Si l’une des deux est une de mes robes de linon, ce sera très bien. Il faudrait préparer une malle avec quelques effets, je pense que mademoiselle Dambassis va venir me chercher, du moins me l’a-t-elle promis. » Mathilde ne rajouta rien, mais, elle resta septique. Elle s’activait tout en écoutant sa maîtresse, amenant une robe blanche en linon de plusieurs épaisseurs et volantée au col et aux manches, qu’elle étala sur le lit. Elle alla ensuite chercher chemise et jupons quand elle fut arrêtée dans son élan, surpris par la réflexion d’Edmée. « – Au sujet de Sophie, son père vous donne bien vos émoluments ? Avez-vous de quoi subvenir à vos besoins ? » Mathilde trouva que la jeune fille avait mûri depuis la dernière fois où elle avait séjourné dans la demeure. « – Oui, oui, mademoiselle, il n’y a pas lieu de vous inquiéter, nous recevons nos gages régulièrement, et le secrétaire de monsieur Dambassis vient une fois le mois, au moins pour voir de quoi nous avons besoin. De plus comme il n’y a que Gilbert et moi, nos besoins sont moindres. De plus, Gilbert a toujours des liens avec le potager du roi, depuis qu’il y a travaillé en renfort, alors nous ne manquons de rien, d’autant que le château est vide et que les jardins d’apparats ont été transformés en jardin potager.

– Il n’y a plus personne ?

– Plus personne, mademoiselle. Dans un premier temps, une grande partie de la domesticité est restée, mais comme une part importante du mobilier a été mise en vente et que le château sert désormais d’entrepôt pour les biens confisqués, ils ont fini ou ont dû se disperser. De plus, il n’est pas toujours bon d’avoir servi des ci-devant, que mademoiselle m’excuse.

***

Edmée s’était préparée, elle portait la robe à la chemise préparée par Mathilde. Elle aimait beaucoup la coupe de cette robe qui ne faisait plus scandale depuis longtemps, elle lui rappelait Saint-Domingue et malgré le corset souple qu’elle portait, elle la trouvait plus confortable que ses robes fourreaux ou Anglaise. Elle la ceintura haut avec une large ceinture de satin assorti à la couleur de la veste courte de ton chocolat en shantung qu’elle prévoyait de porter, car la température était clémente, mais pas au point de se contenter d’une étole. Mathilde souriait la voyant mettre en ordre sa chevelure dont les mèches tombaient jusqu’au bas de son dos en dragonnes. Elle était attendrie par l’attention que portait la jeune fille à sa toilette malgré les difficultés qui l’entouraient. C’était bon signe, elle ne se laissait pas abattre.

La jeune fille était quelque peu inquiète, Sophie allait elle vraiment venir, comme l’avait certifié l’Éthiopienne ? Elle accepta le déjeuner que Suzon lui avait préparé au milieu de la journée, bien que la faim ne la taraudait pas. La brave femme, mère de Mathilde, avait mis tout son cœur dans un déjeuner roboratif. Tout en la regardant manger, dans le salon donnant sur le devant de l’hôtel où Mathilde l’avait installée, la Suzon lui narrait tout ce qui s’était passé sur Versailles pendant son absence. Elle passa du départ du roi et de la reine aux massacres de septembre qui avaient lieu dans la ville tout comme à paris. Mathilde n’arrivait pas à faire taire la vieille femme qui à son goût mettait trop de détail sanguinolent dans sa narration. Cela fit sourire la jeune fille qui appréciait l’animation la détournant de ses préoccupations. Elle triturait sa nourriture sans grande conviction écoutant sans grande attention le babillage de Suzon. Celui-ci fut interrompu par le bruit des roues d’un carrosse sur le pavage de la rue. Dans le même temps alors qu’elle ne s’y attendait pas, un être lumineux s’interposa entre elle et la porte-fenêtre. « – Dites à votre amie d’accepter le 3ème parti. » Elle n’eut pas à réfléchir bien longtemps, la porte s’ouvrit d’un coup sur la tornade qu’était Sophie. Les deux jeunes filles tombèrent dans les bras l’une de l’autre. « – Mon père n’était pas là quand je suis rentrée. Quant à ma mère, je te laisse deviner… dès que mon père est rentré, il s’est soucié de toi, mais le couvent était vide. Il a remué ciel et terre pour finir par savoir que l’on t’avait reconduite ici. C’est idiot ! Enfin dès que j’ai pu mon père m’a envoyée… enfin, il m’a permis d’accompagner monsieur Ducasse, son secrétaire. »  Edmée se mit à rire de soulagement et du comportement toujours aussi survolté de son amie, qui avait sorti sa tirade tout à trac sans préambule. Elle fut calmée par l’arrivée du secrétaire de monsieur Dambassis, appuyé sur sa canne et à la démarche difficile. Edmée lui fit une révérence. Le vieil homme sourit devant le tableau que faisaient les jeunes filles. Il rappela tout de même qu’il ne pouvait s’attarder, il leur fallait rentrer à Paris.

                        Comtesse de Tankerville, 1819  he beautiful Elizabeth, Duchess-Countess of Sutherland (oil on canvas painting by George Romney, 1782)

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 011

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 009 et 010

épisode précédent

épisode 009

1789, la fuite

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Jeanne-Louise était désormais certaine qu’elle attendait. Elle était enfin enceinte. Elle en était sûre. Cela faisait deux mois qu’elle n’avait plus ses menstruations et elle sentait en elle la vie grandir. Elle décida de l’annoncer le soir même à Horace puisqu’il rentrait de son service auprès du comte de Provence, le frère du roi. Elle commanda à Suzon un repas et demanda à Mathilde de dresser la table au salon donnant sur le jardin. Le moment voulu elle demanda à Jeanne une robe à la chemise en linon. Outre le fait que cette tenue faussement négligée mettait en valeur sa silhouette, elle avait l’avantage d’être légère et donc confortable par ce temps orageux.

Tout fut prêt à l’heure présumée de l’arrivée de son époux. La nuit était tombée. Il faisait encore très lourd, une chaleur moite emplissait l’air. Elle préféra rester à l’étage, elle s’allongea sur une méridienne, dernière mode inspirée de l’Antique, la porte-fenêtre ouverte dans l’espoir d’un peu d’air. Pour passer le temps, elle ouvrit un livre s’évertuant à le parcourir sans grande conviction. Écrit par Bernardin de Saint-Pierre, elle était peu prise par l’histoire de ces deux héros Paul et Virginie, il est vrai qu’une sourde inquiétude s’était emparée d’elle. L’orage à venir sans doute, pensa-t-elle. Elle commença à trouver le temps long, elle se leva et alla jusqu’à la fenêtre voir, si elle n’apercevait pas le carrosse. Le silence s’était installé, elle sursauta à l’envol d’un oiseau nocturne et au couinement d’un rongeur qui devait être son repas. Le château n’était pas loin, le parc était au bout de la rue d’Angiviller où s’élevait leur petit hôtel particulier. Elle supposa que son mari avait été retenu par son service, mais elle était inquiète, car d’habitude il envoyait un valet prévenir. Deux bonnes heures passèrent, égrenées par le carillon de l’horloge sur le manteau de la cheminée qui lui échauffait les nerfs. Il avait dû se passer quelque chose, elle en était sûre. Jeanne-Louise retournait des questions en tous sens sans trouver de réponse qu’il la convainc. Elle allait se décider à envoyer Gilbert, l’homme à tout faire de la demeure, quand retentit le fracas provoqué par l’arrivée d’un carrosse roulant sur les pavés de la rue. Elle se précipita à la fenêtre et de là vit descendre Horace de la berline. Elle descendit le recevoir, enfin rassurée, elle le rejoignit alors qu’il entrait au salon. Il affichait un air de grande contrariété. Elle comprit tout de suite que quelque chose allait de travers, ses craintes semblaient se confirmer. Il ôta sa veste qu’il jeta négligemment sur un fauteuil et s’assit lourdement devant la table dressée. Comme il ne disait rien, Jeanne-Louise s’installa en face de lui. Elle n’osa entamer la conversation. Le silence fut rompu par l’entrée de Mathilde demandant si elle pouvait servir. Horace sursauta, s’excusa pour son mutisme et acquiesça. Il attendit, qu’elle l’eût fait, et qu’elle fût sortie. Jeanne-Louise attendit dans l’expectative, n’osant troubler le silence de son époux. Heinrich Lossow, Illustration zu Friedrich Schiller, Kabale und Liebe« — Jeanne-Louise, il va falloir partir au plus tôt. La reine a demandé aux membres de sa famille, à ses amis et à leur entourage de quitter au plus vite la France. Il circule, dans Paris, un livre de proscription. Les favoris de la reine y sont en bonne place et la tête de la reine elle-même est mise à prix. Je ne pense pas que ce soit aussi grave qu’elle le pense, mais toujours est-il que madame de Polignac et sa famille, ainsi que le comte d’Artois sont déjà en route. Monsieur de Provence m’a demandé de suivre l’exemple, bien que lui-même ne songe pas à le faire. Dès demain, beaucoup de gens de la cour feront de même. Le prince de BourbonCondé plie déjà bagage, le marquis de Bouillé suit son exemple. La cour va se vider. Nous partirons dès demain pour votre château des bords de Garonne, nous y patienterons quelque temps pour voir comment le vent tourne. Au pire, nous prendrons un navire et sortirons des frontières. Je doute que nous en venions à ces extrémités. » Jeanne-Louise se demandait si elle comprenait bien. Deux jours avant, la vindicte populaire avait ouvert les portes de la Bastille, des émeutiers avaient massacré son gouverneur pour se munir d’armes et de munitions. Les émeutiers craignaient que les troupes étrangères massées autour de la capitale depuis le mois de juin ne finissent par être utilisées contre les États-Généraux ou pour servir un hypothétique massacre de la population des « patriotes ». Lorsque la nouvelle était arrivée jusqu’à elle par une de ses amies qui tenaient l’information de l’entourage royal, elle était restée dubitative, elle avait eu du mal à croire tout cela. Et maintenant, voilà que tout s’accélérait. Fataliste, elle n’avait guère le choix, le ton d’Horace ne laissait pas de place à l’hésitation, elle répondit. « — Bien, je suppose que nous laisserons Mathilde et Gilbert ici, je m’en vais demander à Jeanne et à Oscar de préparer nos bagages. Il nous faut aller chercher Edmée, bien sûr.

— Il va nous être difficile de rentrer dans Paris avec toute cette agitation et encore plus d’en ressortir, la populace a fermé les portes de la ville, cela est trop dangereux. Il vaut mieux laisser votre nièce au couvent, qui irait s’en prendre aux ursulines ? Gilbert, après notre départ ira la prévenir de notre séjour dans vos terres.

Jeanne-Louise acquiesça et garda pour elle la nouvelle de sa grossesse, elle ne voulut pas rajouter du poids aux difficultés à venir. Horace  s’inquiéterait inutilement, elle se sentait fort bien.

 ***

Louis Rolland Trinquesse A girl sleeping in an armchair, her feet resting on a chair.jpeg

Le voyage se révéla plus long et plus fatigant que prévu. Le carrosse utilisé était très lent, la voiture était mal suspendue et marchait à petite allure, au trot des chevaux. Il fallait relayer les chevaux à plusieurs reprises pendant la durée du voyage. Cette lenteur ne fut d’ailleurs pas due exclusivement au poids de la voiture ni même au mauvais état habituel du pavé. Ils durent s’arrêter avant la tombée de la nuit dans des auberges où ils étaient, leur semblait-il, examinés avec suspicion, au mieux, avec curiosité. Les nouvelles de Paris se rependaient dans toutes les provinces. De plus, Horace, bien qu’ayant choisi l’itinéraire passant par Tours, Poitiers, Ruffec, Angoulême, préféra toutefois contourner les bourgades de grandes importances pour plus de sécurité. Ces différents détours amenèrent leur équipage à n’avancer péniblement que d’une quinzaine de lieues par jour. Le voyage dura treize jours et demi jusqu’à Bordeaux. Ils avaient suivi la « route des charrois »jusqu’à Blaye puis avaient pris un bac pour traverser la Garonne. Le temps exécrable au moment de la traversée la rendit périlleuse, sous les éclairs d’un violent orage, une pluie battante soufflait avec de fortes rafales chahutant l’embarcation, pourtant fort solide et lourdement chargée.

Jeanne-Louise arriva exsangue sans une plainte. Elle dut s’aliter à peine arrivée, et cela pendant une huitaine de jours avant que de recouvrer des forces. Ce fut comme cela qu’Horace apprit qu’il allait être père.

épisode 010

1790– 1792, quand la vérité n’a plus d’importance

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Marie Catherine Amelot de Chaillou, était mère supérieure des Ursulines de la rue de Savoye depuis dix années sous le nom de dame Amelot. Parente d’un ministre du roi, elle était rentrée dans les ordres à quinze ans et grâce à sa famille, elle occupait sa charge présente.

La gestion de la maison était lourde et les évènements n’aidaient pas. Le début de l’année avait éclos avec une motion auprès de l’Assemblée constituante qui ébranlait pour la deuxième fois l’église de France après la nationalisation de ses biens pour renflouer les caisses de l’État. L’Assemblée avait voté l’abolition des vœux monastiques ainsi que la suppression des ordres et congrégations régulières autre que d’éducation publique et de charité.

Bien que contrariée, car elle avait espéré avoir du temps pour se retourner, Dame Amelot ne fut pas étonnée de voir entrer dans son bureau un représentant de la constituante, en ce matin de mars. Le fonctionnaire hautain, à l’air chafouin, petit homme coiffé d’une perruque filasse, faisant fi des présentations, tendit le document officiel de l’ordonnance. « — Ils n’auront pas attendu longtemps. » Pensa-t-elle. Elle resta impassible, son éducation l’avait gardé d’afficher ses sentiments. Sans se décontenancer, elle saisit le document et prit son temps pour rompre le cachet et en parcourir le contenu. Ce dernier était pour elle sans surprise. Le messager devant tant de sang froid devint mal à l’aise. Il ne s’attendait pas à ce manque de réaction apparent. Il était sûr de porter un coup bas. Il n’avait rien contre les ursulines ni contre leur supérieure, mais ce petit pouvoir le galvanisait. Il s’en était délecté par avance, aussi était-il fort désappointé. La dame Ursuline leva le regard vers lui et planta ses yeux dans les siens à sa grande gêne. « — Mon fils, je suppose que vous ne vous attendez pas à nous voir quitter ses lieux sur-le-champ ? » L’homme ne broncha pas, tant il était décontenancé par l’attitude pleine de dignité de la mère supérieure. « — Dans ce cas, je ne vous retiens pas, je me réserve le temps de la réflexion pour répondre à vos supérieurs. » Le petit fonctionnaire se le tint pour dit et avec un peu de hauteur se retira.

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Charles_Maurice_de_Talleyrand-Périgord_by_François_Gérard,_1808.jpgLe couvent fut sauvé par celui-là même qui l’avait mis en danger. Bien que cela lui fut désagréable Dame Amelot écrivit à une connaissance de jeunesse d’avant son entrée au couvent, Charles-Maurice Talleyrand, comme il se faisait appeler depuis qu’il était apostat. Elle le rappela à son bon souvenir et celui-ci avait été si agréable qu’il avait failli compromettre sa prise de voile. Elle prétexta qu’il n’y avait au sein de son couvent plus que quarante-neuf religieuses, que la majorité des pensionnaires avaient suivi leurs familles en exil, qu’il ne lui en restait qu’une dizaine, la plupart de la bourgeoisie et beaucoup d’orphelines, de plus qu’elle et ses sœurs s’occupaient essentiellement d’éducation publique, celles des filles de la paroisse et de la charité avec ce qui restait de leur moyen.

La lettre dut recevoir un bon accueil, car bien qu’elle n’eut pas de réponse, le couvent ne fut plus visité par les fonctionnaires de la Constituante.

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Pour des raisons différentes, Sophie et Edmée étaient cantonnées au couvent où, avec leurs quatorze années, elles étaient devenues les aînées des pensionnaires. Les parents de Sophie étaient bien trop occupés chacun à leur façon pour penser à la sortir du couvent, quant à Edmée, elle avait appris le départ de son oncle et de sa tante pour le Médoc, par une lettre de cette dernière, une autre lui avait annoncé la venue d’un enfant, celle d’Auguste Vielcastel.

Les deux amies acceptaient leur sort, obtenant des nouvelles de l’extérieur par les sœurs encore présentes et encore visitées par leur famille, les lettres s’espaçant dans le temps. La petite communauté s’était recroquevillée sur elle-même, espérant se faire oublier.

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GIOVANNI FRANCESCO BARBIERI, CALLED GUERCINO STUDY OF AN INFANT IN A BASKET (THE CHRIST CHILD).jpgLe petit Auguste était né par une froide nuit de février, au grand bonheur de Jeanne-Louise. Lorsque les premières douleurs étaient survenues, elle était seule au château, seule en compagnie de Mirande durant la gouvernante et de sa chambrière Jeanne. Il n’y avait plus qu’elle dans la demeure. Les évènements derniers avaient fait fuir l’ensemble du personnel. Chacun avait trouvé son excuse suite à ce que l’on avait fini par appeler la Grande Peur ou la Peur anglaise. Une semaine après leur arrivée au château, Jeanne-Louise à peine remise de sa fatigue, le bruit courut que des brigands étaient recrutés par l’aristocratie pour parcourir les campagnes afin de couper les blés verts et anéantir ainsi la récolte. La peur des brigands se répandit rapidement et les révoltes éclatèrent quasi simultanément en divers lieux. Le jeudi soir à neuf heures, à la surprise de tous, le tocsin sonna dans toute les villes et villages alentour. De toute part, des milliers d’hommes se procurèrent des armes et se rendirent aux nouvelles, au cœur de leur village ou de leur ville. Les paysans, une fois armés, ne rencontrèrent pas les supposés brigands. Toujours inquiets, ils se retournèrent vers les châteaux afin de réclamer, pour les brûler, les vieilles chartes sur lesquelles étaient inscrits les droits féodaux dont ils avaient demandé la suppression dans les cahiers de doléances. Dans la colère que la crainte génère, ils allèrent jusqu’à incendier certaines vieilles demeures seigneuriales. Dans l’affolement général, Jeanne-Louise et Horace virent arriver à la nuit tombée, torches au bout des bras, ses gens, métayers, paysans des terres du château Lamothe comme celui de Vertheuil, pour demander des explications. Sans crainte, gardant son sang-froid, Jeanne-Louise se présenta à eux, sur le perron de sa demeure. Devant son calme, ils s’apaisèrent, il connaissait la vicomtesse, elle les ramena à la raison. Quand plusieurs jours plus tard, il fut évident que rien ne s’était passé dans la région et que les seuls méfaits étaient venus des paysans qui avaient brûlé devant la peur des châteaux, la culpabilité entraîna le départ des quelques derniers membres du personnel du château, le manque d’argent eut raison des autres.

Anne Jacobé Nompar de Caumont La Force, comtesse de Balbi.jpgHorace, de son côté, était reparti avec son valet pour Paris deux mois après leur arrivée, Jeanne-Louise n’était alors plus en état de voyager et n’avait pu le suivre. Il n’avait pu résister au rappel de la comtesse de Balbi, la maîtresse du Comte de Provence. Ce dernier lassé par sa femme qui avait manifesté quelques faiblesses pour Madame de Gourbillon, une de ses suivantes, avait décidé, pour répondre à cet affront, de prendre pour favorite Madame de Balbi, avec qui, prétendait-on, il n’avait que des jeux chastes. Il l’installa dans un appartement du Petit-Luxembourg. Aux petits soins pour elle, il obtint même du roi, son frère, un appartement au premier étage du château de Versailles. Elle devint incontournable dans la proximité du Comte, connue pour son esprit pétillant et son physique agréable, elle excellait à retenir l’attention de tous, par sa gaieté naturelle, tout comme par son goût du persiflage et ses réparties joyeuses, quoique parfois impitoyables. Cela lui avait valu tout d’abord quelques inimitiés puis au cours des ans, quelques haines solides, mais elle n’en avait cure. Jeanne-Louise n’en était pas là à son sujet, mais elle devait avouer qu’elle ne l’appréciait pas, d’autant qu’Horace répondait au doigt et à l’œil à l’intrigante. Il prétendait ne pouvoir faire autrement pour répondre aux besoins de sa charge, ce qui agaçait Jeanne-Louise.

Jeanne-Louise était donc pour ainsi dire seule au château quand l’enfant décida de venir au monde. Laissant madame Durant à son chevet, sa chambrière alla chercher en urgence l’épouse du métayer Galbois, qui elle-même avait eu six enfants. La mère Galbois était donc venue accoucher la parturiente comme elle le faisait pour toutes celles des alentours. L’accouchement se passa au mieux, la mère Galbois mit, au bout de deux heures de délivrance, un beau poupon dans les bras de Jeanne-Louise. Deux semaines plus tard, il fut baptisé Auguste Louis Marie Vielcastel par le curé du village de Lamothe.

Elle en avait instruit Edmée, et lui demanda si elle avait eu l’occasion de voir son oncle. La réponse ne la surprit point, Edmée n’avait ni vu ni eu de nouvelles du vicomte. Elle-même n’avait pas eu de réponse suite à la lettre qu’elle lui avait envoyée pour lui annoncer la naissance de leur fils, ce qui l’avait quelque peu inquiétée. Elle avait donc écrit un peu à contrecœur à la Comtesse de Balbi qui lui avait répondu de ne pas s’inquiéter que son époux était en service commandé, qu’elle lui ferait part de l’heureuse nouvelle dès que possible. Jeanne-Louise ne pouvait savoir qu’à la demande du comte de Provence, Horace était allé chercher des informations auprès du prince de Condé qui formait une armée de l’autre côté de la frontière bien que cela fut contraire aux désirs du roi.

***

LOUIS-LÉOPOLD BOILLY STANDING YOUNG WOMAN WITH A CHAIR.jpgJeanne avait mal au dos, elle avait mal dormi, la pleine lune sans doute. Elle avait commencé ses taches dès l’aube. Depuis qu’il n’y avait plus qu’elle et madame Durant, elle avait l’impression que ses journées n’en finissaient plus. Il y a longtemps que l’on avait abandonné l’idée d’entretenir l’ensemble du château, mais l’état de sa maîtresse demandait beaucoup d’attention et de soins. De plus, tout manquait, argent, nourriture, produit de première nécessité, que ce soit à la gouvernante ou à elle, toutes les portes se fermaient devant elles. Lorsqu’elles demandaient de l’aide auprès des villageois alentour, elles ne recevaient que silences gênés ou des fins de non-recevoir argumentés de mille excuses, cela mettait madame Durant dans des rages impuissantes, car elle savait que tous vivaient de revenus qui de droit auraient dû revenir à sa maîtresse. Quant à elle, elle semblait ne se rendre compte de rien. Après l’avoir quittée, Jeanne se dirigea vers les pièces adjacentes à sa chambre, les seules qu’elle occupait désormais. Elle s’était décidée à ouvrir les fenêtres de l’étage afin d’aérer les pièces de devant, celles qui donnaient sur la Gironde et qui étaient, à cette heure, baignées du soleil de juillet réchauffant l’atmosphère. Elle repoussa les volets intérieurs de la première fenêtre, illuminant la pièce transformée en salon. Elle débloqua le loquet et ouvrit largement les battants. Elle réitéra l’opération avec la deuxième quand balayant machinalement l’horizon, elle réalisa ce qu’elle voyait. Appuyée sur le dormant, elle se pencha n’en croyant pas ses yeux. Un contingent de la garde nationale arrivait, avec à sa tête trois civiles, lui semblait-il. Il était encore sur la route qui longeait les champs bordant le fleuve, il s’approchait du portail d’entrée au bout de l’allée.

Jeanne se précipita dans les escaliers, courut jusqu’à la buanderie à l’arrière du château, arriva affolée, essoufflée, perturbant la tache de madame Durant qui rassemblait le linge pour la lessive. « – Madame Durant, la garde… la garde nationale…

– quoi ? La garde.

– là, devant le château !

Artwork by Louis Rolland Trinquesse, Une femme assise cousant près d'une petite table, Made of red and black chalk on light brown paper.jpgMadame Durant aspira un grand coup, laissa le tas de linge en plan et se rendit au-devant du groupe de cavaliers. « — Jeanne, va prévenir Madame et arrange-la afin qu’elle soit présentable. » Montrant du doigt le groupe qui s’avançait, elle rajouta pour elle-même « — cela n’annonce rien de bon, il nous manquait plus que cela. »  La jeune fille écouta la gouvernante et se précipita à l’intérieur du château afin de s’occuper de sa maîtresse.

Le cœur battant la chamade, madame Durant attendit sur le perron que le groupe l’atteigne et que les cavaliers descendent de leurs montures. L’un des hommes se détacha, grand, malingre, l’air maladif, il avait tout d’un rapace fondant sur sa proie. La gouvernante resta stoïque gardant au mieux sa contenance. D’une voix presque féminine, un rien grinçante et menaçante, il s’adressa à elle. « — Dutoit, représentant en mission de la Constituante, je viens chercher le citoyen Vielcastel. » Elle frémit, elle avait appris deux jours avant que le roi et la reine s’étaient enfuis du château des Tuileries et elle pressentait que cela avait un rapport plus ou moins direct avec la demande. Mais cela faisait à peine une dizaine de jours que cela était arrivé, ils ne venaient tout de même pas directement de Paris. « — Monsieur le vicomte n’est pas là. Nous ne l’avons pas vu depuis bien longtemps. » Avec aigreur, elle rajouta, qu’il n’avait pas été plus là pour la naissance de son fils pas plus que pour sa mort. En fait, cela faisait bien dix-huit mois qu’il avait quitté le château. Le représentant trouvait que la femme parlait bien facilement, cela devait cacher quelque chose. Il commençait à croire que l’on ne l’avait pas envoyé pour rien dans ce coin perdu. « — Et la citoyenne Vielcastel ? » Madame Durant tiqua. Elle n’avait jamais entendu sa maîtresse nommée ainsi. « – Madame… madame la vicomtesse est alitée, elle est à l’étage. 

– Te fatigue pas avec tes vicomtes, tes vicomtesses. Cela n’existe plus. – La gouvernante ne comprit pas ce qu’il voulait dire, elle ne pouvait savoir que l’Assemblée constituante avait voté la suppression des titres de noblesse – Alors, au lieu de faire des simagrées annonce-moi. Si ta maîtresse ne peut venir à moi, j’irai à elle.

Madame Durant entra dans le vestibule suivi du commissionnaire et de ses deux acolytes. Elle fut quelque peu rassurée quand elle constata que le reste du détachement restait devant le perron. « – Jeanne, Jeanne… Madame est-elle en état de recevoir ? » La chambrière se pencha sur la rampe de pierre de l’escalier pour répondre. « – Oui, Madame, mais notre maîtresse n’a pas la force de se lever.

– Ce n’est pas grave, nous montons, coupa l’homme qui aussitôt grimpa les marches qui menaient à l’étage prenant de court la gouvernante. Contrariée, elle lui emboîta le pas, suivi par les deux affidés. Jeanne agitée s’était précipitée dans la chambre de Jeanne-Louise indiquant par son mouvement le chemin, à l’homme qui montait quatre à quatre les marches de l’escalier.

Smoker, Jean-Louis-Ernest Meissonier, French, (1815 - 1891) Hermitage Museum.jpgIl était venu de Paris à la demande de Brissot et il n’allait pas s’en laisser compter au fin fond de cette Province. Le nouveau groupe qui entourait Brissot à l’Assemblée voulait faire justice. Ceux que l’on nommait les brissotins n’avaient pas apprécié la fuite du roi, de sa famille et encore moins ses conséquences. La déclaration de Pillnitz qui coalisait les ennemis de la révolution avait amené la Constituante à réagir au plus vite et à chercher tous ses ennemis sur son sol. Elle voulait démasquer et frapper les traîtres. Il était là, car le Comte de Provence, lui aussi de son côté, avait quitté Paris ainsi que la France, du moins, le supposait-on. Il ne savait par quelle source, mais les espions de Brissot avaient su que la comtesse de Balbi avait organisé la fuite du frère du roi et cela avec la complicité du vicomte de Vielcastel. Ces soupçons étaient fondés, le Comte, son épouse et leurs maîtresses respectives étaient partis pour Coblence. Comme on ne savait pas où était le vicomte de Vielcastel et que l’on n’était pas sûr qu’il ait suivi les fuyards, il avait été chargé de trouver tous les éléments probants dans un sens ou dans un autre. Il le savait parti depuis longtemps de son hôtel versaillais, il avait choisi ce château des bords de la Gironde propice aux départs à l’immigration. Il avait eu d’autant le choix facile qu’avec un louis un voisin avait raconté tout ce qu’il désirait savoir.

Lorsqu’il entra dans la pièce, prêt à démontrer son autorité, il perdit de sa superbe. Dans un grand lit, une femme, qui avait sans nul doute était belle, était appuyée sur des coussins qui lui servaient visiblement plus de cales que de dossiers. Elle était exsangue, le teint cadavérique, même la mise en beauté de sa chambrière ne pouvait cacher les yeux caves, les lèvres blanchâtres et sèches. Il ne put s’empêcher d’espérer qu’elle ne fût pas contagieuse. Il prit sur lui et s’approcha raisonnablement du lit. « – Bonjour citoyenne, je viens pour rencontrer le citoyen Vielcastel. »

Jeanne-Louise fixa l’homme, avec un regard vague. Qui s’adressait à elle ? Qu’est ce qu’il lui contait là ? Elle ne douta pas un instant qu’il savait pour Horace, alors pourquoi venir jusqu’ici ? Prenant sur elle, rassemblant ses forces, elle lui grimaça un sourire de politesse. « — Il n’est pas ici, il m’a accompagné il y a un peu plus d’un an, puis il a été rappelé contre toute attente à son service…

— Auprès du comte de Provence ?

— Il n’en a pas d’autres que je sache.

— Je suppose que vous avez eu de ses nouvelles régulièrement ?

— Aucune monsieur. Je sais que cela est impensable, mais il n’a même pas su ce qui me mène au trépas. À croire qu’il m’a oublié, à moins que mes lettres n’aient pas atteint leurs destinations.

Jeanne-Louise avait deviné pourquoi il était reparti à Paris. Le comte de Provence était piégé jusqu’à peu, au Palais du Luxembourg. Horace était parti rejoindre la comtesse Balbi, elle supposait qu’il avait participé à l’évasion du Comte et qu’il l’avait suivi dans son exil, la rumeur en était parvenue jusqu’aux pieds de son lit. Madame Durant avait appris l’évasion du Roi et de son frère et les lui avait relatées. Elle disait vrai. Elle n’avait pas eu de nouvelles de sa part. Quelques anciens amis de Bordeaux venaient jusqu’à elle quand ils se rendaient dans leurs châteaux médocains et lui narraient les dernières nouvelles. Il y en avait parfois de lui, les nouvelles étaient indirectes, mais c’était toujours ça. À ce jour, elle ne savait pas où il était. Elle avait été seule dans la joie de la naissance de son fils, comme dans la souffrance de sa perte. Le nourrisson avait omis de respirer au milieu d’une nuit de printemps. Sa nourrice, qui s’était endormie, l’avait trouvé au matin gisant dans son berceau. Jeanne-Louise, bien que sachant que la pauvre femme n’y était pour rien, était rentrée dans une colère démesurée, et tout en lui jetant au visage tout ce qu’elle trouvait sur son passage, elle avait jeté la pauvre femme hors du château. La nourrice hors des murs, elle s’était affaissée sur elle même. Depuis, elle était rentrée dans une léthargie, la maladie l’emportait. Elle ne savait même pas quelle elle était, une langueur sans fin la guidait vers la tombe. Ses forces la quittaient. Comme elle avait visiblement perdu son attention, Dutoit haussa le ton. « — Si votre époux a émigré, tous ses biens seront confisqués et vous serez expulsé.

— Ne vous fatiguez pas, monsieur. Ici, rien n’est à mon époux.

— Cela ne change rien, vous l’avez épousé.

— Peut être monsieur, mais comme vous le savez, nous avons encore des lois, et je n’en ai enfreint aucune.

— Vous n’avez rien à ajouter ?

— Rien, monsieur.

— Alors adieu, tout au moins pour l’instant.

Il tourna les talons, sorti, et hurla « – fouillez tout, rien ne doit échapper à la justice. » Madame Durant s’affola, et allait se précipiter pour s’interposer quand Jeanne-Louise la retint. Elle la rassura, elle n’avait en sa possession aucune lettre ni aucun papier compromettant venant d’Horace. Elle n’était même pas sûre qu’il ait reçu ses lettres. Le seul échange, qu’elle avait eu, avait été avec madame Balbi, et de colère elle avait alors détruit la lettre. Jeanne-Louise ne pouvait savoir à quel point ce qu’elle supposait était vrai, car c’était une de ses lettres retrouvées dans un dossier au nom de Vielcastel qui avait incité l’enquête sur lui. La lettre avait intrigué Brissot puisqu’elle n’avait pas atteint son destinataire, celui-ci ne l’ayant pas récupérée à son hôtel versaillais ou visiblement son épouse le pensait.

Suite à la fouille des commissionnaires, elle envoya madame Durant à Bordeaux chez son notaire maître Collignan. Celui-ci ayant des accointances avec des représentants de l’Assemblé, notamment avec Pierre Vergniaud, elle espérait qu’il pourrait protéger ses biens et ceux de sa nièce.

***

Eugene de Blaas I love nuns. They are mysterious and delightfully liminal figures..jpgDes coups terribles retentirent et se répercutèrent le long des couloirs silencieux du couvent. L’aube était à peine levée, sœur Antoine qui ramassait les derniers raisins de la saison sursauta. « – Qui, à cette heure, pouvait bien perturber la paix des lieux. » Elle qui aimait cette heure de tranquillité, où seule elle pouvait vaquer à ses occupations, non pas que le couvent fut un lieu très mouvementé surtout par les temps qui couraient, mais elle appréciait d’être seule. Elle posa ses outils au sol et d’un pas hâtif, autant que sa corpulence le lui permettait, elle se précipita à la porte. Elle n’avait nullement l’intention d’ouvrir, elle et sa communauté étaient encore sous le choc d’avoir échappé aux massacres qui avaient touché toute la ville. Elle n’avait pas atteint le vestibule que de toute part arrivaient ses consœurs, toutes aussi effrayées qu’elle-même. Elles entrèrent en conciliabule alors qu’à la porte les coups redoublaient. Au milieu de la confusion, dame Amelot arriva. « – Bien que je n’aime pas ça, nous pouvons ouvrir. Ils ne sont pas nombreux. Pas plus de six ou sept. Sœur Élizabeth, allez mettre en lieu sûr nos pensionnaires. » Sœur Antoine de son côté alla à la porte et ouvrit le guichet de la porte-cochère. Instinctivement, les sœurs firent corps autour de leur mère supérieure. « – Ah ! tout de même ! Marc-Antoine Montluçon, commissaire de la commune de Paris. J’ai ordre d’évacuer le couvent. » Son assertion jeta un froid sur la petite communauté. Le commissaire avait reçu l’ordre, la veille au soir, de la main même de Danton, il devait expulser en douceur les habitantes du couvent et si possible discrètement. On mettait déjà sur le dos du nouveau ministre de la Justice, les massacres qui resteraient dans les anales comme étant ceux de septembre, ce dernier ne tenait pas à un scandale supplémentaire aussi minime fût-il. En attendant plus amples informations, le commissaire devait retenir seulement trois personnes.

Les brissotins, hostiles au mouvement de foule de la commune de Paris, qu’ils ne maîtrisaient pas ou peu, avaient cherché un homme pour faire la liaison avec la Commune insurrectionnelle. Il fallait qu’il soit populaire et engagé auprès des insurgés, ils se décidèrent pour Danton, qu’ils estimaient corruptible, et ils le nommèrent au ministère de la Justice. L’homme était habile, pendant les journées des massacres de septembre, il avait adroitement réussi à faire échapper Adrien Duport, Charles de Lameth et Talleyrand. Ce dernier avait réussi à arracher un ordre de mission à son sauveur, car il ne voulait pas être considéré comme émigré. Il partit donc pour Londres sous le prétexte de travailler à l’extension du système de poids et de mesures. Danton en échange du service avait réclamé quelques informations qui pourraient lui être utiles. Talleyrand avait choisi les documents qui lui semblaient les plus anodins, les informations qu’il pensait sans conséquence. Au milieu de celles-ci, il y avait la lettre de Dame Amelot, rien de croustillant au goût du ministre qui dans un premier temps l’avait écartée puis après réflexion il avait décidé de réclamer son évacuation. Cela ne lui coûterait rien et démontrerait sa bonne volonté à mettre de l’ordre. Sur ce, il y avait sûrement une affaire immobilière à faire. De l’argent il en avait toujours besoin d’autant que la monnaie perdait de plus en plus de valeur, cela n’allait toutefois pas jusqu’à porter d’autres préjudices aux occupantes du couvent que leur expulsion.

La mère supérieure était quelque peu déconcertée, elle se doutait bien que leur paix n’allait pas durer, la plupart des maisons pieuses de son ordre avaient fermé leurs portes et leurs religieuses étaient sur les routes. D’une voix blanche, elle ne put retenir. « – Mais citoyens, où nous allons aller. 

– où vous vous voulez ! Estime-toi heureuse, citoyenne, je ne retiendrai, momentanément, que toi, car je suppose que tu es la citoyenne Amelot et tes deux dernières pensionnaires que par ailleurs je ne vois pas ici…

Comme personne ne bronchait, il reprit avec un ton sardonique. « – Ne venez pas me dire que les citoyennes Dambassis et Vertheuil ne sont plus là, s’il le faut je fais fouiller le couvent de fond en comble et vous ferez toutes arrêter. » Dame Amelot comprit, qu’elle et ses filles avaient plus à perdre qu’à gagner !

– Elles sont là bien sûr, mais promettez-moi de ne leur faire aucun mal.

– Quoi que je te promette, tu ne me croiras pas, il va falloir faire confiance à ton Dieu.

– En notre Dieu citoyen. N’oubliez pas que si vous ne vous croyez pas en sa puissance, vous pouvez craindre celles de vos supérieurs, Mademoiselle Dambassis est la fille d’un de leurs banquiers et mademoiselle Vertheuil-Reysson est sous sa protection.

– Je sais tout cela, te fatigue pas… tu vois, je ne peux leur faire de mal. Fais-les donc chercher, nous gagnerons du temps.

Sœur Élizabeth, qui entre temps s’était mêlée discrètement au groupe, sur un signe de tête de la mère supérieure, était repartie. Elle revint avec Sophie et Edmée se tenant le bras, la première était visiblement inquiète, la deuxième était stoïque.

– Bien puisque tout le monde est là, nous allons pouvoir procéder à l’évacuation. Toutefois, je vous conseille de changer vos frusques, cela risque de vous empêcher de passer inaperçues.

Monachism. Monastic costumes history. Augustinians Nuns habit. .jpgCela tétanisa l’ensemble de la communauté. Quitter l’habit était impensable pour elles. « – Ma Dame, nous avons les vêtements que nous gardions pour les pauvres. » Intervint Edmée d’une voix quelque peu tremblante. La mère supérieure sursauta légèrement et planta ses yeux dans ceux de la jeune fille. Celle-ci hocha la tête en signe d’assentiment à la question non formulée. Le commissaire sentit qu’il se passait quelque chose, cela le crispa, mais il resta sur sa position attendant la suite.

Dame Amelot, bien qu’elle ne fut point sûre que cela soit l’œuvre de Dieu, avait eu l’assurance du don de prémonition de la jeune fille, qui était de loin supérieur au sien tant il avait l’air précis. Les premières fois qu’il s’était exprimé, nul n’avait fait attention. Les deux amies en avaient fait un jeu loin des yeux des ursulines. Edmée tenait les mains d’une des pensionnaires, elle regardait le ciel et prétendait lui dire l’avenir. Sophie organisait et créait l’ambiance propice à ce qui pour elle était un jeu d’enfant. Au début, l’importance de la chose échappa à la jeune pythonisse. La valeur qu’elle avait prise aux yeux des autres la flattait, mais un jour, les êtres lumineux lui demandèrent de mettre en garde une de ses camarades, un voyage pourrait l’amener à la mort. Elle ne fut pas prise au sérieux, mais le voyage de départ de leur comparse quelques mois plus tard lui fut fatidique. De ce jour, ses camarades en eurent peur. Elle décida de tout arrêter, bien que certaines la sollicitèrent encore, malgré le frisson de la peur. Sophie avait regardé son amie différemment. Elle ne l’avait pas rejetée pour autant, elle avait compris la souffrance d’Edmée à défaut de comprendre son don. Elle l’avait dès lors protégée du mieux qu’elle pouvait. Elle allait jusqu’à servir d’intermédiaire quand la prémonition ou les mises en garde mystérieuses semblaient de trop grandes importances pour être gardées secrètes, elle faisait alors passer l’information sous forme de conseils aux concernés. Le don d’Edmée avait toutefois été mis à nu auprès des religieuses de la façon la plus inattendue, un peu plus d’un an plus tôt, alors que dans le réfectoire, la petite communauté soupait. Au fil du temps, celle-ci s’était fort réduite, les sœurs n’étaient pas plus de trente, beaucoup d’entre elles étaient âgées et n’avaient donc pas jugées utile d’émigrer, quant aux deux dernières, deux jeunes sœurs venant de famille noble, elles ne savaient que faire. En dehors des religieuses, il n’y avait plus que Sophie, sa mère n’avait pas toujours pas jugé utile de la sortir du couvent et Edmée, qui n’avait plus de nouvelles de sa tante. Dans un silence plus soucieux que voulu, elles ingurgitaient leur soupe. Tout à coup au-dessus des bruits des cuillères et des déglutitions, les paroles d’Edmée arrêtèrent tous les mouvements. « – Sœur Madeleine doit partir, ils vont venir la chercher demain à l’aube. »  Tous les regards se tournèrent vers la jeune fille qui ne quittait pas des yeux son assiette, avec un léger tremblement dans la main. Avait-elle été visitée ? Dame Amelot leva un sourcil et sans se décontenancer, car elle pressentait déjà quelque chose d’indéfinissable, elle intervint « – sœur Madeleine, nous ne serions être trop prudente, suivez-moi. Quant à vous, mes sœurs, vous pouvez reprendre votre souper. »

Dans la nuit, sœur Madeleine, fille d’une dame d’honneur de la comtesse de Provence, qui venait de s’enfuir avec cette dernière, quittait les lieux pour passer la frontière. La prédiction d’Edmée se révéla juste, un groupe de gens d’armes accompagnant un commissaire de la commune fouillèrent en vain le couvent. Parmi les religieuses, celles qui étaient restées, septiques, pensant qu’Edmée voulait se rendre intéressante, ne surent plus quoi penser. Dame Amelot avait rendu grâce à Dieu et depuis écoutait avec plus d’attention ce que disait la jeune fille qui en fait parlait peu. Pour les vêtements destinés aux pauvres, que les sœurs avaient triés et entassés dans une pièce pour une distribution ultérieure, la mère supérieure ne réalisait que maintenant que l’idée de remettre leur distribution venait d’Edmée par l’intermédiaire de Sophie. Elle ne se souvenait même plus du prétexte. Elle supposa que c’était un bon signe. Après avoir conduit le groupe au complet à la pièce où avait été entreposée les hardes et après avoir fait juger l’inviolabilité de celle-ci, la petite communauté piocha dans le lot de quoi changer d’allure, pendant que dame Amelot maintenait le commissaire et ses hommes à l’extérieur afin de préserver leur pudeur. Les ursulines ressortirent méconnaissables, Sophie eut bien envie de rire, mais la peur avait pris le dessus. « – Bien, puisque vous voilà prêtes, vous pouvez partir, à l’exception des citoyennes Amelot, Dambassis et Vertheuil.

– Partir ! Mais pour où ? s’exclama sœur Antoine qui n’avait jamais quitté la protection d’un couvent depuis sa petite enfance et ce n’est pas le nombre des années qui lui causaient mille douleurs qui allaient la rassurer. « – On va se débrouiller ! » intervint sœur Élizabeth, qui n’avait pas l’intention de s’en laisser compter par ces hommes. D’une trentaine d’années, originaire de Normandie, elle avait tout d’une femme viking. Bien que pas désagréable physiquement, elle avait l’allure et le comportement d’un homme. Lorsqu’on avait besoin d’un peu de force, toutes allaient chercher sœur Élizabeth. Elle cumulait les rôles de dépositaire, s’occupant des provisions, gardant en dépôt les objets nécessaires à la vie quotidienne, faisant les comptes, conservant les archives du couvent, et celui de boursière, établissant les commandes et recevant l’argent nécessaire pour payer les fournisseurs. Elle avait donc l’habitude de prendre les choses en main. Dame Amelot s’adressa au commissaire « – Mais qui me dit que rien d’horrible ne va leur arriver, que rien ne les attend, citoyen Montluçon ?

– Là aussi, il va falloir faire confiance en votre Dieu, mais si vous voulez nous pouvons d’une des fenêtres de cet étage nous assurer de leur route ?

– Si elles prenaient la rue Beaubourg et que les sœurs ne quittent pas sœur Élizabeth jusqu’à son injonction, cela devrait aller ma mère, qu’en pensez-vous ?

Padmé - Padmé Naberrie Amidala Skywalker Fan Art (27832487) - Fanpop.jpgDame Amelot, tout comme le commissaire, fut surprise de l’intervention d’Edmée. Mais si la jeune fille irritait le commissaire, qui trouvait étrange que la mère supérieure tienne toujours compte de ses réflexions, dame Amelot, elle, s’en trouvait rassurée, car jusque là cela les avait aidées. « – Edmée doit avoir raison, mes filles. » Du moins l’espérait-elle. Après des adieux quelque peu déchirants, la mère supérieure, suivis du commissaire et des deux dernières pensionnaires retenues dans les lieux, se mit à l’une des larges et hautes fenêtres de l’étage, pour voir partir ses filles. Elle avait la boule au ventre, elle était rongée d’inquiétude et appelait de toutes ses forces l’aide de Dieu. Qu’allaient-elles devenir ? Pouvait-elle avoir confiance dans la prédiction voilée d’Edmée ? Elle qui doutait de ses propres intuitions. La rue était vide, le groupe sorti avec sœur Élizabeth qui la tête haute les guidait, sa charge lui donnant le courage dont elle avait peur de manquer. Les moniales serrées les unes contre les autres, tel un troupeau allant à l’abattoir, levèrent les yeux vers la fenêtre de laquelle leur mère supérieure les bénissait. Comme convenu, au bout de la rue Geoffroy l’Angevin, elles prirent la rue Beaubourg, disparaissant aux yeux de celles qui restaient au couvent. La mère supérieure laissa échapper un soupir de soulagement, ce n’était pas un piège, elle mit alors tous ses espoirs dans son seigneur pour leur survie. « – Bien, je vous conduis au parloir, citoyenne, en attendant des nouvelles de mes supérieurs. »

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 010 bis

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 008

 épisode précédent

épisode 008

26 au 28 avril 1789, Le mensonge destructeur

Ascension de la montgolfière dans le parc de la Folie Titon, 18 septembre 1783. Aquarelle originale, coll. Paul Tissandier..jpg

Si Monsieur Réveillon était connu pour sa participation auprès d’Étienne de Montgolfier d’un des premiers envols de ballons à air chaud, il était avant tout le propriétaire de la manufacture royale de papier peint. Il avait débuté chez un marchand mercier, puis s’était mis à son propre compte. De nature entreprenante, il s’était intéressé au papier importé d’Angleterre et d’Extrême-Orient. Profitant d’un concours de circonstances favorables, il s’était décidé à se lancer dans la fabrication de ce produit tant apprécié de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Il installa son modeste atelier dans les dépendances d’une propriété qu’il acquit dans le faubourg Saint-Antoine. Sa prospérité se confirmant de jour en jour, il fit de son commerce une manufacture de premier ordre. Sa notoriété, au fil du temps, plus importante, l’amena à abandonner sa maison de commerce, rue de l’arbre sec, pour aller s’installer rue du Carrousel en face de la porte des Tuileries.

En ce beau jour d’avril, il avait invité dans sa demeure, dénommée du nom de son précédent propriétaire, Évrard Titon du Tillet, les actionnaires qui lui avaient permis de mettre au point un nouveau procédé de fabrication de papier Vélin. Le nouveau système améliorait à la fois la quantité et la qualité de son approvisionnement en papier ce qui assurait sa fortune.

Monsieur Beller, suisse de Monsieur le duc d'Orléans Carmontelle (dit), Carrogis Louis (1717-1806) , peintre.jpg

Monsieur Réveillon attendait ses invités devant l’entrée principale de son manoir, qui au rez-de-chaussée abritait désormais son usine de papier peint, et aux étages supérieurs, ses appartements. C’était un homme de grande taille, légèrement bedonnant, dégageant une autorité naturelle, toujours tirée à quatre épingles, mais sans ostentation. Tous lui trouvaient du charme et éprouvaient de la sympathie pour l’homme. Bien qu’il affichât les différents éléments de sa fortune au travers de sa demeure, des parures de son épouse, il n’aimait pas les extravagances qu’étalaient certains nouveaux riches. Il était avant tout un homme d’affaires, un bourgeois qui avait réussi et qui s’intéressait essentiellement à sa manufacture et à ses biens. Pour l’heure, il fixait d’un œil inquiet le portail grand ouvert sur le faubourg Saint-Antoine. Le quartier, dominé par les différents métiers de l’ameublement, était depuis la veille en ébullition. Des heurts entre ouvriers et bourgeois avaient éclaté lors de la rédaction, au sein de sa fabrique, de cahiers de doléances pour les États généraux. Il faut dire que sa proposition, relayée par Henriot, un fabricant de salpêtre, de baisser le prix du pain et de diminuer les salaires d’autant, afin de stimuler le commerce et donc l’embauche, avait été mal comprise. Le matin même, un de ses ouvriers l’avait mis en garde. La colère grondait parmi les ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel qui en cortège aux cris de « Mort aux accapareurs ! Le pain à deux sous ! » s’en étaient allés à la manufacture de Saint-Gobain. Il avait cru comprendre qu’il y avait déjà des échauffourées entre le peuple et les troupes royales. Il se détendit, quand il vit s’avancer, sur l’allée principale, qui menait jusqu’au perron sur lequel il se tenait, le premier carrosse. Ses festivités ne seraient pas mises à mal par les troubles populaires. De la voiture descendit monsieur Dambassis de saint Martin, son banquier suivi de son épouse et de leur fille Sophie. L’hôte eut à peine le temps de saluer dans les formes ses premiers invités, que suivit la voiture de Monsieur Vielcastel, accompagné de Jeanne-Louise et d’Edmée. La jeune fille leva vers l’homme un regard translucide qui l’émerveilla. Après avoir fait une révérence, elle contempla la demeure qui faisait décor à son propriétaire. À ce moment-là surgit de la manufacture un homme d’âge mûr, dégarni, légèrement voûté et affublé d’un habit de couleur noire, suivi d’un plus jeune. Ils se dirigèrent vers le maître des lieux et respectueusement, attendirent que celui-ci leur adressât la parole. « — Oui, monsieur Froebel ? Est-ce que tout est en place ? » Le plus âgé des deux acquiesça, le plus jeune avec difficulté essayait de détourner le regard, il venait de découvrir Edmée. Celle-ci rougit, et baissa les yeux, se retournant vers Sophie, cherchant la sécurité. Son amie lui fit un clin d’œil, ce qui l’embarrassa de plus belle. Malgré leur jeune âge, les deux amies, l’une comme l’autre, avaient de quoi troubler la gent masculine, tout d’abord parce qu’elles étaient de grande taille, de plus elles commençaient à ressembler à de jeunes femmes, leurs formes annonçaient des promesses alors qu’elles quittaient à peine le monde de l’enfance. Chacune à sa façon avait de quoi attirer les regards, Sophie blonde comme les blés murs, avait tout d’une nymphe espiègle, Edmée brune comme l’encre était impassible comme une déesse de la raison. Sophie était lumineuse comme le soleil, souriait à tout à chacun. Edmée était mystérieuse, rêveuse et donnait l’impression que rien ne pouvait la toucher. Quand son regard touchait quelqu’un, celui-ci se sentait transpercé et quand par mégarde elle souriait, c’était lumineux, angélique. Contrairement à beaucoup de leurs consœurs, elles sortaient régulièrement du couvent, et si Sophie, de nature romanesque, voulait plaire à la gent masculine, Edmée n’en était pas là. Elle fut sortie de son embarras par l’invitation de Monsieur Réveillon à le suivre, car avant toute chose, il avait décidé qu’il fallait rejoindre son épouse en attendant les invités retardataires.

Elegant Woman, Late 1700s, Louis Rolland Trinquesse.jpgHabillée d’un large manteau en brocard fleuri laissant deviner une jupe de soie de couleur vieux rose, Madame Réveillon les attendait à l’arrière de la demeure, sur la terrasse donnant d’un côté sur le grand salon traversant et de l’autre, par une volée de marches, sur les jardins desquels avait eu lieu le premier envol de montgolfière. Elle avait fait dresser une table couverte d’agapes et rassembler fauteuils et bergères pour le confort de ses invités. Elle connaissait bien madame de Saint-Martin et madame Vertheuil-Lamothe, elle les fréquentait assidûment, ayant des œuvres de charité en commun et se croisant dans divers cercles littéraire et artistique notamment celui de madame Necker et celui de madame de Beauharnais. Elle les accueillit chaleureusement et les complimenta sur la joliesse de Sophie et d’Edmée. Elle installa tout son monde autour de la table et surprit ses convives en les servant elle-même, la mode était au naturel. Monsieur  Réveillon de son côté se mit en conversation avec messieurs Dambassis de Saint-Martin et de Vielcastel. Ce dernier le prit à partie sur l’ambiance électrique du faubourg. Le chevalier expliqua qu’ils avaient eu beaucoup de mal à arriver jusqu’à sa demeure. « – C’est exact, le quartier est, il est vrai, naturellement houleux, mais je soupçonne quelques mauvaises gens d’attiser la flamme de la révolte. Comme vous le savez, l’hiver a été particulièrement rigoureux et le chômage a fortement augmenté, la place de grève est remplie de demandeur d’emploi, aussi lors de la rédaction des cahiers, j’ai proposé de déréglementer la distribution du pain pour entraîner une baisse de prix ce qui aurait permis d’envisager un retour à des coûts salariaux plus raisonnables, ce qui à mon avis aurait entraîné une baisse des prix de la fabrication stimulant ainsi la consommation et donc l’emploi. Monsieur Henriot était d’ailleurs en accord avec moi, mais cette proposition a été colportée comme un désir de simplement faire baisser le salaire des ouvriers. Des individus malintentionnés à la solde de gens haut placés en mal de pouvoir ont même été dire que je soutenais qu’un ouvrier pouvait vivre avec 15 sols par jour. Aussi poussés par cette engeance, les ouvriers du faubourg sont allés demander réclamation à la manufacture de Saint-Gobain. Pour l’instant, ce n’est qu’une manifestation houleuse, heureusement contenue par la garde royale à la Bastille. » Jean-Michel Moreau (26 March 1741, Paris – 30 November 1814, Paris), called Moreau le Jeune,.jpgMachinalement, il leva les yeux vers la forteresse de la Bastille dont la vue se détachait au loin. Madame de Saint-Martin, qui avait suivi avec intérêt la conversation, intervint. « – … mais tout cela n’est-il pas dangereux pour nos affaires.

Oh… non, ce n’est pas la première fois que nous avons du tumulte. De plus, mes ouvriers n’ont pas à se plaindre du traitement que je leur octroie. Ils auront à cœur de protéger mes biens, car ils les nourrissent. » Rassurée, Madame de Saint-Martin guida la conversation vers d’autres sujets, plus en accord avec ses goûts. Un peu plus d’une heure s’écoula au gré de la conversation. Comme les autres invités n’arrivaient pas, Monsieur Réveillon proposa de passer à la visite de la manufacture qu’il avait organisée afin d’admirer son travail.

Arpentant les différents ateliers de la manufacture, écoutant patiemment les explications de monsieur Réveillon, le petit groupe avançait lentement sous l’œil fier des ouvriers, heureux de montrer à ces nobles gens leur travail quotidien. Edmée et Sophie écoutaient d’une oreille distraite les explications sans fin. Elles se contentaient du spectacle, admirant les tontures de drap, blanchies puis teintes et ensuite passées au moulin. Pendant ce temps, le manufacturier expliquait l’impression des papiers imprimés à l’aide d’une planche de bois reliéfée et chargée d’un mordant formé d’huile de lin rendue siccative par la litharge et broyée ensuite avec du blanc de céruse, qu’il dénomma encaustique. Il fit remarquer que le tout était ensuite placé dans une grande caisse au fond tendu d’une peau de veau, le tambour, dans lequel était jetée la poussière de tontisse. Comme son auditoire semblait distrait, il attira son attention sur l’ouvrier qui le prenait avec la planche, une fois le mordant étendu sur le drap du baquet à couleurs, et qui l’étendait uniformément sur une planche avec un tampon ou une espèce de pinceau, et qui le posait sur le papier aux endroits désignés par des repères. « — Comme vous pouvez le voir, une fois qu’il en est placé sur une étendue suffisante, l’apprenti, qui le sert, tire le papier et le couche dans le tambour ouvert ; il saupoudre à la main, avec de la poussière de laine, et lorsqu’il y a assez de longueurs de papier pour couvrir tout le fond du tambour, il frappe en cadence le fond en peau avec deux baguettes longues. » La tontisse s’éleva intérieurement comme une fumée, retomba sur le papier et pénétra fortement dans l’encaustique qui s’en satura et la retint. L’enfant secoua alors avec une de ses baguettes le papier par-derrière pour faire détacher toute la poussière qui n’était pas fixée, ce qui fit éternuer Sophie et rire Edmée, faisant sourciller Jeanne-Louise. Monsieur Réveillon qui sembla ne pas remarquer la dissipation des jeunes filles, continua avec sérieux son explication. « — On place ensuite le papier sur l’étendoir et on le laisse parfaitement sécher. Il arrive parfois, afin de nuancer le velouté et de pratiquer des ombres pour souligner le dessin, que l’ouvrier pratique un repiquage. Il reprend alors le rouleau de papier lorsqu’il est parfaitement sec, l’étend sur son établi et, à l’aide d’une planche de bois, place sur le velouté une couleur en détrempe plus foncée ou plus claire… »

Portrait du sculpteur Falconet à l’âge de 26 ans.jpgMonsieur Réveillon fut interrompu par l’entrée intempestive de Joseph, le fils de son secrétaire. Devinant son agitation, il s’excusa auprès de son auditoire et s’isola de quelques pas pour s’entretenir avec lui. « – Monsieur, Monsieur, il y a du raffut au portail, on l’a fermé, mais la populace s’agglutine contre les grilles. À force de les secouer, ils vont les faire tomber.

– Mais la garde royale est toujours présente ?

– Oui, oui, mais ils ne sont pas nombreux.

– J’y vais, Joseph. Monsieur Froebel, continuez la visite pour nos invités.

Monsieur Réveillon s’excusa une nouvelle fois, et prétexta un peu de remue-ménage à gendarmer devant sa porte. Il invita ses invités à suivre son secrétaire, il expliqua qu’il ferait au plus vite pour les rejoindre. « — Mesdames, messieurs, ne vous inquiétez pas, la garde royale est dans le faubourg, elle nous protégera de tout débordement. »

***

Quelle ne fut pas la stupeur du manufacturier de voir devant sa porte des manifestants brandissant une potence à laquelle, ils avaient accroché des mannequins représentant lui-même et Monsieur Henriot. Il en eut un frisson dans le dos. Il fut toutefois rassuré de voir la garde royale devant sa porte s’interposer entre la foule haineuse et ses biens. Les manifestants ne pouvant s’approcher, ils se rabattirent rue de Cotte, où ils saccagèrent la maison du manufacturier Henriot. Toutefois, un attroupement composé de diverses personnes, ouvriers, filles de mauvaise vie, hommes louches s’installa dans la rue, campant sous les yeux impavides des gens d’armes.

Bien qu’inquiet, il revint dans les ateliers, afin de rassurer quelque peu ses invités. Monsieur de Vielcastel sourcilla à ses explications qu’il trouva trop alambiquées à son goût. Prenant comme excuse le caractère exceptionnel de la situation, il proposa de laisser leurs hôtes à leurs affaires et de remettre les festivités troublées par le remue-ménage. « — Je suis désolé monsieur, mais à cette heure, je ne pense pas que nous puissions sortir de la Folie Titon. Une foule houleuse s’est installée devant ma porte. J’ai bien peur que nous soyons pris en otage et que nous soyons amenés à prendre notre mal en patience, mais soyez rassurés la garde royale est là. » La réplique jeta un froid sur le petit groupe amenant à chacun des pensées différentes. Pour la majorité d’entre eux, il leur sembla impensable que l’on puisse s’en prendre à eux, aussi ils firent bon cœur contre mauvaise fortune. Edmée était moins confiante, mais rien ne la guidait vers une autre voix. Sophie quant à elle, ne constatait qu’une chose à sa grande contrariété, c’est que la fête n’aurait pas lieu, elle qui avait mis tant de soin à choisir sa tenue avec son amie. Elle arborait pour la première fois une robe à la chemise en linon avec un caraco de satin bleu-turquoise et avait conseillé à Edmée une variante, mais bleu gris. Elle rageait intérieurement, mais que pouvait-elle faire ? Fataliste, elle suivit, comme le reste du groupe, Joseph dans les méandres de la manufacture afin de remonter aux appartements.

Le saccage de la manufacture Réveillon (avril 1789).jpgPendant ce temps, accompagné de son secrétaire, monsieur Réveillon revint vers le perron de sa demeure, afin de voir à quoi s’en tenir. Il se mit à scruter le bout de l’allée. Derrière le portail monumental clos, une foule haineuse hurlait des horreurs qu’il était difficile d’ignorer tant le vacarme était grand. Certains secoués toujours les mannequins à son effigie et à celle de son ami, prétendant leur faire mille sorts atroces. Le manufacturier ressentait un malaise profond qui commençait à lui liquéfier les tripes. Le seul rempart, entre eux et la colère de ses manifestants, était le détachement stoïque de la garde royale, dont il trouvait le nombre de ses membres bien petit. Il jeta un regard interrogateur vers son secrétaire qui haussa les épaules d’impuissance. Des ateliers, installés dans les communs, de chaque côté du jardin à la française, ornement de la façade, des ouvriers sortaient commentant la scène, certains avec colère. À la vue de leur patron, ils préférèrent se taire suivant en cela les conseils de monsieur Froebel. Il était inutile d’attiser la foule par d’autres propos haineux. Monsieur Réveillon, soucieux de connaître les ordres de la garde, finit par s’avancer vers son commandant. L’homme, suivi de son secrétaire, en imposait, la foule petit à petit se tut attendant quelque chose. Ce changement d’humeur fit se retourner le capitaine. « — N’avancez pas plus loin monsieur, cela pourrait être dangereux. Ils vont se calmer, il n’y a aucun doute… » La phrase n’était pas finie qu’une pierre tomba aux pieds de monsieur Réveillon, qui ne broncha pas. Il fixa son regard vers l’endroit d’où, lui sembla-t-il, l’objet avait été projeté. Il n’était pas en colère, il était triste. Il semblait avoir fait tout ce qu’il pouvait pour ses ouvriers, pour leur bien-être, leur confort, et voilà qu’on lui reprochait, à lui, tout l’inverse. Il sourit tristement, s’attirant un quolibet d’une femme efflanquée en haillon. Il n’avait pas voulu cela. Il trouvait injuste que ses propos aient été détournés à des fins malhonnêtes, au point de devenir une contre-vérité, un sujet de discorde. Il estimait qu’il n’y avait rien de bon à insuffler tant de haine.   « – Monsieur Froebel, écoutons les conseils avisés du capitaine, n’allons pas souffler sur les braises. »

Il fit demi-tour sous le silence tendu par la rancœur des insurgés et rejoignit sa demeure.

***

À l’intérieur, depuis le salon donnant sur la rue, les invités de monsieur Réveillon n’avaient pu s’empêcher d’examiner avec anxiété la rue du faubourg devenue noire de monde. Ils remarquèrent, tout à coup, une vague dans le mouvement de la foule, et virent le plus gros se mettre en branle en direction de Paris. Monsieur Dambassis en fit la remarque, mais leur soulagement fut de courte durée. Jeanne-Louise fit observer à voix basse, comme si elle avait peur d’être entendue, que certains manifestants semblaient dresser un campement. Ses compagnons durent acquiescer, c’était bien le cas, la nuit tombant, des feux étaient allumés avec tout ce qui pouvait être rassemblé. Des bancs de fortunes étaient dressés et du vin était distribué par des cabaretiers installés aux abords. Si une partie des agitateurs étaient allés saccager la demeure de monsieur Henriot à défaut de celle de monsieur Réveillon, les cris haranguant de la foule en attestaient, l’autre partie attendait son moment devant la garde qui ne bronchait toujours pas. Monsieur Réveillon entra, sur ces entrefaites, dans le grand salon. Il était repassé par ses ateliers, rassurant du mieux possible ses ouvriers et leur faisant distribuer de quoi les nourrir, car tout le monde était retenu dans la manufacture.Jean-Michel Moreau, dit le jeune. Illustration pour l'Emile dans Oeuvres de Jean-Jacques Rousseau copie.jpg « — Mes amis, je suis désolé de vous voir mêler à tout cela. Je n’ai point pensé que cela prendrait ces proportions. Cela sera moins festif que prévu, mais rien ne nous empêche de nous régaler et de passer à table. » Chacun le rassura, repoussant sa culpabilité, tous savaient bien qu’il n’y était pour rien. Ils s’installèrent à table, sans grand appétit, mais tous prêts à faire un effort pour leurs hôtes. À la demande du maître de maison, monsieur Froebel et son fils se joignirent à eux. Le secrétaire n’osa refuser. Un tant soit peu gêné, il s’assit auprès des invités de leur maître, enjoignant son fils à faire de même. Madame Réveillon, ignorant la singularité de l’invitation, lança le service et mit toute son amabilité à égayer le repas, entraînant madame de Saint Martin et Jeanne-Louise dans des considérations autres que les préoccupations du moment, chacune répondant à son effort. Monsieur Dambassis, de son côté, entama une conversation avec monsieur Vielcastel sur la mise en place des futurs états généraux prévue pour le mois suivant. Sophie et Edmée ne faisaient qu’écouter, leur éducation leur ayant appris à se taire en société tant que l’on ne s’adressait point à elles, de plus qu’auraient-elles eu à dire. L’une était curieuse de ce qui se passait au-dehors, ignorante du danger, et l’autre inquiète de celui-ci, troublée par ses compagnons, entités lumineuses et prophétiques qui s’agitaient autour d’elle.

La soirée s’écoula avec lenteur, chacun ayant du mal à se détendre. La brise amenait par vague le son étouffé des agapes et algarades des mécontents installés devant la grille de la demeure. De temps en temps, le rire d’une femme ou l’aboiement d’un homme enivré traversait le silence qui s’installait dans la conversation que chacun essayait de maintenir. Au milieu de ce malaise général, Edmée en ressentait un supplémentaire, celui du regard constant de Joseph. Le garçon de quelques années plus âgé qu’elle, bien que joli garçon avec sa tignasse presque blonde et ses yeux bruns, avait quelque chose de lourd dans le regard. Cela inquiétait la toute jeune fille, elle sentait quelque chose d’indéfinissablement trouble dans cette attention. Elle pressentait en lui un danger et telle une proie devant un prédateur elle tremblait d’effroi. Elle ne comprenait pas ce sentiment de peur irrationnelle dont elle ne trouvait ni explication ni justification, elle essayait de se raisonner, mais en vain l’impression restait. Sophie, assise en face d’elle, qui ne comprenait pas la gêne de son amie, essayait, en vain, d’attirer son regard, fixait dans son assiette. Elle supposait que son comportement était la conséquence des troubles extérieurs, qui devait l’effrayait, et elle voulait la rassurer. Elle-même était indifférente à tout cela, elle était loin de se sentir en danger, tant elle était assurée de la protection que lui offrait son statut. Dans sa naïveté, elle trouvait amusants ces bouleversements, qui perturbaient ses parents et ses amis. D’un tempérament enjoué et optimiste, elle ne comprenait pas ce qui contrariait son entourage, hormis la perturbation des festivités qui avaient été gâchées. Elle aurait voulu profiter de sa sortie du couvent offerte par cette occasion, et était déçue que les autres invités n’aient pu atteindre les lieux, limitant les membres de la gent masculine ayant un intérêt pour elle à ce Joseph qui n’avait d’yeux que pour son ami, qui ne semblait pas s’en apercevoir.

Le dîner traîna en longueur, puis monsieur Réveillon proposa l’hospitalité pour la nuit, celle-ci s’avançant. Sophie et Edmée se retrouvèrent dans une chambre donnant sur le jardin, madame Réveillon avait proposé de les laisser ensemble, ce que Jeanne-Louise trouva bien venu. Arrivée dans la chambre Edmée se retrouva soulagée de la présence oppressante du garçon. Elle se détendit au fil de la conversation prolixe de son amie. Elle n’osa lui faire part de l’impression que lui avait fait Joseph, elle ne savait pas comment l’exprimer et donc doutait d’être comprise. Elle laissa donc Sophie discourir sur les impressions que lui avait faites cette journée riches en rebondissements. Elle n’avait pas assez de mots pour exprimer sa déception envers cette journée dont elle attendait tant, car c’était un peu comme son entrée dans le monde, et voilà que cela était repoussé aux calendes grecques. Le tout s’était soldé par un dîner sans grand intérêt, elle qui se faisait une joie, depuis qu’elle en avait la teneur, de cette sortie inespérée du couvent. Il y aurait dû y avoir un bal et même un feu d’artifice, quel désastre que ces attroupements de gueux ! Edmée finit par rire des propos dépités de son amie tant ils étaient inconsidérés, naïfs et même enfantins. Elles étaient affalées sur le lit, et de là elles avaient pour vue le jardin par les portes-fenêtres qui donnaient sur un large balcon. Edmée finit par se laisser porter par la vision de la lune qui flottait à travers un voile. Elle regardait la masse sombre de la Bastille qui se profilait au loin. Elle trouvait la forteresse moyenâgeuse rassurante. Elle eut un frisson, elle avait l’impression qu’elle l’appelait. Elle en fit part à son amie qui à son tour se moqua.

Intérieur avec deux femmes et un gentilhomme, à la table de toilette, 1776 Louis 2.jpgSur une des chambres donnant sur le devant de la Folie, Jeanne-Louise qui s’était dévêtue de sa robe à l‘anglaise regardait elle aussi par la fenêtre. Elle avait mis par dessus sa chemise, son manteau de grosse soie qui lui servait de robe de chambre, elle le serrait contre elle comme l’on s’enveloppe d’une carapace. Elle examinait les campements de fortune, elle apercevait autour des feux des hommes et des femmes qui semblaient converser et parfois se quereller. La foule s’était calmée, mais ne s’était pas dispersée, qu’attendait-elle ? Elle se le demandait. Pourquoi restait-elle là ? Qu’aurait-elle de plus ? Elle exprima sa pensée à haute voix, son époux qui était assis sur le lit, se leva, s’approcha d’elle et la prit dans ses bras pour la rassurer. « — Ils veulent nous impressionner, mais nous ne risquons rien, ils n’oseront pas affronter les gardes postés dans le jardin. Ils s’échauffent inutilement, cela ne leur apportera rien. » Jeanne-Louise ne rajouta rien, les propos du chevalier ne la rassuraient guère. Elle se sentait piégée. Elle aurait aimé être loin, au château Lamothe, mais elle était là à attendre, elle ne savait quoi.

Dans la chambre d’à côté, les époux Dambassis de Saint-Pierre se préparaient à se coucher. Ils partageaient la même chambre, ce qu’ils n’avaient pas fait depuis la naissance de leurs enfants et cela les contrariait grandement, même s’ils ne l’exprimaient pas. L’assurance de leur sécurité ne les souciait pas. Par courtoisie, ils échangeaient leurs points de vue, et exprimaient leur déplaisir d’être contraint à rester dans les lieux, pour une fois ils étaient en accord.

Les plus inquiets, étaient les époux Réveillon, qui voyaient leurs biens et eux même vilipendés par la foule. Madame Réveillon essayait de rassurer son époux sans trop y croire, celui-ci ne quittait pas la fenêtre, il connaissait le caractère ombrageux des habitants du faubourg. Ils avaient saccagé plus d’une fois tout ce qu’ils trouvaient sur le passage de leur colère. Par les jardins, un de ses commis était venu donner des informations qui n’étaient pas bonnes. Les biens de monsieur Henriot, le fabricant de salpêtre, avaient été malmenés, lui-même s’était enfui devant la menace. « Mort aux accapareurs ! Le pain à deux sous ! » Il se demandait encore comment ses propos avaient pu être si mal interprétés ou détournés. Comment lui, que la crise avait forcé à débaucher certains de ses employés, et qui avait tout de même attribué à ces infortunés des allocations de chômage d’un montant relativement élevé, lui qui était l’un des seuls chefs d’entreprise à s’astreindre à cette mesure sociale, comment des ouvriers qu’il avait aidés de son mieux, pouvait-il lui faire cela ? Il ne comprenait pas plus pourquoi le détachement de la garde royale était si peu nombreux. Un plus grand nombre aurait intimidé les ouvriers en colère. Tout se bousculait dans sa tête, Versailles avait pourtant dû être averti, ce qui s’était passé sous les fenêtres de l’hôtel de ville et qui lui avait été rapporté n’avait pu rester sans écho auprès du roi. Les insurgés avaient, tout de même, sous les fenêtres de l’Hôtel de Ville, sous les yeux de l’autorité municipale, brandi une potence à laquelle ils avaient accroché les mannequins le représentant ainsi qu’Henriot et ils les avaient brûlées en place de Grève. Comment se faisait-il que le lieutenant de police, le prévôt des marchands, Flesselles, l’intendant Berthier, tous ces agents de la Cour ne se fussent pas émus de cela ? Il était tout de même manufacturier du roi et il estimait que l’on mettait peu d’ardeur à protéger ses biens et sa personne. Il devinait qu’il était devenu un enjeu pour détourner l’attention, ou tout au moins il supposait que l’on utilisait la situation pour interrompre le processus des états généraux avec le fallacieux prétexte des émeutes.

96732013be6f53c3573df8359a9bd1a9.jpgL’aube vint sans que monsieur Réveillon n’ait pu trouver quelques repos. Le soleil n’était pas levé. À peine blanchissait-il le ciel, que le manufacturier arpentait ses ateliers, saluant ses ouvriers qui ouvraient les yeux après un sommeil peu salvateur. Il passait de l’un à l’autre échangeant quelques mots qui se voulaient rassurants, eux lui assuraient leur fidélité. Le manufacturier ne put que s’en rendre compte, la foule qui s’était quelque peu amoindrie pendant la nuit à nouveau grossissait. Ce n’était donc pas fini. Elle s’énervait déjà, s’échauffait par à-coups sous les invectives de quelques un de ses membres, quelques agitateurs à la solde de profits politiques. Dépité, il rejoignit son épouse qui s’occupait déjà de ses invités, Jeanne-Louise était en sa compagnie. Elle avait visiblement mal dormi, elle était cernée et plus blanche que la normale. Monsieur Vielcastel vint dans la foulée suivi de peu par monsieur Dambassis qui excusa son épouse trop fatiguée pour mettre encore un pied devant l’autre.

La journée s’écoula lentement, une sourde angoisse tenaillait les habitants de la Folie Titon. Des fenêtres donnant sur le devant de la demeure chacun à leur tour, irrésistiblement attiré, ils guettaient la foule des manifestants qui paraissait de plus en plus dense. Tout le peuple du faubourg semblait se rassembler devant les grilles de la manufacture. Edmée et Sophie avaient interrompu leur attente en allant arpenter les allées du parc qui s’étendaient à l’arrière de la Folie jusqu’à la campagne et les faubourgs. Elles avaient pour garde du corps Joseph. Ce qui inquiétait, ou tout au moins mettait mal à l’aise, Edmée qui s’accrochait au bras de Sophie, qui elle essayait ses pouvoirs de séduction sur le jeune homme. Le parc, avec ses méandres tortueux, paraissait sans fin, ce qui n’était pas le cas, il était bordé d’un haut mur de pierre que la végétation recouvrait de lierre et autres plantes grimpantes. Pour contenter leur curiosité, Joseph les mena du côté de la forteresse, les tours crénelées, reliées par des murailles de même hauteur, en faisait une masse compacte qui surplombait au loin telle une montagne la frondaison des arbres. Elles trouvèrent le monument inquiétant et rassurant à la fois, cela fit sourire le jeune homme, qui se mit à leur conter des anecdotes sur les supposés prisonniers. Il leur détailla l’arrivée des prisonniers que l’on annonçait au son d’une cloche amenant les boutiques avoisinantes à fermer et les gardes à se couvrir le visage pour ne pas voir le visage du nouveau venu. Ce culte du secret motivait également l’enterrement des prisonniers de nuit sous de faux noms. Il leur raconta le mythe de l’homme au masque de fer. Elles l’écoutèrent avec attention comme on écoute un conteur d’histoire. Elles frissonnèrent d’effroi aux rythmes des chaos de l’histoire. Comme le jour baissait, le groupe de jeunes gens revint vers la maison. Edmée était toujours inquiète, c’était diffus et cela n’avait plus de rapport avec le garçon. Lorsque les jeunes gens entrèrent dans le grand salon, ils trouvèrent leurs hôtes et leurs familles aux fenêtres donnant sur l’avant de la demeure. Un grand tumulte les y avait attirés, les inquiétait par sa force soudaine. Le carrosse du duc d’Orléans essayait de passer au travers de la foule sous les « hourras ! », les « vive le roi ! », de celle-ci. Comme l’équipage stagnait devant le portail de la Folie, le duc ouvrit la portière et se pencha à l’extérieur pour la remercier de ses acclamations, faisant redoubler celles-ci. Monsieur Réveillon en put s’empêcher d’émettre un juron à la vue de la scène, faisant sourire monsieur Vielcastel qui rajouta « — c’est bien de lui ! 

1778 Jean-Michel Moreau, dit le jeune. Illustration pour l'Emile dans Oeuvres de Jean-Jacques Rousseau.jpg– mais il distribue le contenu de sa bourse ! Cet homme est inconscient ! » s’exclama madame de Saint Martin, personne ne rajouta quoi que ce fut, mais n’en pensa pas moins. Dans le grand salon Edmée, qui avec Sophie, était restée en retrait, d’une voix blanche sortie d’outre-tombe, laissa tomber « — il faut partir, il faut s’enfuir par les jardins, c’est notre seul salut ». Cela fit se retourner Jeanne-Louise et madame de Saint Martin interloquées et mal à l’aise de la prévention lugubre de la jeune fille que lui avait soufflée l’apparition fugace de l’Éthiopienne. Elles n’eurent pas le temps de faire une quelconque réflexion, madame Réveillon laissa échapper un cri. Son époux la soutint, sur l’instant, la pressentant défaillir. À l’extérieur, les choses s’étaient précipitées. Monsieur Vielcastel ramena l’attention sur la scène qui se déroulait dehors.   Le portail de l’entrée avait été ouvert, des hommes de la garde royale s’étaient précipités pour dégager la rue du faubourg afin de laisser passer le carrosse du Duc infatué qui paradait semblant ne pas se rendre compte du danger de la situation.   Profitant de cette ouverture inopinée, des manifestants s’étaient faufilés et ouvraient grand les battants, permettant ainsi à l’ensemble de la foule survolté d’envahir les lieux. Dans le mouvement, la garde royale se retrouva prise en étaux par les ouvriers, qui se précipitaient afin de protéger la manufacture, et des semeurs de troubles qui hurlaient de haine contre l’oppresseur supposé. Des coups de feu fusèrent, qui n’étaient que des coups de semonce, mais ils ne firent que décupler la rage des émeutiers.

Derrière les carreaux vitrés des portes-fenêtres, d’un ton glaçant, mais déterminé, monsieur Réveillon laissa tomber comme un couperet. « — La petite à raison, il nous faut fuir. Ils sont trop nombreux pour être contenu. » Montrant le mouvement, entraînant son épouse ébranlée, il se précipita vers la terrasse. « — Allez ! allez, mes amis, il ne faut plus tergiverser. Joseph part devant, montre-nous le chemin.

Il faut aller vers le muret écroulé, s’écria Edmée, les yeux semblant regarder quelqu’un, quelque chose dans le vide. Elle suivait les conseils de l’Éthiopienne qui lui faisait signe de se hâter. Ce fut alors le début de la débandade, une fuite en avant. Les femmes en corset et escarpins, faisaient un furieux effort tant elles étaient handicapées par leur vêture, leurs cavaliers tant bien que mal les soutenaient, les empêchaient de chuter. Sophie et Edmée, la main dans la main, devançaient le groupe dans la foulée de Joseph. Monsieur Froebel fermait la marche hâtive, l’âge ne lui permettait pas de mieux faire.

Les allées du parc et leurs méandres leur semblèrent sans fin, monsieur Réveillon se retournait sans cesse de crainte de voir faire irruption quelques enragés sur leurs talons. Joseph les guida sous les grands arbres dont l’ombre les cacha complètement, d’autant que la nuit commençait à tomber, c’était l’heure entre chien et loup. Ils arrivèrent enfin devant le mur d’enceinte en partie écroulé et dont le propriétaire avait toujours remis à plus tard la réfection. Une négligence qu’il ne regretta pas. Ils se retrouvèrent tous devant essoufflés, madame de Saint Martin prête à défaillir, tant son souffle était coupé par son corset fortement lacé. Elle fut soulagée par son époux qui trancha les lacets avec le coutelas que Joseph détenait. Son souffle repris, elle demanda. « — Où est la porte ? » Tout en ramenant son opulente chevelure en arrière, Edmée rétorqua sans vraiment savoir d’où elle tenait l’information. « — Nous ne pourrons l’ouvrir ». Madame de Saint Martin lui jeta un regard noir tant la jeune fille l’agaça avec ses airs de pythie. « — Il nous faut passer par-dessus !

— Quoi ?

Drawing of a Young Woman, by Fragonard, c 1770s-80s.jpg

Sophie qui était habituée aux réparties prophétiques de son amie, et qui depuis longtemps ne cherchait pas à savoir d’où elle les tenait, sourit devant ce qu’elle devinait être la suite des évènements.

— Est-ce vrai ? insista madame de Saint Martin. Le petit groupe se retourna vers monsieur Réveillon.

Oui, mademoiselle Edmée a raison.

 Madame de Saint Martin allait se révolter, tant elle ne se voyait pas faire cette acrobatie, tant elle la trouvait incongrue. Monsieur Dambassis l’arrêta dans l’élan. « — Nous n’avons pas le choix, monsieur Vielcastel. Venez ! Je vous fais la courte échelle, d’en haut vous aiderez ses dames. Joseph, passez de l’autre côté, il faudra aider ses dames à descendre. » Sans plus attendre, chose fut faite. Les hommes en place, monsieur Dambassis fit la courte échelle à Jeanne-Louise. La jeune femme, un peu déconcertée, mit son pied dans les mains jointes de l’homme, et fit comme si elle montait à cheval ne se souciant pas de sa toilette. Il la propulsa et elle se laissa hisser par son époux. Après elle suivit le reste du groupe sous l’éclairage du clair de lune. Instinctivement, de l’autre côté du mur, ils se rassemblèrent sous la frondaison qui les dissimulait. Étrangement, la route qui menait au village de Charonne était vide. Devant l’hésitation de monsieur Réveillon, Edmée proposa d’aller vers la forteresse de la Bastille ce qui intrigua à nouveau ses comparses. Madame de Saint Martin qui avait besoin de passer ses nerfs sur quelqu’un s’apprêtait à réagir, mais monsieur Réveillon acquiesça, arguant que c’était la meilleure solution. Il rajouta que le gouverneur les protégerait de la populace. Tout en regardant ses chaussures en triste état, l’une étant quelque peu éraflée, Jeanne-Louise laissa échapper. « – Mais c’est loin !

– courage, ma chère, nous n’avons guère le choix. Il encouragea madame Réveillon, qui elle aussi trouvait l’aventure passablement pénible. Elle n’avait jusque-là rien dit tant elle était effondrée par la situation, dans sa tête tout se mélangeait. Qu’allaient-ils devenir ? De plus, une pointe de côté l’empêchait de respirer facilement et son cœur battait la chamade, mais elle ne se plaignait pas. Elle ne voulait pas rajouter de sujets d’inquiétude à son époux. Le groupe se mit en mouvement. La forteresse royale qui se dessinait au loin, au-dessus de la campagne et du faubourg, leur paraissait bien loin. Leurs chaussures, peu faites pour la marche, leur mordaient les pieds. La première à s’en plaindre fut Sophie, lorsque l’un de ses escarpins de soie se déchira sur l’un des côtés de tout son long. Elle avait les pieds en sang et n’avait jusque-là émis aucune plainte. Joseph avec un lacet de cuir sorti dont ne savait où, saucissonnant son pied, lui maintint la semelle. Avec une grimace, s’appuyant sur son amie, la jeune fille reprit la marche. En fait, leur destination n’était qu’à une trentaine de minutes, mais le manque d’habitude rallongea le temps et à l’approche de la barrière Saint-Antoine, il leur fallait traverser un amas de maisons constitué de deux ou trois auberges. Malgré l’heure, il y avait du monde alentour, il régnait une agitation qui devait être due à l’agitation générale du faubourg. Le groupe s’arrêta afin d’évaluer le danger à l’abri d’un muret écroulé. Madame Réveillon que l’emballement de son cœur rapprochait de la défaillance s’assit, suivit en cela par ses comparses. Il leur fallait passer la barrière sans attirer l’attention, ce qui était difficile tant leur groupe ne pouvait paraître incongru à qui le verrait. Monsieur Dambassis proposa de passer par petits groupes, mais les femmes que le nombre rassurait ne voulurent rien entendre. Joseph leur proposa d’attendre un peu que le lieu se vide, ils pourraient ensuite passer par le jardin d’une des auberges dont il connaissait le fils du propriétaire qui était manœuvre à la manufacture. Avec une petite somme d’argent, l’homme devrait être facilement convaincu. « – Joseph à raison, c’est le plus raisonnable, intervint monsieur Réveillon. Monsieur Froebel, pouvez-vous accompagner votre fils ? La demande en aura que plus de poids.

– Bien sûr, monsieur, je connais l’homme, c’est le père Cateloup, il est honnête, il ne devrait pas y avoir d’empêchement.

Grande Halle du Château de chamerolles « Les femmes apportent dans l’art comme une vision neuve et pleine d’allégresse de l’univers.jpgÀ l’orée du petit bois, qui abritait le muret qui leur servait de refuge, ils attendirent que les lumières des auberges s’éteignent et que les abords se vident de toute personne. L’humidité tombait, les faisant frissonner. Ils trouvaient le temps long entre inquiétude et inconfort. Quand il n’y eut pour ainsi dire plus de mouvement, le père et le fils allèrent frapper à l’auberge du « sabot fracassé ». Ils revinrent un quart d’heure plus tard, pour annoncer que le champ était libre et qu’il fallait faire vite tant que les abords étaient déserts.

Le petit groupe se précipita éclairé par le clair de lune. Ils rentrèrent par le jardin adjacent à l’auberge où les attendait le propriétaire. Le père Cateloup se présenta avec humilité à monsieur Réveillon, s’excusant pour ce qui lui arrivait, comme si cela était sa faute. Le manufacturier remercia l’homme qui se lança alors dans une longue litanie explicative ayant pour but d’excuser le bon peuple qui souffrait. Le petit groupe s’impatientait, mais n’osait le faire voir à l’homme. Ce fut son épouse qui le coupa « – eh ! Mon mari ! Ces messieurs-dames n’ont pas que ça à faire ! Ils en ont assez vu pour aujourd’hui ! » Il sourcilla, mais acquiesça tout en s’excusant à nouveau de les importuner avec ses idées. Monsieur Réveillon, ne voulant pas le froisser, d’un ton paternel le remercia pour sa sollicitude. Monsieur Froebel rappela à tous l’urgence de la situation. Le père Cateloup opina tout en repartant sur un discours tout en les entraînant vers le fond de son auberge.   Il leur fit passer la porte du fond qui donnait sur son potager à l’arrière de l’auberge. Ils traversèrent celui-ci sur toute sa longueur et après avoir passé le poulailler endormi, ils n’eurent plus qu’à passer le portillon qui donnait sur un chemin longeant les fossés de la forteresse et qui menait jusqu’à la barrière à l’abri des regards. En quelques pas, ils furent à l’octroi de la porte Saint-Antoine. Ils remercièrent chaleureusement l’aubergiste qui les avait accompagnés jusque-là et sans plus ralentir ils se précipitèrent vers les gardes ébahis de les voir courir vers eux. En quelques mots, monsieur Réveillon résuma la situation. Le capitaine des gardes les laissa passer et leur adjoint un de ses subalternes pour les guider. Quelques minutes après, ils étaient devant la porte de la forteresse demandant protection.

***

Le_Marquis_de_Launay.pngLe marquis de Launay, gouverneur de la Bastille, alertait par un de ses subordonnés, se précipita au-devant des réfugiés de la Folie Titon. D’un ton qui sonnait faux, il s’adressa à monsieur Réveillon « – mon ami, nous nous faisions un sang d’encre, nous avons envoyé un détachement à votre secours. » Devançant monsieur Réveillon, monsieur Vielcastel, que la situation exaspérait, ne put s’empêcher de lui rétorquer « – c’est comme pour Madame Royale c’est un peu tard ! ». Le gouverneur blanchi au rappel de cette bévue qui lui avait valu les remontrances du roi en personne, les ordres n’arrivant pas, il n’avait pas fait tonner le canon, comme le voulait la tradition afin de saluer la naissance de la fille aînée du roi. Connaissant monsieur Vielcastel et le sachant au service du comte de Provence, frère du roi, il ne broncha pas. Monsieur Réveillon de son côté ne broncha pas et ne fit pas d’allusion, son ami ayant fort bien exprimé le fond de sa pensée. Moult questions se bousculaient dans sa tête, le manufacturier ne savait pas à cette heure ce qu’il était advenu de ses biens. Il ne se faisait pas d’illusions. Il ne pouvait savoir à quel point il avait raison. Sa maison avait été forcée, les manifestants avaient brisé, cassé, brûlé tout ce qui était à leur portée, le papier peint, la colle, ses meubles, ses tableaux se consumaient dans les flammes. Rien n’avait été emporté, sauf cinq cents louis en or qu’il avait entreposé dans son bureau pour payer un fournisseur. Beaucoup s’étaient établis dans ses caves. Les 2.000 bouteilles de vin étaient pillées et rapidement consommées par la foule jusqu’aux couleurs de la fabrique qui y étaient entreposées et qu’ils avaient prises aussi pour du vin.

« – Je vous remercie monsieur le gouverneur, mais le détachement de la garde royale a été débordé lors du passage de monsieur le duc d’Orléans. Puis-je vous demander l’hospitalité pour ma femme et moi-même jusqu’à ce que les choses se calment ? Et pouvez-vous faire raccompagner mes amis jusqu’à leur demeure ? Je pense qu’ils sont las de tout cela.

– bien entendu, cela va de soi, répondit monsieur de Launay, heureux de s’en tirer de si bon compte.

***

Girl [...] by Gilles Demarteau, 18th century. Bibliothèque municipale de Lyon, Public Domain.jpgPendant que les époux Réveillon constataient avec amertume l’étendue des dégâts, qui avait coûté, outre ses biens, la vie de vingt-cinq personnes, Edmée et Sophie devenaient les héroïnes du couvent où elles étaient rentrées dans la foulée des évènements. Madame de Saint-Martin n’étant pas en état de s’occuper de sa fille, Sophie avait été ramenée directement entre les mains protectrices des dames ursulines. Edmée avait demandé à la suivre, Jeanne-Louise avait accepté bien qu’elle aurait aimé la garder auprès d’elle.

À peine entourée de leurs camarades qui avaient eu vent d’une échauffourée dans le quartier Saint-Antoine, Sophie, avec l’agrément d’Edmée, se mit en devoir de raconter avec pléthore de détails leurs aventures au milieu de la vindicte des révoltés.    Leur héroïsme à toutes deux pris de l’ampleur au fur et à mesure que les nouvelles arrivaient du dehors. À chaque fois, Sophie rajoutait des faits qui au fil du temps devenaient de plus en plus extraordinaires mettant en exergue leur courage à toutes deux. Sophie n’omettait jamais de mettre en avant son amie, mettant en valeur son rôle dans leur échappée, rappelant à qui voulait l’entendre que c’était son intuition qui les avait sauvés. Edmée ne savait comment se comporter ni quoi rajouter lorsque des questions lui étaient adressées.

Lorsque quelques mois plus tard au milieu du mois de juillet, la populace prit la Bastille, l’aura des jeunes filles fut à son comble. Sophie n’eut plus de limites dans ses descriptions. En aparté, Edmée en fit la remarque à son amie, ce à quoi celle-ci répondit « – Edmée, plus tu répètes une chose, plus les gens sont prêts à y croire aussi invraisemblable que cela puisse paraître. Nous resterons pour nos compagnes, les sœurs et tous ceux qui auront entendu ce qu’elles vont colporter, des héroïnes. Tu peux me croire, ma mère m’a raconté plus d’une rumeur qui, bien que fausse, était crue de tous. La reine, la première, a eu droit à ces rumeurs, rappelle-toi de l’affaire du collier. » Edmée était bien placée pour le savoir, elle laissa donc Sophie continuer, cela n’était pas bien méchant.

Au-dehors, tout s’accélérait. Les États-Généraux avaient mal tourné. Ils étaient nimbés de malentendus, et avaient débouché sur le serment du jeu de Paume, la démission de Necker et le retour du baron Breteuil aux finances, puis à nouveau le retour de Necker et suite à la prise de la Bastille, un livre de proscription circula dans Paris dénonçant des personnes de haut rang et leur entourage et leur présageant un funeste sort, déclencha les premiers départs en émigration. Le comte d’Artois, frère du roi, le prince de Condé, affolés par la tournure que prenaient les évènements, s’exilèrent.

Les nouvelles entrèrent dans les murs, elles entraînèrent une vague d’immigration qui vida le couvent.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 009

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 007 bis

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épisode 007 bis

1784, Quand un mensonge fait office de vérité

"A young girl at a window" By Jean-Baptiste Greuze, French, 1725 - 1805 .jpg

Après un court séjour à Bordeaux lors duquel la garde-robe de la fillette fut adaptée au climat bordelais et à l’automne des bords de la Garonne, Edmée découvrit à travers les vitres du carrosse le nouveau paysage qui l’environnait. Jeanne-Louise et madame de Cissac, le cœur empli de compassion et d’attendrissement faisait tout ce qu’elle pouvait pour rassurer et distraire la fillette. Celle-ci mettait de bonnes grâces à recevoir toutes ces attentions, mais restait silencieuse, acquiesçant d’un hochement de tête positif ou négatif. Elle était émerveillée par tout ce qu’elle voyait, elle était dépaysée à l’extrême, rien ne lui était familier. Elle avait même du mal à comprendre son entourage dont l’accent ou le langage lui était le plus souvent incompréhensible.

Ce fut au château de Lamothe-Cissac qu’elle s’exclama, ébahie, surprise de ne voir personne dans les champs « – mais vous n’avez pas de nègres ? Comment faites-vous ? »

Que ce soit Jeanne-Louise ou madame de Cissac, toutes les deux furent stupéfaites, autant par la réflexion que par le fait d’entendre à nouveau sa voix. Bien sûr, elle savait que la fillette parlait, mais comme elle n’avait plus rien entendu depuis leur présentation qui remontait à quatre jours, elles n’avaient plus su quoi penser. Ce fut madame de Cissac qui répondit « – mon petit, en France, il n’y a que des paysans libres.

– Ah ? … Et ils travaillent ?

– Bien sûr, Edmée, pourquoi ne le ferait-il pas ?

– Papa y disait toujours que le fouet est le nerf du travail. Elle omit de dire lequel de ses pères avait ce type de réflexion.

– C’était un peu excessif, et puis ici le climat permet de travailler avec plus de facilité.

Edmée ne répondit pas, elle était sceptique, puisque cette dame lui disait, c’est que cela devait être vrai.

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Jean-Michel Moreau.pngAu château Lamothe, Edmée découvrit un monde merveilleux, qui se mit à tourner autour d’elle. Jeanne-Louise et madame de Cissac découvraient le plaisir d’avoir un enfant. Elles se mirent en devoir de l’éduquer dans tous les domaines et cela amusait la fillette qui devint une élève curieuse et appliquée. Sa première découverte fut l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Elle découvrit la valeur des mots. Madame de Cissac lui expliqua qu’il devenait précieux dès qu’on les comprenait. Il devenait même sacré dès que leur signification était éclairée. Edmée, depuis longtemps, avait compris que la magie était partout, que chaque chose détenait une parcelle des Dieux, de Dieu, elle savait qu’avec la magie elle pouvait intercéder auprès des Dieux, alors qu’avec les mots, l’on put en faire autant lui apporta du plaisir, cela lui convenait.

Jeanne-Louise laissa à Madame de Cissac, tout ce qui était théorique. Elle s’occupa de faire de la fillette une dame de qualité, maintien, conversation, recevoir des hôtes, faire de la broderie et toutes activités considérées comme typiquement féminines furent son domaine d’apprentissage. Edmée ne voyait pas l’utilité à tout cela, mais elle ne voulait pas causer de déplaisir à sa tante, elle aimait l’affection qu’elle lui portait.

Ce fut un temps béni, un temps heureux qui s’acheva avec la demande en mariage de monsieur de Vielcastel que Jeanne-Louise après moult tergiversations accepta, poussée par madame de Cissac.

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Georg_Reimer_Junger_Edelmann_mit_Hund.jpgLe marquis de Vielcastel n’avait jamais abandonné l’idée des épousailles avec Jeanne-Louise. Il n’était pas énamouré de la jeune femme, cela ne se faisait pas d’avoir d’élan passionnel pour sa future épouse. Elle correspondait simplement à l’idée qu’il se faisait de la future madame de Vielcastel. Rang comme fortune, la jeune femme correspondait en tous points à ce qu’un homme de sa condition pouvait envisager d’épouser. Elle était séduisante, il pouvait le concéder, mais de là à admettre plus, cela aurait été déroger à sa caste. De plus, elle avait pour avantage de n’avoir que peu de famille, ce qui allégeait le poids des obligations familiales et éviterait la dispersion de l’héritage commun. Et ce qu’il n’aurait pas admis, c’est que la résistance de la jeune femme à sa demande blessait son orgueil et décuplait son envie de la voir céder. Il ne démordait pas de son projet, de simple tocade, cela était devenu une obsession devant la réticence de celle-ci.

Comme sa charge à Versailles auprès du comte de Provence, bien que lucrative, était plus décorative que nécessaire, et de plus, peu obligeante, il avait toute latitude pour mener sa vie comme il l’entendait. Il avait donc fait plusieurs voyages à Bordeaux, ce qui ne lui était pas désagréable, car les nouvelles fortunes construites sur le commerce antillais avaient transfiguré la ville. Les faubourgs n’avaient plus rien de champêtre. Saint-Seurin était désormais un quartier résidentiel, le quartier des Chartrons s’étendait jusqu’au lieu dit de Bacalan et abritait les fortunes du négoce. La ville s’était embellie, pavoisant avec une façade d’hôtels particuliers en pierre de taille sur les rives du fleuve. Son gouverneur, le maréchal de Richelieu, avait agrémenté la ville, dont il s’était entiché, d’un théâtre aux colonnes antiques, qui proposait un supplément d’opéras et de ballets aux multiples spectacles qu’offrait déjà Bordeaux, où tous affluaient, et qui rivalisait avec les plus grandes villes de France. Elle était devenue une des plus riches. Le duc de richelieu y menait grand train, offrait bal, dîners et spectacles, ce qui était un divertissement de plus aux séjours de monsieur de Vielcastel.

1786 Sir Christopher and Lady Sykes strolling in the garden at Sledmere by George Romney.jpgDe séjour en séjour, de lettre en lettre, il avait fait céder les barrières de Jeanne-Louise. Celle-ci avait fini par répondre favorablement à ses élans de cœur. Cela fut d’autant plus facile que madame de Cissac, qui s’était renseignée plus ou moins discrètement sur le prétendant, lui connaissait une vie sans souci et une fortune stable, aussi avait-elle de son côté appuyé le projet. Après l’établissement d’un contrat de mariage qui préservait la fortune de chacun, garantissant au futur marié une dot conséquente, le mariage fut célébré à Saint-André-de-Cubzac entouré d’amis et de voisins. Comme c’était le début de l’été, il fut décidé, que le jeune couple partirait pour Paris après les vendanges.

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Les brumes de l’automne amenèrent le départ de Jeanne-Louise et de son époux laissant Edmée et Madame de Cissac, le cœur bien gros. Pendant qu’elles s’installaient dans de nouvelles habitudes, Jeanne-Louise pour la première fois quittait sa région, traversant la Garonne, puis la Loire, et entrant dans Paris par la porte d’Orléans. Monsieur de Vielcastel avait tout fait pour que le voyage se déroulât bien. Ils firent chaque jour des haltes dans des hôtelleries de choix et séjournèrent par deux fois chez des connaissances. Il découvrait sa jeune épouse de jour en jour et en était fort satisfait. De son côté, Jeanne-Louise ne se plaignait pas et appréciait les multiples attentions dont elle était l’objet.

C’est avec anxiété qu’elle découvrit la vie à Paris et à Versailles. Elle fut rapidement rassurée, Bordeaux l’avait fort bien préparée à comprendre les rouages de la société qui l’accueillait. Elle avait de plus été chaleureusement accueillie par l’entourage de son époux. Bien que parfois fatiguée de la frivolité générale, elle n’en courait pas moins de salon en dîner, de théâtre en représentation à la cour, son époux était notamment très fier de sa beauté. Elle sut se créer un cercle d’intime qui l’entraînait, la guidait dans les méandres du grand monde. Elle aurait pu s’enivrer de ce rythme fiévreux ou de bons mots en flatterie, on se gargarisait de ragots sous couvert d’idées politiques ou philosophiques, mais sa campagne lui manquait. Son époux se méprit et l’entraîna à la campagne chez des amis. Mais cette campagne-là était aussi factice que la mode qui l’avait créé. Les jardins à l’anglaise que tout aristocrate se devait d’avoir, ne lui faisait ressentir que bien plus le manque de ses rangs de vigne baignés par l’aube brumeuse s’élevant au-dessus de la Garonne scintillante. Elle ne s’ennuyait pas, bien sûr, depuis son arrivée sa vie n’était que divertissement, mais tout ce qu’elle entendait autour d’elle n’était que fadaise, qui meublait l’ennui de gens oisifs. Elle se sentait inutile, elle n’était que l’objet, le bibelot d’un décor qu’elle pressentait factice. Edmée et madame de Cissac lui manquaient, monsieur de Vielcastel lui promit de revenir au château Lamothe pour l’été, une fois la saison achevée. Elle combla le vide de cette absence par un échange épistolaire régulier avec sa belle-sœur.

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Jean-Baptiste Greuze (1725–1805), Head of an Old Woman.jpgMadame de Cissac comme tous les jours s’était élevée à l’aube. Elle avait vérifié l’ordre du jour, donné les ordres à son personnel, puis à ses métayers. Était arrivée l’heure du lever d’Edmée, la fillette l’avait rejoint dûment préparée afin de partager le déjeuner, c’était un de leurs moments préférés. Bien que fraîche, cette journée de printemps était fort belle, aussi Madame de Cissac avait décidé de se rendre sur les terres voisines où elle devait régler quelques problèmes avec le contremaître, cela ferait une jolie promenade pour Edmée. La petite fille s’enveloppa dans un ample manteau et s’engouffra dans le landau qui avait été décapoté, trop heureuse d’échapper à la leçon d’arithmétique préalablement prévue. Madame de Cissac riait devant la précipitation de l’enfant. Elle s’arrêta sur le perron pour ajuster ses gants, admira la voiture récemment acquise, qui, bien que petite, pouvait faire des envieux. La berline n’était sortie désormais que pour les grandes occasions. Alors qu’elle avançait le pied sur la première marche, un pincement foudroyant dans le thorax arrêta son élan. Elle s’arrêta, avala de l’air, tout en portant sa main vers le cœur. Edmée perçut le mouvement, mais elle n’eut pas le temps de s’en inquiéter. Madame de Cissac avait repris la descente des marches du perron. Elle n’avait pas atteint la dernière qu’elle s’écroulait sous les cris affolés d’Edmée. L’effroi de la fillette fit accourir la gouvernante et des serviteurs à sa suite, mais c’était trop tard le cœur de Madame Cissac s’était arrêté.

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La gouvernante, madame Durant, écrivit à Jeanne-Louise afin de la prévenir du drame. Le courrier mit près de trois jours à parvenir entre ses mains. Le temps de venir en toute hâte madame de Cissac avait été enterré.

Ce jour-là, mortifiée, Edmée s’était retrouvée seule avec la gouvernante à ses côtés devant la tombe béante, qui allait engloutir le cercueil. Tout au moins, ce fut son impression. En fait étaient venus les voisins suivis modestement par le personnel du château, des métayers et de leur famille. Ils furent, autant attristés, par la mort de cette femme respectée, que par la vision de la petite-fille bouleversée, qui retenait en vain ses larmes. Elle se sentait encore abandonnée par le destin. Qu’avait-elle fait pour que tous ceux qui l’aimaient la quittent de façon si effroyable ?

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Thomas Gainsborough.jpgJeanne-Louise était moulue des soubresauts de la berline. À sa demande, le voyage avait été le plus court possible. Ils n’avaient fait qu’une étape, son cocher et son aide s’étaient relayés, elle avait dormi et elle s’était restaurée dans la voiture. Quand la berline franchit les grilles du château, elle était épuisée. Un valet se précipita et ouvrit la portière. Elle descendit les jambes un peu tremblantes, le temps qu’elle atteigne le perron Madame Durant surgit sur le pas de la porte. Jeanne-Louise tendit les mains vers elle « – oh ! Ma bonne Mirande, que nous voilà bien seules. » Elle n’avait même pas pris le temps de lui dire bonjour tant elle était soulagée de pouvoir dire le fond de sa pensée à quelqu’un qui allait la comprendre. « – Oui ! Madame, bien seule. Il est vrai. Mais au moins, elle est partie vite, Dieu a bien fait les choses, elle est partie au milieu du bonheur, sans trop de souffrance.

– C’est déjà ça. Piètre consolation pour nous, mais pour elle, cela a été une fort bonne chose. Je suppose que je ne suis pas arrivée assez vite pour l’accompagner jusqu’à son dernier logis.

– C’est exact, Madame, Monsieur le Curé a célébré les obsèques avant-hier. Il y avait beaucoup de monde. Madame était très aimée.

Les larmes aux yeux, Jeanne-Louise acquiesça. Elle jetait à même temps, qu’elle écoutait la gouvernante, des regards vers le château et ses alentours. Qu’allait donc devenir tout cela ? Quelle force, il allait lui falloir trouver ! Pendant que de sombres pensées l’envahissaient, elle n’avait pas réalisé le silence, qui s’était installé. Mirande regardait sa maîtresse, et ressentait le chagrin de celle-ci. Elle savait à quel point sa maîtresse était attachée à la disparue. Avec douceur, elle lui toucha les mains, la faisant tressaillir. « – La petite est en haut, elle ne quitte guère sa chambre.

– Ah ? C’est vrai, quel choc, cela a dû lui faire. Occupez-vous de mes bagages, je vais la voir.

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Edmée en voulait à la terre entière, tous ceux auxquels elle s’attachait disparaissaient. Enfin pas tout à fait, car dès le soir des obsèques, elle avait trouvé Madame de Cissac assise sur le bord de son lit, un sourire bienveillant affiché sur un visage reposé, et des paroles rassurantes sur les lèvres. « – Mon petit sucre, n’aie pas peur, je suis avec toi, n’aie crainte. » La fillette lui avait souri, elle avait sauté sur le lit. Pourquoi aurait-elle eu peur ? Elle qui voyait et parlait à l’Éthiopienne ou aux êtres lumineux. Il est vrai que cela n’était pas arrivé depuis qu’elle était au château. Elle savait toutefois qu’elle pouvait parler avec des proches qui était loin, pas de ce monde, du moins le supposait-elle. Elle n’avait jamais parlé de tout cela à qui que ce soit. Qui aurait pu la comprendre ? Alors voir Madame de Cissac, c’était pour elle somme toute normal. « – Tu vois mon petit sucre, il n’y a pas de quoi être triste. Je suis parti de ton monde, mais je suis encore avec toi. Patiente un peu, Jeanne-Louise est sur la route. Elle fait aussi vite que possible, elle sera là bientôt. » La fillette lui sourit, puis lui posa mille questions, dont les réponses n’étaient pas toujours claires pour l’enfant. Toujours est-il qu’elle ne voulait plus quitter la chambre, de peur que le fantôme de Madame de Cissac ne la quitte.

Boucher, Woman in an Armchair (Study for "Breakfast"), Circa 1739 (Hermitage).jpgTout le personnel avait respecté cette volonté qu’il m’était sur le compte du chagrin. Edmée était donc dans sa chambre avec Madame de Cissac, assise dans un des fauteuils près de la cheminée, quand le fracas des roues sur le pavé de la cour l’avait attirée à la fenêtre. « – Tu vois mon petit oiseau, c’est Jeanne-Louise qui arrive. » Edmée se retourna, mais Madame de Cissac n’était plus là. Il ne restait d’elle qu’un parfum indéfinissable. Elle en eut le cœur gros, car cette fois-ci, elle savait qu’elle ne la reverrait plus. Elle alla s’asseoir sur le lit et laissa ses larmes couler. Jeanne-Louise entra à ce moment-là. Dans un bruissement d’étoffe, elle se précipita vers l’enfant éploré. « – Oh. Ma petite Edmée, je sais, je sais, c’est plus que triste. » Elle l’a pris dans ses bras, la serra à l’étouffer. La fillette se blottit contre la jeune femme. « — Tu sais mon Edmée, à moi aussi elle me manque, c’était comme une seconde mère. Elle m’a aidé à être une femme… » Les mots s’enchaînèrent au fils des minutes puis des heures. Jeanne-Louise raconta ses souvenirs avec Madame de Cissac, certains les firent même rire. Quand l’heure du repas fut venue à la nuit tombée, Mirande, qui n’avait jusque-là pas voulu les déranger, gratta à la porte, et passa la tête pour les inviter à descendre.

Dans les semaines qui suivirent, Edmée sur les talons, Jeanne-Louise organisa la gestion de ses domaines sans Madame de Cissac. Elle engagea sur les conseils de son notaire, un contremaître, secrétaire, qui la tiendrait informée de la situation générale et particulière de ses biens et propriétés. Jean Arthur Duras semblait être l’homme de la situation, d’âge mûr, une quarantaine d’années, il était affable, dynamique et avec ses bicycles, car il était myope, il dégageait un mélange de sympathie et de sérieux. L’homme convint à Jeanne-Louise, d’autant qu’il lui fallait repartir au plus vite à Paris, malgré son deuil, Monsieur de Vielcastel la pressait pour un grand bal, les fêtes pour Pâques allaient commencer.

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Edmée, assise sur son lit, examinait son nouveau décor. Jeanne-Louise avait pendant son absence fait refaire la décoration d’une pièce que seule sa garde-robe séparait de sa propre chambre. Elle l’avait fait meubler d’un mobilier en bois clair, les fauteuils étaient tapissés de motifs floraux jaune paille et rose-carmin, tout comme les rideaux. La petite fille imaginait sa nouvelle vie dans ce nouveau décor, tout en sachant qu’elle ne serait que de passage, puisque Jeanne-Louise lui avait expliqué qu’elle rentrait aux ursulines pour parfaire son éducation.

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Lithographie Champin. Hôtel de Mesme. Rue St Avoye n° Série « Rues et monuments de Paris au XIXe siècle .jpgMonsieur de Vielcastel avait convaincu Jeanne-Louise de faire entrer Edmée au couvent des ursulines de la rue Saint-Avoye. Selon son avis, pour construire un avenir digne de ce nom, la fillette se devait de passer par une institution religieuse qui finaliserait son instruction. Cela lui permettrait de fréquenter et de tenir son rang dès son plus jeune âge dans la société qui serait la sienne. Jeanne-Louise, le cœur gros, aurait aimé garder auprès d’elle sa nièce, mais elle devait admettre que son époux avait de justes et bons arguments. Elle-même avait été heureuse au couvent, elle-même n’avait pas eu à s’en plaindre. Elle ne pouvait donc pas pousser l’égoïsme jusque-là, il fallait une bonne éducation à la fillette, éducation que sa vie mondaine ne pouvait mener à bien. Elle s’était donc rangée aux arguments de son époux.

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L’année précédente, Jeanne-Louise avait fait la connaissance de Madame Dambassis fille du marquis de Saint-Martin, dont son époux était devenu son banquier et homme d’affaires.

Monsieur Dambassis était originaire de Genève et avait été au pensionnat pour étudiants tenu pour le compte du gouvernement anglais par Charles Frédéric Necker, le père de Jacques Necker. Il avait entrepris tout d’abord une carrière dans la Banque Thellusson Vernet & Necker à Genève, dans laquelle il avait débuté comme simple commis. Il avait tenu tout d’abord les livres de compte, puis avait révélé toutes ses compétences lorsqu’un jour il avait remplacé le premier commis chargé de négociations à la Bourse lors d’une opération majeure. Il l’avait mené à bon terme, intrépide, il s’était éloigné des instructions laissées, et avait procuré à la banque un bénéfice de 300 000 livres. Réitérant ce que Jacques Necker avait réussi, quelque vingt plus tôt. Ce fut ainsi qu’il acquit la confiance de ses supérieurs, qui l’envoyèrent au printemps de 1773, à Paris à la banque Necker. Arrivé sur place, Jacques Necker l’avait présenté à son entourage et l’avait poussé à épouser la fille d’un ancien associé du Syndic de la Compagnie des Indes, partenaire de la maison de James Bourdieu & Samuel Chollet à Londres, mademoiselle de Saint-Martin. Pour en imposer et apprivoiser sa future clientèle, il avait rattaché le nom de son épouse au sien, devenant ainsi monsieur Dambassis de Saint-Martin. Un an plus tard, à l’automne 1775, Éloïse Dambassis de Saint-Martin lui avait donné deux enfants, un fils prénommé Louis et une fille Sophie. Celle-ci ayant estimé avoir fait son devoir pris un amant puis un deuxième, sa sensualité débordante lui en fit multiplier le nombre et malgré sa discrétion cela devint de notoriété publique, ce qui indifféra, son époux, tant c’était chose normale dans leur société.

 Sa dextérité à gérer et à faire croître les fortunes du négoce, lui firent tout d’abord s’attacher deux fermiers généraux dont Jean-Joseph de Laborde puis fut sollicité par un rival de Jacques Necker, alors aux finances du Royaume, le banquier suisse Isaac Panchaud. Ce dernier voulait lancer sa « grande idée », faire renoncer la Compagnie à son monopole sur le commerce des Indes afin de se transformer en une Caisse d’escompte grâce à une augmentation de capital, dont la moitié acquitterait les dettes de la Compagnie, et l’autre moitié pour constituer la Caisse. Cette idée fut un succès, aussi trois ans plus tard, il ouvrit sa propre banque avec pour associé son beau-frère. L’année 1780 fut pour lui une excellente année d’autant qu’il fit affaire à la demande de Necker avec le vicomte de Provence, ce qui assura sa fortune entraînant dans ce sillage de confiance, l’entourage du frère du roi dont monsieur de Vielcastel.

Portrait d'Antoine-Laurent Lavoisier et de sa femme - Jacques-Louis David. .jpgCe fut comme cela qu’à peine arrivée à Paris incitée par son mari, Jeanne-Louise rencontrait le banquier et son épouse en pleine ascension. Par l’entremise et les conseils de monsieur Dambassis de Saint-Pierre, elle plaçait de l’argent, dans la manufacture de monsieur Réveillon, devenant ainsi une des associés d’une entreprise novatrice de papier peint qui prenait de l’essor et que sur les conseils de madame Dambassis de Saint-Pierre elle choisit le couvent des ursulines de Saint-Avoye où leur fille était pensionnaire, pour Edmée.

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Le couvent des ursulines de Saint-Avoye s’étendait de la rue du Temple au coin de la rue Geoffroy d’Angevin. Il avait bonne réputation, accueillant comme pensionnaire les filles de la noblesse et de la bourgeoisie, il enseignait gratuitement aux enfants pauvres du quartier.

Edmée découvrit ce qui allait être son nouveau foyer pour les années à venir sous un soleil rasant d’une fin de journée de début septembre. Le bâtiment de facture classique, construit sous le règne du Grand Louis, prenait tout son relief de majesté dans le contraste des ombres et lumières des dernières heures du jour. Bien que fort impressionnée par l’inconnu de la nouveauté, elle marchait la tête haute, le regard ne semblant rien accrocher du décor environnant. Elle ne lâchait pas la main de sa tante. Jeanne-Louise avait beau la rassurer, elle se sentait inexorablement prise au piège.

Elles furent accueillies par la mère supérieure et une sœur qui accompagnait une petite fille ressemblant à un angelot plein de malice. Anonyme (Ecole-francaise XVIIIe siecle Madame Louise de france.jpgDame Amelot, tout en souriant, invita madame Vertheuil-Lamothe à s’asseoir. « — Alors voici mademoiselle Edmée qui vient nous rejoindre pour parfaire son éducation. »  La petite fille fixa les yeux de la mère supérieure semblant y chercher quelque chose. Ce n’était pas de l’arrogance, c’était de la perplexité. Elle se demandait bien ce qu’elle était supposée dire ou faire. Dame Amelot ne lâcha pas le regard et le prit pour ce qu’il était. Elle jaugeait la fillette, elle la trouvait étrange, elle la sentait habitée. Elle aurait juré que la fillette n’était pas seule. La mère supérieure, au fil des années qui avaient égrené ses quarante ans, avait constaté qu’elle pouvait se fier à son intuition, elle devinait à l’avance des faits. Elle devinait les gens qui, comme elle, avaient un don. Dans un premier temps, bien sûr, elle avait été déroutée, et ne s’était pas fait confiance, puis avait admis l’évidence. Elle savait qu’une nouvelle ou qu’un fait arrivait, avant même que cela soit porté à sa connaissance. Elle en avait déduit que c’était Dieu qui guidait ses pas. Fataliste, elle avait accepté, ce que l’on pouvait appeler un don, mais depuis qu’enfant, une de ses cousines l’avait qualifiée de sorcière ! Elle n’en avait plus parlé à personne. Elle ne l’aurait confessé pour rien au monde ! Elle sourit à Edmée avec chaleur afin de la rassurer, de l’apprivoiser. « — Avec votre tante, nous avons décidé de vous présenter une compagne avec laquelle vous allez partager une chambre, afin de vous acclimater le mieux possible à notre communauté. Je vous présente mademoiselle Sophie Dambassis de Saint Martin. » Edmée timidement se retourna vers la petite fille qui la mangeait des yeux et qui attendait avec impatience de faire connaissance avec cette nouvelle compagne. Elles s’échangèrent une révérence et des sourires, pour Edmée, timides et pour Sophie espiègles. Pendant que les deux fillettes s’appréciaient avec curiosité, Dame Amelot s’entretenait avec Jeanne-Louise, la rassurant quant au traitement que recevrait sa nièce.

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Daughter of the painter Emilie Vernet, mid 18th century, Nicolas Bernard Lépicié (1735-1784).jpgInstallées, dans leur nouvelle chambre, Sophie et Edmée firent plus amplement connaissance. La première était blonde autant que l’autre était brune. Sophie était pleine de vie, et ne savait pas rester en place. Le geste vif, plein d’allant, elle était toujours en train de rire et avait sans cesse un flot de paroles aux lèvres. Edmée, à l’encontre, avait des gestes mesurés, pleins de langueur et était le plus souvent murée dans un silence stoïque. De haut de leurs dix ans, elles firent de leur différence une force qui construisit rapidement une amitié indéfectible. Sophie guida Edmée au sein de la petite société qu’était le couvent. La communauté s’habitua à ne pas voir l’une sans l’autre. Si au premier abord le lieu et les gens avaient paru austères et froids à la petite créole, très vite Sophie lui démontra le contraire. Chacune à leur façon, pleine de charme, attirait à elle les autres pensionnaires et les couventines, et si parmi tout ce monde, certaines ressentaient l’étrangeté d’Edmée, elles supposaient que cela venait de ses origines pour le moins exotiques.

Deux jeunes fille, l'une, à droite, en buste, de profil à gauche, la main gauche sur un livre, l'autre au fond à gauche, la tête appuyée sur le bras | Demarteau, Gilles, 1729-1776 (graveur) ; Boucher, François, 1703-1770 (d'après).jpeg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 008