La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 048 à 50

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Chapitre 48

la chambrière et l’économe, avril 1792

Esther (Creole woman in Red Turban

Esther

Esther apprit de la bouche de sa maîtresse qu’elles allaient rentrer à la plantation, elle exultait de joie, et le faisait savoir en chantonnant sans arrêt. Elle n’était plus mal traitée chez les Maubeuge, Josépha, la gouvernante, sermonnée par sa sœur Abigaïl et surveillée par Sara, son ancienne nourrice, la laissait en paix, quant aux autres ils avaient admis tacitement l’élévation de la jeune négresse.

Sa maîtresse était satisfaite d’elle et elle faisait tout pour que ce soit le cas. Son service s’était vite avéré agréable, car sa nouvelle maîtresse, moins méprisante que la plupart des blancs, était amicale dans ses ordres et la laissait décisionnaire quant à ses fonctions. Elle avait vite appris ses nouvelles tâches d’autant que sa maîtresse ne se fâchait jamais, patiente, elle la conseillait pour corriger ses maladresses. Si au début cela l’avait beaucoup déroutée, elle avait compris très rapidement les avantages que cela lui octroyait. Les autres esclaves la respectaient malgré son jeune âge bien que parfois elle ressentît leur jalousie. Sa maîtresse lui avait donné deux robes qu’elle ne voulait plus porter et lui avait fourni des métrages de tissus pour ses jupons et compléter sa garde-robe, car elle estimait que sa chambrière devait être en accord avec son statut. Elle ne pouvait savoir que sa maîtresse culpabilisait de la posséder. Lors de l’enlèvement de cette dernière, elle avait eu très peur. Elle s’était attachée à celle-ci et avait craint de perdre sa protection. Elle avait alors compris à quel point sa vie et sa sécurité étaient attachées à sa maîtresse.

Elle était devenue femme deux ans auparavant, mais ne l’avait vraiment comprise que sous le regard inquisiteur de Pierre-Henri Hautbois-Guichette. Le jeune économe de la plantation, après les regards insistants sur les courbes de son corps gracile et délié, était passé aux mots, mettant ses sens en émoi. Il lui avait fallu peu d’effort pour obtenir de la chambrière, ce qu’il désirait, un soleil se couchant, la chaleur déclinante d’une fin de journée de labeur. Il l’avait croisée en revenant d’un plongeon rafraîchissant dans le fleuve, il avait engagé la conversation, les yeux baissés, elle avait répondu. Il lui avait pris la main, bien que surprise, elle ne l’avait pas retirée, la chaleur de l’un s’était répandue dans celle de l’autre. Ils s’étaient assis sous les chênes en bordure du bois, loin des regards, il lui avait promis mille choses qu’elle n’entendait pas, le son sourd des battements de son cœur emplissant ses tempes, son corps fourmillant de l’accélération du sang sous la peau, elle le laissa faire. Elle avait ressenti l’urgence du poids de son corps sur le sien pour soulager le besoin qu’elle avait de lui. Elle oublia tous les conseils de celle qui l’avait élevée, et sous les doigts rugueux du jeune homme, sous les baisers de l’amant qui s’enivrait de son odeur musquée mélangée de cannelle et de vanille, il l’emporta vers son avenir. Elle était devenue femme à la lueur de la lune se levant et ne demandait qu’une chose que cela se reproduise. En fait, tous les soirs de l’été puis de l’automne, ils se rejoignirent sans que nul ne les remarque. S’aimant presque avec brutalité, sauvagerie, ils se retrouvaient au bord du fleuve, dans les buissons de la forêt, elle guettait la course du soleil qui le ramenait vers lui. Puis la maîtresse était repartie avec elle à la ville. Inquiète, elle avait dû quitter celui qui monopolisait tous ses sens. Et de peur que l’éloignement ne le pousse à passer à une autre, arrivée rue Dauphine, elle s’était chargée d’une course de façon à aller voir Marguerite Darcantel. Malgré la peur que lui faisait la prêtresse, elle la supplia de l’aider à garder celui qu’elle considérait comme son homme, son univers. Celle-ci accepta à contrecœur, elle connaissait déjà les suites de ce chemin de vie, mais que peut-on faire contre le destin. Celui-là ou un autre, cela ne changerait que peu de choses, au moins elle aurait connu le bonheur. Elle en appela donc à Erzulie.

Esther fut rapidement rassurée sur les sentiments du jeune économe à son endroit, car après l’annonce de sa maîtresse, elle n’eut à attendre qu’une petite semaine avant de voir arriver celui-ci. Accompagné de son acolyte, Francisco Alvarez Pignero, ils étaient venus chercher leur maîtresse sur la demande du contremaître de la Palmeraie et acheter des vivres et quelques outils manquant à la plantation. À peine entrevu, le sourire gourmand et l’œil malicieux du jeune homme rassurèrent la chambrière. Esther comprit qu’il était resté dans les mêmes dispositions et s’ils ne purent se rejoindre, trop de monde les entourait pour pouvoir rester discret, elle savait que ce n’était qu’une question de patience.

*

Hautbois Guichette Pierre Henri (Self-Portrait ca. 1750 by Sir Joshua Reynolds

Pierre-Henri Hautbois Guichette

Pierre-Henri ne regrettait pas sa venue en Louisiane, le travail d’économe était dur, mais il avait vite assimilé que c’était une bonne place. Il avait été envoyé par l’intermède de Monsieur Lacourtade père, un ami de son oncle, à Monsieur de Maubeuge par un autre intermédiaire Monsieur d’Estournelles qui l’avait recommandé. Le secrétaire du marquis avait trouvé que servir une dame de sa région natale serait un bon compromis et favoriserait la fidélité, d’autant que son arrivée coïncidait avec le besoin d’un économe supplémentaire à la Palmeraie. Le marquis, satisfait, en avait fait son idée.

Pierre-Henri n’ayant pas d’autre choix avait accepté de bon cœur. De bonne constitution, la silhouette déliée, il était d’une nature heureuse, il avait le fond bon, mais s’emportait facilement. Le sang bouillant comme tout gascon, il avait le sourire charmeur et l’œil brillant de celui qui veut vous voler. Il avait l’honnêteté que ses limites pécuniaires lui permettaient et le jour de son débarquement, elles étaient restreintes.

Ses déboires financiers avaient commencé un jour pluvieux lorsque son oncle vint le chercher au parloir de son collège. Il venait lui apprendre la mort de ses parents emportés par le choléra. Il l’avait emmené le petit garçon, sur les terres désolées de son père, pour l’enterrement. La pluie tellement attendue qui avait arrêté l’épidémie n’arrêtait plus de tomber en ce début d’automne. Ses parents dans la fosse, son oncle lui avait annoncé que son père n’avait que des dettes et que le peu d’argent qui lui restait servirait à son éducation et qu’après il devrait se débrouiller. Il était donc retourné au collège et, à peine revenu, il remarqua tout de suite son changement de statut. De la chambre qu’il partageait avec trois comparses, il était passé au dortoir où s’alignait une trentaine de lits de chaque côté de la longue pièce pleine de courant d’air. Du réfectoire des nobles, il était passé à celui des roturiers où la soupe était plus claire et la viande absente. Tout de suite, il dut répondre aux quolibets destinés à ceux qui déchoient. Son sang bouillonnant d’injustice entraînait disputes, insultes, bagarres conclues par des blessures physiques et morales. Il en avait voulu à son oncle, mais pas à la vie. Avec l’approche de l’âge d’homme, s’ensuivirent moult frasques estudiantines dans les rues bordelaises, et ces dernières avaient fini par indisposer son oncle, celui-ci décida que son neveu n’étant pas fait pour les études, il valait mieux l’envoyer faire fortune loin, très loin. Comme il était sans fortune ni biens, fataliste, Pierre-Henri accepta l’aventure. Son oncle trop heureux de s’en débarrasser le mit sur un navire en partance pour les Caraïbes avec une lettre de recommandation. La traversée se passa sans rien de remarquable et comme tous les chanceux, inconsciemment, il se demanda pourquoi tous en faisaient tant d’histoires. À peine arrivée à La Nouvelle-Orléans il se fit indiquer la demeure du marquis de Maubeuge. Après le port, qu’il avait trouvé aussi encombré que celui de Bordeaux ou peu s’en faut, fourmillant d’une activité fébrile, évitant les débardeurs écrasés sous leurs charges et l’amoncellement des marchandises qui attendaient, il arpenta les rues de la ville, suivant les indications qu’un mulâtre lui avait données. Il ne pouvait se rendre compte que La Nouvelle-Orléans était le croisement des produits en tous genres venu des colonies espagnoles et de l’Europe, il avait pour unique souci de ne pas crotter son seul habit convenable qu’il avait revêtu pour l’entrevue. Passé le cap litigieux du bourbier qu’étaient les abords de la levée, il avait eu tout loisir d’être frappé par le mélange des races et des couleurs. Il avait déjà vu plus d’un nègre, Bordeaux n’en était pas exempte, bien des maisons aristocratiques et bourgeoises exhibaient ses serviteurs si exotiques, mais pas en si grand nombre. En parcourant la rue de Toulouse, il alla de surprise en surprise, découvrant et admirant des demeures cossues dont certaines abritaient des boutiques au rez-de-chaussée, sous des arcades en dentelles de ferronneries, constatant l’élégance des Orléanais qui voyageaient à pied, à cheval ou en voiture. Gros carrosses, cabriolets ou chaises encombraient la rue et le trottoir de planches surélevé, qui empêchait de se souiller après les dernières pluies, n’était pas de trop pour les éviter. Pendant son court trajet, il put tâter au côté sulfureux de la ville caribéenne se retournant sur le déhanché arrogant des mulâtresses souriantes ou insolentes. Il se trouva bête ou tout au moins ignorant, il croyait débarquer dans un pays de sauvage et il constatait la civilisation d’une colonie en voie d’expansion.

Arrivé devant la demeure rue Dauphine, il frappa et attendit un instant examinant le décor de la rue. Une voix sèche le sorti de sa contemplation, Josépha ayant eu le temps d’examiner le jeune homme l’avait tout de suite catalogué dans les pauvres, aussi montrât elle le respect minimum dû à un blanc, comme beaucoup de sa caste, elle méprisait les petits blancs. Reprenant de sa superbe devant l’irrévérence de la gouvernante, il demanda à voir Monsieur le Marquis. Elle le fit patienter debout dans le vestibule, entra alors un homme affable et souriant. « – Décidément, Josépha n’a aucune manière. Vous devez être Monsieur Hautbois Guichette envoyé par Monsieur Lacourtade ? J’ai appris que le « belle Ninon » était au port.

– Oui, Monsieur le Marquis

– Oh ! Excusez-moi, je ne me suis pas présenté. Je suis, Monsieur d’Estournelles, le secrétaire de Monsieur de Maubeuge. Celui-ci est absent, aussi c’est moi qui vous accueille. Veuillez me suivre.

À la suite du secrétaire, le jeune homme découvrit l’intérieur de la demeure et s’avoua que même chez son oncle, il n’avait pas vu un ameublement, une décoration aussi raffinée et luxueuse. Il l’invita à s’asseoir dans un bureau sobrement meublé et qui ne servait qu’à Monsieur d’Estournelles. Il lut la lettre de recommandation de Monsieur Lacourtade. Souriant de satisfaction, après avoir demandé des nouvelles de la France, il engagea la conversation sur le sujet qui les préoccupait tous les deux, l’établissement de Pierre-Henri. « – J’ai pour vous un emploi qui si vous faites l’affaire pourrait vous intégrer dans notre société de façon modeste au début, mais qui avec le temps pourrait évoluer avantageusement. C’est Monsieur le marquis qui en a émis l’idée. » Le jeune homme en attendait l’énoncé, sachant que de doute façon il ne pouvait qu’accepter. « – La baronne de Thouais, qui vient comme vous de la région de Bordeaux, a besoin pour sa plantation d’un économe. Si l’emploi vous convient, je vous présenterai à son contremaître puis à elle-même. » Pierre-Henri accepta sans trop savoir en quoi consistait le poste d’économe dans une plantation. L’affaire fut rondement menée, Georges Tremblay trouva le jeune homme bien bâti malgré sa constitution élancée et apprécia le caractère solidement trempé qu’il décelait dans le comportement ouvert du jeune homme. Bien que sans expérience, il proposa au futur économe un contrat. Il accepta les cinq mille francs d’appointements, durant les trois années dont il aurait besoin pour son apprentissage et qui passeraient ensuite à dix ou douze mille francs accompagnés de cinq pour cent sur les bénéfices que ferait la plantation. Ce qui pourrait mener les meilleures années à quarante ou cinquante mille francs. Pierre-Henri était fort satisfait de l’arrangement, pour le conclure il fut présenté à sa future maîtresse.

Cambes Sadirac Antoinette-Marie (Dorothea Jordan by John Ogborne after George Romney, 1788

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie dès son entrée comprit dans les yeux du jeune homme qu’il la trouvait trop jeune pour être son employeur. Et effectivement quand il vit entrer la jeune fille, de toute évidence plus jeune que lui, à l’allure juvénile dans sa robe de linon blanc, il crut un instant qu’il n’avait pas affaire à la bonne personne. Décontenancé, il ne fit pas attention à la chambrière, qui, les yeux baissés, suivait sa maîtresse. Monsieur d’Estournelles fit les présentations. « – Madame de Thouais. » Y mettant toute son assurance Antoinette-Marie prit la parole. « – Bonjour, Monsieur, c’est donc moi que vous servirez par l’intermédiaire de Monsieur Tremblay. » Elle le sentit se raidir. Bien qu’il n’y ait rien de commun dans leurs physiques, il lui fit penser à Antonin son frère de lait. Elle finit par lui sourire, attendrie par sa gêne. « – Si l’accord qui vous a été fait vous agrée, mon contremaître vous trouvant à sa convenance, vous êtes engagé. » Ne lui laissant pas le temps de répondre, l’affaire étant de toute évidence entendue, elle continua. « – Il m’a semblé comprendre que comme moi vous fussiez de Bordeaux ? Il est vrai que Hautbois Guichette, cela m’est familier, pourtant je ne crois pas vous avoir déjà rencontré.

– C’est sûrement mon oncle que vous devez connaître, je suis recommandé par un ami à lui, Monsieur Lacourtade. Rien que l’accent prononcé de son pays, un peu traînant, n’oubliant aucune lettre, l’aurait décidé à l’engager.

Monsieur Lacourtade, mais c’est mon beau-frère !

– Si vieux ? Laissa-t-il échapper

– Ah ! Non ! Cela c’est son père, c’est donc chez lui que j’ai dû rencontrer votre oncle, mais j’avoue ne pas m’en souvenir.

– Cela n’est pas bien grave Madame

*

Quelques jours plus tard, il découvrait la plantation et faisait la connaissance du froid et distant Francisco Leopardo Alvarez Pignero avec qui il devait partager ses tâches et une partie du bungalow dans lequel ils logeaient.

Contrairement aux idées reçues qu’il avait sur l’indolence créole, sa vie quotidienne était essentiellement occupée par le travail. Et comme avant tout il était là pour gagner de l’argent, il comptait faire ses preuves rapidement. Les longues journées de labeur harassant sur la plantation lui laissait peu de temps de loisir, qu’il occupait à la chasse ou à la pêche.

Pendant que Georges Tremblay inspectait dans les détails la plantation, Pierre-Henri et Francisco sous ses ordres surveillaient l’entretien des champs de cannes, le travail du moulin à sucre au bord du bayou, l’écumage de l’équipage, le chauffage du vesou, et tout ce qui s’en suivait. Il fallait aussi compter les nègres, coupeurs de cannes, dénombrer ceux des cabrouets, des moulins, du fourneau, de la sucrerie, sans oublier de s’occuper des gardeurs d’animaux, des ouvriers ou détournés à cet effet, et de ceux qui s’occupaient du coton et de l’indigo, faire le tour des plantations, se transporter à l’hôpital, visiter les malades.

Thomas Waterman Wood.jpgDans un premier temps, les hommes et les femmes courbaient dans les champs et qu’il houspillait pour activer leur travail, étaient pour lui à peine plus que du bétail. Puis il apprit à les reconnaître et enfin à les connaître, car contrairement à beaucoup de blancs mêmes propriétaires, il trouvait qu’aucun noir ne se ressemblait. Il n’était pas capable de faire la différence entre les Congos, et d’autres groupes guinéens comme les Nagos, les Aradas, pas plus que les quelques Bantous, des Mandingues et des Bandias, mais reconnaissaient Lambert, Lazare, Colas, Séraphin, Algan, Dieudonné, Magloire, Roch, Phaéton, Adonis, Apollon, Jason, Amadis, Ulysse, Annibal, Titus, Scipion, Céladon, ou Europe, Cunégonde, Pétronille, Scolastique, Edwige, Hermine, Gudule, Anastasie, Vénus, Diane, Théclis, Thisbée ou Salomée… ils pouvaient appeler par leur nom tous les esclaves de la plantation. Il en tirait une certaine fierté.

La journée était rythmée par les repas, l’heure du déjeuner sonnait au milieu de la matinée, les économes se mettaient à table à tour de rôle, mangeant à leur faim, Georges Tremblay était intransigeant à ce sujet comme l’avait été le baron de Thouais, estimant que pour avoir des forces, il fallait être bien nourri contrairement à d’autres plantations qui économisaient sur la pitance des subalternes. Après cette courte interruption, le repas pris, ils reprenaient leurs postes, pour veiller à l’épuration des chaudières et à la fabrication du sucre, sans oublier la lutte contre les insectes qui pouvaient anéantir les cultures à la moindre négligence. Ils ne s’arrêtaient que, lorsque sonnait le dîner au pic du soleil. À deux heures après midi, après une courte sieste, les travaux reprenaient jusqu’au soir. À huit heures, on sonnait un léger souper, il se retirait quelquefois pour prendre un court repos avant de retourner aux taches diverses qui pouvaient mener tard dans la nuit. Malgré la charge de travail, il se sentait à égalité avec ses comparses.

Pierre-Henri ne faisait pas encore partie de la « bonne société » créole, aussi il ne participait pas aux visites de voisinage ou aux grands festins suivis de bal et de jeu à l’occasion d’événements familiaux. Non pas qu’il ne fût pas invité, mais, il avait vite compris, que comme en France, on lui ferait sentir son statut. Par contre, tout comme son comparse il participait au repas dominical et aux repas de fêtes à la table de la maîtresse de la plantation. Elle y tenait.

C’est en remarquant Esther quelques jours après leur arrivée que Pierre-Henri comprit qu’il se sentait seul. Il préférait à la beauté sculpturale de Mama-Louisa qu’il n’avait pu que remarquer la réserve empruntée de la jeune fille émergeant du cocon de l’enfance. Elle lui faisait penser à une chatte, le visage triangulaire envahi par ses grands yeux bruns. Il aimait son regard ressemblant à celui d’une génisse, il avait la douceur de celui d’une mère. Il aurait parié que ses mains pouvaient enserrer sans effort sa taille. Sa peau d’un brun ambré scintillait sous la lumière. Elle avait la bouche gourmande qui appelle le baiser du moins, l’espérait-il. Et sa poitrine qui sans effort tendait le tissu au-devant d’elle et qu’il aurait bien caressée, titillée, sucée, l’envoûtait, tant et si bien que le peu de sommeil qu’il trouvait était envahi par des images sulfureuses de la chambrière.

Il fut comblé quand ses vœux se réalisèrent et quand elle dut partir avec la maîtresse, les regards lascifs et serviles des négresses des champs le laissèrent indifférent tant sa mémoire était pleine d’Esther. Il savait bien qu’il n’aurait eu aucun mal à mettre l’une de celles-ci dans sa couche. Outre le fait qu’elles n’avaient rien à dire, elles n’auraient pas demandé mieux pour échapper quelques instants aux travaux pénibles des champs, voir atteindre la grande maison.

Chapitre 49

Un retour plein de surprises

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (George Romney Caroline Countess Carisle)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Le ciel, encombré d’une multitude d’oiseaux, se colorait d’une teinte rosée sur le fleuve qui leur servait de couloir de migration. La campagne environnante se réveillait au son de leurs piaillements, sifflements, babils, gazouillis qui annonçaient le lever du jour. Le landau conduit par Abraham et transportant Antoinette-Marie encore ensommeillée en compagnie de sa chambrière, suivi de la carriole conduite par Pierre-Henri accompagné par Francisco, sortit par la porte de la rue Royale. Abraham qui n’en était pas à son premier trajet avait guidé la voiture en direction du fleuve sur le tracé fait de coquillages compilés de la route qui serpentait parallèlement sur la levée, puis entre les plantations et le fleuve quand les digues protectrices n’existaient plus.

Vers le milieu de la matinée, les occupants des multiples embarcations faites de troncs fermement attachés les uns aux autres avec une cabane rudimentaire à la poupe, qui naviguaient en grand nombre avec leurs marchandises vers le port de La Nouvelle-Orléans, croisèrent le spectacle d’une jeune fille élégante assise sur un tronc d’arbre, avec deux molosses couchés à ses pieds. Le dos bien droit, le haut du visage caché par une large capeline, Antoinette-Marie avalait un encas avec ses deux économes en attendant qu’Abraham aidé d’Esther ait décapoté le landau. Elle faisait à peine attention aux enfants qui lui faisaient signe depuis les barges. Elle était partagée par la joie de revoir ce qu’elle considérait désormais comme sa maison » « la Palmeraie « et la tristesse de partir sans avoir revu celui qu’elle espérait. Hypnotisée par le reflet de l’eau, elle ressassait le tumulte de ses sentiments envers le jeune hidalgo. Elle avait déjà été échaudée à Bordeaux. Elle s’était enflammée sous le charme séducteur de Pierre Victurnien pour au final être fort déçue. Elle craignait de récidiver, mais c’était plus fort qu’elle. Dès qu’elle l’avait vu, son cœur s’était emballé comme si elle l’avait déjà connu, en fait, elle l’avait reconnu au fond de son âme. Même si cela pouvait paraître niais, c’était une évidence, une certitude. Tout en laissant errer ses pensées, elle regardait sans la voir une grue au long cou, sur la branche d’un arbuste, qui, penchée sur le fleuve, cherchait sa pitance. Antoinette-Marie sursauta en poussant un cri au surgissement au milieu d’éclaboussures d’un alligator qui voulait en faire sa proie. L’oiseau s’envola au son des cris agacés que provoquait ce dérangement. Les molosses se redressèrent grognant et aboyant envers le monstre aquatique faisant un barrage devant leur maîtresse. L’animal désappointé retourna dans le lit du fleuve. Dans son sursaut, elle perdit l’équilibre que son économe rétablit à temps. Elle s’excusa de cet affolement dû à son inattention. Elle se trouvait ridicule et était en colère contre elle-même. Elle s’était mise en danger par inadvertance et dans ce pays cela coûtait la vie. La nature n’oubliait pas son état sauvage malgré son recul face à l’homme qui façonnait l’œuvre de dieu à sa convenance. Remis de ses émotions, le groupe reprit le voyage.

À nouveau installé dans le landau, Antoinette-Marie retira sa capeline et ses souliers qu’elle trouvait trop serrés et posa les pieds sur la banquette opposée. Esther avait repris un ouvrage sur lequel elle s’appliquait avec une attention minutieuse. Sous la frondaison des chênes aux feuilles tendres du printemps repoussant de leur mieux la mousse espagnole suspendue au gré du vent, qui le plus souvent protégeait les voyageurs des ardeurs du soleil, les véhicules poursuivirent la route. Elle se mit à lire le livre que lui avait prêté son notaire. C’était une pièce de Marivaux, « l’île des esclaves » dont le sujet résultait de l’inversion des conditions des personnages. Elle supposait qu’il essayait de lui faire passer un message. Il ne pouvait savoir que c’était un sujet qu’elle connaissait bien, elle avait vécu ses premières années comme la fille d’un métayer. Est-ce le large Mississippi qui lui rappelait la Garonne au bord de laquelle elle avait fait ses premiers pas, puis ses premières courses avec Antonin et la tribu Freydou, les souvenirs se mirent à l’assaillir ? La nostalgie de ce temps l’envahit. Elle se souvint de son incompréhension lorsque les Freydou, essayant de contenir sa fougue enfantine et voulant lui donner quelques rudiments de l’éducation qu’ils pensaient qu’elle devait recevoir, avaient essayé, en vint, de lui expliquer qu’elle était la fille du château. Elle n’avait tout d’abord pas compris qu’ils lui signifiaient sa condition. Elle savait bien qu’elle était la fille du château, elle savait où elle habitait. Ignorant la poussière, les toiles d’araignée, les planchers comme les plafonds qui s’effondraient, elle l’avait exploré dans ses moindres recoins ou presque avec sur les talons son frère de lait, Antonin, de trois ans plus âgé. Dans cette inspection en règle, elle avait tout de même évité les caves suite à l’avertissement de Gaspard Freydou. Il lui avait raconté les oubliettes où l’on se perdait à jamais enlevé par des trolls, les fantômes qui hantaient encore les lieux. Elle n’avait pas voulu vérifier ses dires. Elle avait commencé à comprendre où ses parents nourriciers voulaient en venir quand elle avait découvert dans le grenier un tableau, plus grand qu’elle, représentant une dame aux cheveux blond-argents, comme les siens d’après Antonin. Et quand elle avait réfuté la ressemblance avec la dame en robe de velours noir avec ce drôle de col de dentelle blanc en forme de roue de fromage, son compagnon avait insisté. Elle avait les mêmes cheveux et les mêmes yeux. Bertrande Freydou lui expliqua que c’était, somme tout, normal puisque c’était l’une de ses ancêtres. Elle était souvent revenue se plonger dans les yeux de son ancêtre dont elle ne savait rien d’autre. Elle lui parlait, lui racontait ses malheurs de petite fille, lui demandait d’en faire part à sa maman au paradis. Elle avait fini par tout comprendre le jour de l’arrivée de sa tante avec ses deux sœurs. Elle s’était reconnue en elles, elle ne savait pas comment, mais elle avait compris avant que l’on ne lui explique. La suite fut plus embrouillée, car hormis le fait d’apprendre à lire et à écrire avec le curé, sa vie n’avait pas changé après leur passage. Elle avait alors juste compris qu’elle n’était pas comme les Freydou, ni même comme Antonin. Elle s’était sentie plus seule. Le bon curé de Cambes avait essayé plus d’une fois de lui expliquer la situation, mais en vain. Écartée de son frère de lait, happé par les travaux de son âge, ainsi que d’autres enfants, se retrouvant le plus souvent seule car éloignée des travaux de la ferme par ses parents nourriciers, elle s’était plongée dans les livres. Elle se réfugiait dans la bibliothèque oubliée de tous et lisait tout ce qu’elle trouvait, au début sans vraiment comprendre. Mais avec le temps, bien que dans un grand désordre, elle avait acquis par elle-même une culture variée pas toujours féminine, mais enrichissante.

Le rythme du trot du cheval la berça et l’engourdit, puis elle finit par s’endormir au milieu de ses souvenirs. Elle fut réveillée par la voix grave d’Abraham sollicitant Esther pour qu’elle réveille sa maîtresse. Il y avait au loin sur le bord de la route un groupe d’hommes qui stationnait à côté d’une embarcation amarrée et cela ne lui disait rien de bon. Elle se redressa d’un coup portant ses mains à ses cheveux pour en rejeter les boucles à l’arrière, jeta un œil vers le groupe qui était encore loin d’eux. Ils étaient à plusieurs lieues d’une plantation en aval comme en amont du fleuve, c’était l’endroit idéal pour dépouiller des gens. Elle renfila le plus rapidement ses souliers. Elle glissa sous ses jupes le pistolet que lui avait donné, au cas où, Don Alvarez Pignero, son jeune économe espagnol. Elle le savait, il y avait des pirates, qui, du fleuve, attaquaient et dépouillaient les voyageurs, mais rarement en plein jour. Mais tous voyageaient en groupe, il était rare que cela tourne au drame, les voleurs la plupart du temps se contentaient du butin. De plus, trop de monde naviguait dessus et aurait pu les voir. Cela n’empêcha pas les deux jeunes filles de sentir la peur courir sur la peau, la tension était palpable dans les deux voitures. Elle rappela Béarn et Navarre, qui couraient sur le bas-côté. Sans arrêter la voiture, elle leur ouvrit la portière, les molosses sautèrent dans la caisse du landau, faisant gémir les suspensions sous leurs poids. Dans la carriole derrière, les deux économes rapprochèrent leurs armes, pistolets et fusils prêts à agir. Abraham lui-même, bien qu’il soit un esclave, avait sur lui un pistolet confié par Georges Tremblay. Tous avaient entière confiance en lui.

Charles Adams (François-André Vincent

Charles Adams

Sur le bord de la route, à leur approche, ne se tenait plus qu’un homme, aux longs cheveux blonds, élégamment vêtu, et un autre de taille plus petite et rouquin. Le reste du groupe avait rembarqué à l’ordre du premier. Surprise, Antoinette-Marie reconnut le deuxième, le soi-disant vieillard porteur du message, elle n’avait pas de doute. Elle s’écria en direction de ses économes. « – Attendez, je connais cet homme ! Abraham arrête la voiture ! » Monsieur Hautbois-Guichette et Don Alvarez Pignero, à peine rassurés, abaissèrent leurs armes qui gardèrent toutefois à la main. La situation leur paraissait étrange. Leurs grosses pattes s’appuyant sur la portière, Navarre et Béarn s’interposèrent entre leur maîtresse et les étrangers. Les deux molosses ne semblaient pas craindre de danger, ce qui rassura la troupe. L’homme élégant, nullement inquiété par les chiens et les armes des voyageurs, se découvrit et se courba à l’arrêt de la voiture. « – Bonjour ! Madame, je suis le capitaine Charles Adams, voici mon chirurgien, Monsieur Fergusson, nous ne nous connaissons pas, mais je suis porteur de nouvelles.

– Je sais qui vous êtes, Monsieur, j’ai entendu parler de vous, de plus j’ai reconnu votre acolyte. Je suppose que je n’ai pas besoin de me présenter ? Le pirate fut saisi par l’aplomb de la jeune fille, il ne regrettait pas la rencontre qu’il avait provoquée. « – Évidemment, que non, Madame de Thouais. Je suis venu vous dire que Don de Puerto Valdez regagne en ce moment même La Nouvelle-Orléans. Il est à cette heure sur le lac Maurepas en pleine santé. »

Le cœur d’Antoinette-Marie, lui sembla-t-il, manqua un battement. Elle ne lui demanda pas comment il savait cela, elle se doutait qu’elle ne pouvait tout connaître de cette étrange aventure. Elle lui sourit de soulagement ou de bonheur ou des deux, elle n’aurait su le dire. « – Merci, Monsieur, je n’ai sur moi que cette bourse, car comme vous le savez les routes ne sont pas toujours sûres. » Il sourit au sous-entendu. Il voulut refuser la bourse de cuir rouge qu’elle avait pris sous sa banquette et qu’elle lui tendait. « – Non ! Non, Madame ce n’est qu’un service.

– C’est plus que cela, et vous le savez bien, me semble-t-il ? Autrement vous ne sauriez être sur ma route. Alors, s’il vous plaît prenez. Et dès que j’aurai revu Don de Puerto Valdez, je vous en donnerai autant à notre prochaine rencontre. Bien sûr que cela reste entre nous ! » Devant le scepticisme perceptible de son entourage, elle rajouta. « – Si tout cela est faux, je paierai ma candeur, et la leçon ne sera pas trop chère payée. Autrement la somme ne sera jamais à la hauteur du service que vous me rendez.

– Rassurez-vous madame, vous me reverrez, et vous aurez l’occasion de payer la dette que vous désirez contracter auprès de moi. Au revoir Madame, au plaisir de vous revoir. La situation amusa Antoinette-Marie, elle lui faisait penser à une comédie de théâtre. Elle regarda le beau capitaine remonter avec son comparse sur l’embarcation, qui ressemblait à une gabarre et qui dès la voile levée fila dans le sens du courant disparaissant rapidement de la vue du groupe.

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Le capitaine Adam avait pris pour prétexte de se faire payer son dû pour approcher l’héroïne de l’histoire d’amour non entamée de l’homme qu’il avait secouru. Décidément, l’hidalgo et son histoire l’avaient touché. Pourquoi ? Il n’aurait pas su l’expliquer, cela était peut-être un écho avec sa propre histoire. Il était allé à La Nouvelle-Orléans, il s’était renseigné auprès de Pierre Lafitte avec qui il était associé pour écouler, dans la ville et ses alentours, ses produits de contrebande. À la description qu’il en avait faite, sans nul doute le contrebandier orléanais lui assura que ce ne pouvait être que la petite veuve française. Ce qu’il en apprit ajouta à son engouement pour cette historiette galante. Quand il apprit où se trouvait la plantation de la jeune veuve, il se dit que la dette contractée par le marquis espagnol pouvait lui être plus profitable qu’il ne l’avait cru tout d’abord. Et ses pensées ne l’amenaient pas imaginer une récompense plus importante, mais plus à l’assurance de trouver à un endroit stratégique sur le fleuve, un lieu où se réfugier si le besoin venait à se faire sentir. Bien évidemment, les planteurs n’étaient pas regardants quant à la provenance des marchandises qui leur refourguaient, mais de là à le protéger ou le cacher lui et ses hommes, c’était autre chose. Mais, avec une dette de vie, il se dit qu’il avait peut-être trouvé un havre de paix. Il ne doutait pas de la reconnaissance de l’hidalgo et la rencontre avec cette jeune fille au demeurant qu’il trouvait fort belle et courageuse, l’avait conforté dans cette espérance. Et la scène l’avait beaucoup amusé, il irait à la prochaine occasion lui rendre visite dans sa plantation, il allait juste, lui laissait le temps de revoir son soupirant.

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de Vilagaya Juan Salvador et sa femme (Sir Henry Raeburn (Porträt von Sir John und Lady Clerk

Juan Salvador et Maria helena de Vilagaya

Sur le chemin du retour à la Palmeraie, il avait été prévu par le groupe de voyageurs de s’arrêter à la plantation « la Nouvelle ». La charrette conduite par les deux économes contenait outre les malles d’Antoinette-Marie, les outils et les vivres pour la plantation de la Palmeraie, des fournitures pour les De Vilagaya. Pour couper le trajet, Antoinette-Marie avait décidé de passer la nuit chez ses voisins éloignés, dont elle appréciait la chaleur humaine. Malgré le côté intrusif de Maria Helena De Vilagaya, Antoinette-Marie appréciait l’Espagnole. Sous des abords autoritaires, elle avait reconnu le grand cœur de la dame en mal d’enfant et lui savait gré sous des dehors un peu rudes de l’affection qu’elle lui portait. Elle avait apprécié le bouclier que la dame levait chaque fois que l’on s’approchait de trop près d’elle, s’en réservant en quelque sorte l’exclusivité, et si parfois cela pouvait être un tant soit peu envahissant, elle ne pouvait lui en vouloir, cela l’ayant protégé plus d’une fois de l’intrusion intempestive d’un supposé prétendant ou de celle de sa famille. Elle avait en cela, comme une duègne, protégé sa vertu. Une fois de plus elle fut reçue avec ses gens les bras ouverts. Dès qu’elle se fut rafraîchie, Antoinette-Marie descendit rejoindre son hôtesse qui attendait avec impatience des nouvelles, des rumeurs, des ragots de la ville. Alors qu’elles conversaient, Antoinette-Marie s’amusant de la causticité des remarques de l’Espagnole, son époux les rejoignit, ils passèrent donc à table. Sans façon la conversation coulait autour de la table passant du français à l’espagnol suivant qui parlait. L’humeur était joyeuse, les De Vilagaya heureux de l’interruption dans leur routine que leur apportaient les jeunes gens. Au milieu des sujets diversement échangés et alors que don De Vilagaya demandait si le voyage s’était bien déroulé et qu’Antoinette-Marie répondait par l’affirmative, Pierre-Henri ne put s’empêcher de sous-entendre qu’il n’avait pas été sans surprise. Intriguée, doña De Vilagaya demanda des détails. Les deux économes ne s’étaient pas remis de leur rencontre avec les pirates et encore moins de l’échange de ceux-ci avec leur maîtresse. L’un comme l’autre, ils allaient de surprise en surprise avec celle-ci, elle prévoyait les catastrophes comme une pythie, elle se faisait enlever par ses prétendants, et maintenant elle sympathisait avec des pirates, sa jeunesse et sa beauté les avaient déjà assez étonnées. Contrariée, car elle devinait déjà la curiosité qu’allait soulever sa narration et qu’elle devrait assouvir, Antoinette-Marie raconta leur aventure. À sa surprise, doña De Vilagaya ne demanda pas de qui le pirate prétendait donner des nouvelles, comme si cela était évident. Même au milieu du désert, Antoinette-Marie était sûr que l’Espagnole arriverait à tout savoir sur son entourage, mais comment pouvait-elle savoir ? Elle préféra ne pas demander de peur que cela ne l’entraîne trop loin, d’autant que comme si de rien n’était, doña De Vilagaya poursuivait la conversation. « – Vous savez, Antoinette-Marie, votre pirate n’est ni plus ni moins un contrebandier. Mon époux vous dirait que tout dépend comment l’on perçoit la marchandise. Si on est le dépossédé, c’est un pirate, mais si vous êtes le futur propriétaire de la marchandise, c’est un contrebandier. Nous-mêmes faisons quelques affaires avec eux afin d’éviter les taxes bien trop lourdes sur les marchandises venant d’Europe et vous devriez voir avec votre contremaître pour les futures fournitures dont vous avez besoin pour meubler votre maison ou pour quelques nègres supplémentaires. Vous verrez, cela facilite la vie, et puis c’est tellement amusant de contourner les lois. » Elle se mit en rire devant l’ébahissement de ses invités. « – Ne soyez pas étonnée, mon épouse à raison mon petit, nous ne pourrions obtenir tout le confort que nous avons si nous n’achetions que les produits passant par la douane de la Balise. Votre landau par exemple est venu par le lac Pontchartrain une nuit sans lune. Tous autant que nous sommes, nous utilisons ce moyen, attelages, garde-robes, étoffes, bijoux, meubles, vaisselles, vins, tout ce qui vient de nos pays natals, arrivent le plus souvent par ce biais. Sans parler de tout ce que nous échangeons avec les États-Unis par le biais de kentuckyens, blé, viandes séchées pour nos nègres et j’en passe ». Ils parlèrent ensuite des levées et du projet du nouveau gouverneur de creuser un canal entre La Nouvelle-Orléans et le lac Pontchartrain, afin d’assécher les marais à l’est de la ville pour l’assainir, en pourparlers entre celui-ci et le Cabildo. Doña De Vilagaya ne put s’empêcher de faire remarquer que cela hausserait le prix des terres alentour, au grand avantage des propriétaires comme Saint-Maxent et Marigny. Le café pris, les convives se quittèrent, Antoinette-Marie désirant partir en milieu de matinée au plus tard.

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Les jambes ballantes de part et d’autre de l’une des plus hautes branches d’un chêne en bordure de la plantation, sans crainte du vertige, l’enfant s’était confortablement installé. Sans remords, il avait pour cela effrayé un couple de moqueurs qui nidifiait. Les oiseaux luttèrent un moment poussant des cris ironiques, puis s’envolèrent laissant la place au gamin. Nathanaël à cheval sur son promontoire dominait de sa tour de guet improvisée la courbe du Mississippi des lieux à la ronde. Il scrutait la route longeant le fleuve, cherchant de son jeune regard le moindre mouvement, l’élévation de la poussière, sur le chemin, révélatrice de voyageurs. Alors qu’il désespérait, un voile brumeux s’éleva au loin. Il fronça les sourcils, rejeta une de ses mèches blondes qui le gênait, il redoubla d’attention. Était-ce une illusion que le vent lui jouait ? Son acuité visuelle l’aidant, il commença à deviner les deux voitures qui se suivaient. Il n’eut plus de doute. Il descendit avec l’adresse d’un petit singe, au risque de se rompre le cou, glissa sur la dernière branche, s’affalant sur le sol. Il se releva aussitôt, traversa au plus vite le bois qui séparait la route du jardin de la plantation. Il contourna et évita, palmiers nains, bouquet de jeunes palmiers et de magnolias fraîchement plantés, bosquet d’azalées géantes, buissons de gardénias, massifs de fleurs foisonnants. Il atteignit enfin la grande pelouse devant la demeure, tout en courant, il hurlait. « – La maîtresse, la maîtresse ! Elle arrive ! » Georges Tremblay l’avait mis en avant-garde pour surveiller l’arrivée du landau. L’appel fut repris par la plus jeune des filles de Néora, l’hospitalière. La petite Bethsabée, postée dans la galerie, traversa la demeure de part en part, et tomba nez à nez avec Mama-Louisa tout sourire. « – Et bien qu’attends-tu pour sonner la cloche ? ». La cloche, elle pouvait sonner la cloche, la cloche qui sonnait le début de la journée dans les champs, qui le soir venu annonçait le repos, la cloche qui appelait aux repas et prévenait des catastrophes, la cloche que personne n’avait le droit de toucher en dehors des blancs et de la gouvernante. La petite fille n’était pas peu fière d’attraper le cordon qu’elle pouvait à peine atteindre. Il faisait rêver tous les négrillons. De ses bras frêles, elle fit sonner à tout rompre, la cloche de bronze, aussi grosse que sa tête, symbole de l’autorité du maître. Mama-Louisa, hilare, l’interrompit assourdie par le son. De toute part, au son du signal, les gens de la plantation arrivaient, les femmes rajustant leurs tabliers et leurs tignons blancs comme neige, les hommes refermant ou enfilant leurs chemises. Marie-Adélaïde se précipita à l’appel, traversa la demeure qu’elle n’habitait plus, ayant suivi son époux dans le bungalow et se posta sur la véranda attendant de voir au bout de l’allée la voiture tant attendue par les gens de la plantation.

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Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Alerté par le son de la cloche au loin, Antoinette-Marie s’inquiéta. « – Le feu ? Que peut-il bien se passer ? »  Abraham sans se retourner ni changer le rythme du trot de l’attelage lui répondit avec un sourire découvrant toutes ses dents. « – Mais Ma’ame, c’est pou’ vous la cloche sonner. C’est que nous avoi’ eu peu’ de vous pe’d’e ! » Antoinette-Marie en resta bouche bée. Ses gens avaient craint sa disparition, de cela, elle ne se serait pas doutée, elle n’y avait même pas pensé. Elle revoyait Esther se jeter à ses pieds enlaçant ses genoux, lorsqu’après son enlèvement par ce bellâtre de Saint-Maxent ses sauveurs l’avaient reconduite chez les Maubeuge. Elle avait cru que sa chambrière était par trop sentimentale et avait eu juste comme réflexe de flatter la tête de sa servante. Mais maintenant qu’elle y songeait, que seraient devenus ses gens, ses esclaves si elle avait effectivement disparu ? La plantation aurait été vendue et eux avec, les quelques familles constituées séparées, quel maître aurait-il eu ? La liberté, il n’aurait pas fallu y compter et de toute façon pour quoi faire ? Elle savait bien que sans argent, elle ne valait pas grand-chose, elle avait bien vu à Cambes, malgré leur liberté, les paysans subissaient la misère causée par une mauvaise récolte, par un maître qui en voulait plus. Elle ne l’avait pas endurée, mais l’avait constatée. Les révolutions politiques, philosophiques, malgré la liberté qu’elles prônaient n’y changeaient rien. Elles ne faisaient qu’accroitre la tromperie par un espoir souvent mal réfléchi.

Plus le temps passait, plus elle comprenait à quel point ses esclaves partageaient avec elle cette dépendance des uns des autres, elle n’avait jamais pu les considérer comme des meubles comme la plupart des planteurs qui en avaient besoin. Elle était liée à eux. Ils avaient besoin de sa protection et elle d’eux pour faire vivre ce domaine, qui lui seul permettait de poursuivre ce cycle. Pas plus qu’eux, elle n’avait eu le choix, la loi, la vie l’emprisonnait dans ce schéma.

De la voiture qui remontait l’allée, elle vit arriver, de derrière la demeure, la foule compacte de ses esclaves encadrée de ses deux surveillants Simon et Mathieu Lamotte. Le son de la cloche fut remplacé par leur aubade accompagnée du rythme claquant de leur main. Comprenant de mieux en mieux le jargon des esclaves, elle percevait son nom, celui de Dieu, et leurs remerciements, au milieu du chant venant vers elle. De la demeure elle-même elle reconnut à son allure incomparable Mama-Louisa tout sourire qui mettait de l’ordre dans le groupe désordonné des gens de maison et des enfants. Georges Tremblay, en haut des marches, avait rejoint son épouse dont il entourait les épaules d’un de ses bras. Antoinette-Marie sentit son cœur se comprimer sous le coup de l’émotion, elle était bien chez elle, elle n’avait plus de doute, devant elle s’étalait sa famille. Les larmes lui vinrent aux yeux, elle se leva dans le landau encore en mouvement. Le silence se fit à l’arrêt du véhicule, elle descendit, passa devant ses gens comme un général passe en revue ses troupes, un timide sourire à la face. Elle se pencha vers l’angelot qu’était Nathanaël, lui caressa la joue et levant les yeux vers sa mère, elle rencontra le regard bienveillant de la gouvernante. « – Merci, merci Mama-Louisa ». Elle lui prit les mains retenant ses larmes sous le coup de l’émotion. Puis elle se retourna vers le groupe qui attendait. « – Bonjour, bonjour à tous, merci, merci de cet accueil, je me sens enfin arrivée chez moi. » Quelques rires gênés furent émis, et Mama-Louisa entre ses lèvres entama un chant religieux. Devant le signal, il fut entamé par tous. Marie-Adélaïde descendit de la véranda et chaleureusement prit son amie dans les bras et l’entraîna en haut des marches pour écouter le cœur chaleureux que ses gens lui dédiaient s’élever vers le ciel.

*

Assise à l’ombre de la glycine et des clématites couvrant la pergola, nouvellement construite selon les directives de Georges Tremblay, devant la demeure, Antoinette-Marie patientait en admirant son nouveau jardin. Selon leur choix commun, Marie-Adélaïde avait suivi les plantations d’une dizaine de palmiers de Floride qui justifiaient à nouveau le nom de la plantation. Les jeunes plants ornaient tout en l’envahissant la pelouse droite devant la demeure et allaient côtoyer les chênes de la forêt. Devant eux prenaient le relais des palmiers nains ainsi que des bananiers. Sur l’autre pelouse paradaient des orangers et des citronniers, des magnolias en bosquets parachevaient cette frénésie de plantation de jeunes arbres. Les fleurs avaient leurs places sous forme de buissons comme les azalées géantes et les gardénias, les iris qui prospéraient en toute liberté. Antoinette-Marie était satisfaite, elle aimait le côté anarchique de l’ensemble qui laissait croire au naturel du jardin, mode venue d’Angleterre. De là où elle était, elle voyait encore la digue protectrice à défaut de voir le fleuve. Elle s’abîma dans le vol d’un colibri qui avait décidé de butiner une clématite rose. Elle fut tirée de sa rêverie par le toussotement discret de Mama-Louisa qu’elle avait fait appeler.

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mama Louisa

La gouvernante pensait avoir été invitée afin de remercier sa maîtresse pour le bienfait qu’elle avait découvert les bras ballants devant la porte de sa cuisine, le matin même. Le jour était à peine levé, alors qu’elle s’affairait devant ses fourneaux, aidée en cela par Dalila, la porte s’était entrouverte, laissant brusquement pénétrer la lumière la faisant se retourner. Elle découvrit sur le pas un jeune garçon qui la dévisageait avec un air mauvais. « Aaron, mon Aaron, mon Dieu ! Merci, merci ! » Brun, juste hâlé par le soleil, presque la taille d’un homme, le regard noir, il dévisageait sa mère. Elle se précipita, le prit dans ses bras, sentant une légère réticence, qu’elle prit pour la pudeur du jeune homme à venir, elle se recula et admira sa progéniture longtemps éloignée. Elle ne pouvait savoir que c’était la rancœur d’avoir du jour au lendemain été emmené loin d’elle pour être sous les ordres « d’un sale négro » qui l’avait brusqué plus que de mesure parce qu’il était blanc à l’extérieur. Il en voulait à sa mère de n’avoir rien pu faire pour le garder auprès d’elle, il refusait d’admettre, au souvenir de toutes les brimades qu’il avait reçu, son impuissance. Georges Tremblay, sur la demande d’Antoinette-Marie, qui avait instruit son contremaître de l’affranchissement de Mama-Louisa et de ses enfants, était venu la veille le chercher sur la plantation de Louis André Bertin-Dunogier. Cela faisait cinq ans qu’il était en apprentissage sur cette plantation suite aux ordres du baron de Thouais, son père. Si son nouveau maître, temporairement, avait toujours été clément envers lui, les autres esclaves s’étaient chargés à coups de brimades, de coups, d’injures, de lui faire sentir sa différence. Il était métisse et même quarteron, cela n’avait rien d’original et était même assez courant sur les plantations, mais celui qui devait lui apprendre les métiers de la menuiserie et de l’ébénisterie ne voyait pas ça de cette façon. Le garçon était trop blanc et lui était noir d’ébène. Le garçon parlait comme les maîtres et cela, il ne le supportait pas. Le garçon était donc revenu plein de ressentiments et ne sachant vers qui les diriger, sa mère devint celle qui avait laissé faire. Et la joie de sa mère à son arrivée n’y changea rien. Tout à son bonheur, elle lui présenta le poupon qu’était devenue Sarah, sa petite sœur et lui rappela son frère Nathanaël qui l’avait connu marchant à peine.

*

Antoinette-Marie releva la tête et demanda à sa gouvernante de s’asseoir, ce qui la décontenança. Un peu gênée, elle prit l’un des fauteuils en rotin face à sa jeune maîtresse. « –  Mama-Louisa, j’ai profité de mon séjour à La Nouvelle-Orléans pour aller voir mon notaire afin de réaliser l’une des dernières volontés de Charles-Henri. » La gouvernante regardait sa maîtresse sans vraiment comprendre où celle-ci voulait en venir. Il était vrai que guère à l’aise dans la situation, sa maîtresse ne savait comment présenter la chose. « – Bon ! Enfin Charles-Henri m’a demandé sur son lit de mort de t’émanciper ainsi que tes enfants. » Elle omit de lui dire que son défunt époux lui avait alors expliqué que ses derniers étaient ni plus ni moins sa fratrie par la main gauche. La culpabilité qu’elle ressentit à cette omission fut calmée par la pudeur, car comment aurait-elle pu formuler cette information sans froisser sa gouvernante ? Celle-ci qui prenait comme un coup de tonnerre l’annonce de sa liberté se demandait si elle avait bien compris. Elle était libre ! Elle et ses enfants, ce que jusque-là n’avait été qu’un rêve enfoui au fil du temps au plus profond d’elle-même. Telle une douleur fulgurante, l’espoir renaissait, comme un éclat lumineux, comme un miracle. Pour la première fois de sa vie, elle ne savait que dire. Hébétée, elle ne sut articuler que. « – Ce n’est pas possible ! » Antoinette-Marie  que le silence, installé entre elles, gênait rebondit sur l’exclamation. « – En fait, c’est Monsieur Bevenot de Haussois, mon notaire, qui a trouvé la solution pour que ce soit possible. » Elle omit d’expliquer les arrangements qui avaient permis de détourner la loi et reprit. « – Cela sera ratifié au journal officiel du Cabildo d’ici un mois, mais ce n’est que pure formalité. Je tiens à disposition un double des papiers de votre émancipation. »  Mama-Louisa écoutait attentivement chaque mot de sa maîtresse dans un silence absolu de peur d’être en train de rêver. Quand celle-ci n’eut plus rien à rajouter, le silence s’installa à nouveau entre elles. Antoinette-Marie le brisa. « –  Tu as bien compris ce que je viens te dire Mama-Louisa, toi et tes enfants êtes libres ! Tu peux désormais faire ce que tu veux ou presque !

– Que voulez-vous dire par : presque ?

– Tu es supposée quitter la plantation avec tes enfants et te rendre à La Nouvelle-Orléans. Où les… nègres libres sont supposés vivre.

Mama-Louisa, comme chaque fois que quelque chose ne lui convenait pas, émit un son strident, en passant sa langue sur ses dents.

– Oui ! oui ! Mais c’est vraiment une obligation de quitter la plantation ?

– Si tu tiens à rester à mon service, ce qui me plairait, mon notaire a trouvé un accommodement. Dans ce cas, bien évidemment tu seras rémunérée, mais tes enfants à leur majorité devront aller vivre à La Nouvelle-Orléans.

– Bien, bien ! Cela va aller. Vous mettrez les papiers et mon argent dans votre coffre, et si j’en ai besoin, je vous les demanderai. Cela va comme ça ?

– Bien sûr que cela me convient !

Soulagé de l’arrangement, Antoinette-Marie constata qu’elle respirait mieux.

– Une dernière chose Madame, je peux les voir les papiers ?

– Bien sûr ! Bien sûr ! Suis-moi.

Les deux femmes rentrèrent dans la demeure, puis dans la bibliothèque qui servait de bureau, Antoinette-Marie ouvrit un coffre de bois d’ébène recouvert de cuir et en extirpa des papiers qui concernaient la nouvelle femme libre. Mama-Louisa ne savait pas lire, même pas son nom. À la présentation de la page élégamment manuscrite avec le sceau de cire rouge aux armes du gouverneur, elle ne put retenir les larmes de joie qu’elle retenait depuis qu’elle avait compris. Elle était libre ! Libre ! Étrangement, elle se sentait plus légère, plus droite. Tout d’un coup, elle réalisa, quel nom y a-t-il sur l’acte ?

– Je me suis permis, Mama-Louisa, de vous nommer du nom de famille de Charles-Henri. C’est donc Louisa, Aaron, Nathanaël et Sarah Thouais, qu’il y a d’inscrit sur votre acte d’émancipation. 

À cet instant, rien que pour ce geste symbolique, Mama-Louisa sut qu’elle mourrait pour sa maîtresse s’il le fallait, plus en esclave, mais en femme libre.

Chapitre 50

Avril 1792, Un accident mortel

(Lady Elizabeth Stanley (1753–1797), Countess of Derby, George Romney )

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

La chaleur était douce en cette fin de journée, Antoinette-Marie s’était installée à sa place habituelle, sur sa bergère sous la véranda face à l’allée qui menait vers le fleuve dont elle ne se lassait pas d’admirer les changements de couleurs et de rythme. Comme tous, elle attendait le retour des esclaves des champs qui annoncerait l’heure du souper qu’elle partagerait avec les Tremblay. Le soleil était chaud, mais la fraîcheur de la terre et de la jeune végétation adoucissait l’effet de ses rayons. L’herbe était déjà haute dans les prairies, les chênes portaient des feuilles neuves et sous la dentelle de la mousse espagnole, les fleurs s’ouvraient arborant leurs couleurs chatoyantes et exhalant leurs parfums souvent enivrants. Les arbres se débarrassaient ainsi de leurs fourrures parasites et les fleurs annonçaient les fruits à venir. À cette heure la faune sortait de sa léthargie, croassant d’un côté, piaillant de l’autre, le chant du crépuscule se préparait. Elle essayait de se concentrer sur le livre que lui avait offert Madame de Maubeuge : « le voyage du jeune Anarchasis en Grèce » qui parait-il faisait fureur en France. Il est vrai que la mode de l’antique était pour beaucoup dans l’engouement du livre écrit par l’abbé Barthélemy qui mettait à la portée d’un très large public cette érudition.

Antoinette-Marie bien qu’appréciant sa lecture ne pouvait s’empêcher de laisser vagabonder ses pensées vers la lettre apportée plus tôt par un esclave des Maubeuge de la part de Monsieur Bevenot de Haussois. Elle lui donnait enfin des nouvelles de Juan-Felipe. Bien que soulagée, elle restait encore inquiète. Elle avait appris par celle-ci que si le jeune capitan était bien rentré à bon port, il avait, à peine arrivé, contracté une fièvre que sa fragile convalescence avait du mal à combattre et l’avait obligé à s’aliter. Oubliant son livre elle se laissa prendre par la contemplation de ce qui l’entourait et sans s’en rendre compte s’assoupit. Elle se mit à rêver à des temples grecs surplombant une mer d’azur, à Juan-Felipe qui escaladait des rochers pour venir jusqu’à elle. Tour à tour, elle riait de voir le jeune homme grimper tant bien que mal jusqu’à elle, puis elle s’inquiétait de peur qu’il ne se rompe le cou en tombant de la falaise. Tout en se penchant pour suivre sa course, elle sentait la brise soufflant doucement sur elle, rabattant sa robe à l’antique contre les courbes de son corps. Elle écarta le volant du décolleté qui lui chatouillait le cou. Puis tout à coup une violente morsure la sortit de sa somnolence. Tout en bondissant hors de son fauteuil, elle hurla de douleur et de terreur, devant elle sur le sol courrait une bête monstrueuse noire et velue large comme la paume d’une main, elle hurla de plus belle tout en montrant du doigt l’objet de son effroi à ceux qui se précipitaient, elle tenait son cou où l’horrible morsure gonflait déjà. Marie-Adélaïde, qui de la bibliothèque, avait surgi dans la véranda, comprit d’un seul coup d’œil la scène et se précipita vers son amie qui s’écroulait doucement sur elle-même. Elle cria. « – allez chercher Madame Tremblay, allez chercher Dewache au nom de Dieu ». Les esclaves apparus paniqués ne voyaient que la bête monstrueuse et n’avaient qu’un mot à la bouche. « – être une veuve noire, être une veuve noire ! ». Marie-Adélaïde n’eut pas à réitérer son ordre, sa belle-mère, arrivait à grandes enjambées. Une vision de l’araignée et d’Antoinette-Marie  avait alerté l’Indienne alors qu’elle cueillait des plantes dans le bayou. Elle arrivait pour la prévenir du danger, mais elle comprit qu’il fallait faire plus. « – Allongez là vite. » Elle releva ses jupes, elle attrapa le coutelas qu’elle avait fixé à son mollet, ce qui surprit Marie-Adélaïde, et se pencha sur la jeune fille. Elle s’approcha de son cou où des points noirs rougis de sang en périphérie stigmatisaient la plaie. Sans plus attendre, devant le silence médusé du groupe qui s’était formé, elle incisa l’œdème qui se formait et gonflait à vue d’œil. Elle agrandit la plaie et suça le venin aussi fort et longtemps qu’elle put. Elle recrachait le liquide visqueux jaunâtre mêlé d’une salive écumeuse et rosée. La jeune fille avait perdu connaissance.

*

Jean-Baptiste GreuzeNoir, elle plongeait dans le noir, elle s’enfonçait mollement dans le noir obscur au rythme lancinant d’un tambour. Chacun de ses battements, doucement, s’éloignait du précédent. Sereine, elle ne sentait plus rien, elle se laissait flotter au milieu de tout ce noir. Elle ne cherchait pas où elle était, cela n’avait nulle importance, elle ne se posait aucune question, même le son du tambour s’éloignait. Elle semblait se mouvoir dans rien. Puis une lumière, non un point lumineux tout d’abord, attractif, hypnotisant, doucement, lentement se rapprochait d’elle. Le point grossit petit à petit, l’attirait, la magnétisait, elle aimait cela. Le point devint un tunnel, l’entrée d’un tunnel, elle souriait béatement. À son entrée, elle devina deux silhouettes, du moins les perçut-elle, puis elle les distingua. Leurs contours devinrent plus précis, c’était deux femmes, la plus âgée appuyée au bras de la plus jeune. Elles regardaient Antoinette-Marie avec un sourire attendri, compatissant, les yeux pleins d’amour. Les deux femmes étaient connues d’elle, elle le ressentait, elle le savait. La plus jeune, une beauté blonde aux yeux d’azurs, doucement avec un geste plein de grâce lui fit signe de s’arrêter à la porte de la lumière. « – Non ! Non ! Antoinette-Marie ce n’est pas ton heure ! Mon enfant il faut retourner d’où tu viens. Regarde, il t’attend, vous avez besoin l’un de l’autre pour réaliser ce cycle de vie. Allez ! va ! Retourne-toi ! Regarde ton avenir, quand ton tour sera venu nous serons là. Ne t’inquiète pas. »

Antoinette-Marie pivota sur elle-même et l’obscurité se leva sur l’allée de la plantation encadrée de ses chênes et de ses deux pelouses jusqu’au fleuve et au bout très loin, un point noir, peut-être la silhouette d’un cavalier ? Juan-Felipe ? Elle se mit en marche lourdement, étouffant de chaleur, la tête emplit du son du tambour qui avait repris. Elle leva sa jupe essayant de mettre un pied l’un devant l’autre, mais ils étaient tellement lourds. Le peu de distances qu’elle parcourait ne la rapprochait pas du cavalier, elle se mit à pleurer. Elle sentit les larmes couler à profusion le long de son visage, elle se sentait si triste. Elle s’effondra, se releva, elle était revenue au point de départ. C’était impossible, cela se répétait sans fin. Le cavalier ne se rapprochait pas. Elle avait de plus en plus chaud, elle était moite, elle sentait le ruissellement de sa transpiration sur la surface de son corps. Elle voulut arracher sa robe, ses jupons, son corset, mais une force invisible l’en empêchait. Elle étouffait et le son de ce maudit tambour martelait ses tempes, quand cesserait-il ? Contre toute attente, elle se mit à grelotter de froid, elle se serrait dans ses bras avançant tant bien que mal dans l’allée. Elle finit de fatigue par s’écrouler. Tout fut à nouveau noir, mais cette fois c’était oppressant, terrifiant, angoissant et le tambour résonnait de plus en plus fort. Elle allait devenir folle. Il fallait que la lumière revienne, il le fallait ! Elle se mit à prier et en appela à la Sainte Vierge. Tout devint silencieux, puis devant ses yeux : la lumière du jour. Elle se releva sur l‘allée, une fois encore. Le cavalier venait vers elle, elle se mit à courir, tout était plus facile. Même le tambour s’était tu. Elle leva le bras faisant signe au cavalier, c’était Juan-Felipe ! Elle appela, elle cria. « – Juan-Felipe ! Juan-Felipe ! » Le cavalier s’arrêta à trois enjambées de la jeune fille, sauta de son cheval, l’a pris dans ses bras, la rassura de caresse. « – Là ! Là ! Je suis là Antoinette-Marie, doucement, je suis là ! C’est fini ! »

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Antoinette-Marie ouvrit les yeux dans ceux de Juan-Felipe. Derrière lui se tenaient Marie-Adélaïde, Dewache, Mama-Louisa, Esther, elles se tenaient à son chevet depuis cinq jours. Cinq jours de comas, de fièvres, de transpiration, de sueurs froides, de spasmes musculaires, qu’elles avaient essayé de soulager et pendant lesquels elles avaient cru la perdre. Puis alors qu’elles étaient désespérées devant un état qui semblait empirer, elles furent surprises d’entendre crier avec force Antoinette-Marie le nom de Juan-Felipe. Et quand au même moment Georges Tremblay surgit dans la pièce pour leur annoncer qu’un cavalier arrivait à brides abattues et que cela devait être le capitan, elles furent effarées. Tous restèrent abasourdis et plus encore quand le jeune homme se précipita dans la chambre. Sans façon il se jeta au chevet de celle qui l’avait appelé et qui ouvrait enfin les yeux sur lui. Il avait été prévenu par Marguerite Darcantel du drame qui se jouait. Dans un angle de la pièce Dewache et Mama-Louisa perçurent un flottement dans l’air aromatisé de senteurs de rose, celui d’une silhouette qui s’évanouissait, elles furent les seules.

*

Sous l’œil inquisiteur de Nathalie de Maubeuge et de Marie-Adélaïde Maubourg, Esther, de ses mains devenues expertes, coiffait, d’un chignon à « la Rose-Marie » Antoinette-Marie. La seule concession que la jeune fille avait acceptée comme variante à cette coiffure fort simple, c’était deux longues anglaises qui semblaient s’en échapper de derrière ses oreilles jusqu’à sa poitrine. Au demeurant la jeune fille trouvait que cela lui allait à ravir. Pour cette occasion exceptionnelle, les trois amies avaient convenu qu’elle porterait une robe fourreau toute simple de couleur vanille agrémentée de manchettes de dentelle assorties à la mantille qui finaliserait la tenue. Les deux garnitures de très belle facture avaient été offertes pour ce moment particulier par les deux amies. Antoinette-Marie avait choisi, contre toute attente, comme seule parure le pendentif en or cadeau de Madame Verthamon, qui lui était si chère. Quand le résultat fut achevé au goût de toutes, la jeune fille admira son reflet dans un grand miroir déplacé à cet effet et posé contre un mur de sa chambre. Elle était satisfaite, elle se trouvait belle pour la première fois, elle était fière d’elle-même. Fin prête, elle descendit, sous les applaudissements admiratifs des amis réunis dans le hall de la demeure des Maubeuge, pour l’accompagner et la conduire à l’église de l’hôpital, l’église Saint-Louis n’étant pas finie, où elle allait enfin épouser Juan-Felipe Marqués de Puerto Valdez.

Suite à sa morsure, la convalescence d’Antoinette-Marie avait tiré en longueur, tant cet accident avait catalysé toutes les blessures psychologiques de la jeune fille. Pendant cette période, que l’un comme l’autre trouva longue, ils échangèrent un abondant courrier par lequel ils apprirent à se connaître. Puis remise sur pied, les visites purent reprendre entre deux services auprès du gouverneur pour Juan-Felipe. La première d’une série qui se désirait sans fin fut initiée par l’invitation pour les deux jeunes gens de Nathalie de Maubeuge à venir séjourner sur sa plantation de la paroisse Saint Jacques. S’ensuivit une invitation à la Palmeraie où Marie-Adélaïde et Georges Tremblay servirent de chaperons. Puis les occasions se succédèrent jusqu’à La Nouvelle-Orléans où ils provoquèrent tous les moments possibles pour être ensemble. La ville bruissait de l’idylle, personne n’intervenait, le gouverneur avait fait savoir qu’il y était favorable. Puis devant l’évidence, ils se mirent d’accord pour des épousailles au début du mois de décembre avant que les fêtes de la nativité ne les en empêchent. Les notaires entrèrent en jeu, il ne fallut plus qu’attendre l’autorisation du frère aîné de Juan-Felipe, qui était son chef de famille. Ceci n’était qu’une formalité tant le sort du benjamin indifférait l’aîné, mais c’était la loi. De son côté, Antoinette-Marie, malgré son jeune âge, n’en était pas moins une jeune veuve libre de son choix. Elle prit la peine de prévenir sa tante, ses sœurs et ses amies de son heureux devenir, nulle réponse ne revint de France.

*

Juan-Felipe ouvrit la porte sur le plus charmant des tableaux. À la lumière des candélabres, assise en amazone sur le lit à baldaquin, la masse de ses cheveux tombant en cascade jusqu’au bas de ses reins, vêtue d’une chemise de nuit de linon, Antoinette-Marie attendait frémissante d’une joie entremêlée de crainte. Elle fut rassurée par le regard plein de tendresse qui plongeait dans le sien. Le jeune mari s’assit à côté de sa jeune femme, malgré son expérience, l’amour profond qu’il lui portait rendait ses gestes d’une maladresse touchante. Il repoussa une de ses boucles de ce blond de l’enfance qui le captivait tant, il vit sa jeune poitrine s’élever d’un soupir, elle tourna son visage angélique vers lui et lui tendant sa bouche, elle murmura à la surprise du jeune homme. « – Faites attention, mon mari, car pour moi c’est la première fois. »

(Hughes Merle - Susannah at Her Bath

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

 

FIN

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 046 et 47

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Chapitre 46

L’attente, Printemps 1792

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (George Romney

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Après le déjeuner, Antoinette-Marie s’était alanguie sur les coussins d’une bergère cannée dans l’ombre de la véranda face au jardin. Celui-ci embaumait le riche mélange parfumé de ses multiples fleurs qui séchaient de l’averse du matin sous les doux rayons du soleil. La jeune fille profitait de la douceur exceptionnelle de la température de la fin du premier mois de l’année enveloppée dans une étole de soie crémeuse. Béarn et Navarre somnolaient à ses pieds comme à leur habitude. Elle laissait divaguer ses pensées tout en fixant les éclats de lumière sur l’eau de la fontaine dont le son la détendait. Elle avait laissé à l’abandon son livre qui l’ennuyait un tant soit peu. Écrite par l’abbé Prévost, « l’Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut » était trop romanesque à son goût pour être un rien réaliste. Le livre avait rencontré un certain succès même ici, malgré le peu de ressemblance entre la Louisiane imaginaire de l’écrivain et celle dans laquelle elle vivait. On aurait été bien en peine de trouver ici un désert pour y faire mourir l’héroïne. Elle supposait qu’elle n’était pas d’humeur, que son manque de concentration venait de ses tourments.

Elle venait d’apprendre la pendaison de Martin, l’esclave de Ladurant. Elle ruminait sur les conséquences de son enlèvement et ces injustices. L’esclave, qui pour avoir aidé son ravisseur dans ses manigances dans l’espoir de racheter sa liberté, avait été exécuté sans procès et avait été remboursé à son propriétaire confus de sa participation. La vendeuse quarteronne avait disparu, seule Marie Babin la savait à La Mobile. Maximilien François avait été exilé, par sa famille et les bons soins du Gouverneur, dans la province de Santander en Espagne, il avait rejoint le 3e bataillon d’infanterie de la Louisiane. Ce qui au premier abord aurait pu passer pour une gratification ne fit guère illusion dans la société orléanaise. Quant à Monsieur de Saint-Maxent, alité, il avait du mal à se relever de la crise cardiaque qui l’avait terrassé. Elle trouvait cela bien inégal comme justice. Après cette aventure qu’elle avait trouvée absurde, si c’en avait été les répercussions, elle était restée chez les Maubeuge, où elle se reposait et se montrait lors de festivités pour faire taire les ragots. L’annonce de la guerre contre les Indiens Creeks dans les Florides et le nord de la Louisiane l’y aida. Le départ des bataillons de jeunes créoles alimentait suffisamment les conversations pour qu’on oublie peu à peu son aventure.

Hormis les gens de maison, Antoinette-Marie était seule dans la demeure. La veille, Madame de Maubeuge avait accompagné ses enfants avec leur nourrice sur sa plantation dans la paroisse de Saint-Jacques. Fatiguée, Antoinette-Marie avait préféré rester à La Nouvelle-Orléans à

de Puerto Valdez juan felipe Marquès

juan felipe Marquès de Puerto Valdez

l’attendre au lieu de l’accompagner, elle ressentait un besoin de solitude. Monsieur de Maubeuge était à ses affaires qui l’avait mené jusqu’au Cabildo. Marie-Adélaïde et Georges Tremblay étaient rentrés à la Palmeraie après leur mariage. Elle en était là de ses pensées vagabondes quand Josépha vint à elle pour la prévenir de l’arrivée d’un visiteur. « – Ma’ame, être don de Puerto Valdez. » Sous l’œil interrogateur et désapprobateur de la gouvernante, la jeune fille se leva d’un bond. Elle remit de l’ordre dans les épaisseurs de linon blanc de sa robe à la chemise et rajusta autour d’elle son étole qu’elle drapa sur ses épaules. Son cœur battait toujours la chamade quand elle pénétra dans le salon où la gouvernante avait fait patienter le jeune homme. Il avait longtemps réfléchi à sa démarche que d’un côté, il trouvait incongrue, mais que son cœur guidait lui donnant des élans juvéniles qu’il n’avait jusqu’alors jamais ressentis et qui le désarçonnaient. Il était ému de la revoir seul à seul et lui trouva l’allure d’une nymphe, la mode à l’antique et son chignon aux boucles souples en accentuait l’impression. Tout en rougissant elle lui sourit et d’une voix qu’elle essaya de maîtriser, elle le salua. Depuis son sauvetage, elle l’avait croisé plusieurs fois, pas assez à son goût, à l’église Saint-Louis au service dominical, à un dîner suivit d’un bal, à un autre chez don Almonester Y Roxas son épouse ayant voulu avoir le compte-rendu de son aventure, à un bal du gouverneur où il avait fallu faire bonne figure, mais n’avait pu partager quoi que ce soit de vraiment intime avec lui au milieu de la foule. Il lui rendit son sourire et prit la parole. « – Bonjour madame de Thouais. » Prenant sur elle, elle répondit d’un air détaché. « – Il me semblait que nous en étions à Antoinette-Marie et à Juan-Felipe. » Elle espérait qu’il ne la trouvait pas trop dévergondée d’autant qu’elle le recevait sans chaperon. « – Cela me sied et me rendra plus facile ce que j’ai à vous dire ». La jeune fille perplexe restait figée devant lui. Elle réalisa alors qu’elle ne lui avait pas proposé de s’asseoir. « – Veuillez m’excuser, je vous laisse debout, prenez donc un fauteuil ! » Et montrant l’exemple, elle dégagea sa robe et s’assit dans une bergère près de la porte-fenêtre ouverte sur le jardin. Bien qu’il eut préféré rester debout, sa nervosité s’en accommodait mieux, il s’exécuta et reprit tout en fixant machinalement l’une des chevilles de la jeune fille qui était découverte. « – Je pense que vous allez me trouver un peu cavalier, aussi j’espère que vous me pardonnerez ». Antoinette-Marie se demandait où il voulait en venir. Il releva son regard et accrocha les grands yeux noirs surplombés de l’arc des sourcils foncés relevés de perplexité. La jeune fille s’empressa de les baisser. « – Voilà, comme vous devez le savoir les Indiens Séminoles ravagent la Floride. » La jeune fille qui était toute à la joie de partager un moment d’intimité avec l’homme qui faisait palpiter son cœur au risque de défaillir, ce qu’elle trouvait idiot, n’arrivait pas à se concentrer sur ce qu’il disait. Elle ne comprenait pas pourquoi il lui parlait d’Indiens et de la Floride. « – Je dois rejoindre mon régiment en partance pour le lac Pontchartrain et de là pour la région du poste de San Marco au nord des Florides » Antoinette-Marie releva les yeux vers ceux de son interlocuteur et ne put s’empêcher de porter sa main à son cœur qui se comprima, elle venait de comprendre, le jeune homme lui annonçait son départ. « – J’aurais aimé prendre le temps de vous faire la cour, mais cette guerre ne me le permet pas. De plus, je ne sais quand je reviendrai. » Elle rougit à ses mots et si ce n’avait été les convenances, elle se serait jetée dans ses bras, elle se trouvait décidément sotte d’être aussi impulsive. « – Je vous sais très courtisée, mais… mais pourriez-vous attendre mon retour pour me donner une chance ? »  Le silence emplit la pièce. Il allait partir, ce ne pouvait être, l’attendre, naturellement, qu’elle attendrait, tout ce qu’il voulait, tout se bousculait dans la tête de la jeune fille. D’un coup, elle se leva, le jeune homme surpris fit de même. « – Partir ! Mais vous ne pouvez pas !

– Mais je n’ai pas le choix !

– Oh mon dieu non ! Et ne réfléchissant pas plus, elle lui sauta au cou lui offrant ses lèvres. Il la serra à l’étouffer lui rendant son baiser. Elle le repoussa réalisant qu’elle s’était jetée dans ses bras. « – Oh excusez-moi, je ne sais plus ce que je fais.

– Non ! Ne vous excusez pas, je vous en prie, je me mets à espérer que vous m’attendrez, je puis partir le cœur léger.

 Elle ne se souvint pas de la suite, Esther avait amené de quoi se désaltérer, Madame de Maubeuge était rentrée sur cette entrefaite et les avait trouvés en tête à tête. Il n’avait pas voulu rester manger arguant son retour à la caserne où il était attendu par son supérieur. Elle était restée désemparée, assurée de ses sentiments à son encontre et du vide que causait déjà son départ. Elle commença alors à attendre des nouvelles de Floride.

*

Après avoir pénétré dans la passe, entre l’île Anastasia et le continent, Juan-Felipe découvrit du château arrière de son navire le Castillo San Marco et la ville de Saint Augustine alanguie sous les palmiers et les pins de la côte Atlantique des Florides. Juan-Felipe et son corps accompagnaient Manuel de Gayoso Lemos, qui représentait le gouverneur Carondelet, dûment missionné de ramener la paix dans la région.

505x340.jpgSaint Augustine était la plus ancienne ville des Amériques. Elle avait été fondée par les Espagnols qui cherchaient la fontaine de Jouvence dans sa proximité. Il fallut toutefois en déloger les Français qui y avaient installé un poste. Les Espagnols, ne voulant pas d’une présence française en Floride si proche de leurs colonies, ils chargèrent l’amiral espagnol Pedro Menéndez de Avilés de les en déloger et d’occuper les lieux en permanence. Après être passée des mains des Français à celles des Espagnols puis à celles des Anglais, elle était devenue définitivement Espagnole.

Dès lors, depuis l’Espagne afflua une vague de colons qui encouragèrent les tribus indiennes Creek, qui se nommaient elles-mêmes les simano-li, une adaptation du mot espagnol cimarrón, qui signifiaient fuyard, à s’établir en fermes, ceci dans le but d’arrêter la progression des Anglais vers le Sud. L’acceptation d’esclaves fugitifs parmi eux devint un sujet de discorde et fournit le prétexte par l’armée des douze colonies, devenues États-Unis, pour attaquer les Séminoles au sud de la Géorgie puis en Floride. Les États-Uniens essayèrent d’en profiter pour grignoter la colonie espagnole qui détenait la plupart des embouchures des grands fleuves de ce côté du continent.

C’est dans ce théâtre que le Gouverneur Carondelet dû faire face, à peine en poste, à un soulèvement des tribus indiennes qui terrorisaient la région. Appelé à la rescousse par les autorités de Saint Augustine et des planteurs terrifiés, il décida d’envoyer une flottille de neuf navires. Le temps qu’elle arrive à bon port, le chef Creek, William Augustus Bowles s’était enfermé dans le Castillo de San Marco, chef-d’œuvre militaire étoilé inspiré de Vauban, surplombant la pointe de l’île Anastasia.

Le chef reclus avait supplanté un autre chef, McGillivray. Ce dernier avait dirigé les Creeks, quelques années plus tôt, pendant la révolution américaine et avait chassé les Anglais. William Augustus Bowles avait eu la mauvaise idée de combattre du côté des perdants et avait donc dû les suivre alors. Il avait donc séjourné en Angleterre un temps, mais à son retour, un revers de fortune le nomma commandant en chef de la tribu.

Dans son temps, le chef McGillivray avait pris de l’importance au sein des tribus en organisant la résistance devant l’expansion de leurs voisins géorgiens qui violaient sans vergogne leur territoire. Il avait reçu des Espagnols de Floride de l’aide sous forme d’armes pour combattre les envahisseurs. Il avait pour cela œuvré à l’unification du peuple creek en luttant contre les chefs de village qui, individuellement, vendaient des terres aux États-Unis. Mais pour obtenir la reconnaissance de la souveraineté de son peuple, il avait dû céder, à l’inverse de ses principes, une part significative des terres restantes sur le sol géorgien aux nouveaux États-Unis. Cela avait entraîné une grande colère des tribus qui l’avait destitué pour le remplacer par le chef Bowles arrivé opportunément.

Chief Bowles BowlAussi le 16 janvier 1792, avec une bande de Creeks, le chef Bowles prit la relève de la résistance. Pour cela, il décida de frapper fort et conçut un plan pour capturer le fort. Il utilisa la compagnie écossaise de marchands qui commerçait avec les Indiens et qu’il considérait comme des voleurs. Sous prétexte d’y venir chercher des fournitures commandées pour les plantations séminoles, il pénétra dans l’enceinte du fort avec plusieurs chariots dans lesquels se cachaient ses guerriers, copiant Ulysse sans le savoir. La troupe n’avait aucune raison de se méfier des Indiens, elle ne pensait craindre que les Anglais et il n’y avait pas eu depuis bien longtemps d’attaques à leur encontre. La prise du fort fut le début d’une révolte qui ne devait guère s’interrompre. Elle commença, à la terreur de ses occupants, par le pillage de la « Panton, Leslie, et stocker Co. » Au Castillo de San Marco et de la ville de Saint Augustine puis de ses alentours.

William Augustus Bowles, le flambeau de la colère en son pouvoir, enflamma ainsi tout le nord des Florides, massacrant les planteurs, libérant les esclaves qui se ralliaient ensuite aux guerriers. Son influence contre les Espagnols eut un tel effet que ceux-ci offrirent six mille dollars et mille cinq cents barils de rhum pour sa capture.

Juan-Felipe se retrouva au bas des hautes murailles du Castillo en partie déserté par les Espagnols depuis les évènements, au moment précis où le chef Bowles et une centaine de ses guerriers s’y barricadaient. L’arrivée de la flottille au large les avait pris de court aussi s’étaient-ils réfugiés au sein de l’enceinte.

Juan-Felipe, le capitan da Silva et leur régiment installèrent leur campement entre le fort et les marais du Nord. La saison était agréable aussi, ils ne souffraient pas des moustiques ni des fortes chaleurs. Ils passaient le temps en surveillant une zone où rien ne bougeait, en chassant pour améliorer l’ordinaire et en jouant aux cartes.

Chaque matin, Juan-Felipe contournait le Castillo par l’Ouest et allait faire son rapport à Saint Augustine que les Espagnols avaient réintégré. Son supérieur, Don de Gayoso Lemos, avait trouvé le confort adéquat à son attente dans une belle demeure épargnée du feu des révoltés et entourée de palmiers face à la rivière de Matanzas qui séparait le continent de l’île Anastasia. Accueilli avec chaleur à chacune de ses venues, il avait trouvé, comme tout un chacun, son supérieur très affable avec de bonnes manières, mais très vite il avait découvert l’autre facette, l’homme hautain et imbu de lui-même qui ne doutait pas de résoudre en peu de temps ce qu’il appelait « un incident « . Mais il n’avait rien à dire ni à penser, c’était son supérieur, il s’exécutait.

Don de Gayoso Lemos ruminait. Il ne digérait toujours pas la nomination de Gouverneur du baron de Carondelet par l’Espagne alors que don Miró lui en avait fait espérer l’obtention. Il avait très mal pris l’ordre de venir régler cette révolte indienne mineure pour son statut. Il se pensait destiné à de grandes choses. Il l’avait prouvé sitôt nommé gouverneur du district de Natchez par le gouverneur Miró, il avait redessiné lui-même la ville. Il l’avait déplacée du bord de l’eau sur les hautes falaises de la rive orientale de la rivière Mississippi. À deux miles du tristement célèbre Fort Rosalie. Il avait établi une maison de maître et une plantation qu’il avait appelée Concorde et avait fait venir à grands frais la plus grande partie des matériaux d’Espagne. Seulement il avait dû laisser sa nouvelle femme Elizabeth Watts, de Philadelphie, qui avait fort mal pris d’être abandonnée juste après son mariage, tout ceci pour tourner en rond. Il ne décolérait pas, les séminoles harcelaient la région d’une guérilla difficile à contrer alors que leur chef le narguait depuis les remparts de la citadelle.

Governor Manuel Luis Gayoso de Lemos (1747-1799)

Governor Manuel Luis Gayoso de Lemos

Le gouverneur militaire dut patienter cinq semaines avant que le chef William Augustus Bowles se décide enfin à vouloir négocier. Pour cela, le gouverneur espagnol fit installer entre le fort et la ville, sur une partie dégagée, une tente devant servir d’abris solaire et ouverte de deux côtés afin de laisser passer l’air. Le gouverneur espagnol dévoila un aspect de sa nature qu’il cachait avec soin sous une langueur créole, une intelligence rapide et dangereuse pour ses ennemis, d’autant qu’elle était sournoise. Il n’avait pas du tout l’intention de parlementer quoi que ce soit avec ce séditieux, d’autant qu’il avait déjà négocié avec le chef McGillivray un traité promettant de respecter la souveraineté Séminoles dans les Florides en échange de la paix.

Le matin de la négociation, le soleil se leva dans un ciel limpide, les Espagnols s’installèrent autour de la table, tous étaient discrètement armés. Aux alentours se tenait en embuscade un escadron au cas où cela ne tournerait pas à l’avantage des Espagnols. Les portes du fort s’ouvrirent pour laisser passer le chef indien et quatre de ses guerriers. De grande taille, il s’avançait calmement dans toute la majesté de son rang. Il était vêtu à l’européenne et coiffé d’un turban rayé empanaché d’aigrettes. Les Espagnols à son approche, dont Juan-Felipe faisait partie, se levèrent et resserrèrent leurs rangs. Le gouverneur satisfait de se voir en nombre supérieur accueillit la délégation indienne avec un sourire qui se voulait amical alors qu’il était narquois. Après quelques phrases conventionnelles, le gouverneur Don de Gayoso Lemos proposa à tous de s’asseoir. Devant le manque de chaise la plupart des Espagnols durent rester debout, ce qui mit mal à l’aise les séminoles. Don de Gayoso Lemos ignora la gêne et entama les pourparlers comme si de rien n’était. Les Indiens accaparés par les tractations se détendirent et ne perçurent pas le moment où se déclencha l‘attaque. Au signal prévu, les Espagnols se saisirent d’eux avant qu’ils ne puissent réagir, un seul indien eut le temps de sortir un coutelas caché dans sa botte blessant ainsi légèrement un des Espagnols. Don de Gayoso Lemos avait renversé les rôles et avait saisi sur place son ennemi qu’il envoya aussitôt à Cuba pour finir ses jours, du moins le pensait-il.

Don de Gayoso Lemos ne voulait pas rester plus longtemps dans les parages, mais pour être sûr que tous les séminoles soient informés des changements, il envoya des escadrons dans toute la péninsule. Celui dont Juan-Felipe était le capitan parti pour le sud, vers les marais.

*

Les cinq canoës avançaient en file indienne, au rythme régulier des rameurs sous le pic du soleil que les grands pins paraient. Juan-Felipe, en tant que capitan de l’escadron, était sur la première, il avait six hommes sur chaque. Il avait du mal, malgré le danger, à garder son attention devant le spectacle paradisiaque qu’ils traversaient. La chaleur et la fatigue du voyage n’aidaient pas à se concentrer.

L’escadron commandé par Juan-Felipe avait tout d’abord été cherché la rivière Saint-Jean à la bourgade de Pilatka. Ils avaient traversé des sous-bois formés d’arbustes à baies, de petits chênes et de palmiers des sables, croisant des troupeaux de cervidés au son du pic à bec ivoire. La région abondait d’animaux en tous genres, du plus inoffensif au plus féroce. Ils avaient même dû chasser un matin de leur camp une panthère par trop amicale. Juan-Felipe avait songé qu’il ferait bon de vivre dans ces contrées giboyeuses, où ils avaient pris le temps de chasser.

Arrivés à la rivière Saint-Jean qui parcourait la péninsule dans sa longueur, ils avaient longé le cours d’eau vers le Sud à l’abri des palmiers et des chênes couverts de leurs dentelles de mousses tombants des branches en écharpes ondoyantes. Ils avaient pu traverser celle-ci juste après le lac Georges et avaient continué vers l’Est en direction des collines, restes de dunes ancestrales couvertes d’arbres de grande taille, qui coupaient la péninsule en deux du nord au sud. Ils les parcoururent plusieurs jours. Après avoir croisé et longé plusieurs lacs de diverses tailles, ils trouvèrent celui qu’ils cherchaient le lac Kissimmee où ils savaient trouver la tribu de leurs guides séminoles et donc amie. Après marchandage, ils avaient échangé leurs montures pour des canoës. Juan-Felipe n’était pas sûr d’avoir fait une bonne affaire dans l’échange, mais il n’avait pas eu le choix la topographie étant à majorité aquatique.

IMG_1818.JPGLeur décor changea, laissant derrière eux les immenses forêts de chênes, ils glissèrent sur des rivières bordées de pinèdes et de cyprès, faisant fuir les alligators et s’envoler des myriades d’oiseaux multicolores sur leur passage. Ils avançaient lentement au fil du courant. Ils s’étaient perdus à plusieurs reprises tombant dans des culs-de-sac, sortant les canoës et les portant jusqu’à un autre bras de rivière, tant et si bien qu’ils ne savaient plus s’ils étaient toujours sur la rivière Kissimmee. Leurs deux éclaireurs séminoles ne se départaient pas de leur calme proche du mutisme, mais ils guidaient le groupe toujours plus loin vers le Sud. Pendant ce long périple, ils n’avaient rencontré aucun autre campement indien ce qui ne faisait pas l’affaire de Juan-Felipe. Il doutait de l’efficacité de la démarche, d’autant que rien ne lui laissait penser que les Indiens, qu’il rencontrerait, les penseraient pacifiques. Cela faisait près de deux semaines qu’ils ramaient sur des cours d’eau, traversant des lacs aux bords incertains noyés sous une végétation luxuriante. Ils n’étaient même pas sûrs d’être sur la bonne route, les cartes en sa possession étaient fausses, le découragement envahissait la troupe. L’un de ses hommes, originaire du nord de la province, et connaissant bien les séminoles, lui expliqua que contre toute évidence, le territoire abritait des dizaines de clans chacun avec son propre chef, et bien que parlant différentes langues, quand l’un des chefs appelait à faire la guerre, le message circulait parmi les autres tribus. Ils pouvaient donc espérer que l’inverse puisse se produire, fallait-il encore les croiser et encore dans de bonnes conditions.

Ils arrivèrent au lac Mayaco au coucher du soleil, ses rayons rougeoyants affleurant sa surface, et teintant tout ce qu’ils touchaient. Juan-Felipe songea que le Paradis devait y ressembler. Ils longèrent le lac par l’Ouest et cherchèrent où établir leur campement. Ils remarquèrent et choisirent une sorte de crique après l’embouchure d’une rivière qui semblait remonter vers le Nord. Ayant taillé les hautes herbes, ils se dégagèrent un espace. Ils s’étaient placés sur un terrain partiellement boisé, bordé d’un marais d’un côté et du lac de l’autre. Pendant que certains montaient des tentes, un groupe parti chasser aux alentours tandis que les autres préparaient un feu pour le repas. Les sentinelles furent postées pour la forme, car visiblement ils étaient seuls dans la contrée. Le gros du corps expéditionnaire le moment venu se regroupa autour de la marmite, chacun remplissant son écuelle. Juan-Felipe se joignit à ses hommes et s’adossa à un tronc d’arbre que ses hommes avaient traîné jusque-là pour servir de siège. Les uns plaisantaient, les autres se racontaient le pays qui leur manquait. Le manque de civilisation et de leur famille pesait sur le cœur de chacun. Juan-Felipe de son côté laissa errer ses pensées vers Antoinette-Marie et se questionnait à son sujet. Il se sentait très épris de la jeune fille et s’en étonnait lui-même. Elle avait envahi la moindre de ses pensées et cela lui causait moult tourments. « – Saurait-elle patienter jusqu’à son retour ? ». Ils s’étaient si peu vus, il s’accrochait à son souvenir comme un naufragé à sa bouée.

toiles peintes par Don Oelze.jpgLes conversations petit à petit s’arrêtèrent, chacun réalisant le silence, étrange, profond, anormal qui les entourait. Leurs sens aux aguets les hommes cherchèrent instinctivement leurs armes, ils se retournèrent vers la forêt s’adossant au lac. Un hululement jaillit sur leur droite, repris plus loin, certains hommes reculèrent vers les embarcations seules zones de replis. Juan-Felipe n’eut pas le temps de donner des ordres qu’une horde d’Indiens peinturlurés de rouge sortit de nulle part et fondit sur eux. Ils se replièrent vers le lac tout en tirant vers les hurlements guerriers. Les attaquants furent aussitôt pris sous le feu nourri des défenseurs. Mais les Indiens étaient supérieurs en nombre et excepté les canoës rien ne pouvait leur servir de rempart. Des corps-à-corps s’engagèrent au détriment des Indiens ou des Espagnols laissant de chaque côté des victimes ensanglantées qui ne se relèveraient pas. Les Espagnols se précipitèrent à bord des embarcations couvrant de leurs feux les derniers d’entre eux. Au moment où Juan-Felipe se décida à sauter dans le canoë, une flèche se figea dans son dos lui coupant le souffle. La douleur fut-elle qu’il ne vit plus rien hormis une lumière blanche. Il allait tomber à la renverse, mais son second eut le réflexe de le rattraper, de le saisir à bras le corps. Ses compagnons ramaient avec force pour s’éloigner de la côte pendant que d’autres tiraient empêchant leurs assaillants de s’approcher. Ignacio Pérez y Alvares hissa le jeune homme sans connaissance à bord. La lune se levait sur le lac remplaçant l’astre solaire, le vent apporta des nuages et plongea les fuyards dans une nuit profonde dans laquelle ils devinaient à peine les lieux. Les rescapés se regroupèrent, il n’y avait plus que trois canoës sur les cinq et ils n’étaient pas pleins. Ils s’étaient tout d’abord dirigés vers le centre du lac et contournèrent sans vraiment s’en rendre compte les îles qui longeaient la côte Ouest de celui-ci. Le ciel se dégageant ils purent à nouveau s’orienter et se dirigèrent vers le sud où ils savaient trouver une rivière qui les ramènerait vers la mer des caraïbes. Ils se perdirent dans le marais qui se mélangeait avec la rivière Caloosahatche, lorsque le soleil se leva à nouveau à défaut de trouver celle-ci, ils choisirent de se diriger vers l’Ouest. Ils étaient à cran et guettaient sans cesse le moindre mouvement de la nature de peur de revoir surgir leurs agresseurs. Puis tout à coup les rameurs réalisèrent que leurs efforts étaient assistés d’un courant, bien que n’en percevant pas les limites, ils en déduisirent qu’ils étaient dans le lit de la rivière ou tout au moins d’une rivière à défaut de Caloosahatche.

Dès qu’ils se pensèrent en sécurité, ils s’arrêtèrent sur une berge, ils devaient ôter la flèche fichée dans le dos de leur capitan. Celui-ci divaguait dans un semi-coma dont il ne sortait pas. Ils le transportèrent sur la rive et après s’être concertés, ils décidèrent qu’ils n’avaient rien à perdre, il fallait enlever la flèche en espérant qu’elle n’ait rien touché de vital. Mais quand il fallut passer à l’action, nul ne s’en sentit le courage. Ignacio Pérez y Alvares rompit la hampe et remis à plus tard les soins qu’aucun d’entre eux n’était apte à prodiguer. Ils se remirent en route et décidèrent de ne pas s’arrêter avant d’avoir rejoint un lieu où cela puisse se faire. La respiration de Juan-Felipe était de plus en plus difficile et la fièvre l’avait visiblement envahie. Il délirait marmonnant sans cesse.

Deux jours plus tard, à la nuit tombée, sous une grosse pluie qui les trempait, malgré le manque de visibilité, ils découvrirent enfin la civilisation, la bourgade de Punta Resa. Juan-Felipe avait survécu. L’avant-poste situé à la pointe de l’embouchure de la rivière et de la mer s’abritait au bout d’une plage de sable blanc sous des palmiers qui se courbaient dangereusement sous les bourrasques au jugé d’Ignacio. Ce n’était pas vraiment un village, plus un amas de baraques de planches entourant deux bâtiments plus cossus dont l’un était le comptoir, magasin d’approvisionnement des blancs et des Indiens et l’autre l’auberge. Ignacio et ses hommes tirèrent leurs canoës le plus loin possible sur la plage pour qu’ils ne soient pas emportés. Le second se dirigea vers la taverne dont il apercevait la lumière par les interstices des volets qui barricadaient les fenêtres. Il pénétra dans celle-ci sous le regard surpris de l’aubergiste et de deux hommes du cru qui éclusaient leurs chopines tout en jouant aux cartes. Ignacio ne put s’empêcher de penser que décidément tous les aubergistes devaient être ventripotents et affables, car l’homme qui le salua ressemblait à une barrique prête à rouler. « – J’ai neuf hommes dehors et un blessé très grave, y a-t-il par hasard un docteur dans les environs ? » Il omit de dire qu’il n’avait pas une piastre. L’aubergiste ne fut pas dupe, mais il avait remarqué les lambeaux d’uniformes de l’espagnol, il comptait bien se faire payer par l’armée dont le comptoir était sa représentation. « – Pour tes hommes, pas de problèmes, je vais voir ce que je peux trouver pour les rassasier, mais pour dormir je n’ai que deux chambres à l’étage et tu devrais y mettre ton blessé. Ils devront donc se contenter de la salle commune. Quant au docteur, le plus près, c’est celui qu’il doit y avoir sur le brick dans la baie.

– Bien, c’est quel pavillon ?

– Va savoir l’ami !

Ignacio ressortit avec l’aubergiste qui lui montra du doigt le navire que l’on devinait au loin. Le second rejoint ses hommes, il en prit deux et envoya les autres se mettre à l’abri dans le bâtiment avec leur capitan. Les hommes ne se le firent pas dire deux fois.

Vlaschenko Valentine (Ukrainian:Russian- 1955) | Ship in a stormIgnacio remonta donc dans un canoë et ballottés par une mer mouvementée, ils s’approchèrent tant bien que mal du brick. C’était un petit bâtiment, mais qui devait aller vite. « – À tous les coups, un bâtiment pirate » pensa le second, mais il n’avait pas le choix ou son capitan mourrait. Au bas de celui-ci essayant de ne pas le heurter au risque de passer par-dessus le canoë, il héla essayant de couvrir le bruit de la mer. Un marin se pencha et jeta une échelle de corde. Ignacio grimpa seul et découvrit à son arrivée un homme mince élégamment habillé aux cheveux longs et blonds, entouré de plusieurs hommes armés peu rassurants. Avec un demi-sourire, l’homme s’adressa au militaire espagnol avec un fort accent, qu’Ignacio supposa hollandais. « – Bonjour, l’ami, que nous vaut cette visite tardive ?

– Je viens voir si vous pouviez mettre à ma disposition votre chirurgien, car mon capitan a gravement été blessé lors d’une escarmouche avec des Indiens.

Le capitaine du navire trouvait la situation cocasse, dans d’autres situations l’espagnol n’aurait essayé que de l’embrocher. Il ne se considérait pas comme un pirate, mais comme un corsaire à la solde des nouveaux États-Unis, et ne faisait que de la contrebande.   Mais les aléas de la vie vous font rencontrer les gens dans des situations parfois contradictoires, et il n’avait rien contre les Espagnols hormis l’intérêt qu’il portait à leurs cargaisons. Il appela donc son chirurgien, un homme entre deux âges, rouquin d’origine irlandaise avec des lunettes sur un nez busqué, ce qu’Ignacio trouva rassurant pour un homme de sa profession. Dans une langue qu’il ne comprenait pas les deux hommes échangèrent des propos, le chirurgien se retourna vers l’espagnol et avec un accent rocailleux s’adressa à lui. « – Je vous accompagne avec mon aide ». L’aide était un grand gaillard très blond, ressemblant plus à un guerrier viking qu’à un aide-soignant, mais Ignacio ne s’en formalisa pas, il avait bien compris que c’était pour protéger le praticien que l’homme venait.

En attendant le chirurgien, les hommes avaient installé le blessé dans la chambre de l’étage. Spacieuse, sur deux murs une fenêtre, car elle faisait l’angle de la bâtisse, c’était la plus confortable de l’auberge. Dans la salle, la femme de l’aubergiste et sa servante, une indienne noire, s’activaient à préparer de quoi manger. La femme de l’aubergiste ronchonnait un peu, car elle ne voyait pas comment ils allaient se faire payer. Mais devant la détresse évidente des hommes son bon cœur reprit le dessus.

Ignacio, le chirurgien et son pseudo aide montèrent dans la chambre du blessé et trouvèrent dans le grand lit Juan-Felipe geignant. Ignacio et le Viking le retournèrent avec délicatesse sur le côté pour que le médecin puisse l’ausculter. Celui-ci fit une grimace, la plaie était noire, purulente et boursouflée, rien d’encourageant. Il réclama plus de lumière, des linges, de la charpie, de l’eau chaude et de l’alcool. L’aubergiste s’activa et ramena le tout. Le chirurgien attrapa la bouteille d’alcool, un alcool de maïs à déchirer les tripes, en but une rasade et en fit ingurgiter à Juan-Felipe jusqu’à qu’il ne réagisse plus. Il sortit de sa trousse des instruments coupants et commença sa tâche. Il incisa la plaie pour dégager la pointe de la flèche et pressa la blessure pour en faire sortir en abondance un liquide visqueux jaune et noirâtre mêlé de sang. La douleur fut elle que Juan-Felipe émergea de sa somnolence éthylique, et hurla sous la fulgurance, vrillant l’estomac d’Ignacio. Dieu sait qu’il était habitué aux horreurs du combat, mais là dans cette chambre à la lueur vacillante des bougies il lui était pénible de voir son supérieur supporter une telle souffrance. Juan-Felipe s’évanouit, ce que le chirurgien ponctua d’un « c’est parfait ! ». Il poursuivit son œuvre extirpant la pointe, nettoyant la plaie, la recousant et pour finir la pansant et bandant le torse étroitement. « – Voilà ! c’est terminé, mais je ne peux garantir qu’aucun organe ne soit touché. Changez la charpie trois fois par jour, désinfectez la plaie à l’alcool même si le blessé rechigne et bandez-le serré. Je ne peux rien faire de plus. » Ignacio retint le chirurgien, il ne se voyait pas soignant son capitan seul dans ce trou perdu où il n’aurait aucun médicament ni aucun médecin à sa portée. « – Je sais que ce que je vais vous demander peut paraître étrange, mais croyez-vous que votre capitaine serait prêt à emmener don de Puerto Valdez jusqu’à un endroit plus civilisé ? Sachant que pour les contreparties, il lui faudra attendre son rétablissement hypothétique et son retour à La Nouvelle-Orléans.

– Je ne sais. Si tel est son choix, nous viendrons le chercher demain matin, attention si cela se fait, nous n’emmènerons que lui.

– Vu les circonstances, je n’ai pas le choix, ici il mourra.

– Bien !

Refusant de se faire raccompagner, le chirurgien et son aide partirent sur la plage et avec une lanterne ils signalèrent leur position, une chaloupe fit l’aller-retour du brick à la côte. Le lendemain, la tempête était finie, la plage était jonchée de débris. Ignacio sur la galerie de l’auberge guettait le brick qui mouillait au loin. Il se rongeait les sangs, il n’était guère enthousiaste à l’idée de confier son capitan à des pirates, mais il savait qu’il n’avait pas le choix. C’était la seule chance de Juan-Felipe. Lorsqu’il aperçut la chaloupe avec le capitaine du brick à son bord, il respira, il n’avait guère cru à cette possibilité.

Deux heures plus tard, le navire disparaissait de la vue d’Ignacio avec à son bord Juan-Felipe.

*

Charles Adams

Charles Adams

Charles Adams, comme il se faisait appeler, personne ne connaissant vraiment son nom et lui-même préférant ne pas s’en souvenir, avait accepté le marché de dupes en toute connaissance de cause. Il n’aurait pas su dire pourquoi, peut-être l’ironie de la situation. Il fit installer le malade dans sa cabine, seule cabine convenable à bord. Il trouva son convive en piteux état, mais bon il avait accepté. Il ne le garderait même pas en otage, car il avait de grandes chances de trépasser et il n’était pas sûr de toute façon d’en tirer grand émolument.

Charles Adams n’était pas né pirate, personne ne naît pirate. Il avait dû fuir son pays après avoir tué l’homme qui avait violé sa fiancée. Dans bien des cas cela aurait été considéré comme une affaire d’honneur, mais l’homme était noble et lui roturier, simple artisan. Après avoir abandonné celle qu’il aimait dans un couvent dans un état de prostration dont on lui avait assuré qu’elle ne sortirait plus, il s’était embarqué à Liverpool pour les Amériques à la veille de la guerre d’indépendance. Il avait changé de nom et s’était engagé dans l’armée anglaise à peine après avoir touché le sol. Rapidement, il avait compris à quel point dans ce camp la cause était injuste alors il changea de camp et à nouveau de nom. La guerre finie sans plus de revenus, il embarqua sur un navire-corsaire. Il navigua trois années sous les ordres d’un capitaine dont tous trouvaient le partage des gains injustes, alors il remplaça le capitaine après un duel dont il eut le dessus et depuis il courait l’aventure avec son équipage.

 Le brick fit du cabotage jusqu’à la baie Espiritu Santo, puis traversa le golfe du Mexique sans rencontrer de problème. Pendant ces trois jours de voyage, Juan-Felipe sortit peu à peu des vapeurs de la fièvre, arrêtant de délirer.

Devant La Mobile il était en état de comprendre ce qu’il faisait sur ce brick et comment il y était arrivé. Il eut une longue conversation avec son hôte lors de laquelle il se présenta et le remercia lui assurant qu’il remettrait une gratification à la personne de son choix qui se présenterait en son nom à La Nouvelle-Orléans. Charles Adams décida de croire en la sincérité de son invité et lui assura qu’il viendrait lui-même.

Ils pénétrèrent dans la baie de La Mobile par une nuit noire sans lune entre sa pointe et île Dauphine pour ne pas se faire remarquer. Ils restèrent le plus longtemps possible au milieu de la baie avant de s’approcher de la ville tout en passant au large du Fort-Charlotte. Entre le fort et la ville, Charles débarqua le convalescent porté dans une civière par deux marins, dont le Viking accompagné de son chirurgien qui connaissait la ville. Évitant le plus possible les rues où pouvait circuler la garde au milieu de la nuit, ils rejoignirent la rue Dauphine. Elle partait du port et faisait un coude, suite auquel se trouvait l’hôpital de la ville tenu en partie par des ursulines. Le chirurgien frappa à l’une des portes latérales où il savait être le gardien. Celui-ci ouvrit la lucarne et demanda ce qu’ils voulaient à cette heure. « – Va chercher la mère et dit lui qu’on a un blessé et te pose pas de question. »

Un quart d’heure plus tard, la mère arriva en colère d’avoir été sortie du lit. « – Qu’est-ce que c’est ? » Elle accompagna sa question en avançant sa lanterne pour voir. « – Brendan, Brendan Fergusson ! Et tu ne peux pas me visiter à une autre heure ! » S’exclama la mère reconnaissant le chirurgien. Elle en avait des palpitations, elle n’avait pas vu depuis si longtemps son frère. « – Je t’amène un convalescent

– Mais enfin tu ne peux surgir comme cela pour m’amener un moribond au milieu de la nuit. Comment je vais expliquer cela demain ?

– Voyons Maureen, tu ne veux tout de même pas que j’abandonne le marquis de Puerto Valdez sur les marches de l’église ? »

Effectivement, ce ne pouvait se faire. Malgré son courroux, elle guida son frère et ses porteurs de civière vers une cellule où elle fit installer son invité surprise. « – Je l’ai pansé avant de te l’amener, tu n’as rien à faire avant demain. Je suis désolé, mais je ne peux rester plus longtemps. » Il avait à peine fini sa phrase qu’il tournait les talons suivis de ses acolytes.

*

Ce fut le soleil qui le réveilla. Juan-Felipe trouva à son chevet une sœur ursuline. Il s’était endormi dans un bateau pirate et se réveillait dans un dispensaire. Il était dans une cellule austère aux murs blanchis à la chaux dont la fenêtre donnait sur un jardin luxuriant. Il avait du mal à mettre ses idées en place. La sœur lui souriait. « – Où je suis ?

– Vous êtes à l’hôpital de La Mobile, mon frère.

– Ah ! Et je suis là depuis longtemps ?

– Non, vous êtes arrivé cette nuit. Je vais chercher la mère supérieure, je pense qu’elle a quelques questions à vous poser. Voulez-vous vous redresser ?

– Oui, je veux bien.

Elle lui glissa des coussins sous le dos, lui donna à boire et sortit.

Quelques instants plus tard, la mère entra, c’était une belle femme, ce que n’arrivait pas à cacher son habit. « – Bonjour, mon fils, vous sentez vous bien ?

– Oh oui ma mère, je n’ai pas été aussi bien depuis longtemps, à ce sujet pouvez-vous me dire quel jour sommes-nous ? Surprise, elle répondit. « – Jeudi 22 mars.

– Déjà, ça fait si longtemps !

– Excusez-moi mon fils, les hommes qui vous ont amené cette nuit m’ont dit que vous étiez le marquis de Puerto Valdez, est-ce vrai ?

– Oui ma mère. Je suis capitan dans l’armée royale détachée en Floride. Le dernier souvenir que j’ai de cette campagne est une attaque par les Indiens au bord d’un lac.

– Mais comment êtes-vous arrivé jusqu’à nous ?

– C’est mon second, ce bon Ignacio qui m’a confié au capitaine d’un brick et à son chirurgien. L’un m’a amené et l’autre m’a soigné. Juan-Felipe comme la mère omit le fait que le capitaine du navire était un pirate. « – Vous pouvez faire prévenir le fort Charlotte de ma présence dans ses murs ?

– Évidemment ! Évidemment ! Se demandant déjà comment elle allait pouvoir expliquer l’arrivée nocturne du convalescent.

Quinze jours plus tard, en partie remis, il se rendit à Biloxi, puis de là il reprit un bateau jusqu’au lac Borgne et rejoignit le lac Pontchartrain par la passe de Chef Menteur, arrivé à fort Saint-Jean, il repartit pour La Nouvelle-Orléans. Il arriva enfin le mardi 13 avril une semaine après Pâques et croisa sans le savoir Antoinette-Marie.

Chapitre 47

Des nouvelles, Printemps 1792

nouvelle orléans.jpg

Un mois auparavant, sur les bords du Mississippi, Antoinette-Marie et Nathalie de Maubeuge, se promenaient bras dessus bras dessous, suivies d’Esther et des deux dogues sur ses talons. S’ennuyant Antoinette-Marie avait éprouvé l’envie de se changer les idées, de retrouver les bruits de l’animation de la ville, le spectacle des gens de La Nouvelle-Orléans. La douceur du printemps avait décidé Madame de Maubeuge à faire une promenade sur la place d’armes. La journée était belle, la brise venant du fleuve caressait doucement la peau des promeneuses, les marchands envahissaient la place sur laquelle déambulaient les promeneurs. De la grande levée à l’emplacement du Cabildo, aux ruines non encore relevées, la ville n’était qu’un flot ininterrompu de gens, d’objets à vendre et à acheter, de fruits et de nourritures de toutes sortes devant lesquels elles déambulèrent jusqu’à la digue. D’un côté sur les allées pavées longeant la place, se trouvaient des alignements de minuscules boutiques où s’écoulait tout ce qui pouvait être vendu ouvertement. C’était un vaste bazar auquel les Orléanais venaient s’approvisionner, toutes classes mêlées, attirés par la harangue des commerçants, et qu’ils surnommaient l’allée des pirates. De l’autre, le marché bruissait de sa foule habituelle, devant les étals aux couleurs de la Caraïbe et de l’Amérique du Sud. Antoinette-Marie humait l’effluve mêlé des sucreries, des ateliers de torréfaction, des multiples épices mêlées à ceux des fruits, du filé, de l’okra, des légumes, et des jardins fleuris donnant sur la place d’armes, fronçant le nez quand s’y rajoutait l’inévitable puanteur des poissonneries.

ECOLE FRANCAISE VERS 1790, ENTOURAGE DE LOUIS ROLAND TRINQUESSE.pngC’est au milieu de ce déferlement de sensations qu’un homme roux âgé courbé sur sa canne bouscula Antoinette-Marie qui, surprise, émit un petit cri. Elle allait le remettre à sa place pour sa maladresse quand il lui glissa un message dans la main avant de disparaître prestement malgré son âge. Elle ne prit pas le temps d’identifier l’inconnu. La marquise intriguée lui demanda ce qu’il se passait. « – L’homme qui m’a bousculé, il m’a donné un papier.

– Montrez ! Antoinette-Marie déplia le papier crasseux et le lut « – ne vous inquiétez pas, il est vivant ! » le cœur de la jeune fille s’emballa, s’agirait-il de lui ?

– Mais qui est vivant ? Interrogea Madame de Maubeuge.

– C’est que je ne sais pas. Cet homme a dû se tromper… Baissant les yeux, elle rajouta. « – À moins que ce ne soit au sujet de don de Puerto Valdez. » Elle n’avait pas eu de ses nouvelles depuis plus d’un mois. Elle avait bien reçu une missive, par l’intermédiaire de Monsieur Bevenot de Haussois, quinze jours après son départ, mais ensuite plus rien. Elle espérait, aussi étrange que fût sa venue, que ce message laconique parla bien de Juan-Felipe. « – Vous n’avez pas eu de ses nouvelles depuis longtemps ? » Demanda Madame de Maubeuge, qui connaissait en partie la réponse, car elle-même avait essayé d’en obtenir par l’entourage du gouverneur, mais rien. Certains pensaient qu’il avait trouvé la mort dans ce pays de sauvages. La jeune fille rougit et rebaissa instinctivement les yeux. « – Non, cela fait plus d’un mois que je ne sais rien.

– Et cela vous tient à cœur, n’est-ce pas ?

– Je crois bien. Émit-elle dans un soupir, car elle aurait aimé garder plus longtemps son secret. Voyant son amie attristée, les larmes lui venant aux yeux, énergiquement Nathalie de Maubeuge reprit. « – Alors il faut espérer et ma foi aussi étrange que cela puisse paraître ce sont, peut être, effectivement de ses nouvelles que vous avez dans les mains.

– J’ose l’espérer.

– C’est ce dont il m’avait semblé et il le faut. Poursuivant sur sa lancée devant la mine déconfite de sa compagne, occultant volontairement l’éventualité d’un drame. « – Vous savez Antoinette-Marie, Juan-Felipe n’est pas un mauvais parti, outre le fait que c’est un valeureux capitan de notre gouverneur, il a reçu en gratification de la part de don Miró, pour avoir sauvé une de ses nièces, une double parcelle dans le carré, rue de Bourgogne. De plus, je sais de source sûre qu’il attend la vente d’un bien en Espagne. Et puis c’est un bel homme, ce qui n’est pas négligeable, et votre alliance serait bien vue de notre nouveau gouverneur. » Antoinette-Marie ne put s’empêcher de rire devant cette vente en bonne et due forme de l‘homme que son cœur avait de toute façon choisi.

– Décidément, Nathalie, vous ne perdez pas le Nord, voilà un homme avec beaucoup de qualités à vos yeux, mais rassurez-vous, il a mon agrément, bien qu’il ne m’a rien demandé.

– Cela ne saurait tarder. Si je ne m’abuse, il est venu vous voir avant de partir, vous n’avez vraiment échangé aucune promesse ? Insista-t-elle en souriant.

– Oui bien sûr… de l’attendre…

– Et si demain nous allions voir Marguerite ?

– Et pourquoi pas ? Après tout, je ne l’ai jamais remerciée pour l’aide qu’elle nous a apportée lors de mon enlèvement. Pas plus que de ses prédictions, même si elles n’étaient guère bonnes. Accompagnées de ses conseils, elles m’ont tout de même aidée et parfois même soutenue. Et puis elles finissaient bien ! Antoinette-Marie aurait donné beaucoup pour être rassurée.

*

Elle prépara un roux, dans une casserole, avec de la farine et de l’huile végétale. Quand il fut brun foncé, elle le laissa reposer. Dans la marmite à ébullition, qu’elle avait remplie d’eau salée et poivrée, elle versa le roux et ajouta les piments doux, les oignons blancs et le céleri coupé, et fit revenir le tout. Une fois à sa convenance elle ajouta le gombo filé et le poulet découpé en morceaux. Après une bonne cuisson, elle mit au-dessus les échalotes coupées et quand elles furent fondantes elle ajouta du Tabasco. La maison embaumait les riches fragrances de la cuisson. Plus tard, elle préparerait le riz nature sur lequel elle verserait le gombo. Si elle avait le temps, elle irait acheter au port à des Indiens houmas de la chair d’alligator, Charles aimait tant ça. Charles. Charles Laveau…

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marguerite Darcantel

Elle se voyait encore montant sur l’estrade avec toute l’arrogance qu’elle pouvait afficher avec ses dix-neuf ans face à la foule des acheteurs, le vendeur aboyant ses avantages. Elle se tenait droite, cambrée, sa jeune poitrine en avant, la masse sombre de ses cheveux dégoulinant jusqu’à son dos, la taille et les attaches fines, les jambes longues, la peau ambrée. Elle se savait belle. Elle cherchait dans le groupe des planteurs celui qu’elle savait être. Au moment où le négociant allait arracher son corsage pour exhiber ses avantages, elle l’entendit annoncer « – 2000 livres ». Ce qui était déjà au-dessus du marché. Ses voisins se retournèrent vers l’enchérisseur avec un sourire ironique. Elle plongea ses yeux de biche dans les siens le remerciant déjà de ce qu’il faisait. Le marchand allait continuer son geste impudique, mais Don Carlos Laveau Trudeau intervint « – Monsieur, j’ai fait une enchère, vous ne touchez plus à cette négresse. »

Elle était née sur la plantation de son père, Henri D’Arcantel. Il était planteur de café et de cannes à sucre au bord de la rivière de Fesle à Saint-Domingue. Elle avait toujours su qu’elle était la fille du maître. La mère de Marguerite en était la tisanière attitrée, mais d’autres avaient ses faveurs, dès qu’elle était en enceinte le maître passait à une autre, mais il lui revenait toujours.

Marguerite n’était donc pas la seule, la plantation était couverte d’une multitude de ses bâtards de toutes les couleurs. Malgré la mine outragée de son épouse, à l’instigation du maître, elle était devenue l’une des compagnes de jeu de ses filles légitimes, la plus jeune étant née la même semaine qu’elle et la mère de marguerite étant sa nourrice. Elle profita de l’enseignement qui leur était donné. Lorsque son épouse agacée de la voir mimer ses filles adorées dans la maison finit par s’en offusquer et s’en ouvrit à lui, irrité, il lui répondit « – vous connaissez un autre moyen de renouveler le cheptel pour rien ? ». Elle ne dit plus rien, mais n’en garda pas moins rancune à lui comme à l’enfant.

Marguerite avait une autre singularité, elle avait toujours su ce qui devait arriver avant que cela n’arrive. Elle sentait ou plus exactement elle voyait les choses qui allaient se produire. Elle disait à sa mère. « – Attention ! le lait va bouillir ». Et la gamelle débordait. Elle annonçait que le renard allait manger une poule et il manquait une poule le lendemain matin. Elle avait tout d’abord pensé que c’était comme ça pour tout le monde, jusqu’au jour où suite à la mort d’un esclave, elle s’en était ouvert à grand-maman la nourrice du maître. « – Grand-maman, pourquoi le Isaïe est allé dans le champ, s’il savait que le taureau allait le charger ? » La vieille négresse leva un sourcil, intriguée. « – Parce que lui pas savoi ». Et toi le savoi » ? » Cela faisait longtemps qu’elle surveillait la petite de Méora, elle avait déjà remarqué que Maggie, comme tous l’appelaient, avait un comportement étrange. La petite fille regarda droit dans les yeux de la vieille pour être sûr qu’elle ne se jouait pas d’elle, ce qui tira un sourire édenté à la vielle nourrisse. Comme tous les enfants de couleurs, elle avait été en partie élevée par la vieille pendant que les mères trimaient à la tache, dans la maison ou les champs, aussi Marguerite avait toute confiance. Rassurée, avec tout le sérieux que ses cinq années pouvaient rassembler, elle reprit avec assurance. « – Évidemment que je le savais, ils me l’ont dit ! » Et elle appuya ses paroles d’un large geste comme si elle montrait une foule. « – Alors toi les voi » ! Toi êt’e de celles qui les voi »… toi savoi » Maggie même si les hommes le di’e moi c’oi’e qu’il n’y a que les femmes qui les voi ». Et elles, pas êt’e beaucoup. Moi les entend’e, mais moi jamais les voi ». » La petite fille resta muette de stupéfaction. Comment ne pouvait-on pas voir la foule qui l’entourait, qui lui parlait, qui la conseillait, qui la prévenait. Elle n’en croyait pas ses oreilles. Elle comprenait maintenant pourquoi on la regardait étrangement quand elle leur parlait en public. « – Mais grand-maman qui sont-ils alors ?

– Tes ancêt’es, des anges… Va savoi » ma petite ? Une chose êt’e sû », mieux « ien di’e de tout ça. La petite fille, qu’elle était, haussa les épaules et elle obéit jusqu’au jour le plus triste de sa jeune vie.

Ce jour-là, le maître la trouva assise à côté d’une grange pleurant toutes les larmes de son corps. « – Eh bien ! Maggie, que t’arrive-t-il ? Quel est ce gros chagrin ? » Oubliant toute mise en garde, le maître ayant toujours été gentil avec elle, la petite tout en reniflant se confia. « – C’est maman, elle va mourir à cause du bébé !

– Mais voyons Maggie, ta mère n’attend pas de bébé.

– Oh si maître ! S’emportant, il reprit. « – Oh ! tu m’agaces, tu n’es qu’un oiseau de mauvais augure, je te dis que ta mère a le ventre vide ! ».

Huit mois plus tard, Méora mourut en couches. Le maître garda rancune à Marguerite d’avoir raison et bien qu’il continuât à peupler sa plantation de petits mulâtres, aucune des mères ne remplaça vraiment la défunte. L’autre conséquence fut la mise au jour du pouvoir de la petite Maggie. Au travers des mélopées dans les champs, du son nocturne du tam-tam, cela fit rapidement, le tour de la plantation, des plantations, il y avait une négrillonne qui voyait, qui entendait, qui parlait aux ancêtres. Le village d’esclaves de la plantation D’Arcantel s’enorgueillit de sa sorcière. Il n’en avait pas jusque-là, à peine une guérisseuse. Tous voulaient connaître leur avenir, tous voulaient parler aux ancêtres, et Marguerite se rendit vite compte que cela était rarement de bons augures qui en découlaient. Elle constata que prévenir ne servait à rien, cela ne changeait guère les choses. Et ce don s’avéra très vite une malédiction pour elle, car elle voyait des choses qui le plus souvent étaient tristes, sinistres, mauvaises et qu’elle aurait préféré ne pas connaître. Les gens n’étaient pas encore devant elle qu’elle savait ce qu’ils voulaient, ce qui allait leur arriver. Petit à petit ils ne s’adressaient à elle que pour son don, don qui leur faisait peur, mais qui l’enrichissait. Tous lui donnaient des cadeaux et elle n’avait pas eu ses premiers saignements qu’elle possédait déjà plus qu’aucun autre esclave de la plantation puis des plantations voisines, car on venait de loin en catimini à la nuit tombée pour savoir son avenir. Même les blancs l’interrogeaient malgré son jeune âge et elle se méfiait de ce qu’elle leur prédisait, car elle craignait la colère de leur déception.

Cécile_Fatiman

Mambo (prêtresse vaudou)

Grand-maman prit les choses en main. Elle l’emmena voir ce que tous appelaient une prêtresse, une mambo. Elles partirent à la tombée de la nuit et se dirigèrent vers la mer. Elles entendirent tout d’abord s’élever, de derrière la dune, d’étranges psalmodies chantées au rythme des tambours. Quand elles arrivèrent sur la plage, la prêtresse semblait danser au milieu d’un groupe. Elle évoluait avec juste un pagne autour de la taille. Les bras vers le ciel, muni d’une calebasse emplie de vertèbres de couleuvre, ses yeux jaunes regardaient vers ailleurs. Au sol, autour d’un pilastre de bois érigé vers le ciel, étaient dessinés, à la craie, avec de la farine et du marc de café les symboles des Loas, les vévé. Des signes avaient aussi été peints sur le poteau Mitan, ses symboles étaient accompagnés de divers objets accrochés, notamment des feuilles de palmier royal destinées à chasser les mauvais esprits. Les tambours se mirent à battre unissant les cœurs des initiés avec ceux des Loas, les deux mondes entrèrent alors en contact par les prières, les danses, la musique et les libations. Ce soir-là, la Mambo invoquait Erzulie, le Loa de l’amour qui serait par la suite en charge d’assumer la direction de la vie de Marguerite, car bien évidemment la fillette était attendue. Et si elle était impressionnée, elle n’en montra rien. Arriva alors le moment du sacrifice. Des hommes avaient préparé une chevrette entièrement blanche en l’habillant de symboles multiples, et l’avaient nourrie et parfumée avec des potions préparées par la Mambo. Le rythme des tambours s’accéléra, se fit plus intense, et emporta les initiés dans une transe. Une fois l’animal égorgé, la prêtresse goûta son sang et y fit tremper les mains de la fillette. L’animal fut alors présenté et offert aux Loas, face aux quatre points cardinaux. Les chants et les danses redoublèrent de puissance, Erzulie entra pour la première fois dans le corps de Marguerite qui se mit à danser avec frénésie. Ses yeux se révulsèrent, elle se figea les bras ballants regardant, semble-t-il, dans le vide et elle parla d’une voix grave, inconnue de tous comme d’elle-même. « – De grands changements viennent, ils vous rendront libres, mais beaucoup d’entre vous vont mourir pour cela, mais vos enfants seront libres. » Tous regardèrent effarer la frêle fillette et croyaient voir le Loa. Ils hurlèrent tout ce qu’ils pouvaient, glorifiant le Loa de l’amour. Puis le sang coula entre les jambes de la fillette faisant redoubler la puissance des hurlements et fut annoncé par la Mambo comme un très grand miracle. Erzulie ne partit pas tout à fait, un lien s’était créé entre l’initiée et l’esprit pendant la cérémonie, et le Loa l’accompagna toute sa vie. À partir de cette cérémonie, la Mambo lui apprit nuit après nuit le culte des esprits qui tirait ses racines des pratiques religieuses et magiques de leur pays d’Afrique associées au culte catholique. Elle lui enseigna le panthéon des esprits qu’elle nommait Loas.

Marguerite devint femme au grand désarroi de sa maîtresse qui la voyait déambuler gracieusement la taille plus fine que la sienne bien que comprimée dans son corset, les hanches encore étroites et la cambrure agressive de sensualité. Elle se mit à ruminer, à calculer le moyen pour se débarrasser de cette fille qui était un affront continuel. Elle savait que son époux refusait de vendre ses bâtards, quelle qu’en soit la raison, une sorte de sentimentalité dont beaucoup ne faisaient pas preuve. Mais le destin vint à son aide.

Quelques mois plus tard, des voisins ramenèrent son époux sur une civière de fortune, il s’était blessé à la chasse. Il ne s’était pas écoulé un autre mois que la gangrène avait atteint son cœur l’entraînant dans la tombe. La veuve ne pleura pas, elle était enfin libre. Lorsque le notaire lui annonça que c’était son fils qui était l’héritier, cela ne l’inquiéta pas. Il était en France où il finissait ses études au collège et comme il n’était pas majeur, c’est elle qui gérerait la plantation en attendant sa majorité. Et quand le notaire lui expliqua qu’il serait bon de vendre quelques esclaves pour assainir les comptes, car son époux avait contracté quelques dettes qu’elle ne découvrait pas, elle exulta. Elle remercia le seigneur de l’exaucer. Elle rassura le notaire et lui annonça que dès le lendemain, il partirait avec les esclaves à vendre.

Le lendemain matin, elle n’eut pas besoin de donner des ordres, elle trouva devant sa porte toutes les bâtardes de son époux, car pour les mâles elle restait indifférente. Elle ne chercha pas à savoir comment ses pensées avaient été devinées, elle n’était que trop satisfaite. Le notaire découvrit, abasourdi, un groupe d’une vingtaine d’esclaves allant du nourrisson à la femme, et qui visiblement se ressemblait. Toutes sœurs, souvent de mères différentes, celles qui avaient déjà eu des enfants s’occupaient de celles encore bébé, aucune n’avait rechigné devant la fatalité annoncée par Marguerite. Les familles séparées le firent la mort dans l’âme, mais s’inclinèrent, cet état de fait était très courant. Le notaire argua que ce serait difficile de vendre que des femelles. « – Ce n’est point grave, elles sont solides, bonnes reproductrices et comme vous pouvez le voir elles ont de très bons arguments de vente, cela couvrira toujours les dettes. »

Marguerite, fière et arrogante, se tenait devant le groupe fixant sans baisser les yeux ceux de sa maîtresse. Elle savait que la maladie avait déjà infiltré le corps de celle-ci et que le mal mettrait des mois à l’emporter dans des souffrances atroces. Et la poupée, enterrée sous sa paillasse, enduite de sang et que les champignons envahissaient, en faisait foi.

Entassé dans des charrettes, le groupe encadré d’hommes armés prit le chemin de la chaise Ourse allant à Port aux Princes. Après plusieurs jours, bringuebalées sur une mauvaise route abîmée par les intempéries pendant lesquels le notaire fit attention à la marchandise confiée, les sœurs Darcantel furent installées dans un cabanon sur le port en attendant leurs ventes.

2016_CKS_12248_0108_000(augustin_brunias_a_negroes_dance_in_the_island_of_dominica_fort_young).jpgQuand les femmes des planteurs surent que c’étaient les filles de la main gauche d’Henri D’Arcantel, elles se gaussèrent derrière leurs éventails, l’une des leurs les vengeait. Car si les convenances les obligeaient à ignorer les demandes de tisanes nocturnes qui entraînaient les négresses dans le lit des maîtres les soulageant de leurs ardeurs et leur donnant leurs surnoms, elles n’en subissaient pas moins le résultat qui s’affichait tous les jours sous leurs yeux jusque dans leurs maisons. Comme elles-mêmes, les négresses subissaient le diktat des hommes. Elles oubliaient facilement que c’était à ces mêmes esclaves, qu’elles confiaient leurs enfants, leurs personnes âgées et malades, leur santé, leur alimentation, leur apparence et même leur sommeil. Très souvent recluses pour obéir aux convenances sociales, ses mêmes négresses, métisses, quarteronnes, octavonnes, parfois du même sang qu’elle-même, étaient leurs confidentes et quelques fois leur seule compagnie dans l’isolement de leurs plantations, que ces mêmes esclaves les lavaient, les habillaient et les accompagnaient en toutes circonstances.

Elles apprécièrent l’attitude de Madame D’Arcantel qui avait mis de l’ordre chez elle, ce que beaucoup d’entre elles lui envièrent. Devant le ridicule de la situation, il fut demandé par la gent masculine, qui bien qu’elle aurait aimé en profiter, de se débarrasser de ce lot de marchandises. Et quand elles montèrent sur le navire qui les emportait loin de Saint-Domingue, car elles avaient été achetées par Monsieur de Saint-Maxent pour le bénéfice des planteurs de Louisiane, Marguerite sut qu’elle allait être libre.

Arpenteur général de Louisiane, Charles Laveau appelé Don Carlos Laveau Trudeau, avait acquis Marguerite Darcantel. Personne n’avait osé renchérir sur les 2000 livres annoncées avec fermeté. Il n’avait nullement l’intention de la ramener chez lui. Il installa aussitôt dans une petite maison qu’il détenait sur la rue des remparts à la lisière de ce qui était en train de devenir le quartier Marigny. Marguerite fit tant et si bien, jouant de toutes ses armes que Charles Laveau n’attendit pas une année pour l’émanciper et lui offrir la maison. Peinte en vert, quatre pièces sur un soubassement de brique auquel on accédait par un escalier à double évolution, celle-ci avait tout le confort dont avait besoin la métisse. En plus de la pension donnée par son amant, ses revenus s’arrondissaient officiellement de la broderie qu’elle faisait pour les riches créoles et officieusement des services en tant que reine du vaudou qu’elle pouvait rendre. Elle allait d’ailleurs livrer deux robes, dont l’une ne serait jamais portée par sa jeune propriétaire qui ne serait plus en ce bas monde lors du bal des débutantes pour laquelle elle avait été commandée, quand elle pressentit la venue de ses visiteuses. Elle mit un peu d’ordre et prépara un café en les attendant.

*

Elles n’avaient pas frappé à la porte que celle-ci s’ouvrit sur le sourire de Marguerite. Elle les reçut avec chaleur et les guida dans le salon, satisfaite de voir qu’Antoinette-Marie se portait bien. Au même moment qu’elle s’en faisait le constat, l’image furtive de Juan Felipe souriant lui apparut. Elle comprit à ce moment-là pourquoi son image interférait avec l’avenir d’Antoinette-Marie, en fait l’homme faisait partie de son avenir ! Et c’était pour lui qu’elles venaient. « – Asseyez-vous mesdames, vous prendrez bien un peu du café et de la tarte aux noix de pécan que je vous ai préparées ». Sur la table était installé un service de porcelaine française qui aurait fait bien des envieuses, dernière acquisition de Charles Laveau, sur une nappe damassée d’un blanc immaculé. Les deux femmes acceptèrent amusées et toujours étonnées de se savoir attendues. Après avoir échangé quelques banalités, Marguerite sortit son jeu de tarot égyptien. Il ne lui servait qu’à illustrer ses dires et contribuait à donner du crédit à cette facette de sa vie, bien qu’elle n’en ait guère besoin. C’est son amant qui, amusé de l’entendre faire des prédictions, lui avait offert le jeu qui impressionnait tant les dames créoles et qui, paraît-il, était le même que celui d’une Mademoiselle Lenorman qui faisait déjà parler d’elle outre-Atlantique. Comme à son habitude elle baissât l’éclairage en tirant ses rideaux et en allumant quelques chandelles, elle tria, coupa, battit le jeu qu’elle fit couper à Antoinette-Marie. Elle lui fit tirer cinq cartes « Les amoureux, le jugement, le bateleur, le chariot, l’étoile ». Les trois femmes étaient penchées attentives sur le jeu, deux essayant d’en deviner les arcanes et la troisième qui n’avait nul besoin de les voir pour savoir. « – Il ne sert à rien de s’inquiéter, vous allez avoir des nouvelles de l’homme que vous attendez, il est déjà en route vers vous, et vous avez toutes les raisons de l’attendre. » Satisfaite de lui prédire de bonnes nouvelles, elle sourit à la jeune fille tout en lui disant qu’elle n’avait rien à ajouter à ce qu’elle savait déjà. Mais elle avait à peine fini sa phrase que s’imposa à elle au milieu d’un brouillard la femme qui ressemblait tant à Antoinette-Marie. Elle pleurait et tendait ses bras vers elle. Elle avait déjà vu cette femme, c’était celle qui l’avait aidée à retrouver Antoinette-Marie. « Ne la laissait pas faire la même erreur que moi ! Ne la laissait pas faire la même erreur que moi ! » Surprise, elle s’affala sur sa chaise, elle s’excusa auprès de ses visiteuses. Tout en regardant la jeune fille, elle expliqua ce qu’elle venait de voir « – je suis désolé Madame de Thouais, mais une femme qui vous ressemble étrangement avec des yeux bleus comme le ciel et les cheveux plus sombres que vous, tient à vous mettre en garde. » La jeune femme blêmit. Décidément, elle faisait un effet étrange à la voyante et, d’une voix atone, elle lui demanda « – et que me veut-elle ?

– Elle vous demande de ne pas faire la même erreur qu’elle.

– Mais quelle erreur ?

– Cela je ne sais pas !

Antoinette-Marie supposait que c’était sa mère, sa tante comme sa sœur, lui avait dit qu’elle lui ressemblait. Mais quel message d’outre-tombe voulait-elle lui faire parvenir ? Cela la bouleversa. Elle avait toujours eu l’impression que sa mère la protégeait, mais avait souvent eu peur que ce ne soit que chimères de fillette apeurée.

– Je ne sais pas encore, mais ne vous en inquiétez pas, le moment venu, elle m’en dira plus. Vous pouvez avancer sereinement.

S’en suivit une conversation entre femmes, lors de laquelle Antoinette-Marie remercia chaleureusement la voyante de l’aide qu’elle lui avait apportée. Avant de quitter les lieux, elle laissa discrètement une bourse généreusement pourvue sur la table.

*

Dimanche 15 avril 1792

Au grand dépit de son épouse, une crise de malaria attrapée en Amérique du Sud obligea le gouverneur Carondelet à annuler le repas traditionnellement offert à Pâques à ses concitoyens les plus en vue.

Jennie Augusta Brownscombe (Tea in the Garden.jpegDon Andres Almonester Y Roxas ne s’en formalisa pas. Il convia après la messe du dimanche de Pâques une cinquantaine d’intimes privilégiés, dont les Maubeuge accompagnés d’Antoinette-Marie. Lorsqu’ils arrivèrent, ayant lambiné devant l’église de manière à laisser le temps à leurs hôtes de les précéder, les invités trouvèrent dans la grande salle à manger une longue table nappée de lin blanc brodé de guirlandes ton sur ton, couverte de porcelaine de cristal et d’argenterie, agrémentée d’un chemin de table d’azalées multicolores. Tous félicitèrent la maîtresse de maison, Louise Laronde, pour l’effet obtenu. L’hôtesse gracieusement remercia de leurs compliments chacun de ses invités tout en les plaçant. Antoinette-Marie se trouva placée avec à sa droite Pierre Philippe Enguerrand de Marigny de Mandeville, un homme d’une quarantaine d’années à l’allure rigide accompagné de sa femme Jeanne d’Estrehan, la nièce De Borée de Mauléon, le plus riche propriétaire de plantation de Louisiane. À sa gauche s’assit Barthélemy François Le Bretton des Chappelles venu seul, la dernière grossesse de sa femme étant difficile. Antoinette-Marie ne connaissait pas vraiment ces deux messieurs, aussi était-elle rassurée d’avoir face à elle Nathalie de Maubeuge entouré du bon Père Antonio de Sedella à l’allure revêche, mais déjà considéré comme un saint et de monsieur Bevenot de Haussois, son élégant notaire. Le maître et la maîtresse de maison assis chacun à un bout de la table, les esclaves commencèrent à servir un repas aux plats variés sous le regard sans concession du majordome. Le menu commença par une entrée fort prisée des louisianais, des huîtres cuites au jambon et champignon, suivit par un gombo à base d’okra, de crevettes, de riz, bien épicé puis d’une bisque d’écrevisses épaissie avec du riz. Antoinette-Marie s’amusa plus qu’elle ne l’aurait crue. Ses deux voisins s’avérèrent distrayants, autant Monsieur Enguerrand de Marigny de Mandeville avait un humour caustique et relevait chaque intervention d’une remarque d’humour froid, autant Monsieur Le Bretton des Chappelles, séducteur né, complimentait la jeune femme et étayait point de vue ironique chacun des sujets de conversation. Après avoir commenté la santé du gouverneur, les sujets varièrent du nouveau coffre-fort à trois couches fait pour contenir les fonds de la ville, de la demande faite par Filberto Farge de construire une salle de danse sur le terrain anciennement occupé par le marché. Tous commentèrent le besoin de réparer la digue qui était fort mal en point depuis les inondations du printemps précédent. Francisco Pascalis de la Barre annonça que cela venait d’être voté par le Cabildo et que son renforcement se ferait de la résidence de Don Beltran Gravier, et d’Orange Grove jusqu’au marché. Tous admirent que la rivière continuait à monter et lorsqu’un convive demanda quelle main-d’œuvre comptait utiliser le Cabildo, pensant sans doute que l’on réquisitionnerait des nègres et, donc les siens puisque sa plantation se trouvait dans la limite des travaux, Monsieur Pascalis de la Barre le rassura cela se ferait avec l’aide des prisonniers offerts par le gouverneur. Les sujets sérieux étaient ponctués de sujets plus frivoles, mariages ou scandales étaient commentés dans la mesure où l’on n’offensait personne autour de la table, ce qui était rendu difficile à déterminer, les alliances familiales étant un vrai écheveau difficilement démêlable. On s’arrêtait pour commenter chaque nouveau plat qui se présentait, Antoinette-Marie était étonnée de leur abondance, après l’incontournable préparation de poisson-chat à la chair si délicate, s’en suivit les viandes, le gigot d’agneau tradition ramenée de France et différentes préparations de porc, le tout accompagné de patates douces et arrosé de vins de France, notamment de la région de Bordeaux. Les conversations reprirent, l’un des voisins de table demanda à la jeune fille si elle avait des nouvelles de France, sa réponse négative entraîna des commentaires variés et pour beaucoup assez révolutionnaires, ce qui déplu à quelques Espagnols qui considéraient d’un mauvais œil le fait de se passer de son roi. L’arrivée des desserts interrompit les dires, mousse au chocolat, crème renversée au caramel, fruits des caraïbes frais ou confits se succédèrent au grand contentement des gourmands. Les conversations reprirent sur la guerre des Florides. Monsieur de Maubeuge interpella le capitaine du régiment. « – Don de la Pena où en est on avec les Indiens séminoles ? » Ayant peu de conversation et peu d’intérêt pour les problèmes civils, l’homme se sentit flatté d’être interpellé sur un sujet qui ne pouvait que le mettre en valeur. De sa voix de stentor, il prit la parole. « – Comme vous le savez, nos jeunes hommes sont rentrés pour la plupart dans leurs foyers et il semblerait que la politique mise au point par notre gouverneur par l’intermédiaire de don Gayoso de Lemos porte ses fruits. » Antoinette-Marie tendit l’oreille espérant apprendre quelque chose de nouveau et allait être désappointée quand le capitaine reprit, malgré la force de sa voix, sur le ton de confidence, ce qui fit sourire les auditeurs. « – Une chose extraordinaire est toutefois arrivée à l’un de nos hommes que certains d’entre vous connaissent sûrement. » Toutes les conversations s’interrompirent offrant au capitaine une assistance attentive et curieuse. « – Il y a de cela deux jours s’est présenté devant moi Ignacio Pérez Alvares que vous ne connaissez sûrement pas, un subalterne. Je l’ai conduit séance tenante devant Monsieur de la Chaise, plus à même de traiter ce problème. » Le narrateur, laissant en suspend son histoire, avala une gorgée de vin puis reprit.  « – L’homme nous raconta qu’après avoir traversé la Floride de tout son long avec sa compagnie, découvrant au passage des rivières et des lacs que nos cartes n’identifient pas, ils arrivèrent sur un lac, grand comme une mer, absent aussi des cartes. Après vérification, les cartographes français l’avaient bien dessiné, mais nos homologues espagnols ont pensé à tort qu’ils avaient confondu avec les marais du sud. Là, ils furent attaqués par une bande d’Indiens visiblement ignorants du traité de paix signé plus au nord. La moitié de leur compagnie resta couchée sur le sol, ils sauvèrent toute foi leur capitan gravement blessé. Arrivés au poste de Punta Resa, que nous n’avons pas plus sur nos cartes, vous ne devinerez pas ce qu’il a fait ! » Et tout cela le faisait sourire à l’avance, devant l’assistance médusée se demandant où il allait en venir, il poursuivit. « – Et bien mes amis vous aurez du mal à le croire, il a confié son capitan à l’agonie à un pirate ! Si ! Si ! Il a fait embarquer le malheureux sur un bateau pirate. » Insistant sur le dernier mot, aux cris d’effrois que quelques femmes ne purent retenir. Monsieur de Maubeuge interloqué intervint. « – Si je puis me permettre vous ne nous avez pas donné le nom du malheureux capitan. » Le conteur sourit heureux de son effet de surprise et conclut. « – C’est le capitan don de Puerto Valdez qui a été abandonné par son second aux mains des pirates ! ». Le souffle d’Antoinette-Marie se coupa, son cœur s’emballa, elle blanchit, étouffant dans son corset qu’elle trouva soudain trop serré. Madame de Maubeuge, qui avait déjà deviné de qui on parlait au fil de l’histoire, fixait Antoinette-Marie afin de la soutenir, se demandant si elle allait se trouver mal. La jeune fille se reprit et ne put s’empêcher d’intervenir. « – Excusez-moi, mais qu’a-t-on fait du second ?

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Cambes-Sadirac Antoinette Marie

– Il est cloîtré à la taule, Madame, jusqu’à ce que l’on sache ce qu’est devenu son supérieur, tant soit peu que l’on ne le sache un jour.

– Mais, il a, peut-être, choisi cette solution pour sauver son capitaine s’ils étaient loin de tout ?

– C’est ce qu’il a prétendu, et connaissant la fidélité de l’homme, nous avons accordé crédit à ses dires, aussi nous ne l’avons pas pendu.

Le Père Antonio de Sedella de nature suspicieuse, et qui n’avait rien perdu de la conversation ni de ses effets sur la jeune fille, s’adressa à elle en baissant la voix.  « – Excusez-moi ma fille, mais je vous trouve bien soucieuse du sort de cet homme.

– Oh ! Mon père ce n’est que charité chrétienne, cette aventure est si incroyable. De plus, j’ai eu le plaisir d’être présenté ici même à don de Puerto Valdez, aussi cela ne rend cette histoire que plus sensible, dirons-nous. Antoinette-Marie aimait bien le capucin venu vingt ans plus tôt avec l’inquisition, renvoyez par les louisianais et revenu prendre la charge de la paroisse Saint-Louis. De taille moyenne, sec comme un sarment, l’œil toujours aux aguets, elle le savait bienveillant, il lui avait même été recommandé par l’abbé Hubert qui le connaissait bien. De plus, accompagnant régulièrement Madame de Maubeuge pour porter secours aux pauvres de la ville, elle savait que ce n’était que par commisération qu’il l’interpellait. Devinant le malaise de la jeune fille, dont elle aimait le caractère simple et volontaire, Louise Laronde rompit la conversation en se levant et montra l’exemple aux dames. Elle guida celles-ci sur la véranda où la douceur des températures leur permettait de prendre le café, laissant les hommes entre eux pour fumer leurs cigares et boire leurs bourbons, rare tradition copiée sur les Anglais. Madame de Maubeuge prit le bras de sa protégée et lui dit à mots bas « – vous voyez Antoinette-Marie, c’est sûrement l’un de ces pirates qui vous a glissé le mot, Juan-Felipe doit être en vie.

– Je le pense, Nathalie, ou tout du moins je l’espère. Elle ne rajouta pas, que cela ne lui ne disait pas où il était, ni dans quel état il était.

Le soir venu, le moment de se quitter, Monsieur Bevenot de Haussois rappela à Antoinette-Marie qu’elle lui avait demandé un rendez-vous, et que ce serait avec plaisir qu’il la recevrait. Confuse, elle argua une fatigue consécutive aux problèmes dont il avait dû avoir connaissance, mais promit sa prochaine venue.

*

Recroquevillée dans son lit, Antoinette-Marie attendait qu’apparaisse Esther avec son déjeuner, ce qu’elle n’allait pas tarder à faire, les bruits de la rue s’éveillant. Elle laissait divaguer ses pensées tout en fixant le rai de lumière, qui s’infiltrait entre les rideaux et s’allongeait jusqu’à son couvre-lit. Elle ne pouvait s’empêcher de ressasser l’incident de la veille et de se poser moult questions.

Esther, les bras chargés, poussa la porte d’un pied laissant Béarn et Navarre passer devant elle pour ne pas être bousculée. Elle fut étonnée de trouver sa maîtresse déjà réveillée, assise sur son lit. « – Bonjou » mait’esse ». Elle lui sourit, posa son plateau sur le lit et alla ouvrir les tentures laissant un flot de lumière inonder la pièce. « – Bonjour, Esther, suis-je la première ?

– Oh oui Ma « ame !

– Pas de courrier

– Non Ma’ame !

Cela faisait longtemps qu’elle n’avait eu de lettre de France, cela aussi l’inquiétait. Elle en écrirait tout de même une en attendant l’heure adéquate pour rendre des visites.

Sa matinée se passa donc à écrire et à faire sa toilette. Après le bain aux fleurs de magnolia dont elle était devenue friande, elle se fit coiffer, avec un chignon bas souple terminé par une longue mèche souple dans le dos. Elle félicita Esther pour le résultat, constatant qu’elle était de plus en plus habile dans cet art. Elle mit un caraco avec plis Watteau dans le dos, en taffetas bleu-gris, qu’avait choisi Madame de Verthamon pour son trousseau. Elle ne le ferma pas sur sa robe en linon blanc, car elle aimait cette nouvelle mode un tant soit peu négligée qui ajoutait au confort malgré la brassière-corset de sa lingerie. Pour finir, elle ajouta son pendentif, qui avait, pour elle, valeur de talisman. Elle s’appliquait à sa toilette, car cela la divertissait de ses inquiétudes. Une fois prête, elle descendit toujours distraite par ses pensées. Elle rattrapa de justesse le petit Philippe qui courait au-devant de sa nourrice Sarah. Voulant l’éviter, ils faillirent perdre l’équilibre, laissant échapper un cri de frayeur de l’esclave. Ce qui fit beaucoup rire le jeune garçon. « – Et bien, Philippe, vous comptiez me pousser au bas de l’escalier !

Oh non ! Madame ! Jamais de la vie. Je vous aime trop ! Se rendant compte de ce qu’il venait de dire, il devint rouge-écarlate. « – Alors il va falloir que j’attende que vous grandissiez pour vous épouser ». Décidément, des trois garçons des Maubeuge c’était son préféré, l’aîné était déjà trop imbu de sa personne et le dernier d’un égoïsme capricieux qui l’agaçait. Sortant brusquement du salon du rez-chaussé, la marquise, affolée par le cri, s’exclama. « – Que ce passe-t-il ?

– Rien ! Rien ! Nathalie, votre fils, essaie de faire faux bon à sa nourrice pour me faire une déclaration.

– Qu’il en profite, car bientôt c’est le pensionnat. Le petit garçon tout en regardant ses pieds s’excusa et la mort dans l’âme suivit sa nourrice sous le sourire attendri des deux femmes. « – Vous voilà prête, déjeunons et ensuite vous partirez faire votre visite. »

*

Ézéchiel, le jumeau de Samson, qui remplaçait ce dernier pris par le service du maître, attendait Antoinette-Marie avec une dignité un peu rigide sur le siège du landau découvert. Elle avait décidé d’y aller seule, désirant mener à bien cette entrevue sans témoin, même ami. Elle avait donc refusé courtoisement la compagnie de la marquise. À son arrivée, Ézéchiel descendit lui ouvrir la portière de la voiture, lui déplia le marchepied qu’elle gravit et s’installa sur la banquette de cuir en essayant de froisser le moins possible sa robe. Tout en inclinant son ombrelle pour se protégeait du soleil, sa capeline n’y suffisant pas, elle pianotait nerveusement sur le rebord de la portière. Elle ressassait sans fin ses idées en se demandant comment elle allait pouvoir formuler sa demande et supputant sur les résultats de sa requête.

 La demeure du notaire se trouvait rue du Maine entre les rues Royale et Bourbon. Elle regardait, sans voir, défiler sous ses yeux les maisons. La cicatrice de l’incendie était encore plus visible à cet endroit de la ville, car à la limite de la catastrophe. Le côté épargné par le sinistre arborait un style français, avec des façades à colombages, des perrons abrités par des auvents ou des demeures en bousillage protégeaient du soleil ou des averses tropicales par de profondes galeries dans des écrins de verdures aux multiples arbres fleuris. De l’autre côté, le style espagnol avait la primeur, les façades des nouvelles maisons étaient faites de briques et de pierres, aux ouvertures cintrées, aux balcons ornés d’arabesques de ferronnerie, aux patios dans lesquels on devinait un foisonnement de fleurs ombragées par des palmiers où bruissaient des fontaines. À cette heure de la journée, tout était calme, les maîtres s’éveillaient lentement de la traditionnelle sieste des tropiques, l’activité des serviteurs reprenait doucement. La clémence des températures à cette époque de l’année rendait le court déplacement agréable. Ils arrivèrent devant la maison du notaire qui en imposait par sa sobriété et son opulence, elle avait été bâtie cinq ans auparavant, juste avant le grand incendie et y avait échappé. Elle était inspirée des maisons en vogue en Angleterre qui arboraient un style antique et qui détenait leurs noms du roi anglais Georges. Après avoir passé le portail de fer forgé, au bout d’une courte allée ombragée, la demeure à un étage avec un toit à quatre pentes n’avait pour ornement, qu’un portique orné d’un fronton soutenu par quatre colonnes, abritant une terrasse le tout reposant sur le rez-de-chaussée qui s’avançait au-devant du corps de logis.

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (1782

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Elle n’était pas descendue que la porte s’ouvrit sur la face joviale de Béthanie, petit bout de femme heureuse de vivre et gouvernante du notaire. Avec un ton, qui se voulait, détaché elle s’adressa à celle-ci « – bonjour, pourrais-tu prévenir ton maître que Madame de Thouais voudrait être reçue.

– Bein su » M’ame, si M’ame vouloi » « ent’er !

La gouvernante installa Antoinette-Marie dans un salon donnant à l’arrière de la demeure. « – Mon mait’e vous recevoi » tout suite ! ». Antoinette-Marie s’installa sur une chaise cabriolet et arrangea les plis de sa robe. Elle n’était pas revenue chez le notaire depuis l’ouverture du testament, mais l’avait souvent rencontré dans les différentes manifestations et festivités données dans la ville. Toujours courtoise et attentionnée, elle lui faisait confiance tant il la rassurait. Elle remarqua l’élégance manifeste du salon meublé avec goût et ornementé de tableaux de peintres français dont le sujet de certains devait être des membres de la famille du maître des lieux. Ce cheminement de pensées l’amena au fait qu’elle ne lui connaissait aucune famille, ce qui titilla un instant sa curiosité. La gouvernante revint avec du café et de la brioche qu’elle posa sur un guéridon près de la jeune fille. La gouvernante n’avait pas fini de la servir que le notaire rentrât dans le salon. Il ne put s’empêcher en la voyant de penser qu’elle faisait juvénile et très fragile et constata qu’elle était venue sans chaperon ce qu’il amusa. Il s’attendrit devant sa gêne et lui sourit affectueusement, comme elle fit mine de se lever, il la retint.  « – Non, non, restez assise, je vous en prie. Cela ne vous ennuie pas si nous restons en ses lieux ? À cette heure, c’est une des pièces les plus agréables de la maison ». Elle acquiesça et le crut sans problème, car filtré par les rideaux de mousseline le soleil inondait une grande parti de la pièce, lui donnant un aspect chaleureux sans l’agressivité d’une lumière crue. Il s’assit à côté d’elle et se servit une tasse de café dont l’arôme emplissait l’espace.

Il avait la voix douce et l’écoute attentive qui pousse les autres à se confier voire à se confesser à leur propre étonnement. Ne voulant point brusquer sa jeune visiteuse, il commença par lui demander des nouvelles des Maubeuge. Puis il poursuivit en lui demandant de ses nouvelles et notamment si elle s’était remise des péripéties de son enlèvement. Elle ne montra pas son étonnement en se rendant compte que décidément tout se savait. Elle le rassura, arguant que cette aventure n’eut été ridicule si elle n’avait trouvé les punitions inégales et pour certaines injustes et par trop radicales. Elle assura que si on lui avait demandé son avis ce n’est pas l’esclave Martin que l’on aurait pendu, mais bien évidemment on ne lui avait rien demandé. Le notaire sourit devant l’emportement de la jeune fille. Il la conduisit au sujet qui la préoccupait. Elle ne savait pas trop comment l’aborder, étant une femme, elle se doutait bien qu’elle était supposée ignorer certains états des choses ou du moins ne pas aborder le sujet.  « – Je viens vous voir pour une promesse que j’ai faite à Charles-Henri et que je ne sais comment tenir. » Le notaire fut intrigué qu’avait bien pu demander son défunt protégé. « – Je vous en prie, exposez-la et je vais voir comment je peux vous apporter mon aide.

– Sur son lit de mort, il m’a demandé d’émanciper Mama-Louisa et ses enfants, mais je ne sais comment faire dans pareil cas, vous comprenez, je n’ai jamais détenu d’esclave. Il sourit intérieurement de la candeur de la jeune fille qui s’adaptait tant bien que mal à sa nouvelle vie.  « – En fait nous avons deux problèmes, vous ne pouvez émanciper un esclave avant vos vingt-cinq ans et ceux-ci doivent être au moins âgé de trente ans.

– Mais c’est loin ! Et puis puisqu’ils m’appartiennent ?

– Soit, mais c’est le code Noir, appuyant sur ses mots, pour Mama-Louisa Louisa, il y a peu être une possibilité, elle a l’âge requis, mais pour ses enfants…

– Mais enfin ce sont les frères et sœurs de Charles-Henri ! Antoinette-Marie se mordit aussitôt la langue pensant en avoir trop dit, son propos pouvant paraître déplacé. Le notaire ne releva pas, pensant que décidément cette jeune fille était pleine de surprise et était bien une fille des lumières, la révolution au bout des lèvres dès l’apparition d’une injustice. « – Pour arriver à vos fins je ne vois qu’une solution, mais il faudra qu’elle reste entre nous, car la justice et nos voisins pourraient trouver à y redire. » Intriguée et acceptant la condition de discrétion, elle lui demanda de poursuivre. « – Je peux vous racheter Mama-Louisa et ses trois enfants. Une fois en ma possession, je pourrai les émanciper.

– Trois enfants ? Mais je ne connais que Nathanaël et la petite Sarah.

– Le baron de Thouais a prêté l’aîné Aaron à son voisin Louis André Bertin-Dunogier pour le former à l’ébénisterie, c’est un brave homme, il ne fera pas d’histoire.

– Ah, je ne savais pas. J’enverrai Monsieur Tremblay le récupérer, ce sera plus facile, je suppose, et plus discret. Et donc comment faut-il que nous procédions ?

– Je vais établir un acte de vente et un acte d’émancipation, nous devrons antidater le premier, car en tant que nouveau propriétaire, je suis supposé les détenir un certain temps avant de les émanciper. De plus, si cela venait à se savoir, comme on ne comprendrait pas pourquoi ils ne logent pas chez moi, il nous suffirait de dire que je vous les ai laissés afin de ne pas vous priver de la gouvernante de la Palmeraie.

– Oui bien sûr, mais ils sont supposés quitter la plantation ?

– Une fois libres, ils devront rejoindre La Nouvelle-Orléans, les affranchis ont pour obligation de vivre dans l’enceinte de la ville.

– Ah, il n’y a pas d’autres solutions, je suppose ? Et de quoi va vivre Mama-Louisa ?

– Vous pouvez toujours louer ses services pour la garder à la plantation tant que vous n’avez pas de maison de ville, si elle le désire. Il insista les derniers mots pour faire réaliser à la jeune fille qu’une fois libre Mama-Louisa pourrait faire ce qu’elle voulait. Bien évidemment, ce sera un passe-droit droit, mais cela je pourrai l’arranger. Par contre lorsque ses enfants seront adultes il faudra sûrement trouver un autre arrangement. Il ne fit pas remarquer à la jeune femme qu’elle avait oublié au fil de l’échange l’âge des enfants pour l’émancipation de ceux-ci, mais il connaissait le levier juridique qui lui permettrait de contourner ce point-là.

Antoinette-Marie n’avait pas pensé à tous ses rebondissements, pour elle ce n’était qu’une question de papier. Elle avait du mal à envisager la plantation sans sa gouvernante, elle était consciente de l’efficacité de celle-ci et ne se sentait pas prêt à gérer le train de vie d’une maison. Elle avait promis, elle tiendrait sa promesse. Elle accepta les démarches du notaire en toute confiance.

Avant de la laisser partir, Monsieur Bevenot de Haussois lui demanda si elle avait par hasard des nouvelles de don de Puerto Valdez, car lors des échanges sur son sujet pendant le repas de Pâques, il avait supposé que cela pouvait être le cas. Elle lui raconta l’étrange courrier et son contenu, et aussi incroyable que ce fût, l’histoire narrée lors du dîner lui avait laissé espérer que cela avait un rapport. Il lui avait donné raison et lui assura qu’il en avait vu d’autres et qu’elle pouvait espérer, lui assurant qu’elle serait la première à savoir s’il avait des nouvelles.

Ce n’est qu’en montant dans la voiture qu’elle se demanda comment le notaire pouvait savoir tout ça. Comme cela n’avait guère d’importance, elle n’y pensa plus.

Monsieur Bevenot de Haussois vint deux jours plus tard chez les Maubeuge faire signer les papiers d’achat de la famille par la main gauche du baron de Thouais et lui montra les papiers les émancipant, lui laissant un double pour ceux-ci. Il ne le savait pas, mais ils n’étaient plus esclaves. Elle fut étonnée de la rapidité des choses et se dit que le notaire avait des possibilités inattendues.

(Marie-Gabrielle CAPET)

Joseph Marie Bevenot De Haussois

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 45

Janvier 1792, Une arrivée inopinée

17th-Century-Sailing-Ship.jpg

Martin, essoufflé d’avoir couru depuis le port, fit irruption dans le magasin de la rue de Toulouse en criant. « Mait’e, mait’e, l’Étoile, l’Étoile êt’e dans le po’t ! ». Martin était un esclave d’une force herculéenne, dépassant au moins d’une tête les plus grands, d’une vingtaine d’années, avec un air benêt qui rassurait et trompait beaucoup de monde sauf son maître, Monsieur Ladurant. Celui-ci attrapa sa veste qu’il avait abandonnée sur le comptoir de son magasin quelques instants auparavant et courut en sens inverse suivi de son esclave et de son commis. « – Enfin ! » C’était impensable, un mois de retard sur la date prévue, il avait cru le navire sombré en mer ou sabordé par des corsaires ! Une pluie entrecoupée de quelques embellies avait embourbé le sol malaxé par des centaines de semelles. Négligeant la boue qui le crottait jusqu’au bas de son habit et qui envahissait tout, jusqu’à l’amoncellement des sacs, des ballots, et des boucauts attendant d’être embarqués, il traversa le marché qui s’étalait sur une parcelle entre le fleuve et la ville en vue des matures alignées le long du quai. Au milieu de ce désordre organisé, s’étalait sur des tréteaux et des tables, un marché bigarré de fruits, d’épices et de légumes, qu’il esquivait tant bien que mal dans sa hâte. Ladurant passa devant la grande halle ouverte sur trois côtés, coiffée de tuiles rouges à l’angle de laquelle il aperçut un groupe qui avec force de gestes, s’échangeait les nouvelles à peine arrivées. Dedans bruissait une foule de chalands, entre des amoncellements de ballots et de sacs, des étalages de cuir et de peau, des barriques et des tonnelets. Juchés sur des estrades, des commissaires aboyaient, lançaient et relançaient des enchères, vendant les marchandises à peine sorties du ventre des navires. Des courtiers affairés allaient d’un groupe à l’autre, remplissant leurs carnets de commandes. Contrairement à son habitude de guetter toute opportunité, il les ignora et les dépassa.

Racheté par ses associés, des négociants de Nantes, dont il était le comptoir en Amérique, le vaisseau à trois-ponts nommé l’Étoile, jumeau du célèbre navire « Les États de Bourgogne », était là, devant lui, dans toute sa majesté. Il avait été lancé deux ans plus tôt des chantiers navals de Brest construit d’après les plans du célèbre ingénieur naval Jacques-Noël Sané. Il se mêla à la foule des Orléanais qui profitant de l’embellie, pour flâner les pieds au sec, le long des quais et de la grande levée s’était attroupée sous la poupe de l’Étoile pour d’admirer ses formes parfaites qui pouvaient rivaliser avec les frégates sous le double rapport de la vitesse et de la facilité d’évolution. Les connaisseurs argumentaient les avantages de la silhouette encore simplifiée du navire. Ils constataient le pont presque droit, le château arrière pratiquement disparu et les sculptures réduites au minimum, le tout permettant un tonnage augmenté. Les mâts, bien plus fins et plus hauts qu’autrefois, étaient toutefois plus solides et le gréement supportait mieux les tempêtes. « – La surface de voile a été augmentée. Elle est surtout répartie en un plus grand nombre de voiles, nous pouvons désormais proportionner la surface de la voilure à la force de la brise. » Lui fit remarquer le capitaine Simon, répondant à l’admiration muette du négociant qu’il avait reconnu au milieu des badauds. Celui-ci sursauta, car il ne l’avait pas vu venir à lui. Au plaisir de le voir il lui tomba dans les bras. Bras dessus, bras de dessous, ils montèrent à bord et s’installèrent dans la cabine du capitaine pour échanger les nouvelles tout en buvant du rhum. Le capitaine expliqua qu’il y avait eu une épidémie à bord au large de la Guadeloupe et qu’il avait dû rester en quarantaine ce qui expliquait son retard.

*

La nouvelle avait fait le tour de la ville, la maison Ladurant avait reçu un lot de marchandises comme on n’en avait pas vu depuis longtemps.

*

Lotte overhandigt pistolen aan Werthers bediende, Daniel Nikolaus Chodowiecki, 1777

Madame Ladurant

Devant elle, la boutique croulait sous les étoffes en tous genres, des soies, des basins, des failles, des taffetas de soie à rayures ou unis, des gazes, des soies damassées, des brocards, des soies de Chine, des cotonnades imprimées à Jouy, des indiennes en tous genres, ceci accompagné des patrons et des indications sur la façon de porter. Il y avait aussi pléthore de rubans, de gants, d’éventails, de réticules, de chapeaux, de bonnet, de fichus, de mantilles de dentelles et d’accessoires divers à la dernière mode de Paris pour se coiffer et s’habiller. Madame Ladurant voyait s’étaler devant elle sa fortune qui était déjà fort honnête. Petit bout de femme, qui au premier abord ressemblait à une poupée, était en fait la tête pensante du comptoir. Elle était née, la seule fille sur huit enfants, dans une famille de commerçants de Nantes et savait depuis longtemps compter et tenir les registres. Elle jubilait devant cet étalage qui allait amplifier sa fortune au-delà de ses espérances. Elle avait déjà estimé ce que cela rapporterait. Elle avait passé une bonne partie de la nuit à trier, ranger et préparer toute cette cargaison avec son époux, son commis, ses deux négresses et Martin. Lorsque le jour se leva, elle était déjà dans la boutique le sourire aux lèvres satisfaite de ce qu’elle voyait et était prête à recevoir l’afflux de clientes dont elle ne doutait pas, certaines étant déjà venues à l’annonce. Elle avait tout d’abord été étonnée devant l’arrivée d’autant de marchandises, se demandant cette fois-ci d’où elles venaient. Elle n’était pas regardante quant à la provenance et était habituée à voir arriver dans la nuit des caisses venant de la Forge de Pierre Lafitte. Ce commerce cachait le recèle des pillages du corsaire récemment installé dans la ville et qu’il faisait venir par le lac Pontchartrain avec l’aveuglement tacite des autorités de la ville qui y trouvaient leurs comptes. En fait, le capitaine Simon de l’Étoile n’avait pu décharger à Saint-Domingue et n’avait pas voulu s’attarder sur la mer des Caraïbes que les tumultes politiques polluaient d’une flotte de corsaires en tous genres, de ce fait toute la marchandise du navire avait été débarquée à La Nouvelle-Orléans. Monsieur Ladurant en avait toutefois mis de côté une partie pour la ville de La Mobile. Le volume de la cargaison venait du fait que ses associés s’étaient retrouvés avec tous ses articles sur les bras à un moment où les conditions politiques freinaient l’exportation vers les frontières, aussi ils avaient porté leurs espoirs vers l’autre côté de l’Atlantique à la satisfaction du commerçant et de son épouse.

*

Dans la maison des Maubeuge, tous n’avaient en tête que le mariage de Marie-Adélaïde Maubourg et de Georges Tremblay, décidé pour le début du mois de février. Comme de toute évidence, personne ne put faire changer d’avis à la future mariée. Elle n’avait que faire de la position de l’homme qu’elle aimait et bien que prévu dans la plus stricte intimité, le scandale du duel en avait suffisamment fait la promotion. Il y était prévu néanmoins assez d’invités de marque pour faire attention à sa mise. Toutefois, que ce soit Madame de Maubeuge, chez qui cela se ferait, ou que ce soit Antoinette-Marie, toutes voulaient que ce soit une réussite. L’annonce d’un navire arrivé de France rempli à ras bord de marchandises et notamment des dernières nouveautés de Paris avait fini par amener à son comble l’état de fébrilité dans lequel les trois femmes étaient. Elles décidèrent de se précipiter le plus tôt possible chez Ladurant puisqu’il avait mis la main sur le fret de l’Étoile et qu’elles le savaient en partie dédié aux femmes. C’est Monsieur de Maubeuge qui avait annoncé la nouvelle la veille au soir à l’enchantement des jeunes femmes. Cette nouvelle avait enflammé la curiosité, le désir, chez les Maubeuge comme dans toutes les familles créoles de La Nouvelle-Orléans et de ses alentours.

*

Madame Ladurant aidée de son époux et de ses aides ouvrit la boutique, au coin de la rue de Toulouse et de la rue Bourbon. Devant, dans la galerie, étaient installés des tréteaux couverts de fanfreluches et de colifichets à la portée de tout un chacun et servis par deux quarteronnes libres, engagées à cet effet, avenantes et coiffées de tignons de couleurs amidonnés. Les articles de qualité, et donc onéreux, attendaient les clientes les plus nanties à l’intérieur de la boutique au milieu de laquelle trônait la commerçante vêtue d’un caraco avec sa jupe assortie dans une grosse soie chocolat afin de ne pas éclipser les clientes tout en étant visiblement de qualité. Après avoir vérifié la tenue de ses vendeuses, et remis en place Martin qui lambinait au coin de la rue parlant à un homme qu’elle ne voyait pas, elle rejoignit deux jolies mulâtresses à son service, qui aidaient autant à la vente qu’aux services divers dont avait besoin sa clientèle fortunée. Tel un capitaine de navire face à la tempête, elle était fin prête à affronter marchandage et hésitation des clientes.

*

 La rue de Toulouse était encombrée par les voitures arrêtées devant la boutique Ladurant. Le financier écossais John Law aurait apprécié quatre-vingts ans plus tôt cet étalage de commerce florissant qui lui aurait évité la banqueroute de la compagnie de Louisiane.

Madame de Maubeuge et ses deux amies, en désespoir de cause, avaient abandonné Samson et la voiture au coin de la rue Bourbon. Elles auraient aussi bien pu y aller à pied depuis l’hôtel de Maubeuge, celui-ci étant à deux pâtés de maisons, si ça n’avait été leur rang. Laissant Suzanne, qui les avait accompagnées, à l’extérieur, elles se faufilèrent jusqu’à l’intérieur saluant au passage leurs connaissances. D’un regard Madame de Maubeuge jugea l’ensemble et se dirigea vers des manteaux à capuchon en soie changeante accrochés à un somptueux paravent en laque. De son côté, Marie-Adélaïde s’était approchée des pièces d’étoffe empilées sur un comptoir. Elle interpella l’une des aides afin de tâter et d’apprécier le tomber d’un pékin, de couleur crème, à larges rayures, alternant bandes brillantes avec bandes mates et qui avait attiré son attention. Après avoir demandé son avis à Antoinette-Marie elle se fit mettre de côté deux pièces de la soie qui lui permettrait de se faire faire une robe pour son mariage, puis son attention fut attirée par des chaussures à boucles. Antoinette-Marie, qui étouffait au milieu des clientes surexcitées par tout ce qu’elles découvraient, essayait de se faire un chemin vers des étagères sur lesquelles s’entassaient fichus et mantilles de dentelle, elle cherchait une idée de cadeau de mariage pour son amie. Peu convaincue, elle allait s’éloigner vers une autre étagère lorsque l’une des deux vendeuses s’approcha d’elle avec affabilité et lui signala un choix supplémentaire entreposé faute de place dans une pièce adjacente. Antoinette-Marie remarqua alors la porte qui y amenait, elle accepta de suivre la mulâtresse soulagée de pouvoir respirer, oppressée qu’elle était par cette foule. La mulâtresse s’effaça devant elle tout en la laissant pénétrer dans la pièce attenante. D’un rapide coup d’œil, la vendeuse constata que personne ne les avait remarquées et referma aussitôt la porte derrière Antoinette-Marie. Celle-ci fut décontenancée par le soudain manque de lumière, mais n’eut pas le temps de réagir. Elle fut saisie par l’arrière avec une force inattendue et comme elle allait crier, elle inhala les vapeurs narcotiques qui imbibaient le mouchoir que son assaillant appliquait sur sa bouche, ce fut son dernier souvenir avant de perdre connaissance.

*

Maurice LELOIR (1853-1940)..jpgNathalie de Maubeuge et Marie-Adélaïde ayant fini leurs acquisitions décidèrent de quitter les lieux. Avant de sortir, elles prirent le temps d’échanger des salutations avec toutes les personnes de leur connaissance. Accaparées qu’elles étaient par leurs achats, elles n’avaient pas remarqué l’absence de leur amie. Elles supposèrent que la jeune femme lasse de cette foule et de la chaleur du lieu avait dû sortir prendre l’air, mais comme, elles se renseignaient auprès de Suzanne, celle-ci avisa ne pas l’avoir vue et certifia ne pas avoir quitté la galerie devant la boutique, ce qui surprit les deux amies. Devant l’incertitude, l’inquiétude les gagna. Elles se renseignèrent auprès de Madame Ladurant et de ses aides qui avouèrent leur ignorance et ne se rappelaient plus à quel moment elles l’avaient vu pour la dernière fois. Bien qu’elles doutaient du retour à pied de la jeune femme, elles rentrèrent au cas où. Elles n’avaient pas remis les pieds chez elles, où Antoinette-Marie n’était pas, que le bruit courait déjà sur la disparition de la jeune femme. Monsieur de Maubeuge et Georges Tremblay se rendirent chez les gens qu’elle connaissait et après avoir fait différents aller-retour entre l’hôtel et les différents lieux possibles, ils durent admettre que la jeune femme avait bel et bien disparu. C’était un mystère.

*

Le café « Maspero » prétendait pouvoir rivaliser avec le café « Procope » de la rive gauche de Paris. Son propriétaire n’y avait jamais mis les pieds et il ne pouvait savoir à quel point le lieu était loin de l’élégance du mobilier du café parisien où les philosophes se rencontraient. Le bâtiment neuf avait été érigé par don Juan Paillet dans le style andalou dans la rue de Chartres, entre la rue de Conti et la rue Saint-Louis. Pierre Maspero y avait installé un café à l’ameublement sobre en bois foncé dont le plus bel ornement était un comptoir encastré sous une des arcades voûtées de briques qui soutenait la pièce aussi large que l’immeuble qui l’abritait. S’y croisaient aussi bien des commerçants, et des planteurs réunis pour effectuer des transactions commerciales, des soldats qui venaient se détendre, et s’y devinaient aux spectateurs attentifs des réunions secrètes de boucaniers embourgeoisés négociant les produits de leurs larcins, évitant par là les taxes et les contrôles de la Balise.

Juan Felipe de Puerto Valdez comme chaque fois qu’il était à La Nouvelle-Orléans y retrouvait son ami le capitan da Silva. Ils y dînaient avant de se rendre dans quelques maisons accueillantes du quartier Marigny où le plus souvent ils jouaient aux cartes avant de profiter du charme langoureux des hôtesses. Récemment acquis, des lustres et des appliques murales éclairaient, plus ou moins abondamment la salle, suivant ou l’on se trouvait. Des alcôves avaient été aménagées pour les clients tenant à plus d’intimité bien que les dames de quelques natures n’y rentrassent point, c’est dans l’une de celles-ci qu’il aperçut son ami en compagnie. Il se fraya un chemin au milieu des volutes de fumée des cigares, des rires et des conversations passionnées de la clientèle, le café étant bondé à cette heure du soir. Il donnait le bonjour, échangeait trois mots tout en se dirigeant vers son ami. Il entendit avant de le voir Louis Adam de Crécy, la mise négligée, visiblement aviné au milieu de jeunes créoles oisifs de ses amis.

« – Tiens ! Voilà l’hidalgo de la petite veuve française. Et sait-il, l’hidalgo, qu’elle s’est enfuie, la petite veuve avec on ne sait qui ? Sa vertu tant vantée avait peu de valeur, semble-t-il ! » Juan-Felipe s’arrêta net sous l’invective, le silence se fit autour d’eux. Sentant l’altercation venir, don da Silva se rapprocha suivi en cela par ses compagnons de table. Les créoles espagnols faisant face aux créoles français. « – Monsieur, je vous saurai gré de respecter l’honneur des dames, même de celle qui vous résiste !

– Une dame ! Vous voulez rire, elle s’est enfuie avec le premier venu ! Il y a bien que vous pour ne pas le savoir et croire encore en sa vertu ! Il n’avait pas fini que Juan-Felipe, bien que ne comprenant rien à sa raillerie, perdant tout contrôle sous l’offense portée, le souffletait, déclenchant le courroux à peine retenu du français. La suffisance affichée de celui-ci se transforma en orgueil outragé. La colère remplaça la raillerie, les yeux brillants, injectés de sang, il se redressa prêt à en venir aux mains, mais le propriétaire des lieux, ventripotent et plutôt de nature avenante, attiré par la bataille rangée qui s’organisait intervint. « – Messieurs ! Pas de ça, chez moi ! Ou je fais appeler la garde.

Duel.jpg– Vous avez raison, Maspero ! Sortons ! Allons régler cela comme il se doit, Monsieur de Crécy. Les deux hommes, suivis de leurs amis, qui leur serviraient de témoins à un échange à l’épée ou au pistolet, car il ne pouvait en être autrement, quittèrent l’établissement et se rendirent sur la digue à l’abri des regards de la garde, qui n’était jamais loin. Sous le ciel étoilé éclairé par une lune au quart ronde, au bord du fleuve et des premiers marais longeant la ville, les deux hommes se faisaient face, fulminant de rage. Juan-Felipe attendait que Louis Adam de Crécy fasse le choix des armes et en fasse part à ses témoins. Il s’agaçait du temps que cela prenait, car il voulait connaître la fin de l’histoire qu’avait sous-entendue son adversaire provoquant ainsi l’algarade. De Crécy avait choisi le pistolet, les combattants attendirent que l’un des témoins de l’offensé aille chercher les armes qu’ils n’avaient évidemment pas sur eux. Contre toute attente, de Crécy continuait à boire à même une bouteille, inquiétant un peu plus ses amis, car il le voyait perdre de plus en plus ses moyens, Juan-Felipe de son côté prenait son mal en patience fumant un cigarillo tout en arpentant le lieu. Le témoin revint avec un coffret détenant des pistolets de duels. C’était la nouvelle mode. Les deux hommes tirèrent au sort leurs armes après vérification et armement de celles-ci par les témoins. Les duellistes se positionnèrent dos à dos selon les directives de l’arbitre désigné par les témoins. Juan-Felipe ne ressentait point de peur, tellement sa préoccupation était le sujet duel, et non sa conclusion. L’arbitre donna le départ et les duellistes firent chacun lentement vingt pas en avant. La distance, pour séparer les combattants, obtenue, ils se placèrent silhouette effacée. De Crécy chancelait sous les effets de l’alcool, tous se demandaient s’il n’allait pas s’écrouler avant que les coups ne partent. Le bras tendu les deux hommes attendirent le mot « Feu ». L’un tremblant, l’autre agacé par la situation qui s’éternisait. Le mot retentit, un coup partit, celui de Juan Felipe touchant son adversaire à l’épaule. De Crécy s’écroula, mais aidé de ses témoins, il se releva et malgré sa blessure qui l’handicapait, il ne voulut pas en démordre, il tirerait son coup. Juan-Felipe sans bouger attendit que son adversaire se décide. Le temps s’arrêta et contre toute attente le tireur s’écroula définitivement sous les affres de sa blessure conjuguée avec ceux de l’alcool, clôturant ainsi le duel.

*

Elle poussa la porte et découvrit dans le vestibule une femme dont elle ne devinait que la silhouette. Le silence était absolu, elle n’entendait que le parquet craquer sous son propre poids, l’atmosphère était étrange. Elle suivit la frêle silhouette de la femme dans l’escalier monumental de la plantation avec pour seule lumière les bougeoirs que chacune d’elles portait. Elle n’arrivait pas à la reconnaître, elle était blanche et, pourtant elle ne lui était pas inconnue. Sans se retourner, celle-ci lui faisait signe de la suivre, elle ne voyait que sa nuque dégagée par son chignon et le nœud du ruban qui maintenait ses perles. Elle traversa l’enfilade des pièces de l’étage à sa suite. Elles parcoururent les salons, richement meublés, aux murs ornés de tableaux dont il lui semblait reconnaître les portraits, mais elle n’arrivait pas à mettre un nom dessus. Passant devant les portes-fenêtres, elle essaya de voir dehors, mais la nuit était trop sombre et elle ne devina que l’éclat de l’eau au loin et son propre reflet, elle n’aurait su dire où elle était ni comment elle était arrivée là. Elle savait qu’elle devait suivre la femme qui s’éloignait devant elle, elle pressa le pas la rejoignant alors qu’elle tournait dans un couloir. Elle la rattrapa devant une porte. La femme l’ouvrit et lui montra du doigt la silhouette d’un grand lit à baldaquin dans lequel elle devina un corps à travers la moustiquaire. Intriguée, elle passa devant elle sans songer à la regarder et s’approcha du lit. Elle avança son lumignon et dans la lumière tremblante, elle découvrit, stupéfaite, le corps inanimé d’Antoinette-Marie allongée. Effarée, elle lâcha sa lumière qui s’éteignit et elle entendit. « – Dites-leur ! ».

marguerite Darcantel (2)

marguerite Darcantel

Marguerite se réveilla brusquement en sueur. Elle s’assit sur son lit le temps de comprendre que c’était un avertissement. Elle ne réfléchit pas plus, elle se leva et enfila jupe et jupons sur sa chemise et se couvrit d’un châle. Elle sortit précipitamment de chez elle. Mais qui allait-elle prévenir ? Le plus simple ? Madame de Maubeuge. Même à cette heure de la nuit, elle pourrait réveiller Abigaïl, elle passerait par les écuries. Elle devait traverser la ville tout en évitant la garde, car comme tout nègre même libre, elle n’avait pas le droit de déambuler dehors à cette heure. La ville n’était de toute façon éclairée que par les rares maisons qui n’avaient pas encore éteint leurs lumières et la lune était le plus souvent cachée par les nuages qui couraient dans le ciel, le temps changeait. Elle longeait les murs dans la pénombre des galeries, espérant ne pas faire de mauvaise rencontre. Elle sortit du quartier Marigny, et longea les décombres du rempart qui entouraient encore le carré jusqu’à la rue Dauphine. Tout était silencieux loin du fleuve, les rues étaient calmes, endormies, elle se rassura et se détendit. Les sens en alerte, guettant les sons, tout en trottant sur le trottoir, serrant son châle plus pour se rassurer que se protéger de la température, elle commença à se demander ce qu’elle allait pouvoir dire une fois arrivé. Elle se doutait bien qui lui faudrait combattre le scepticisme de tous et elle n’arrivait pas à se souvenir de détails qui pourraient aider. Approchant de l’hôtel des Maubeuge, elle allait traverser la rue Saint-Louis quand un cavalier déboucha à vive allure de celle-ci. Elle se recula dans l’ombre le cœur battant la chamade. L’homme s’arrêta devant la maison, les nuages dégagèrent momentanément la lune qui illumina la scène. C’était Juan-Felipe ! Le reconnaissant, elle se précipita le hélant doucement. Surpris, celui-ci se retourna découvrant la quarteronne. « – Que fais-tu là Marguerite ?

– La même chose que toi, je viens pour Madame de Thouais. Je viens prévenir Madame de Maubeuge. Je l’ai vue ! Enfin en rêve, j’ai eu une prémonition, je peux aider !

– Alors, suis-moi. Il monta le perron quatre à quatre, suivi de la voyante. Il frappa à la porte réveillant Samson qui ne couchait pas loin. Celui-ci, les yeux bouffis de sommeil, ouvrit étonné de découvrir l’étrange couple. « – Réveille tes maîtres, vite c’est urgent ! » Malgré l’heure avancée, Samson n’eut pas besoin de le faire, car la maison était sur le qui-vive. La première à arriver fut Esther, mais elle savait déjà que ce n’était pas sa maîtresse, Béarn et Navarre qui l’attendaient n’avaient que grogné doucement, aussi c’était la curiosité, les nouvelles espérées qui la firent courir. Suzanne tira d’un mauvais sommeil Marie-Adélaïde qui après avoir enfilé un déshabillé suivit Nathalie de Maubeuge qui s’était déjà précipitée dans l’escalier. « – Juan-Felipe ? Marguerite ? Mais que faites-vous là ?

– Moi je viens juste d’apprendre la disparition de Madame de Thouais, mais Marguerite a peut-être des nouvelles qui pourraient aider ! Juan-Felipe de nature cartésienne était sceptique, mais pour Antoinette-Marie il était prêt à croire. Nathalie de Maubeuge se retourna vers la voyante impatiente.

– Marguerite ? Vous savez quelque chose ?

– J’ai fait un rêve, une femme m’a prévenue, je sais que j’ai une information, mais je ne sais pas laquelle.

– Bon et bien ne restons pas là ! Installons-nous au salon ! s’exclama le marquis, arrivé sur ces entrefaites, découvrant le groupe qui s’agitait. Voir Marguerite Darcantel dans son vestibule au milieu de la nuit le surprit à peine. Il savait les liens entretenus par sa femme et à situation exceptionnelle, faits exceptionnels, pensa-t-il fataliste. « – Josépha, du café pour tous ! » Intriguée par ce remue-ménage, la maisonnée entière s’était réveillée. Le groupe s’installa. Marguerite n’osa s’asseoir au milieu de tous ses blancs. Elle perdait de son arrogance. D’un geste de la tête appuyé de la main, Nathalie de Maubeuge lui indiqua un fauteuil face à elle. « – Alors ? De quoi as-tu rêvé ? » L’attention de tous était braquée sur la Sibylle. « – En fait, j’ai rêvé que Madame de Thouais était dans une plantation, mais je ne la connais pas, la femme qui m’y a guidée m’a dit de vous prévenir. » Elle n’osa leur dire que dans son rêve, elle semblait plus morte que vive. Tous furent déçus, ils avaient espéré des informations plus précises. Marguerite sentit la déception générale, mais madame de Maubeuge refusa l’idée de la défaite. « – Évidemment, cela aurait été trop facile ! Mais si cette femme vous a dit de nous en faire part, c’est que l’un de nous connaît cette plantation, alors Marguerite, vous allez essayer de nous décrire votre rêve en essayant d’être la plus précise sur ce que vous avez vu. Peut-être que l’un d’entre nous reconnaîtra quelque chose.

– Bien je vais faire de mon mieux. Quand mon rêve a commencé, je me trouvais devant la porte, une immense porte à double battant. Blanche, je crois.

– Vous étiez au bord du fleuve ?

– Je ne saurais vous dire, je tournais le dos à l’extérieur, mais c’était au bord de l’eau, de cela, je suis sûre. Je suis rentrée, c’était très sombre, le vestibule était éclairé par le bougeoir que tenait la femme, aussi je voyais peu de choses du décor comme d’elle-même. Elle était blanche, blonde, mais d’un blond foncé, grande et svelte, mais c’est tout ce que je peux en dire. En fait, réflexion faite, elle ressemblait à Madame de Thouais. Le groupe frémit mal à l’aise, le rapport avec l’au-delà les impressionnait. La marquise passa outre à cette désagréable impression et l’interrompit. « – Le sol, en quoi était le sol ?

– Du plancher, je crois ?

Nathalie de Maubeuge fut désappointée, car certains planteurs commençaient à faire venir du marbre pour leur pièce d’apparat, aussi cela aurait pu donner un indice. Personne ne réagissait. Tout le monde réfléchissait, espérait un indice, mais rien. Elle reprit. « – La femme a commencé par monter un escalier, immense, très large, un côté accolé au mur et l’autre avec une rampe en fer forgé.

– Très travaillée, la rampe ? Intervint le marquis féru de ses ouvrages d’art au point d’avoir fait former plusieurs de ses esclaves pour profiter de leurs réalisations et de louer leur savoir-faire.

– Je ne crois pas.

– Et les murs ? Rien sur les murs ?

– Pour ce que je voyais. Non, rien. Ils étaient blancs, juste une boiserie à hauteur de taille. Arrivées sur le palier, elle m’a fait tourner à droite et nous sommes entrées dans une série de pièces en enfilade que nous avons parcourues. J’ai eu l’impression que nous étions sur le devant de la demeure.

– Les meubles, comment étaient les meubles. Rien de particulier ?

– Ils étaient aussi beaux que les vôtres, des canapés, des fauteuils, des tables avec des pieds chantournés. Je me suis approchée d’une fenêtre pour voir dehors, mais je n’ai vu que le reflet de l’eau.

– Les rideaux, comment étaient les rideaux ? Quelle couleur ? s’exclama la marquise.

– C’étaient des scènes de bergères en rouge sur fond crème, je crois.

– C’est de la toile de Jouy, qui a des rideaux en toile de Jouy ? Je dois les connaître. Des rideaux qui ne vont pas avec le mobilier, il faut que je me souvienne. Les salons au premier…

– C’est Gentilly, Madame ! Coupa Abigaël. C’est à Gentilly que vous m’avez fait la remarque.

– Mais oui ! C’est chez de Saint-Maxent !

– Oui, oui, les tableaux sur les murs, les portraits, c’était Monsieur de Saint-Maxent jeune, sa femme, ses fils, je savais que cela me disait quelque chose ! s’exclama Marguerite.

Le groupe resta stupéfait de sa découverte. Ils devaient agir.

*

Louis Roland TRINQUESSE (Paris vers 1746-1800)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Il fallait qu’elle se réveille, elle n’arrivait pas à sortir de cet état brumeux qui lui donnait mal à la tête. Elle avait la tête lourde. Son état comateux lui donnait la nausée. Elle faisait des rêves incompréhensibles à l’entendement et qui la mettait mal à l’aise. Elle voulait ouvrir les yeux, mais n’y arrivait pas, de temps en temps alors qu’elle semblait sortir de sa torpeur quelqu’un lui faisait boire une potion amère. Elle devait être malade, elle n’arrivait pas à réfléchir ni à se concentrer. Elle avait froid, puis souffrait de bouffées de chaleur. Mais qu’avait-elle donc qui la met dans cet état ?

La lumière pénétra abondamment dans la pièce, la réveillant tout à fait. Elle mit un instant à se rappeler qu’elle était en Louisiane et non au bord de la Garonne de son enfance. Une négresse d’âge mûr tout en rondeurs venait d’ouvrir les rideaux, elle était accompagnée d’une fillette blanche maigrichonne qui portait un plateau. « – Doucement mon petit, pas fai’e de gestes b’usques, vous « isquer ve’tiges. » Elle aurait été bien incapable d’en faire, sa tête allait exploser, elle avait même du mal à la soulever. Elle se redressa comme elle put sur les coussins que la femme lui glissait derrière le dos. « – Mais où suis-je ? » Elle n’était pas dans sa chambre, ni dans aucune qu’elle connaissait. Celle-ci était plus spacieuse, joliment meublée à dominante bleue. « – Mais à Gentilly Ma’ame ! ». Cela ne lui disait toujours pas où elle était. Elle se serait bien levée, mais la fatigue qu’elle ressentait était telle que le moindre effort la terrassait. La fillette lui tendit une tasse avec du café, mais elle ne put la prendre tellement son corps semblait être lourd comme du plomb. Mais qu’avait-elle donc ? La matrone l’aida à avaler une bouillie puis à boire ce qui en fait était une potion. Elle voulait lui demander quel était son mal, mais ses yeux se fermèrent et elle se rendormit profondément.

Lorsqu’elle les rouvrit, le soir était tombé, elle trouva la fillette assise à ses côtés qui l’examinait. Elle lui sourit et allait lui parler, mais celle-ci ayant constaté son réveil sortit brusquement de la pièce. Ce n’était pas grave, elle n’avait plus mal à la tête, c’était le plus important et elle semblait être sortie des brumes, elle se sentait extrêmement lasse, mais elle allait mieux. Elle commença à remettre de l’ordre dans ses idées. Elle se rappela la négresse et ce qu’elle lui avait dit. Seulement « Gentilly » cela ne lui disait rien. De plus, elle ne comprenait pas comment elle était arrivée là. Elle n’avait guère plus de souvenance du reste. Elle s’assit sur le bord du lit en chemise, elle regarda autour d’elle, outre le lit, il y avait dans un angle près de la porte-fenêtre une table avec deux chaises canées et à l’opposé il y avait une table de toilette avec cuvette et pot d’eau en porcelaine bleue et blanche. Elle alla y tremper un linge et se le passa sur le visage pour se rafraîchir. De la porte-fenêtre, elle vit au-delà de la véranda où donnait la chambre, une vaste étendue d’eau qui semblait plus large que le fleuve, car elle n’en apercevait pas l’autre rive. Elle se demandait où elle était, dans une plantation de toute évidence, car si l’allée sur laquelle cette façade de la demeure donnait descendait jusqu’à l’eau et la route la longeant, elle voyait sur ses côtés des étendues de champs jouxtant l’étendue incertaine des marais. Elle essaya d’ouvrir la porte-fenêtre, mais celle-ci lui résistait, cela l’inquiéta, elle sentit un danger. « – Ne vous fatiguez pas, Madame. Elle est clôturée ! » Antoinette-Marie se retourna surprise d’entendre une voix d’homme. « – Maximilien François de Saint-Maxent, mais que faites-vous là !

– Vous êtes mon invitée Madame !

– Mais comment suis-je arrivée chez vous ?

– Disons que je vous ai convié

– Comment ça ? Vous m’avez convié ? Et pourquoi ? Malgré la fatigue, elle se tenait debout face à lui. Elle se concentrait, il fallait qu’elle se souvienne, elle commençait à sentir la panique monter en elle. Elle ne comprenait pas, cela l’inquiétait. « – Mais Madame, c’est pour notre mariage ! » Elle sourcilla, contrariée. « Encore ! Mais vous êtes obtus ! Quand allez-vous comprendre que je ne vous épouserai jamais !

– C’est à voir ! De toute façon, vous ne sortirez pas de cette chambre tant que cela ne sera pas fait !

– Comment ?

Le jeune homme lui tourna le dos et sortit. Elle entendit la clef tourner dans la serrure. Machinalement, elle se précipita sur la porte qu’elle secoua tout en criant de la laisser sortir. Pivotant sur elle-même, elle se précipita à la porte-fenêtre où elle essaya vainement de faire de même. Elle se raisonna, se calma, s’assit sur le coffre au pied du lit et essaya de réfléchir. Son regard passa de la porte-fenêtre à l’armoire de bois sombre qui couvrait le mur à côté d’elle et suivit machinalement ses moulures. Elle finit par se lever et l’ouvrit. Elle y découvrit l’élégante garde-robe d’une femme, elle commença à paniquer, elle avait certainement été constituée pour elle. Atterrée, elle se rassit sur le coffre. Maintenant, elle se souvenait, ses derniers souvenirs se situaient chez Ladurant, c’est là qu’il s’était passé quelque chose. Elle se voyait rentrer dans la pièce ouverte par la vendeuse et puis l’obscurité, l’horrible odeur et la perte de connaissance. Depuis quand était-elle là ? Son geôlier devait bien se douter que l’on s’était mis à sa recherche, ses amis devaient s’inquiéter. Que pouvait-elle faire ? Elle se sentait extrêmement lasse, ses jambes la portaient à peine.

*

(George Romney - Portrait of a Gentleman said to be Earl Grey

Maximilien François de Saint-Maxent

Irrité Maximilien François descendit au salon où l’attendait son souper. Tout cela lui avait coupé l’appétit. Il n’avait pas pensé que cela serait tant compliqué. Seul face à son assiette, il trifouilla le gombo que lui avait servi l’esclave. Il réfléchissait à la situation dans laquelle il s’était mis, mais ne voyait désormais plus d’autres issues hormis le mariage. Il tenait à son hypothétique indépendance, comme Antoinette-Marie, il n’avait pas envie de cet hymen et si ce n’était les difficultés financières de son père et donc par rebond les siennes, il se serait bien passé de tout ceci. De toute façon à ce stade, il ne pouvait reculer.

Il était le deuxième de trois garçons et le quatrième sur neuf enfants. À peine né, il avait été mis dans les bras de sa nourrice comme tout enfant de famille créole. La sienne c’était Ma-Yémina. Élevée sur la plantation de Gentilly de la paroisse de Saint Jean-Baptiste au bord du lac Pontchartrain, entouré d’une multitude de serviteurs, son enfance avait été heureuse et insouciante au milieu de ses frères et sœurs ainsi que des enfants des esclaves dont certains étaient aussi ses frères et sœurs, au point que même la couleur de peau dans certains cas ne les différenciait pas. Il avait grandi, entre les jeux d’enfants et la chasse dans les bayous avec son frère aîné. La venue d’un précepteur pour lui donner une instruction l’avait à peine perturbé, au point qu’il savait tout juste lire et écrire comme beaucoup de ses amis.

Il ne voyait son père que de façon sporadique et le plus souvent pendant la saison la plus chaude, période pendant laquelle sa liberté et celle de sa fratrie étaient restreintes du moins dans la maison. Son père s’y comportait en patriarche passant du débonnaire au tyrannique. Il ne fallait pas importuner ses parents et leurs invités. La notoriété de Monsieur  de Saint-Maxent faisait affluer de toute la région ses amis ou ses obligés. Gentilly était pleine de Pâques à la Toussaint et si l’on n’était pas sûr de trouver le maître des lieux, son épouse, Elizabeth La Roche y séjournait recevant avec toute l’amabilité voulue tous ceux qui se présentaient à la vaste demeure qui dominait depuis la crête du même nom le lac et les bayous alentour. Et les visiteurs s’y pressaient avec enfants et personnels, car dans cette société, comme dans toutes, tous préparaient mariage et alliance de leur progéniture dès le plus jeune âge. À la grande joie de cette turbulente troupe qui courrait sur toute la plantation, la jeune génération se croisait dès que ces individus savaient marcher, les occasions se multipliaient des plus officielles aux plus ludiques et ceci le plus souvent possible surtout à l’aube de la maturité.

Il avait découvert La Nouvelle-Orléans à l’âge de onze ans, pour le mariage de sa sœur aînée avec le gouverneur espagnol du moment don d’Unzaga y Amezaga. Il comprit ce jour-là, au vu de l’attention que l’on lui portait, que sa famille n’était pas comme les autres. Il avait été ébloui. Quand il fut ramené contre sa volonté à la plantation, il soutenait à tous qu’il était quelqu’un d’important et que, dorénavant on ne pourrait lui donner d’ordre au grand désarroi de son précepteur qui n’en tira plus rien. Cela faisait sourire Ma-Yémina qui savait que l’affection qu’elle portait à son petit-maître obtenait tout de lui.

Il vouait une admiration sans bornes à son frère aîné. Il le suivait partout, le singeait en tout au grand agacement de celui-ci. Lorsqu’arrivèrent les dix-huit ans de l’aîné, son père lui fit quitter le domaine pour venir l’aider dans ses affaires, laissant Maximilien François, de trois ans son puîné, bouillant de colère, à la plantation avec ses plus jeunes sœurs et son frère Celestino, un bambin à ce moment-là. Il désirait plus que tout aller à la ville. Suite au mariage de sa seconde sœur, Marie Félicité, avec Jean-Baptiste Honoré Estrehan, devenue depuis comtesse Galvez en secondes noces, son père l’autorisa à vivre au sein de la maison de ville de la rue Conti, mais ne lui trouva aucune utilité laissant le jeune homme désemparé et oisif. Aussi rejoignit-il son frère au sein de l’armée espagnole ce qui arrangea tout le monde. Lorsqu’il n’était pas en poste, il se laissait entraîner par la jeunesse créole dans les maisons du quartier Marigny qui se développait alors, et comme tous, il passait son temps à jouer, à danser et à jouir des mulâtresses. Elizabeth La Roche, sa mère bronchait bien un peu, mais c’était un garçon, il fallait bien qu’il jette sa gourme, quant à son père, seul l’intéressait ses propres affaires. Le jeune homme qu’il était devenu, devant tant d’indifférence générale, blessé et sans reconnaissance malgré quelques exploits dans les Florides, se contenta de vivre au jour le jour. Il se fit remarquer par ses pertes aux jeux, les sommes d’argent qu’il dépensait pour entretenir des tisanières, le tout créant des dettes qu’il réglait souvent à coups de duel comme ses affaires d’honneur. Il réussit à attirer l’attention de son père, mais devant tant de démesure qu’il ne concevait pas, celui-ci s’énerva. Il le menaça de lui couper les vivres, mais pris dans ses propres difficultés, il se désintéressa aussitôt du problème. Malgré les mises en garde de son entourage, Maximilien François dans son inconscience continua à dépenser plus que de mesure. Cela s’accentua lorsqu’il rencontra Marie Babin, une métisse de Saint-Domingue à la peau teintée de caramel, aux courbes sensuelles et aux yeux couleurs d’eau, qu’il installa, pour en garder l’exclusivité, dans une maison discrète au bout de la rue Bourbon à la l’orée du quartier Marigny. Il avait jeté son dévolu, pour protéger ce bonheur, sur une haute maison de brique rouge précédée par une galerie profonde de dix pieds similaire à ses voisines. Trois cheminées la chauffaient en hiver, une cuisine extérieure hébergeait fourneaux et ustensiles, dans un jardin planté de magnolias, de ficus, de bougainvillées. À crédit, il la couvrit de toilettes, de bijoux, de meubles de peur qu’elle n’aille chercher mieux, ce que la belle trop heureuse se serait gardée de faire. Elle lui donna en échange deux garçons et une fille, ce qui l’attacha définitivement à la tisanière devenue sa placée. Mais cette famille avait des besoins bien terrestres et il n’avait que sa pension annuelle pour y subvenir et à la moitié de l’année, il n’en restait plus rien. Tout naturellement, il voulut se retourner vers son père pour en réclamer une avance. Son frère aîné l’arrêta tout net dans son élan, la fortune familiale périclitait sous les calomnies, les intrigues espagnoles et malgré l’aide de leur seconde sœur qui depuis l’Espagne manœuvrait, les temps devenaient difficiles.

Désemparé, cherchant une solution, il la trouva inopinément auprès de sa mère, du moins le crut-il. Lors d’un dîner familial, celle-ci s’inquiéta du manque d’intérêt que son frère et lui-même portaient au mariage et qui pourtant, bien réfléchi, aiderait sûrement leur père. L’aîné était le veuf de Maria de Livaudais, celle-ci après plusieurs fausses couches avait fini par mourir de la dernière, mais Madame de Laroche estimait que ce n’était pas une raison pour ne pas réitérer. Elle se méfiait des palliatifs qu’offraient de plus en plus le faubourg Marigny et des doubles vies dont s’affublaient les riches créoles ne dupant pas leurs épouses légitimes. Elle n’était pas sans connaître celles de ses fils même si celle de l’aîné était plus discrète et ne tenait pas à ce qu’ils oublient de fonder une famille légitime.

Elle s’en prit donc tout d’abord à l’aîné lui suggérant plusieurs héritières et pour appuyer ses dires, elle prit pour exemple Charles-Henri de Thouais qui avait été jusqu’à chercher sa jeune épouse en France, et qui avait par cette alliance doublée sa plantation tout au moins. Il n’avait pu en profiter puisqu’il l’avait laissée veuve, ce qui en faisait un bon parti, déclara-t-elle se retournant vers son benjamin. Il n’avait jamais beaucoup aimé ce nobliau de Nouvelle-France, malgré ça, il trouva l’idée de sa mère intéressante. Imaginer épouser la jeune veuve sans l’avoir vu ne le gênait nullement. Ce qui l’intéressait c’était sa dot et non elle. Comme tout le monde en parlait et supputait sur son montant, il se mit à imaginer qu’elle était conséquente. Quand il apprit que plusieurs prétendants faisaient le pied de grue, il trouva son statut bien plus avantageux et se gaussa d’eux, d’autant que toute la colonie suivait de près l’évolution matrimoniale de la jeune fille. Après tout, il était un bon parti et elle avait tout intérêt à s’allier à une famille comme la sienne, il ne lui vint donc pas à l’idée qu’elle puisse le refuser. Mais quand il sentit une réticence de sa part, l’idée devint contraignante, il voulut donc la mettre de côté, l’oublier, mais son père décida qu’elle était excellente. À la suite du scandale du bal devant toute la société louisianaise, elle devint incontournable sous peine d’être déshérité. Il chercha une idée pour l’approcher, mais il supposait à juste titre que même s’il y parvenait cela ne changerait pas beaucoup sa réponse. Il décida qu’une situation un peu plus romanesque aiderait la jeune fille à accepter sa demande, et qu’y avait-il de plus romantique pour une jeune fille que de se faire enlever par son prétendant. Il organisa donc le rapt. Comme il cherchait une occasion pour l’isoler de ses amis, il apprit chez sa maîtresse par une vague cousine de celle-ci, vendeuse chez Ladurant, la fameuse vente de son maître. Il la soudoya ainsi que Martin l’esclave du marchand, ne doutant pas un instant de la venue d’Antoinette-Marie.

*

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (Sir Edward Coley Burne-Jones

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Elle se réveilla avec le soleil, surprise d’avoir si bien dormi malgré sa situation. Elle ne ressentait qu’une légère faiblesse, mais dans l’ensemble elle se portait mieux. Elle se leva et alla jusqu’à la porte-fenêtre, elle laissa courir son regard sur le paysage. Les esclaves se dirigeaient vers les champs encadrés par des vigiles blancs. Son esprit vagabondait d’une solution à une autre pour sortir de cette situation quand la porte s’ouvrit. La négresse tout sourire entra chargée d’un plateau, la petite fille toujours dans ses jupes. « – Ah vous levée, êt’e mieux. Vous mangez !

– Comment vous appelez-vous ?

– Ma-Yémina, ma’ame

– Alors Ma-Yémina, tu dois pouvoir me dire depuis quand je suis là ?

– ça fait, t’ois jou » ma’ame

– Trois jours déjà !

La négresse lui tendit une tasse d’un liquide fumant qu’Antoinette-Marie repoussa, car elle avait compris qu’elle avait été droguée jusque-là. « – Oh êt’e du café, ma’ame, êt’e plus médicament vous êt’e gué’ie ! » Méfiante toutefois, elle huma l’odeur qui se dégageait de la tasse, rassurée elle l’avala. Cela lui fit du bien, tranquillisée elle mangea tout le plateau sous le regard de carpe de la fillette. Ma-Yémina tout en mettant de l’ordre dans la pièce, se demandait ce qu’avait bien pu faire son petit garçon. Elle se doutait que quelque chose clochait depuis l’arrivée de la jeune fille, son petit tournait en rond dans la demeure désertée en cette saison. Elle avait été surprise de voir arriver à la nuit la voiture de son maître et encore plus d’en voir sortir en sa compagnie un hercule avec dans les bras le corps inanimé de la jeune femme, avec pour toute explication un supposé malaise. Il lui avait demandé de lui faire boire une potion pour la soigner. Rageur, il avait rajouté qu’en aucun cas un autre esclave ne devait s’occuper d’elle, mais bien qu’obéissant elle était restée sceptique. Elle se demandait dans quel bourbier il avait pu s’enliser, mais elle ne pouvait rien y faire.

Elle ouvrit l’armoire et après en avoir sorti chemises, jupons, brassière, elle proposa à la jeune fille plusieurs robes.

*

Au même moment, le marquis de Maubeuge forçait l’entrée de la rue Conti et demandait à en voir le maître. Comme le vieux majordome arguait l’heure matinale pour faire barrage, le marquis insista. « – Préviens Monsieur de Saint-Maxent, que Monsieur de Maubeuge veut le voir sur l’instant au sujet de la baronne de Thouais ! » Il avait décidé d’abuser Monsieur de Saint-Maxent en lui faisant croire qu’il savait, en espérant qu’il y était pour quelque chose. Après mûre réflexion, cela lui paraissait évident, il ne savait pas comment il s’y était pris, il avait dû soudoyer Ladurant.

Contrairement à la prétendue excuse donnée par son majordome, Monsieur de Saint-Maxent était déjà, comme tous les matins à cette heure-là, à sa toilette. Son valet lui faisait la barbe lorsque, affolé, son majordome lui annonça la visite du marquis et son but. Plus contrarié que surpris, il lui ordonna de le faire patienter dans le petit salon avec du café. Quand il avait appris la disparition de la petite veuve française, il avait fait chercher son fils. Comme celui-ci était introuvable dans la ville, il en avait déduit qu’il y était pour quelque chose. Il s’en était réjoui bien qu’il trouvât le procédé exagéré, car il ne doutait pas du consentement de la jeune baronne. C’était par ailleurs cette certitude qui le perturbait dans la visite du Marquis. Il ne voyait pas pourquoi cet associé dans plus d’une affaire venait dès l’aube lui parler de cette aventure galante. Fin prêt, il descendit rejoindre son visiteur.

« – Bonjour, mon ami, que me vaut votre visite de si bon matin ?

– Vous n’en auriez pas une petite idée, mon cher ?

– Pour être franc, je ne pense pas ! Le marquis quoiqu’un peu déconcerté ne se laissa pas désarçonner. « – Vous n’auriez pas une petite idée de qui accueille contre son gré l’amie de mon épouse, Madame de Thouais ? » Ce fut au tour de Monsieur de Saint-Maxent d’être troublé. Cette histoire tournait étrangement, la jeune fille aurait elle suivi son fils contre son gré. Il avait mis à son fils une telle pression avec son ultimatum, la peur d’être déshérité lui aurait-il fait faire une bêtise si infâme. Méfiant, il préféra jouer les naïfs ne tenant pas à se froisser avec le marquis. « – Je ne vois vraiment pas ce que vous insinuez, oseriez-vous prétendre que je la détiens dans ma maison ?

– Dans votre maison non ! Mais votre fils, Maximilien François… à Gentilly ? Monsieur de Saint-Maxent sentit un pincement à la poitrine, ce n’était pas la première fois, mais cette fois-ci cela fut accompagné par une sueur froide. Il comprima le dossier du fauteuil qu’il avait à son côté pour garder contenance. « – Monsieur que me chantez-vous là ! Mon fils est souvent inconséquent, mais de là à enlever une jeune femme de la bonne société et de surcroît une de vos amies, c’est impossible, vous vous égarez. » Il ne croyait pas ce qu’il disait, il ne doutait pas que son fils ait pu pousser la bêtise jusque-là. Il cherchait un argument, quand les portes du salon s’ouvrirent toutes grandes laissant passer, Elizabeth de la Roche suivit de sa dernière fille Marie-Héloïse Mercedes, déjà veuve à 20 ans de Louis Baron de Fériet et retournée vivre au sein de la maison familiale. Sa femme fulminait, et il en était d’autant plus convaincu qu’elle se présentait en négligé comme sa fille qu’elle avait traînée dans une mise approximative. Les deux hommes décontenancés par cette entrée regardaient les deux femmes avec interrogation, se demandant bien à quoi était due cette entrée fracassante. Ne laissant pas son époux intervenir, elle se tourna vers le marquis. « – Bonjour ! mon ami, veuillez m’excuser de cette intrusion, mais je crois avoir les réponses aux questions pour lesquelles vous êtes venu. Je comptais venir vous voir plus tard dans la matinée vous annoncer ce que j’avais appris de ma fille hier au soir. » Aucun des protagonistes ne fit attention aux changements de couleurs du maître de maison qui devenait livide et qui sentait son cœur se comprimer l’empêchant d’intervenir tant la douleur était vive. Madame de Saint-Maxent poursuivit. « – Pupon, enfin Marie-Héloïse m’a donc appris hier au soir les frasques de son frère. Ce n’était pas par méchanceté bien sûr, mais effectivement cet idiot offre à votre amie une hospitalité, disons, un peu forcée à Gentilly. Bien évidemment, nous allons y remédier le plus rapidement possible pour éviter tout scandale, n’est-ce pas mon ami ? » Elle se retourna vers son époux comme tous les protagonistes, juste à temps pour le voir s’effondrer.

*

15814.jpgLe soleil se levait, le cercle rouge flamboyant les aveuglait dans leur course vers Antoinette-Marie. Ils s’étaient retrouvés à la sortie de la ville sur la route du bayou Saint-Jean. Juan-Felipe avait été cherché, à la caserne, son ami, le capitan da Silva, qui sans hésitation l’avait suivi. De son côté, Georges Tremblay, accompagné de Béarn et de Navarre sur les conseils d’Esther, avait fait un détour par la maison de Constant d’Estournelles afin de le cueillir. Après une heure sur la route longeant le bayou Saint-Jean, ils bifurquèrent sur la route qui longeait le bayou Sauvage vers la crête de Gentilly qui menait à la Passe du Chef Menteur, une étroite voie d’eau navigable qui reliait le lac Borgne au lac Pontchartrain. L’astre diurne était au pic de sa course quand ils aperçurent, en haut de la crête, la plantation Gentilly. Ils s’arrêtèrent un moment laissant les chevaux souffler. Les deux molosses, qu’étaient devenus Navarre et Béarn, regardèrent, intrigués, les cavaliers et aboyèrent d’impatience. Ils reprirent au trot leur route qui montait vers la demeure, laissant derrière eux les marais et le lac Pontchartrain que l’on apercevait au loin, longeant les champs de cannes au repos. La terre en avait été labourée et sarclée, elle était uniformément brune et retenait encore les plants qui jailliraient à la fin du printemps. Des oiseaux par centaines fouraillaient la glèbe à la recherche de vers. Ils remontèrent l’allée qui menait à la maison à l’ombre des chênes. Elle était construite de planches de cyprès, il s’agissait d’une imposante maison de maître de deux étages avec des galeries supérieures sur les quatre côtés, sept colonnes de chaque côté, arrondies vers le bas et carré en haut, deux lucarnes sur chaque façade, deux cheminées, un paratonnerre, un grand toit en pente, deux volées d’escaliers en courbe sur la façade. Elle en imposait. Quand ils furent au pied de la demeure des négrillons se précipitèrent pour prendre leurs chevaux. D’un ordre sec, Georges leur enjoignit de les attendre là. Ma-Yémina qui avait été prévenue se présenta à eux. Maximilien François avait donné pour ordre que l’on ne le dérange pas, il n’était là pour personne. Constant d’Estournelles prit les choses en main. « – Nous voulons voir ton maître !

– Mais pas êt’e là mon mait’e ni ma mait’esse !

– Ne dis pas de sottise, nous savons que Maximilien François de Saint-Maxent est ici. Va lui dire que nous venons chercher Madame de Thouais.

– Mais Monsieur, moi insister, Mait’e pas là. Elle se doutait bien que la venue de la jeune fille allait amener des ennuis. Elle n’avait toujours pas compris pourquoi son petit-maître l’avait conduite jusqu’à Gentilly, il n’en avait vraiment pas l’air épris.

– Ah ! Tu m’agaces maintenant, fais ce que je te dis ! Et remarquant qu’elle fixait inquiète les deux molosses retenus par Georges, il reprit. « – Ou je les lâche et crois-moi, ils vont retrouver leur maîtresse. » Comme s’ils avaient compris, les deux molosses se mirent à grogner sourdement. Peu rassurée, elle pivota sur elle-même et rentra dans la maison suivie des quatre hommes qui n’attendirent pas l’invitation. Béarn et Navarre tiraient sur leur laisse sentant la présence de leur maîtresse, comme on ne les lâchait pas, ils se mirent à aboyer attirant tous les esclaves de maisons et leur maître. Suivi de sa nourrice, se laissant croire encore à sa supériorité de par sa situation, Maximilien François se présenta en haut de l’escalier qui menait à l’étage. « – Qu’est-ce que c’est que ce raffut ? Depuis quand se présente-t-on, chez les gens respectables avec des molosses hargneux bons pour les nègres ».  Il eut à peine le temps de finir sa phrase que Juan-Felipe était sur lui le prenant par le col. « – Depuis qu’ils se comportent comme des gredins et qu’ils enlèvent des jeunes filles ! Où est Antoinette-Marie, enfin Madame de Thouais ? 

– Mais de quoi parlez-vous ?

– Monsieur de Saint-Maxent, tenez-vous à ce que nous lâchions les chiens ? Intervint Georges Tremblay. Maximilien François se raidit, il ne comptait pas céder quoiqu’il advienne, c’était devenu une question d’honneur. Son orgueil le rendait inconscient du danger encouru. Il allait avec morgue répondre quand se présenta derrière lui la jeune femme.

Cambes Sadirac Antoinette-Marie (5)

Antoinette-Marie Cambes Sadirac

Le bruit d’un galop de chevaux lui avait fait quitter le fauteuil dans lequel elle s’était réfugiée, où recueillie, elle priait. Antoinette-Marie n’avait plus rien entendu depuis un moment en provenance des pièces voisines, comme si les domestiques eussent voulu par leur silence respecter son oraison. Seule une lointaine complainte venant des champs était perceptible, chant des esclaves s’aidant dans leur labeur. La lumière au fil des heures qui s’était écoulé s’était répandue dans la pièce. Elle avait ruisselé le long des pieds de la coiffeuse, s’était étalée sur le tapis, allumant les scènes champêtres qui y étaient tissées prenant alors une couleur plus chaude. Sur le mur, l’or des cadres avait accroché quelques particules de lumière. Intriguée, elle s’approcha de la fenêtre et vit monter quatre cavaliers. Son cœur battit la chamade, elle en connaissait trois et parmi eux elle reconnut la silhouette de Juan-Felipe. Elle se précipita à la coiffeuse et vérifia sa mise. Elle prit la brosse et à défaut de se faire un chignon, elle mit de l’ordre dans ses boucles. Elle retourna vers la fenêtre, son cœur s’emballa, elle ne les voyait plus, elle pensa avoir rêvé, mais elle entendit l’aboiement de ses chiens. Elle allait crier pour dire qu’elle était là quand la clef tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit sur la petite fille qui la regardait avec un sourire triste, elle lui fit signe de la suivre et lui montra le chemin.

Elle arriva sur le palier à temps pour voir le poing de Juan-Felipe heurter la face de Maximilien François. Navarre et Béarn à la vue de leur maîtresse firent céder la prise de Georges et se précipitèrent sur elle à la renverser. Elle riait de nervosité et de soulagement.

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (George Romney, Penelope Lee Acton, 1791

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 042 et 43

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Chapitre 42

Septembre 1791, L’invitation

(Le petit conseil by Nicolas Lawreince

Marie-Adélaïde Maubourg et Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

À sa grande surprise, Antoinette-Marie trouva, à son réveil sur sa table de nuit, une lettre de Madame de Maubeuge accompagnée d’une autre de sa tante. Esther qui habillait sa maîtresse lui expliqua qu’elles étaient arrivées par un nègre des Maubeuge au petit matin. Intriguée, elle descendit, les lettres à la main, prendre son déjeuner dans le salon où elle trouva, de bien entendu, Marie-Adélaïde. Comme elle exprimait son étonnement à sa compagne, celle-ci la pressa de les lire, surtout celle de Nathalie de Maubeuge, car elle supposait qu’il devait y avoir urgence de sa part pour faire courir de si bonne heure un de ses gens de sa plantation à la palmeraie pour une simple lettre. Antoinette-Marie s’exécuta et ne retint qu’une information dans la lettre qu’elle avait tout d’abord lue en diagonale. « Le Gouverneur Miró allait quitter la Louisiane d’ici à la fin de l’année ». Elle allait être libérée du même coup de Louis Adam de Crécy, elle ne sentirait plus le poids du gouverneur lui imposant ce prétendant. Nathalie de Maubeuge l’avait appris par deux sources sures, la femme du gouverneur qui se savait quittée définitivement son doux pays et par Monsieur de Saint-Maxent victorieux. Antoinette-Marie exultait de soulagement.

*

La cabale, qui poussait le gouverneur Miró au-delà du Mississippi, au point de lui faire retraverser l’océan une bonne fois pour toutes, avait commencé par l’arrivée de Pedro Pablo Abarca de Bolea, comte D’Aranda dans le salon de la belle comtesse de Galvez, à Madrid. Accompagné de Maria de La Conception Castaños y Arrigorri, il venait demander de l’aide auprès de leur hôtesse. La fille de don Castaños, intendant du port de Bilbao, était par sa mère Maria d’Arrigorri, un membre de sa famille. Elle avait contracté un mariage avec un français, François Louis Hector, baron de Carondelet.

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Governor Baron de Carondelet

Governor Baron de Carondelet

Colonel dans l’armée espagnole, le baron de Carondelet faisait une belle carrière comme administrateur au service de l’Empire, mais il n’avait pas reçu l’assentiment de sa famille qui avait bien été obligée d’accepter le mariage avec cette Espagnole jugée sans naissance. Malgré les années, Doña Castaños y Arrigorri avait été en butte constante avec sa belle famille et surtout sa belle sœur la Comtesse de Roncq. Son époux avait fini par rompre sans état d’âme avec sa famille et son pays pour accepter après différents postes celui de l’Intendance de San Salvador sur la côte du Pacifique composée de San Salvador, de Santa Ana, de San Vicente et de San Miguel. Avec leur suite et leurs deux enfants, après avoir traversé l’océan et les montagnes, ils arrivèrent dans la « Vallée de las Hamacas » au début du mois de mars de l’année 1789. La ville s’étalait au pied du volcan de Quetzaltepec, et leur maison était au centre. Celle-ci, la façade sobre, spacieuse, à étage, était tournée vers son large patio où coulait une fontaine entourée de buissons en fleurs. Son époux à peine arrivé croula sous la charge de travail que son prédécesseur avait négligée. L’exploitation de l’indigo, qui faisait la fortune des colons, avait épuisé la population indigène au point de manquer de main-d’œuvre et s’il accepta de faire venir quelques esclaves, il privilégia l’installation d’Espagnols pauvres dans les vallées vides de population.

Dans un premier temps, doña Castaños y Arrigorri apprécia cet exil au bout du monde qui lui offrait enfin un statut enviable. Mais elle, qui n’avait jamais quitté les grandes villes d’Espagne, avait très vite déchanté. Entourée de sauvages, vrais ou faux, et bien que servie comme une reine, le manque évident de civilisation de ce côté de l’empire l’avait plongée dans de sombres états d’âme. Les risques de tremblements de terre qui avaient déjà rasé la ville à plusieurs reprises et le volcan qui la dominait tel un géant toujours prêt à s’ébrouer avaient fini par entraîner un état dépressif, causant de sottes humeurs suivies de langueurs interminables qui inquiétèrent son époux.

Même leur deuxième enfant, à peine âgé d’un an, laissait la jeune mère indifférente. Le baron de Carondelet prit donc les choses en main, comme lui-même avait quelques craintes de se retrouver dans un cul-de-sac oublié de tous, il poussa son épouse à devenir son émissaire. Il lui proposa de repartir en Espagne et d’intercéder auprès de quelques appuis pour rappeler au roi et surtout à son Premier ministre, don de Floridablanca, son existence et ses capacités.

Lors de l’hiver 1790, après avoir laissé ses enfants aux soins d’une nourrice, elle avait débarqué à Séville puis à Madrid dans le bureau de don Aranda pour se remettre entre ses mains. Dès que celui-ci comprit la demande à peine déguisée, il songea à la comtesse de Galvez. Elle avait ses entrées auprès du Premier ministre et celle-ci n’hésiterait pas à aider un compatriote d’autant qu’elle pourrait en finir avec un ressentiment longtemps macéré en son sein. Il savait pouvoir lui présenter la demande de manière à obtenir ce qu’il voulait tout en lui suggérant les avantages qu’elle-même pourrait en tirer. Car il avait décidé de se débarrasser non pas de don Miró, mais de don Floridablanca dont le pouvoir vacillait. Ce n’était pas directement pour son compte, mais pour celui de Manuel de Godoy, l’amant de la reine, qui espérait le poste de ce dernier.

De plus, Don Miró avait trop de notoriété et de pouvoir pour se confronter directement à lui, même d’aussi loin. Mais il savait aussi qu’en poussant le Premier ministre dans ce sens il ferait branler définitivement sa place, car la famille du gouverneur de Louisiane était une des plus grande d’Espagne et il comptait sur elle pour l’aider à faire démettre le Premier ministre. Par le biais de sa parente qui lui serait redevable, il gagnerait en pouvoir, amoindrirait celui de la famille du gouverneur sortant et botterait en touche en rendant service à Manuel de Godoy. Et il ne doutait pas de l’aide que pouvait lui apporter Marie-Félicité de Saint-Maxent. Elle n’attendait qu’un pion pour avancer sur l’échiquier de la vengeance, et il le détenait. Il pourrait faire d’une pierre deux coups, et obtenir aussi pour sa fille la main de Miguel de Galvez le fils aîné de la comtesse, car le temps qu’elle s’en rende compte, perdant l’appui de don Floridablanca, elle entacherait la notoriété de sa famille et aurait besoin de la sienne. C’était trop beau pour être vrai.

*

(Portrait of Miss Gunning de Nathaniel Hone the Elder (1718–1784)

Marie Félicité de Saint-Maxent

Marie-Félicité de Saint-Maxent trônait au milieu de ses hôtes, attentionnée pour chacun, les mettant en valeur chaque fois que cela était possible. Bien qu’exclue de la cour pour avoir tenu des propos ayant déplu à la reine, elle était majoritairement entourée de la coterie du Premier ministre en poste depuis que celui-ci l’avait aidée pour l’élargissement de son père. À ceux-ci se rajoutaient des Français immigrés fuyant les affres de la révolution. Mais elle n’était pas inconsciente et ne mettait pas tous les œufs dans le même panier. Sur les conseils de François Cabarrus, elle s’était liée d’amitié avec don Godoy qui lui n’était d’aucun parti hormis celui de la reine. Sachant que la reine était fort contrariée à son encontre, Marie Félicité l’avait courtisée et pour cela elle avait rendu service à son amant. Elle connaissait les besoins dispendieux de celui-ci et s’était entremise auprès de Monsieur Cabarrus afin de lui faciliter les choses. Si elle en fût remerciée par un timide retour en grâce, son ami, Monsieur Cabarrus, fut accusé de détournement et emprisonné. On lui reprochait surtout ses origines françaises et de plus cela évitait le remboursement de la dette contractée par le favori. Et c’était justement avec lui qu’elle conversait lorsqu’elle aperçut entrer don Aranda et sa compagne qu’elle ne reconnut pas tout de suite. Elle lui fit signe d’approcher faisant fi de toute étiquette, ce qui était l’esprit de son salon.

« – Doña Castaños y Arrigorri ! Quel plaisir de vous voir, moi qui vous croyais de l’autre côté de l’océan. » Les deux femmes se connaissaient fort bien, le baron de Carondelet était un ami de son père. Après avoir salué don Aranda, la comtesse de Galvez entraîna sa compagne dans un coin du salon laissant les deux hommes ensemble. Elles échangèrent les nouvelles de chacune de leurs familles, et dans ce duo féminin, on se passa des messieurs pour changer quelque peu la politique de l’Espagne. Contrairement à ce que pensait don Aranda, Marie-Félicité de Saint-Maxent s’en ouvrit à don Godoy et non à don Floridablanca à qui elle évitait d’être trop redevable, car il devenait trop empressé. De bon conseil, celui-ci demanda aux deux dames de patienter quelque peu, le temps de tâter le terrain auprès de la reine. Contre toute attente, celle-ci fut enchantée de l’idée, la famille du gouverneur de Louisiane devenant à son goût un peu trop pressante donc trop pesante. Elle remercia son amant de son excellente idée et elle tança son Premier ministre de ne pas avoir eue cette idée. Don Aranda en tira tout de même un grand contentement même si cela ne lui permettait pas de tirer profit de la situation sur la comtesse de Galvez.

Quelque temps de là, le gouverneur Miró, lucide, reçut une promotion qui le faisait rappeler au ministère de la guerre, pendant ce même temps un ordre parvenait au baron de Carondelet afin qu’il rejoigne à la fin de l’année son nouveau gouvernement à La Nouvelle-Orléans où son épouse le rejoindrait.

*

Relisant la lettre de Madame de Maubeuge, Antoinette-Marie en lut les détails à Marie-Adélaïde, apprenant du même coup que le nouveau gouverneur était nommé depuis le 13 mars, mais qu’il prendrait en fait, son poste qu’à la fin de l’année. Outre les tenants et les aboutissants de l’affaire, elles apprirent qu’elles étaient conviées pour l’investiture du nouveau gouverneur. Les fêtes se faisant vers la fin du mois de novembre. Après avoir commenté la lettre de leur amie, Antoinette-Marie brisa le sceau de celle de sa tante.

Marie-Louise La Fauve-Moissac

Marquise Ajasson de Grandsagne

À Antoinette-Marie Baronne de Thouais

Neuchâtel, le 12 juillet 1791

Ma très chère nièce,

Élisabeth Louise Vigée Le Brun, Madame Le Sèvre, mère de Vigée Le Brun, Vers 1774-1778

la Fauve Moissac Marie Louise

Votre sœur et moi-même avons appris par le même courrier votre triste arrivée en Louisiane et ses funestes conséquences. Nous sommes l’une comme l’autre mortifiée par votre malheur et des plus compatissantes. Le navire, sur lequel voyageaient vos missives, ayant été arraisonné par des corsaires, elles n’ont repris leur route jusqu’à nous qu’une fois le navire repris par la nation américaine. Cela nous a laissé penser horrifiées, à quel point vous deviez être seule. Nous avons l’une comme l’autre écrit à notre amie Madame de Maubeuge espérant que nos courriers vous arrivent et les avons fait voyager par deux navires différents, dont un, par l’intermédiaire d’un Monsieur Wilkinson qui semble vous connaître…

Comme vous avez pu le constater, je vous écris depuis mon château de la pointe du Grain sur le lac de Neuchâtel…

*

Sous le regard perplexe ou inquisiteur de son entourage, la reine Marie-Antoinette-Marie faisait le tour du salon, visiblement perturbée, s’arrêtant de temps en temps devant les hautes fenêtres donnant sur le jardin des Tuileries où se promenaient les Parisiens. Elle lissait machinalement les dentelles de ses manchettes. Depuis cette journée d’octobre 89, lors de laquelle elle avait bien cru perdre la vie, elle et sa famille avaient été priées de demeurer à Paris, redonnant à cette ville le statut de capitale. Ils avaient été établis au Palais des Tuileries qui n’avait pas vu d’habitant depuis des lustres, en fait depuis le départ définitif du grand-père de son époux, aussi ce palais n’en avait que le nom. Leur installation avait plus ressemblé à un campement qu’à des appartements royaux. Malgré les bonnes intentions du général La Fayette, et le rafraîchissement de l’aménagement des appartements, il fut très vite évident pour tous que la famille royale était prisonnière de la Constituante. Madame de Tourzel et Madame Élizabeth, dans un angle du salon, tout en faisant lire le petit Louis-Charles, examinaient la souveraine avec inquiétude. Les gardes de faction sentaient qu’il se passait quelque chose, mais n’auraient su dire quoi. Seule Madame La Fauve-Moissac devinait ce qui se tramait dans sa tête, car c’est elle qui avait remis entre ses mains le message qui tourmentait la reine. Elle l’avait glissé à son arrivée entre les pages du livre que la souveraine feuilletait paresseusement et qu’elle avait abandonné sur un guéridon, et elle l’avait incité à le reprendre, sous prétexte d’un passage fort intéressant ignoré par la lectrice.

Le matin même, Monsieur de Fersen avait intercepté son carrosse alors qu’elle se rendait au palais, elle était une des rares personnes de l’entourage royal qui rentrait et sortait du palais tous les jours puisqu’elle n’y logeait pas. Elle ne fut pas surprise, elle avait pris l’habitude de ces remises inattendues de missives du comte suédois. Elle le connaissait bien, car dès qu’il avait eu son régiment à Landrecies, près de Valenciennes, il avait pris ses habitudes à la cour sous le regard bienveillant de la reine. Si au début cet échange de lettres l’avait un tant soit peu gênée, car la rumeur prétendait une liaison entre la souveraine et le comte, au point que le général La Fayette avait été jusqu’à suggérer froidement à la reine le divorce, elle avait vite compris que le sujet était autrement sérieux. Naturellement, Madame La Fauve-Moissac n’en connaissait pas le contenu, mais comme tout son entourage, elle savait que le comte suédois, le marquis de Bouillé, le baron de Breteuil, et le comte de Mercy-Argenteau, la priaient de s’évader de cette prison à peine bienveillante où afin de surveiller la famille royale, le nombreux personnel dormait, sur des couches à même le sol. Des tentatives avaient déjà été proposées, mais toutes repoussées. Mais au fil du temps, le roi se sentait oppressé et son pouvoir était de plus en plus limité. Il ne savait comment le reprendre, quant à la reine, elle avait de plus en plus peur pour elle et pour les siens de rester plus longtemps l’otage de la Révolution. Et puis l’un comme l’autre pressentaient le péril de laisser les émigrés diriger les événements avec la crainte que s’ils réussissaient à rétablir le pouvoir royal, ce soit contre le roi. Marie-Antoinette ne savait quel parti prendre, allait-elle pousser son époux dans cette voie, dans cette fuite qu’elle sentait salutaire, mais terriblement dangereuse aux effets irréversibles, ou allait-elle laisser son époux hésiter et laisser passer cette opportunité, car elle le connaissait, il pèserait le pour et le contre et ne prendrait aucune décision. Aussi, attendait-elle le roi pour lui soumettre la proposition, et cette impatience la faisait arpenter le salon avec agitation, car il lui fallait se décider avant son retour, d’autant que ce plan avait déjà été repoussé huit jours plus tôt. Cette attente dura deux bonnes heures, le temps des comptes-rendus ministériels. Le souverain de retour, la reine semblait avoir repris son calme et le reste de la journée eut lieu selon le protocole habituel, attendant l’un des rares moments où le couple royal était seul.

Sous l’empire du comte Fersen, la reine et par elle le roi avaient pris leur décision, ils suivraient son plan. Il était devenu leur premier confident, leur conseiller le plus écouté. Les souverains avaient évincé Necker et repoussé La Fayette, et avaient montré tant de défiance à Mirabeau et aux triumvirs, qu’ils avaient fini par se remettre les yeux fermés aux mains d’un étranger, dans le moment où leur couronne penchait au point qu’un faux pas la ferait tomber. Tout dévoué à la Reine, qu’il aimait vraiment, encore qu’il n’avait guère de scrupule à tromper cet amour platonique, le comte suédois était prêt à verser son sang pour elle, mais trop sûr de lui, trop romanesque, il ne soupesait pas assez les risques où il l’entraînait. Il n’avait point le sens des responsabilités et traitait en intrigue galante une aventure d’État.

Madame La Fauve-Moissac ne comprit le changement apporté par la lettre que le lendemain, lorsqu’elle entra dans le grand salon. Devant l’entourage de la reine, celle-ci l’interpella. « – Madame la marquise D’Ajasson de Grandsagne, nous vous attendions !

– Majesté. Madame La Fauve-Moissac s’affaissa dans une révérence, intriguée par cette apostrophe inhabituelle. Je suis désolé d’avoir impatienté Votre Altesse, mais la circulation dans Paris est un enfer journalier !

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Marie-Antoinette

– Cela n’est point grave, mais j’ai à vous parler. Bien qu’elle entraînât la marquise dans un angle de la pièce, elle ne baissa pas le ton, ma chère, il serait temps de rentrer dans vos terres, je vais devoir me passer de vos services, notre cassette ne nous permet plus malheureusement d’entretenir autant de personnels ! La marquise en resta interloquée, se demandant ce qu’elle avait pu faire pour déplaire. De plus, elle ne comprenait pas cette histoire financière, il y avait longtemps qu’elle ne recevait plus de pension royale et vivait de ses propres rentes. Elle allait répondre quand elle perçut dans le regard de la reine une supplication. L’ayant attirée au plus près dans l’encoignure d’une large croisée ouverte sur les jardins pour donner de l’air, car ce mois de juin était particulièrement chaud et orageux, elle rajouta plus bas. « – Vous comprendrez plus tard, mais partez dès ce soir, au plus tôt ! » La marquise reprit contenance. Comprenant soudainement l’importance de la tirade faite devant tous, elle replongea dans une révérence et sortit du grand salon, affichant un sourire que trahissait ses yeux brillants d’émotion sous les regards intrigués des personnes assemblées dans le salon. Tous se demandaient ce qu’avait pu faire la marquise pour décevoir la reine au point de se faire congédier. La porte passée, elle traversa la salle des Cents suisses essayant de ne rien montrer de son émotion. Elle descendit l’escalier qui menait au vestibule du pavillon de l’Horloge saluant courtoisement ceux qu’elle rencontrait étonné de la voir quitter les lieux si tôt arrivée. Elle sortit du côté de la cour du Carrousel et réclama sa voiture. Après avoir demandé à son cocher de se rendre à l’hôtel de Choiseul où elle savait trouver son mari qui réglait des détails au ministère de la guerre, elle s’effondra sur la banquette de cuir rouge. Elle avait compris, il fallait quitter la France, ce qu’elle n’avait jamais voulu envisager. Les rues de Paris engorgées empêchaient le carrosse d’avancer facilement ce qui l’énervait tant elle était pressée de prévenir son époux. Ayant remis ses idées en place, elle descendit dignement de la voiture, elle pénétra dans la cour de l’hôtel par la rue Neuve Saint-Augustin, elle savait qu’elle ne devait soulever aucune question. Elle se composa un visage de marbre, agrémenté d’un sourire de convenance, et comme si sa venue était somme toute normale, par un valet, elle fit prévenir son époux qu’elle l’attendait. Son attente ne fut pas longue, ce dernier était fort curieux de sa venue. Il l’entraîna dans un salon contigu, car il devinait que c’était d’importance, bien qu’il fût seul dans la pièce, il l’interrogea à voix basse. « – Qu’avez-vous mon amie ? Que vous arrive-t-il ?

– Mon ami la reine me demande de rentrer dans nos terres !

– Ah, c’est donc pour bientôt. Le marquis avait depuis longtemps deviné les projets de fuites de la famille royale, au vu des agissements de son entourage et des dires de sa femme. Il n’avait qu’une crainte, c’est que la France se retrouva en guerre avec l’Autriche qui pour l’instant attendait, le frère de la reine, Léopold II, n’ayant aucune envie d’intervenir. Bien que prévenu par son ministre de la guerre, le roi refusait l’évidence, le pays tout entier nourrissait un patriotisme qui, s’il partait, allait se tourner contre lui. En face de la monarchie, la nation se dressait résolue à défendre ses droits. Il supposait évidemment que Louis XVI comptait gagner l’est, situation qu’il ne pourrait tenir huit jours l’obligeant à sortir de France. Évidemment, la cour était mal avertie des tendances de la province et de l’esprit des troupes, il pouvait se tromper, mais il en doutait. La fuite de la famille royale résonnerait par tout le territoire comme une impardonnable injure à la Nation.

Il sortit de ses pensées et reprit. « – Rentrez et préparez-vous à partir, n’emportez que l’essentiel. Demandez à votre chambrière et à mon valet s’ils veulent bien nous suivre, car cette fois-ci cela sera pour longtemps, pour ne pas dire définitif. Donnez à nos autres serviteurs leurs gages pour trois mois, et faites fermer notre hôtel. N’y laissez rien que vous puissiez regretter, car j’ai bien peur que nous ne retrouvions pas notre bien, du moins en état, mais que cela ne prenne pas des allures de déménagement. » Tout en donnant ses directives, il serrait les mains de sa femme pour lui donner du courage.

« – Mais vous, mon ami, dois-je vous attendre ?

– Non, ce serait trop risqué, je vous rejoindrai à Charenton, à l’auberge de « l’oie grasse » sur la route de Chilly-Mazarin. Je m’y ferai conduire par du Pontel mon aide de camp avec mon carrosse que je compte emporter avec nous, cela nous fera voyager plus confortablement.

wilhelm m. buschLa matinée ne s’était pas écoulée que la marquise était à nouveau chez elle et donnait ses ordres à son personnel ahuri par ce départ soudain. Un branle-bas de combat s’opéra alors dans l’hôtel de la rue vieil du temple. Le reste de la journée se passa dans l’emballement des effets personnels. La marquise triait, rejetait puis reprenait ne sachant que faire, elle se sentait désemparée devant l’inéluctable. La garde-robe avait été entassée dans les malles, les bijoux dans un coffret qu’elle ne quittait pas. Quels tableaux emporter ? Quels bibelots avaient plus d’importance que les autres, l’argenterie, la porcelaine, on ne pouvait tout de même pas l’abandonner à des pilleurs éventuels. Laisser les meubles inévitablement. Elle convoqua sa chambrière et le valet de son mari, les époux Poinçon. Elle les mit devant les faits, d’un seul corps, ils répondirent à la demande de leur maîtresse, qu’ils avaient toujours servie, ils suivaient leurs maîtres. Quant au cocher de la berline, ils s’en portaient garants puisque c’était leur fils unique et qu’il le savait sans attaches. À sa surprise, dès qu’elles l’apprirent, sa cuisinière, la Marceline, et sa fille, servante dans l’hôtel demandèrent à être du voyage, la marquise émue, mais perplexe acquiesça toutefois. Les deux femmes, le couple Poinçon, le cocher, le palefrenier et elle-même cela ferait sept personnes, on se serrerait jusqu’à Charenton. Tout semblait se présenter au mieux, quant au moment du départ le cocher fut introuvable. Ce que ne savaient pas les époux Poinçon, c’était que leur fils, le Jean était pour les nouvelles idées, et s’il n’avait rien contre ses maîtres, il n’en était pas moins pour la révolution, et quand il avait compris le projet de ceux-ci, dans un élan patriotique, il était parti avec pour but de les dénoncer au comité de quartier. Mais chemin faisant, la culpabilité l’envahit, il n’avait rien à leur reprocher, ils avaient toujours été bons pour lui et ses parents, ce qui était rare. Il revint sur ses pas et annonça à son père et à sa mère qu’il ne les suivrait pas dans l’exil de leurs maîtres, au grand désarroi de ceux-ci. Marie-Jeanne Poinçon, désemparée, pleine de tristesse, se rendit chez sa maîtresse, qui rangeait des papiers dans un marocain, afin de lui annoncer la nouvelle. Elle s’affaissa dans la bergère.  « – Mon dieu, mais qui va conduire la berline ? Pas très à l’aise, la chambrière répondit.  « – Mon cousin Paul, celui de Saint-Antoine, acceptera sûrement si vous le payez bien Madame, car il a plus de dettes que de biens, à la mort de sa femme, il a sombré dans le vin, mais ce n’est pas un mauvais bougre. Il était au service de la malle-poste allant vers le Nord, mais il a été renvoyé. Ce serait une chance pour lui, alors peut-être ?

– Nous n’avons pas le choix Marie-Jeanne, fais-le chercher.

La nuit était là quand enfin tout fut arrangé et prêt pour partir. Madame La Fauve-Moissac quitta Paris avec six serviteurs et un cocher peu fiable, après avoir laissé la garde de son hôtel à un couple de concierges et une lettre pour sa nièce, Marie-Amélie Lacourtade.

Bastille-1420.jpgComme prévu, longeant les murs de la Bastille, sa berline sortit par le quartier Saint-Antoine en direction de Chilly-Mazarin. Les femmes s’étaient entassées à l’intérieur de la voiture, les hommes sur le siège du cocher. Elle allait lentement, car elle était lourdement chargée. La porte Saint-Antoine fut passée sans plus de problème avec un laissez-passer du ministère, d’autant plus facilement qu’il se faisait tard et que la chaleur orageuse donnait de la peine à chaque geste. Elle retrouva au village de Charenton son époux qui était dans la plus grande inquiétude. Contrarié de voir la berline si encombrée de malles et de gens, mais soulagé de voir enfin son épouse. Ils dînèrent à l’auberge, mais ne s’y attardèrent que le temps d’équilibrer en charge les deux voitures. Le marquis préférait mettre de la distance entre Paris et eux, avant que l’on apprenne la fuite du couple royal. Il ne savait pas quand le projet devait se réaliser, mais il supposait que cela devait être imminent devant l’injonction de la reine. Il ne savait pas si bien penser, car presque au même moment, dans la citadine stationnée près des Tuileries, rue de l’Échelle, le roi s’impatientait devant le retard de son épouse qui s’était perdue dans les méandres des rues entourant le Louvre.

Le voyage se déroula sans problèmes jusqu’à Nogent où ils trouvèrent au petit matin un coche pour faire traverser la Marne aux deux voitures. Ils contournèrent Provins, et traversèrent la Seine à un autre Nogent. Le soir venu, ils prirent un peu de repos au relais de la Fosse-Corduan et y changèrent les chevaux. Le repas pris, ils repartirent, malgré la nuit tombée le marquis ne voulait pas lambiner. Il connaissait la région et préférait contourner largement Troyes par Pont-Sainte-Marie pour ne pas attirer l’attention. Ils voyageaient nuit et jour ne s’arrêtant que pour changer les chevaux. Mais ils furent au dépourvu lors de la traversée de la forêt à la limite entre la Champagne et la Bourgogne entre Bar et Châtillon, un essieu du carrosse du Marquis se rompit. Ils s’apprêtaient à l’abandonner quand ils furent secourus par un charron du village de Mussy, qui avait été alerté par les enfants du hameau. Puis sans plus de problème les deux carrosses avalèrent les dernières lieues jusqu’à Pontarlier, traversant Châtillon-sur-Seine, Maisey-le-Duc, Recey sur Ource, Grancey, Marey sur Tille, Til Chatle, Bèze, Pontailler où ils prirent à nouveau un bac sur la Saône et à Ranchot un pont traversait le Doubs. À Pontarlier, le marquis et la marquise firent quelques pas pour se dégourdir les jambes pendant le changement d’attelage, et prirent leur repas à l’auberge. Le marquis était soulagé, aucune rumeur ne venait de Paris, quoiqu’il s’y fut passé la nouvelle n’avait pas encore circulé. Il aurait été bien surpris et fortement paniqué s’il avait su qu’ils étaient suivis à trois heures de là par un cavalier qui propageait la nouvelle. Le roi et sa famille avaient été arrêtés à Varennes. Ils passèrent en Suisse par Verrières-de-Joux au petit matin et arrivèrent dans leur château la pointe du Grain à l’embouchure de l’Areuse, en fin de journée. Le soleil se couchait sur le lac de Neuchâtel. Ils avaient voyagé pendant trois jours, en s’interrompant le moins possible, ils avaient parcouru une centaine de lieues d’une traite.

Deux jours après leur arrivée, c’est Pierre-Alexandre Dupeyrou, qui avait été aussi un ami de Jean-Jacques Rousseau, qui fit le trajet jusqu’à la demeure du marquis au bord du lac pour lui apprendre la maladroite tentative d’évasion de la famille royale, arrêtée dès le lendemain. Celle-ci avait été ramenée à Paris sous les menaces et dans un climat de sourde violence.

*

Louis Augustin Lacourtade (Etude pour la tête de Louis-Philippe, duc de Valois, futur roi Louis-Philippe Ier, au berceau par Nicolas Bernard Lépicié

Louis Augustin Lacourtade

… C’est donc à cause de cette triste et ridicule aventure que me voilà installé, il faut l’admettre de façon agréable dans ma maison au bord du lac de Neuchâtel au milieu des vignes, mais loin de ma famille et de tout ce qui me tient vraiment à cœur.

Je ne saurais finir ma lettre sans vous annoncer l’heureuse nouvelle au cas où la lettre de votre sœur ne vous parviendrait pas. Le 15 du mois de mai, elle a mis au monde un beau poupon baptisé Louis Augustin Lacourtade, qui fait le bonheur de tous.

*

Pour la Toussaint, comme cela avait été prévu, les dames accompagnées de leurs femmes de chambre, Esther et Jessica, et de Hyacinthe que sa maîtresse avait décidé de faire former comme majordome chez les Maubeuge, partirent pour La Nouvelle-Orléans.

Chapitre 43

1er novembre 1791, Le sacre du gouverneur

Esplanade or Place of Arms (Squares 24, 43, 45 & 46)

Negative lent by Louisiana State Museum

Le groupe traversa de part en part le hall de l’hôtel du Gouverneur et stationna un instant sur le perron où quelques marches menaient au jardin. Sous le soleil automnal de la fin de journée que nul nuage ne cachait, la foule des créoles se pressait. Malgré les difficultés économiques dues à la crise de l’indigo et à la stagnation du sucre, la colonie de la Louisiane était en plein essor. L’arrivée des colons chassés de Saint-Domingue et des émigrés français fuyant la Révolution venait enrichir sa population de français, ce qui n’était pas pour déplaire au nouveau groupe d’invités. Le jardin était une débauche d’élégance où les femmes exhibaient les dernières toilettes de Paris qui malgré la révolution se renouvelaient et se propageaient de par le monde. Les soies, les basins, les cotonnades de toutes couleurs s’évasaient autour des tailles et permettaient de mettre en valeur les gorges chargées de bijoux qui brillaient sous les derniers éclats du jour relayé par les torchères que les esclaves allumaient. Si la plupart des hommes portaient perruques et habits à la française, certains portaient déjà des culottes rayées, des plumes à leurs chapeaux et des foulards vaporeux autour du cou.

Evelina : Fanny Burney.jpgSuivis d’Antoinette-Marie et de Marie-Adélaïde, monsieur et madame de Maubeuge se dirigèrent droit vers le dais sous lequel se tenaient les deux gouverneurs. Celui sur le départ fulminait de rage sous un masque impassible et celui venant d’arriver jubilait de son importance nouvelle. Nathalie de Maubeuge était resplendissante dans une robe-fourreau d’un jaune lumineux garni de dentelles de Chantilly noires assorties en couleur à son chapeau de paille et ses gants. Elle avait longtemps hésité devant le choix que lui offrait sa garde-robe. Elle avait tranché pour ce jaune symbole d’un nouveau soleil et puis cette robe lui faisait la taille si fine et la dentelle noire mettait en valeur sa carnation de blonde. Elle ne faisait pas un pas sans dire bonjour ou sourire à quelques-uns de ses amis, faisant remarquer la présence de certains à son époux sur lequel elle s’appuyait gracieusement. Ces deux compagnes n’avaient rien à lui envier. Antoinette-Marie, dans une robe-fourreau violette que projetait vers l’arrière un faux cul, accompagnée d’un fichu de linon blanc immaculé croisé sur sa poitrine et noué dans le dos essayait de respirer sous la contrainte des baleines du corsage. Elle avait demandé à Esther de coiffer sa chevelure en chignon souple laissant tomber en cascade jusqu’à la taille ses boucles. Elle y avait calé dessus un large chapeau penché sur son front et attaché sur sa nuque par un large ruban de satin afin de cacher ainsi le haut de son visage, ce qui pensait-elle la protégeait des regards. Elle regrettait ce choix, car le peu de brise qui soufflait risquait à tout moment d’en bouleverser l’ordonnancement. Son amie, qu’elle tenait par le bras, avait opté pour une robe de coupe jumelle en grosse soie de couleur lie-de-vin dont le profond décolleté était caché par un petit fichu noué cravate, attirant l’œil sur celui-ci plutôt que de le cacher et pour sa coiffure, sous un chapeau à la Marlborough, elle s’était contentée de nouer ses cheveux lâches sur la nuque. Marie-Adélaïde rayonnait à la joie d’être à nouveau dans le monde. Malgré la sobriété de leur tenue que leur avait fait préparer madame de Maubeuge pour cette occasion et qui avait fait l’agrément de toutes, l’une et l’autre n’avaient jamais été si belles. Leur arrivée fut distinguée de tous. Marie-Adélaïde fit remarquer la présence de Georges Tremblay, un peu gêné, sous un magnolia. Celui-ci logeait chez Monsieur Bevenot de Haussois, car poussé par Marie-Adélaïde, comme tous les planteurs de Louisiane, il avait convergé vers La Nouvelle-Orléans et le palais du gouverneur. Monsieur de Maubeuge, quant à lui, fier d’une si belle compagnie, fendit la foule afin de présenter ses hommages au gouverneur nouvellement nommé.

Au côté du bassin, il avait été installé un large dais de toile qui protégeait du soleil et abritait canapés et fauteuils pour les proches des élus du jour. Le nouveau représentant de l’Espagne conversait avec Monsieur de Saint-Maxent fier de sa réhabilitation qui éclatait au grand jour. Car à peine arrivé en Louisiane, devant en partie sa nomination à la fille de ce dernier, la comtesse de Galvez, Monsieur de Carondelet l’avait fait appeler auprès de lui le confortant dans son amitié. Au contraire de l’ancien gouverneur, le nouveau avait une silhouette élancée, qui lui donnait une élégance naturelle. À ses côtés son épouse Madame de Carondelet, alias Maria de La Conception Castaños y Arrigorri, les cheveux noir de jais, le teint olivâtre et la morgue des castillanes, jubilait de sa nouvelle position. Le couple au fait de la gloire du moment avait l’intelligence de ne pas écraser ceux qu’ils remplaçaient, conscients l’un et l’autre du peu qu’il fallait pour que tout bascule. Ils n’oubliaient pas que leurs prédécesseurs étaient leur lien avec ces sujets de l’Espagne que l’on décrivait assez dissipés. Bien qu’il enrageât, le gouverneur Miró y Sabater de son côté faisait comme si de rien n’était. Affichant un sourire bienveillant, il échangeait des propos anodins avec tous. Pendant son mandat, il avait attiré la sympathie de beaucoup de louisianais. La plupart lui reconnaissaient beaucoup de sagesse et d’équité, ils venaient le remercier pour tout ce qu’il avait fait pour eux. C’était un baume au cœur à défaut de son orgueil. Aucun n’avait oublié l’incendie et la bienveillance qu’il avait eue pour tous. Qui plus était, personne ne savait à quoi s’en tenir sur le nouveau venu si ce n’était qu’il faisait plus français qu’espagnol.

 Arrivé devant le dais monsieur de Maubeuge se courba tout en retirant son tricorne et les trois jeunes femmes qui l’accompagnaient plongèrent dans une révérence. Monsieur de Saint-Maxent présenta le marquis et sa compagnie, Monsieur de Carondelet, charmé, gratifia le groupe d’un large sourire et d’un chaleureux accueil. Les trois hommes se lancèrent dans une conversation à bâtons rompus, les uns sachant l’importance des autres. Le gouverneur Miró y Sabater lui jubilait. Il savait quelle épine pouvait être Monsieur de Maubeuge avec ses accointances avec la France et par rebond l’importance que lui donnaient les créoles français et donc le Cabildo. Cette assemblée avait passé son temps à lui chercher des poux sur tout, alors qu’il savait ses représentants trafiquant de la contrebande du lac Pontchartrain au fin fond des bayous du Sud, Monsieur de Maubeuge n’étant pas le dernier. Madame Maccarthy proposa à la marquise un fauteuil qu’elle avait fait avancer par geste à un de ses valets. Elle confortait ainsi aux yeux de tous la position prépondérante de Nathalie de Maubeuge faisant sourciller un instant Mme de Carondelet devant ce privilège. La marquise mit toute sa grâce pour séduire la nouvelle venue.

Chacun essayait d’approcher le nouveau gouverneur, de s’en faire remarquer, avec l’arrivée du marquis et de la marquise de Maubeuge le jeu des préséances se modifia légèrement. La coterie de la marquise se rapprocha, se faisant présenter par son intermédiaire à celle qui était devenue la première dame de la colonie. Les voisins d’Antoinette-Marie, venus comme elle, tirèrent parti de cet avantage pour se rapprocher de sa protectrice. Les Espagnols préféraient flatter madame de Carondelet, utilisant le castillan pour cela. Chacun faisait de son mieux pour se mettre en valeur. On la félicitait pour la variété des plats, des gourmandises mises à disposition sur des tables dispersées dans le jardin où des boissons attendaient les invités au son d’un quatuor installé aux abords. Sous les parasols, les convives s’installaient pour se sustenter, choisissant au mieux leurs voisins, Georges Tremblay en profita pour se rapprocher des dames de la plantation de la Palmeraie qui s’étaient éloignées du dais honorifique. Elles furent promptement rejointes par les habitants de leur paroisse, tout ce petit monde commentait ce qu’il voyait, cherchant l’avis des autres voire l’assentiment.

 (SCHALL Jean-Frédéric, 1752-1825 (France)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Au milieu de cette cour qui avec le temps était devenue amicale, Antoinette-Marie fut surprise d’être abordée par un vieux monsieur. « – Excusez-moi Madame, mais êtes-vous bien, madame Cambes-Sadirac, baronne de Thouais ? » Bien qu’interloquée, elle sourit à l’homme, courbé sur sa canne, habillé à la française, mais dans une tenue fort démodée. Elle supposa que l’homme faisait partie des nouveaux immigrés qui arrivaient en grand nombre de France.

– Tout à fait monsieur, puis-je savoir à qui ai-je affaire ?

– Je suis le baron Geneste de Malromé, en fait si vous êtes bien celle que je pense, vous devez être la fille du baron de Cambes-Sadirac.

Antoinette-Marie se raidit, elle fixa l’homme se demandant ce qu’il lui voulait. Tout en gardant un visage de marbre, elle reprit. « – Je suis celle que vous pensez monsieur, je suis la dernière fille du baron.

– Pouvons-nous faire quelques pas ?

Intriguée, elle accepta et s’excusa auprès de ses amis. À la question muette de Marie-Adélaïde, elle répondit en haussant les épaules en signe d’ignorance. Marchant à ses côtés, il attira la jeune fille dans un coin isolé du jardin.

– Excusez-moi de faire tant de mystères, mais je suis porteur d’une mauvaise nouvelle. Lorsque j’ai quitté la France en catimini, dû aux évènements, avec peu de biens avec moi, j’ai tout d’abord fait un séjour à Londres. Mes fonds ayant vite fondu, je me suis rendu dans le comté du Hampshire près de la ville de Havant où je savais être votre père, qui était l’un de mes amis. Lors de mon arrivée, il séjournait chez le vicomte et la vicomtesse d’Heinricourt de Grunne, des parents de Madame Bechade de Fonroche votre belle-mère je crois ?

Antoinette-Marie hocha la tête ne sachant pas où il voulait en venir. Elle supposait qu’au nom de cette amitié, il allait lui demander de l’aide. Encouragé devant l’attente interrogative de la jeune femme, il reprit. « – Lors de mon arrivée votre père était très malade, ce qui ne l’empêcha pas de me porter assistance, mais avant que je ne fus reparti il était mort des fièvres qu’il avait contractées et dont il souffrait depuis un certain temps déjà. » Elle ne sut que dire tellement elle était stupéfaite, le vieil homme prit ça pour le choc qu’il pensait lui avoir asséné. « – Je suis désolé, je suis maladroit, je n’aurai pas dû vous annoncer ce triste évènement, là, au milieu de la foule. Suis-je idiot ! Mais quand j’ai appris qui vous étiez, je n’ai pu attendre au nom de l’amitié que j’avais pour votre père.

– Non ! Non ! Monsieur cela va aller. En fait, je ne connaissais pas mon père, c’est la surprise. Je ne m’attendais vraiment pas à cette annonce, encore moins ici.

Le vieil homme resta bouche bée devant la réponse de la jeune fille. Il ne savait que penser, avec un sourire condescendant, elle lui proposa de revenir vers ses amis et lui apprit où elle logeait à La Nouvelle-Orléans au cas où il aurait besoin d’une quelconque aide. Elle ne savait que penser sur ce qu’elle devait ressentir, car hormis la surprise de l’annonce, la mort annoncée la laissait totalement indifférente. Elle supposait qu’elle aurait dû être affligée de perdre son dernier parent, mais il ne lui avait rien donné, ni affection ni même un semblant d’intérêt qui l’aurait lié à lui ou au moins lui aurait rappelé les liens du sang, même la culpabilité ne l’atteignait pas. Elle rangea l’information dans un coin de sa mémoire, elle avait d’autres choses à penser et à vivre.

18th Century Ballroom DancingPendant leur absence le bal avait commencé sur la terrasse de la demeure. Les Orléanais jouissaient de l’un de leurs plaisirs favoris, la danse. Quadrilles et contredanses entraînèrent la jeunesse jusqu’au petit matin. Quand on finit par demander à Antoinette-Marie ce que lui voulait le vieil homme, elle répondit d’une voix sans émotion. « – M’annoncer la mort de mon père ». Elle avait été bien plus troublée quand lors d’une contredanse Maximilien François le cadet de Monsieur Saint-Maxent l’avait rassuré quant à leur future union. Quand elle voulut le retrouver pour en savoir plus sur ses allégations, elle en fut incapable. « – Qu’avait bien pu comploter celui-ci ? »

*

La soirée du gouverneur, qui avait amené du fin fond de la Floride et de la Louisiane tous les créoles, remplissant chaque recoin de La Nouvelle-Orléans, était le prélude à une suite sans fin de bals et de dîners. Les habitants de La Palmeraie avaient découvert le visage reconstruit de la ville où plus aucune trace de l’incendie qui l’avait défigurée ne restait. La cité se métissait en prenant de la hauteur. La végétation luxuriante de magnolias, de palmiers, de saules et de sycomores embaumait à nouveau dans les patios des maisons, les unes de briques rouges aux balcons forgés dans le style austère de l’Escurial ou dans les jardins des autres, maisons à colombages normands que certains français, ignorant les risques d’un nouveau désastre, avaient reconstruites à l’identique. Le confort et le luxe des habitations s’apercevaient au travers des larges croisées qu’illuminaient le soir venu les lustres de cristal dans la profondeur des galeries à colonnades. Le marquis et la marquise de Maubeuge avec leurs convives étaient de toutes les mondanités, ce qui n’était pas pour déplaire à Marie-Adélaïde, à qui Georges Tremblay servait de cavalier attitré malgré son embarras dans ses soirées. Il était fait pour les champs de cannes, pour le soleil inondant le fleuve, pour les longues promenades à cheval, pour la chasse dans le bayou. Il ne supportait ces soirées que pour l’avantage d’accompagner la belle Marie-Adélaïde autour de laquelle commençaient à papillonner quelques prétendants à ses charmes, sa fortune n’étant pour l’instant pas connue. La vente de sa plantation de Saint-Domingue n’avait rapporté que la moitié de sa valeur. La lettre d’Aimé-Paul Fleuriau, qu’elle avait trouvé à son retour, l’avait assurée de l’opportunité de cette vente, au vu de l’état de la plantation et des évènements qui éclataient un peu partout dans l’île. Monsieur de Maubeuge avait utilisé ces informations pour aller dans le sens de ce qui allait devenir une tempête et avait vendu tout ce qui avait un rapport avec l’île, faisant transporter les nègres qu’il détenait sur celle-ci, les vendant à peine ayant traversé le golfe du Mexique.

Antoinette-Marie profita de toutes ses sorties pour guetter Maximilien François de Saint-Maxent, elle voulait savoir à quoi s’en tenir quant à cette interpellation. Elle n’avait osé en parler à ses amies de crainte de faire de cette apostrophe une affaire sérieuse. De plus, elle ne savait à quel point son hôte, le marquis de Maubeuge, n’était pas pour quelque chose dans cette demande en mariage qu’elle n’avait jamais reçue. Elle supposait qu’après Timecourt Latil et Louis Adam de Crécy, il y avait encore manigance pour la faire épouser. Elle eut été bien surprise si elle avait su que ces derniers avaient déjà été faire leur demande au nouveau gouverneur en plus du cadet de Saint-Maxent. Elle avait bien évidemment croisé plus d’une fois l’effronté prétendant, mais à chaque fois celui-ci esquivait l’affrontement et faisait preuve de mystère, ce qui agaçait au plus haut point la jeune fille. Cet échange devint de moins en moins discret, aussi dut-elle calmer l’intérêt de Nathalie de Maubeuge et de Marie-Adélaïde pour ce qu’elles prenaient pour une idylle naissante et pour cela Antoinette-Marie finit par se confier à celles-ci. La marquise la rassura et lui promit de se renseigner.

Evelina, par Fanny Burney.jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 035 à 39

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Chapitre 35

(Thomas Gainsborough Mrs. Richard Brinsley Sheridan

Marie-Adélaïde Maubourg

Le drame

Petit à petit cela fut connu de tous. Quand la rumeur arriva aux oreilles de Madame Tante, elle en fit part à son neveu qui ne fut pas surpris. « – Mais enfin ! Étienne vous ne pouvez pas laisser votre épouse se dévergonder aux yeux de tous. Que faites-vous de votre honneur ?

– Voyons ma Tante vous exagérer, Marie-Adélaïde n’est pas une courtisane ! Il n’eut pas le temps de répondre que Madame Tante fulminant de colère repartit à la charge contre le manque de vigueur de son neveu. « – Mais vous réalisez, et si elle tombe enceinte ? Hein, que ferez-vous si elle tombe enceinte ? » Tapant du pied pour appuyer sa question. Irrité, il répondit en regardant, sa tante, droit dans les yeux. « Mais, madame, c’est la meilleure chose qui puisse arriver. J’aurai enfin un fils, vous devriez même l’espérer ! » Ébahie par la réponse qui redoubla sa colère, elle sortit du bureau claquant la porte à faire trembler le chambranle. Passant par la salle à manger, elle bouscula Zaïde, une négresse de sept ans qui portait un plat. Surprise, celle-ci le fit tomber. S’en fut trop pour Madame Tante. Elle attrapa la négrillonne par le col et appela le contremaître et lui demanda de donner cinquante coups de fouet à la maladroite. Celui-ci ne broncha pas sachant que c’était inutile et pas son affaire. Accrochée au pilori, la pauvre enfant hurlait tout ce qu’elle pouvait, sous le regard glacial de Madame Tante. Cela semblait calmer de sa frustration.

Suzanne la chambrière de Marie-Adélaïde arriva en courant tout essoufflée dans le boudoir où sa maîtresse écrivait. « Ma’am, elle tuer la Zaïde, elle la tuer !

– Mais qui ? Grand Dieu !

– Ma’am Tante, elle la faire fouetter !

Marie-Adélaïde se précipita hors de la maison et courut jusqu’au lieu de la punition. Pendu à la corde, le corps sanguinolent de l’enfant gesticulait encore sous les coups répétés du contremaître. « – Mais arrêtez, vous êtes folle, vous allez tuer cette enfant !

Cela ne vous regarde pas madame, retournez donc à vos distractions.

– Je vous ai dit d’arrêter ! Elle allait se précipiter sur le bourreau, mais Madame Tante la retint par le bras. Il s’ensuivit une vive dispute, qui s’arrêta lorsqu’elles réalisèrent qu’elles n’entendaient plus les coups de fouet. Madame Tante se retourna vers le contremaître. « – Qui vous a dit de vous arrêter ?

– Mais madame, elle est morte.

Marie-Adélaïde blêmit. Les yeux en pleurs, elle se précipita sur le corps devenu informe de l’enfant. Dans un soupir, elle dit. « – Oh, mon Dieu, elle est vraiment morte. » Puis hurlant vers l’ignoble femme, elle l’incendia. « Vous l’avez tuée ! Espèce de monstre sans cœur !

– la belle affaire ! Et bien on en achètera une autre pour la remplacer !

Marie-Adélaïde rentra en courant et s’enferma dans sa chambre, elle s’effondra sur le lit. Ce genre de scène fort courante au demeurant se passait généralement loin de la maison aussi n’y avait elle jamais assisté. Elle savait que Madame Tante en était coutumière, c’est pour cela qu’elle avait exigé de s’occuper elle-même de ses esclaves. Elle était consciente que l’on fouettait les esclaves et elle savait que pour différentes raisons on les mutilait voire on les pendait, s’ils s’étaient enfuis à plusieurs reprises. Hormis les gens de maison, elle ne faisait pas attention aux dos courbés dans les champs qui mourraient de maladies quand ce n’était pas de leur travail. Un esclave des champs n’avait que huit à neuf ans d’espérance de vie sur une habitation. Le bétail humain sans états d’âme. Elle ne parut pas au souper, où un silence gêné ne fut guère interrompu. À la nuit tombée, le son sourd des tambours s’éleva des cases des esclaves. Le rythme profond et régulier portait sur les nerfs à Madame Tante ainsi que sur la plupart des gens de la plantation, aussi voulut-elle le faire interrompre. Bien que cela fût interdit, Étienne trouva que c’était beaucoup pour une seule journée et qu’ils devraient faire avec. Autour d’eux les esclaves se crispaient de nervosité. À l’étage, Marie-Adélaïde, contrairement aux autres, s’endormit au son des tam-tams qui semblaient partager sa peine.

Le lendemain matin toujours en colère, les nerfs à fleur de peau, Marie-Adélaïde décida de ne pas rester dans la maison et ordonna à Suzanne de faire atteler son tilbury, car elle irait passer la journée chez les Bordiers D’Aysse, leurs voisins. Avec sa chambrière à ses côtés, elle quitta la plantation au milieu de la matinée sans adresser la parole à quiconque. Suzanne était très inquiète, car les tambours de la nuit étaient un appel à la guerre dans certaines tribus d’Afrique, et la peur la gagnait. La crainte que des esclaves marrons ne les agressent pendant leur parcours terrorisait l’esclave.

La distance n’était pas longue, mais la route était sinueuse, elle mit deux bonnes heures pour arriver devant la grande case de ses voisins. Elle y fut chaleureusement accueillie, d’autant que c’étaient les hôtes d’Edmond. Au cours du repas, elle narra la colère de Madame Tante et ses conséquences. Madame Bordier pensa que ce n’était point grave, qu’il suffirait d’en acheter une autre, quant à son époux, il trouvait que c’était du gaspillage et que la jeune femme était bien sensible. Le dîner se déroula agréablement, calmant un peu Marie-Adélaïde. Le café pris, elle se retira et reprit la route sachant qu’Edmond allait la rattraper. À l’endroit habituel, elle laissa le tilbury et Suzanne, puis continua à pied par un chemin qui descendait vers la rivière que la route longeait sur une partie du trajet. Elle se rendit à leur lieu de rendez-vous habituel, où elle attendit, tout en regardant l’eau coulait. Lorsqu’il arriva, elle se précipita dans les bras de son amant. N’arrivant pas à se défaire du choc, elle réitéra son histoire qui l’avait traumatisée. Il la consola jusqu’à en arriver là où lui voulait en venir. Leurs ébats finis, il aida sa compagne à se rhabiller et la raccompagna jusqu’à sa voiture. Le jour tombait, mais cela n’inquiétait pas Marie-Adélaïde. Elle n’avait pas envie de rentrer.

*

Le trajet fut calme, Marie-Adélaïde restant dans ses pensées, elle laissait aller la jument au trot et à son rythme. Les deux femmes rentrèrent doucement sous la lune montante. Sortant sa maîtresse de sa torpeur Susanne fit remarquer la lueur anormale que l’on voyait au loin. Sur l’instant, Marie-Adélaïde pensa que c’était le coucher de soleil qui était particulièrement flamboyant. Puis petit à petit elle admit que quelque chose n’allait pas. Marie-Adélaïde claqua ses rênes sur la croupe de la jument pour la faire accélérer. Il devait y avoir quelque chose à la plantation, quelque chose brûlait. Au détour de la route, elles aperçurent à leur effroi les champs incendiés, puis la maison que les flammes commençaient à gagner. Approchant de la demeure, à la lueur de l’incendie, le jour était tombé, elles virent des corps étendus par terre. La voiture arrêtée, Marie-Adélaïde sauta et se précipita vers les corps étendus. 1791-08-22-haitiElle était blanche d’horreur, le sol était jonché devant elle des cadavres de tous les blancs de la maison ainsi que de quelques serviteurs qui avaient dû vouloir les aider. Elle s’approcha de celui qui devait être celui de Marie-Jeanne, la plus jeune de ses belles-sœurs, ses jupes recouvraient son buste laissant son intimité visible à tous, présageant les pires horreurs. Elle voulut rabattre les jupes afin de rendre la jeune fille plus décente. Elle hurla d’horreur quand elle vit que les agresseurs l’avaient éventrée et égorgée. Suzanne se précipita, gifla sa maîtresse pour qu’elle se calmât. « – Doucement Ma’am, eux pouvoir être pas loin ! ». Elle vomit. Elle n’avait pas pensé qu’ils pouvaient être encore sur les lieux, elle circula entre les corps égorgés, mutilés, tous y étaient, pas un ne manquait, Madame Tante, Anne Marie-Louise, les contremaîtres. Elle aperçut les surveillants pendus à un arbre près de la maison. Sur le pas de la porte, elle trouva celui d’Étienne qui avait été égorgé et dont on avait coupé les mains. Celles-ci étaient placardées sur la porte. Son estomac se révulsait. Machinalement, elle entra dans la maison qui avait été saccagée, elle monta jusqu’à son boudoir et sa chambre qu’elle trouva intacte contrairement au reste de la demeure. Elle en fit le tour, Suzanne, sur ses talons, terrorisée à l’idée que les agresseurs soient encore sur les lieux. Marie-Adélaïde se déplaçait hypnotisée par l’horreur. Elle caressait machinalement ses objets familiers encore indemnes. Quelque part dans son cerveau, elle refusait la réalité. Sur sa coiffeuse, elle trouva son coffret à bijoux qui n’avait même pas été ouvert, Suzanne eut le réflexe de la prendre. L’odeur pestilentielle de la chair brûlée ne la sortait même pas de sa torpeur, ses larmes coulaient sans fin. Suzanne la prit par le bras, la fit sortir de la maison que les flammes de l’incendie commençaient à dévorer et l’entraîna jusqu’à la voiture. « – Il faut pa’tir Ma’am, falloir pas « ester là. » Elle la poussa pour la faire monter dans le tilbury et prit elle-même les rênes. Dans un train d’enfer, elles quittèrent la plantation, Marie-Adélaïde sous le choc et la chambrière paniquée.

Dans un nuage de poussière, elles arrivèrent à tombeau ouvert à la plantation voisine. Marie-Adélaïde, sortant brièvement de son abattement, se précipita à la porte de la demeure qui s’ouvrait déjà. Le majordome de la maison fut surpris de voir la jeune femme échevelée comme une harpie hurlant plus qu’elle ne parlait. Au son du tumulte, les Bordiers D’Aysse arrivèrent précipitamment. Ils furent ahuris devant l’agitation et le désordre de la mise de la jeune femme. Ils voulurent la faire entrer dans la maison, mais elle refusa avec vigueur. « – Non ! Non ! Laissez-moi, ils les ont tous massacrés. Ils les ont tous massacrés, il n’y en a plus un seul de vivant. Ils ont tout brûlé, tout tué, tout pillé. » Le couple ne comprit pas tout de suite ce que Marie-Adélaïde voulait dire. Ramassant ses jupes, elle leur tourna le dos et repartie en courant jusqu’à la voiture où l’attendait Suzanne. Elle prit les rênes et fouetta la jument reprenant la route qui menait à Port-au-Prince, aussi vite qu’elles étaient venues. Au son du tapage, Edmond descendit demandant ce qui se passait. Monsieur Bordier qui venait de comprendre que la plus grande crainte des planteurs venait de se réaliser. « – Il y a eu un drame à la plantation Courtelon, rattrapez-la ! Rattrapez-la, elle est complètement paniquée, elle va faire n’importe quoi ». Edmond se précipita aux écuries, sella son cheval et partit au grand galop. Il rattrapa les deux femmes une heure plus tard sur la route. Marie-Adélaïde ne voulait pas s’arrêter, elle lui hurla qu’il n’était pas question qu’elle revienne en arrière. Il lui proposa de l’accompagner jusqu’à Port-au-Prince, lui arguant que dans la nuit, elles pouvaient avoir un accident. Se calmant, la jeune femme arrêta le tilbury dans lequel Edmond monta après avoir attaché son cheval à ce dernier. Ils se serrèrent sur la banquette unique de la voiture, lui tenant d’une main les rênes et enserrant la jeune femme de son autre bras. La chaleur du corps de son amant la rassura, petit à petit, elle lui raconta ce qu’elle avait trouvé à la plantation Courtelon. Ils arrivèrent à l’aube devant la demeure des Fleuriau. C’est le bel Achille, le fils de Rachel, à moitié endormi, qui ouvrit aux arrivants. Edmond soutenait Marie-Adélaïde que les émotions additionnées au voyage avaient fini par terrasser de fatigue. Edmond avait à peine passé le pas de la porte qu’elle s’écroulait définitivement dans ses bras. Achille le guida au salon où Edmond allongea la jeune femme sur un canapé. Pendant ce temps, le métis alla chercher sa mère, qui fit installer la jeune femme dans une chambre pendant qu’elle allait réveiller sa maîtresse. Une heure après toute la maisonnée était levée. Monsieur Fleuriau se fit raconter le drame des Courtelon et fit prévenir les représentants de l’ordre afin d’envoyer la milice aux planteurs de la région.

L’armée du gouverneur quadrilla la région, retrouva quelques esclaves des Courtelon qu’ils pendirent haut et court pour l’exemple sans savoir s’ils s’étaient échappés et s’ils avaient participé au massacre. La nouvelle du drame balaya l’île comme un cyclone, réveillant la profonde terreur et affolant tous les blancs. À la moindre suspicion, on vendait l’esclave voire on le punissait.

7abbae5a-d7d9-4c15-80b7-accf6af7c267_570Les semaines passèrent, la terreur de Marie-Adélaïde ne se dissipait pas. Elle décida, aider des Fleuriau de quitter Saint-Domingue. Quand il fallut choisir la destination de cette immigration, Aimé-Paul Fleuriau remit à Marie-Adélaïde la somme de la lettre de change de sa mère qui allait lui permettre de vivre décemment sans ostentation. Puis il lui rappela, que Madame la marquise de Maubeuge, née Bourdeille de la Salle, installée à La Nouvelle-Orléans, était une de ses cousines du côté de sa mère. Elle se rappela avoir effectivement croisé celle-ci avant qu’elle ne parte de Nantes pour épouser. N’ayant guère de choix, puisqu’il lui était déconseillé de rentrer en France au vu des événements, elle décida que sa prochaine destination serait la Louisiane.

Après de longues conversations et explications, Edmond et Marie-Adélaïde rompirent leurs relations, ce dernier ne pouvait quitter l’île sans autorisation de sa famille. Celle-ci lui couperait les vivres s’il ne lui obéissait pas. Marie-Adélaïde fut fort déçue ce qui n’améliora pas son état d’esprit. Un mois après le drame de la plantation elle et Suzanne montaient à bord du navire au long cours le « Nairac ». Après avoir échappé à une tempête d’envergure, elles arrivèrent à la mi-décembre au port de la nouvelle Orléans.

Chapitre 36

George Romney (Portrait d'une femme, dit être Emily Bertie Pott (mort en 1782)

Cambes-Sadirac Antoinette Marie

Janvier 1791, Retour à la plantation

Cela faisait un peu plus d’un an qu’Antoinette-Marie n’était pas retourné à sa plantation. Elle avait séjourné tout ce temps dans la maison de ville ou dans la plantation des Maubeuge, celle qui était au bord du fleuve. La marquise lui tenait lieu de chaperon, sœur Élisée était rentrée au couvent des ursulines de La Nouvelle-Orléans, dès le lendemain de son retour dans la ville. Elles s’étaient séparées avec tristesse se jurant de se visiter le plus souvent possible, ce qu’elles tinrent. De son côté, Antoinette-Marie n’eut pas de mal à rester cloîtrée loin de l’agitation de la ville. Elle resta longtemps sous le choc de son voyage qui l’avait amenée à son veuvage. Elle assimilait tout ce qu’elle avait vécu depuis son arrivée, tous ces changements qui avaient radicalement bouleversé sa vie, modifiant son statut et lui donnant une fortune accompagnée de responsabilités devant lesquelles elle n’était pas sûre d’être à la hauteur.

Elle avait pendant tout ce temps réussi à tenir éloignés les premiers prétendants à sa main, qui au fil du temps et des rumeurs s’étaient multipliés.

C’est lors de la messe de la Toussaint que les créoles louisianais virent pour la première fois la jeune veuve et que celle-ci découvrit leurs intérêts pour elle. Elle ne pouvait se tenir indéfiniment loin de l’église. Antoinette-Marie avec l’aide de la marquise avait donc pris son courage à deux mains pour se rendre dans la petite église qui temporairement remplaçait la cathédrale Saint-Louis. Elle savait qu’elle serait le point de mire de l’assistance curieuse de cette nouvelle arrivante au destin si triste que la plupart n’avaient jamais vu. Madame de Maubeuge décida qu’ils s’y rendraient en famille. Pour l’occasion, Antoinette-Marie arbora une robe à l’anglaise avec jupe assortie, le tout en grosse soie noire. Elle ne dérogea pas au fichu en organdi croisé sur la poitrine et elle se voila d’une mousseline cachant ainsi ses cheveux et le haut de son visage. La berline s’arrêta devant l’escalier du petit bâtiment. Monsieur de Maubeuge descendit de la voiture et n’eut pas le temps d’en faire le tour que déjà se précipitait le jeune de Saint-Maxent désireux d’aider les dames à descendre. Ce dernier ouvrit la portière et tendit la main à la jeune veuve décontenancée par tant d’aplomb. Ponctuant ces mots d’un élégant petit coup d’éventail sur la main du jeune homme, Nathalie de Maubeuge s’exclama. « – Laissez monsieur ! Mon époux va s’en charger, on nous regarde, c’est très aimable de votre part, mais cela frise l’inconvenance. » Le jeune homme s’excusa aussitôt. « – Veuillez m’excuser de ma maladresse. Je ne voulais pas vous offusquer, juste vous rendre service.

– Assurément ! Mon jeune ami, votre galanterie vous honore.

Recevant une fin de non-recevoir le jeune homme s’en retourna vers l’église, il était toutefois satisfait, car la jeune fille l’avait remarqué. Mais il n’était pas le seul à attendre son arrivée. Les deux frères de Crécy et leur jeune sœur étaient là aussi. Louis Adam de Crécy comptait encore une fois sur sa sœur Geneviève pour faire une approche plus stratégique. Mais celle-ci en fut empêchée par l’arrivée du gouverneur et de sa femme. Ce dernier tenait à partager les inconvénients dus à l’incendie et chaque dimanche assistait à la messe dans cet édifice temporaire. Madame de Maubeuge et Antoinette-Marie esquissèrent une révérence, quant à monsieur de Maubeuge, il salua avec déférence le gouverneur. Bien qu’un peu tendu par l’affaire de Saint-Maxent, le gouverneur et sa femme échangèrent quelques mots avec le couple, don Miró ne voulait pas se mettre à dos tous les créoles français. Tout le monde suivit le couple à l’intérieur du petit édifice. Monsieur de Maubeuge ouvrit la marche avec sa femme aux bras, et son fils aîné qui paradait déjà comme un vrai créole. Antoinette-Marie tint par la main son cadet Philippe, quant au petit dernier, il était dans les bras de sa nourrice Sara. Tout le monde examina du coin de l’œil l’entrée de la jeune femme, ils durent bien admettre qu’elle avait beaucoup d’allure. Ne pouvant deviner ses traits à travers son voile, l’aura de mystère ajouta à la curiosité de tous. La rumeur alla de plus belle par la suite. Les uns s’apitoyèrent sur le sort de la jeune fille, les autres la jaugèrent. Elle fut rapidement estimée comme un parti fort intéressant à plus d’un titre. De par l’exiguïté du lieu, le culte devint vite inconfortable, la chaleur monta très vite et le battement régulier des éventails des dames ne suffit pas à brasser l’air. Le curé avait décidé une messe illustrée d’un sermon éloquent sur la dépravation du corps entraînant celle de l’âme, il fut toutefois obligé de l’abrégée car une de ses paroissiennes s’évanouit incommodée par la touffeur. À la sortie afin d’éviter l’assaut qu’elle pressentait Antoinette-Marie s’esquiva, suivie des enfants, et s’empressa de remonter dans le landau, laissant le marquis et la marquise faire leurs civilités. Une fois rentrées dans la demeure, les deux jeunes femmes s’amusèrent de l’empressement des jeunes gens à essayer de l’approcher.

Afin de recroiser la jeune fille, chacun des prétendants fit preuve d’ingéniosité pour se faire inviter par monsieur et madame de Maubeuge. Nathalie et elle-même avaient jugé bon qu’elle restât éloignée de toutes ses manigances, aussi elle ne parut jamais à aucun dîner ni soirée du marquis et de la marquise. Son deuil de toute façon justifiait sa mise à l’écart de la société.

Plantation Maubeuge.jpgÀ partir de Pâques, dès les premières chaleurs, cet isolement avait été adouci par un séjour prolongé sur la plantation Maubeuge au bord du Mississippi, dans le comté Saint-Jacques. Comme tous les créoles, les Maubeuge se retiraient à la campagne, afin d’éviter les épidémies. Leur plantation plus grande que la Palmeraie lui ressemblait dans son architecture. Meublée plus simplement que la maison de ville, elle n’en était pas moins au dernier goût parisien. La pièce de mobilier dont était le plus fier Monsieur  de Maubeuge était un bureau d’André Charles Boulle, cadeau de Monsieur  Necker reçu en remerciement pour les services rendus auprès de lui et du roi, service ressemblant le plus souvent à de l’espionnage. Comme tous les propriétaires, le marquis avait construit sa maison à une bonne distance de la rive, afin de la mettre hors d’atteinte des débordements du Mississippi. Il s’était empressé de planter sur deux lignes parallèles des pacaniers qui avaient constitué au fil des années une somptueuse voûte de verdure, ornement indispensable de l’allée menant à la demeure. Par un forgeron de La Nouvelle-Orléans, il s’était fait construire un immense portail en fer forgé avec ses initiales et celles de son épouse entrelacées, rarement fermé. Le tout était très imposant et compensait bien le fief laissé en France.

Dès les premiers jours, Antoinette-Marie ponctua ses journées de promenades dans le parc aménagé entre la demeure et le fleuve. Madame de Maubeuge avait voulu garder un semblant de naturel, aussi le parc était un mélange de chênes et de magnolias parsemé de massifs d’azalées, de Roses, d’œillets, de violettes, de jasmins bordant les allées qui le parcouraient et menaient à la maison. Avec les enfants et leur nourrice, elles s’asseyaient à l’ombre de la treille couverte de glycine. Hormis les esclaves qui avaient du travail sur le lieu, celui-ci leur était réservé.

Comme dans toutes les plantations les voisins et amis pouvaient se présenter à toute heure du jour et de la nuit, la table était toujours ouverte et bien évidemment tous étaient invités à séjourner. L’hospitalité créole n’était pas une légende, et la notoriété de la famille Maubeuge attirait voisins et amis. La demeure désemplissait rarement, mais elle était assez grande pour que la jeune femme puisse s’isoler par convenance, pour ne pas donner l’impression de se mêler aux plaisirs auxquels les convives s’adonnaient. Elle gardait en tout moment une réserve de bon aloi qui lui permettait d’observer la société qui l’entourait. Suivant les invités, il lui arrivait de partager les repas, mais elle se retirait ceux-ci terminés. Il n’était pas question qu’elle partage les loisirs traditionnels qui s’en suivaient. Après chaque repas, les hommes s’installaient sur une galerie afin de fumer et parler de politique. De leur côté, les femmes s’installaient sur la galerie opposée pour converser, échanger des nouvelles familiales et de la Colonie, et les uns comme les autres jouaient aux cartes, car si le jeu était interdit, loin de toute surveillance tous se l’autorisaient.

*

(George Romney Thomas Grove of Ferne

Timecourt Lazare LATIL

Les jours défilaient selon le rythme lent du fleuve, rythmé par les travaux des champs au son des mélopées plaintives des esclaves. Ce jour-là en attendant le tintement de la cloche du souper, Antoinette-Marie s’était installée sous la véranda appréciant le jour finissant qui laissait filtrer les derniers rayons du soleil au travers des trouées nuageuses tel un tableau d’un peintre de la renaissance. Elle profitait de ce moment de calme pour finir le bord d’un fichu qu’elle brodait. Elle était assez fière de son ouvrage qui lui avait demandé toute son attention. Le grognement de Navarre, installé à ses pieds, lui fit lever la tête. Elle vit alors arriver depuis sa place où elle savourait l’air venant du fleuve, trois cavaliers. Elle posa son ouvrage et envoya prévenir Madame de Maubeuge. Les deux femmes étaient seules, le marquis, absent, était retourné à la ville le matin même, comme presque chaque jour afin de suivre ses affaires et le déroulement de l’incarcération de Monsieur de Saint-Maxent. Il comptait y rester quelques jours.

Sous prétexte de se rendre sur le lac Maurepas, afin de chasser, Louis de Morand, Timecourt Latil et son jumeau Lazare s’invitèrent à la plantation. Antoinette-Marie avait reconnu l’un des jumeaux, qui par ailleurs ne ressemblait pas du tout à son frère, et se doutait bien que ce n’était pas par hasard qu’il remontait l’allée avec ses compagnons. Elle pressentait les ennuis ou tout au moins quelques contrariétés. Elle était agacée par ce harcèlement continuel, elle se sentait comme une bête pourchassée et sentait le piège se resserrer. Elle n’avait rien contre Timecourt, qu’elle trouvait au demeurant assez agréable sous ses dehors un peu rustres, mais elle finissait par ne plus savoir comment se comporter dans cette chasse ouverte pour obtenir ses biens. Elle ne savait plus comment esquiver ces demandes à peine voilées. Elle voyait arriver le terme de la première partie de son veuvage et elle savait que les demandes allaient se faire plus précises et plus pressantes. Les jeunes gens avaient à peine fait leurs civilités à madame de Maubeuge et à elle-même qu’ils virent arriver une voiture-cabriolet avec Don Francisco de Leiva Y Cordoba qui par ailleurs était promis à l’une des filles Latil. Nathalie de Maubeuge fronça les sourcils, tous ces jeunes gens allaient bouleverser son havre de paix.

Chapitre 37

(SIR WILLIAM PEPPERRELL AND HIS FAMILY par John Singleton Copley)

famille alexandre Latil

Une famille de Colons

Alexandre Antoine de Latil de Timecourt était natif de la paroisse de Saint-Médérique à Paris. Il traversa l’océan Atlantique pour la Louisiane en 1745, en tant que cadet à l’Aiguillette, dans les troupes de la Marine, où il devint premier officier de troupe, en Louisiane, puis à Saint-Domingue. N’ayant aucune fortune qui l’attendait en France, il se fit engager comme gestionnaire de la propriété Morand. C’était une ancienne propriété de la Compagnie des Indes qui avait été rachetée par Charles de Morand. Cette propriété était sur le site de Sainte Augustine, dans le quartier Tremé, à La Nouvelle-Orléans.

Un matin de la fin de l’année 1775 l’un de ses amis Maurice Conway, un Irlandais, lui proposa de s’associer à lui pour acheter des terres aux Indiens Houmas, à proximité de La Nouvelle-Orléans. L’affaire lui parut intéressante, et il engagea le pécule qu’il avait réussi à mettre de côté. Il se joignit donc au projet de son ami. Pour une somme dérisoire, les premiers occupants cédèrent leur terre pour aller occuper la plaine fertile entre le Mississippi et le lac Maurepas plus au nord. Les Indiens adoptèrent ce compromis intelligent devant la présence de plus en plus pressante des blancs qui les repoussaient plus ou moins ouvertement. À environ douze heures de cheval au trot de La Nouvelle-Orléans, le lieu avait tous les avantages recherchés par un planteur, une bonne terre, facile à irriguer, c’était donc une très bonne affaire. Bien que ne pouvant l’exploiter par manque de moyens, Alexandre Antoine de Latil de Timecourt se trouva propriétaire de belles étendues de terres au bord du fleuve. Le destin toutefois allait l’aider à s’installer.

Monsieur de Morand, son employeur décéda suite à un accident de chasse, laissant une veuve Marie-Renée De Lachaise et trois enfants en bas âge Charles, Vincent, et Louis. Devant la détresse de la veuve et la fortune que lui laissait son défunt mari, il décida de l’épouser le 16 avril de l’année 1757 à l’Église paroissiale de Saint-Louis, à La Nouvelle-Orléans. Il devint de ce fait tuteur des trois garçons respectivement âgé de quatre, trois et un ans. Mais le mariage s’acheva avec la mort de Marie-Renée De Lachaise de la fièvre, laissant Alexandre Latil avec les trois garçons, qu’il mit un point d’honneur à élever dans les meilleures conditions. En 1761, il épousa en secondes noces Jeanne Goujon de Grondel, de la paroisse de Notre-Dame de Mobile, fille de Jean-Philippe Goujon de Grondel, écuyer et chevalier de l’Ordre royal. Un an plus tard, la jeune femme de vingt ans mit au monde leur première fille, Louise Henriette Félicité, qui, passé le moment de déception, fit la joie du père. Deux ans plus tard, l’héritier vint au monde, Lazare, mais les caprices de la nature lui avaient adjoint un frère jumeau, Timecourt. Cet état de fait amena à réfléchir l’heureux père à l’expansion de ses biens, d’autant que suivirent trois autres enfants, des filles, qui eurent toutes la chance de survivre. Et s’il avait hérité de quelques biens de sa précédente épouse, l’aîné des Morand, Charles, était le principal bénéficiaire des biens de ses parents.

Alexandre Latil de Timecourt commença par exploiter les terres qu’il possédait et à bâtir dessus, pour sa nombreuse famille, une habitation qu’il nomma la plantation Houmas en souvenir des propriétaires d’origine. Il vendit toutes les terres qu’il ne pouvait faire fructifier, ceci afin de dégager suffisamment d’argent lui permettant d’acheter esclaves et semences. Son associé Maurice Conway avait fait de même, mais dans un autre dessein et avait cédé à la couronne d’Espagne ce qu’il n’avait pas pris le temps de vendre, contre des avantages lui conférant des droits plus haut sur le Mississippi au-delà de Bâton-Rouge. Il avait entendu parler d’une ville nouvelle qui se créait nommée Saint-Louis.

(Self-Portrait, ca. 1775 (Anton von Maron)

Alexandre Antoine de Latil de Timecourt

Pour Monsieur Latil de Timecourt, tout alla très bien jusqu’au jour où il apprit que le gouverneur avait cédé la concession adjacente à sa plantation à un Canadien. A priori, il n’avait rien contre le baron de Thouais, nouveau propriétaire et nouveau voisin, sauf qu’il convoitait ses terres qui lui auraient permis d’agrandir son propre domaine et qu’ils n’avaient pu acheter à son ancien associé. Passé le moment de contrariété, il s’intéressa à son nouveau voisin avec qui il sympathisa. Lorsqu’il découvrit que celui-ci avait un fils, il commença à réfléchir à laquelle de ses filles, il pourrait le marier. Il avança ses pions auprès du baron, mais contre toute attente le jeune Charles-Henri fut promis au dernier moment à une jeune fille de France avant qu’il n’ait pu conclure son propre projet de mariage. À sa grande contrariété une fois de plus la concession voisine lui échappait. Il avait décidé de changer son fusil d’épaule lorsque l’épidémie de fièvre envahit le pays emportant ses voisins. S’étant renseigné et sachant que la jeune veuve, fraîchement arrivée, héritait de toutes les possessions de la famille de Thouais, il poussa son deuxième fils né un quart d’heure après son aîné à s’intéresser à la jeune veuve. Méfiant par nature, il décida d’envoyer aussi sur le terrain de chasse de la dot son fils adoptif Louis Morand, qui à trente ans n’avait pas convolé. Les rumeurs de la colonie étaient venues, ses deux fils étaient très loin d’être les seuls à s’intéresser à ce nouveau parti. Il fut même assez surpris d’apprendre que des partis se présentaient de toute la Louisiane. Il était étonné, car si la dot de la jeune fille était intéressante, elle n’avait rien d’exceptionnel en apparence. Devant l’empressement général, il poussa ses fils à accélérer leur démarche. Pour plus de discrétion accompagnée de Lazare, Louis et Timecourt prirent donc le chemin de la plantation Maubeuge où ils savaient trouver la jeune veuve, sous prétexte d’aller chasser sur le lac Maurepas. Des trois jeunes gens, Louis était le plus agacé par la situation, car il savait qu’il devait si possible laisser la place à Timecourt de huit ans son cadet. Quant à Lazare, qui était là pour aider son jumeau, il ne pensait qu’à sa nouvelle idylle de La Nouvelle-Orléans la belle et douce Jeanne Sophie Estève qui l’avait subjuguée. Les trois hommes arrivèrent donc à la plantation dans des états d’esprit très différents. Lorsqu’ils aperçurent, en remontant l’allée de pacaniers que les ombres allongeaient, la silhouette de la jeune veuve tant convoitée, ils se reprirent tous. Le temps d’arriver au pied des marches de la demeure, Madame de Maubeuge les attendait les gratifiant d’un sourire de convenance. Derrière elle, crispée, se tenait Antoinette-Marie. Les trois hommes n’eurent pas le temps de leur baiser la main qu’ils virent arriver un invité que personne n’attendait, don Francisco de Leiva Y Cordoba. Laissant son attelage à un esclave, celui-ci sauta et arriva tel un coq paradant devant la maîtresse de maison. « – Messieurs, je ne m’attendais pas à autant de visites, mais c’est incontestablement un plaisir ! Je suis désolée, mon époux est absent, mais naturellement vous êtes les bienvenus. Josépha va vous conduire à vos chambres afin que vous puissiez vous rafraîchir et vous reposer si vous le désirez. Elle vous fera servir un dîner dans la salle à manger dès que vous serez prêts. Bien entendu, par souci des convenances, étant donné les circonstances, madame de Thouais et moi-même ne pourrons partager votre repas. » Les quatre hommes comprirent tout de suite que leur plan n’allait pas se dérouler tel qu’ils le voulaient et se trouvaient fort contrariés. Les quatre acolytes se retrouvèrent donc pour le repas. Ils n’eurent rien à reprocher quant à sa qualité, si ce n’était l’absence des dames, notamment celle d’Antoinette-Marie pour laquelle ils étaient tous venus. Pendant le déroulement du souper, ils se contentèrent de propos anodins bien qu’un peu tendus. Celui-ci fini, ils s’installèrent dans la galerie pour fumer un cigare.

Louis Rolland Trinquesse (Confidence

Antoinette-Marie et Nathalie de Maubeuge

Antoinette-Marie et Nathalie de Maubeuge s’étaient de leur côté attablées dans le petit salon afin de partager leur repas. Elles ne firent pas attention tout de suite à la conversation des hommes qu’elles percevaient depuis l’autre angle de la demeure. Mais comme le ton montait entre les hommes, elles ne purent faire autrement que d’entendre et de comprendre le sujet de la dispute qui commençait. Au fil de celle-ci, Antoinette-Marie se raidissait sentant la colère monter en elle.

« – Alors Francisco ! Comment se fait-il que tu aies été amené à t’arrêter chez les Maubeuge alors que nous savons tous que tu les évites autant que faire ce peu ? » Officier dans la milice espagnole de Louisiane, don Francisco, interpellé par Lazare, lui rétorqua. « – J’étais en route pour la demeure de ton père comme tu t’en doutes. » Suspicieux, l’aîné des jumeaux reprit. « – Justement, comment se fait-il que tu n’aies pas continué ton chemin, tu ne vas tout de même pas nous prétendre que tu avais peur de te perdre. » Le ton de l’Espagnol monta, agacé par cette attaque non dissimulée. « – Tu ne serais pas en train de me chercher les poux Lazare ! Que je sache, je ne te pose pas autant de questions de mon côté ? » Timecourt répondit pour son frère. « – Nous n’avons rien à cacher, nous sommes venus pour que je puisse faire la cour à madame de Thouais. Mais toi de ton côté, tu ne peux pas en dire autant, aux dernières nouvelles ma sœur Marie Éléonore t’est promise !

– Et pourquoi donc je ne pourrai en faire autant ? Après tout, il semblerait que la dot de la petite veuve française soit bien plus conséquente que celle de ta sœur. Et ma foi si j’emportais le pactole, je ne dirai pas non. Et je vous rappelle que rien n’a été conclu quant à mon union avec votre sœur, votre père ergote encore.

– Et que fais-tu de l’honneur de celle-ci et de ma famille !

– Tant que rien n’est signé, ils ne sont pas entachés ! Les deux jumeaux échauffés par tant d’arrogance allaient sauter sur l’Espagnol, mais leur aîné, Charles de Morand, les en empêcha. « – Voyons Messieurs, nous n’allons pas régler cela avec les poings ! Pensez à nos hôtes et nous avons mieux à faire… » Il n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’Antoinette-Marie Marie, livide, offensée par tant de mépris pour sa personne, se trouvait les poings serrés devant eux. « – Messieurs, si je n’avais été une femme, c’est avec moi que vous auriez à en découdre devant tant de manque de considération envers ma personne. Car s’il y a quelqu’un d’insulté ici c’est bien moi. De plus, ce n’est pas la peine de vous entre-tuer pour moi, ou plus exactement pour ma dot. Je vous rappelle que c’est encore à moi de décider à qui ma main et celle-ci reviendront. Au vu de ce que je viens d’entendre, pas un seul d’entre vous ne les obtiendra ! » Derrière elle, Nathalie de Maubeuge qui n’avait pu arrêter son amie enchaîna. « – Messieurs, vous devriez avoir honte de vous comporter comme cela sous mon toit. Comment pouvez-vous harceler mon invitée qui comme vous le savez est dans l’affliction ? Je vous prierai demain dès l’aube de bien vouloir poursuivre vos chemins. Sachez que vos familles respectives sauront à quoi s’en tenir quant à vos façons. Sur ce, passez une bonne nuit. » Les deux jeunes femmes d’un même mouvement firent demi-tour et entrèrent dans la demeure, laissant les hommes dépités par leur échec retentissant.

Chapitre 38

( Portrait d_Antoine Laurent de Lavoisier et de sa femme de Jacques-Louis David)

Nathalie et Louis Amédée de Maubeuge

Un départ précipité, Octobre 1790

Deux jours plus tard, installés confortablement dans le boudoir de sa femme, monsieur de Maubeuge apprenait le comportement des prétendants. Après avoir écouté sa femme, le marquis agacé par le manque de courtoisie de ses invités impromptus, lui répondit. « – Vous voyez Madame je vous l’avais dit, votre protégée va attirer tous les partis de la colonie comme des mouches sur du miel ! Il va falloir trouver rapidement une solution pour éloigner tous ces vautours. À mon avis, le plus simple serait qu’elle envisage de se remarier. Et si vous voulez mon avis Maximilien François de Saint-Maxent ferait un très bon époux.

– Je ne dis pas mon ami que vous n’ayez pas raison, mais il aurait plus à y gagner qu’elle, même si, ici, sa famille a bonne réputation. Elle insista sur le dernier mot afin de faire comprendre qu’elle n’était pas dupe, la dot de la jeune fille pourrait aider à redorer et la fortune et la réputation du père fortement entachée. Le marquis n’insista pas, il n’avait pas de raison de se froisser avec son épouse, quoiqu’à bien y réfléchir ce serait une solution pour améliorer ses affaires et surtout celles qui dépendaient de son ami de Saint-Maxent. Sous le regard de Josépha qui la coiffait, Nathalie de Maubeuge, qui avait suivi le même cheminement de penser que son époux, pianotait d’agacement sur sa table de toilette. Elle commençait à trouver cet empressement gênant pour son amie, dont elle aurait voulu guider les pas dans son nouvel avenir sans que tout le monde ne s’en mêle.

*

Le jour n’allait pas tarder à se lever, la pièce était envahie par la fumée des cigares, malgré les portes-fenêtres ouvertes. Un négrillon s’endormait tout en actionnant son éventail pour soulager les joueurs. La plupart d’entre eux avaient quitté petit à petit la demeure de leur hôte pour rentrer chez eux. Une servante déambulait encore autour de la table tout en servant des boissons. Don Andres Almonester avait eu de la chance une bonne partie de la nuit. Il avait lui-même décidé du choix du jeu et avait opté pour le piquet. Il ne se rappelait pas à quel moment la chance avait tourné, ni quand l’idée de perdre contre ce gredin lui était devenue intolérable. De son côté Louis Adam de Crécy souriait de satisfaction. Venu accompagner un ami, il s’était retrouvé à la table de jeu de son hôte, pour ainsi dire par hasard. Il avait dans un premier temps beaucoup perdu un argent qu’il ne possédait pas, puis progressivement il avait regagné sa mise. Cette dernière partie était vraiment un coup du sort. Il avait récupéré dans le talon le roi et le valet de trèfle, complétant sa séquence allant de l’as au sept, soit une dix-huitième, ce qui lui faisait soixante-quinze points, le tout accompagné d’une annonce d’un carré de valet. Et pour couronner le tout, il faisait capot achevant par cela son adversaire. Il jubilait, le coup était exceptionnel et il n’avait pas eu besoin de tricher. « – Mon cher, je crois que pour ce soir fini, je ne ferai pas mieux ! » L’espagnol se cabra, il y avait sur le tapis une reconnaissance de dette d’un montant exagéré, et l’idée de la payer au français l’agaçait prodigieusement, même si cela n’égratignait que de très peu sa fortune. Mais Louis Adam de Crécy avait une autre idée derrière la tête. « – Si cela ne vous ennuie pas trop, j’aimerais vous faire grâce de la moitié de votre dette en échange d’un service qui ne vous coûtera guère. » La demande surprit don Almonester. Elle l’intrigua, aussi voulut il en savoir plus.

Captain Arthur Forbes Of Culloden 1760 by Romney George

Louis Adam Crécy

– Et que pourrais-je donc pour vous de Crécy qui vaille la somme que je vous dois ?

– J’ai l’intention d’épouser la baronne de Thouais.

– La petite veuve française ?

– Oui, celle-là même. Et pour cela, il me faudrait l’appui de Monsieur le Gouverneur dont je ne suis pas vraiment sûr.

– Ce sera avec plaisir très cher ! Le créole espagnol connaissait la réponse du gouverneur et ne s’en targua pas. Cela ne lui coûtait rien et appréciait l’idée d’avoir le français pour obligé.

*

Cet après-midi d’octobre était resté couvert d’un manteau de nuages, il avait été entrecoupé d’averses. Les deux dames se rendirent à l’heure dite dans les salons du palais du gouverneur où les attendait son épouse, Madame McCarthy, pas très à l’aise, ce que ressentirent aussitôt les deux jeunes femmes. Antoinette-Marie ne se faisait pas d’illusion si le gouverneur l’avait fait venir, c’était encore pour parler des demandes en mariage qui se faisaient de plus en plus pressantes, elle espérait seulement ne pas en découvrir une nouvelle. Les femmes parlaient de tout et de rien quand le gouverneur entra enrayant aussitôt toute cérémonie et s’assit sans façon avec celles-ci. La marquise de Maubeuge et Antoinette-Marie n’étaient pas dupes de ce jeu-là. Un peu tendue, la jeune fille attendit que l’attaque soit lancée. « – Si je vous ai demandé de venir, Madame, c’est pour parler de votre avenir. » Il s’adressa à la jeune fille d’un ton qu’il voulait chaleureux. « – Votre grand deuil est aujourd’hui terminé, et sans toutefois se précipiter, il serait bon de commencer à réfléchir sur les différents partis qui se sont présentés à moi. »

La jeune fille machinalement s’éventait les yeux baissés, elle se demandait cette fois comment elle allait se sortir de cette situation qu’elle vivait comme un guêpier. Elle n’était pas idiote, elle savait écouter et regarder, si elle ne parlait guère c’est qu’elle n’avait rien à dire. Elle partait d’un principe fort simple, si ne parlait que ceux qui avaient quelque chose à dire la vie ne serait que silence. Au fil des conversations écoutées, elle comprenait de mieux en mieux les ressorts du ou des pouvoirs de la colonie. Le gouverneur ne voyant aucune réaction des trois dames reprit. « – Après réflexion, le plus à même de répondre à mes attentes serait à ce jour Louis Adam de Crécy, il n’est pas parfait je ne pousserais pas la gageure de vous le faire croire, mais c’est toutefois un bon parti, voire le meilleur à ce jour. »

Antoinette-Marie se raidit. Elle était outrée par le propos du gouverneur. Comment pouvait-il songer à la marier avec un débauché inverti notoire dont la famille était au bord de la faillite ? Elle interrompit le mouvement de son éventail qu’elle referma. Elle releva ses yeux noirs comme la nuit dans lesquels le gouverneur ne pouvait lire. Madame Maccarthy s’affaissa de dépit, car elle n’avait rien pu faire devant l’entêtement de son époux. Avant que la marquise de Maubeuge, que la colère faisait trépigner intérieurement, n’intervienne, Antoinette-Marie s’adressa à don Miró. « – Monsieur, une amie à moi, Madame la marquise de Fontenay, m’expliqua avant mon mariage avec Charles-Henri de Thouais, que nous, les femmes, n’étions que des cartes dans le jeu des hommes, et que nous n’avions au mieux qu’à plier, alors je ferai ce que vous me dites, Monsieur, j’y réfléchirai. »

Portrait d'une femme Johann Heinrich Fuseli

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Devant l’apparente soumission de la jeune fille, le gouverneur pensa que ça avait été plus facile qu’il ne l’aurait cru. Il n’avait pas terminé sa pensée qu’Antoinette-Marie décocha sa flèche verbale avec un sourire angélique que ses yeux d’encres démentaient. « – Mais, j’y songe, vous devez connaître le père de la marquise de Fontenay, c’est Monsieur Cabarrus, le banquier de votre roi ! » Le gouverneur se crispa. Voilà que cette donzelle avait pour ami un proche du roi d’Espagne. Il pensa que celle qu’il prenait pour une petite oie blanche de dix-sept ans était comme les autres une garce dont il fallait se méfier. Madame de Maubeuge sourit de satisfaction derrière son éventail. Elle était soulagée de voir que la jeune fille savait sortir les cartes de son jeu à bon escient. Afin que la répartie de la jeune fille ne prenne pas d’ampleur et qu’elle n’amena à l’avortement de ses projets, le gouverneur biaisa et conclut sur le fait que tout ceci n’était que sujet à réflexion.

Dans l’immense escalier qui descendait vers le vestibule de la demeure du gouverneur, la marquise prit le bras de sa compagne et le pressa pour lui montrer son contentement, mais aucune des deux ne dit rien de peur d’être entendue. Une fois dans la voiture la marquise éclata de rire. « Bravo, que dis-je, bravissimo ! Vous vous en êtes tiré comme une vraie courtisane ! On se serait cru à Versailles. Cela ne va peut-être pas nous aider beaucoup pour vos projets, mais au moins cela va ralentir les démarches de Don Miró. Mais il va falloir vous éloigner de tout ça, tant que rien ne sera à votre convenance, les pressions vont venir de toute part. Il serait bon que vous rentriez dans votre plantation, personne n’osera troubler votre retraite. Il faudra toutefois résoudre le problème du chaperon, car cette fois je ne viendrai pas avec vous. Tous prétendraient venir me voir pour vous approcher…

Chapitre 39

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie et mme de Maubeuge (2)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac et mme de Maubeuge

L’arrivée providentielle, Décembre 1790

Laissant les deux femmes seules après le café, Monsieur de Maubeuge se retira le dîner fini, sous prétexte de finir du courrier devant partir le lendemain pour la France. Nathalie de Maubeuge et Antoinette-Marie, assises devant la porte-fenêtre ouverte, contemplaient le jardin inondé par la lumière de la lune. Le silence dans la demeure s’installait au fur et à mesure que les gens de la maison finissaient de travailler et se retiraient dans leur quartier au fond du jardin. Madame de Maubeuge rompit le silence. « – Antoinette-Marie il faut que je vous raconte le dernier scandale qui secoue notre communauté. Vous ne la connaissez pas, bien que vous ayez dû l’apercevoir, mais Anna Rosa, la deuxième femme de Don Narcisco de Alba, la première est morte des fièvres peu après son mariage, s’est enfuie avec un jeune capitan de la garde du gouverneur ! Je sais, cela n’a rien d’original, mais c’est tellement croustillant, d’autant que don de Alba avait refusé la demande du capitaine pour aller se battre en Floride sous ses ordres. Et le plus drôle, c’est que le voilà revenu pour retrouver le foyer vide et son épouse envolée avec le beau capitaine. Il aurait mieux fait de tenir compte des recommandations de Don Andres Almonester. Celui-là même qui a appuyé la demande de Louis Adam de Crécy… » Elle fut interrompue par l’arrivée de Josépha. « – Excuser mait’esse, mais y a une dame qui vient d’a’iver.

– À cette heure ! Qui est-elle ?

– Une ma’ame de Maubou »

– Maubourg ? Et comment est-elle ?

– La figu’e et la mise fatiguée !

– Tu m’agaces, ce n’est pas une description ! Qui qu’elle soit, fais la rentrer.

Le temps que Josépha aille chercher la visiteuse tardive, la maîtresse de maison s’était levée pour la recevoir et s’avança au-devant elle. La jeune femme toute de noir vêtue avait effectivement l’air d’être fatiguée, les yeux brillants, la chevelure défaite, elle esquissa une révérence. « – Bonjour, madame, je vous prie de m’excuser de m’imposer à cette heure si tardive. Je ne sais si vous me reconnaissez, mais je suis Marie Adélaïde Maubourg votre cousine du côté de nos mères.

Louise Élisabeth Vigée Le Brun. La duchesse de Guiche, by Vigee Le Brun. Oil on canvas. 1794– Mais c’est évident ! Suis-je sotte sur l’instant, je ne remettais pas votre nom, mais je vous reconnais. Vous êtes la petite nymphe qui courait partout lors de mon mariage. Mais, si je ne m’abuse, vous vous êtes mariée avec un créole de Saint-Domingue.

Oui, Madame, avec Monsieur Baillot de Courtelon, c’est de là que j’arrive. Je viens vous demander l’hospitalité pour quelque temps.

– Mais bien sûr le temps qu’il vous faudra. Asseyez-vous donc.

Entre-temps, Josépha était entrée avec une négrillonne, l’une portant la chocolatière et les tasses sur un plateau, l’autre quelques encas, qu’elles posèrent sur un guéridon qu’elles avaient rapproché de la jeune femme. Madame de Maubeuge ne pouvant que constater la tenue de deuil de son invité lui demanda. « – Si je puis me permettre, je ne peux que remarquer votre tenue. Vous serait-il arrivé un malheur ? » La jeune femme gênée regarda autour d’elle et prétextant la tasse de chocolat qu’elle portait à la bouche elle attendit que les esclaves soient sorties de la pièce. Nathalie de Maubeuge intriguée remarqua son manège et attendit. Josépha ayant fermé la porte derrière elle, elle posa la tasse et répondit à la question. « – J’ai perdu mon époux lors d’un grand drame. » Les deux jeunes femmes se demandaient pourquoi la narratrice faisait tant de mystères. Tout en lissant nerveusement les plis de sa jupe, elle reprit. « – Mon mari, ainsi que toute la famille et ses gens ont été massacrés par nos esclaves alors que j’étais en visite chez des voisins. » Nathalie de Maubeuge ne put retenir un cri d’effroi. C’était pour elle comme pour beaucoup de planteurs le cauchemar ultime. Les mains d’Antoinette-Marie se crispèrent sur les accoudoirs de la bergère. Marie-Adélaïde inspira un grand coup et reprit son récit, racontant sa vie et son drame. Il était évident pour ses deux compagnes qu’elle se soulageait et qu’elle évacuait tout ce qu’elle avait vécu d’horreurs. Si Antoinette-Marie, de son côté, pensait que cela n’avait rien d’étonnant, que ces gens asservis rabaissés maltraités, voire torturés, finissent par se rebeller contre leurs tortionnaires, Nathalie de Maubeuge, trouvait, elle, que cette race inférieure était bien ingrate devant tous les avantages que leurs maîtres leur apportaient. Ils les ouvraient à la vraie religion et à la civilisation, les extirpant de leur jungle sauvage où ils vivaient comme des bêtes. Elle voyait bien que certains maîtres dépassaient les bornes, elle avait toujours pensé qu’il fallait de la fermeté, mais que celle-ci avait des limites. L’histoire de la jeune femme finie, un silence s’installa entre les trois femmes. Madame de Maubeuge reprit et avec un grand sourire qui se voulait chaleureux, elle enchaîna. « – Rassurez-vous madame, vous êtes ici en sécurité, ces désastres-là n’arrivent pas chez nous. Surtout, souvenez-vous que vous êtes ma cousine et que vous pouvez rester ici autant de temps qu’il vous plaira.

– Je vous remercie, Madame, je ne vous envahirai pas trop longtemps, j’ai un pécule qui me permettra de vivre modestement, mais décemment un certain temps, et Monsieur Fleuriau essaiera de vendre au mieux ma plantation, bien qu’elle soit en triste état.

– Pour tout cela, nous pourrons demander à mon époux de vous aider afin de tirer le meilleur parti de vos subsides.

La marquise avait à peine fini sa phrase que son époux entrait dans la pièce. « – Je vous prie de m’excuser Mesdames, mais je viens d’apprendre que nous avions une invitée. » Il se courba devant la jeune femme et lui fit un baisemain. Madame de Maubeuge présenta à Marie-Adélaïde son époux qui s’annonça ravi de cette nouvelle invitée. Comme il se faisait tard et que la jeune femme était visiblement de plus en plus fatiguée, madame de Maubeuge proposa de l’accompagner jusqu’à sa chambre.

*

Marie-Adélaïde s’effondra sur son lit à peine dévêtu. Elle sombra dans un sommeil agité, entrecoupé de cauchemars dont le sujet était toujours le même, le massacre dont elle avait été absente. Aussi absurde que ce fut, elle culpabilisait de ne pas y avoir été.

 De son côté, Antoinette-Marie mit du temps à trouver le sommeil, elle réfléchissait à cette terrible aventure, elle n’avait jamais songé qu’elle pouvait courir un danger au milieu de ses gens. Hommes et femmes que par ailleurs elle ne connaissait pas. Comme beaucoup de femmes sur les plantations, elle ne connaissait que les gens de maison. Elle aurait été bien incapable de reconnaître les esclaves des champs. Elle ne savait pas non plus comment ils étaient réellement traités. Elle avait jusqu’ici songé à tout ça que de façon superficielle ! Son esprit se révoltait devant tout cet inconnu dont elle avait hérité tout à fait par hasard.

Dans son boudoir, Nathalie de Maubeuge narrait l’histoire de sa nouvelle protégée. Monsieur de Maubeuge l’écouta attentivement. « – Ma chère, il faudra faire attention à ce que cette histoire ne s’ébruite pas. Elle pourrait nous amener beaucoup de problèmes. J’espère que tout le monde saura rester plus que discret.

– Ne vous inquiétez pas mon ami, Antoinette-Marie n’est pas d’un naturel très bavard quant à madame Maubourg, elle est visiblement consciente du danger puisqu’elle a pris garde de ne pas raconter son histoire devant nos gens.

– Voilà qui est bien. En tout cas, ma chère, nous voilà avec une troisième beauté à la maison. Si vous recueillez d’aussi jolies veuves, nous allons avoir tous les partis des alentours à notre porte, quels que soient leurs âges. Souriant à son époux qui l’avait englobé dans son compliment, ce qui ne lui avait pas échappé, elle répondit. « – Ne vous inquiétez pas de cela, cette arrivée inopinée va faire notre affaire. Je cherchais justement comment Antoinette-Marie pourrait rentrer dans sa plantation avec un chaperon afin de s’éloigner de l’outrecuidance de certains messieurs. Si cela leur convient à l’une comme à l’autre, cela pourrait résoudre le problème de toutes. Je suppose que dans un premier temps madame Maubourg préférera un peu de solitude pour se remettre de ses émotions. »

*

Quinze jours plus tard, le voyage fut donc décidé au grand contentement de tout le monde. Marie-Adélaïde et Antoinette-Marie s’accordèrent et se lièrent rapidement d’amitié. Ainsi que leurs âges, leurs malheurs respectifs échangés les rapprochèrent.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 031 à 34

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Chapitre 31

Anne, Viscountess Townshend de Sir Joshua Reynolds

Nathalie marquise de Maubeuge

février 1790, Secret dans les boudoirs

Comme chaque matin depuis sa naissance Nathalie de Maubeuge se laissait coiffer par sa nourrice Abigaël tout en lui faisant ses confidences. Au zénith de sa beauté, elle examinait d’un air détaché ses traits que le temps affinait sans les marquer. Décidément, elle appréciait ces nouvelles modes pour les coiffures qui dispensaient des pommades et poudres en tout genre. Cet engouement pour le naturel était particulièrement adapté au climat. Les robes étaient plus légères et les coiffures sans cosmétique. On les faisait bouclées, bouffées, crêpées, mais sans rien n’y ajouter, hormis des épingles et des rubans.

Comme tous les jours, depuis les lettres d’Antoinette-Marie venues de France, le marquis de Maubeuge se rendait à la capitainerie et s’inquiétait de savoir si un navire était arrivé de Nantes ou de La Rochelle, de Bordeaux ou de Bayonne. Avec quelques amis ils se mettaient à la recherche des officiers, et les soumettaient à un interrogatoire plus ou moins discret. Il voulait savoir qui étaient ces hommes dont les noms circulaient un peu partout, les Desmoulin, Marat, Danton, Robespierre. L’Europe se mobilisait-elle vraiment contre la France ? Il ramenait les journaux de Paris qu’il avait pu se procurer. Il se présenta dans le boudoir de sa femme et lui annonça les dernières nouvelles. « – J’ai appris, Madame, par le secrétaire de notre gouverneur, que Louis Adam de Crécy s’était présenté à lui afin de demander la main de votre protégée.

– Il n’aura pas attendu beaucoup de temps, on ne peut pas dire que la décence l’étouffe. Je pensais tout de même que les éventuels prétendants attendraient la fin du deuil d’Antoinette-Marie, il semblerait qu’il n’en est rien.

– Pour l’instant d’après mes sources le gouverneur ne s’est pas décidé, mais ne serait-il pas pratique que notre jeune amie épouse Georges Tremblay ? C’est un brave garçon et il saurait comment s’occuper de la plantation 

– Vous n’y pensez pas mon ami. On ne peut marier une Cambes-Sadirac dont l’arbre généalogique remonte au moins jusqu’aux croisades par les deux branches à un homme respectable, soit, mais à moitié indien et du commun ! Quant à la remarier au fils de Crécy n’est pas plus pensable, outre sa réputation, son père ne doit sa noblesse, je vous rappelle, que pour avoir enlevé sa femme, une de Crécy, alors qu’elle était destinée au couvent. Pour ne pas faire de scandale, on la lui a fait épouser. On l’a ennobli avec le nom de sa femme et on les a envoyés jusque sur les rives du Mississippi pour s’y faire oublier. Non, il y a mieux à faire !

– Soit ma chère, mais il va y avoir du monde pour prétendre à sa main avec sa fortune personnelle, et à mon avis notre gouverneur va s’en mêler, et cette fois-ci je ne pourrai rien !

– Vous peut-être ? Mais moi, avec l’aide de son épouse, qui sait ? Évidemment, ce ne sera pas aussi facile qu’avec Félicité de Saint-Maxent

– N’oubliez pas toutefois que depuis l’affaire de Saint-Maxent, il a une dent contre nous ! De plus, il ne nous fera pas de cadeaux. Conseillez donc à votre protégée de faire comme Pénélope et de trouver une solution pour tenir éloignés ses prétendants. Autrement, il se pourrait que, d’une façon ou d’une autre on la marie contre son gré.

Nathalie de Maubeuge savait pertinemment que son époux avait raison. Il fallait à tout prix trouver une solution, mais pour l’instant la seule aide qu’elle pensait pouvoir être utile était la femme même du gouverneur.

*

John Singleton Copley - Mrs Jerathmael Bowers

Madame Maccarthy

Évidemment, tout le monde sait que c’est dans le boudoir que se font ou se défont la grande histoire et la petite. On ne connaissait pas de maîtresse attitrée au gouverneur, mais sa femme ne se faisait pas d’illusions. Elle supposait qu’il devait bien exister une tisanière dans un coin de la ville qui attendait son époux. Elle lui était reconnaissante de sa discrétion. Tous les soirs avant de se coucher don Miró appréciait de passer une heure en compagnie de son épouse. Cette conversation se déroulait dans la plus grande intimité. Ce qui était dit entre ses quatre murs n’en sortait jamais. Ce soir-là après avoir parlé de choses et d’autre Madame Maccarthy demanda. « – Mon ami, puis-je me permettre de vous parler de quelque chose qui me tourmente ?

– Mais évidemment, faites donc.

– J’aimerais vous entretenir de la jeune madame de Thouais.

– La petite veuve française ? Je sais où vous voulez en venir.

Elle lui sourit et reprit. « – Est-il vrai, mon ami, que Louis Adam de Crécy est venu vous demander sa main ?

– Oui, ma chère, et il est parti persuadé de l’obtenir ! Ce dépravé ne doute de rien. Il a prétexté qu’elle lui avait été promise avant Charles de Thouais, et qu’il avait été floué. Il est vrai que ce mariage arrangerait bien la famille de Crécy, car entre l’indigo et les pertes de jeux, leur fortune vacille dangereusement. Je ne lui ai rien promis et je tiens à vous dire, madame, que je ne vous promettrai rien. De plus, sachez qu’il n’est pas le seul à avoir fait la démarche.

– Et grand Dieu, ils sont tous si pressés ?

– Il faut croire, Madame, car Timecourt Lazare Latil, l’aîné de la famille, m’a présenté sa demande. Incontestablement le but étant d’étendre leur propre plantation avec celle de la palmeraie et celle de la dot de la petite veuve. Mais tant que je serai à ce poste, il ne faut pas y songer. Il n’est pas question que je les laisse étendre leur domaine à ce point-là. Mais pour finir, j’ai eu droit au comble de l’arrogance française. Car décidément ils ne doutent de rien ces Français ! Vous ne devinerez jamais qui est venu me faire sa demande.

À partir de là, Madame Maccarthy comprit qu’elle ne pourrait pas influencer son époux dans cette histoire. Elle lui sourit et lui demanda quelle était cette dernière demande.

– C’est le deuxième fils de Saint-Maxent, c’est ce fat de Maximilien François. Bien qu’il soit sûr d’y arriver, il n’est pas question que je donne l’ombre d’une satisfaction à son père. Alors, je suis désolé, ma chère, mais, malheureusement pour l’instant, la meilleure option, c’est encore ce débauché de Crécy. Il n’y a plus qu’à espérer pour votre protégé que celle-ci ait d’autres demandes qui m’agréaient et qui lui plaisent.

Madame McCarthy comprit qui n’y avait rien à ajouter et amena son époux sur d’autres sujets de conversations.

*

Antoinette-Marie était loin de songer qu’elle était à ce point un centre d’intérêt. Mais cette fois-ci, les personnes qui se démenaient le faisaient plus dans un dessein politique que par compassion pour elle. Quelques jours plus tard, Antoinette-Marie apprit par l’intermédiaire de madame de Maubeuge la réaction du gouverneur. Aucune des deux femmes n’en connaissait les détails, mais Antoinette-Marie resta outrée et abasourdie de se rendre compte qu’encore une fois elle ne semblait pas être maîtresse de son destin. Madame de Maubeuge la rassura tant bien que mal, lui rappelant qu’elles avaient la période de grand deuil pour réfléchir à une solution.

*

Rentrée rue Dauphine une lettre attendait Antoinette-Marie.

Lettre de Marie Amélie Lacourtade

À Antoinette-Marie

Paris, le 5 janvier 1790

Ma petite sœur,

Je commencerai cette lettre par l’essentiel, il ne faut jamais désespérer. Je vais vous en apporter la preuve. Je suis mariée depuis trois ans et je désespérais d’avoir un enfant. Je vous passerai les détails, mais sachez que mon époux et moi-même avons fait tout ce que nous pouvions dans ce but. François Xavier est passé en coup de vent durant le mois d’octobre à Bordeaux et bien sachez que depuis j’attends. Enfin, j’espère dans la maternité, si tout se passe bien ce sera pour le mois de juillet prochain. Priez la vierge pour moi.

(Henrietta Middleton Rutledge)

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Après les fêtes de la Toussaint, j’ai laissé mon beau-père s’occuper des affaires familiales et j’ai rejoint comme prévu mon époux à Paris. Celui-ci nous a loué sur l’île Saint-Louis un joli appartement donnant sur la Seine et avec vue sur le quai des Tournelles. Il est au premier étage et très lumineux. S’il n’est guère spacieux, quatre pièces, il est très confortable, et meublé avec goût. Mon mari l’a obtenu par l’intermédiaire de notre tante, Madame La Fauve-Moissac. Y sont déjà venus me visiter quelques amis, Élie Guadet, Armand Gensonné, Pierre Victurnien Vergniaud. Ils ne quittent guère la compagnie de mon époux.

Depuis début octobre, le roi et l’Assemblée-Nationale siègent à Paris. Ils sont continuellement surveillés par la Garde nationale pour éviter les émeutes. Depuis la prise de la Bastille, les députés ont accepté que leur pouvoir dépende de la violence populaire, et joue avec celle-ci, ce qui contrarie mon époux. Il y passe toutefois le plus grand de son temps. Je l’ai parfois accompagné afin d’écouter les discours de nos députés. Cela m’a permis de faire la connaissance de plusieurs épouses de représentants. Contrairement à moi, certaines s’impliquent vraiment, je pense notamment à Madame Roland. J’ai donc fait la connaissance de la vicomtesse Roland de la Platière, sur les bancs, de l’Assemblée, enfin dans les gradins des spectateurs. Cela l’a beaucoup amusée, que j’ai épousé un bourgeois alors qu’elle-même avait épousé un noble, car elle est la fille d’un graveur. Ayant beaucoup sympathisé, j’ai été invitée avec mon époux dans son salon de la rue Guénégaud. Il devient le rendez-vous de nombreux hommes influents tel Brissot, auquel mon époux voue une véritable admiration, Pétion, Robespierre et d’autres élites du mouvement populaire, notamment Buzot. Elle se trouve au centre d’inspirations politiques et préside un groupe des plus talentueux hommes de progrès. Vous verriez comme elle est fascinante…

… À Paris, tout est politique, toutes les conversations, tous les arts sont inspirés par elle. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, les évènements n’empêchent pas les promenades aux Tuileries ou au Palais-Royal, les théâtres font le plein. À peine arrivé, mon époux s’est empressé de m’emmener voir « Charles IX ou la Saint-Barthélemy » une tragédie de Marie-Josèphe Chénier, un ami de Danton. Cette pièce se déroule à l’époque des guerres de religion, le thème principal est le fanatisme aux prises avec l’esprit de liberté. J’ai peu apprécié la pièce, je ne saurai trop dire pourquoi. Mais je dois reconnaître que François-Joseph Talma dans le rôle de Charles IX est extraordinaire. C’est un immense succès public, mais l’Église a fait interdire la pièce dès la 33e représentation.

Le 28 décembre, je suis allé en compagnie de notre belle sœur, Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, voir au Théâtre de l’Odéon, « Zamore et Mirza ou l’heureux naufrage ». C’est un drame écrit par Olympe de Gouges. Le but avoué par celle-ci est d’attirer l’attention publique sur le sort des esclaves noirs de nos colonies. Évidemment pour elle ce n’est que de la théorie et à part quelques utopistes qui peut s’y intéresser ! Par contre, notre belle-sœur est très fatiguée, elle se remet difficilement d’une fausse couche, je crois que c’est la troisième. Elle est beaucoup anémiée. Je lui ai conseillé de reprendre santé, avant de réitérer, mais j’ai bien peur qu’elle ne m’écoute. Son désir de donner un héritier à notre frère risque d’être le plus fort…

… Comme notre tante, je vous envoie mon courrier par le biais du secrétaire de Monsieur Jefferson, c’est un peu plus long, mais plus sûr. Mais comme je sais que le courrier n’arrive pas toujours à bon port sachez que Monsieur de Saige a été nommé Commandant de la Garde-Nationale à Bordeaux. Madame de Verthamon ne voit plus son salon désemplir, elle est aux anges…

Chapitre 32

( George Romney. Miss Benedetta Ramus.

Marie-Adélaïde Maubourg

Décembre 1790, Marie Adelaïde à Saint-Domingue

Le voyage n’avait pas été long, mais il avait été très éprouvant. Il n’avait duré que deux semaines, mais la traversée de la mer des Caraïbes avait été effrayante, car le navire avait essuyé une énorme tempête de plusieurs jours. La remontée du Mississippi avait été plus agréable d’autant que le temps était doux et qu’à cette période on souffrait moins des Maringouins. Marie Adélaïde Baillot de Courtelon ne se remettait toujours pas de ce qu’elle avait vécu à Saint-Domingue. Un rien là faisait sursauter, ses nerfs étaient à fleur de peau. Elle s’était très vite remise de la perte de son amant, elle avait découvert dans l’adversité que celui-ci n’avait pas de carrure. Edmond Bertrand Duras s’était empressé de conseiller à la jeune veuve un retour vers la France ou vers la Martinique. Elle avait parfaitement compris qu’il voulait se débarrasser d’elle, tant qu’elle était mariée, elle ne l’embarrassait pas. Ceci n’avait été qu’un détail dans le traumatisme qu’elle avait subi.

 Son navire accosta à la nuit, devant la nouvelle Orléans. Avec la tombée du jour, les effluves se répandaient, accueillant la jeune femme avec mille parfums et masquant celles de la pourriture des rues. Dans la plupart des maisons, les lumières étaient allumées. Le commandant l’avait accompagné jusqu’à la capitainerie. De là, elle se fit amener jusqu’à l’hôtel de Maubeuge. Elle n’avait pas eu le temps de prévenir sa cousine qu’elle ne connaissait pas vraiment par ailleurs, donc, elle ne savait pas l’accueil qu’elle allait recevoir. Se souviendrait-elle de la petite fille qu’elle avait croisée ? Aussi c’est avec anxiété qu’elle frappa à la porte.

*

Cinq ans plus tôt. Le printemps montrait son nez en ce matin de fin du mois de mars 1784, Marie-Adélaïde avait profité de la sortie de la messe matinale pour s’échapper du groupe de ses comparses et faire un tour dans le jardin du couvent où perçaient primevères, jasmins et jonquilles. Les feuilles des chênes montraient leurs bourgeons d’un vert tendre et les merles chantaient la saison nouvelle. Le dimanche les élèves du couvent avaient droit de se distraire selon leur goût, aussi elle prit son temps et poussa jusqu’au parterre des plantes médicinales dont elle aimait le mélange des odeurs. Au risque de faire jaillir des taches de rousseur, elle s’assit au soleil sur un banc et profita de ce moment de solitude. Elle avait toujours eu du mal avec la promiscuité. Elle rejoignit ses compagnes pour le déjeuner de onze heures, c’est dans le réfectoire que la mère supérieure vint la faire chercher. Elle était un peu inquiète, elle se demandait ce qu’elle avait encore bien pu faire pour mériter un sermon de la mère.

Elle était aimée autant de ses compagnes que des sœurs, mais elle était d’une nature espiègle et aimait la vie avant tout, aussi elle contournait souvent les règles. Son regard doux et tendre qu’accentuait le sourire d’une bouche bien dessinée, faisaient fondre tous ceux qui devaient la sermonner. Elle était jolie sans vraiment s’en rendre compte, un nez court, une peau de satin, une voix claire, une silhouette souple et gracieuse aux gestes élégants lui donnaient un air de nymphe échappée de la mythologie. Le plus beau de ses atouts était son opulente chevelure bouclée qui avait été rousse pendant son enfance et qui au fil du temps devenait auburn. À seize ans, elle avait une gorge ronde, une taille fine qui faisait retourner les hommes. Elle n’avait guère eu l’occasion de s’en rendre compte, car lorsqu’elle sortait du couvent c’était pour rejoindre sa mère dans une propriété de campagne où sa plus grande distraction était de monter à cheval.

Plus elle s’approchait du bureau de la mère supérieure, plus elle lissait machinalement les plis de sa robe. Elle toqua à la lourde porte derrière laquelle elle était attendue. Son entrevue fut brève. Debout face à la mère, les mains derrière le dos, elle apprit que ses parents enfin sa mère avaient demandé son retour définitif. Elle quittait le couvent. Elle n’avait pas posé de questions, trop heureuse de quitter les lieux. Elle avait l’âge de se marier comme déjà quelques-unes de ses amies. Et comme elles, elle n’attendait que ça pour passer dans l’âge adulte. Elle présageait que c’était son tour. Les mariages se faisaient presque immédiatement au sortir du couvent, avec un mari accepté et agréé par la famille. Elle quitta le couvent avec un petit pincement de cœur, car elle savait quitter le monde de son enfance, mais elle en était aussi très contente, car elle avait toujours eu du mal à vivre ainsi enfermée.

(Elizabeth, Ramus, 1777 (George Romney) (1734-1802)

Marie-Adélaïde Maubourg

Le mariage était avant tout une affaire de famille, un arrangement au gré des parents, que décidaient des considérations de position et d’argent, des convenances de rang et de fortune. Pour Marie-Adélaïde, le choix serait déterminé par avance par sa mère. Elle savait qu’elle ne serait pas consultée, pas plus que son père qui était grabataire depuis dix longues années. Madame Maubourg, suite à un accident sur un navire, qui avait laissé son époux paralysé, avait géré seule la maison de négoce familiale installée à Nantes, et avait su tirer son épingle du jeu malgré quelques cousins du côté de son époux, rapaces voire charognards. Son sens des affaires avait fait grandement profiter la fortune familiale.

À peine de retour dans l’hôtel particulier de la famille sur l’île Feydeau, au centre de Nantes, toute l’attention de la maisonnée tourna autour d’elle. Marie-Adélaïde eut rapidement l’assurance que l’on allait la marier très prochainement sans plus de précisions. Partie pour Paris pour régler des affaires, sa mère avait laissé des directives. C’est donc la gouvernante, qui avait été sa nourrice, qui lui annonça, très fière, l’évènement en lui donnant un renseignement sur le futur qui la flattait il était noble. Assurément, elle-même avait du sang bleu, mais sa mère avait déchu par son mariage, qu’elle-même n’avait pas choisi. Elle avait été mariée à une famille de négociants pour redorer le blason familial et aussitôt fait, on s’était empressé d’oublier son lien familial. Aussi c’était la revanche de madame Maubourg. Sa fille aînée était mariée à une riche famille du négoce nantais, Marie-Adélaïde serait mariée à un noble. Elle saisit toute l’importance de l’évènement par le mouvement des marchandes, des tailleurs, par l’encombrement des pièces d’étoffes, des fleurs, des dentelles apportées. Sa chambre dont les fenêtres donnaient sur la Loire était envahie par le travail des couturières à son trousseau. Elle passait ses journées en essayage de corsets, de robes, de manteaux, commandés par sa mère et elle comprit vite qu’elle ne pouvait apporter que peu de modifications à ce choix. Elle ne s’en plaint pas, elle fut même ravie de la profusion de l’ensemble qui constituait son trousseau. Elle était consciente de la fortune que composait l’ensemble et était même étonnée que tout ceci fût pour elle. Pour le mariage de sa sœur, elle avait été éblouie par tout ce qu’elle y avait vu, mais elle était trop jeune pour se rendre compte de la richesse dépensée. Madame Maubourg n’était pas dépensière, mais pour ses filles, elle n’avait pas lésiné ni sur leurs éducations ni sur leurs dots, elle avait été trop injustement rabaissée suite à son propre mariage et avait dû se battre pour maintenir le rang dans lequel elle avait été élevée.

La jeune fille n’opposait au mariage arrangé pas plus de résistance que les autres jeunes filles de son entourage. Elle s’y laissait aller, elle s’y prêtait complaisamment comme elles, son éducation l’y avait préparée. L’affection sévère, la tendresse sans épanchement, sans familiarité, qu’elle avait reçue de sa mère, la crainte de rentrer au couvent, la pliait à la docilité, la décidait à un consentement qu’elle n’aurait même pas eu l’idée d’objecter. D’ailleurs, c’était le mariage, et non le mari, qui la séduisait. Il faisait écho à son désir, à son rêve. Elle acceptait l’homme pour le statut de femme noble et mariée qu’il allait lui donner, pour la vie qu’il devait lui ouvrir, pour le luxe et les coquetteries qu’il devait lui permettre et qu’elle entrevoyait avec la constitution de sa garde-robe de femme mariée. De toute évidence, elle le préférerait bien tourné, mais d’après ses amis ce n’était pas très important, car les premiers temps passés, on les voyait peu. Sa nature romanesque l’aurait plutôt entraînée vers le grand amour, mais d’après les conseils toujours judicieux de ses amies de chambrée, il ne fallait pas l’espérer avec le mari, c’était très commun. De toute façon, le mariage l’intéressait pour aller dans le monde, aller au bal, à la promenade, à l’opéra, à la comédie, elle espérait une berline, de beaux diamants, de jolis chevaux surtout de jolis chevaux. Elle pourrait enfin mettre du rouge et des mules comme certaines mères de ses amies.

(Martin Archer Shee selfportrait

Étienne Baillot de Courtelon

Sa mère rentra quelques jours avant le mariage, celle-ci lui livra des détails sur cette union, la date, le nom de son futur époux et mit un bémol à ses espoirs de grand monde. Étienne Baillot de Courtelon, s’il était bien noble, était avant tout planteur à Saint-Domingue. Ce mariage, par la dot de la jeune fille, assurerait un supplément à la richesse déjà importante du futur époux. Son futur mari lui assurerait un confort et un statut enviable, mais il vivrait, le mariage fait, dans sa plantation. Afin d’éviter toute mauvaise surprise, elle avait toutefois, envoyé une lettre de change à une banque de « Port Aux Princes », une coquette somme qu’elle ne devrait utiliser qu’à bon escient, son époux devant subvenir à tous ses besoins. Un peu déçu de devoir se passer des promenades aux tuileries ou au Palais-Royal, voire à Versailles, son côté romanesque reprit le dessus en rêvant aux îles d’Amérique. « Et puis, ce n’était pas si mal. Tellement exotique, elle aurait sûrement pléthore de serviteurs et d’aventures » songeait-elle.

Arrivés la veille du mariage, la famille et les amis vinrent visiter, admirer, et critiquer la corbeille à laquelle rien ne manquait que la bourse, que lui remettrait son fiancé de la main à la main, après la cérémonie du contrat. Madame Maubourg ne céda pas à la vanité de choisir la nuit pour cette célébration comme cela était la mode, mais elle tenait à ce que ce mariage joue son rôle, celui de redonner du lustre à sa famille. Le mariage se déroula le mercredi 17 mars par une belle journée de printemps qui inaugurait les meilleurs auspices pour ce mariage. Le jour de la célébration, Marie-Adélaïde, grandement décolletée, ayant des mouches, du rouge et de la fleur d’oranger dans son opulente chevelure, vêtue d’une robe, à petits paniers, d’étoffe de soie nacrée, portant des souliers de même tissu, fut conduite par un de ses oncles paternels à l’autel. L’annonce du départ pour l’église l’avait arrachée à son miroir dans lequel à juste titre elle se trouvait belle. Elle entra dans le temple où l’attendait son futur époux dont elle avait fait la connaissance deux jours au préalable. Celui-ci, de dix ans son aîné, bel homme, gracieux de sa personne, enchanta la jeune fille trouvant du coup que la vie était belle et qu’elle était chanceuse.

Elle se berçait des louanges qui retentissaient à ses oreilles et dont elle ne perdait pas une syllabe. Elle prononça un oui dont elle ne sentit pas les implications.

À l’issue de la messe, les deux familles se réunirent pour un grand repas, où les plaisanteries assez vives, voire salées, avec un reste de gaieté gauloise, s’amusaient de la pudeur de la jeune fille. Les époux prirent congé et allèrent se réfugier dans une maison en dehors de Nantes afin de consommer leur mariage en toute intimité. Marie-Adélaïde embrassa chaque femme conviée à sa noce, et lui donna un sac et un éventail comme le voulait la coutume puis elle partit avec son mari, un peu effrayée par l’inconnu.

Une fois seule dans le confort de la chambre nuptiale, déshabillée par une chambrière, Marie-Adélaïde en chemise de nuit, les cheveux défaits couvrant son buste, un genou sur la couche entr’ouverte, le cœur battant la chamade attendit son époux qui se préparait dans la pièce conjointe. Celui-ci entra en chemise après avoir apprécié le tableau que lui offrait la jeune fille, éteignit les chandelles pour épargner sa pudeur. Ce qui suivit resta inoubliable uniquement pour la jeune fille pour qui c’était la première fois et trouva que tout ce qu’elle avait entendu était surfait. L’heureux élu avait couché sa jeune épouse sur le dos, puis après lui avoir malaxé sa jeune poitrine, l’avait rapidement pénétrée, lui causant une vive douleur, puis repu après un bref va-et-vient, s’était couché à côté lui souhaitant bonne nuit et lui tournant le dos. Les larmes aux yeux, elle regardait le ciel de lit, pleine de déception.

Évidemment, elle en convenait, le mari auquel sa mère l’avait unie, cet homme au bras desquels elle était tombée n’était pas le mari répugnant, le gros financier ou le vieux seigneur, que son imagination avait craintivement dessiné. La jeune fille voulait bien admettre que l’homme était charmant, qu’il était courtois, galant, voire attentionné. Aussi, à demi vêtue de ses voiles de jeune fille, elle s’accrochait à son rêve d’une vie faite d’amour réciproque, et dans laquelle elle serait toute dévouée à son époux, image qui avait tenté et charmée au couvent son imagination enfantine. La tendresse jusque-là refoulée s’agitait et tressaillait dans la jeune femme. Elle était troublée, touchée, par elle ne savait quoi de romanesque, que son imagination tissait, brodait au moindre geste fait par son époux. Le mari de son côté, flatté par cette fièvre charmante de sentiments dont il était l’objet, se laissait aller à cette jeune adoration qui l’amusait. Il encourageait avec indulgence le romanesque de la jeune femme.

Le séjour des époux dans la campagne nantaise fut court, leur départ pour Saint-Domingue étant prévu quatre jours après leur mariage. Celui-ci se déroula sans incident notable, et trois mois plus tard ils abordaient les côtes de leur Amérique, l’île Saint-Domingue.

Chapitre 33

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Saint Domingue

Le jeune couple des Baillot de Courtelon ne s’attarda pas à Port aux Princes. La jeune épousée n’en fut guère contrariée tant elle était pressée de découvrir ce qui allait être désormais sa maison. Après avoir fait charger tout ce qu’il avait rapporté de France, en vivres, meubles, vaisselles, et fournitures diverses ainsi que leurs bagages, sur des charrettes, il fit monter sa jeune épouse dans la berline qui l’attendait avec quelques-uns de ses gens chez un négociant de ses amis.

La plantation était dans la plaine du Cul-de-sac sur le versant du Massif de la Selle, au nord de Port-au-Prince. Après sept heures de route à peine carrossable, se protégeant tant bien que mal de la poussière soulevée par les chevaux, Marie-Adélaïde aperçut la plantation Courtelon. Son époux lui montra avec fierté l’étendue de ses terres, sur les hauteurs du massif de la Selle, à une heure de la commune des Croix-des-Bouquets sur une plate-forme fertile surplombant la rivière « Grande-Rivière » et guère loin de la route nommée le « Chemin-Des-Chasseurs » qui amenait sur la côte sud de l’île à « Sale-Trou ». Marie-Adélaïde, bien que n’aimant guère la foule, trouvait le lieu toutefois bien isolé de tout. Même le village des Croix-des-Bouquets n’était qu’un rassemblement de quelques masures, quant à leurs plus proches voisins, ils devaient être à une heure du domaine de son époux. Elle sentit son enthousiasme s’affaiblir.

(Sarah Franklin Bache (1743–1808)

Andrée Baillot De Courtelon

Ils furent accueillis par Andrée Baillot de Courtelon, la tante du jeune marié. C’était une femme entre deux âges, au physique lourd sans grâce presque masculine. Après une terrible épidémie de fièvre, elle avait élevé seule Étienne et ses deux jeunes sœurs devenus orphelins. Elle avait pris en main la plantation et avait maintenu la fortune familiale en attendant que l’héritier soit en âge de prendre possession de ses biens, soit cinq ans plus tard. C’est elle qui lui avait conseillé de prendre femme en France, c’est aussi elle qui l’avait aiguillé sur la dot de Marie-Adélaïde. Pour les affaires de la plantation, elle était en contact avec Madame Maubourg et sachant qu’elle avait encore une fille à marier, elle avait tâté le terrain. Depuis le perron de la demeure, elle soupesa la jeune épouse qui descendait gracieusement de la voiture aidée par son mari. Elle fut rassurée, elle ne ferait pas ombrage à son pouvoir, car il n’était pas question qu’elle abandonne les rênes de la maison ni l’ascendant qu’elle avait sur son neveu. Elle lui fit un accueil qu’elle voulait chaleureux. Marie-Adélaïde eut un frisson intuitif en voyant le dragon qu’était cette femme. Elle comprit très vite qu’elle allait devoir lui faire la guerre pour occuper sa place de maîtresse de maison voire tout simplement sa place. Elle fut toutefois attendrie par l’accueil de la plus jeune de ses belles sœurs, une toute jeune fille sortant de l’enfance, Marie-Jeanne, qui lui fit presque la fête. Dans le flot de paroles de celle-ci, elle apprit que son aînée Anne Marie-Louise était chez des voisins pour quelques jours, mais qu’elle serait enchantée de son arrivée. Et l’avenir confirma cette certitude, les trois jeunes filles s’entendirent à merveille et devinrent les meilleures amies du monde. Et comme prévu, la guerre se déclencha très vite avec madame Tante comme il fallait dire.

Dans un premier temps, Marie-Adélaïde fut prise par le tourbillon des présentations, des visites, des petits voyages que cela impliquait, des arrangements de la vie, de l’habitation, de l’avenir. Fier de son épouse, Étienne exhibait sa ravissante femme, ce qui fit croire à celle-ci qu’il était amoureux d’elle. Ce qui devait s’avérer, être un malentendu, car lorsque Étienne se trouva en face d’une espèce de passion, il se trouva tout à coup fort effrayé. Il n’avait point pensé que sa jeune femme mettrait tant de zèle dans son nouveau rôle. Il n’avait point compté avec cette passion dans son ménage, elle ne convenait ni à son caractère ni à ses goûts. Il considérait qu’elle n’était point faite pour les gens nés et élevés comme lui. Trop habitué à être libre, trop attaché à son plaisir, l’attachement jaloux, inquiet, les bouderies, les exigences, les interrogations, l’inquisition à toute heure, les scènes, les larmes toutes les armes que Marie-Adélaïde utilisait pour attirer ou retenir son attention lui fit reprendre ses habitudes. Un peu honteux, et bien que tout cela l’échauffait, il tâchait cependant d’être poli devant les manifestations de tendresse de sa jeune femme. À ses plaintes, il répondait avec une ironie et une indifférence apitoyée. Il prenait le ton dont on use avec les enfants pour leur faire entendre qu’ils ne sont pas raisonnables. Ce qui agaçait la jeune fille devenue femme qui comprenait bien qu’elle s’y prenait mal, mais n’avait personne pour la conseiller ou la guider. Puis il se fit plus rare auprès d’elle, occupé qu’il était sur la plantation. Il disparut un peu plus chaque jour de la maison. Marie-Adélaïde, la nuit, brisée d’insomnie et guettant sur son lit, entendait rentrer le cavalier. Le pas de son époux ne venait plus à sa chambre, il allait directement à la sienne, celle-ci offrait plus de liberté quant à ses nuits et ses rentrées au petit jour, parfois, au son de l’Angélus.

Il aurait été étonné d’apprendre que la jalousie de sa femme n’était pas affective, elle était revenue très vite de ce sentiment qu’elle s’était fabriquée afin de croire à son nouveau rôle. Elle était simplement envieuse de la liberté de son époux et des prérogatives qu’elle lui donnait. Qu’il découchât pour quelques négresses la laissait indifférente, même si la première fois qu’elle l’avait compris elle avait été vexée de cette préférence. Si elle lui faisait des reproches, si elle s’emportait, lui jouait la scène des attendrissements, c’était uniquement pour que ce ne soit pas trop facile pour lui, pour le faire un tant soit peu culpabiliser. Elle avait remarqué que suite à ces scènes, elle obtenait toujours quelque chose. Il essuyait tout avec un persiflage de sang-froid, l’aisance de la plus parfaite compagnie, mais en échange il lui offrit deux esclaves, quelques bijoux, la possibilité de créer un jardin d’agrément où elle prit l’habitude de se réfugier et surtout sa jument grise pommelée. Madame Tante, dans un premier temps, prit en pitié, ce qu’elle prit pour de la petitesse d’esprit de la part de la délaissée. Sur la figure de celle-ci, Marie-Adélaïde, à son plus grand agacement, semblait y lire qu’il y avait une sorte d’indécence à aimer son mari de cette façon. Mais que pouvait comprendre cette vieille fille ? Et au bout de ses larmes jouées, elle trouvait souvent le sourire de l’aînée de ses belles-sœurs lui disant. « – Eh bien ! Prenons les choses au pis quand il aurait une maîtresse, une passade, que cela signifierait-il ? Vous aimerait-il moins au fond ? » Marie-Adélaïde pensait. « – M’aime-t-il seulement ? » Elle finit par se faire une raison ou du moins le crut elle.

(Portrait après Reynolds

Marie-Adélaïde Maubourg

Dans l’ensemble, elle se fit très vite à cette nouvelle vie, elle passait son temps en promenade à cheval ou en tilbury qu’elle aimait conduire elle-même, elle s’occupait de son jardin dans lequel à l’aide du climat tout poussait. Quand elle n’était pas à l’extérieur de la « Grand-Case », nom que tous donnaient à la maison des maîtres, elle jouait à différents jeux de société avec ses belles-sœurs, jouait du clavecin pour lequel elle avait un certain don. Madame tante s’occupait du fonctionnement de la maison et des esclaves, avec un peu trop de rigueur au goût de Marie-Adélaïde, mais on lui avait fait comprendre qu’elle n’y connaissait rien. Madame Tante avait vite compris que sous l’air angélique de la jeune fille se cachait une nature indomptable. Marie-Adélaïde refusait que celle-ci lui donnât des ordres et avait vite mis le holà à ses intrusions sur son domaine privé, on ne s’occupait pas de ses esclaves personnels qui lui en étaient reconnaissants et on n’entrait pas dans son boudoir ni dans sa chambre sans y être invité. Elle n’avait rien à cacher, mais elle savait que cela crispait au plus haut point Madame Tante. Et quand elle était lasse de la supporter, elle prétextait des courses à faire et elle fuyait plusieurs jours avec ses deux belles-sœurs jusqu’à Port-au-Prince. Elle y était reçue par des amis et y était fêtée. Elle y était devenue la meilleure amie de Julie-Catherine Fleuriau de Touchelongue. C’est chez elle, alors qu’elle passait avec son époux quelques jours dans sa maison de la rue « des capitaines » pour les fêtes de la nativité, qu’elle sentit vraiment battre son cœur pour la première fois. Celui qui lui fit cet effet était Edmond Bertrand Duras fraîchement envoyé de Paris. Il fut reçu dans toutes les demeures de Port-au-Prince, et bien que provincial, il raconta les évènements parisiens, comme s’il y était, de la démission de Necker à la marche des femmes sur Versailles qui se conclut par le retour de la famille royale à Paris, en passant par la prise de la Bastille et au banquet donné par les gardes du corps de la Maison militaire considérée contre révolutionnaire. L’Assemblée, qui l’écoutait à chaque fois, connaissait la plupart des évènements, mais c’était plus vivant que les journaux ou les lettres qu’ils les avaient prévenus des évènements. Bel homme et bon orateur, sa voix chaude enivrait la gent féminine. Il était venu à Saint-Domingue pour étouffer un début de scandale à Bordeaux, avocat de formation, sa famille l’avait envoyé dans la colonie sous prétexte de régler un différend. Incorrigible, séduit par la beauté de Marie-Adélaïde, ne se préoccupant pas de la situation matrimoniale de la jeune femme, il engagea une cour effrénée qui ne reçut guère de résistance.

Chapitre 34

(John Constable peint par Ramsey Richard Reinagle

Edmond Bertrand Duras

La compensation

Cela faisait un peu plus de cinq ans qu’elle était mariée et son époux ne partageait plus sa couche depuis bien longtemps, lui préférant négresses, mulâtresses, métisses. Elle s’était reproché dans un premier temps l’absence d’enfant à venir, mais lors d’une dispute déviant sur le sujet avec Madame Tante, elle trouva sa réponse. Celle-ci l’ayant accusée d’être stérile, le début de la dispute ayant démarré sur l’absence d’une soupière dans le buffet, le ton était monté jusqu’à ce qu’une évidence arrive au bord des lèvres de Marie-Adélaïde. « Mais madame que je sache si mon époux ne m’a pas fait d’enfants, cela ne veut pas dire que ce soit de mon fait. Il n’a pas non plus de bâtard ! Et Dieu sait que pas une négresse de la plantation n’y soit passée. » Madame Tante en resta bouche bée. Elle abdiqua, sachant que la jeune femme avait raison, elle tourna les talons. Quant à Marie-Adélaïde, elle se surprit elle-même d’avoir formulé l’évidence. La culpabilité se volatilisa avec.

Edmond et Marie-Adélaïde se rencontrèrent souvent au cours de dîners, de bals, en promenade, à la messe. Ils échangèrent des sourires, des amabilités, ils se cherchaient inconsciemment dans la foule.

Mount Vernon et la Paix - Jean-Leon Gerome Ferris.jpgMadame Fleuriau, ce soir-là, avait décidé d’ouvrir des tables de jeu. C’était l’une des occupations favorites dominicaines, aussi il y eut grand monde ce soir-là. Marie-Adélaïde n’était pas en reste, car c’était une passionnée du jeu que ce soit le reversis, le brelan, le lansquenet, la bassette. Elle avait une vraie passion pour le trictrac, encore fallait-il qu’elle trouve un adversaire à la hauteur. Elle était connue pour perdre très peu, car elle avait beaucoup de mémoire et un très bon esprit d’analyse. Elle arriva une des premières dans les salons du rez-de-chaussée, mais pas la première. Elle allait retrouver la maîtresse de maison quand elle fut interceptée par Edmond Bertrand Duras qui profita de ce moment de solitude inopiné. Lui offrant un sourire éclatant et des yeux pleins de malice, elle s’exclama. « – Je ne vois que vous, Monsieur Duras, ces jours-ci !

– J’espère bien Madame ! Lui rendant son sourire.

– Et combien de temps comptez-vous rester parmi nous ?

– Tant que l’on voudra bien de moi !

– J’espère que nous aurons assez d’arguments.

– Je n’en doute pas.

– En attendant voulez-vous bien être mon partenaire au Pharaon ?

– Tant que cela sera votre bon plaisir.

Marie-Adélaïde le gratifia de son regard le plus énigmatique et passa devant lui. La soirée se passa dans la bonne humeur, entre badinage et fièvre du jeu. Marie-Adélaïde gagna comme souvent aux cartes. Son partenaire la remercia de lui avoir fait profiter de sa bonne fortune. « – Madame, c’est un plaisir de vous avoir comme partenaire, vous êtes la Fortune personnifiée !

– C’est un peu ça, Monsieur, et si vous connaissiez les femmes de ma famille, vous comprendriez.

*

Quelques jours plus tard, les Baillot de Courtelon rentrèrent dans leur domaine. Marie-Adélaïde reprit ses habitudes. Imprégnée du souvenir de Monsieur Duras, elle se levait tôt, se rendait dans son jardin d’agrément, grattait la terre, arrosait ses fleurs, coupait celles qui étaient fanées. Elle était aidée en cela d’un négrillon qui lui appartenait et, qui du haut de ses six ans était responsable du lieu. Il empêchait les animaux en tous genres de mettre du désordre dans les massifs et l’entretenait en l’absence de sa maîtresse. Le dîner prit, le plus souvent entre dames, le maître des lieux étant sur la plantation, elle faisait seller Vénus, sa jument pommelée. Après avoir vêtu sa tenue d’amazone couleur chocolat, une redingote et une jupe assortie avec traîne, elle s’en allait au fil des chemins. Cela faisait bien tiquer ses voisins de la voir non accompagnée, mais elle en avait cure. Qu’est ce qu’il pouvait lui arriver ?

*

Le soleil était à peine levé que Marie-Adélaïde se leva le sourire aux lèvres. Elle avait rêvé du bel Edmond et s’il lui avait fait la moitié des choses dont elle avait rêvé, elle serait la femme la plus comblée au monde. Suzanne lui apporta son déjeuner, qu’elle prit dans le silence pour rester le plus longtemps dans son nuage. Elle prit le temps de finir la lettre pour sa mère puis se rendit dans son havre de paix. L’heure du dîner venant, elle rentra et le partagea avec ses belles-sœurs, Madame Tante étant indisposée. Elle trouva que décidément c’était une belle journée. Le café avalé, elle laissa les deux jeunes femmes à leurs siestes. Elle monta, et se fit habiller par Suzanne. Son chapeau calé sur son front, sa tresse bâtant son dos, elle enfila ses gants et monta Vénus. L’amazone aimait sentir entre ses cuisses musclées la puissance de l’animal réagissant aux moindres de ses désirs. La cavalière partit doucement vers la route qui menait à Port-au-Prince. Elle laissait aller à son rythme sa monture avec laquelle elle était en harmonie. Abritée par la frondaison des pins, elle rêvassait, bercée par sa monture. Aussi fut-elle surprise quand en face d’elle se présenta un cavalier tout droit sorti de son songe. « – Madame Baillot de Courtelon, mes hommages ! » se ressaisissant, elle le gratifia d’un sourire radieux et interrogatif, elle lui demanda ce qui l’amenait en ces lieux. « – Mais vous ! Madame ! J’ai le plaisir d’être invité par vos voisins, les Bordier D’Aysse, qui sont des amis de ma famille. Je profitais donc de mon séjour pour vous porter mes hommages.

– Comme c’est aimable à vous, mais comme vous voyez, je pars en promenade, acceptez-vous de vous joindre à moi ? Car il n’était pas question qu’elle partage sa compagnie avec qui que ce soit.

– Ce sera avec plaisir. Vous avez raison, profitons de cette journée.

s-l1600.jpgTout en bavardant, laissant les chevaux aller à leur guise, ils avancèrent au fil de la route. La seule chose qu’ils voulaient c’était leur propre compagnie. Au bout d’un moment, il proposa de descendre de leurs montures afin de prendre un peu de repos. Ils attachèrent les chevaux au bord de la route et descendirent un sentier qui menait à la rivière. Ils s’assirent sur le tronc d’un arbre couché, et devisèrent tout en regardant l’eau coulée. Le jour se couchant Marie-Adélaïde décida de rentrer. Il la raccompagna jusqu’à sa monture et l’aida à monter en selle. Elle lui tendit la main qu’il effleura de sa bouche chaude lui procurant le frisson du désir inassouvi. « – Quand pourrais-je vous revoir, Madame

– Je me promène sur cette route tous les jours monsieur, on ne sait jamais ce que peut faire le hasard.

– Alors à très bientôt Madame !

Elle lança sa monture au trot, rayonnante de bonheur. Sous prétexte de fatigue, elle se retira dans ses appartements afin de pouvoir rêver plus tranquillement aux événements de la journée. Elle passa une nuit agitée entre extase et inquiétude, le reverrait-elle le lendemain.

Elle n’aurait pas dû s’inquiéter, il attendait l’amazone bien avant qu’elle n’apparaisse au détour du chemin où il était posté. Malgré sa fatigue due à son manque de sommeil, elle était éblouissante. Ils répétèrent ce jour-là le scénario de la veille ainsi que tout le reste de la semaine.

Comme tous les autres jours, elle rentrât radieuse, elle sauta de cheval et tendit les rênes au garçon d’écurie. Son époux l’attendait sur le perron. « – Bonsoir ! Madame, je vous attendais, car j’ai reçu une missive de Monsieur Fleuriau, une grande vente de bois d’ébène est prévue pour demain. Votre amie, Mme Fleuriau nous invite à passer quelques jours chez elle, et afin de fêter ça, elle organise une grande soirée. Votre chambrière prépare vos bagages pour cette occasion ». De contrariété, une ombre passa sur son visage qui surprit quelque peu son époux. Elle lui fit remarquer qu’elle n’aimait pas que l’on donne des ordres à Suzanne. Puis se reprenant, elle lui dit que cela n’avait pas beaucoup d’importance et justifia son énervement à la fatigue due à sa promenade. Elle allégua le besoin d’allait vérifier ce que Suzanne avait mis dans ses bagages pour quitter son époux. Une fois dans son boudoir, elle s’affala sur la marquise et se mit à réfléchir. Elle ne pouvait prévenir Edmond de sa soudaine absence et cela l’inquiétait. De plus, ce mouvement serait déplacé, elle n’avait pas de raison de le faire en dehors de l’impulsion. Anxieuse, ne voyant pas, comment elle pouvait éviter cette visite à Port-Au-Prince, ce qui surprendrait tout le monde, elle finit par abdiquer devant la fatalité. Même si cela ne la contentait pas, elle se dit que c’était un bon moyen de savoir s’il tenait à elle.

 (Thomas Gainsborough Mrs. Richard Brinsley Sheridan

Marie-Adélaïde Maubourg

Ils partirent tôt le lendemain matin afin de profiter de la fraîcheur. Son mari lui fit remarquer qu’il la trouvait très agitée. Elle invoqua une mauvaise nuit et l’impression d’avoir oublié quelque chose. Elle prit un livre et essaya de se concentrer sur ses pages. Ils arrivèrent en début de soirée et furent reçus chaleureusement par les époux Fleuriau. Julie-Catherine se rendit compte de suite de la nervosité de son amie. Une fois, toutes les deux seules, elle lui demanda des explications, mais Marie-Adélaïde éluda toute question. Elle prétexta à nouveau la lassitude du voyage. Ne voulant pas attirer l’attention sur son état d’anxiété et se faisant une raison, elle prit sur elle et essaya d’être enjouée auprès de ses hôtes. Julie-Catherine Fleuriau était tout excitée par l’organisation au pied levé de la fameuse soirée qui était prévue pour le lendemain soir. Elle était en ébullition. Le navire négrier, dont Aimé-Paul, son époux, était le principal actionnaire, était arrivé avec un mois de retard. Heureusement, la cargaison n’avait pas été trop abîmée, et c’est pour cette raison que les Fleuriau avaient l’intention de fêter cette aubaine. Ils avaient invité tous leurs amis pour après la vente, les amenant ainsi à y participer, afin de partager ce coup de chance. Secondée par Rachel, Julie-Catherine avait fait décorer par ses esclaves toute la demeure et notamment le patio, qu’elle avait fait illuminé de centaines de bougies malgré le risque d’incendie.

Suzanne demanda pour cette occasion quelle robe voulait mettre sa maîtresse. Comme celle-ci répondît que cela lui était indifférent, la chambrière opta pour une robe en satin gris bleu à large jupe. Elle lui enfila le corset qui accentuait sa taille et ramenait ses épaules vers l’arrière projetant le galbe de sa poitrine vers l’avant. Le haut de sa robe-fourreau qui moulait son buste accentuait l’effet du corset. Elle la coiffa d’un chignon bouclé que son opulente chevelure n’obligeait pas à compléter par des postiches, d’où s’échappaient de longues anglaises qui mettaient en valeur le cou de la jeune femme qu’agrémentait une parure de saphir. Suzanne fit remarquer à sa maîtresse qu’elle ne l’avait jamais trouvé si belle. Celle-ci répondit qu’elle n’en avait cure, car elle pensait que le principal intéressé ne serait pas là. Ce en quoi elle avait tort. Elle pénétra dans le premier salon du rez-de-chaussée et machinalement vérifia sa tenue dans le reflet de la glace au-dessus de la cheminée. « – Ne changez rien, tout est parfait ». Elle sursauta et vit dans le reflet de la glace celui qu’elle croyait encore dans sa campagne. Habillé d’un habit à la française de couleur caramel, le cheveu attaché en catogan, il la gratifia d’un sourire charmeur accompagné d’une légère courbette. À sa vue, elle devint rouge pivoine et comprit qu’elle était éperdument amoureuse. « – Vous ici ! » S’exclama-t-elle. « – J’ai moi-même reçu une invitation de la part de votre amie. » La soirée parut radieuse à Marie-Adélaïde, tout le monde la trouva resplendissante. Elle passa la soirée à danser et souvent avec Edmond. Pendant son séjour, elle le revit plusieurs fois, et à chaque fois la torture du désir devint de plus en plus intense. Lorsqu’il fallut rentrer à la plantation, elle ressentit un profond soulagement.

Dès sa première promenade à cheval, elle retrouva celui qui devint aussitôt son amant.

plaine du Cul-de-sac.JPG

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 27.

de Saint-Maxent Gilbert Antoine. (Alexandre Charles Emmanuel de Crussol-Florensac . Élisabeth Louise Vigée Le Brun

Gilbert Antoine de Saint-Maxent .

Octobre 1789. Les manigances

Rue de Conti, dans sa maison enfin reconstruite, Monsieur de Saint-Maxent dirigeait ses esclaves pour mettre en place ses nouveaux meubles tout droit arrivés de France. Le terrible incendie, l’année d’avant, avait fait partir en fumée des meubles inestimables de par leur facture, sans parler de ses horloges dont il était si fier. Le plus terrible avait été sa bibliothèque, 4700 ouvrages disparus dans les flammes. Pour réparer la perte des portraits de famille, il avait fait venir un peintre qui reproduisait ce qu’il détenait sur ses différentes plantations. Certains étaient déjà installés sur les murs de ses nouveaux salons. Il était content de sa demeure de ville et son voyage à La Havane lui avait permis de redorer sa fortune que les divers revers passés avaient amoindrie. C’était une bonne journée, il attendait Don Andres Almonester pour l’annonce de la levée d’embargo sur sa fortune dû à une mauvaise affaire. Contre toute attente, ce fut le capitaine de la garde personnelle du gouverneur, Carlos da Silva, qui se présenta à l’hôtel. « – Bonjour don da Silva, que me vaut le plaisir de vous voir ?

– J’ai peur que cela ne soit pas un plaisir, je suis là sur ordre du gouverneur afin de vous emmener au Cabildo.

Sans se décontenancer, de Saint-Maxent répondit. « – Ah ! Je vois. Laissez-moi le temps de me retourner et je suis à vous. Elvire ! Elvire ! »

Une négresse ronde comme une pomme arriva à pas glissés. « – Fais-moi préparer un bagage pour quelques jours, je vais prendre pension dans les prisons de notre gouverneur. » Un grand noir, maigre comme un échalas, apporta la veste, le chapeau et la canne de son maître. Une fois correctement mis, précédant le secrétaire du gouverneur, il sortit de chez lui. Devant son perron parquait une voiture fermée, aux armes de l’Espagne, escortée de quatre cavaliers. Il s’y installa, le capitaine, ses ordres donnés, s’assit en face de lui. Un peu gêné devant le Français, il tendit à s’excuser du manque de discrétion. « – Oh ! Vous savez la discrétion à La Nouvelle-Orléans ! Ceux qui ne le savent pas déjà le sauront avant que je ne rentre dans ma geôle. » Il s’enferma alors dans son silence, il songeait que décidément il n’avait pas de chance avec le gouverneur Miró.

Esteban Rodriguez Miró y Sabater

Esteban Rodriguez Miró y Sabater

Tout avait commencé sept ans auparavant alors que don Miró y Sabater remplaçait son gendre Bernardo de Gálvez, au poste de gouverneur. Il était parti en Espagne pour obtenir des concessions de la part du roi Charles III d’Espagne et l’autorisation d’importer des esclaves avec paiement des droits. Tout s’était alors très bien passé, il avait même accepté de ne pas exporter des espèces. Les problèmes avaient, en fait, commencé lors de son retour en Louisiane. Ses deux navires et leurs équipages avaient été capturés par les Anglais et envoyés à Kingston, en Jamaïque. Il y avait été tenu en résidence surveillée et ses hommes mis en prison. À l’aide de pots-de-vin, il avait tout de même obtenu plus de clémence dans le traitement pour lui et ses hommes. Malheureusement, son bienfaiteur anglais, qui bien évidemment n’était pas l’honnêteté incarnée, avait été arrêté à La Havane. Accusé de contrebande d’or, il s’était empressé de l’impliquer. Bernardo de Gálvez, son gendre et gouverneur officiel de Louisiane, bien qu’alors en Espagne, d’où il s’apprêtait à prendre part à la campagne des Pays-Bas, obtint la libération de tous les prisonniers espagnols dès le début de l’année 1783. Seulement, il ne put pas empêcher l’arrêté royal de Charles III délivré pour son arrestation, aussi cela retarda-t-il sa propre délivrance. Quand il fut enfin libre, ce fut pour apprendre que la couronne d’Espagne avait mis un embargo sur ses actifs et ses biens en Louisiane sur les conseils du gouverneur intérimaire. Les Anglais, de leur côté, avaient mis la main sur ses deux navires et leurs contenus. Il réussit toutefois à obtenir un prêt à la Jamaïque pour le rachat de ceux-ci et d’une partie de leur cargaison. Lorsqu’il arriva chez lui, il demanda des explications à Don Miro. Celui-ci ne donna pas d’explication et il le renvoya vers Don Gilberto, responsable du paiement de la rançon. Il ne put obtenir de lui que la certification du paiement de celle-ci aux Anglais par l’envoi de lingots d’or et d’argent à la Jamaïque. Il apprit par la même occasion que l’un de ses pires ennemis, Don Andres Almonester, était nommé gardien de ses biens et qui plus était avec Don Joseph Adrian et Don Andres Waukarmy comme évaluateurs de sa fortune. Ce qu’il avait eu le plus de mal à digérer, c’était d’avoir été relevé de ses fonctions de capitaine général des Affaires indiennes et de lieutenant-gouverneur. Soutenu par sa fille Marie Felice, comtesse de Gálvez, et de plusieurs de ses amis, il finit par se laver de ces accusations, mais cela avait durablement entaché sa réputation. Il en garda rancune au gouverneur par intérim. Mais l’Espagne ou don Miró ne voulut pas en rester là, sous prétexte de l’obliger à payer ses dettes, le gouverneur garda sa fortune sous séquestre. Tout cela en fit fondre une partie. Et voilà, alors qu’il se croyait à la fin de toute cette histoire, le gouverneur avait trouvé une autre voie pour l’assujettir. Il n’aimait pas don Miró et celui-ci le lui rendait bien. Il se doutait bien par ailleurs que ce n’était pas par excès d’honnêteté que le gouverneur en titre le pourchassait de ses ires. Décidément, il ne lui portait pas chance contrairement à ses deux prédécesseurs, tous deux ses gendres par ailleurs.

Le trajet ne fut pas long, deux pâtés de maisons séparaient la sienne des prisons du Cabildo. Si celui-ci n’avait pas été reconstruit après l’incendie, les prisons, elles étaient opérationnelles. Le capitaine l’accompagna jusqu’à sa geôle. Il fut tout de suite conscient de ses privilèges. Ce qui lui laissait dire que le gouverneur prenait des précautions. La pièce était vaste, à l’étage d’où il pouvait voir le fleuve. Elle était meublée d’un grand lit, d’un bureau et de deux fauteuils. Il y avait même des bûches à côté de la cheminée, bien qu’à cette époque de l’année, même la nuit on n’en ait guère besoin. Quand le soir venu la porte s’ouvrit à nouveau, ce fut sur un repas fort honorable de viandes froides, de fruits frais, accompagné d’un peu de vin. Une fois repu, le moral lui revint, il supposait qu’à cette heure-là ses amis s’étaient mis en branle pour l’aider.

*

(Portrait of Sir Thomas Beauchamp-Proctor, 2nd Baronet, by Benjamin West, 1777

Louis Amédée marquis de Maubeuge

À quelques rues de là, le marquis de Maubeuge trouvait dans son bureau une lettre anonyme lui annonçant la prise de corps de son ami. Lâchant un juron, qui attira l’attention de son épouse, il laissa éclater sa colère. « – Mais que vous arrive-t-il donc mon ami ?

– Le gouverneur a arrêté de Saint-Maxent, alors que nous conversions avec lui. Il s’est servi de notre réunion pour nous occuper pendant qu’il enferrait notre ami.

– Mais il faut faire quelque chose !

– C’est évident ! Mais pour l’instant, je suis obligé d’attendre. Tant que le gouverneur n’est pas passé le voir pour lui annoncer ces chefs d’accusation, je ne peux rien faire. De plus, il faut savoir ce qu’il en est, car bien évidemment rien n’est tout blanc. Pour l’instant, je m’en vais écrire à quelques amis en France. Dans les conditions actuelles, je suppose qu’ils ne pourront faire grand-chose, mais on ne sait jamais. Au cas où je vais faire prévenir Monsieur Bevenot de Haussois.

Cette histoire lui déplaisait fortement, car outre qu’elle touchait directement un ami, elle le mettait dans une situation inconfortable, beaucoup de ses affaires étaient liées à celle de Saint-Maxent. Décidément, ce gouverneur le fatiguait. Depuis qu’il était là, il avait érigé un tas de règles dont certaines l’avaient fort contrarié, la moindre d’entre elles avait été d’interdire le travail le jour du sabbat. Qu’il ait interdit les danses nègres sur les places publiques en soirée alors que l’église était en session, passe encore. Que l’on ne puisse organiser de grandes assemblées sans en prévenir le gouvernement l’avait fortement contrarié. Mais lorsqu’il avait fallu demander un passeport pour quitter la ville, il s’était mis très en colère. Il n’aimait pas qu’on entrave sa liberté de mouvement et d’action. L’embargo, sur les jeux de hasard, les duels et le port d’armes, l’avait fait rire, car difficile à surveiller. Mais dans toutes ces nouvelles lois, ce qu’il n’avait pu supporter c’était l’interdiction de vendre ou de transférer un esclave par accord verbal et surtout celle d’importer des esclaves des Caraïbes. Importation qui régulièrement augmentait sa fortune. Par ailleurs, il n’était pas le seul, l’ensemble des créoles, français ou espagnols, s’était irrité, indigné, devant toutes ses lois. La popularité que le gouverneur avait obtenue en épousant une créole allemande était en train de fondre comme neige au soleil.

*

Le lendemain matin le gouverneur se fit annoncer au prisonnier. Après avoir jeté un rapide coup d’œil sur la geôle, il constata que l’on avait bien répondu à ses ordres. « – Bonjour monsieur de Saint-Maxent ! J’espère que vous êtes bien installé.

– Bonjour, monsieur le gouverneur, en supposant que cela ne soit que pour quelques jours, ma foi, fort bien.

– Cela ne tient qu’à vous, le temps de vérifier ce que vous nous ramenez de Cuba. Vous n’êtes pas sans savoir que vos biens sont sous séquestre, il serait bon de savoir si à ce jour vous êtes apte à rembourser vos dettes.

– Si c’est pour cela que vous me retenez, n’ayez crainte, Monsieur Bevenot de Haussois pourra vous donner des éclaircissements.

– Ah oui ! Monsieur Bevenot de Haussois.

Bien qu’il n’ait rien à lui reprocher, le notaire agaçait énormément le gouverneur. Ses clients pouvaient faire confiance à son mutisme et à sa discrétion. Malgré tout ce qu’il entendait, rien ne sortait de sa bouche. Il était la discrétion personnifiée. Le gouverneur supposait que même s’il fouillait son hôtel il ne trouverait rien et s’il torturait ses gens de maison il n’en tirait pas plus. Il n’avait pas tort, Monsieur Bevenot de Haussois n’avait que quatre gens de maison, mais tous se seraient fait tuer plutôt que de trahir leur maître. Sa gouvernante Béthanie était en adoration devant son maître depuis qu’il avait racheté son fils alors qu’il venait de s’enfuir de la plantation sur laquelle il travaillait. Le jeune esclave était mort huit jours après avoir été acquis, du moins officiellement, car son nouveau maître l’avait fait passer à Saint-Domingue. Quant à Castor et Pollux, il les avait rachetés à la fin d’une vente. Les deux jumeaux avaient très mal supporté le voyage et étaient dans un état déplorable. Ils étaient malades et n’avaient pas trouvé d’acquéreurs, le négociant comptait s’en débarrasser d’une façon ou d’une autre et sûrement par trépas. Le notaire qui participait à la vente pour l’un de ses clients avait eu pitié et les avait rachetés au prix le plus bas. Ramenés tous deux chez lui, il les avait fait soigner et nourrir. Les deux adolescents qu’ils étaient alors comprirent très vite à quel point ils pouvaient lui être reconnaissants. Le dernier de ses gens était un cas particulier, le beau Cyprien, un métis, lui servait de cocher, de majordome et de secrétaire. Contrairement à la loi en vigueur, il n’avait pu s’empêcher de lui apprendre à lire et à écrire, ce que personne ne savait. Le gouverneur supposait, à juste titre, qu’il y avait là une relation contre nature, mais cela l’indifférait. Il aurait pu s’en servir pour manœuvrer le notaire, mais pour cela il aurait fallu pouvoir le prouver.

(Jean Baptiste Greuze)

Joseph Marie Bevenot De Haussois

Monsieur Bevenot de Haussois faisait partie d’une des plus anciennes familles installées en Louisiane. Il était reconnu pour son élégance naturelle sobre et sans ostentation. Mais pour les créoles français, il faisait partie des martyrs de la courte république qui avait chassé le gouverneur Ulloa. Son père avait été pendu à sa place lors de la répression du général Alexandre O’Reilly en 1769. Depuis il en gardait rancune aux Espagnols du moins à son gouvernement, privilégiant une clientèle créole majoritairement française avec quelques Espagnols de ses amis pour ne pas attirer de suspicion. Comme tout notaire, il engrangeait des histoires de famille, certaines lui servant de levier dans certains cas. Car s’il le fallait, il n’hésitait pas à sous-entendre qu’un scandale pouvait sortir d’un lourd secret. Il s’en était d’ailleurs servi pour les affaires de monsieur de Saint-Maxent. Il avait l’avantage de connaître quelques informations sur ses ennemis et ceux-ci savaient qu’il pouvait les mettre au jour si besoin était. Quant à ses amis, ceux-ci savaient qu’ils pouvaient compter sur sa fidélité indéfectible. D’ailleurs dès qu’il avait eu connaissance de l’emprisonnement de Monsieur de Saint-Maxent, une lettre était partie pour l’Espagne ayant pour objectif d’atteindre la comtesse de Gálvez, la fille de ce dernier.

Dans la geôle du Cabildo, avec un air sardonique, monsieur de Saint-Maxent regardait le gouverneur se crisper et attendit la suite. « – S’il n’y avait eu que vos comptes à vérifier, je ne vous aurais pas fait emprisonner, mais étrangement des lettres de France, vous étant adressées, sont arrivées avec vos meubles et ont intrigué mes douaniers, jetant la suspicion sur vous. » Don Miró gratifia son prisonnier d’un large sourire sachant qu’il touchait juste, du moins le croyait-il. « – Je vois que rien ne vous arrête, même d’ouvrir le courrier. De toute façon, ce n’est pas du courrier de France dont vous devriez vous inquiéter, mais plutôt celui venant d’Espagne. Comme nous le savons, ce qui se passe en France n’a que peu de chances de vous toucher en Louisiane… » Le gouverneur se crispa, il savait que le Français avait raison. « – Quoi qu’il en soit, sachez que je vais rassembler un tribunal et lancer une enquête.

De cela, je ne doute pas !

– Vous avez l’autorisation de faire venir un de vos gens ainsi que des affaires personnelles. Bien évidemment, celles-ci seront fouillées avant de vous être remises.

– Je vous en sais gré.

Le gouverneur agacé par cette joute verbale stérile tourna les talons et sortit. Une fois seul Monsieur de Saint-Maxent rumina l’échange qu’il avait eu avec le gouverneur. Il n’était pas très inquiet des lettres venant de France, sachant qu’il n’avait rien demandé de spécial et qu’il supposait que c’était plutôt des nouvelles des événements qui s’y passaient. Mais il n’appréciait pas cette intrusion dans ses affaires privées. Le gouverneur décidément lui cherchait des poux.

Dans l’après-midi, ce furent ses fils qui vinrent le voir. Si Gilbert Antoine, son aîné avait toute sa confiance, il ne pouvait pas en dire autant de son deuxième fils Maximilien François. Ce dernier incarnait le dandy créole dans toute sa splendeur avec toutes ses qualités et tous ses défauts. Après avoir rassuré ses deux fils quant à son affaire, il demanda des nouvelles de ses différentes plantations.

(George Romney (PORTRAIT OF SIR GEORGE GUNNING 1753-1825)

Maximilien François de Saint-Maxent

 L’aîné fit le point avec son père sur chacune de leurs affaires. Le benjamin lui trépignait sur place, car il avait un problème qu’il estimait plus important. Le père ayant remarqué le manège du fils s’adressa à lui. « – Qu’avez-vous mon fils ? Auriez-vous des démangeaisons ?

– Evidemment, que non ! Je voudrais vous faire part d’un projet qui me tient à cœur.

– Un projet qui vous tient à cœur ? Voilà qui est nouveau.

Ignorant l’ironie de son père, Maximilien François reprit. « – J’ai pour projet d’épouser la veuve de Charles-Henri de Thouais.

– La Française qui est arrivée il y a deux mois ?

– Oui, mon père, elle hérite de la plantation de la palmeraie et d’une autre qu’elle a reçue à son arrivée dans la colonie.

– Ah bon ! Le gouverneur lui a donné une concession ?

– Il semblerait que ce fut Monsieur de Maubeuge qui la lui ait obtenue.

– Il est vraiment doué notre marquis, ma foi, c’est une bonne idée, mon fils.

– Il y a toutefois au moins deux problèmes, Louis Adam de Crécy et Timecourt Lazare Latil.

– Ils n’ont pas perdu de temps. Le premier sera facile à écarter, c’est un débauché, le deuxième sera plus difficile, car bien évidemment il est le voisin direct de la plantation la palmeraie et il n’y a rien à lui reprocher. De plus, nous ne sommes pas sûrs qu’ils n’y en aient pas d’autres sur les rangs et mon affaire présente ne va pas vous être favorable. Mais nous avons le temps de retourner la situation à notre avantage, car rien ne se fera avant l’écoulement de sa période de grand deuil. Essayez d’approcher la jeune veuve et si possible vous faire bien voir.

Chapitre 28

(Le Trait en liberté. Dessins de François-André Vincent (1746-1816)

madeleine Lamarche

Fin octobre 1789, Tourment d’une placée

Comme chaque jour, si Antoinette-Marie ne dévorait pas un livre qu’elle avait emprunté dans la bibliothèque du marquis ou qu’elle ne jouait pas avec les fils de la maison, le petit Philippe ayant toutes ses faveurs, elle écrivait ou son journal ou en France. Ce jour-là, elle était seule. La famille Maubeuge était invitée chez des amis. La marquise avait bien eu quelques scrupules à la laisser seule, mais Antoinette-Marie les avait balayés. Elle était donc installée à l’ombre d’un parasol sur une méridienne-canée dans le jardin, rêvassant avec un livre à la main, livre sur lequel elle avait du mal à se concentrer. Elle fut sortie de ses songes par la présence de Josépha maugréant. « – Excusez-moi ma’ame, mais y a une fille qui vous demande. » Se redressant, jetant un regard interrogateur à la gouvernante antipathique, elle demanda. « Comment ça ? Une fille qui me demande ?

– Une placée ! Mais m’est avis que vous ne dev’iez pas la recevoi » !

– Ah. Et pourquoi ? Elle lui accorda la question, bien que l’on ne demandât jamais son avis à une esclave.

Abigaïl, méfiante, avait suivi sa sœur, aussi elle intervint. « – êt’e la placée de Monsieur d’Estou’nelles !

– Ah !… Et vous pensez que cela serait déplacé de la recevoir en l’absence de vos maîtres ? S’adressant à la nourrice de Madame de Maubeuge, qui semblait avoir moins d’animosité envers la visiteuse, Antoinette-Marie savait bien qu’elle aurait dû prendre la décision sans tenir compte des deux esclaves. Elle n’avait toutefois pas encore l’habitude de la bienséance créole, et comme Mme de Maubeuge faisait confiance à sa nourrice, elle fit de même. Abigaël afficha un sourire rassurant et lui répondit. « – Oh ! À vous, y di’ont ‘ien et nous on vous obéit !

– Alors fin de tergiversations, faites la rentrer.

Vint au-devant d’elle une jeune femme simplement habillée, mais avec élégance. Elle était visiblement gênée.

– Bonjour, Madame. Asseyez-vous donc.

– Oh, non, Madame.

– Et pourquoi donc ? Si je vous y invite.

(François Louis Joseph WATTEAU de LILLE (Valenciennes 1758 – Lille 1823)

Madeleine Lamarche

Madeleine s’assit donc au bord de la bergère en face d’Antoinette-Marie sous le large parasol. Très intimidée, elle ne pouvait s’empêcher de regarder le bout de ses chaussures. Sous la véranda Josépha attendait les ordres, Abigaël à ses côtés s’assurant que sa sœur ne fit point d’esclandre. Antoinette-Marie demanda un rafraîchissement pour la jeune femme. La gouvernante, grommelant qui ne manquait plus que ça, servit à Madeleine une citronnade. Celle-ci du bout des lèvres en but une gorgée. Voyant la jeune femme handicapée par sa gêne, Antoinette-Marie engagea la conversation. « – Que puis-je pour vous, Madame ?

Madeleine n’était pas habituée à tant de déférences, elle n’avait pas l’habitude de fréquenter de près ou de loin les créoles. Elle rougit et balbutia

– Je… Je suis désolée de vous importuner, mais je n’ai trouvé que ce moyen pour avoir des nouvelles de Constant. Enfin de Monsieur d’Estournelles.

Étonnée que la jeune femme n’ait point de nouvelles, mais ne sachant pas comment se déroulait ce genre de relation, qu’elle supposait sulfureux. Quoiqu’examinant la jeune femme, qu’elle trouvait très comme il faut, elle doutait fortement du côté scandaleux de sa relation avec le secrétaire des Maubeuge dont elle présumait le sérieux. Elle répondit à son interrogation

– Il va bien, ne vous rongez plus les sangs. Je sais par Madame de Maubeuge qu’il a été très malade à Bâton-Rouge, les fièvres, semble-t-il. Il a longtemps été entre la vie et la mort, aussi les nouvelles ont été longues à venir. Heureusement, à ce jour il va bien et cela nous le tenons d’une lettre écrite de sa main arrivée avant-hier. Il a même pu régler les affaires qui l’avaient amené là-bas. Alors, vous voyez, ce ne sont que de bonnes nouvelles, il sera là d’ici une huitaine au plus tard.

La jeune femme de soulagement laissa couler quelques larmes et s’en excusa.

– Mais pourquoi être venue me demander de ses nouvelles ? Vous auriez pu en obtenir directement par Madame de Maubeuge

– Je n’aurai jamais osé en demander à Madame la marquise, et puis Constant vous considère un peu comme sa fille, au point que j’en ai été un peu jalouse, je l’admets.

– Je reconnais bien là mon ami.

Se relevant, Madeleine remercia son hôtesse et s’apprêta à se retirer.

– Si vous permettez, je ne vais pas m’attarder.

– Naturellement, je vous raccompagne.

– Oh non, Madame ! Je vais trouver mon chemin.

– Une dernière chose avant de vous voir partir, vous avez des enfants ?

– Deux filles, comprenant où voulait en venir son interlocutrice, elle rajouta, Monsieur d’Estournelles a deux filles.

– C’est bien, et si vous avez des soucis n’hésitez pas. Je dois bien ça à monsieur d’Estournelles. Bonne journée Madame.

Madeleine Lamarche repartit, soulagée, de l’hôtel des Maubeuge.

(James Peale

Constant Balluet D’estournelles

Trois mois auparavant, encore fatiguée de ses dernières couches qui avaient été difficiles, elle avait eu la joie de voir revenir, de France, Constant. La petite dernière était née au début du mois de juin et elle avait bien cru la perdre. Heureux d’être de nouveau père, il avait pris dans ses bras l’aînée qui ne marchait pas encore et il s’était extasié devant la seconde. Comme son aînée, il avait fait baptiser et inscrire la benjamine sur le registre paroissial respectivement sous le nom de Suzanne Balluet et Gratianne Balluet, car si tout le monde l’appelait monsieur d’Estournelles, son patronyme était Balluet d’Estournelles. Il avait déjà prévu leur avenir, après avoir reçu l’éducation des ursulines, il les marierait à un noble espagnol ou français loin de la Louisiane. Il ne voulait pas qu’elles soient obligées de suivre le chemin de leur mère, grand-mère et arrière-grand-mère. Madeleine et Constant n’eurent pas le temps de profiter des joies familiales. À peine arrivé, il avait dû lui annoncer son départ pour Bâton-Rouge et prévoyait son retour pour la mi-août. Elle fut un peu déçue, mais elle y était habituée. Elle était consciente des avantages qu’elle avait par rapport aux autres placées, Constant se comportait comme un époux. Elle ne lui connaissait aucune aventure, ni intention de se marier. Pour sa subsistance et le fonctionnement de sa maison, il lui accordait une pension. Pension, qu’elle complétait par des travaux de broderie d’une extrême finesse, qu’elle pratiquait pour un atelier de la rue de Toulouse ou pour les ursulines. Quant à Congo, l’esclave que lui avait fourni Constant, il revendait l’excédent du potager sur le marché du port, en plus de s’occuper de la mule et du poulailler. Son train de vie était complété par Naïma, qui malgré son âge avancé, aidait de son mieux pour tenir le ménage et élever ses filles.

Lorsque Constant commença à avoir du retard, elle ne s’en était tout d’abord pas inquiétée. Ses préoccupations étaient tournées vers les prémices de la pandémie de fièvre jaune qui se répandait dans la ville. Elle essayait de ne pas sortir de chez elle protégeant de son mieux ses deux filles du mal. Elle suivait les conseils de la vieille Naïma dont elle doutait de l’efficacité. Quand le danger devint imminent, elle commença à s’affoler. Le quartier du port récoltait chaque jour ceux que la maladie avait fauchés par dizaines, et arrivait à sa porte le bruit de centaines de morts dans la région. L’inquiétude grandissant, elle décida d’aller demander conseil à Marguerite Darcantel. La démarche lui coûtait, car la reine du vaudou l’impressionnait beaucoup. Elle avait tellement entendu de propos, d’anecdotes, exaltant ses pouvoirs magiques qu’elle avait fini par soupçonner celle-ci d’être une sorcière. Mais devant le danger de l’épidémie, elle se demanda si les prières suffiraient. Elle décida de dépasser son a priori. Marguerite la reçut chaleureusement et la rassura quant à son devenir. À son grand étonnement, elle lui conseilla de ne rien changer et de suivre les conseils de Naïma. Sceptique quant au pouvoir de la reine du vaudou, elle rentra chez elle. Puis le temps passant l’épidémie reculant, le retard de Constant devint sa seule inquiétude.

Sara (Susan Lyon

Sara

Pour avoir des nouvelles, elle avait tout d’abord approché Sara qu’elle savait être la nourrice des enfants Maubeuge. Ne sachant pas comment l’aborder, elle était allée la voir, pas très à l’aise, sur la place Congo. Ce dimanche-là, elle s’était habillée le plus simplement possible, mais malgré ça elle se fit remarquer, car elle était trop blanche pour être là. Avec ses cheveux châtains, ses yeux noisette pailletés d’or et sa peau ivoire, elle n’avait rien à envier à une créole française et paraissait incongrue au milieu des gens de couleur de toutes conditions qui déambulaient sur la place. Rien en elle ne laissait transparaître le sang noir de ses arrières grands parents. Elle vivait entre deux mondes sans en partager un seul, si cela ne s’était su, elle aurait pu passer pour blanche. Lorsqu’elle aborda Sara, gênée d’être vue en sa compagnie, celle-ci fut d’abord soupçonneuse, elle finit par comprendre qui elle était. Bien qu’elle ne s’y était pas intéressée, elle savait comme tous les esclaves de la maison des Maubeuge que le secrétaire du marquis avait une placée. Elle l’avait seulement imaginée comme une métisse très claire, mais elle était loin de penser qu’elle pouvait passer pour blanche. Elle ne s’attendait toutefois pas être abordée par celle-ci et surtout dans ce lieu-ci. Passé le moment de surprise, elle lui dit qu’elle ne savait pas grand-chose, hormis que monsieur d’Estournelles était malade et à Bâton-Rouge. Elle se sentit soudainement supérieure devant cette femme, pourtant libre, qui quémandait. Elle réprima un sentiment de satisfaction quand elle vit qu’elle lui créait mille tourments. Mais elle ne pouvait lui reprocher leurs conditions respectives, la voyant défaillir, culpabilisant, elle l’aida à sortir du lieu et la raccompagna jusque chez elle. Elle promit de chercher à en savoir plus, mais malgré ses efforts, elle n’apprit rien. Sara finit par lui annoncer que la jeune Française que Constant avait ramenée de son pays était de retour à La Nouvelle-Orléans, et lui conseilla de faire appel à elle.

Madeleine avait réfléchi longtemps à la suggestion de Sara quant à rencontrer la baronne de Thouais. Sa décision prise, elle s’était renseignée auprès de la nourrice esclave afin de s’assurer de l’absence du marquis et de la marquise.

Chapitre 29

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Décembre 1789, Départs

De Marie-Louise la Fauve-Moissac

Marquise d’Ajasson de Grandsagne

À Antoinette-Marie Baronne de Thouais

Le 15 octobre 1789 à Paris

Ma chère enfant,

Je vous écris depuis mon hôtel du Marais. Je m’y suis installé pour quelques jours afin de m’accorder un peu de repos après les terribles évènements de ces jours derniers.

Le premier jour de ce mois, un nouveau scandale a fait couler beaucoup d’encre, bien qu’il fût un tant soit peu dénaturé dans son compte-rendu. Je tiens la réalité des faits par votre frère qui y a assisté, car de mon côté, je n’étais pas de service auprès de la reine.

Les gardes du corps de la Maison militaire donnèrent un banquet dans la salle d’opéra du château au régiment de Flandre qui venait d’arriver à Paris. La salle ruisselait de lumières, il y avait environ trois cents convives. On pouvait y voir des officiers de dragons, des Suisses et l’état-major de la garde nationale. Le menu était copieux, les vins recherchés et abondants, ce qui fut reproché plus tard à ce banquet, car le pain manque cruellement à Paris. Un orchestre jouait, les loges étaient remplies de gentilshommes et de dames. Nous n’avons plus guère d’occasions de nous divertir. La fête était, parait-il, très gaie, et très bruyante. Au second service, on a même porté avec chaleur des toasts à la santé de la famille royale. Sans distinction, on a offert à boire à de simples soldats du régiment de Flandre et des Suisses qui étaient entrés entre temps. Dans une loge est apparue la reine, suivie du roi et du dauphin. La salle a vibré sous le vivat assourdissant des saluts. Cela a été une vraie ovation. Notre reine radieuse de cet accueil est descendue dans la salle avec son fils dans les bras, et elle a fait le tour des tables dans une tempête de cris enthousiastes. Spontanément, semble-t-il, l’orchestre s’est même mis à jouer l’air de Grétry que vous connaissez sûrement :

« Ô. Richard, ô mon roi,

L’univers t’abandonne 

Sur la terre, il n’est donc que moi.

Qui m’intéresse à ta personne… »

Il a été repris en chœur. Après le départ des souverains, quelques officiers, sous les applaudissements des loges, ont retourné sur leur chapeau la cocarde tricolore, pour en faire une cocarde blanche, en hommage au roi. Évidemment, le vin aidant, il y eut quelques débordements, certains se seraient écriés « À bas, l’Assemblée ! Nous sommes au roi seul ! » Et lorsque l’orchestre a joué la « Marche des uhlans », l’air préféré de la reine, les gardes du corps ont tiré l’épée. Quelques convives ont même escaladé les loges, d’autres sont allés à la cour de Marbre et ont acclamé le roi qui s’est penché au balcon doré. La presse révolutionnaire a assuré que des cocardes tricolores avaient été foulées. Le peuple de Paris en fut outré.

Le plus terrible fut la journée du cinq de ce mois. Ce jour-là, le roi chassait dans la forêt de Versailles, vous savez comme il aime ça.

(Mrs. Wilbraham Bootle, 1781 by George Romney, oil on Canvas, National Gallery of Scotland)

Marie Louise la Fauve Moissac

La reine et ses dames, dont je faisais partie, se promenaient à Trianon. Elle était triste et préoccupée, personne n’en connaissait le sujet. Vêtue de blanc, elle était assise sur le banc de pierre de la grotte, quand un page accourut. Essoufflé, il était envoyé par Monsieur de Saint-Priest. Il annonça qu’une manifestation de femmes marchait sur Versailles, réclamant du pain. Nous restâmes toutes sans voix et attendîmes la réaction de la reine. Elle et Madame Royale montèrent aussitôt en voiture pour rentrer au château. Elle fit aller chercher le dauphin.

Le roi, revenu de la chasse, avait entre temps réuni le conseil. Son ministre, monsieur de Saint-Priest, l’avait fait prévenir. Il oscillait entre plusieurs solutions sans en choisir vraiment aucune. Monsieur de Saint-Priest privilégiait une action hardie. La reine et ses enfants partiraient pour Rambouillet. Quoiqu’il soit déjà tard, les troupes tenteraient d’occuper les ponts de Sèvres et de Saint-Cloud, laissés jusqu’alors sans défense. Le roi irait au-devant des insurgés avec ses gardes du corps et deux cents chasseurs. Si la foule, sommée de reculer, refusait, on la chargerait. En cas d’échec, le roi gagnerait à son tour Rambouillet. Monsieur Necker, plus modéré, défendit un parti contraire. Il estimait que le roi n’avait pas assez de troupes. Maîtriser le peuple semblait impossible. Il pensait qu’il valait mieux se fier à son attachement. Le conseil flottait entre ces deux avis. Le roi consulta notre souveraine qui répondit qu’elle ne se séparerait de lui en aucun cas. Si haïe, elle devait pressentir que sa seule sauvegarde était la présence du roi.

Après une certaine confusion et la concertation de tous, il décida que la famille royale resterait à Versailles, plutôt que de fuir vers un autre château plus sûr. Il avait toute confiance en sa garde. Il refusa le blocage des insurgés, avant leur arrivée au château pour ne pas risquer de faire couler le sang. Nous nous mîmes à attendre. Nous ne savions quoi ? L’anxiété rongeait tout le monde. La reine assise sur une bergère, à l’une des fenêtres donnant vers la route de Paris, pianotait sur son accoudoir sans même s’en rendre compte. Madame Élizabeth conversait avec Madame royale pour la distraire, quant au petit dauphin, il jouait avec son père. Au milieu de l’après-midi, un brouhaha vint à nos oreilles nous amenant tous aux fenêtres afin de voir. Une foule de femmes de toutes extractions, les unes misérables, haillonneuses, d’autres de la bourgeoisie, telle cette Mme Beauprez, que je sais pourvue de voitures, de laquais et d’une loge à l’Opéra. On y distingua même de jolies filles comme l’actrice Rose Lacombe. On me fit même remarquer Théroigne de Méricourt connue pour la facilité de ses mœurs et son zèle civique. Cette Théroigne, petite, bien faite, vêtue d’une amazone rouge, des plumes noires au chapeau, était assise sur un percheron qu’elle menait en riant, la lance au poing. C’en était scandaleux. Toutes s’avançaient vers le château tirant des canons, même la pluie, qui avait fini par tomber dans la journée, ne les avaient pas arrêtées. Je dois bien avouer que certains d’entre nous l’avaient espéré. Nous finîmes par comprendre ce qu’elles scandaient. Je vous passe les horreurs et les vulgarités. Elles venaient chercher « le boulanger, la boulangère » et le « petit mitron », soit la famille royale. Certains ont prétendu que la reine avait lancé comme une boutade cynique « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ! ». Outre qu’elle était loin de ce genre d’humour, ses détracteurs auraient dû se rappeler que cette malheureuse phrase sortait des Confessions de monsieur Rousseau publiées il y a quelques années. Mais que voulez-vous, le but était de la salir. Par contre, bien évidemment ils omirent de faire mention des nombreux hommes armés qui s’étaient glissés dans le cortège. Nous fûmes assurés que c’étaient des meneurs à la solde du duc d’Orléans, celui-ci est très désireux de se substituer à son frère.

Pour finir, le roi a reçu une délégation de quinze femmes. Celles-ci, fort intimidées, demandèrent du pain, que le roi leur promit. Ensuite, l’immense foule est demeurée sur la place d’Armes, éclairée seulement par quelques torches, devant le château, en vue d’y passer la nuit. Le roi, qui disposait pourtant de troupes sûres, renonça à disperser les émeutiers sur le conseil de Monsieur Necker.

Notre roi inquiet, interrogea encore la reine sur un départ éventuel. Elle-même était bien indécise. Jusque dans ses entours, elle voyait des espions. Mais elle finit par conseiller au roi le départ. Pour tâter le terrain, cinq de ses voitures avec quelques-unes de ses femmes et une petite escorte de cavaliers sans livrées ont tenté de franchir la grille de l’Orangerie. À notre stupeur, le poste des gardes nationaux placé là les a obligés à rebrousser chemin. Nous ne pouvions sortir du château, ce qui jeta un froid parmi notre assemblée.

 En soirée, le marquis de La Fayette est arrivé avec la garde nationale et a répondu de la sécurité du roi. L’homme est charmant, mais me semblait peu fiable. Et ce qui suivit me confirma mon impression.

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Gilbert du Motier Marquis de Lafayette

Rassurée par le discours du marquis, la famille royale partit se coucher. Inquiets, nous dormîmes tous très mal et quand enfin je plongeais dans le sommeil, mon époux vint me réveiller et me pria de me précipiter chez la reine, lui-même courrait chez le roi. Je fus tétanisée, on entendait les cris de fureur des insurgés qui avaient pénétré dans le château. Accompagnée de ma chambrière qui ne m’avait pas quittée, j’arrivai en déshabillé, prête à m’excuser de ma tenue, dans les appartements de la reine. Celle-ci tenait contre elle Madame Royale, Madame Élizabeth discutait avec madame Campan pour savoir quoi faire quand un fracas ne nous laissa pas le choix. Mme Augué entrouvrit la porte qui conduisait chez la reine. Un garde, Miomandre de Sainte-Marie, l’uniforme en lambeaux, la face ensanglantée, lui cria « Sauvez la reine ! » et referma le battant. Notre reine passa à la hâte un jupon, un casaquin de toile jaune et pieds nus, se précipita vers l’œil-de-bœuf pour gagner la chambre du roi. La porte était fermée au verrou… Elle frappa. Nul ne répondait. Nous apprîmes après que le roi, à ce même moment, avait essayé de la rejoindre par un passage secret. On entendit des coups de feu derrière nous. Alors, elle s’affola. Enfin, un garçon ouvrit. Elle se précipita chez le roi qui revenait haletant. Les deux époux s’embrassèrent. Mme de Tourzel amenait le dauphin… Au petit matin, des émeutiers armés de piques et de couteaux avaient pénétré dans le château, et tué deux gardes du corps, menaçant la famille royale. Par chance, la reine et nous-mêmes échappâmes de peu aux assaillants qui envahirent sa chambre. J’ai pourtant bien cru que notre dernière heure était arrivée, nous avions déjà entendu tellement d’horreurs. Par un retournement de situation, les soldats gentilshommes et les soldats patriotes fraternisèrent. Le roi s’installa dans sa chambre de parade où quelques ministres étaient parvenus à le rejoindre. Monsieur Necker était très abattu et cachait sa tête dans ses mains. La reine, qui ne songeait point à compléter sa toilette, avait repris son calme et même sa hauteur. Ses enfants et Mme Élisabeth l’entouraient.

Plus tard à la demande de la foule la reine dut se montrer seule au balcon de la cour de marbre devant une foule armée. Nous eûmes terriblement peur. Heureusement, personne, bien que certains la mirent en joue, ne lui tira pas dessus. Suite à cet acte fort courageux, la famille royale a alors été contrainte de se rendre à Paris, escortée par les troupes du marquis de La Fayette et les émeutiers. Nous n’eûmes pas l’autorisation de l’accompagner. Sur le trajet, la reine fut menacée, certains lui montrèrent une corde et lui promirent de la pendre à un réverbère de la capitale…

… J’ai été invitée, il y a de cela cinq jours au ministère de la guerre par la belle fille du nouveau ministre Jean-Frédéric de la Tour Gouvernet, comte de Paulin. J’ai connu celle-ci alors qu’elle était dame d’honneur de la reine, mais je crois vous en avoir déjà entretenu. Elle est charmante et au demeurant fort jolie, ne met aucune fioriture ni dans ses gestes ni dans sa mise, ce qui lui donne une élégance naturelle. Comme le veut la tradition, le nouveau ministre ouvre sa table, deux fois par semaine. Étant veuf, sa belle-fille en est l’hôtesse. Jusque-là, elle tenait son rôle de concert avec sa belle-sœur, Mme de Lameth. Mais celle-ci, si je ne me trompe, est partie pour les Pays-Bas où son mari est en poste. Ces dîners sont essentiellement masculins, les femmes n’y sont jamais invitées. A contrario, elle a insisté pour que j’y accompagne mon époux, afin de remplacer pour la soirée Madame de Lameth. C’était un dîner de vingt-quatre couverts, auxquels l’on priait tous les membres de l’Assemblée constituante, à tour de rôle. Nous étions assises en vis-à-vis l’une de l’autre, et nous avions pris à côté de nous les quatre personnages les plus considérables de la société. Le ministre avait fait attention de les choisir dans tous les partis. Quand nous étions à Versailles, les hommes assistaient sans exception à ces dîners en habit habillé. J’avais de mon côté une robe en fourreau à large jupe avec peu de garniture dans les rouges sombres. Madame De Gouvernet avait choisi une robe de même coupe dans les bleus.

(Sir Joshua Reynolds - Sir Richard Symons

Jean Etienne Cambes-Sadirac Baron

Mais si je vous raconte tout cela, c’est uniquement parce que j’y ai rencontré votre père à ma grande surprise. En fait, il ne participait pas au dîner, mais il est arrivé alors que nous quittions la table. Il apportait à Monsieur De Gouvernet un portefeuille que celui-ci lui avait réclamé. Alors que je m’apprêtais à l’ignorer, comme je le fais depuis son refus de vous donner une dot, celui-ci vint vers moi me saluer. Je dois avouer que sur l’instant j’ai été un peu décontenancée, mais ce n’est rien, car, voyez-vous, mon enfant, suite aux quelques mots que nous avons échangés, il m’a demandé de vos nouvelles. J’étais sceptique et suspicieuse, mais il avait l’air de bonne foi. Je lui ai donc annoncé que vous étiez bien arrivée en Louisiane et que vous aviez bien épousé Charles-Henri de Thouais. Il en fut satisfait et me dit même que c’était une bonne chose. Je dois dire que j’en suis restée très surprise et intriguée.

Il me laissa sur cette entrefaite, me baisant la main et, me semble-t-il, me faisant ses adieux…

*

Mais Madame La Fauve-Moissac ne savait pas que le baron était en partance pour l’Angleterre après avoir donné ses documents accompagné de sa démission. Marie Josèphe Bechade-de-Fonroche, sa femme, l’attendait dans une voiture sur la route de Paris. Blottie dans un coin de la voiture, enfouie dans son manteau, elle était fort inquiète, elle n’avait qu’une peur, c’est que l’on remarqua l’attente de la voiture. Depuis la marche des femmes sur Versailles, et le retour du couple royal à Paris, elle n’avait qu’une crainte, c’est que les émeutiers ne s’en arrêtent pas là. Elle avait donc fini par convaincre son époux d’immigrer pour l’Angleterre. Des cousins du côté de son père avaient un château dans le comté du Hampshire près de la ville de Havant. Elle avait toujours entretenu une correspondance avec eux, mais ne les avait jamais vus. Le seul membre qu’elle connaissait était le fils unique qui pour avoir fait son tour d’Europe avait logé chez eux à Paris. Lorsqu’elle les avait entretenus de ses projets, le vicomte et la vicomtesse d’Heinricourt de Grunne s’étaient empressés de les inviter.

 Ils avaient décidé de rejoindre Calais pendant la nuit et de rejoindre Douvres le plus rapidement possible. Ils n’étaient pas les premiers à choisir ce trajet, mais pour l’instant personne ne s’y opposait. Le baron avait fait des transferts de fonds par le biais d’une banque hollandaise. Ils avaient pour cela vendu quelques terres.

Meadow Gist-006Ils arrivèrent à Calais au petit matin, ils se logèrent dans une auberge qui leur avait été recommandée. La chambre mise à la disposition du couple était confortable à défaut d’être spacieuse. La baronne, le corps moulu, se déshabilla rapidement et se coucha sous l’énorme édredon. Pendant ce temps, le baron alla se renseigner sur le départ éventuel d’un bateau traversant la Manche. Ils durent patienter trois jours dans l’auberge, le mauvais temps se déchaînait sur la manche. À l’aube du quatrième, ils s’embarquèrent. Madame Bechade-de-Fonroche, la baronne, crut qu’elle allait mourir pendant le trajet tellement le roulis était prononcé. Le bateau était battu par des vagues désordonnées et des rafales balayant le pont de bourrasque de pluie. Dans l’après-midi, ils débarquèrent, moulus et barbouillés, dans le port de Douvres. Le baron s’empressa de louer une berline qui leur permit de rejoindre Londres. Ils se logèrent dans une petite maison tout en longueur pas plus large que la porte qui leur permettait d’y entrer, le temps de prévenir leurs hôtes de leur arrivée. Malgré les contraintes diverses, la jeune femme reprenait vie. Ces années à la cour de Versailles avaient été un véritable martyr, on lui avait fait payer mesquinement la bêtise de sa mère, elle s’était sentie terriblement seule. Elle n’était pas mécontente d’avoir quitté tout ça. Le but de leur voyage fut atteint dans la dernière semaine d’octobre. Marie-Josèphe fut éblouie par le château et sa campagne, d’autant qu’ils arrivèrent par une belle journée d’automne.

Ils furent chaleureusement accueillis par le vicomte et la vicomtesse. Elle eut l’impression de commencer à vivre. Si en dehors de la chasse le baron s’ennuyait ferme et faisait les cent pas, elle par contre était toujours occupée. Elle s’intéressa tout de suite au domaine, à ses différentes activités et apprécia les promenades à cheval dans la campagne menant jusqu’à la mer. Le vicomte en fut agréablement surpris, d’autant que sa femme souffrant d’une maladie de cœur était le plus souvent alitée. Marie Joseph Bechade-de-Fonroche ne devait pas souffrir de cette immigration qui dans son cœur semblait définitive.

Chapitre 30

Cotes, Francis, 1726-1770; Portrait of a Lady

Marie Félicité de Saint-Maxent

Décembre 1789, Une vice-reine du Mexique

Sur la calle Del almendró à quelques pas de la plaza Moros, bravant la tempête de neige, un cavalier frappa à l’hôtel particulier de la comtesse de Galvez. À deux pas du palais, Marie-Félicité de Saint-Maxent, épouse du comte de Galvez, en appréciait son confort, pas très grand, mais assez spacieux, elle s’y était installée avec ses trois enfants à la mort de son époux à Tacubaza, en 1786Tacubaza Tacubaza. Elle eut le plaisir d’être accueillie à Madrid comme la vice-reine du Mexique, ce qui compensa ce choix fait pour ses enfants au détriment d’un retour dans sa Louisiane tellement aimée. Elle fut reçue et appréciée à la cour de Madrid ce qui aida à son installation en Espagne. Son seul souci avait été de tenir éloigné l’oncle de son époux, Don Josef de Galvez, secrétaire d’État et président du Conseil des Indes, grand favori de Charles III, ce qui lui donnait une position légèrement inférieure à celle du roi. Il avait cru pouvoir mettre la main sur sa nièce et sa fortune, c’était mal la connaître.

À trente-quatre ans, Marie Félicité était considérée par ses pairs comme une très belle femme. Beaucoup d’entre eux auraient bien interrompu son veuvage, mais celle-ci s’y refusait, deux maris, deux veuvages, cela avaient été déjà bien suffisants. De plus, il n’était pas question qu’elle refasse des enfants.

Le contenu de la lettre qu’elle ouvrit la contraria, elle provenait de Monsieur Bevenot de Haussois, qu’elle considérait comme un ami fidèle. Comme à son habitude elle passât à l’action aussitôt. Il fallait, sans lui demander directement, obtenir de l’aide de José Moñino y Redondo de Floridablanca, le Premier ministre du roi Charles III. Elle ne tenait pas à trop lui devoir, mais c’était le seul qui avait le pouvoir de faire quelque chose. Le roi était malheureusement un être faible sans envergure.

Comme les aristocrates françaises, elle faisait salon deux après-midi par semaine. Elle ne prétendait pas tenir un salon littéraire ou politique, mais s’y croisaient tous ceux qui comptaient à Madrid. Cela tombait bien, elle recevait cet après-midi même. Elle s’habilla simplement, y apportant un léger négligé, et prit une mine de circonstance. Elle recevait comme à l’accoutumée dans ses salons meublés à la française, très appréciés de ses invités. La première de ses victimes choisies pour l’aider était Monsieur François Cabarrus. Celui-ci, en tant que ressortissant français, l’avait accueillie chaleureusement à son arrivée, il l’avait même aidée à plusieurs reprises par l’intermédiaire de sa nouvelle banque. Elle appréciait l’homme pour son caractère volontaire, la variété de ses centres d’intérêt et sa volonté de changer la société. De plus, il faisait partie de ces fervents admirateurs.

Pompeo Batoni - Don José Moñino y Redondo, Count of Floridablanca

Don José Moñino y Redondo, Count of Floridablanca

Elle reçut avec affabilité ses invités, mais chacun perçut l’agitation de leur hôtesse. Monsieur Cabarrus arriva dans les derniers après avoir résolu quelques problèmes à la banque San Carlos. À peine arrivé, sentant le trouble de la dame, il l’isola discrètement et il lui demanda ce qui la tourmentait. « – Rien ! Rien, mon ami. J’ai simplement reçu une lettre de Louisiane, il semblerait que mon père est encore quelques problèmes. Mais vous n’y pouvez rien, et moi guère plus.

– Nous n’y pouvons rien, c’est vite dit, je dois rencontrer dans les jours qui viennent notre Premier ministre, je verrai ce que je peux faire. » Elle lui décocha son plus beau sourire et le remercia par avance de son geste. « – Vous avez sûrement raison mon ami, et on ne sait jamais.

– Ah, je préfère ça, il faut toujours espérer, surtout dans ses amis.

 Il faut dire que Monsieur Cabarrus se sentait redevable envers son amie, car elle s’était chargée d’introduire sa fille la marquise de Fontenay auprès de la reine. Ce qui n’avait pas été chose simple, car la belle Térésa avait déjà une réputation sulfureuse. Mais la dame avait enlevé l’adhésion de la cour avec sa protégée, et Monsieur Cabarrus lui en savait gré.

Sa deuxième victime était Pedro Pablo Abarca de Bolea, comte D’Aranda, mais il ne vint pas ce jour-là. Cela ne l’inquiéta pas, car elle savait que son tourment inconnu faisait déjà le tour de la ville, et que le comte intrigué viendrait la visiter aussitôt. Ce qu’il fit dès le lendemain. Elle lui rejoua la pièce, mais celui-ci ne fut pas dupe. Car si tous considéraient la belle comtesse de Galvez comme une biche lui avait bien compris que c’était une vraie lionne. Il joua le jeu, car il espérait, pour une de ses filles, la main de son fils Miguel. Si les enfants étaient jeunes, il n’en fallait pas moins prévoir les accords, et il ne tenait pas à ce qu’elle dilapide sa fortune pour rendre service à son père, ce dont il l’a croyait capable. L’ayant rassurée et lui assurant de faire tout son possible pour l’aider, il se rendit au palais. Marie Félicité savait qu’elle avait touché au bon endroit, car le Premier ministre comme le comte faisait partie de la franc-maçonnerie et ces liens joueraient en sa faveur.

Deux jours plus tard, elle reçut une invitation pour un bal donné chez don de Floridablanca. Deux fois le mois, son épouse donnait un grand bal auquel assistait le couple royal, aussi aucun grand d’Espagne séjournant à Madrid ne le manquait. L’invitation n’était qu’une formalité, mais elle savait que c’était un message implicite. Le Premier ministre aurait bien apprécié que la belle comtesse cède à ses avances. Celle-ci s’était toujours refusée, il ne lui en tenait pas rigueur, car il savait qu’elle ne cédait à personne. Elle avait même écrit à un poète de cour pour qu’il cesse ses louanges flatteuses qui la gênaient dans sa pudeur et dans sa réputation. Elle avait fait parvenir un double de ses objections au ministre qui pesa de tout son poids sur le jeune poète énamouré. Plus aucun écrit sur elle ne parut, hormis quelques quatrains sous le couvert de louanges faites à Héra, ce qui flatta sa vanité.

Le jour de la fête, elle choisit une robe-fourreau de couleur violette agrémentée au décolleté et aux avant-bras de dentelles noires arachnéennes provenant de Chantilly. La robe n’était pas à la dernière mode, mais elle faisait partie de ses élégantes qui privilégiaient ce qui leur sied à la mode absolue, à condition toutefois qu’il n’y ait pas trop de décalage. Le reflet dans la psyché agréait son choix, sa robe affinait sa taille que trois grossesses n’avaient pas gommée, et son décolleté mettait en valeur une poitrine qu’elle n’avait pas opulente, mais qui attirait les regards. Elle misait sur la modestie seyant au demi-deuil qu’elle prolongeait pour plus de quiétude. Elle se para, toutefois, de bijoux, dignes de son rang, et choisit pour cela une parure de perles d’Amérique, constituée de pendants d’oreilles, de bracelets et d’un tour de cou agrémenté de trois superbes camées représentant Héra la déesse du mariage et de plusieurs épingles à cheveux. Sa camériste, une ancienne esclave, se servit des épingles pour tenir un chignon souple, duquel s’échappaient des boucles lourdes lui caressant le cou et les épaules. Satisfaite de sa mise, elle s’emmitoufla d’un large manteau de taffetas assorti et monta dans son carrosse. Elle arriva à la fête alors que celle-ci battait son plein, ce qu’elle préférait pour ne point se faire trop remarquer. Le palais du Premier ministre jouxtait les jardins du palais royal que l’on pouvait admirer depuis les terrasses en degré qui descendaient devant la succession de salons où se déroulait le bal. Lorsque l’aboyeur annonça la comtesse de Galvez, quelques têtes de ses amis se tournèrent. Inquiétés par les bruits qui couraient, ils s’approchèrent, pour la saluer et prendre de ses nouvelles. Elle les rassurait sans leur donner plus de renseignements quand le couple royal fut annoncé. Toute l’assemblée s’affaissa dans une révérence, la seule de la soirée, car il était d’usage de faire fi de l’étiquette lors de ces soirées. Descendant le grand escalier du premier salon, la reine, suivi de son favori, Manuel Godoy, que tous supposaient, à juste titre, être son amant, remarqua, agacée, du coin de l’œil la comtesse. Elle n’aurait pas admis pourquoi, mais la créole française l’insupportait, peut-être parce qu’elle en avait trop les qualités, indolente avec grâce et élégance, et, pas assez les défauts puisque d’une moralité sans failles. Elle n’avait rien à lui reprocher, elle était louée pour sa bonté et sa charité, au point d’avoir laissé un souvenir attristé lors de son départ en Louisiane, elle n’aurait pu admettre en être jalouse. Elle passa devant sans s’arrêter et alla s’installer dans le deuxième salon où avaient été installés, pour son confort et celui de sa suite, un canapé et des bergères.

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Manuel Godoy

Le Premier ministre dégagé de ses salutations au couple royal, les abandonna à leur coterie et chercha la belle comtesse. Il la trouva toujours au milieu d’amis compatissants, après s’être excusé auprès de ceux-ci, prenant son coude, il l’entraîna sur les terrasses éclairées de flambeaux et sentant les orangers disposés dans de grands bacs.

« – Alors Madame, il m’a semblé comprendre par l’intermédiaire de vos amis que vous aviez quelques soucis familiaux ?

– Mes amis sont très aimables, mais j’ai peur que cette fois-ci, nous ne puissions rien faire. Mon père a été arrêté par Don Miro.

– Et puis-je savoir sous quels chefs d’inculpation ?

– Cela ne m’a pas semblé être très précis. Il semblerait que c’est suite à un voyage que mon père a effectué jusqu’à La Havane afin de se faire rendre des biens détenus par les Anglais, depuis cette triste affaire de prise d’otage, il y a quelques années. Je pense que Don Miro a espéré pouvoir mettre la main dessus ? Ce n’est pas comme ça que mon père va pouvoir redresser sa fortune et rembourser ce qu’il doit.

– Je vois ! Je vais voir ce que je peux faire pour résoudre ce que je suppose être une incompréhension de part et d’autre.

Le remerciant, la belle comtesse lui sourit, s’appesantit sur son bras et changeant de conversation, elle le félicita sur sa soirée.

*

Louisiane, janvier 1790

Le bureau était éclairé par les flammes vacillantes des candélabres, les portes-fenêtres étaient ouvertes sur les jardins laissant entrer un air chaud et moite. Le gouverneur ne décolérait pas. Il faisait les cent pas, tout en lisant et relisant la lettre qui venait d’arriver d’Espagne. En y mettant quelques formes, don Floridablanca exigeait la libération et la réhabilitation de Monsieur de Saint-Maxent. Il ne décolérait pas de cette ingérence dans les affaires de la colonie. La lettre était arrivée trop tard, celui-ci avait déjà été relaxé. Saint-Maxent s’était blanchi lui-même des accusations avec l’aide de ses amis. Sa réclusion avait tout de même une nouvelle fois entaché sa réputation, ce qui avait mis un peu de baume sur la rancœur du gouverneur. Celle-ci s’était étendue aux créoles français en général. Il était sûr que Saint-Maxent pratiquait des affaires frauduleuses, notamment de la contrebande avec les Américains. Soit, il n’était pas le seul. Le gouverneur ne se faisait pas d’illusions d’autant qu’il avait des informateurs dans toute la colonie. Seulement de Saint-Maxent était un des meneurs. Il avait voulu en faire un exemple pour rabaisser la morgue des créoles français. Ce nouvel échec lui laissait un goût amer et il n’aurait de cesse de renverser la situation.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 24

(mary amelia 1st marchioness of salisbury 1789) - Copie

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Fin août 1789, La demande en mariage

Depuis qu’elle avait intégré la chambre que son beau-père lui destinait et dans laquelle son jeune époux avait rendu l’âme, Antoinette-Marie aimait à s’installer, chaque après-midi après la sieste sur la galerie devant son boudoir. Celui-ci, à l’angle nord de la maison, lui permettait de capter les premières fraîcheurs du soir venant des chênes. Elle aimait cet endroit, car de là elle pouvait voir le soleil commencer son déclin sur l’autre rive du fleuve. Il y avait eu une ondée qui avait apporté un soulagement au milieu de la chaleur suffocante de la journée et le fond de l’air exhalait l’odeur des magnolias qui étaient en fleurs sous ses fenêtres. Ils avaient été plantés là bien avant que la maison ne soit construite et avaient déjà une belle taille. Afin de compléter sa garde-robe de veuve, elle s’appliquait à la fabrication d’une jupe dans un coupon de soie sombre qu’elle avait ramené dans ses bagages. L’arrivée d’un cabriolet dans l’allée lui fit relever la tête. Béarn et Navarre s’étaient levés et grognaient doucement. Elle se demanda qui pouvait bien venir la visiter, elle s’approcha de la balustrade afin de mieux voir, elle aperçut un couple qu’il lui sembla reconnaître. Elle avait tellement vu de monde à l’enterrement de son époux qu’elle ne se souvenait plus de tous les noms, mais ces silhouettes lui rappelaient quelque chose. N’ayant nullement besoin d’être appelée, Esther arriva afin de changer sa maîtresse pour recevoir ses visiteurs. Pendant ce temps au rez-de-chaussée Hyacinthe allait en courant prévenir Mama-Louisa, de la venue inopinée de visiteurs. Tout essoufflé, il rentra comme une trombe dans la cuisine et annonça sa nouvelle. La métisse assise à la table nettoyait avec Néora et sa fille Léa des légumes afin de préparer le repas du soir. Elle s’essuya les mains à son tablier, qu’elle ôta pour en changer. « – Je suppose que tu ne sais pas qui c’est ? » À ce moment-là, à même temps qu’il passait la porte, la voix grave d’Abraham lui dit. « – C’être les C’écy, l’aîné et la fille !

– Alors ce sont les problèmes qui commencent, ils n’auront pas laissé beaucoup de temps à notre maîtresse !

*

George Romney English, 1734 - 1802 Frederick Howard, Fifth Earl of Carlisle

Louis Adam de Crécy

Antoinette-Marie intriguée, une fois prête, descendit rejoindre ses invités inattendus. Elle les trouva, dans le salon, conversant avec sœur Élisée, qui les avait rencontrés devant la porte alors qu’elle revenait du dispensaire où elle s’était occupée des derniers cas de fièvre parmi les esclaves. Elle aimait bien passer par l’allée ombragée qui faisait le tour de l’habitation et qui croisait celle qui venait du fleuve où elle avait donc trouvé le jeune couple descendant de leur cabriolet et donnant les rênes à Ariel le garçon d’écurie. Elle leur avait donc fait les honneurs de la maison en attendant l’hôtesse. À son arrivée Louis Adam de Crécy se leva et balaya les excuses de la jeune femme. Bien que bel homme, il émanait quelque chose de désagréable, de malsain, de sa personne. Malgré un sourire enjôleur, les traces de ses abus en tous genres marquaient son visage encore beau. Il était venu, accompagné de sa jeune sœur Geneviève du même âge qu’Antoinette-Marie. À l’opposé de son frère, celle-ci était avant tout quelqu’un d’effacé. D’un physique quelconque avec une intelligence que l’on n’avait pas pris la peine d’agrémenter de culture comme pour beaucoup de jeunes filles créoles, on avait tendance à l’oublier. Elle s’effrayait d’un rien et était toujours mal à l’aise en société. Elle se dirigeait pour ces différentes raisons vers le couvent. Ce fut tout de même elle qui lança la conversation. « – Nous sommes passés voir comment vous alliez. Louis Adam et moi-même nous inquiétons de vous savoir seule dans ces moments d’afflictions. Nous savons comme cela est difficile. » Ce qui fit sourciller sœur Élisée, qui n’eut pas le temps d’intervenir, Mama Louisa apportait un plateau avec des rafraîchissements et quelques fruits pour se sustenter. Sœur Élisée et Antoinette-Marie virent tout de suite malgré ses traits impassibles que ces invités surprise lui déplaisaient. Les liens qui s’étaient tissés au fil des jours entre les femmes suffisaient à accorder du crédit au jugement muet de la gouvernante dont elles reconnaissaient le bon sens parfois un peu brut. Cela conforta les deux femmes, qui affichaient des sourires de convenances. Quelque chose allait de travers dans cette visite. L’entrée en matière avait interloqué Antoinette-Marie, toutefois courtoisement, elle reprit la conversation. « – C’est très aimable à vous, mais vous savez, je suis fort bien entourée.

– Heureusement, répondit sans se démonter Geneviève, mais sans homme, c’est toujours difficile, l’épidémie, puis l’inondation…

– Mais nous avons monsieur Tremblay ! Tout en rougissant, ce qui fit penser à sœur Élisée que l’homme ne devait pas la laisser indifférente, la jeune fille qui semblait avoir un but, reprit. « – Oh ! Mais ce n’est pas la même chose. Ce n’est que le contremaître ! » Les deux hôtesses se demandaient où voulait en venir la jeune fille, quoique devant le trouble de Mama Louisa qui sous prétexte de servir s’agitait, sœur Élisée commença à comprendre. Elle reprit la direction de la conversation. « – Avec tout ça où en êtes-vous, avec l’épidémie de fièvre ? Avez-vous toujours beaucoup de malades ? N’avez-vous pas eu trop de dégâts avec ce cyclone ? Décontenancée par la succession de questions, Mademoiselle de Crécy bafouilla, son frère répondit pour elle. « – Nous n’avons pas eu à nous plaindre, quelques nègres, tout au plus, mais nous n’aurons qu’à les remplacer, quant à l’inondation, elle n’a pas trop envahi nos terres ». Geneviève qui s’était reprise pendant l’intervention de son frère poursuivit. « – Et vous ? En plus de ce drame déplorable qui vous a touché, si jeune et déjà veuve. Excusez-moi, voilà que je vais raviver votre douleur ! » Décidément, Antoinette-Marie trouvait que la jeune fille avait un comportement étrange et déplacé à son goût, elle supposa que c’était un manque d’intelligence de sa part. Elle se rappela que Georges Tremblay avait parlé d’une dizaine de victimes, elle s’en voulut de ne pas avoir plus de précision se rendant compte qu’elle faisait peu de cas de ses gens et qu’elle n’avait pas d’excuses. Elle en voulut à la jeune fille de la mettre face à ses responsabilités. Elle lui donna le chiffre approximatif et lui confirma que sur la plantation l’épidémie semblait s’éteindre, du moins n’y avait-il plus de nouveaux cas. Ce que confirma sœur Élisée. Sur ce, Geneviève de Crécy, afin d’alimenter la conversation se lança dans une énumération des pertes des différentes plantations voisines agrémentée de quelques anecdotes. Pendant tout ce temps, le laconisme du jeune homme intriguait sœur Élisée et Antoinette-Marie, elles se demandaient pourquoi il n’intervenait pas. Les sujets tarissant, Louis Adam se leva donnant le signal du départ, visiblement sa sœur était de plus en plus agitée. Antoinette-Marie et sœur Élisée   intriguées accompagnèrent leurs invités jusqu’au pas de la porte. Alors qu’il descendait l’escalier, Louis Adam se retourna, semblant avoir omis quelque chose et prit la parole comme s’il s’en souvenait subitement. « – Saviez-vous que j’avais été pressenti par la secrétaire de Monsieur Maubeuge pour être votre époux ? Mais je ne sais pourquoi, j’ai été écarté au bénéfice de Charles Henri. » Antoinette-Marie encore sous la véranda resta interloquée. Ne la laissant pas reprendre ses esprits, il lui annonça, sans même lui demander son avis, qu’il allait demander sa main au gouverneur, puisqu’elle était de nouveau libre. Sur ce, il lui souhaita adieu et aida sa sœur à monter dans le cabriolet et partit. Antoinette-Marie était abasourdie devant la nouvelle, tout avait été trop vite. Elle revint à elle en entendant Mama-Louisa dire. « – Je savais bien qu’ils amenaient les problèmes ! »

Antoinette-Marie éclata de colère devant l’audace et le sans-gêne du jeune homme. « – Mais vous croyez qu’il m’aurait demandé mon avis le sagouin ! » Sœur Élisée attendit qu’elle se calmât et lui fit remarquer qu’elle était devenue une jeune veuve avec des biens à première vue semblant non négligeable, et qu’il fallait donc s’attendre à d’autres demandes. Quant à celle-ci, il valait mieux attendre de revenir à La Nouvelle-Orléans et voir ce qu’en pensait Madame de Maubeuge. Antoinette-Marie rétorqua. « – Mais c’est tout vu, qu’il aille voir ailleurs le malotru ». Réflexion qui fit sourire la sœur.

Chapitre 25

Georgiana Duchess Of Devonshire

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Septembre 1789, Le retour endeuillé à la Nouvelle-Orléans

Cela faisait deux mois qu’elle était arrivée en Louisiane. Deux mois déjà, que de cette même fenêtre, elle avait découvert la ville. La rue avait changé, les chantiers étaient pour la plupart finis lui offrant un nouveau visage. Les maisons de la rue Dauphine s’étaient relevées, les jardins avaient été replantés de bougainvillées, de bananiers, de palmiers, de magnolias et autres essences. La Nouvelle-Orléans pansait ses plaies. Antoinette-Marie était arrivée la veille au soir, partie tôt le matin accompagnée de Georges Tremblay, de sœur Élisée et d’Esther, Abraham conduisant le landau. Ils avaient mis la journée. Depuis l’ouragan, les températures étaient agréables, voire à certaines heures de la journée, elles réclamaient une étole, aussi en dehors des secousses dues à l’état de la route, le voyage avait été agréable. Le départ avait été décidé suite à l’arrivée d’Étienne Baret d’Auriolle, économe de la plantation Maubeuge. Il avait apporté la réponse au faire-part de décès. Réponse dans laquelle Monsieur et Madame de Maubeuge s’étaient excusés du retard de celle-ci, mais l’épidémie s’était étendue à La Nouvelle-Orléans, ils n’avaient heureusement perdu aucun membre de la famille. Ils l’attendaient avec Monsieur Tremblay pour l’ouverture du testament du baron de Thouais. Ils seraient bien évidemment logés chez eux pendant cette période, monsieur Baret d’Auriolle étant là pour suppléer au contremaître.

Celui-ci avait déplu tout de suite à la jeune femme. Fier de sa petite noblesse, il n’avait que mépris pour ce qu’il estimait inférieur, et qu’obséquiosité pour ses supérieurs. Regard fuyant, corpulent, le ventre en avant, tenant ses bras dans le dos, Antoinette-Marie n’avait pu s’empêcher de penser à un dindon se pavanant. Elle avait insisté auprès de Georges Tremblay, il ne devait en aucun cas s’occuper des gens de maison, Mama-Louisa en était responsable et au moindre problème, elle en référerait à sa mère, madame Tremblay. Par ailleurs, il logerait dans le bungalow. Georges Tremblay avait acquiescé sans broncher à ce premier acte d’autorité, supposant que la jeune femme parlait sous le coup d’une impulsion ou peut-être d’une intuition. Soit, il trouvait que l’homme n’était guère agréable. Il aurait pu avouer qu’il ne lui ferait guère confiance, mais de là à le traiter comme un pestiféré, c’était peut-être un peu trop. Tout en respectant la demande de la jeune femme, qui n’en était pas moins la maîtresse des lieux, il avait arrondi les angles, arguant le manque de confort de la demeure.

*

(Gainsborough) Grace Dalrymple Elliot )

Nathalie marquise de Maubeuge

À peine réveillée, Esther avait apprêté sa maîtresse avec soin, une robe à l’anglaise avec jupe de soie assortie, agrémentée d’un fichu de linon croisé sur la poitrine, le tout de couleur noire. Elle lui avait fait un chignon natté relevé haut qu’elle avait recouvert d’une mantille de dentelle noire, que lui avait offerte sa sœur pour les messes de la Toussaint. La veille, Antoinette-Marie avait avoué à Nathalie de Maubeuge qu’elle n’avait pas eu le cœur de faire teindre toutes ses toilettes en noir. Son amie l’avait rassurée en lui donnant raison. La période dite de grand deuil durait une année, et si elle ne devait porter que des vêtements noirs elle était aussi supposée rester cloîtrée chez elle, aussi personne n’irait vérifier sa mise. Passé ce délai, les conventions lui permettaient de revêtir du violet, du mauve ou du gris, et ce, jusqu’au terme de son deuil, soit un plus tard. Aussi il aurait été dommage de sacrifier sa garde-robe. Madame de Maubeuge ne voulut pas aller se coucher sans obtenir des détails sur son séjour à la palmeraie. Elle profita de ce moment de confidence pour tâter le terrain quant à la consommation du mariage. Contrariée, Antoinette-Marie avait suivi les conseils de sœur Élisée. Et si elle n’avait point menti, elle était restée allusive, laissant madame de Maubeuge en tirer ses propres conclusions. Celle-ci n’insista pas, d’autant que pour elle ce n’était pas très important. Le reste de la soirée s’était passé en confidences diverses.

Une fois son hôtesse partit, elle s’était plongée dans les lettres qui l’attendaient venant de France. La première de celles-ci venait de sa tante.

De Marie-Louise La Fauve-Moissac. Marquise D’Ajasson de Grandsagne

À Antoinette-Marie Baronne de Thouais

Le 12 juin 1789, Paris

Mon enfant,

Beaucoup de choses ont changé depuis votre départ. Comme vous le savez, les États généraux convoqués pour janvier, suite à une succession d’hésitation de notre roi et de son entourage, ne se sont en fait ouvert que le 5 mai.

Si je commence par cette anecdote, c’est qu’elle m’a fort déplu, mais qu’elle était aussi le début des États. Lors de la messe d’ouverture, Mgr de La Fare, qui était à la chaire a attaqué notre reine à mots à peine couverts, dénonçant le luxe effréné de la cour et ceux qui, blasés par ce luxe, cherchaient le plaisir dans « une imitation puérile de la nature ». Bien évidemment, c’était une allusion évidente au hameau de notre reine, ce qui à mon avis était fort déplacé.

Malgré cette ombre dans le tableau, le spectacle était magnifique, il s’est déroulé à la salle des menus, car aucune salle du château ne pouvait recevoir une telle assemblée tant elle était nombreuse. Pour vous donner une idée, il y avait douze cents députés et quatre milliers d’auditeurs desquels j’étais. Avec les dames de la reine, j’étais fort bien placée sur une estrade latérale. Le roi portait le costume des cordons-bleus, tous les princes de sang avaient le même, avec cette différence que le sien était plus richement orné et très chargé de diamants. La Marquise de La Tour-du-Pin de Gouvernet, l’une des plus jeunes dames de notre groupe qui était assise à mes côtés, d’un naturel compatissant, me fit alors constater que notre bon roi n’avait décidément aucune dignité dans la tournure. Le pauvre se tenait mal et se dandinait sanglé dans sa tenue qui semblait le gêner. Sa nervosité se percevait à ses mouvements brusques et disgracieux, il faut dire qu’il n’a jamais apprécié la foule. Et pour finir, comme sa vue est extrêmement basse et qu’il n’est évidemment pas d’usage de porter des lunettes, cela le faisait grimacer. Son discours fut fort court, mais débité d’un ton résolu. Notre reine, elle, se faisait remarquer par sa grande dignité, mais les mouvements nerveux de son éventail démontraient qu’elle était fort émue. Intriguées, nous remarquâmes qu’elle semblait chercher quelqu’un sur l’un des côtés de la salle où le tiers état était assis, là où elle avait tant d’inimitiés.

(Mme. Lebrun's mother [Jeanne massin]

Marie Louise la Fauve Moissac

Comme le fit remarquer plus tard Madame de Gouvernet, quelques minutes avant l’entrée du roi, il s’était passé quelque chose qu’aucun écrit se rapportant à la séance n’a rapporté. Comme vous le savez peut-être le marquis de Mirabeau, n’ayant pu se faire élire par l’assemblée de la noblesse de Provence, à cause de sa scandaleuse réputation, s’était fait élire par le Tiers-État de cette province. Il entra seul dans la salle et alla se placer vers le milieu des gradins. Un murmure fort bas, mais général se fit alors entendre. Les députés déjà assis s’écartèrent, et il resta seul au centre d’un vide très remarqué. En homme ayant du cran il afficha un sourire de mépris et s’assit. Cette situation se prolongea pendant quelques minutes, puis, la foule des membres de l’assemblée augmentant, ce vide se combla peu à peu. Je suppose que notre reine avait été probablement instruite de cet incident et c’est ce qui motivait les regards curieux qu’elle dirigeait du côté des députés du Tiers-État. Quoi qu’il en soit, elle garda un air triste et irrité pendant toute l’ouverture.

Je crois n’avoir jamais éprouvé autant de lassitude que pendant le discours de monsieur Necker, notre ministre des Finances. Il dura plus de deux heures, mon époux comme ses partisans le portèrent aux nues, mais il me parut accablant d’ennui…

… Bien que mon époux ait été rappelé au ministère par ce dernier et, donc logeant à Versailles, je préfère de mon côté résider dans notre hôtel du Marais, où j’y ai plus d’aisance. Mais le séjour n’y est guère tenable, car l’on cherche à provoquer de l’inquiétude pour les subsistances. C’est un des moyens employés par les jacobins pour soulever le peuple…

… Mais fi de mes petits inconvénients. Un grand drame est venu frapper la famille royale. Le petit dauphin est mort le 9 juin. Ce fut déchirant. La situation politique n’a même pas permis à la famille royale de faire son deuil convenablement. Pour faire quelques économies, on a sacrifié le cérémonial de Saint-Denis. Où va-t-on ? Bouleversée par tout ça, il semblerait que notre reine se laisse petit à petit influencer par l’idée d’une contre-révolution…

… Tout cela doit vous sembler loin. Donnez-moi rapidement de vos nouvelles…

Cette lettre était suivie d’une autre qui consterna la jeune femme.

De Marie-Louise La Fauve-Moissac. Marquise D’Ajasson de Grandsagne 

À Antoinette-Marie Cambes-Sadirac Baronne de Thouais

Paris, le 20 juillet 1789

Mon enfant,

Voilà ma vie bouleversée et celle de la France avec. Cela a commencé par la démission de Monsieur Necker le 11 juillet. Cette démission, par ailleurs, a été en général mal interprétée et souvent prise pour un renvoi de la part du roi. Installée à Versailles à ce moment-là, de service auprès de la reine, et mon époux sous le choc, je décidai de partir avec lui prendre les eaux à Fontenay-aux-Roses. Nous y avons des amis à nous, le Comte et la comtesse de Romree y ont un très joli manoir sur les coteaux du village, par ailleurs charmant. Mais je m’égare. Je fis partir devant nous, le 13 juillet, mon palefrenier avec une partie de nos bagages et lui demandait de passer par Paris y laisser le superflu et s’y procurer quelques objets qui m’étaient nécessaires. Nous n’avions pas la moindre idée de ce qui s’y passait alors. Dans les salons, on parlait seulement de quelques troubles à la porte de quelques boulangers accusés par le peuple de falsifier la farine. Ce qui, je l’avoue, nous laissa dans l’indifférence, d’autant que la petite armée, dont votre frère Charles Louis fait partie, était rassemblée dans la plaine de Grenelle et au Champ-de-Mars. Cela rassurait la cour, quoique la désertion y fût journalière d’après Charles Louis, mais on ne s’en inquiétait pas.

Ce qui est surprenant, c’est que même dans l’entourage de la reine, nous n’ayons pu en savoir plus, pas plus que mon époux au ministère. Notre sentiment de sécurité était si profond que le 14 juillet à midi, lorsque nous avons quitté le château, nous étions très loin de nous douter du tumulte qui grandissait à Paris. Je montai dans ma voiture, avec mon époux et ma femme de chambre, son domestique sur le siège à côté du cocher. Nous avions dîné de bonne heure à Versailles afin de ne point arriver trop tard à Fontenay les roses. Nous avons pris à travers les bois de Verrières la grande route de Sceaux. Celle-ci était déserte, car elle ne traverse aucun village.

Ayant atteint notre but, je fus étonnée, en pénétrant dans la première cour, de ne voir aucun mouvement, et personne venir à nos devants. Force fut de constater les écuries désertes et les portes fermées. Le concierge, qui nous connaissait, fut de son côté très surpris d’entendre notre carrosse dans la cour du château. Il s’avança sur le perron et nous apprit que nos amis étaient encore à Paris d’où personne ne pouvait sortir. Il nous avisa que l’on avait tiré le canon de la Bastille, et qu’il y avait eu un massacre. Les portes de la ville étaient barricadées et gardées par les gardes-françaises, qui s’étaient joints au peuple. Nous fûmes plus étonnés qu’inquiets. Mon époux fit rebrousser chemin à la voiture. Sur sa recommandation, nous partîmes chercher un supplément de renseignements et nous nous fîmes conduire à la poste aux chevaux de Châtillon dont le maître était le frère du concierge du manoir de nos amis. L’homme nous confirma le récit du concierge, qui n’était composé que de suppositions, puisque personne n’était sorti de Paris. Mais je constatai autour de moi que si la nouvelle n’était point confirmée elle faisait déjà des émules. On apercevait déjà les couleurs de la ville de Châtillon arborées sur les barrières, et les sentinelles criaient : « Vive la Nation ! » Je témoignai à mon époux le désir de retourner sur l’instant à Versailles pour plus de sûreté. Nous y arrivâmes assez tard dans la soirée, mon époux se précipita au ministère et moi chez la reine. J’y appris la prise de la Bastille, la révolte du régiment des gardes-françaises, la mort de messieurs de Launay et Flesselles, et de tant d’autres, la charge intempestive et inutile d’un escadron du Royal Allemand, commandé par le prince de Lambesc, sur la place Louis XV.

(Portrait of the naturalist Georges-Louis Leclerc, Comte de Buffon (1707-1788)

Gabriel Henri d’Ajasson De Grandsagne

Nous nous installâmes à nouveau dans le petit appartement du château qui nous est alloué en attendant des nouvelles des évènements. Elles ne furent pas longues à venir. Dès le lendemain, elles se succédèrent. Il y eut tout d’abord la nomination par le peuple de monsieur de La Fayette à la tête de la garde nationale, qui s’était instituée. Puis, peu de jours après, ce fut le massacre des Messieurs Foulon et Berthier. Votre frère nous a ensuite appris que le régiment des gardes nationaux avait chassé tous ceux de ses officiers qui ne voulaient pas adhérer à sa nouvelle organisation. Quelques amis de votre frère en firent partie, les sous-officiers prirent leurs places, et cette scandaleuse insubordination fut suivie par toute l’armée française. Cela a eu toutefois l’avantage pour Paris d’avoir un corps organisé qui put empêcher la lie du peuple de se livrer à des excès. Égoïstement, j’avais quelques craintes pour notre hôtel du marais. Il nous était déjà revenu des histoires de maisons saccagées et de leurs gens assassinés, après renseignements, nous apprîmes que tout ceci n’était qu’exagérations.

Après la visite du roi à Paris, exigée par la Commune, et le retour de monsieur Necker, rappelé dans l’espoir de calmer les esprits, mon mari a accepté une fois encore de reprendre du service. J’ai appris par madame la marquise de la Tour-du-Pin de Gouvernet que votre père s’était mis sous les ordres de son beau-père Jean-Frédéric de la Tour Gouvernet, nouvellement nommé, au ministère de la guerre.

Dans les jours qui suivirent, alors que j’étais de service auprès de la reine, j’ai aidé celle-ci à brûler ses papiers. Elle avait tellement peur qu’elle avait rassemblé ses diamants et avait essayé de convaincre, sans trop de conviction, le roi de quitter Versailles pour une place forte, éloignée de Paris. Il faut la comprendre, depuis ce jour fatidique un livre de bannissement circule dans Paris. La coterie de la reine y est en bonne place, et la tête de la reine, elle-même y est mise à prix. Mon époux et moi-même n’avons pas échappé à cette sinistre proscription. Il faut dire que circulent les plus grandes absurdités, on accuse la reine de vouloir faire sauter l’Assemblée avec une mine, et de vouloir faire donner la troupe sur Paris. Bien évidemment, tout ceci est faux. Le roi a toutefois estimé plus sage de demander à son frère cadet, aux Polignac, à Breteuil, aux grands du royaume comme le prince de Condé, le duc d’Enghien, à l’abée De Vermond, et à quelques autres de quitter momentanément la France, ce qu’ils ont fait, contrairement à nous. Ils ont choisi l’Angleterre, les Pays-Bas ou l’Allemagne et pensent revenir d’ici trois mois.

Comme vous le savez, tout devient mode en France, celle de l’émigration a alors commencé aussi absurde fut-elle. Beaucoup ont levé de l’argent sur leurs terres pour emporter de grosses sommes. Quant à ceux, et il y en a un grand nombre, qui avaient des créanciers, ce fut un moyen de leur échapper. Les plus jeunes y voyaient un motif de voyage tout trouvé, ou bien un prétexte d’aller rejoindre leurs amis. Versailles comme Paris se sont vidées de leur noblesse.

Je suis plus que jamais au service de la reine, puisque, outre Madame de Polignac, Madame de Lamballe a cédé au désir de notre souveraine et à quitter la France. Ma réserve et ma discrétion m’ont toujours fait apprécier de notre reine d’autant que je ne faisais ombrage à personne ni à aucune coterie. Je ne me mêlais jamais de rien. Aussi ai-je accompagné régulièrement celle-ci au hameau à la grande irritation de beaucoup…

*

Marie Amélie Lacourtade.

À Antoinette-Marie de Thouais

Caudéran, le 30 juillet 1789

Ma très chère sœur,

Comme je vous le disais dans mon précédent courrier, les évènements ici se précipitent. Et si certains sont enthousiasmants pour notre avenir certains sont bien sombres et d’autres frisent l’absurdité. Mon époux étant à Paris et n’étant pas près de redescendre dans notre ville de Bordeaux, je prépare mon départ pour le rejoindre. Je pense partir après les vendanges.

 (Hamilton by George Romney)

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Depuis le début du mois de juillet, je me suis installée dans notre maison de campagne de Caudéran. Bordeaux est très calme, voire ennuyeuse depuis la convocation aux états généraux. Nous passons notre temps à attendre des nouvelles de Paris et quand nous les recevons nous ne sommes pas sûrs de leur exactitude, tant certaines sont impensables ou déjà trop loin dans le temps. Toujours est-il que dans les salons tout ceci est abondamment commenté, surenchéris. Ce tumulte sans grand intérêt me fatigue, aussi ai-je fui tout ceci dans notre campagne. Et comme vous allez vous en rendre compte, cela m’y a suivie.

Le 28 de ce mois fut l’un des jours où il arriva la chose la plus étrange qui soit. Et personne ensuite n’a pu vraiment l’expliquer, du moins de façon rationnelle. Pour comprendre ce qui se passa ce jour, il faudrait supposer qu’un immense réseau d’informations ait couvert la France, de manière qu’au même moment et sous l’effet d’une même action, le trouble et la terreur fussent répandus sur tout le royaume, ce qui fut constaté par la suite.

Je revenais de trois jours passés au Château de Bourran, chez ma marraine, madame de Verthamon. Elle y avait rassemblé quelques amis, le séjour fut très agréable. Lors de mon retour, arrivé au village de Mérignac, nous croisâmes un rassemblement de gens donnant des signes de frayeur, ils semblaient désespérés. Des femmes se lamentaient et pleuraient, des hommes furieux juraient, menaçaient, d’autres demandaient à Dieu de les épargner. Au milieu d’eux, un cavalier les haranguait. Il était vêtu d’un mauvais habit déchiré, et n’avait pas de chapeau. Son cheval gris pommelé était couvert de sueur et portait sur la croupe plusieurs meurtrissures qui saignaient un peu. Intriguée par tout ce tapage, je fis arrêter ma voiture afin d’écouter ce que cet homme disait. Comme un bonimenteur vendant quelques bonnes affaires, il s’adressait à la foule qui s’était rassemblée. Il expliquait que Bordeaux et ses alentours avaient été saccagés, pillés, qu’une armée d’Autrichiens s’avançait en tuant et violant. Je restai sceptique, si tel était le cas nous l’aurions su depuis bien longtemps. Malgré ça, l’inquiétude s’immisça en moi, seule avec peu de personnels dans ma maison de campagne, je ne voyais pas comment, si cela était vrai, je pourrais me défendre. Ses explications alarmistes me parurent invraisemblables. Fini, l’homme éperonna son cheval vers Saint Médard en Jalles afin de propager son histoire. Je fus sortie de mes hésitations par le son du tocsin que le curé s’était empressé de faire sonner achevant de créer la panique générale. Je fis aller ma voiture à vive allure jusque chez moi, de là j’envoyais sur un de mes coursiers un de mes palefreniers chercher des informations à Bordeaux. À notre inquiétude, il revint trois bonnes heures plus tard. Mon homme avait fait des détours à l’allée au cas où il y aurait quelques vraisemblances dans cette histoire, et des arrêts au retour pour annoncer la nouvelle, car au grand soulagement de tous il n’y avait aucune vérité dans tout cela.

Cette histoire qui s’était répandue dans tout le royaume entraîna la population à s’armer, ce qui sembla avec le recul le but recherché. Tous les hommes s’étaient armés avec ce qu’ils avaient pu se procurer et la garde nationale s’était organisée.

Vous voyez ma sœur, quelle époque nous vivons…

*

La dernière ligne à peine terminée, Antoinette-Marie s’était précipitée hors de sa chambre tout en criant : « Nathalie, Nathalie, la France, la France, savez-vous ce qui se passe en France ? ». Madame de Maubeuge était sortie de chez elle, affolée par les appels de la jeune fille, les cheveux défaits et en peignoir. Dans son dos se tenait Josépha agacée, car elle préparait sa maîtresse à se coucher. Au rez-de-chaussée, de son bureau, Monsieur de Maubeuge était accouru dans l’escalier au son des cris, interrogeant sur ce qui se passait. À la question posée par Antoinette-Marie, si sa femme répondit qu’elle ne savait rien, monsieur de Maubeuge, lui, répondit qu’il avait entendu parler de révoltes du peuple de Paris, sans plus. « – Ce ne sont pas des révoltes, c’est une révolution ! » agitant ses lettres et « Le Mercure de France », qui avait été joint à son courrier, pour appuyer sa réponse. Inquiétés par celle-ci, ils s’installèrent au salon sous l’œil intrigué des gens de maison qui avaient accouru au son des cris. Ils échangèrent ce qu’ils savaient, Antoinette-Marie lisant des paragraphes de ses lettres. Ils en restèrent abasourdis. Les dernières nouvelles, qu’avait obtenues le marquis, venaient de Monsieur Wilkinson. Lui-même les détenait de Monsieur Thomas Jefferson, ambassadeur en France pour les nouveaux États-Unis d’Amérique. Mais ces nouvelles n’étaient pas aussi alarmantes que celles détenues par Antoinette-Marie. Bien évidemment, les États généraux réunis à Versailles avaient alimenté toutes les conversations des créoles français. Lorsqu’ils avaient appris que sur la proposition d’un certain abbé Sieyès le Tiers-État et quelques membres de la noblesse et du clergé avaient pris le titre d’« Assemblée Nationale », cela avait fait des remous même dans leurs cercles. Les Louisianais avaient été jusqu’à espérer un regain d’intérêt pour leur colonie. Ils discutèrent jusqu’à une heure avancée de la nuit, supputant, s’inquiétant pour leurs familles. Une fois couchée la jeune fille pensait encore aux siens et à l’éclatement que risquait vivre sa famille, car visiblement ses membres semblaient déjà ne pas avoir les mêmes opinions politiques.

Chapitre 26

(Marie-Gabrielle CAPET)

Joseph Marie Bevenot De Haussois

Octobre 1789, L’ouverture du testament

Accompagnée, de Georges Tremblay et des Maubeuge, Antoinette-Marie entra dans le bureau du notaire qui les attendait. Joseph-Marie Bevenot de Haussois connaissait tous les protagonistes, aussi était-il impatient de voir la jeune veuve qui aurait dû faire le bonheur de son protégé et dont tous les créoles commentaient le drame. Quand elle pénétra dans son bureau, il ne fut pas déçu, il apprécia l’élégance de l’allure de la jeune fille et la trouva charmante, émouvante sous ses voiles de veuve. Elle le pénétra de ses grands yeux noirs agrandis par les cernes d’une mauvaise nuit et lui sourit. Avec affabilité et chaleur, il accueillit tout le monde. Deux portes-fenêtres laissaient une douce lumière baigner la pièce au travers de rideaux de mousseline. Devant son large bureau laqué noir et incrusté de marqueterie, il avait fait installer quatre fauteuils, qu’il présenta à ses hôtes après avoir baisé la main des dames. Les murs étaient couverts de tableaux représentant des animaliers principalement et sur la cheminée une superbe horloge, sur laquelle un centaure enlevait une nymphe, tintait l’heure. Une fois que chacun fut confortablement installé et désaltéré, le notaire ouvrit le testament. « – Sachez tout d’abord que Charles-Henri n’avait pas fait de testament, sa jeunesse n’en avait pas trouvé l’utilité, aussi c’est le testament de Joseph-Marie de Thouais baron de son état qui fera foi en la matière. » Tous approuvèrent. D’une voix posée, il lut celui-ci

La Palmeraie, janvier 1780.

Moi, Joseph-Marie baron de Thouais sain de corps et d’esprit lègue à mon fils unique Charles-Henri de Thouais, ou à ses héritiers, ce qui suit.

Un titre nobiliaire de baron datant des croisades octroyées par lettre patente et enregistrée au parlement et à la Chambre des Comptes à Versailles. Un double du titre est joint au testament.

Un domaine dans le comté de l’Ascension au bord du Mississippi allant du fleuve au bayou d’une superficie de huit arpents sur quarante, soit environ 1300 arrhes.

Outre la demeure et ses dépendances, il faut ajouter une écurie constituée de deux étalons, quatre juments et quatre chevaux de trait, de cinq mulets, d’une vingtaine de bovins, et de 102 esclaves à ce jour dont 53 nègres, 25 négresses, huit négrillons et 16 négrittes, dont sept gens de maison, et sept ouvriers. Soit au cours du jour 161 700 livres.

Des actions de la compagnie des Indes orientales pour un montant de 20 000 livres…

Antoinette-Marie était ébahie de tout ce qu’elle entendait, elle ne réalisait pas très bien ce que cela représentait, ni qu’elles en seraient les conséquences sur sa vie. Pour elle tout allait trop vite. Elle s’accrochait à l’accoudoir de son fauteuil comme à une bouée de sauvetage. Elle regardait de temps en temps du coin de l’œil les autres protagonistes. Monsieur et Madame de Maubeuge, habitués à ce genre de fortune, la leur étant largement plus conséquente, ne frémissaient même pas à l’énoncé des chiffres. Nathalie de Maubeuge souriait de satisfaction à la lecture du testament, sa protégée serait en sécurité avec l’acquisition de ces biens et pourrait faire honneur à son rang. Georges Tremblay, lui, découvrait la valeur d’un bien dont il s’occupait chaque jour. Il en avait une petite idée, chaque récolte, chaque achat d’esclave entraînaient de longues tractations auxquelles il avait parfois participé l’âge venant, mais il n’avait jamais eu le recul pour se rendre compte du montant global. Il n’en avait par ailleurs jamais senti le besoin d’y réfléchir.

Se levant le notaire se dirigea vers son coffre et en retira deux grandes boîtes de maroquin rouge. Il ouvrit la première face à la jeune femme. Elle découvrit une parure de diamants visiblement un bijou ancien constitué d’un collier, de pendants et de deux bracelets. Elle était éblouie et ne put s’empêcher d’effleurer le bijou, mais n’osa pas le sortir de son écrin. Si les pierres précieuses n’étaient pas imposantes, l’ensemble était très beau, il ressemblait à une guirlande de fleurs. La deuxième boîte contenait deux autres parures dont une en argent et une garnie de bouquets de roses en corail et l’autre en pierres semi-précieuses. Le tout était complété de trois bagues dont une avec une pierre rouge sang de belle taille, un rubis sans nul doute, et un bracelet d’ivoire finement ciselé. Nathalie de Maubeuge se pencha sur les écrins et évalua la qualité des bijoux. Bien que démodées, elle estima les parures fort convenables à porter de par leurs qualités. Elle ressentit même une pointe de jalousie. Le notaire expliqua. « – Ce sont les bijoux de la mère du baron, il date du temps de la régence de Louis le quinzième, mais ce sont de belles pièces. Je ne les ai pas fait estimer, mais les pierres sont vraies. Lorsqu’il me les a remis, il m’avait bien spécifié qu’ils reviendraient à la femme de son fils. C’est donc à vous que je les remets. De toute façon, ils font partie de l’héritage. » Antoinette-Marie ne savait que dire, et instinctivement toucha le pendentif de Madame de Verthamon. Avant qu’elle ne réagisse, le notaire reprit. « – Et pour conclure, je dois ajouter une clause particulière pour monsieur Georges Tremblay, il hérite du dixième de la plantation, il pourra en toucher l’usufruit ou recevoir le montant de sa valeur en numéraire. Il ne pourra obtenir son héritage en terre. Il recevra en plus de cela 10 nègres dans la force de l’âge qu’il pourra choisir à sa convenance. »

(georgiana duchess of devonshire

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie ne broncha pas d’autant qu’elle estimait que cela ne la regardait pas et cela semblait somme toute normal. Georges de son côté apprécia ce geste posthume qui lui avait été promis du vivant des Thouais père et fils. Antoinette-Marie pensait que c’était la fin de la lecture du testament. Mais le notaire poursuivit. « – En plus, madame de Thouais, vous revient de droit votre dot personnelle de 100 000 livres. Celle-ci a été constituée par le duc de Richelieu, madame de Verthamon et Madame La Fauve Moissac. 10 000 livres ont été utilisées pour votre trousseau. Et pour finir une concession de terre, adjacente à la palmeraie, longeant le Mississippi et s’étendant jusqu’au bayou, d’une superficie de 1300 arrhes. Concession que vous avez obtenue par l’intermédiaire de monsieur de Maubeuge ici présent. Je détiens en votre nom et à votre disposition tous les documents attestant vos biens. »

Antoinette-Marie était abasourdie. Elle se revoyait marchant pieds nus entre les pieds de vigne ou courant dans les champs avec Antonin à ses trousses. Elle n’était pas alors consciente de sa condition et encore moins de son avenir. Insouciante qu’elle était, fataliste, elle avait accepté de sa tante Madame La Fauve Moissac l’intérêt qu’elle lui porta et était partie pour Bordeaux chez Madame de Verthamon sans sourciller. Elle avait vécu cette période avec plaisir sans vraiment trop y réfléchir, enthousiasmée par l’histoire de sa famille et découvrant son rang. Elle s’était prélassée, comme une enfant gâtée qui vivait l’histoire qu’on lui racontait, bien que parfois un tant soit peu gênée, dans ce luxe qui lui était offert. Il ne lui était jamais venu à l’idée qu’un jour elle posséderait une fortune personnelle, dont elle pourrait disposer. Même si Madame de Verthamon avait tout fait pour rattraper le temps perdu, elle n’avait pas été élevée avec l’éducation due à son rang et à ses futures responsabilités alors imprévisibles. Elle était consciente que tout cela l’engageait, mais elle ne savait pas comment ni dans quoi. Elle était donc sceptique de ce qui lui arrivait et restait enfermée dans le plus grand mutisme sous le choc de cette suite de nouvelles. D’un côté, tout ceci la rassurait quant à son avenir, mais elle n’était pas convaincue d’y avoir droit.

Les autres personnes dans la pièce attendaient d’elle une réflexion, une réaction, son visage restait impassible, sous ses paupières baissées, ses yeux n’avaient pas d’éclats tant elle était plongée dans une introspection. Le notaire toussota pour attirer son attention. Elle réalisa alors le silence qui emplissait la pièce, et qui était dû à l’attente de son entourage. Elle sourit timidement et regarda le notaire interrogativement. Puis d’une voix atone, elle ne réussit à dire que. « – Mais que dois-je faire ? Que vais-je faire ? » Nathalie de Maubeuge prit alors les choses en main, comprenant que tout ceci ait pu secouer la jeune fille. « – Pour l’instant Antoinette-Marie, vous allez vous installer chez nous, du moins pendant votre période de deuil. Monsieur Tremblay, je suppose, va repartir pour la plantation et la gérera de son mieux. Mon mari laissera à sa disposition monsieur Baret d’Auriolle, qui le secondera tout le temps qu’il en aura besoin. Cela vous laissera le temps d’organiser vos pensées. D’ici un an, nous aurons tout le temps de voir venir. » Antoinette-Marie sourit timidement à son amie et la remercia de son intervention.

(John Russell portrait de George Medley)

Joseph Marie Bevenot De Haussois

Monsieur Bevenot de Haussois, s’adressant à nouveau à elle, tint à rajouter. « – Si je puis me permettre, Madame, je tiens à vous faire remarquer que vous allez devenir l’un des partis les plus enviables de la colonie. La première chose que je conseille à toutes les personnes qui sont ici, c’est de rester les plus discrètes possible sur le contenu de vos biens. De plus, madame de Thouais, quoiqu’il arrive, ne faites confiance à personne ni à aucun conseil, pour toute alliance, quelle qu’elle soit ! N’hésitez pas à venir me voir. Je pourrais alors vous donner les tenants et les aboutissants afin d’être sûre de l’honnêteté de vos interlocuteurs. Charles-Henri a été comme un fils pour moi ces treize dernières années, en souvenir de lui, je me dois à celle qui est sa femme et malheureusement sa veuve. » Cet aparté inattendu rassura Antoinette-Marie. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle faisait confiance à cet homme. Pensant que l’entretien était clos, elle se leva entraînant ses comparses. Laissant avancer les autres, le notaire la retint et rajouta en catimini. « – Sachez, madame, que notre gouverneur va vous recevoir et vous annoncer qu’il est votre tuteur. Ceci est dû à votre jeune âge et au fait que vous n’avez aucune famille dans la colonie. Car je suppose que vous n’avez pas l’intention de rentrer en France ». La jeune fille acquiesça, elle ne l’avait pas envisagée une seule fois. Qu’aurait-elle été y faire ? Il continua. « – Toutefois, il n’a aucun droit sur vos biens. Je sais bien que cette réflexion peut vous surprendre, mais n’oubliez jamais que légalement vous êtes majeure. Le fait d’avoir été mariée et malheureusement veuve vous a affranchi de toute tutelle. Celle de notre gouverneur n’est là que pour vous protéger et démontrer son pouvoir. » La jeune fille resta très surprise de cette répartie et supposa qu’il y avait anguille sous roche. Elle remercia chaleureusement le notaire et s’apprêtant à passer la porte, celui-ci lui fit remarquer qu’elle partait sans les bijoux. « – Monsieur, je vous saurais gré de bien vouloir les garder, je n’en ai point besoin pendant cette période de deuil, je n’aurais aucune occasion de les porter, ils seront donc très bien dans votre coffre. Je suppose que si j’en avais besoin, il me suffirait de venir les chercher. »

Esteban Rodriguez Miró y Sabater

Esteban Rodriguez Miró y Sabater

*

Comme prévu, l’après-midi, à l’heure du thé, comme disent les Anglais, ils se retrouvèrent installés de la même façon, mais cette fois-ci face au bureau du gouverneur. Le secrétaire de celui-ci, Baldino-Bartolomé De las Casas, les avait installés et s’était occupé de leur faire servir des rafraîchissements. Le bureau était évidemment plus spacieux que celui du notaire. Antoinette-Marie remarqua que depuis sa première venue, il n’y avait plus aucune trace de l’incendie dans la demeure. Le gouverneur comme à son habitude les reçut avec déférence, bien que tous remarquèrent une certaine retenue. Après les condoléances d’usage, don Miró annonça la venue de sa femme.

Le temps qu’elle arrive, il prit le temps d’apprendre à Antoinette-Marie, ce qu’elle savait déjà et un peu plus. D’un ton ferme, il lui expliqua que pour des raisons notamment de bienséance, n’ayant aucune famille dans la colonie, il serait dorénavant son tuteur. Les circonstances l’y obligeaient. Il omit de lui dire que ceci n’avait rien de légal, mais appuya sur le fait que c’était incontournable, il ne pouvait laisser une aussi jeune veuve avec de la fortune sans protection. Car bien évidemment, s’il ne connaissait qu’approximativement le montant de ses biens, il connaissait l’étendue de ses terres. Il lui annonça aussi que si elle avait l’intention de se remarier, au bout d’un an bien évidemment, la demande devrait lui être faite. Antoinette-Marie se raidit et se sentit piégée. Elle comprit tout de suite que la légalité devant le pouvoir risquait de ne pas faire le poids. De leur côté, le marquis et la marquise surpris se demandaient ce qui avait bien pu piquer le gouverneur pour faire montre de pouvoir dans un cas comme celui-ci. Il avait à peine terminé ce qu’il estimait être des formalités, que madame McCarthy entra dans le bureau. Si d’instinct la jeune femme se méfiait du gouverneur, sa femme la séduisit d’emblée. Pleine de compassion et de chaleur, avec son accent créole teinté d’allemand, elle s’entretint avec elle. Elle lui fit promettre que si elle avait besoin de quoi que ce soit, elle n’avait qu’à se retourner vers elle. Pendant que les dames conversaient tout en prenant le thé ou le café, le gouverneur s’excusa et se retira. Il prétexta une affaire des plus urgentes à régler. Monsieur de Maubeuge n’aurait pas su dire pourquoi, mais il pressentait quelque chose de mauvais, mais il avait beau chercher il ne trouvait pas.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 021 à 23

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Chapitre 21.

Jacques Louis David

Charles Henri de Thouais

14 juillet 1789, La fin

La chaleur était moite, oppressante, Charles-Henri avait de plus en plus de mal à rester lucide. Son corps était exsangue, la fièvre ne le quittait plus, le plongeant de plus en plus souvent dans un semi-coma. Ses pores transpiraient du sang. Aux aisselles étaient apparus des bubons. Son corps rejetait par le haut et par le fondement des vers. Son sang pourrissant l’entraînait inexorablement vers sa mort.

Les persiennes entrebâillées laissaient passer une lumière faible et le peu d’air qui se déplaçait. Antoinette-Marie le rafraîchissait le plus souvent possible, passant des linges humides sur son visage, son cou, ses bras. À certains moments, la fièvre le faisait grelotter alors que la robe de la jeune fille collait sur son corps transpirant. Chaque fois qu’il le pouvait, il reprenait sa narration entrecoupée de courte somnolence. Mama-Louisa et sœur Élisée venaient discrètement ravitailler ou remplacer la jeune fille auprès du malade. Dans un coin de la pièce, Ismaël silencieux ne quittait pas son maître.

Charles-Henri épuisé par sa narration avait fini par s’endormir, Antoinette-Marie, après l’avoir rafraîchi, s’était glissée doucement hors de la chambre le laissant à la garde de son valet. Elle descendit au rez-de-chaussée et chercha sœur Élisée. Comme elle ne la trouvait pas, elle sortit et contourna la maison. Elle supposa qu’elle était dans le potager où une esclave entretenait des herbes médicinales. Elle l’y trouva effectivement en compagnie de Néora et de ses deux filles qui l’aidaient dans l’entretien du jardinet. La voyant arriver sœur Élisée vint à ses devants. « – Alors ma mie, comment va notre malade ?

– Il est très fatigué, il a à nouveau de la fièvre et a tendance à délirer.

– Je vais aller le voir, au cas où je pourrais le soulager.

Sœur Élisée prit le bras d’Antoinette-Marie et reprit le chemin de la demeure. Percevant la détresse de la jeune fille, elle essaya de détourner son attention. « – Vous savez, c’est fou ce que Néora peut m’apprendre, il y a ici un nombre de plantes médicinales que je ne connais pas et la plupart sont des plantes sauvages et poussent dans la nature.

Distraitement, Antoinette-Marie écoutait sa compagne. « – Bien évidemment, il y a des plantes que je connais ! Il y a un peu de cresson, un peu de persil et une espèce d’épinard, mais ceci est essentiellement pour la cuisine. Bien évidemment, le persil est bon contre la dysenterie dont les esclaves semblent beaucoup souffrir, la malnutrition sans doute. Elle m’a fait découvrir de la molène, c’est une espèce de bouillon-blanc qui avec des bourgeons de pin et du sel fait dégonfler les jambes à l’aide de bains de pieds. C’est un moyen de lutter contre l’hydropisie. Elle m’a montré aussi une racine, une espèce de gingembre qui, mélangée avec du saindoux et du sel, sous forme de pommade, permet de lutter contre les rhumatismes. Il y a aussi de la racine de mandragore qui sert à nettoyer les intestins. Il y a de la coque de grenade mûre qui guérit contre les coliques. Je suis très étonnée de tout ce que l’on peut trouver sur place. Il y a aussi la gousse noire et la racine de merisier, qui en tisane redonnent l’appétit et de la folle-avoine, qui débarrasse des vers. Quand vous êtes arrivée, elle m’expliquait comment faire de la tisane de tanaisie, de la gambette et de la racine de noisette, pour les maladies de femme. La racine de serpentaire est bonne pour les crampes et les douleurs dans le ventre. Malheureusement, dans tout ça il n’y a rien pour lutter contre les fièvres causées par les Maringouins. »

Othello, The Moor of Venice [Ira Aldridge], James Northcote, 182

Ismaël

Alors que les deux femmes s’avançaient vers l’entrée principale de la maison, Ismaël se précipita au-devant d’elles. L’esclave interpella sa maîtresse, son maître désirait la voir au plus vite. Les deux femmes se précipitèrent jusqu’à la chambre, et trouvèrent le jeune homme assis sur le lit calé contre les coussins que son valet lui avait placé derrière le dos. À leur grande surprise, depuis bien longtemps le jeune homme ne s’était pas trouvé aussi conscient, malgré une maigreur extrême, des joues encore rouges de fièvre, des yeux caves et étrangement étincelants, des lèvres amincies et douloureusement serrées. Voyant la mine affolée des deux femmes, il s’en excusa « – Si je vous ai fait appeler, c’est parce que j’aimerais que vous réalisiez un dernier souhait. » Sœur Élisée voulut sortir pour laisser les deux jeunes gens dans l’intimité. « – Non, restez ma sœur, je vais avoir besoin de votre aide pour convaincre mon épouse. Aussi étrange que cela puisse paraître, j’aimerais faire venir l’abbé Hubert afin qu’il bénisse notre union, pour la confirmer. Je suppose que vous pensez que cela est superflu voir un tant soit peu incongru. Mais je sais que je vais mourir. Non, non, je le sais, et je ne veux pas que soit remise en cause notre union. » Voyant qu’Antoinette-Marie allait le contredire il reprit. « – Non ! Non ! Madame ! C’est sûrement mon dernier moment de lucidité, faites-moi confiance. » Elle accepta cette volonté refusant de croire que ce serait la dernière, malgré l’état du jeune homme. Avec un sauf-conduit écrit par Georges Tremblay, malgré la tombée du jour, Ismaël partit dans l’heure jusqu’à Ascension afin de quérir l’abbé.

La Lune se leva lentement au-dessus du fleuve, elle était pleine au milieu d’une myriade d’étoiles. Elle éclairait comme en plein jour accentuant simplement les ombres. Antoinette-Marie s’était installé comme à son habitude sous la véranda face au fleuve, Navarre et Béarn couchés à ses pieds, elle profitait de la brise venue du fleuve apportant un peu de fraîcheur pour se reposer. La journée avait été entrecoupée d’ondées qui n’avaient fait que rendre plus accablante la chaleur, la rendant plus lourde d’humidité. Petit à petit toute activité avait cessé sur la plantation. Les esclaves s’étaient retirés dans leur quartier, aucun ne parlait, tous étaient dans l’angoisse de la fin du maître. Ils avaient appris que l’on allait chercher l’abbé Hubert. Mama-Louisa était montée dans la chambre de Charles-Henri afin de le veiller. Sœur Élisée s’était rendue une dernière fois jusqu’à l’hospice voir si les malades ou Néora, l’hospitalière, avaient besoin d’elle. Antoinette-Marie laissait son regard voguer sur la face argentée du fleuve bercé par le croassement puissant des ouaouarons. Un chat-huant percuta une des colonnes de la demeure et effraya Antoinette-Marie la sortant brutalement de ses funestes pensées. Le petit Hyacinthe qui n’était jamais loin de sa maîtresse la rassura. « – faut pas avoi’ peu » maît’esse c’est le messager de Dieu.

– Tu es encore là Hyacinthe, vas donc te coucher, il se fait tard.

– Oui, oui, maîtresse, mais maîtresse avoir peut-être besoin de quelque chose.

Tout en répondant par la négative, Antoinette-Marie sourit à l’enfant, celui-ci obtempéra. Le petit garçon était orphelin, sa mère était morte en couches, personne n’avait jamais su qui était le père, ce qui de toute façon pour un esclave n’avait aucune importance, alors Mama-Louisa s’en était occupée. Il dormait dans la cuisine et faisait toutes les corvées demandées par la gouvernante. Depuis l’arrivée de sa maîtresse, il la suivait partout avec sur les talons Nathanaël.

Messager de Dieu ? De mort plutôt, pensa-t-elle. Elle monta et alla demander à Mama Louisa si elle voulait être remplacée. Comme elle refusait, la jeune fille alla se coucher. Esther l’entendit longtemps pleurer. Sa nuit fut agitée et entrecoupée de cauchemars. Elle se réveilla, fatiguée, avant le lever du soleil. Esther lui prépara un bain afin qu’elle se délasse. Après avoir été apprêtée, Antoinette-Marie se rendit dans la chambre de son époux. Malgré le repos de la nuit, celui-ci était épuisé, le répit avait été bref, la température n’avait pas baissé un instant. Le mal avait, semble-t-il, empiré après cette courte accalmie. Il avait les yeux vagues et n’avait même plus la force de lever un bras.

Au milieu de la matinée, Esther vint chercher sa maîtresse, un canoë avait accosté devant la plantation avec l’abbé Hubert à son bord. Le petit homme rondouillard suivi d’Ismaël remonta l’allée à pied. Souffrant déjà de la chaleur et s’essuyant le front avec son mouchoir, il trottait devant l’esclave traversant la prairie devant la demeure. Antoinette-Marie l’attendait devant la maison, elle avait descendu les quelques marches pour aller au-devant de l’abbé. Celui-ci, essoufflé, découvrit la longue jeune fille dont la fatigue, la vive émotion, transfigurait le visage et l’attitude, ses yeux cernés agrandissaient son regard lui donnant un air fiévreux. La vue de la jeune fille serra le cœur de l’abbé, elle ressemblait à une martyre, celle peinte dans les églises. Elle l’accueillit chaleureusement. Sœur Élisée et Mama Louisa les avaient rejoints. Avant de monter dans la chambre de Charles-Henri, elles lui proposèrent un rafraîchissement.

Maurice Quentin De La Tour Portrait of abbé

abbé Hubert

L’abbé Hubert se souvenait encore du jour où il avait reçu la demande de Madame de Maubeuge. Celle-ci avait été très claire, il devait trouver un bon parti pour la sœur d’une de ses amies. Elle avait fortement insisté sur le fait que la jeune fille était de très ancienne noblesse. Elle lui avait donc demandé de trouver parmi les Français installés dans les environs d’Ascension le parti idéal. Au premier abord, cela lui avait paru facile, il y avait parmi ses ouailles essentiellement des familles françaises, toutes étaient installées dans le comté. Entre les Acadiens du bayou la Fourche et les créoles installés entre Ascension et Bâton Rouge, il y avait de quoi à espérer. Mais en fait, il avait trouvé son bonheur dans la courbe du fleuve avant la petite ville.

Il était le troisième garçon de la famille Argentin-Sambuc, et avait fait son séminaire à Rouen. À la fin de celui-ci, il était devenu le confesseur de madame Bourdeille de la Salle. Le moment venu il était devenu le précepteur de sa fille aînée, Nathalie, la future marquise de Maubeuge. Quand son mariage fut décidé, sa mère lui avait demandé de la suivre en Louisiane, ce pays de sauvages, et de devenir ainsi son confesseur. Le moment venu, la jeune marquise de Maubeuge lui avait obtenu la paroisse de l’ascension. En fait, il devait tout à la famille Bourdeille de la Salle. Il avait donc été très content de rendre ce service et de trouver le parti idéal. Si la maladie ne s’en était pas mêlée, cela eût été parfait.

 « – Je suis vraiment désolé, mon enfant, de ce qui vous arrive. J’étais loin de penser lorsque j’ai aidé ma protectrice que j’allais vous entraîner dans une telle situation.

– Non ! Non ! Mon père, vous ne pouviez pas savoir. Personne ne pouvait savoir. Vous avez fait ce qu’il vous semblait bon. Et nous n’y pouvons rien si le Seigneur a prévu autre chose. Tout ne se déroule pas toujours comme on le désire. Ne ressassons pas des regrets inutiles, vous n’êtes pas venus pour ça. Revenons au but de votre visite. Comme vous le savez, Charles-Henri aspire à une bénédiction de notre mariage. Je n’ai rien contre, bien que je trouve cela inutile.

– Je crois au contraire qu’il a raison. Si Charles-Henri vient à mourir, il ne faut pas que quelqu’un puisse remettre en question votre union ou sa validité. Vous êtes bien jeune et avec peu de protection. Il serait facile pour un malveillant de récupérer ce qui vous revient de droit. Heureusement, je sais que madame de Maubeuge fera tout ce qu’il faut pour que vous ne soyez lésée.

L’abbé suivi des femmes pénétra dans la chambre du malade. Il reconnut tout de suite la mort qui s’approchait. Il en ressentit un très grand chagrin. Il culpabilisait d’avoir participé à cette situation. Il ne pouvait pas savoir que la maladie s’en mêlerait et encore moins la mort. Il s’approcha de Charles-Henri et lui prenant les mains, le salua. Dans un dernier sursaut de lucidité, le jeune homme se redressa et le remercia d’être venu. Avec pour témoin sœur Élisée et Georges Tremblay qui avait été appelé, il bénit le mariage des deux jeunes gens sur le lit de mort de Charles-Henri agonisant de la fièvre jaune. Malgré l’étrangeté de la situation, chacun fut ému par la scène. La bénédiction terminée, l’abbé Hubert resta seul avec le mourant, après l’avoir écouté en confession, il lui donna les derniers sacrements. Lorsque le prêtre sortit de la chambre, il demanda de l’aide, le malade allait très mal. Mama-Louisa accourue suivit de sœur Élisée et d’Antoinette-Marie. Les trois femmes au chevet de Charles-Henri ne purent que constater son état, ses lèvres desséchées, racornies, laissaient échapper un gémissement de douleur continue. Ses yeux étaient injectés de sang et ne pouvaient se fixer, son corps s’était recouvert de macules lie-de-vin. « – Jésus, Marie, Joseph, c’est le vomito négro ! » soupira Mama-Louisa. Antoinette-Marie frissonna, elle savait que cela précédait la mort. Sœur Élisée essayait de le rafraîchir pour le soulager, mais rien n’y faisait. Le spectacle était de moins en moins supportable. Les convulsions allaient en s’amplifiant, Charles-Henri finit par sombrer dans l’inconscience. Il jaunissait de plus en plus, prenant la couleur du citron, Antoinette-Marie n’aurait jamais cru voir cela. Navarre et Béarn se mirent à hurler à la mort faisant frissonner d’horreur les gens qui les entendaient quand le vomito négro, un filet brun, coula d’entre les lèvres du mourant. Il eut un haut-le-corps qui le fit rejeter une boue noirâtre et épaisse. Les trois femmes se signèrent réprimant un haut-le-cœur. Charles-Henri de Thouais dernier descendant de la famille s’éteignait à la tombée du jour comme s’il avait attendu de régler ses affaires selon ses vues. Pendant que sœur Élisée et la métisse faisaient la dernière toilette du mort, Antoinette-Marie, abattue, s’isola sur la véranda. L’œil dans le vague, elle songeait à cette mort, à ce désastre qui bouleversait sa vie que d’autres avaient ordonnancée, pour rien. Elle avait l’impression d’être un fétu de paille pris dans la tourmente d’un torrent. Depuis que l’on était venu la chercher au château Cambes, elle avait réalisé qu’elle n’était pas maître de sa vie, tous en avaient disposé selon leur vue. Elle était sortie de l’enfance et de l’insouciance sans vraiment le réaliser, choyée par ses protectrices, elle avait vécu tous ces changements comme une enfant gâtée. Elle était bien consciente que c’était par affection pour elle que tous ces choix avaient été faits. Mais elle se sentait vide, comme la maison qui l’avait attendue à l’autre bout du monde. Elle se sentait inutile dans cet univers, et le choc de la mort se jetant à sa face la prenait au dépourvu. Elle savait bien que maintenant elle devait prendre sa vie en main, mais elle ne savait pas comment procéder. Elle était accablée devant l’injustice qu’elle ressentait et non devant la mort de l’homme, qu’en fait elle connaissait peu. Elle se sentait égoïste et se reprochait ce sentiment. Toujours plongé dans son malheur qu’elle trouvait déplacé dans ce décor paradisiaque, le son d’une plainte devenu chant s’infiltra au milieu de ses sombres pensées erratiques. Dans le quartier des esclaves, la nouvelle avait plongé dans l’affliction chaque individu que la peur de l’avenir étreignait. Ils s’étaient rassemblés au milieu des cases, sur la place centrale, puis s’étaient rendus devant la demeure composant sur leur chemin un chant sans se préoccuper ni du rythme ni de l’air. La tristesse des cœurs portés par la voix basse des nègres chantait le deuil de leur maître, la peur du lendemain et les espoirs qu’ils mettaient dans leur maîtresse pour les garder auprès d’elle. L’abbé Hubert avait trouvé la jeune femme sur le perron. Impressionnée, ne sachant que faire ni comment se comporter, elle s’était levée au-devant de la troupe, elle restait là figée, statufiée par l’émotion. L’abbé lui prit le bras et lui rappela que maintenant c’était ses gens, sa responsabilité. Elle le regarda interrogative, les yeux noyés de larmes retenant ses sanglots. Elle se trouvait si jeune devant ce groupe humain qui attendait tant d’elle. De l’intérieur sortirent les gens de maison reprenant la mélopée dans laquelle s’entremêlaient des prières. Attirés par les chœurs, sœur Élisée et Georges Tremblay, ainsi que Dewache, se regroupèrent autour de la jeune femme. À travers son affliction qui coulait sans s’interrompre sur ses joues, le long de son cou, Antoinette-Marie découvrait autour d’elle une centaine de personnes de tous âges. Le chagrin du moment avait envahi tous les cœurs. De l’étage, Mama-Louisa lançait de sa voix profonde un quatrain que l’ensemble reprenait. C’était leur façon de prier. La lune se leva sur la foule recueillie éclairant sa douleur, une ondée passagère fit taire l’assemblée. Georges Tremblay remercia et rassura tout le monde, il invita les esclaves à rejoindre leur quartier. Sœur Élisée et l’abbé entamèrent la veillée mortuaire. Antoinette-Marie épuisée par tant d’émotion alla se coucher. Fixant le plafond de sa chambre une bonne partie de la nuit, elle ressassa sans fin son avenir avorté et l’angoisse de l’inconnu.

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (Georgiana Spencer 1770 (Duchess of Devonshire Georgiana Spencer (1757 - 1806), 1st wife of the 5th Duke of Devonshire

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Elle réalisa qu’elle s’était enfin endormie lorsque Esther la réveilla au milieu de la matinée. À sa surprise, celle-ci lui apportait, l’une de ses robes teinte en noir. La chambrière s’excusa de cette transformation, mais elle avait préféré prendre les devants et avec un mélange de Brou de noix, café et de chou, en avait changé la couleur. Antoinette-Marie la remercia tout en enfilant la robe. Pendant qu’elle la vêtait, lui couvrant ses cheveux blond-argents d’une mousseline noire, elle la prévint qu’elle était attendue au petit salon par l’abbé. Elle le retrouva entouré de toute la maisonnée, qui reçut un choc en la découvrant, si jeune et si fragile dans la gangue de ses habits de veuve. Elle imageait la réalité de ce qu’ils vivaient creusant un peu plus leur chagrin pour les uns et leur compassion pour les autres. En l’attendant, ils se sustentaient. Elle s’installa à la table, un peu gênée d’être la dernière. L’abbé prit la parole.

 « – Mon enfant je me suis permis de prendre les devants, j’ai fait envoyer Ismaël et Abraham auprès des plantations voisines afin de prévenir du deuil qui vous touchait. Avec la chaleur, nous ne pouvons attendre pour l’enterrement de Charles Henri. Et comme l’épidémie tend à reculer, il semblerait qu’il n’y ait plus de cas qui se déclare, nous aurons sûrement la visite de tous vos voisins. Malgré l’affection qu’ils ont pour la famille de Thouais, ils viendront essentiellement pour voir à quoi vous ressemblez. Nous ne pouvons les blâmer depuis le temps qu’ils entendent parler de vous. » Antoinette-Marie n’y avait pas pensé. Il ne lui était pas venu à l’idée que c’était dans ces conditions qu’elle connaîtrait son entourage. Elle en était très intimidée et fort gênée. « – Vous pensez vraiment qu’ils vont tous venir ?

– J’en suis presque sûr, c’est aussi un moyen pour la communauté de se rendre compte à quel point elle a été touchée. Ce que je vais vous demander maintenant va vous surprendre et peut-être même vous choquer. J’en ai déjà parlé avec tous ceux qui sont ici, mais il nous faut votre accord.

Antoinette-Marie regarda avec interrogation le petit groupe constitué de sœur Élisée, Georges Tremblay et sa mère, ainsi que Mama-Louisa et Esther. Tous restaient impassibles attendant la suite. L’abbé reprit. « – Pour votre bien, je vais vous demander, comme à tous, un pieux mensonge. Afin que vous n’ayez aucun problème quant à la validité de votre mariage, nous allons assurer qu’il a été consommé. Il suffira de laisser penser que vous êtes arrivée avant que la maladie ne se déclare, ce qui est plausible. » Antoinette-Marie en resta bouche bée, elle ne savait pas par quoi elle était vraiment choquée, si c’était la demande de l’abbé ou le fait que tout le monde se prête à ce mensonge. « – Vous pensez que cela est vraiment une obligation. Qui pourrait remettre en question notre union, d’autant qu’il y a un contrat.

– Mon enfant, ce que vous ne réalisez pas c’est que vous êtes fort jeune et fort inexpérimentée. Vous allez vous retrouver à la tête d’un héritage et d’une plantation qui va faire bien des envieux. Vous n’aurez pas fini votre période de deuil que vous aurez déjà des demandes en mariage. Et cela est le meilleur cas de figure. Certains n’hésiteront pas à invalider votre contrat de manière à récupérer terres et biens à leur profit. Même le gouverneur pourrait faire bénéficier quelqu’un d’autre de vos terres, si cela arrange ses affaires. De plus, je ne pense pas qu’à vous, mais à tous ceux, qui résident sur la plantation, qui pourraient être dispersés, vendus, sans oublier que si l’on remet en question le testament du baron de Thouais, même Georges et sa mère pourraient être lésés. Je ne serais pas étonné que le baron ait prévu quelque chose pour le fils de son meilleur ami. En fait, tout repose sur vos épaules et sur la validité de votre mariage.

Antoinette-Marie abasourdie par tant de responsabilités imprévues acquiesça à la demande. Elle resta intriguée par les préoccupations de l’abbé, elle se demandait quel intérêt il pouvait en retirer. Elle ne se doutait pas que l’abbé culpabilisait de l’avenir qu’il avait offert sans le vouloir à la jeune fille.

Tous étant d’accord, l’abbé Hubert s’isola avec Antoinette-Marie et lui fit part du dernier vœu de son défunt époux. « – Bien que ce soit difficile, surtout pour une jeune fille qui n’est pas habituée à nos coutumes, et je dois dire, pas toutes très catholiques, je vais vous faire part d’une demande posthume. Charles-Henri souhaite que vous affranchissiez Mama-Louisa et tous ses enfants. Je ne sais si vous le savez, mais elle était la concubine du baron, le père de Charles-Henri, et toute sa progéniture est de ce dernier. Étrangement, Charles-Henri les considérait comme ses demi-frères. Je ne peux pas dire que je sois tout à fait d’accord, mais ce sont ces dernières volontés. D’un autre côté, Mama-Louisa s’est toujours occupée de lui et mérite bien sa liberté.

– Bien que je ne comprenne pas tout, il est évident que j’exaucerai Charles-Henri.

– Attention, cela ne sera pas aussi facile que vous pourriez le croire, car pour libérer un esclave, il faut répondre à plusieurs conditions. Donc, il vous faudra demander conseil, le moment voulu.

*

Scott Burdick (Ebony CharcoalUne complainte triste, fredonnée par une voix chaude, s’échappait d’une fenêtre de la cuisine. Désœuvré, Antoinette-Marie s’en approcha. Pénétrant à l’intérieur du bâtiment, elle se rendit compte que c’était Mama-Louisa les yeux rougis par les larmes qui tout en cuisinant psalmodiait sa tristesse. À la surprise de celle-ci, elle demanda du travail. Elle voulait à tout prix être occupée pour ne pas penser. Mama-Louisa n’avait jamais vu de maîtresse dans la cuisine et encore moins réclamant du travail, décontenancée, elle ne savait quoi lui donner. Antoinette-Marie insista. Elle devait bien avoir des légumes ou des fruits à peler ou à couper ? Ce qu’elle voulait ! Mais de quoi employer ses mains et sa tête. Face à la porte, une grande cheminée s’adossait sur le mur. De grosses marmites de fer étaient suspendues à de longues crémaillères. Au-dessus d’une marmite bouillonnante, Néora, tout aussi étonnée que Mama-Louisa, remuait régulièrement le contenu pendant la cuisson. Au milieu de la cuisine, la longue table se couvrait de galettes, de tartes, de gâteaux, de plats de viande, que depuis l’aube, la gouvernante, avec ses aides, préparait pour ceux qui viendraient, parfois de loin, pour l’enterrement. La planche, le rouleau à pâtisserie, le pétrin, taillés dans du bois de chêne ou de noyer, étaient presque aussi lourds que les marmites et trônaient sur une console. Des placards occupaient un mur tout entier, ils n’avaient jamais été fermés à clef, Mama-Louisa en avait toujours géré le contenu. Le matin, elle ouvrait les placards, en retirait la part de provisions nécessaires pour la journée puis en refermait les portes. Personne n’aurait osé les rouvrir sans lui en demander l’autorisation. Un garde-manger attenant était réservé aux confitures, aux gelées, aux condiments, aux marinades, au sirop de canne et à la mélasse de sorgho, ainsi qu’aux conserves de fruits et de légumes. Avec l’été, Mama-Louisa avait aligné sur les rayons des pots de conserves innombrables préparés avec attention. On cultivait beaucoup de fruits et de légumes sur la plantation et de plus Léa la fille de Néora et Dalila étaient chargées de récolter dans les bois des environs les fruits sauvages et les baies. Du fumoir adjacent, Noémie, venue aidée, apparue. Elle souleva un sourcil intrigué devant la scène, mais ne dit mot. Elle ramenait de la cave du beurre, du lait, de la crème, et des œufs. La cave avait été aménagée sous la bâtisse, un escalier y accédait depuis le fumoir dans lequel Antoinette-Marie aperçut des pièces de viande, des jambons cuivrés suspendus aux poutres. Hyacinthe rentra avec un seau d’eau à chaque main tiré du puits qui se trouvait à quelques pas de la cuisine et vint s’asseoir à côté de sa maîtresse. Personne ne dit rien continuant sa tâche, Antoinette-Marie prit un couteau et se mit à peler les légumes qu’elle avait devant elle. Malgré la gêne, tout le monde apprécia la présence de la maîtresse. Mama-Louisa reprit sa mélopée.

Chapitre 22

abbé Huber

abbé Huber

L’enterrement

Marguerite Breaux, née Aurion, descendit du canoë avec l’aide de son époux Honoré, l’aîné des Breaux et, donc le nouveau chef du clan, depuis la mort de son père deux ans plus tôt, d’une mauvaise chute de cheval. Elle remit en place sa robe à l’anglaise chiffonnée par le voyage, lissant le linon de ses manchettes et ramenant le voile noir sur ses cheveux blonds. L’élégance de sa tenue aurait pu faire croire que c’était une créole, mais elle savait bien qu’elle n’en avait ni la naissance ni la race comme ils disaient à La Nouvelle-Orléans. Elle savait aussi qu’elle n’avait plus grand-chose d’une Acadienne, son beau-père avait changé la donne. Prévenu au matin, le clan Breaux s’était organisé pour venir rendre hommage aux Thouais, amis de longue date de la famille. On avait laissé Charles, l’un des plus jeunes fils, sur la plantation afin de surveiller les nègres. Le baron de Thouais avait fortement influencé Alexis Breaux, le patriarche de la famille. Il avait, contre toute attente et sous l’œil réprobateur de sa communauté et de sa femme, décidé de prendre exemple sur le baron et d’acheter des esclaves afin de faire fructifier l’exploitation. Il avait rendu sa famille plus riche que ses voisins et amis, la mettant ainsi en porte à faux. Derrière la jeune femme descendit avec peine Madeleine Breaux, sa belle-mère. Percluse de rhumatismes, elle prit le bras de sa belle sœur, Cécile Gaudet, née Breaux, pour l’aider à marcher, venue elle aussi accompagnée de son époux. Suivaient sur plusieurs embarcations une vingtaine de personnes constituant une partie de la famille, Joseph Breaux le deuxième fils avec son épouse Marie, une Babin et leurs deux enfants, Alexis Breaux, le plus jeune, pas encore marié, Marie qui s’était décidée pour Baptiste Maisonnat. Il lui avait donné trois enfants, dont un à venir. Nastazie, la plus jeune des Breaux, quant à elle avait épousé un créole de Bâton rouge, elle était de passage avec ses jumeaux lorsque l’épidémie s’était déclarée. Une fois tout le monde descendu, Marguerite Breaux ouvrit la marche, tout en retenant sa fille aînée, Marie, qui courait déjà derrière, ses frères et sœurs, Paul-Vincent, Anne et Françoise la petite dernière. Elle était déjà venue à la Palmeraie, mais pas depuis l’hiver, aussi découvrit-elle la demeure achevée. Elle la trouva fort grande et impressionnante, elle retrouvait là le caractère du baron qui l’avait toujours intimidé. Tout en avançant, elle devinait la silhouette de l’abbé Hubert devant les marches de la maison, ils semblaient être les premiers pour la cérémonie. Au moment de dire bonjour à son curé arriva une jeune femme tout en noir et elle en déduit à juste titre que ce devait être la jeune baronne.

Aurion Marguerite (Susan Lyon 007

Marguerite Aurion

Présentée par l’abbé, elle fit ses condoléances et excusa sa famille de ne pas avoir pu venir lors de l’enterrement de celui qui dans tous les esprits resterait le baron. Tous avaient cruellement souffert de l’épidémie. Elle n’eut pas le temps d’en dire plus qu’une voiture s’engageait dans l’allée, ce fut à partir de ce moment-là une arrivée continuelle de voisins. Antoinette-Marie remercia la jeune femme qu’elle trouva sympathique, puis se retrouva plongée dans un tourbillon de présentations et de remerciements. Ce fut tout d’abord Juan Salvador et Maria Helena de Vilagaya, de la plantation La Nouvelle, qui tout en faisant un discours larmoyant avec un fort accent espagnol jugeaient et soupesaient la jeune femme, avec par ailleurs peu de discrétion. L’abbé Hubert rejoint de sœur Élisée Chaumont Charvet faisait front pour soutenir cette vague d’assaut fort déroutante pour la toute jeune veuve. Vint ensuite Alexandre Latil de la plantation Houmas, leurs plus proches voisins, avec sa femme Jeanne Goujon de Grondel enchantée d’être présentée à ce qu’elle estimait être une femme de son rang. Le couple s’était fait accompagner par leur dernier fils Timecourt Lazare, de vingt-cinq ans, pas encore marié, son jumeau Lazare Balthasar vivant en concubinage à La Nouvelle-Orléans. Le veuvage de la jeune femme avait donné une idée à son père, et il pensait qu’il n’était pas trop tôt pour pousser ses pions. Afin de ne pas donner l’éveil, il avait aussi emmené ses filles Marie Éléonore, Claire Eugénie et Marguerite Pauline, encore en recherche de parti. Georges Tremblay accompagna jusqu’à Antoinette-Marie l’aimable couple des Bertin-Dunogier et leur fille de la plantation voisine. Hormis les Johnson, famille originaire de Bordeaux et connaissant à son étonnement Madame de Verthamon, Antoinette-Marie, n’arriva pas à retenir la multitude de noms et de visages de tous ses voisins. Monsieur de Crécy, veuf inconsolable, fit tout de même son possible pour mettre en avant son aîné Louis Adam, repoussant son benjamin Jonathan Marie avec sa sœur Geneviève vers le buffet que Mama-Louisa avait installé dans l’ombre de la galerie. Ils y rejoignirent les Andruetti, et les Carassoum dont la femme calmait son petit garçon de dix ans, qu’elle envoya jouer plus loin avec celui des Segonzac, une famille, elle aussi originaire du sud-ouest de la France. Le couple des Corados fut les derniers à se présenter. Tout le monde prenait des nouvelles des uns et des autres et comptait les morts. Les femmes s’isolèrent dans le salon, et commentèrent les nouvelles de la paroisse. Elles ne purent s’empêcher de donner leur avis sur la nouvelle maîtresse de maison la jugeant bien jeune et sûrement bien inexpérimentée. Madame Carassoum après avoir fait remarquer qu’elle était jolie reprit à mots couverts et demanda si l’on savait si le mariage avait été consommé, car il pouvait y avoir un héritier en route. Madame Andruetti pensait que cela n’avait guère d’importance à partir du moment où le contrat de mariage existait. Ce qui devait être le cas, la pauvre petite venait de si loin ! Madame Johnson conclut en faisant remarquer qu’au moins elle était de leur monde et qu’elle trouverait toujours un autre parti avantageux. Sœur Élisée, qui avait entendu la conversation, interrompit les allégations des dames en entrant pour annoncer le début de la cérémonie. Elle pensa qu’il avait été judicieux de prendre les devants, Mama-Louisa avait envoyé Abraham avec du rhum auprès des cochers des différentes plantations. Celui-ci au milieu des conversations avait sous-entendu qu’au moins son maître était parti heureux avec le souvenir d’une jolie femme, si aimante. Le bruit n’aurait plus qu’à circuler par le réseau des gens de maison jusqu’aux maîtres des plantations.

Huit esclaves, dont Ismaël et Abraham, descendirent le cercueil de Charles-Henri. Simple caisse de cyprès, il était très lourd, car il avait été rempli de pierres, en plus du corps, pour le lester afin que les crues du fleuve ne l’emportent pas. Sous le soleil se couchant, suivis de la jeune veuve et de ses proches, puis de ses voisins et enfin des esclaves chantant des cantiques de leurs voix tristes et profondes, ils allèrent jusque sous un grand chêne où la fosse béante attendait. À l’orée de la forêt et de la prairie entre le fleuve et la demeure était aménagé un cimetière entouré d’une barrière le délimitant. Il n’y avait qu’une tombe, celle du baron, son fils venait l’y rejoindre prématurément. La cérémonie finie, chacun rentra chez lui, laissant les habitants de la plantation seuls avec leur chagrin.

Chapitre 23

Tremblay Georges (4)

Georges Tremblay

début août 1789. L’ouragan

L ‘été était à son zénith. Il faisait encore terriblement chaud au milieu de la journée. La chaleur s’installait tôt, le soleil brûlait impitoyablement dès dix heures. Entre midi et trois heures de l’après-midi, on vivait dans un véritable brasier, qui ne permettait que de faire la sieste pour les plus nantis et l’air ne tiédissait qu’au crépuscule. Un semblant de bien être était ressenti une heure ou deux après le coucher du soleil. La brise nocturne se levait, imbibant l’air du parfum rafraîchissant du jasmin et du magnolia. Mais, toute la soirée, la terre continuait à rayonner de la chaleur, comme la braise sous la cendre. Il fallait attendre le milieu de la nuit pour que le feu semble s’éteindre. Pendant ces soirées d’été, assis sur le seuil de leur case, les esclaves s’éventaient avec des feuilles de palmier, et les enfants jouaient dans la poussière. Depuis l’enterrement, Antoinette-Marie ne sortait de son état d’abattement que pour les repas. Tout le monde s’inquiétait et ne savait que faire. Un matin, Georges Tremblay poussé par Mama-Louisa prit les choses en main. Il trouva comme d’habitude la jeune fille assise sur une bergère sous la véranda. Tous avaient remarqué depuis son arrivée que c’était son lieu de prédilection, aussi avait elle rapidement trouvé une bergère-cabriolet mise à sa disposition. Elle n’avait pas vraiment réalisé ni à quel moment elle s’était trouvée là ni d’où elle venait, elle en avait simplement profité. Elle s’éventait machinalement, remettant de temps en temps une boucle de son chignon en place, sirotant un verre de citronnade. Hébétée, elle contemplait sans fin le décor qui s’étalait devant elle. Le toussotement émis par le contremaître la sortit de sa torpeur.

Tremblay Georges (par Meadow Gist

Georges Tremblay

Elle sourit interrogativement à Georges Tremblay attendant l’explication de sa présence devant elle. Il venait lui proposer une promenade sur les terres. À la surprise du jeune homme, elle répondit que c’était une bonne idée. Elle lui demanda de l’attendre un moment le temps de se changer. Ce réflexe venu tout droit de l’éducation qu’avait eu le temps de lui inculquer Madame de Verthamon et sa tante Madame de La Fauve-Moissac l’amena à se changer comme se le doit une dame de qualité. Chaque changement d’activité demandait une tenue adéquate et adaptée à la circonstance, dans sa tête une petite voix lui rappelait que c’était à ce genre de détail que l’on reconnaissait une dame de qualité, ce qui la fit sourire. De son côté, Georges Tremblay était satisfait de la facilité avec laquelle il avait emporté l’adhésion de la jeune fille.

Georges Tremblay l’attendait avec le landau, Abraham assis droit sur le siège du conducteur. Antoinette-Marie apparut toute de noir vêtue avec un éventail dans une main et un large parapluie pour la protéger de l’ardeur solaire. Elle fut surprise de voir un tel attelage sur la plantation. Devant sa réaction, Georges Tremblay expliqua qu’il s’était permis de faire atteler la voiture, car il trouvait cela plus confortable pour une première visite. Sur ce il rajouta que le baron tenait à sa disposition une jument, et avait même acheté une selle d’amazone. Tout en riant, ce qu’elle n’avait pas fait depuis longtemps, elle le remercia. Elle songea que décidément elle avait été très attendue à la plantation. Elle lui stipula qu’à part Caninette, l’ânesse du château de Cambes, elle n’avait jamais rien chevauché. Elle ne savait pas monter, personne ne lui avait appris. Cela le fit sourire, il l’aida à monter dans la voiture, ce qu’elle fit avec grâce. Esther vint s’installer sur le siège arrière sous lequel elle avait placé les paniers de vivres préparés par Mama Louisa. Après avoir contourné la demeure, ils passèrent devant le quartier des esclaves, un alignement symétrique de cases en torchis et de bois. Il était bordé de champs potagers concédés à la libre utilisation des familles afin d’améliorer leur ordinaire, expliqua le contremaître. Ils s’engagèrent sur l’une des deux routes qui traversaient la plantation dans le sens de la longueur. Le contremaître expliqua qu’il y en avait deux autres dans le sens de la largeur suffisamment large pour permettre à des charrettes ou du bétail de les emprunter. Elle remarqua l’ordonnancement des champs, en carré, jalonnés de chemin ou seul un homme pouvait passer, elle apprit que chaque carré s’appelait un carreau. Son attention fut attirée par le chant des esclaves. L’un d’eux psalmodiait une plainte que les autres reprenaient en sourdine tout en étant courbés sur leur travail. Elle fit remarquer qu’elle les entendait dès le matin lorsqu’ils partaient aux champs, mais qu’elle ne comprenait pas tout ce qu’ils chantaient. « – C’est tout à fait normal, les esclaves sont originaires de différentes contrées et parlent souvent des langues et des dialectes différents. C’est aussi un langage secret, à eux, qui leur donne un sentiment de liberté. Ils font parfois résonner à des lieues à la ronde leurs chants enflammés emplis de joie et de tristesse. Et si leur jargon paraît dépourvu de sens, il n’en a pas moins un sens pour eux. Ils en profitent souvent pour se faire passer des messages. »

récolte du cotonElle demanda ce qui poussait dans les champs où elle voyait des esclaves courbés. Le contremaître lui expliqua que c’étaient des champs de coton et qu’ils avaient pris du retard sur la récolte. Il devait se dépêcher de le ramasser avant que la pluie ne le rouille. « – De la rouille comme pour le fer ?

– C’est à peu près la même chose, la pluie oxyde le coton en le brunissant, le rendant impropre à la vente voire à la consommation.

– Il n’y a personne, pour surveiller les esclaves ?

– En temps normal, nous avons des surveillants, mais les deux, qui travaillaient pour nous, ont disparu, l’un réellement et l’autre est mort de la fièvre. Pour l’instant, nous sommes obligés de faire confiance aux nègres en attendant de pouvoir en engager de nouveaux.

– Mais ils ne risquent pas de s’enfuir ?

– c’est incontestable !

– Et que fait-on dans ce cas ?

– Nous les pourchassons et nous les châtions

– Comment ça les châtier ?

– Monsieur le baron les faisait fouetter puis marquer au fer, s’ils réitéraient on les estropiait.

– Mon Dieu ! Mais c’est ignoble. Dorénavant, il n’est plus question de faire ceci, ils auront droit à une bastonnade équivalente à celle que nous recevons lorsque, enfants, nous désobéissons. Si cela ne suffit pas, ils seront vendus.

Le détail de la bastonnade fit sourire Georges Tremblay, il supposa que la jeune fille y avait eu droit. Il accepta l’idée de la vente, car il n’arrivait pas à se faire aux mutilations corporelles. Un peu gêné, il reprit la conversation. « – Puisque nous sommes dans le sujet, je ne savais pas comment l’aborder, mais il faut que vous sachiez qu’Ismaël a disparu de la plantation. J’avoue ne pas l’avoir fait chercher. » Esther qui écoutait la conversation se raidit, Antoinette-Marie de son côté se trouvait gênée par l’information. Elle ne savait comment réagir. « – Il y a longtemps qu’il a disparu ?

– On ne l’a plus vu depuis l’enterrement.

– Ah ! Il y a longtemps qu’il servait Charles-Henri ?

– Depuis l’enfance. Il avait été acheté par le baron de Thouais afin de lui servir de valet. Ismaël était à moitié indien, il a été retrouvé plus au nord dans un camp houmas ravagé par la variole. Sa mère était une esclave en fuite, elle avait été accueillie comme souvent par les Indiens. Il a été un des rares rescapés de l’épidémie. Comme sa mère était noire et esclave, il fut décidé qu’il serait vendu. Il ne nous a jamais causé de problèmes. Il n’était bien qu’avec Charles-Henri, il le suivait comme son ombre, et que je sache il ne parlait à personne.

– On ne pourrait pas faire comme si nous ne nous étions pas aperçus de la disparition. Après tout, il mérite bien sa liberté, ne serait-ce que par fidélité envers Charles-Henri ?

– Ce n’est pas très orthodoxe, mais c’est sûrement ce qu’il y a de mieux à faire. De toute façon, nous n’avons pas les moyens de le faire chercher.

L’un et l’autre, soulagés par la solution émise et ayant oublié qu’Esther les avait entendus, se concentrèrent sur ce qui les entourait. Plus la journée avançait, plus la chaleur augmentait, Antoinette-Marie essayait en vain de se faire un peu d’air avec les mouvements de son éventail. Afin de changer le cours de leurs pensées, elle montra du doigt la forêt qu’elle voyait au loin. Elle demanda au contremaître à qui appartenaient ses terres. « – Si je ne m’abuse, madame, elles sont à vous, il m’a semblé comprendre qu’elles faisaient partie de votre dot. » Elle resta sceptique, mais avoua qu’elle ne connaissait pas le contenu exact de celle-ci. Sur ce, il reprit ses explications lui montrant les champs de canne à sucre, et lui expliquant que c’était le plus gros de ce qu’ils cultivaient. Ils avaient aussi un peu d’indigotiers, mais depuis que ce roi de Prusse, qui aimait tant ses armées, était mort, la consommation avait chuté. Le baron avait donc préféré miser sur la canne à sucre, malgré la difficulté du transport, car on n’avait toujours pas trouvé le moyen de cristalliser le jus. De son côté, il pensait que le coton serait un jour le plus profitable.

George Romney (Portrait d'une femme, dit être Emily Bertie Pott (mort en 1782)

Cambes-Sadirac Antoinette Marie

Petit à petit ils s’enfonçaient dans la plantation et vers le milieu de la journée, ils arrivèrent jusqu’au bayou, longé de rizières, qui le bordait. Georges Tremblay montra le moulin qui profitait du courant du cours d’eau et qui permettait de broyer la cane. Le contremaître proposa de profiter des paniers de victuailles préparées par Mama Louisa. Esther étendit un linge sous un bosquet d’arbres et prépara ce dîner imprévu sur l’herbe. Pendant qu’ils partageaient le frugal repas à l’ombre des chênes, à la demande d’Antoinette-Marie, le contremaître expliqua son travail sur la plantation. Il commençait sa journée par récapituler tout ce qu’il devait faire au cours de celle-ci. Selon les besoins, il envoyait les équipes défricher un nouveau champ, réparer des cases qui menaçaient de s’effondrer, consolider la grange ou le fumoir, labourer un champ et le préparer pour les semailles, sarcler, repiquer, faucher, récolter ; nourrir les animaux. Les jours de pluie, assez fréquents sous ce climat, il prenait son mal en patience, car le travail n’avançait guère.

Reprenant la visite, elle interrogea le contremaître sur le choix du nom de la plantation, car elle ne comprenait pas pourquoi on la nommait « la palmeraie « . Georges Tremblay expliqua que le baron avait planté une allée de palmiers jusqu’à la demeure, mais un cyclone avait tout arraché. Ces arbres ayant des racines assez peu étendues, ils avaient du mal à se maintenir sous l’effet des brusques tempêtes automnales. Dépité, il les avait remplacés par des chênes. Elle conclut qu’il faudrait toutefois en planter pour rendre hommage à son créateur.

Ils rentrèrent à la tombée du jour.

*

Depuis l’enterrement, la lassitude avait été générale, la promenade d’inspection avait redonné un peu de vie aux membres de la maison. Dans le salon, toutes les portes-fenêtres étaient ouvertes, chacun espérait un peu de répit après la chaleur pesante de la journée. Les rideaux de mousseline avaient peine à se soulever sous la faible brise du soir. Le repas se déroulait au son du bourdonnement des insectes volants en tous genres et celui des criquets relayés par celui des grenouilles. Esther aidée de Dalila, faisait le service sous l’œil de Mama Louisa. Tout le monde faisait bonne figure. La conversation se déroulait sur ce qu’avait découvert Antoinette-Marie dans la journée. Elle répondait tant bien que mal à la curiosité de Sœur Élisée, essayant de résumer ce qu’elle avait vu. Georges Tremblay souriait à la conversation des deux jeunes femmes, complétait ou corrigeait les explications données, satisfait d’avoir sorti de l’apathie la plus jeune.

Soudainement, Antoinette-Marie se figea. Au centre de la table, la flamme des bougies du chandelier vacilla faisant trembler les ombres des dîneurs. Elle sembla regarder quelque chose au loin, en dehors de la pièce. La tension fut palpable, créant un malaise, interrompant tout le monde devant l’étrangeté de la sensation. Georges Tremblay surprit, la dévisagea. Les yeux hagards, le teint devenu livide, telle une pythie, elle se raidit comme un morceau de bois, ses mains se crispèrent sur les accoudoirs. Elle annonça d’une voix blanche et monocorde. « – Il va y avoir beaucoup, beaucoup de vent, de la pluie, des éclairs et l’eau. L’eau va monter, monter… » puis elle s’écroula. Bien qu’interloquée et gênée par son ventre, Mama-Louisa se précipita et aidée de sœur Élisée, elles redressèrent sur la chaise la jeune fille. Georges Tremblay, encore ébahi, de ce qu’il venait de voir, la prit dans ses bras et suivi des deux femmes, la monta dans sa chambre. Sœur Élisée expliqua qu’elle l’avait déjà vue dans un état similaire. Cela s’était passé pendant le voyage juste avant une tempête qui avait failli engloutir le navire. Ce souvenir ne l’aidait pas à garder son calme, bien au contraire, mais elle ne paniqua pas. L’homme allongea Antoinette-Marie sur son lit, soucieux du parti à prendre. Bien que la journée ait été très belle, cela n’empêchait pas un ouragan de s’approcher, mais ce qui le gênait c’était cette séance inattendue et impressionnante de prédiction. Il n’était pas sans savoir les dispositions de sa mère dans ce registre, mais elle avait eu garde de l’en tenir éloignée. Mama-Louisa fit réagir le régisseur. « – Monsieur Georges ! L’ouragan ! La maîtresse vient de nous prévenir de l’arrivée d’un ouragan. » Elle qui avait déjà vu ce genre de scène de la part des reines du vaudou, n’était surprise que par le choix du Loa des tempêtes de s’exprimer au travers d’une blanche et qui plus est par cette toute jeune fille devenue sa maîtresse.

plantation scène.jpgLe régisseur laissa les femmes aider la maîtresse de la plantation et courut de son côté avec Abraham vers les cases des esclaves qu’il mit en branle afin de rentrer les bêtes, mettre en hauteur dans les écuries nourritures, eau potable, couvertures, afin d’installer un camp de retranchement, car si l’eau devait monter ce serait pour plusieurs jours. Il avait déjà eu l’occasion de voir les ravages d’une crue du Mississippi. Outre les récoltes qu’ils avaient alors perdues, plusieurs esclaves s’étaient noyés.

Les esclaves mirent dans un premier temps de la mauvaise volonté. Dérangés dans un de leurs rares moments de repos et ne voyant pas l’orage venir, ils y mirent peu d’énergie. Embarrassé, devant le régisseur, Abraham leur raconta la scène qu’il avait aperçue. Bien qu’abasourdis et septiques par l’histoire, l’écho avec leur croyance les fit réagir et redoubler d’efforts. Dans la maison, Esther, Dalila et Néora sous la directive de Mama Louisa aidée du petit Hyacinthe, fermaient et barricadaient toutes les ouvertures de la demeure. Pendant ce temps, Ariel et Élisée remontaient de l’entresol de la cuisine toutes les provisions, qu’ils entreposèrent dans la salle de danse vide de meuble, comme la plupart des pièces. Agacée par Hyacinthe, qui ne la quittait pas, Mama-Louisa chargea Léa la plus grande des filles de Néora et d’Abraham de le coucher avec les petits, sa sœur Bethsabée et le petit Nathanaël, dans les mansardes, où elle logeait avec Esther.

Le ciel n’avait pas bougé. Obsédés, tous les yeux revenaient vers lui, cherchant les nuances, les changements. Il était toujours sans un nuage, le quart de lune miroitant au milieu des étoiles. Mais tous les habitants de la plantation perçurent le silence qui était tombé comme une chape de plomb. On n’entendait plus aucun insecte, aucun oiseau. Rien. Navarre et Béarn gémissaient dans la chambre de leur maîtresse. Le fleuve ronflait déjà sous une force invisible entraînant tout ce qu’il pouvait arracher à ses rives. Cela n’avait rien de rassurant. Puis petit à petit le vent fit bruisser les arbres et apporta les premiers nuages. Ils étaient noirs. Le ciel commença à s’assombrir, amenant l’obscurité. Les nuages se bordèrent d’un éclat lumineux annonçant l’orage à venir. Comme des roulements de tambour, les coups de tonnerre se rapprochèrent de plus en plus, zébrant le ciel d’éclairs verticaux. L’air était de plus en plus lourd chargé d’électricité. La tornade bouscula les arbres, en couchant certain. Le vent essayait de s’engouffrer dans tous les interstices de la maison, la faisant craquer, bouger, à la grande terreur de ses habitants qui s’étaient mis en prière.

innondation mississippi-007.JPGDans sa chambre, Antoinette-Marie sortait de son évanouissement découvrant sa terrible prédiction. Esther en fut soulagée, elle courut prévenir les autres, laissant sœur Élisée à son chevet, afin de les rassurer. À chaque coup de tonnerre, celle-ci sursautait de peur s’abîmant avec plus de ferveur dans la prière. Elle regrettait l’absence de l’abbé Hubert parti après l’enterrement, bien que dans son for intérieur, elle était consciente que cela n’aurait rien changé. La jeune femme remise, elles rejoignirent les autres. Elles les trouvèrent rassemblés dans le salon suppliant Dieu de les épargner. Elles se joignirent aux femmes et à genoux implorèrent la miséricorde du seigneur. Les hommes firent de même et répondirent aux psaumes qu’Antoinette-Marie disait à haute voix. Sans le vouloir ni même le penser, elle tenait son rôle de maîtresse, tel un capitaine de navire. La violence des éléments était telle que son tumulte couvrait les supplications. Ils étaient au cœur de la tourmente. Tous attendaient. Une force semblait vouloir les balayer de la terre. Les secousses de l’orage durèrent une bonne partie de la nuit. Les dernières bourrasques passées, le calme revenu, l’inquiétude des habitants se focalisa sur la montée des eaux. Georges sortit par l’arrière de la maison, et à l’abri de la véranda il essaya de juger la crue du fleuve. Entre deux nuages, la lune éclaira la scène. L’eau était déjà à la moitié de la prairie, cela l’inquiéta, car il n’était pas sûr que tout soit à l’abri. Il s’installa sous la véranda et toute la nuit il surveilla la montée de l’eau. Au petit matin, les eaux du fleuve léchaient le haut de la prairie à une dizaine de pas des marches de la maison. Antoinette-Marie de l’étage ne pouvait que constater la catastrophe, le fleuve avait dû doubler de largeur, elle sursauta au son de la voix de la gouvernante. « – Vous savez Maîtresse, ce n’est rien, il est arrivé que l’eau rejoigne celle du bayou, toute la plantation était sous l’eau sauf les collines sur lesquelles nous étions réfugiés.

Mon Dieu cela est donc possible !

*

L’eau mit une bonne semaine à se retirer. Une brume moite s’échappait de la terre, vapeur d’eau sous l’ardeur du soleil. Elle laissait derrière elle des cadavres d’animaux que l’on brûla le plus rapidement pour éviter de nouvelles épidémies, et bien évidemment de la boue dans laquelle grouillait tout un monde venimeux. Georges Tremblay prit ça avec philosophie et fit remarquer que cela engraisserait la terre, ce qui serait déjà ça. Ils avaient évité une nouvelle catastrophe.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 20 suite

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 Lorsqu’ils arrivèrent à la Nouvelle-Orléans, Joseph-Marie de Thouais et Basile trouvèrent le gouverneur Luis de Unzaga y Amezaga en pleine préoccupation guerrière. Pour être plus exact Marie Elizabeth de St. Maxent, sa jeune épouse, donnait un bal de charité afin de rassembler des fonds pour aider ce que l’on appelait les américains, car les colonies anglaises à l’est du Mississippi faisaient plus que se rebeller, elles faisaient la révolution. Deux semaines avant l’arrivée des deux hommes dans la ville, le 4 juillet, les colonies anglaises avaient proclamé la Déclaration d’Indépendance, ce qui équivalait à une déclaration de guerre contre l’Angleterre. Toute la haute société créole avait été invitée aussi Joseph-Marie et Basile furent courtoisement éconduits par le majordome noir de l’hôtel du gouverneur. Ils furent de même éconduits chez monsieur Bevenot de Haussois, notaire à la Nouvelle-Orléans, chez qui ils s’étaient présentés sur les conseils d’un ami acadien, mais celui-ci était aussi de la fête. La journée étant avancée, après renseignement auprès de leur aubergiste, ils décidèrent d’aller acheter des chevaux dont ils auraient grand besoin. Ils se rendirent chez un maquignon en dehors de la ville, auprès duquel ils obtinrent pour un bon prix une jument baie pour Basile et un étalon brun pour Joseph-Marie. Ils s’équipèrent ensuite en selle et harnais. De retour à l’auberge où ils avaient trouvée à se loger, ils dînèrent et se couchèrent.

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Le lendemain, en fin de matinée afin de le trouver en de bonnes dispositions, il se rendit d’abord chez le notaire. Joseph-Marie de Thouais s’était vêtu selon son rang, s’il n’avait pas mis de perruques, il arborait un habit à la française de bonnes factures accompagné de chaussures à boucles et d’une canne. Arrivée rue du Maine devant la maison du notaire, il frappa, il fut courtoisement reçu par une négresse tout en rondeurs et en sourire qui lui demanda de patienter dans le vestibule le temps d’aller prévenir son maître. Des meubles, au tapis en passant par les tableaux, autour de lui tout prouvaient l’opulence du notaire. Monsieur Bevenot de Haussois avait repris la charge de son père. La trentaine, célibataire, c’était un homme mince au visage hermétique et de nature consciencieuse. Il fit rentrer Joseph-Marie baron de Thouais, comme il était écrit sur la carte. Il le fit asseoir face à lui et lui fit servir un rafraîchissement, car il faisait déjà très chaud. Après les salutations d’usage, avec un accent traînant, il engagea la conversation: « – Que puis-je pour vous monsieur de Thouais?

– Je viens de la part d’un de vos confrères de Québec, monsieur La Dauversière, qui m’a conseillé votre étude.

– Grands dieux mais comment va l’ami de mon père? Cela fait si longtemps que je n’ai pu avoir de ses nouvelles avec ses temps troublés.

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Joseph Marie Bevenot De Haussois

Après avoir rassuré le notaire Joseph-Marie reprit: « – J’ai des lettres de changes et de créances ainsi que quelques biens à mettre en lieu sûr et je compte sur vous pour me conseiller. ». Après avoir examiné chaque papier et les bijoux le notaire le rassura, il n’y avait aucun problème, il s’occuperait de tout. Il conclut en lui demandant s’il voulait vendre les bijoux car il n’aurait aucun mal à trouver acquéreur.

– Non! Surtout pas ce sont ceux de ma mère, je ne sais si elle est encore en vie, mais de toute façon ils reviendront à la femme de mon fils quand le temps sera venu.

– Voulez-vous vous installer dans la colonie?

– oui j’en ai l’intention. J’aimerais obtenir une concession de la part du gouverneur, je vais aller demander audience cet après-midi. J’ai repéré dans une courbe du fleuve avant la ville de l’ascension un endroit qui me conviendrait près d’une autre plantation.

– Ce doit être la plantation Houmas, c’est une bonne terre, mais ne la demandez pas tout de suite, le gouverneur vous proposera de vous installer au bayou Lafourche avec les acadiens. Allez voir après votre audience Monsieur de Saint-Maxent, il fait la pluie et le beau temps sur la colonie depuis que le gouverneur a épousé une de ses filles. De plus, il est favorable à l’installation de tout français surtout noble! Votre fortune ne suffirait pas pour les terres, les esclaves et toutes les fournitures dont vous auriez besoin. Il vaut mieux amener le gouverneur à vous donner la terre.

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Gilbert Antoine de Saint Maxent

Suivant les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, il se rendit en début d’après-midi à l’hôtel du gouverneur. Le maître d’hôtel, noir-ébène, guindé et dédaigneux, le conduisit dans l’antichambre où il lui demanda de bien vouloir patienter. Joseph-Marie n’avait pas tenu compte de l’incontournable coutume des Caraïbes, la méridienne. La chaleur du milieu de journée arrêtait toute activité, du moins chez les nantis, pour la sieste. Deux heures plus tard, un homme traversa l’antichambre et entra dans la pièce contiguë sans frapper ni être présenté. L’homme, de belle prestance, d’une cinquantaine d’années, habillé avec soin d’un habit à la française avec perruque poudrée et chaussure à boucles d’argent, le toisa avec hauteur. Il semblait être chez lui et pour cause l’homme était le beau-père du gouverneur, c’était Gilbert Antoine de Saint-Maxent, alors l’homme le plus riche de Louisiane. Né à Longwy, en Meurthe-et-Moselle, en Lorraine, en 1747, il avait immigré à La Nouvelle-Orléans, et s’était enrôlé dans l’armée. Deux ans plus tard, il avait épousé la riche Elizabeth La Roche et avait utilisé sa dot afin d’ouvrir un bâtiment sur la rue Conti servant à l’approvisionnement des commerçants de fourrures. En 1753, il fut promu colonel et commandant du régiment de la Louisiane par le gouverneur Louis de Billouart Kerlerec. Il s’était distingué dans les combats de défense contre les incursions anglaises et des Chickasaws. Il avait marié sa seconde fille, Marie Elizabeth, à dix-huit ans au nouveau gouverneur de la ville, de l’âge de son père. Cela n’avait pas gêné la jeune fille qu’elle était alors. Elle avait été élevée dans ce sens et dans la colonie aucun parti n’était à la hauteur des attentes de son père et des siennes. De plus, cela allait tout à fait avec l’idée qu’elle se faisait de la vie, être à la meilleure place dans la société. Sa sœur aînée Marie-Felice de Saint-Maxent, jeune veuve de monsieur d’Estrehan avait eu la bonne idée d’épouser en deuxièmes noces, Bernardo de Gálvez y Gallardo, le général du gouverneur, une des plus anciennes familles d’Espagne. Monsieur de Saint-Maxent en se servant de ses filles avait su fort bien avancer ses pions. Le gouverneur venait de le nommer commandant de la milice de la Louisiane.

Un moment plus tard, le majordome vint chercher Joseph-Marie qui commençait à s’impatienter, bien qu’il fût conscient d’être obligé d’en passer par là. Le gouverneur à son bureau conversait avec l’homme que Joseph-Marie avait vu rentrer précédemment. Don de Unzaga y Amezaga était un homme affable, courtoisement il indiqua le fauteuil en face de lui.

– Veuillez m’excuser de cette attente monsieur de Saint-Maxent et moi-même réglions des problèmes urgents. Si j’ai bien compris monsieur de Thouais, vous venez d’arriver dans notre colonie.

– Oui, monsieur le gouverneur, je suis venu vous présenter mes hommages et vous demander l’autorisation de m’installer en Louisiane.

plantation La PalmeraieAvec un fort accent espagnol le gouverneur reprit : « – Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous vous installiez parmi nous, vous êtes le bienvenu. J’ai cru comprendre que je vous obligerais en vous donnant une concession. Cela a priori ne pose aucun problème. Je voudrais toutefois, si cela était possible, que vous me rendiez un service. Monsieur  de Saint-Maxent m’a fait savoir que vous étiez arrivé dans notre colonie depuis l’Acadie par le Mississippi. J’ai justement besoin de quelqu’un de confiance qui aurait vu le terrain récemment. Je ne sais si vous êtes informé, mais les Américains ont déclaré leur indépendance. Je vais être franc avec vous. Non pas que je veuille les aider particulièrement, mais je voudrais profiter de la faiblesse des Anglais pour récupérer quelques forts et leurs régions environnantes. Si je vous fais part de ces secrets militaires, c’est qu’il m’a semblé comprendre que vous aviez quelques rancœurs envers ceux-ci. En échange de ce service, je vous concéderai une plantation d’environ 3000 arrhes sur le lieu de votre choix et vingt esclaves pour démarrer.

Le baron de Thouais fut très surpris de tous les renseignements que détenait le gouverneur à son sujet. Ce qu’il ne savait pas c’est que Mr de Saint-Maxent avait déjeuné avec son notaire. Si celui-ci était resté discret quant à la fortune de ce dernier, Monsieur Bevenot de Haussois connaissant les projets de son ami de Saint-Maxent, n’en avait pas moins raconté le parcours du baron de Thouais jusqu’à la colonie, afin de lui donner un coup de pouce dans ses démarches. Sans se décontenancer Joseph-Marie de Thouais acquiesça à la demande, trouvant l’échange équitable. Il demanda toutefois de quoi il en retournait. Monsieur de Saint-Maxent prit le relais. Il expliqua qu’ils avaient l’intention d’aider secrètement les américains en leur livrant cinq tonnes de poudre à canon, des magasins du roi. La poudre à canon devait remonter le Mississippi, sous prétexte de protéger la colonie espagnole, le but étant de contrecarrer les plans anglais pour capturer Fort Pitt. Ils devaient donc livrer la marchandise au capitaine Georges Gibson Linn. S’il était d’accord pour participer à ce projet, il était attendu sous deux jours au palais du gouverneur. Le baron assura sa présence et garantit celle de son ami Basile Tremblay, se demandant toutefois ce qui se passerait le cas contraire.

Le gouverneur, comme monsieur de saint Maxent, avait choisi de faire ce marché avec le baron de Thouais, car il savait que dans une armée les uns étaient braves, parce qu’ils voyaient de loin la récompense, les autres l’étaient par dureté de caractère, et que beaucoup encore l’étaient parce que tout ce qui les entourait les animait. Combien en étaient-ils qui seraient lâches, s’ils étaient sûrs qu’on ne le sut pas!

Alonzo Chappel  (Wyoming Valley Massacre - 1-2-296-25-ExplorePAHistory-a0a9x7-a_349Deux jours plus tard comme prévu les deux acolytes qui venaient d’Acadie se présentaient à l’aube au palais du gouverneur. Outre le gouverneur les y attendaient monsieur de Saint-Maxent et Monsieur Bevenot de Haussois. Après avoir signé leurs engagements dans la milice de Louisiane qui serait sous les ordres de monsieur de Saint-Maxent, le baron de Thouais contresigna son acte de propriété pour la plantation située à l’endroit où il la désirait, son notaire ayant fourni l’information. Celle-ci lui reviendrait à la fin de son engagement et si par malheur il lui arrivait quelque chose, elle reviendrait à son héritier. C’est ainsi que commença la guerre de la colonie espagnole contre son voisin anglais. Cette guerre ressemblait plus à une guerre de maquis qu’à une guerre ouverte. Le général Gálvez, qui devait devenir à son tour gouverneur, avait pris position pour les rebelles et supervisait l’ensemble des mouvements. Il commença par fournir des armes aux insurgés et captura tous les postes britanniques à l’ouest de la Floride. Pour cela, il avait accepté l’enrôlement dans l’armée espagnole de volontaires louisianais pour combattre du côté des Américains.

*

Pour les deux amis cette guerre de guérilla se déroula malgré ses horreurs sans trop de mal jusqu’à la capture de Fort Bute. L’Espagne était officiellement entrée dans le conflit au côté de la Révolution américaine le 8 mai 1779, avec une déclaration de guerre par le roi Charles III. Cette déclaration avait été suivie par une autre le 8 juillet qui autorisait ses sujets coloniaux à s’engager dans des hostilités contre les Anglais. Bernardo de Gálvez avait intercepté des communications émanant des anglais à Pensacola, indiquant qu’ils avaient planifié une attaque surprise sur la Nouvelle-Orléans. Il décida donc de lancer sa propre attaque en premier. Elle commença par la capture de Fort Bute pour laquelle Bernardo de Gálvez rassembla l’armée régulière espagnole, et les milices acadiennes de Saint-Maxent. Cette prise marqua le début de l’intervention officielle de l’Espagne dans la guerre américaine aux côtés de la France et des rebelles.

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Louis Amédée marquis de Maubeuge

Quelque temps auparavant, Louis Amédée, chevalier de Maubeuge, âgé de 24 ans, avait été détaché par Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau auprès de Monsieur de Saint Maxent. Il était arrivé en grand secret sur les lieux de la bataille à venir. L’engouement de monsieur de La Fayette pour le combat des Américains avait fini par faire des émules auprès de la société aristocratique française en plein engouement de philosophie et de liberté que les vannes des encyclopédistes, des écrits de Voltaire et des satires de Beaumarchais avaient ouverte. Afin de tâter le terrain monsieur de Rochambeau avait rassemblé un contingent qu’il avait mis sous les ordres du jeune chevalier de Maubeuge.

Le 7 septembre, à l’aube Bernardo Gálvez décida de prendre d’assaut le petit poste frontière britannique. Le fort Bute était situé sur les bords du Bayou Manchac, à environ 115 milles de La Nouvelle-Orléans, à l’extrême-ouest de la frontière ouest de la Floride britannique. Le lieutenant-colonel Alexander Dickson avait été chargé de la défense du district de Bâton-Rouge, qui comprenait forts Bute, Bâton-Rouge, et PanmureLes Anglais avaient commencé par envoyer un grand nombre de troupes au nord-ouest des colonies afin de capturer Georges Rogers Clark, le commandant américain, ce qui avait affaibli la région. Le commandant Dickson n’avait à sa disposition que 400 soldats réguliers et ayant eu connaissance des mouvements espagnols, il avait retiré la plupart de ses forces de Bâton-Rouge et Panmure, laissant à l’arrière, avec le capitaine Von Haake une petite garnison. Les Espagnols de leur côté avaient reçu des renforts de La Nouvelle-Orléans. Ceux-ci se composaient au départ de 520 réguliers, dont environ les deux tiers avaient été récemment recrutés, 60 miliciens, 80 mulâtres libres, et dix volontaires américains dirigés par Oliver Pollock parmi lesquels s’était glissé le jeune James Wilkinson.

John Burgoyne, premier duc d'Albany, portrait de Sir Joshua Reynolds,

James Wilkinson

Ce dernier commençait une carrière des plus particulières, engagé dans l’armée comme agent de liaison, il était surtout agent secret du général Washington et rendait compte de l’évolution de la guerre espagnole et de l’état d’esprit des alliés. Venant de l’amont du fleuve, la force avait été augmentée en plus des 600 hommes, indiens, acadiens, dont faisaient partie le baron de Thouais et Basile Tremblay. Gálvez avait réussi à rassembler plus de 1400 hommes, même si ce nombre avait été sensiblement réduit en raison des difficultés de la marche. La veille au soir, le baron de Thouais était arrivé avec son corps devant l’ancien fort construit en palissade. Il trouva que l’ennemi était en mauvaise posture, car il le jugea indéfendable la position. Lorsque les troupes furent rassemblées devant fort Bute, Gálvez informa ses hommes du véritable objectif de leur mission suscitant des hourras enthousiastes. Le baron de Thouais et son ami furent convoqués sous la tente de Saint-Maxent, qui leur apprit qu’il les mettait sous les ordres du jeune lieutenant français le chevalier de Maubeuge, car ils connaissaient le terrain bien mieux que le nouveau venu. Bien qu’il trouvât son supérieur assez jeune, Joseph-Marie obéit sans objection. À l’aube le lendemain, ils attaquèrent le fort, et après une brève escarmouche dans laquelle un seul homme fut tué, la garnison se rendit. Comme des soldats anglais s’échappaient, Gálvez envoya le corps expéditionnaire français capturer ceux qui s’enfuyaient sur le chemin de Bâton-Rouge. Alors qu’ils couraient derrière les fuyards dans le sous-bois qui longeait le bayou, ils furent pris à revers par un groupe d’Indiens amis des Anglais. Joseph-Marie et Basile n’entendirent pas l’avertissement que leur lança un soldat français. Joseph-Marie sentit le souffle d’une flèche passer sur son côté qui atteignit au milieu du dos son ami qui courait devant lui. Il le vit s’écrouler sans vie. Dans sa tête, un éclair brisa sa raison. Celui qu’il considérait comme son frère, depuis qu’il l’avait recueilli en Acadie venait de mourir devant lui. C’en était trop pour sa raison. Il devait le venger, venger tous ceux qui étaient morts et qu’il avait aimés. Il attrapa la hache de son ami et prit dans l’autre main, son épée se retourna et fonça vers les Indiens, aveuglé par la haine. La rage de l’homme blanc saisie de surprise les Indiens, qui ne purent se reprendre. Ils se défendirent de leur mieux. À la stupeur des Français, il massacra aveuglément tous les Indiens qui étaient à sa portée. Il sortit de ce combat couvert de sang avec juste quelques égratignures. Lorsque la raison lui revint, il était entouré des Français qui le congratulaient pour son courage. Monsieur de Maubeuge, quant à lui, resta sur sa réserve inquiet de cette subite frénésie sanguinaire. Les Français ne ramenèrent que quelques prisonniers, surtout des Indiens. Le général Gálvez resta à fort Bute pendant six jours, donnant à ses hommes le temps de se reposer avant de poursuivre sur Bâton-Rouge.

En 1777, le chef militaire espagnol Bernardo de Galvez est devenu le gouverneurL’armée de Gálvez arriva sous les murs de Bâton-Rouge le 20 septembre et il constata qu’il s’agissait d’une place forte occupée par environ trois cents hommes de l’armée régulière. Étant exposé aux feux des canons du fort et ne pouvant mettre en danger sa propre artillerie, le général ordonna une feinte par le nord, à travers la forêt qui encerclait la ville. Les Anglais tournèrent leurs canons vers le Nord et bombardèrent massivement cette position. Les Espagnols cachés sous l’épais feuillage n’eurent à déplorer que trois blessés, parmi lesquels Joseph-Marie de Thouais. Celui-ci reçut à l’épaule une balle de l’ennemi alors qu’il plaquait au sol l’un de ses comparses apercevant l’éclat du canon de fusil qui le visait. Pendant ce temps, les ingénieurs et spécialistes de siège du général Gálvez creusèrent des tranchées et établirent des abris sûrs pour les canons qui commencèrent à tirer sur le fort. Les Anglais endurèrent trois heures de pilonnage intense puis se rendirent. Ce fut la seconde place britannique à tomber aux mains des Espagnols lors de l’incursion de Bernardo de Gálvez dans le territoire anglais de l’ouest de la Floride. Les conditions de capitulation acceptée par Dickson, à Bâton-Rouge garantissaient à Gálvez la cession du reste des postes britanniques sur le fleuve Mississippi libérant ainsi la basse vallée du Mississippi. De retour à La Nouvelle-Orléans, il planifia une campagne contre le fort de La Mobile et de Pensacola, les autres bastions britanniques à l’ouest de la Floride, campagne que Joseph-Marie de Thouais ne vit pas.

*

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Mama Louisa

Pendant tout ce temps, Louisa devenue Mama-Louisa s’occupa de Charles-Henri de Thouais. Trois années auparavant étaient arrivées deux lettres à la plantation « la Nouvelle ». La première demandait à doña de Vilagaya d’acheminer Louisa jusqu’à la plantation des Breaux au bayou la Fourche, la deuxième était à remettre à Madame Tremblay. Doña de Vilagaya, à réception de la lettre, fit préparer Louisa. Elle lui fit constituer un petit trousseau en lui fournissant un métrage suffisant de coton blanc fin pour coudre deux corsages et deux métrages de toile de couleur neutre, afin de faire deux jupes, que la jeune fille s’empressa de blanchir. Le matin de son départ, la jeune fille attendait sous la véranda, à côté de la porte principale, le contremaître qui l’accompagnait. Elle n’était pas pressée de partir, mais puisqu’elle y était obligée, autant faire vite. Doña de Vilagaya avait clairement insisté sur le fait que la jeune fille devait arriver intacte sur le lieu de livraison. Le contremaître avait parfaitement compris et ne se l’était pas fait dire deux fois. Quand il trouva la jeune esclave, il remarqua qu’elle avait soigneusement préparé sa mise. Toute de blanc vêtue, elle avait tressé sa lourde chevelure noir corbeau qu’elle avait enveloppée dans un linge comme un turban, ce turban que les créoles appelaient tignon. Le corsage fermé haut, la jupe large accentuant sa taille qu’elle avait sciemment faite longue à toucher le sol comme la maîtresse. Elle se mit, impassible, à marcher fièrement à côté du cheval du contremaître, sans jamais se retourner. Celui-ci n’allait pas trop vite afin que la jeune fille ne se fatigue pas. Ils mirent une bonne partie de la journée à aller jusqu’à destination, à la surprise des habitants de la plantation Breaux, qui virent déboucher en fin de soirée au bout de l’allée un cavalier et une fille marchant à côté de lui. Madeleine Trahan intriguée attendit à sa porte que le couple s’approche. Le temps d’atteindre le perron s’étaient rassemblés tous les membres de la Washington_and_Lafayette_at_Mount_Vernon,_1784_by_Rossiter_and_Mignot,_1859 (détail)famille Breaux à portée de regard. Le cavalier se présenta à la porte et demanda à voir Madame Tremblay. Il fut tout aussi surpris qu’elle en voyant l’Indienne. Il lui remit la lettre et expliqua que la négresse à côté de lui était l’esclave de Monsieur de Thouais. Devant le regard interrogateur de Dewache, Cécile Breaux, son petit dernier calé contre sa hanche, prit la lettre qu’elle décacheta, car elle était la seule à savoir un peu lire. Après l’avoir déchiffrée, elle confirma les dires du cavalier et expliqua le départ de Basile Tremblay et du Baron de Thouais pour la guerre, quant à la fille devant eux elle devait faire office de nourrice auprès du fils du baron. Sa commission faite le cavalier reparti aussitôt voulant rentrer avant la nuit, car il ne tenait pas à rester chez les Acadiens. Il laissa l’assemblée, regroupée face à la métisse. Ils étaient sceptiques devant la nouvelle, la guerre, quelle guerre ? Ils n’avaient pas entendu parler de guerre. Et une esclave, personne n’en possédait chez les Acadiens. Alexis Breaux était bien travaillé par l’idée se disant que cela aiderait à développer son exploitation, mais il n’avait pas franchi le pas devant le regard de sa communauté. La jeune métisse qui gardait son masque impénétrable malgré l’inquiétude se laissait examiner comme un animal étrange par le groupe. Dewache ne savait pas comment se comporter avec Louisa ni ce qu’elle était supposée faire d’elle. C’est Charles-Henri qui ayant entendu le contremaître décoinça la situation. Interpellant la métisse, il lui demanda si elle devait vraiment s’occuper de lui. La jeune fille se pencha vers le petit garçon et lui dit : « Il semblerait que ton papa m’ait achetée pour ça. J’espère que cela va te convenir. » Le petit garçon flatté et sous le charme de la jeune fille lui prit la main, se retourna vers l’assemblée des Acadiens, et tout fier proclama : « C’est la maman que mon papa m’a achetée, elle est à moi ». Cela fit sourire Dewache et lui facilita la tâche. Tous les Acadiens éclatèrent de rire et l’affaire fut convenue. À la surprise de Louisa, ils l’intégrèrent comme un membre de la famille, lui faisant une place. Tout naturellement, elle participa à la vie de la plantation du moins à tous les travaux domestiques. Charles-Henri se retournait vers elle chaque fois qu’il avait besoin de soins, de tendresse, d’une autorisation. Tout le monde s’adapta à la nouvelle venue et ils finirent par oublier sa condition. Les années passèrent, les bruits de la guerre les atteignirent, des lettres arrivèrent donnant des nouvelles des hommes. Le temps s’écoula au fil des récoltes, des maladies infantiles, des naissances, des mariages, des fêtes. Louisa pensait bien que ça ne durerait pas, mais elle se laissa bercer par cette quiétude trompeuse.

*

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Mama louisa

Les tâches journalières effectuées les enfants Breaux jouaient au bord du fleuve. C’était la Toussaint, en attendant l’heure du repas qui rassemblait la famille, Nastazie jouait à chat perché avec son frère Alexis, Georges Tremblay, Charles-Henri de Thouais et les cousins des Breaux, Cloatre, Charles, et Magdeleine venus spécialement pour l’occasion. Deux ans plutôt, Charles Gaudet, et Cécile Breaux avaient enfin réaménagé dans une nouvelle maison que leurs parents et voisins avaient aidé à construire sur leur terre. Sous la véranda Marie, l’aînée des Breaux, qui allait être bientôt en âge de se marier, surveillait sa nièce et filleule qui trottait derrière un chaton. C’était la fille de l’aîné des Breaux, Honoré. Celui-ci s’était enfin décidé à épouser leur voisine Marguerite Aurion. Celle-ci avait été élevée par son oncle et sa tante, Joseph et Angélique Marant. Séparée de leur parent, suite au grand dérangement, elle avait appris qu’ils étaient morts lors de leur déportation. Quand arrivèrent ses quinze ans, sa beauté blonde fit venir de loin tous les Acadiens cherchant épouse, mais malgré son apparente douceur elle s’était obstinée à attendre qu’Honoré se décida. Comme toutes les jeunes filles acadiennes, elle avait été accoutumée dès son plus jeune âge aux travaux domestiques et aux mœurs de son peuple. De nature réservée, elle ne songeait pas à ces légers jeux de libertinage et attendait au milieu d’occupations utiles que l’on disposât d’elle. Sans malice et sans honte, puisqu’elle ne faisait rien qui put réellement la faire rougir, elle agissait avec l’assurance que donne la naïveté quand on ne pense point à mal. Les jours de fête, elle s’amusait modérément préférant aider autour d’elle, elle ne faisait pas partie de celles à qui l’ont fait des reproches pour un comportement frivole. À la Saint-Jean de ses treize ans, elle avait compris que ce serait Honoré Breaux qu’elle prendrait pour mari ou personne. Bien qu’âgé de dix ans de plus, les larges épaules, les jambes solides le sourire franc et les yeux noisette du jeune homme l’avait définitivement conquise. Aux bals réguliers qui ponctuèrent par la suite la vie de la communauté, elle refusa tous les cavaliers et attendit que le jeune homme vienne à elle. Comme cela tardait à venir, sa tante, connaissant le secret de la jeune fille, alla voir Madeleine Breaux, pour qu’elle intervienne. Ce qu’elle fit au bal suivant. « – Mon fils qu’est-ce que tu attends pour inviter la Marguerite à danser, qu’elle ait des cheveux blancs ?

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Marguerite Aurion

– Mais elle refuse tous les cavaliers qui se présentent !

– Pas tous mon fils, allez va !

Et quand elle accepta la contredanse puis la suivante, il comprit. Secoué par sa mère, Madeleine Trahan, qui lui rappela son âge et le fait que la jeune fille n’attendrait pas indéfiniment il se décida, d’autant qu’elle lui plaisait.

Mais ce jour-là, tout ceci était bien loin, elle était dans le bâtiment à côté de la demeure qui servait de cuisine où elle aidait sa belle-mère et Mama-Louisa à préparer le repas de fête, quand déboulèrent, essoufflés, Charles et sa sœur Nastazie. « – Ma ! Y a des militaires en bateau qui accostent devant la plantation ! » Toutes s’arrêtèrent dans leurs activités. Louisa sentit son estomac se comprimer, elle avait déjà compris.

– Ils sont nombreux ?

– Six ou huit, j’ai pas bien vu.

– Va chercher ton père et tes frères et toi Nastazie, va chercher Dewache, elle doit être au potager !

Tout en s’essuyant les mains Madeleine Breaux se dirigea suivi de sa bru et de la métisse sur le devant de la maison, elle rejoignit son aînée qui avait pris sa nièce dans ses bras et qui examinait les nouveaux arrivants depuis la galerie de la demeure. Les petits, plus curieux que craintifs, étaient restés au bord du bayou et regardaient les soldats descendre de l’embarcation qui ressemblait à une gabarre à fond plat. Madeleine Breaux s’avança vers eux suivie des femmes de la maison sur ses talons. Alors qu’elles s’approchaient, elles les virent extirper une civière dans laquelle gisait un homme. Un noir immense dans la force de l’âge était à ses côtés.

Madeleine accéléra le pas pour voir qui s’y trouvait. Dewache qui les rejoignait à cet instant, savait elle qui était dans le brancard, car quelques jours avant alors qu’elle ramassait des baies sauvages, son cœur avait un instant oublié de battre lui causant un malaise qu’elle interpréta aussitôt, laissant échapper des larmes sur sa joue. L’officier du groupe s’avança vers la femme d’âge mûr qui venait au-devant de lui. Il la salua, se présenta et demanda : « – je suis bien à la plantation Breaux ? » Devant l’acquiescement de la femme, il reprit : « – c’est monsieur le Baron de Thouais, il m’a demandé de le reconduire chez vous.

– Il est mort ?

– Non, il a reçu une balle à l’épaule et la fièvre le laisse dans un état comateux, mais avec des soins, ça devrait passer. Le nègre à ses côtés est son valet.

Charles-Henri s’était approché pour voir l’homme allongé qu’il attendait depuis longtemps et crut le reconnaître. Les femmes quant à elles se retournèrent gênées vers Louisa, se rappelant soudain que la jeune femme était l’esclave de cet homme. Celle-ci, les mains moites, les essuyait nerveusement sur son tablier tout en restant impassible. Dewache interrompit ce moment de gêne et posa à l’officier la question dont elle connaissait la réponse : « – je suis madame Tremblay, est-ce que par hasard vous auriez des nouvelles de Basile Tremblay qui était aux côtés de monsieur de Thouais ?

– Je suis désolé, Madame, mais votre époux est tombé à la prise de fort Bute.

Devant la certitude, le deuil en elle pénétra définitivement dans son cœur. Impassible, sans rien répondre, laissant son fils Georges, les larmes aux yeux, abasourdie par la nouvelle, elle fit demi-tour et d’u4wt3t5isn pas régulier quitta l’assemblée sans un mot et partie vers le Nord. Elle dépassa la maison puis longea les champs, puis s’enfonça dans le sous-bois. Elle marcha une partie de la nuit, éclairée par la lune montante filtrant entre les chênes gigantesques couverts de rideaux de mousse fantomatique. Elle s’arrêta au centre d’une clairière. Elle ramassa du bois puis fit un feu au centre. Quand celui-ci prit, la lune était au-dessus de la clairière, Dewache défit ses cheveux, couvrit sa tête de terre et commença à tourner à petits pas saccadés, tout en murmurant une mélopée qui au fur et à mesure s’enfla, emplissant l’espace. Elle tourna pendant des heures rentrant en transe. Elle se maintenait en équilibre sur un globe qui flottait dans le vide. Devant elle une succession de globes identiques se succédait jusqu’à l’infini. Sur l’un d’eux, Basile était là, lui souriant et lui tendant la main. Elle semblait se mouvoir au ralenti. Sans effort, avec légèreté, elle sauta d’un globe à l’autre jusqu’à atteindre la main tellement aimée. Celui-ci la prit dans ses bras, lui caressant les cheveux, il lui montra sur les autres globes leur fils Georges avec à son bras une belle jeune femme, puis sur le suivant trois enfants et sur le suivant ceux-ci plus grands avec leurs conjoints, puis sur le suivant leurs enfants. Il lui montrait leur descendance sans fin, le résultat de leur amour et de leurs espérances. Son cœur était en paix. Épuisée, elle s’écroula. Au pic du soleil, Alexis Breaux et ses trois fils Honoré, Joseph et Charles la trouvèrent allongée auprès du feu refroidi. Ils crurent un instant qu’elle était morte. Confortés du contraire, ils la ramenèrent à la plantation. Ils se pressèrent, car à l’est des nuages s’agglutinaient annonçant un orage comme il y en avait tant à cette époque de l’année.

Dans la maison silencieuse troublée seulement par le grondement du tonnerre, avec l’aide de Madeleine Trahan, Mama-Louisa soignait le baron et s’occupait de Charles-Henri. Le blessé avait été installé dans une pièce du bas qui servait de salon. Pendant deux jours, il délira pris dans les accès de fièvre, il n’émergeait pas de sa torpeur. Le docteur venu de l’Ascension, après avoir changé ses pansements et examiné sa blessure, avait rassuré tout le monde, il fallait faire tomber la fièvre et tout irait bien. À tour de rôle, les femmes l’éventaient pour le rafraîchir tout en lui passant des compresses fraîches sur le front, elles lui faisaient boire des tisanes chaque fois qu’elles le pouvaient pour faire partir le mal. Puis un matin Marguerite Aurion le trouva assis sur son lit, la fièvre était enfin tombée. « – Où suis-je ? » demanda-t-il inquiet, il ne se souvenait plus de rien depuis qu’il avait senti la douleur de la balle pénétrant dans l’épaule. Elle le rassura, il demanda à voir son fils, elle le fit quérir. Lorsqu’il entra dans la pièce, le petit garçon s’accrochait machinalement à la jupe de sa nourrice qui l’accompagnait. « – Je suis votre père, vous n’avez aucune raison d’avoir peur. De plus, lâchez donc les jupes de votre nourrice, vous avez l’âge de raison, vous n’êtes plus en âge de vous cacher dedans. » Charles-Henri s’avança vers son père et se campa devant lui. Ce dernier ne pensait déjà plus à lui, il examinait celle qui le soignait depuis plusieurs jours, et qui le troublait. Elle était encore plus belle que dans son souvenir. Celle-ci le regardait se demandant comment elle devait se comporter, un comportement servile n’était pas dans son caractère ni dans ses habitudes.

Susan Lyon (DENTELLE À LA LUMIÈRE D'OR

mama Louisa

Sa convalescence dura trois bonnes semaines pendant lesquelles il amena Louisa à devenir sa maîtresse. Du moins le pensa-t-il. Ne pouvant être libre, celle-ci avait décidé que son seul choix était de pousser son maître à faire d’elle sa concubine, sa tisanière. Cela avait réussi à sa mère, même si elle était morte en couches, aussi jouant les Salomé elle fit tout pour le séduire. Tour à tour distante, puis attentionnée, sous prétexte de le soigner ou de remettre sa literie d’aplomb, elle approchait ses atouts qui se dévoilaient sous la tension du tissu de la blouse qui s’échancrait au fil des jours. Il attendait sa venue et allait jusqu’à la réclamer sous des prétextes divers. Puis un soir, alors que tout le monde était couché, elle vint lui porter une carafe d’eau qu’elle croyait avoir oublié de mettre à sa portée. Les forces du convalescent étaient revenues et décuplées par le désir, il la bascula sur le lit, mollement, elle résista lui donnant la satisfaction de lui offrir sa virginité. Le stratagème de la jeune esclave réussit au-delà de ses espérances, il ne pouvait plus se passer d’elle. Lorsque Alexis Breaux poussé par sa femme vint proposer de la racheter pour la libéreril n’en fut pas question, et sans plus de mots l’acadien comprit pourquoi. Alexis Breaux eut bien du mal à expliquer à son épouse la situation qu’elle trouvait inconvenante.

Noël arriva, les fêtes de la nativité passées, comme il était rétabli, Joseph-Marie de Thouais décida, accompagné d’Honoré Breaux et de son jeune frère Joseph, d’aller à La Nouvelle-Orléans se faire remettre le titre de sa concession.

*

Trois années s’étaient écoulées depuis l’accord entre le gouverneur de l’époque et le jour où le baron frappa chez son notaire. Joseph-Marie Bevenot de Haussois l’attendait depuis qu’il avait eu connaissance de son retour sur le bayou La Fourche, il lui remit en bonne et due forme la copie de son titre de concession. Il s’excusa devant l’impossibilité de fournir les vingt esclaves prévus dans le contrat, il lui faudrait revenir, car il n’y avait pas de vente prévue dans les jours à venir, la guerre avec les Anglais, les Américains et les Français avait ralenti le commerce du bois d’ébène. Satisfait par la réalisation du contrat, le baron de Thouais ne put toutefois remercier le gouverneur Bernardo de Gálvez, encore sur le terrain des batailles.

*

À cette époque de l’année, le temps était particulièrement agréable les températures étaient douces et l’on craignait beaucoup moins les brusques changements de temps qu’offrait le climat des tropiques. Ils avançaient lentement sur la route qui longeait les plantations créoles, au rythme des deux chariots lourdement chargés et attelés à des mulets. Le baron de Thouais s’était approvisionné en vivres, volailles sur pied, en outil et en fournitures de tous genres. Il avait bien évidemment investi en boutures et en graines de toutes sortes. Les trois hommes arrivèrent sur la concession en milieu d’après-midi. Après avoir dépassé la plantation Houmas, ils découvrirent une forêt de chênes, de cyprès, de cirier et autres essences comme les néfliers, les pommiers, les pruniers, les merisiers, qui annonçaient une lourde charge de travail afin de débroussailler et dégager les futurs champs à cultiver. Ils s’installèrent près du fleuve dans une clairière qui allait de la rive à un monticule herbeux. À sa vue, le baron projeta d’y faire un jour construire sa demeure. Une fois le campement installé Honoré Breaux les quitta afin de prévenir les siens de leur nouvelle installation.

Sur les lieux, aidé de Joseph Breaux, Joseph-Marie de Thouais délimita sa concession, plantant un piquet tous les 20 pieds. Estimant que Georges Tremblay avait été lésé à cause de la mort de son père, il agrandit abusivement sa plantation vers l’Est jusqu’au bord du bayou, dans le but de lui donner ce bout de parcelle à sa majorité. Il décida de nommer sa terre « la Palmeraie », car il avait déjà envisagé de transplanter des palmiers de Floride qui feraient une allée qui irait jusqu’à la future demeure. Honoré revint deux jours plus tard, avec tous les Acadiens de leur communauté afin d’aider le baron à défricher. Ceux-ci arrivèrent, les bras chargés, les uns rapportant des jeunes plants d’arbres fruitiers, les autres un animal domestique, poules, truie… Alexis Breaux tint à offrir à son ami une vache et son veau. Pendant les semaines qui suivirent, infatigables, les uns abattaient les arbres avec leurs cognées massives, les autres ameublissaient la terre avec la bêche, qu’ils enfonçaient d’un bras vigoureux, d’autres déchiraient le sein de cette terre, avec le tranchant d’une charrue, que traînaient à pas lents deux bœufs accouplés qu’ils avaient conduits et vendus au baron.

Plusieurs débitaient des arbres énormes, les sciaient en planches, en poteaux, en solives, en chevrons, en bardeaux pour élever tout d’abord un bungalow sur un soubassement de briques, de quatre pièces successives avec véranda à l’arrière et à l’avant. À l’arrière de celui-ci, ils élevèrent une grange sur une des buttes du terrain, prévoyant les débordements du fleuve. Lorsque les bâtiments furent prêts, accompagnés des femmes de la famille Breaux, Dewache, Mama-Louisa, et les garçons vinrent s’installer. Pendant ce temps, une autre partie de ces hommes laborieux commencèrent à labourer les premiers champs dégagés de la nature sauvage. Ils creusèrent de longs sillons, qu’ils plantèrent de cotons et de canne à sucre, qu’ils piquèrent de riz, qu’ils cajun1ensemencèrent de maïs pour se nourrir et, d’herbes de Guinée qui serviraient de fourrage pour les bêtes et étoufferaient les herbes indésirables. Ils plantaient, semaient, nivelaient, faisaient des saignées pour guider l’eau vers les plantations et des levées pour maintenir le fleuve dans son lit. Tous commençaient leurs travaux dès le lever de l’aurore et ne le finissaient qu’après le coucher du soleil. De son côté, Abraham, le géant noir, aida les femmes et prépara le potager pour Mama-Louisa et Dewache. Elles y plantèrent pour nourrir les habitants de la plantation, petits pois, haricots de primeurs, raves et radis, laitue, chicorée, céleri, carottes courtes, des choux paumés hâtifs de Bonneuil, des choux d’Alsace, des brocolis, des melons et des concombres, des brehêmes, des tomates, des pattes d’anémone, des griffes de renoncules et des oignons de fleurs qu’avaient apportées Madeleine Breaux et sa belle-fille Marguerite. En attendant les récoltes, ils vivaient sur les réserves de farine de maïs et de viande de porc. Pendant leur séjour chez les Acadiens Mama-Louisa et Dewache avaient appris à repérer dans la nature les baies, les fruits et légumes sauvages qui pourraient le moment venu améliorer leur ordinaire. Après avoir parcouru les alentours de la plantation, Dewache récolta des herbes, des racines médicinales dont elle connaissait les vertus. Entre ce qu’avaient amené les Acadiens et ce qu’avait acheté le baron, la basse-cour se trouva riche de plusieurs poules, d’un coq, d’une truie avec sa portée de gorets, sans oublier la vache et son veau. Ils ne manquaient de rien. Quand viendrait la fin de l’été, tout ceci se transformerait en conserve de fruits et de légumes, en pots de confiture et de gelée, on salerait la viande qu’elle soit le produit de l’élevage ou de la chasse.

Captured Africans Taken to the Coast, Nigeria, 1853; (or), Liberia, 1840L’installation dura trois semaines, après moult remerciements de la part du baron, les Acadiens retournèrent sur leurs terres. Cela coïncida avec l’arrivée au milieu du premier jour de février d’une file d’hommes noirs attachés entre eux accompagnés par deux cavaliers. Le premier d’un âge mûr était d’origine française et avait été embauché par le baron, comme régisseur, l’autre ayant dépassé à peine l’adolescence était un jeune Allemand qui lui servait d’aide. Les esclaves promis par le gouverneur espagnol étaient arrivés. Satisfait de son examen, le baron les fit nourrir par Mama-Louisa. Parmi les nouveaux esclaves se trouvaient trois femmes, l’une visiblement âgée avait été donnée en supplément par le notaire du baron. Celle-ci était dénommée Noémie, elle avait des connaissances qui lui permettraient de soigner ses congénères. L’une des femmes du groupe était sa petite-fille Néora, un peu plus jeune que Mama-Louisa, elle fut très impressionnée par l’allure de titan d’Abraham le valet du baron. Celui-ci avait été ramené par le baron des champs de bataille contre les Anglais, le baron lui avait sauvé la vie lors d’une escarmouche dans laquelle avait été tué son précédent maître. Comme on ne savait quoi faire du nègre, son supérieur le lui avait donné.

Dans l’année qui suivit leur installation, Mama-Louisa ressentit les premiers malaises dus à sa première grossesse. Si elle était heureuse de ressentir ses premiers émois de mère, à chaque nausée du matin pendant les premiers mois, elle pensa à Ma-Hadassah, la prévenant que son enfant ne serait jamais assez blanc pour être libre. Après les récoltes à la fin du mois de septembre, avec l’aide de Néora, Aaron vint au monde sans difficulté. Il était la fierté de sa mère, quant à son père, il resta indifférent à la naissance. Dès qu’il put marcher, il s’avéra très indépendant, Louisa le mit à la surveillance des volailles et des cochons.

Carrying Cotton to the Gin, U.S. South, 1850sLa deuxième année avec une partie de l’argent de son ancien négoce de fourrure le baron de Thouais acheta une vingtaine d’esclaves supplémentaires pour compléter son cheptel. Pendant la première année, il n’avait perdu que deux esclaves, l’un de maladie, l’autre avait été entraîné par un crocodile au fond du fleuve. Il profita du voyage pour amener son fils Charles-Henri à La Nouvelle-Orléans et demanda conseil à maître Bevenot de Haussois pour le choix d’une école. Les circonstances avaient fait que l’enfant ne savait toujours ni lire ni écrire. Le notaire lui conseilla celle que le gouverneur Luis de Unzaga avait inaugurée en 1772. Il n’y apprendrait pas autant d’espagnol que l’avait espéré le gouverneur, mais il fréquenterait toute l’élite créole ce qui serait bon pour l’avenir de l’héritier de la « Palmeraie ». De plus, comme il n’y avait pas de pensionnat le notaire proposa d’accueillir le garçon. L’accord fut passé, le baron en étant satisfait. Accompagné d’Ismaël, jeune esclave de son âge qui lui servait de valet, Charles-Henri resta chez lui pendant les dix années qui suivirent soit jusqu’à ses 17 ans. Il passa plus de temps chez son bienfaiteur que sur la plantation de son père. S’il fit peu de progrès dans son éducation, il devint un vrai créole et fit partie intégrante de l’élite de La Nouvelle-Orléans.

De son côté, Georges Tremblay fut éduqué par le baron lui-même. Ce dernier lui apprit les rudiments de l’écriture, de la lecture et de l’arithmétique juste ce qu’il fallait pour devenir un jour le régisseur de la plantation. Georges ne prisait que fort peu la ville, il n’aimait pas le monde qui s’y agglutinait et obligeait souvent des effets de courtoisie qu’il trouvait hypocrites. À ces séjours qui l’incommodaient au court desquels il était amené à fréquenter les jeunes créoles ne pensant qu’à parader, affichant des mulâtresses qu’il couvrait de toilettes, il préférait la surveillance des travaux agricoles, le compte des semences et des récoltes. À la place des promenades en vogue et des bals qui se multipliaient dans les demeures de La Nouvelle-Orléans, il privilégiait la chasse et les chevauchées le long du fleuve ou dans les bayous. Aux salons de la ville, il affectionnait les longues soirées sous la galerie avec ses amis lors desquelles on jouait aux cartes ou aux échecs en tenant à distance les femmes qui jasaient entre elles de l’autre côté de la maison.

Au fil des chaleurs, des ouragans, des inondations, le temps s’écoula, la plantation se développa au gré des champs exploités, des récoltes, des bénéfices, multipliant le nombre d’esclaves. Elle se peupla de femmes et d’enfants noirs tous esclaves sous la domination du baron. Mama-Louisa quant à elle continua à dominer le cœur du planteur, son maître. Quatre ans après son premier fils, elle mit au monde Nathanaël enfant docile souriant et toujours dans les jupes de sa mère. L’enfant était le portrait craché de Charles-Henri de Thouais.

plantation La Palmeraie  (15) face

 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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