Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 22

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Épisode 022

Demarteau, Gilles, 1729-1776 (graveur) ; Boucher, François, 1703-1770 (d'après).jpeg

La journée des miracles, lundi 20 février 1730

Martha avait laissé le petit Paul aux soins de Blanche-Marie et se rendait chez madame Payen de Noyan afin de lui remettre une missive de la mère supérieure. La lettre prévenait sa destinatrice de la venue prochaine de Blanche-Marie à son service. Il avait plu une partie de la nuit et comme d’habitude les rues de la ville ressemblaient à un bourbier devenu puant sous l’ardeur du soleil. Les habitants prenaient de plus en plus l’habitude d’élever, à l’aide de planches, une sorte de trottoir surélevé qu’ils nommaient des banquettes et sur laquelle les passants marchaient avec un équilibre précaire. Ils s’y maintenaient à l’abri des éclaboussures de boue, mais cela n’écartait pas quelques chutes des plus malencontreuses. Martha, jupes et jupons relevés le plus haut que la décence lui permettait, se retrouva devant l’une des maisons les plus grandes de la ville, celle de monsieur de Villars du Breuil, l’époux de la protectrice de Blanche-Marie.

Après s’être annoncée par quelques coups toqués à la porte, Martha se retrouva devant un nègre prétentieux, vêtu d’une livrée, mais les pieds nus, celui-ci la dévisagea avec dédain des pieds à la tête. Quoique bien mise, ayant compris toutefois qu’il avait à faire à du menu fretin, il ne prit pas la peine d’esquisser quelques déférences envers la jeune femme. Cela ne troubla guère Martha et d’un geste autoritaire, mais encore empreint d’amabilité, elle ne se sentait ni supérieure ni inférieure au nègre, elle lui tendit le pli. « — Cela est pour madame Payen de Noyan de la part de la mère supérieure des ursulines. » Le nègre prit la lettre et lui referma la porte au nez sans avoir émis un mot et sans s’être soucié du besoin éventuel d’une réponse. Martha, un peu contrariée, haussa les épaules devant ce mépris affiché, mais elle connaissait cette engeance qui avait besoin de se savoir supérieure à quelqu’un.

Elle avait devant elle du temps et décida de rentrer par la levée. Le lieu était devenu une promenade prisée des Orléanais qui y satisfaisaient leur curiosité examinant les navires amarrés et leurs cargaisons. Tout ce qui pouvait apporter des nouvelles, du ravitaillement était toujours très attendu. Elle aimait y venir même quand Alboury était absent, cela lui donnait la sensation d’être avec lui. Pour l’instant, son commerce l’avait à nouveau emporté dans les méandres des bayous ou sur la côte, elle ne savait jamais. La maison de madame Payen de Noyan était sur la parcelle à l’angle de la rue de Bienville et des bords du fleuve, elle fut donc sur la rive en deux enjambées précautionneuses évitant au mieux les flaques boueuses. Elle n’était pas inquiète de s’y promener seule malgré le peuple de marins qui vaquaient aux abords. La plupart savaient qu’elle était la bonne amie du grand nègre contrebandier et ne se seraient pas aventurés à le contrarier en aucune manière et si par hasard l’un d’eux s’y était aventuré d’autres s’interposaient. Elle avançait donc en toute quiétude sur le faîte de la levée dominant d’un côté la ville et de l’autre le fleuve. Elle s’y arrêta et contempla les alentours, ce fut comme cela que son regard fut arrêté par la vision incertaine d’un convoi s’approchant en amont de la ville. Une caravane d’embarcation descendait le fleuve, elle supposa que c’était un régiment qui revenait par la voie fluviale. Comme elle ne distinguait que la masse confuse de la guirlande nautique, elle attendit, curieuse d’en savoir plus. Petit à petit, le dessin du convoi se précisa, elle aperçut à son bord, égrené sur plusieurs embarcations, des marins, des militaires ainsi qu’une multitude de femmes et d’enfants. Sur les rives, comme elle, les gens s’attroupaient aussi intrigués qu’elle. Quand les premières embarcations accostèrent devant la place d’armes, la foule était dense, curieuse de cette étrange procession qui semblait sans fin, la nouvelle avait parcouru toute la ville, rameutant tout un à chacun. Un gradé descendit de la première pirogue dans le silence avide d’information des spectateurs. Il donna l’ordre à un de ses hommes de se rendre chez le gouverneur afin de le prévenir de leur arrivée. Un des curieux n’y tenant plus formula la question qui taraudait tout le monde. « — Excuse-moi l’officier, mais c’est qui tout ce monde ? 

— ce sont les rescapés de Fort-Rosalie.

Ce fut un hurlement de joie général, il y avait donc des survivants. En fait, très vite il s’avéra que c’étaient essentiellement des femmes et quelques enfants qui débarquaient. Ils étaient visiblement harassés, mal en point, la compassion prit très vite le pas sur la curiosité, chacun se mit en devoir d’aider les rescapés. Ceux-ci cherchaient dans la foule amis ou parents certains, les trouvaient et racontaient déjà l’horreur de leur périple se déchargeant le plus vite possible des sinistres souvenirs. Autour d’eux chacun apprit qu’ils avaient réussi à s’enfuir du Grand-Village Natchez lors de l’attaque conjointe des Français et des Chactas. Les Orléanais se régalaient de l’écoute des horreurs auxquelles ils avaient eux-mêmes échappé, savourant avec un peu plus de délectation la vie. La nature humaine est ainsi faite.

*

gouverneur Périer (Portrait of John Scott (?) of Banks Fee.jpgLe gouverneur Périer, tout en buvant un café sous l’œil vigilant à ses besoins de son valet, s’abîmait dans ses réflexions. Il ne pouvait se départir de ses sombres pensées toujours les mêmes. Malgré tous ses efforts à mettre de l’ordre dans cette colonie, tous n’allaient se souvenir que de cette guerre désastreuse avec les Natchez. Pris entre les intérêts de la Compagnie, du gouvernement et des particuliers, sans omettre les dissensions entre les fidèles à Bienville, ceux de monsieur de la Chaise, ceux des franciscains et ceux des jésuites, il avait le plus grand mal à organiser, ne serait-ce que la défense de la Colonie. Comme pour le reste de son organisation, bien que tournée vers les intérêts du bien-être de tous, chacun interprétait ses ordres et ses injonctions selon ses propres intérêts. L’exemple le plus terrible avait été ce commandant, Etcheparre, dont il ne s’était pas suffisamment méfié, car pour une fois on ne lui avait pas rétorqué que monsieur de Bienville aurait fait comme ceci ou comme cela. Il l’avait laissé agir à sa guise, supposant que l’avertissement donné suffirait à le maintenir dans son juste devoir. À sa décharge, mais cela ne soulageait en rien le gouverneur, au même moment, monsieur de la Chaise le harcelait pour qu’il mette un frein à la contrebande qui portait préjudice aux dividendes de la compagnie, faisant passer Etcheparre et son comportement au second plan de ses préoccupations. Il était vrai qu’il était peu regardant aux trafics en tous genres qui venaient souvent pallier l’insuffisance du ravitaillement dévolu à la Compagnie qui prenait plus qu’elle ne fournissait.

Il en était là de la suite peu constructive de ses pensées, lorsque son secrétaire en interrompit le sinistre cours en frappant et entrant dans le même temps, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Ce dernier suivi d’un militaire à la piteuse allure, la face rougie par sa course, s’excusa de son entrée peu respectueuse des usages. Le gouverneur, un sourcil relevé, circonspect, balaya l’allégation et attendit la suite.

« — Monsieur, cet homme est le messager d’un miracle.

— Ah ? Et quel est-il ?

— Monsieur le gouverneur, mes respects. Sous les ordres de monsieur de Montigny, nous revenons de Fort-Rosalie. Nous avons reconduit une cinquantaine de rescapés, essentiellement des femmes. Elles ont réussi à se mettre sous la protection de nos rangs lors de l’attaque du Grand-Village Natchez.

— C’est miraculeux ! Mais a-t-on réussi à soumettre les Natchez ?

— Pas tout à fait monsieur le gouverneur, messieurs d’Artaguette et d’Arensbourg, font le siège devant Fort-Rosalie où ce sont retranchés les dissidents.

Cela satisfaisait à moitié le gouverneur qui aurait aimé une solution plus prompte, voire plus radicale, mais pour l’instant il se contenterait de cette nouvelle qui allait mettre du baume dans le cœur de tous. Il se leva, s’adressa à son secrétaire pendant que son valet lui passait son habit et lui tendait son tricorne : « — prévenez mon épouse de la nouvelle, puis allez la porter à monsieur de la Chaise s’il n’en a pas encore eu connaissance. Envoyez un messager aux ursulines, car nous allons avoir besoin de leurs bons soins. »

Sans plus attendre, il retrouva son escadron qui patientait dans le vestibule et sortit. Il traversa la place d’armes, fendit la foule curieuse qui l’emplissait et qui s’écartait avec respect devant lui.

Les Orléanais avaient déjà pris en main les rescapées, les entourant déjà de leur attention. Entre les nouveaux arrivants et les habitants de la ville rassemblés, l’attroupement était dense. Au milieu du groupe, donnant des ordres à ses hommes, monsieur de Périer trouva monsieur Dumont de Montigny ainsi que monsieur de la Chaise et le père Rigaud. Décidément, pensa le gouverneur, les nouvelles vont vite et cela en disait long quant à son réel pouvoir. « — Enchantez de vous voir monsieur de Montigny.

— Monsieur le gouverneur.

François de Montigny se courba avec déférence, n’en pensant pas moins de la satisfaction du gouverneur à le voir là et qui ne faisait guère illusion. Le gouverneur se racla la gorge avec la visible intention d’émettre un discours. Le tumulte couvrant la voix de l’orateur, un homme derrière lui d’une voix de stentor réclama le silence, le silence tomba sur la place. « — Mesdames, c’est avec joie que nous vous recueillons et que nous remercions Dieu de vous avoir épargnées. Nous allons faire de notre mieux pour vous aider en tout et allons vous accompagner chez les dames Ursuline qui vont vous soigner et vous loger. » Dans la foule, une femme cria : « — vive le gouverneur ! ». La foule reprit l’acclamation avec enthousiasme, tous étaient heureux de voir ses miraculées qui mettaient en exergue leurs propres sauvegardes. Le père Rigaud demanda à nouveau le silence et entonna une prière reprise par tous avec sincérité, tant tous prenaient la mesure de ce à quoi ils avaient échappé.

*

Au couvent, dès la nouvelle connue, l’agitation fut à son comble. Les cuisines s’étaient mises à l’ouvrage et se chargeaient sous la coupe de la sœur gestionnaire de concocter une soupe roborative. Dans les étages, les sœurs et leurs servantes composaient des couchages de fortune. Dame Tranchepain encourageait ou morigénait selon les besoins sa dizaine de sœurs, et leurs servantes, rassurant tout son monde, car Dieu pourvoirait à ce qui leur paraissait à cette heure impossible. Elle avait raison, par l’entremise des Orléanais, les secours, le linge, les vivres arrivèrent à même temps que les réfugiées. Chacun était passé chez soi, avait puisé dans ses propres réserves, ce qu’il pouvait porter pour répondre aux besoins de première nécessité. Comme chaque fois que la colonie souffrait, spontanément l’entraide s’organisait sans qu’il fallût la demander.

 Martha fut la première de tous. Elle était passée par chez elle, vidant son garde-manger, et rassemblant du linge sans se soucier si cela lui était ou non superflu. Lorsque les premières arrivées soutenues par la population et les militaires entrèrent dans le jardin du couvent, Martha était sur place, aidant les sœurs. Blanche-Marie à la demande de la mère supérieure s’était postée à l’entrée, elle connaissait la plupart des arrivantes et elle les accueillit avec toute l’attention possible, aidant l’une des sœurs à tenir un registre afin de connaître leur identité. Chacune était guidée suivant l’urgence vers des chambres, l’infirmerie ou sur les pelouses du jardin, où avaient été étendu des draps afin de pouvoir attendre le plus confortablement possible une meilleure installation. Le soleil était là réchauffant les corps et l’ombre des arbres s’étalait protégeant chacun de son ardeur au moment voulu. « — Mademoiselle Peydédaut ? Mademoiselle Peydédaut ! Vous ici ! Indemne ! C’est miraculeux. » Blanche-Marie fit une volte-face vers l’interpellation. « — Madame Grimault La Plaine, oh mon dieu quelle joie de vous voir parmi nous, c’est pas Dieu possible ! je vous croyais morte, que Dieu m’en excuse.

— Moi aussi, quand on ne vous a plus vu chez ces sauvages, nous vous avons cru perdu. Et madame Roussin ?

— Elle est là ! Elle est là, elle est en haut, alitée, elle se remet difficilement. Et votre famille ?

— Seule Éloise en a réchappé, alors que, comme les autres, je la croyais trépassée, elle est apparue avec d’autres, elle avait été faite prisonnière par un autre groupe de sauvages. Vous n’étiez plus là quand ils sont arrivés. Elle est là-bas.

Peydédaut Blanche-Marie  (Watteau, 'Five Studies of a Woman's Head, c.1716-17. Red, black and white chalks with two tones of red chalk, red wash and highlights using white gouache on cream paper. British Museum, London, inv. 1895-9-15-941..jpgBlanche-Marie tourna les yeux dans la direction indiquée, aperçut la nièce de madame Grimault. La jeune femme effacée était devenue une femme autoritaire à l’instar de sa tante, elle houspillait des nègres qui transportaient au mieux une malheureuse. « — Eh oui ! Mademoiselle Peydédaut, plus que les épidémies et les terribles intempéries que nous avons subies, ces derniers événements nous ont marqués en profondeur, en anéantissant certains et révélant la force des autres. Eloise fait partie de la dernière catégorie, la mort de son époux et de ses parents et ce qu’elle a subi n’ont fait que décupler son courage et sa force de caractère. Trait familial s’il en est. »

Blanche-Marie tout en l’accompagnant continua à converser avec madame Grimault, l’une et l’autre narrant leur propre péril. Chacune d’elles avait besoin de se décharger de ses misères, elles n’oublieraient jamais bien sûr, mais elles allégeaient leur peine.

*

François Dumont de Montigny se rendait au couvent des ursulines afin de rassembler ses hommes disséminés entre la place d’armes et le couvent où certains avaient accompagné les rescapées. Au préalable, il avait fait un rapport circonstancié auprès du gouverneur en présence de monsieur de la Chaise et du père Rigaud, l’un et l’autre s’étant imposés, car ils représentaient la compagnie et l’autre l’église. Il avait donc décrit, aux trois hommes représentant les pouvoirs qui régissaient la colonie, l’expédition poussive jusqu’à Fort-Rosalie dans les rangs du chevalier Louboey, puis la bataille au côté de monsieur Lesueur qui avait permis aux captives de s’enfuir, puis enfin son retour avec elles et un détachement dont il avait accepté le commandement à la demande du chevalier. Ils l’avaient écouté avec attention, ils avaient posé des questions, il avait fait quelques remarques acerbes ne pouvant s’empêcher de porter quelques critiques sur le déroulement de la campagne. Connaissant l’homme, le gouverneur ne releva pas, bien qu’il jugeât qu’à certains égards, il devait y avoir quelques raisons dans ses réflexions. François de Montigny avait été satisfait de leur en remontrer, lui qui les avait prévenus du futur désastre et qui en échange avait récolté la prison.

Lorsqu’il rentra dans le jardin, aux sœurs et à leurs aides s’étaient mêlés les Orléanais apportant leur aide par compassion ou par peur du jugement divin qui jusque-là les avait épargnées des vicissitudes de la guerre avec les Natchez. Il y avait donc foule, mais l’organisation avait fait son œuvre. Il chercha une sœur afin de faire prévenir la mère supérieure de sa présence. En ayant trouvé une qui se chargea de sa commission, il se posta sur le perron et attendit tout en laissant son regard courir alentour. Tout à coup, son intérêt s’accrocha à une silhouette qui l’intrigua. Cela ne pouvait être possible, pourtant la silhouette et la couleur fauve des cheveux ne pouvaient le tromper. Il avança à grandes foulées vers elle. « — Mademoiselle Peydédaut ? Blanche-Marie ? Blanche-Marie ! » La jeune fille, qui passait entre les rescapées distribuant à chacun son bol de soupe, se retourna, son visage s’illumina, le moindre rescapé de l’horreur amenait la joie, on oubliait dissensions et indifférences, chacune des  retrouvailles était d’importance. « — François ! Monsieur de Montigny, nous vous avions cru mort !

— Le : nous ? Cela veut dire… que vous n’êtes pas la seule à y avoir réchappé ?

— Bien sûr, Marie, Marie est là, à l’étage.

Le cœur de l’homme se crispa, cela ne pouvait être possible, cela serait trop merveilleux. À la vue de son visage bouleversé, Blanche-Marie réalisa ce que le choc pouvait faire à Marie. « — Attendez-moi là, je vais la chercher, mais ne vous faites pas trop d’illusion, si elle n’a plus de séquelles physiques, marie est encore très souffrante. »

Elle s’élança à l’intérieur du bâtiment laissant François figé dans l’expectative.

*

Louis de Boullogne, une touche assurée.jpg« — Marie, Marie, levez-vous. Il faut venir avec moi, j’ai une surprise pour vous. » La jeune femme alitée regardait son amie sans apparemment comprendre. Délicatement, Blanche-Marie l’aida à se lever, remit de l’ordre dans sa coiffure et lui passa une robe flottante en coton imprimé. Elle lui prit le bras et l’entraîna vers l’extérieur. Marie, qui ne sortait guère de sa chambre, eut une résistance instinctive. « — Non, ne vous inquiétez pas Marie, faites-moi confiance. Je ne peux faire venir votre surprise, il vous faut aller à elle. » Avec un petit geste de la main, elle la tira doucement, la jeune femme se laissa faire.

Arrivées sur le perron, les deux jeunes femmes trouvèrent François de Montigny, qui n’avait pas bougé de place, en entretien avec dame Tranchepain qui l’avait rejointe. Il venait de lui expliquer qu’il venait chercher ses hommes si elle n’avait plus besoin d’eux. À sa vue, Marie se figea, s’alourdit sur le bras de Blanche-Marie. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. « — Marie ! » Elle n’en entendit pas plus, elle défaillit s’effondrant sur elle-même. Quand elle revint à elle, suite aux claques amorties de Blanche-Marie, elle se demanda si elle avait rêvé, mais elle fut aussitôt détrompée, François était à ses côtés. La voix enrayée par les sanglots retenus, elle s’exclama : « — je vous ai cru mort. » Il la prit dans ses bras, trop heureux de ce miracle, sans se soucier des convenances. Il pleurait de joie tout en caressant ses cheveux, ses joues. Elle se laissait faire, se nichant dans le creux de son épaule. Un flot de paroles sortait enfin d’entre ses lèvres, au milieu de tous, dans les bras de l’homme qui ne la lâchait pas, elle raconta tout ce qu’elle avait vécu et la souffrance qui avait envahi son âme. Blanche-Marie, debout, cherchant un mouchoir dans la poche du tablier épinglé à sa robe, laissait-elle aussi ses larmes couler. Dame Tranchepain constatait que la bienséance ni trouvait plus son compte, elle tordait un peu le nez comprenant que ce couple n’était pas de simples amis qui se retrouvaient, mais elle ne disait rien, n’empêcha pas les effusions. Intérieurement, elle remerciait Dieu de l’effet bénéfique de ses retrouvailles fusionnelles, la jeune femme semblait libérée de sa torpeur.

*

Dans les jours qui suivirent, François vint visiter tous les jours Marie. Dame Tranchepain se posait bien quelques questions sur le résultat de ces visites. Elle n’y mit toutefois pas un frein exigeant simplement un chaperon lors des entretiens du couple. Marie que la vie avait reprise apportait désormais chaque jour comme à son habitude un soin attentif à sa mise. Et même si son entourage devinait ce qui se déroulait sous leurs yeux, le constat de tous était qu’il fallait bien que la vie reprenne.

*

Blanche-Marie descendit de la chaise à porteurs de madame de Payen de Noyan devant la demeure de celle-ci. C’était une des rares maisons de la ville à avoir un étage en dehors de quelques bâtiments officiels. Elle eut un regard de nostalgie vers celle de l’ancien gouverneur situé de l’autre côté de la rue. Elle se revoyait devant la porte du haut de ses treize ans à attendre que l’on vienne lui ouvrir. Et voilà que cela recommençait huit ans plus tard. Elle savait la maison de monsieur de Bienville vide, Martha le lui avait signifié dans une de ses lettres, pour des raisons qu’elle ne connaissait pas, Isaï et Mélinda étaient partis pour une plantation de l‘ancien gouverneur.

Elle entra dans la demeure richement meublée et suivit une servante noire affable à la démarche ondulante. Elle la guida jusqu’à sa maîtresse encore à sa toilette. Blanche-Marie aspira un grand coup, une nouvelle vie pleine d’inconnu commençait.

Mais contrairement à ce qu’elle pensait son destin ne se changeait pas de ce côté de l’océan, mais cela elle ne pouvait le savoir.

épisode 023

Peypédaut Blanche Marie (Study, Woman in mauve and white dress in garden, 1894, Edwin Austin Abbey.jpg

La justice est rendue, mars 1730

« — Paul ferme ce livre, s’il tombe, tu vas le gâcher irrémédiablement ! » Sur la banquette de la rue de Chartres, la jeune femme suivie du petit garçon, qui marchait, le nez plongé dans un livre à la couverture en maroquin rouge, et d’une jeune négresse, comme tous les matins, s’en revenait du couvent des ursulines. Blanche-Marie raccompagnait petit Paul à Martha après avoir apporté son aide aux dames de la congrégation en s’occupant de l’enseignement de la lecture et de l’écriture des petits orphelins. Ce jour était un jour exceptionnel, c’était la fête du petit garçon, aussi la jeune fille lui avait offert les fables d’Ésope et il s’était plongé dans le manuscrit qui contenait des illustrations qui l’émerveillaient.

Elle était heureuse de l’acquisition qu’elle avait faite auprès du contrebandier. Alboury qui s’était ouvert à elle de la découverte d’un coffre contenant plusieurs livres et qui n’en connaissait pas le prix qu’il pouvait en requérir, les lui avait montrés pour en faire l’estimation. Il y en avait cinq dont les fables illustrées, et bien qu’il vaille forts chers, il lui avait cédé à un tout petit prix d’autant qu’il savait pour qui était le cadeau, c’était sa façon d’y participer.

La journée était belle, ensoleillée, odorante de mille fragrances, une journée de printemps comme elle les appréciait. Blanche-Marie son chapeau de paille cachant le haut de son visage, son ombrelle d’une main l’abritant de l‘ardeur du soleil de midi, retenait ses jupes légèrement relevées de l‘autre, elle se souciait de ne pas les souiller dans les traces de boue que la pluie du matin avait laissées. Paul derrière son dos se demandait comment elle pouvait savoir ce qu’il faisait. Il ferma le livre et le tint comme une relique entre ses petites mains. Ils arrivèrent ainsi à la place d’armes après avoir dépassé l’hôtel du gouverneur, Blanche-Marie inspecta les lieux cherchant sur le marché qui s’étalait entre celle-ci et la levée, l’étal de Martha. Depuis son départ pour la plantation Roussin, La Nouvelle-Orléans avait beaucoup grandi, elle devait compter plus de mille âmes, avec les soldats. Les choses avaient bien changé dans la ville, on ne voyait plus guère de malheureux colons vêtus de hardes, désormais, les dames se promenaient dans les rues en grandes toilettes à paniers, coiffées et fardées comme à Versailles. Certaines se faisaient même précéder d’un négrillon portant très sérieusement un flambeau, même en plein jour, ce qui avait fait sourire la jeune fille devant le ridicule de la situation. Les gentilshommes, possesseurs de grandes plantations, avançaient dans leur justaucorps de brocart, des rubans de satin sur l’épaule et des bas blancs dans leurs escarpins aux talons rouges croisant de rudes coureurs des bois et des jésuites en robes noires. Sur le marché se trouvaient essentiellement des paysans en cottes pour les hommes et coiffes pour les filles, des soldats aux tuniques élimées, des esclaves noirs en cotonnade et des Nègres libres, reconnaissables à leur peau souvent plus claire et à leur mise plus soignée. Blanche-Marie laissa échapper un soupir d’aise, elle aimait cette ville avec tous ses gens aux origines et aux statuts si divers, qui se côtoyaient, se saluaient. Les hommes bien nés baisaient les mains des dames de qualité, d’autres s’injuriaient devant des maisons à colombages, avec pour certaines des rideaux de mousseline aux fenêtres sans vitres. Elle y était heureuse, même si chaque année, le Mississippi sortait de son lit amenant les esclaves à porter les belles dames de la rue de Chartres, Royale ou de Bienville. La ville prospérait malgré les drames, les boutiques s’étaient multipliées dans la rue d’Orléans, si l’on avait de l’argent, on pouvait tout y acheter : riz, sucre, perroquets, vins et liqueurs, fromages de France, sabots, coiffes de dentelles, colliers, chapeaux, fleurs, colifichets, bijoux en tous genres, vrais ou faux. Finalement, malgré le départ de monsieur de Bienville, tout allait assez bien en Louisiane. Cela aurait même pu continuer, car monsieur de Périer n’était pas si mauvais. On s’était habitué à lui et à son épouse, qui était si charmante, mais il y avait eu le drame des Natchez et cela rien ne pourrait l’effacer.

Peydédaut Blanche-Marie  (Buste de jeune fille légèrement inclinée, de trois-quarts à gauche, la tête presque de profil, accoudée du bras droit.jpgBlanche-Marie remarqua la présence de Boubou sur le marché. Elle remplaçait, son époux, Hermann, qui lui était parti pourchasser les Indiens dans les rangs du régiment du capitaine d’Arensbourg. Son étal était en bordure. Il était richement achalandé des produits de sa ferme, blés d’Inde, riz, œufs, lards, fruits en tous genres et attirait les clientes. À l’encontre de son avis, la jeune femme s’approcha de la marchande pour prendre de ses nouvelles et lui donner celles qu’elle détenait sur son époux. Boubou, devenu Élizabeth Kuttberg depuis son mariage, avait conseillé à Blanche-Marie de ne pas se compromettre avec elle, car rien ne s’oubliait et cela pouvait entacher sa réputation. La jeune fille faisait fi de tout cela, car tout d’abord de la même façon beaucoup pouvaient se souvenir avec qui elle était arrivée dans la colonie et puis elle ne pouvait se résoudre à tourner le dos à ceux qui l’avaient soutenue dans des moments si difficiles. Elle avait été fort bien accueillie par sa nouvelle protectrice, madame Payen de Noyan, celle-ci la faisait suivre lors de toutes ses visites, même chez la femme du gouverneur alors que tous connaissaient, et cela faisait sa notoriété, la fameuse réplique. Elle la considérait comme une égale et non comme une subalterne, bien que Blanche-Marie, elle, n’oubliât jamais la délicatesse de son statut. Les autres membres de la famille que ce soit son époux monsieur Villars du Breuil ou ses deux fils se comportaient comme elle. Bien accueillie, Blanche-Marie était fort aise de sa nouvelle vie. Sa protectrice avait mis à sa disposition une jolie chambre et une petite négresse nommée Aglaé  qui la suivait partout et précédait ses besoins les plus divers. Elle mangeait à la table familiale, et c’était notamment par ce biais qu’elle avait connaissance des nouvelles dont elle pouvait rendre compte à Boubou. Elle ne pouvait savoir précisément ce qu’il advenait de son époux, mais elle était renseignée des déplacements de son régiment. Après une embrassade, elles échangèrent donc les nouvelles que chacune détenait. Boubou cala sur sa hanche sa fille aînée qui l’accompagnait, tout en écoutant avec attention son amie, elle la berçait. Elle fut tout à coup intriguée par les mouvements désordonnés d’un homme sur la levée à l’opposé du marché. « — Excuse-moi Blanche-Marie, il y a là-bas un grand escogriffe qui fait de grands gestes, et je crois que c’est à nous qu’il les adresse. »  La jeune fille se retourna dans la direction indiquée, au loin elle distingua un homme, un militaire, lui sembla-t-il, un grand blond qui agitait son tricorne haut au-dessus de sa tête. Effectivement, cela paraissait leur être adressé, les chalands autour d’elles commençaient à se tourner vers elles avec curiosité. Blanche-Marie posa sa main sur l’épaule du petit Paul, que la conversation n’intéressant pas s’était plongé dans son livre. À la pesanteur de son geste, il comprit l’émoi de la jeune femme. Surpris, il leva les yeux vers elle, il ne comprenait pas. Qui était cet homme qui affolait sa compagne et qui avançait droit vers eux fendant la foule sur son passage ? Il s’adressait à eux, mais il ne l’entendait pas encore distinctement.

« — Blanche-Marie ? Mademoiselle Peydédaut ? Blanche-Marie ! » La jeune fille blêmit et dans un souffle, que seul l’enfant, sur qui elle s’appuyait, entendit, elle laissa échapper : « — Thimothée ! » Ce grand jeune homme, aux cheveux blonds et aux yeux rieurs, ne pouvait être le petit mousse. Quel tour lui jouait donc encore le destin ? Elle sentait ses jambes fléchir, elle mit instinctivement la main sur son ventre sentant son estomac se crisper. Pourtant sous les traits du jeune homme essoufflé qui s’arrêtait face à elle, elle retrouvait de toute évidence ceux du petit mousse. Avec lui le passé revenait plus vivant que jamais, mais plus que les heures noires, l’espoir revenait faisant battre son cœur à la chamade. « — Mademoiselle Peydédaut, vous vous souvenez de moi ? » Lui n’avait aucun doute quant à l’identité de la jeune fille, outre sa chevelure mal cachée sous son chapeau penché, ses traits mainte fois ramenés à sa mémoire étaient ceux de la fillette qui l’avait vu pour la dernière fois lors de son débarquement du  Vénus. Il la trouvait plus captivante que ce que son imagination avait construit au fil de ses rêves. « — Bien sûr que l’on se souvient de toi ! t’es le petit mousse ! » La remarque venait de Boubou tout aussi effarée de le revoir. Blanche-Marie d’une voix qui n’était plus qu’un filet intervint à son tour. « — Comment ne pas vous reconnaître Thimothée. »

*

498EL MONTE-  71.

Thimothée et Blanche-Marie raccompagnèrent le petit Paul à Martha à la grande surprise de cette dernière. Après un échange courtois, le couple, continua son chemin vers la maison de madame Payen de Noyan par la levée. Suivis par Aglaé chantonnant sur les pas de sa maîtresse, ils avançaient sans mot dire, aucun des deux n’osait rompre le silence qui s’était aussitôt insinué entre eux dès qu’ils avaient été seuls, une timidité soudaine les ayant prit devant cette intimité inattendue et inconnue d’eux. Ce fut le jeune homme gêné qui engagea la conversation. « — Je vous ai écrit plusieurs lettres, les avez-vous reçues ? » Blanche-Marie tourna la tête vers lui, attristée par cette nouvelle, ainsi donc il lui avait écrit, elle avait tellement attendu de ses nouvelles. Qu’elle les eut entre les mains n’aurait sûrement pas changé le cours des choses, mais plus d’une fois elle se serait sentie moins seule. « — Je n’en ai reçu qu’une, celle où vous me rapportiez votre entrée à l’École militaire et bien sûr le jugement des marins du Vénus qui rendit justice à ma mère… Je vous ai par ailleurs répondu.

— Je n’ai reçu que cette lettre, j’en ai été fort heureux, ce fut un rayon de soleil dans le gris du collège. – il ne lui dit pas qu’il avait fanfaronné auprès de ses congénères tout à la joie d’avoir de ses nouvelles. — Je vous ai répondu, bien sûr, puis je vous ai écrit régulièrement pendant les années qui ont suivi… j’ai supposé que pour une raison ou pour une autre vous ne les receviez pas… j’avoue avoir même envisagé que vous ne soyez plus de ce monde. – Son frère aîné qui était dans ses confidences avait été étonné de cet acharnement épistolaire devenu obsessionnel. Pourquoi ? Thimothée lui-même n’aurait su l’expliquer, dès qu’il avait vu Blanche-Marie sur le tillac du navire, il avait senti qu’elle était liée à lui et il avait refusé de penser, d’envisager que le fil fut rompu. Il avait donc persisté espérant que l‘une d’elles atteindrait sa destinataire, il lui avait écrit la plupart de ses pensées, de ses espoirs, de ses déceptions, partageant dans ses écrits toute sa vie. Il avait imaginé la jeune fille lisant ses lettres, il l’avait fantasmée, il avait été désappointé chaque fois que le courrier était distribué, mais il avait persisté, il la faisait vivre dans son imaginaire. Quelle n’avait donc pas été sa surprise de la voir au milieu de ce marché, alors qu’elle ne faisait plus que partie de son imaginaire ! Et l’émoi qu’il avait ressenti l‘avait conforté dans ses espoirs. Son cœur avait failli exploser. S’il avait pu, il l’aurait pris dans ses bras, mais, elle, que ressentait-elle ? – Il y a de cela un peu plus de deux ans, je suis même venu jusqu’ici sur un navire que mon frère commandait. Il est capitaine désormais, vous savez… enfin bref quand je suis venu, je n’ai trouvé personne qui puisse me renseigner. » Blanche-Marie écoutait sa tirade qui ne lui laissait pas la place de dire quoi que ce soit. Elle lui souriait. Arrivée devant la maison, elle la dépassa entraînant son compagnon à s’asseoir au bord du fleuve. « — Je n’ai pas reçu vos lettres, je ne sais où elles sont ? Je n’étais plus à La Nouvelle-Orléans depuis plusieurs années, lorsque monsieur de Bienville est parti, je suis allée vivre à Fort-Rosalie où une place m’attendait.

— Mais c’est le lieu du massacre !

— Oui. Mais comme vous pouvez voir, je suis là. — Elle ne tenait pas à épiloguer sur son calvaire. – Enfin toujours est-il que j’ai cru que vous m’aviez oublié, nous étions des enfants ou peu s’en fallait et nous avions si peu échangé.

— C’est vrai, mais ça ne change rien.

— Si vous le dites… et vous, vous êtes devenu géomètre ?

— Hydrographe. Oui, j’ai fini mes études et suis maintenant au service du roi. – il tâta l’étoffe de la manche de son uniforme comme pour prouver ses dires. – Cela m’a permis d’aller à Saint-Domingue puis de venir jusqu’ici. Aujourd’hui, c’est la compagnie qui m’a diligenté pour faire une étude de la région, mais les événements Natchez me rendent oisif. Le gouverneur et monsieur de la Chaise ne veulent pas risquer ma vie et celle de mon équipe pour quelques mesures, alors nous sommes assignés en quelque sorte à résidence.

L’angélus du milieu de la journée sonna ramenant Blanche-Marie à ses obligations. Elle prit congé de Thimothée, il la retint et lui demanda à la revoir. Elle accepta et lui donna rendez-vous sur le marché le lendemain à la même heure.

*

Les jours qui suivirent multiplièrent les rencontres entre la suivante et l’hydrographe. Chaque jour, l’un retrouvait l’autre à l’angle de la demeure du gouverneur et de la place d’armes, une heure avant l’angélus de midi. Ils marchaient alors l’un à côté de l’autre, suivi de la petite Aglaé servant de chaperon, conversant à bâtons rompus, ils avaient fait tomber les barrières de la timidité et de la réserve et semblaient rattraper le temps perdu. Personne n’y trouvait à redire, et tous y voyaient l’augure de bons événements. Martha fut la première à questionner son amie sur ces entrevues. Elle obtint pour tout réponse et explications : « — nous ne faisons que parler, c’est tout. » Mais le rougissement des pommettes qui accompagnait la réponse trop prompte disait autre chose, mais Martha respecta la discrétion de Blanche-Marie. La jeune fille ne mentait pas. Elle attendait, chaque jour, le jeune homme. Elle n’avait jamais fait autant attention à sa mise, ne s’épargnant aucun reproche et se trouvant des défauts où elle n’en avait pas, s’estimant trop maigre, les cheveux trop rouges et ses yeux pas assez verts. Sa garde-robe avait soudainement pris de l’importance et n’avait aucune des qualités requises pour la mettre en valeur, soudainement aucune robe ne lui seyait. Thimothée de son côté n’en revenait pas, il l’avait retrouvée, le rêve tant de fois ressassé était à sa portée. Il était là bien avant l’heure de son rendez-vous, craignant chaque fois que la jeune fille ne vienne pas pour une quelconque raison, et à chaque fois émerveillée de la voir là, son cœur s’emballant à la vue de son éclatante chevelure. Parfois, il la faisait attendre, la regardant au loin, jubilant de plaisir à son impatience, puis il s’élançait à sa rencontre traversant le marché à grande enjambée. Une fois rejoint, le couple se promenait sur la rive du fleuve reprenant leur conciliabule. Ils se racontaient leurs vies respectives, devenant, chaque jour, plus intimes. Ils jouissaient de leur présence sans pour autant dévoiler leur sentiment de peur d’en casser le lien qui à tous se révélait. Ce fut madame Payen de Noyan, qui ayant remarqué les rêveries dans lesquelles se perdait Blanche-Marie alors même que l’on s’adressait à elle, qui intervint. « — Blanche-Marie y aurait-il quelque chose qui vous soucie ces derniers temps ?

— Non, non, madame, tout va bien.

— Alors ne serait pas ce jeune militaire, hydrographe, je crois, et avec lequel vous vous affichez, qui vous fait rêver ?

Blanche-Marie se sentit rougir d’être ainsi dévoilée, il ne lui était pas venu à l’idée que l’on puisse se rendre compte de son émoi, mais elle ne songea pas à mentir. De toute façon à quoi bon ?

— Et comment l’avez-vous rencontré ? Il vous a été présenté ?

— J’ai fait sa connaissance sur le « Vénus » sur lequel il était mousse. – elle lui raconta alors l’histoire des citrons qui lui avait sauvé la vie.

— Je suppose qu’il est d’une bonne famille pour être hydrographe du roi ?

— Il est le fils d’un négociant de La Rochelle.

— Ah ! c’est bien. Et vous pensez qu’il songe à demander votre main ?

— Ma main ! Non, je ne crois pas. Je ne sais pas. Et… je ne suis pas sûr de le vouloir.

— Il ne vous séduit pas ? Vous ne me le laisserez pas croire. Blanche-Marie, il serait peut-être bon que vous songiez au mariage, non pas que je pense me défaire de vous. Cette pensée est loin de moi, mais vous n’êtes pas faite pour devenir vieille fille, sous cet air sage, il y a un tempérament plein d’ardeur. Alors si ce n’est pas lui, il va falloir ouvrir l’œil, vous êtes dans une contrée où il y a cent hommes pour une femme. Au Canada, les femmes sont obligées de passer par des épousailles sous peine de passer pour des femmes de mauvaises vies et d’être enfermées, ici nos gouverneurs ont été peu regardant à ce sujet. Vous êtes une jeune femme de qualité, avec de l’instruction et fort bien tournée, il n’y a donc aucune raison que vous ne trouviez pas un mari convenable. Alors si c’est celui qui vous convient il serait bon de bousculer le destin avec circonspection toutefois, votre vertu ne doit pas être mise en doute.

Blanche-Marie était sidérée par le conseil, mais elle en avait de la gratitude pour sa protectrice dont la bienfaisance lui donnait du courage. Elle avait réfléchi au mariage sans vraiment se l’avouer. Elle avait espéré sans trop y croire un encouragement du jeune homme, mais il n’avait que réserve respectueuse à son encontre. Elle resta rêveuse suite à la conversation, pesant le pour et le contre, se demandant ce qui valait le mieux pour elle, imaginant comment amener le jeune homme à se déclarer, d’autant qu’elle ne doutait pas de l’attirance qu’il éprouvait pour elle.

*

Thimothée Monrauzeau (Jeune homme assis de dos par Nicolas Bernard Lépicié.jpgIl fallait qu’il la trouve, il fallait que cette fois-ci il passe le pas, il se devait de se déclarer, il ne pouvait prendre le risque de la perdre une fois encore. Il était parti en courant, avait culbuté une sentinelle de la caserne, s’excusant au passage sans pour autant interrompre sa course. Il courait au-devant de Blanche-Marie. Cette fois-ci, c’était la bonne occasion, il n’y aurait pas d’autres occasions. Il traversa le marché, évitant étals, clients et marchands, sans trop bousculer quoi que ce soit autour de lui. À grandes enjambées, il passa devant la maison du gouverneur, sur la banquette de la rue de Chartres, esquivant une dame suivie de sa servante, traversa la rue du Maine, puis la rue Saint-Philippe, tourna dans la rue de l’arsenal, entra dans l’enclos du couvent et frappa à la porte du bâtiment principal. Il ne tenait pas en place. Lorsque la sœur tourière ouvrit la porte intriguée par la virulence des coups, il était visiblement agité. Il la salua et demanda à voir d’urgence mademoiselle Peydédaut. Devant le ton du jeune homme, sans même lui en demander la raison, elle repartit la chercher.

Quelques instants plus tard tout en replaçant son chapeau, Blanche-Marie arriva essoufflée, ayant compris qui l’attendait, elle venait d’un autre bâtiment à l’autre bout de celui-ci. Elle le trouva agité sur le perron. « — Ah ! Blanche-Marie ! Il faut que je vous parle. » La jeune fille regarda autour d’elle qui pouvait les entendre hormis Aglaé qui la suivait comme il se devait comme son ombre. La sœur tourière était toujours là, elle lui sourit et s’adressa à Timothée. « — Vous pourriez me raccompagner tout en m’expliquant ce qu’il y a de si urgent ? » Il hocha la tête en signe d’acquiescement. Elle salua la sœur un tantinet troublée par la situation. Blanche-Marie tout aussi curieuse, trouvant étrange le comportement du jeune homme, descendit les marches et se dirigea vers la rue avec ce dernier à ses côtés. « — Alors, monsieur Monrauzeau, que se passe-t-il donc pour que vous veniez séance tenante m’enlever du couvent ? » Chaque fois qu’elle se moquait de lui elle le nommait par son patronyme, elle utilisait ce stratagème le plus souvent pour cacher son émoi. Elle affichait un sourire malicieux après avoir mimé une fausse colère. Le jeune homme la prit par le bras et l’arrêta brusquement au coin de la rue sous un magnolia face au fleuve. Surprise par le geste, elle perdit quelque peu l’équilibre, d’autant qu’Aglaé tout aussi déconcertée la culbuta. « — Blanche-Marie, monsieur de la Chaise nous renvoie à La Rochelle sous prétexte que la guerre avec les Natchez nous empêche de mener à bien notre mission ! » Elle le regardait sans ciller. Elle semblait ne pas comprendre, du moins crut-il qu’elle n’en saisissait pas les conséquences. Il allait partir une fois de plus, ses jambes chancelaient, elle ressentit un grand vide en elle. Le jeune homme, qui ne la quittait pas des yeux, ne savait que penser de ce mutisme apparent. Il ne se donna pas le choix ni le temps de la réflexion, il n’avait plus rien à perdre. « — Blanche-Marie vous n’êtes pas sans savoir ce que je peux ressentir pour vous ? Je ne suis guère expansif et je l’ai peut-être peu montré ? Mais je ne peux vivre sans vous à mes côtés. Alors voulez-vous devenir ma femme ? »

Il avait d’une traite fait sa demande, laissant la jeune femme passer du désespoir à la plus grande joie. Elle avait déjà réfléchi à cette demande, dont elle avait pris le temps de rêver tout à loisir et elle y avait trouvé plus d’un empêchement qu’elle avait confié à Martha qui les avait balayés sous le sceau des sentiments. Quand elle les avait expliqués à madame Payen de Noyan, celle-ci plus pragmatique les avait trouvés d’importance, mais point impossible à résoudre. Elle lui répondit forte de ces réflexions : « — Thimothée, je ne demande pas mieux que d’être votre épouse, mais je n’ai pas de dot et ne saurai vivre aux crochets de votre famille, aussi si vous voulez toujours m’épouser, il serait bon de rester vivre dans cette colonie où nous pourrions bâtir une nouvelle vie.

— Mais Blanche-Marie, pendant mes missions, vous pourriez vivre chez mes parents dans un confort certain.

— Thimothée, ce serait trop me demander, je n’ai rien contre vos parents bien sûr, mais ici je me suis fait une nouvelle vie où l’on ne me rappelle pas ma condition incertaine. Vous, ne vous serait-il pas possible d’y obtenir un emploi ?

Thimothée ne répondit pas tout de suite, il réfléchissait laissant la jeune fille désemparée. Ce qu’elle venait de lui expliquer ne le contrariait en rien et il comprenait fort bien sa demande connaissant tout ou presque de sa vie. Il avait retenu l’élément le plus important, elle n’avait pas rejeté sa demande. « — Blanche-Marie, quoique nous décidions, il me faudra tout d’abord retourner en France. Je pense, je suis même certain que mon père ne verra aucun inconvénient à mon installation dans la colonie. Sous quelle forme je ne sais pas encore, mais de cela, je ne m’inquiète pas. Mais pourrez-vous m’attendre ou alors m’accompagner avant que de revenir nous installer ? Accepterez-vous de m’épouser avant tout cela ?

— Cela fait beaucoup de questions. Ai-je le temps d’y réfléchir ?

— Je ne pars que dans trois semaines.

— Alors cela peut attendre demain. Mais sachez, Thimothée, que je tiens à être votre femme.

épisode 024

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la révélation

Les rires fusaient et emplissaient le jardin de madame Payen de Noyan, cela faisait bien longtemps que les Orléanais ne s’étaient pas octroyé la liberté de s’amuser sans arrière-pensées terrifiantes. La maîtresse des lieux avait tenu à organiser et accueillir les fiançailles des rescapées de Fort-Rosalie. Elle mettait un point d’honneur à prendre le pas sur la femme du gouverneur et cette occasion était idéale, elle pouvait avec diplomatie lui faire de l’ombre puisque Blanche-Marie était sa protégée.

Madame Payen de Noyan avait bien fait les choses, sur des tréteaux à l’aide de planches de grandes tables avaient été dressées dans le jardin à l’ombre des magnolias. Et si la colonie avait connu des disettes, ces temps semblaient révolus au vu des denrées qui étaient servies à profusion par une dizaine d’esclaves. Les convives se pressaient déjà à leur place se régalant des odeurs de viande qui tournaient sur des broches, bœuf à bosse, venaison de cervidé, dinde sauvage, oie étaient au menu, rien n’avait été omis pour faire de ces festivités une réussite. Faisans, perdrix, cailles trônaient déjà sur les tables, tous se demandaient comment la maîtresse de maison avait pu rassembler autant de mets.

Les deux fiancées étaient à l’étage finissant de s’apprêter. La décision de Blanche-Marie, bien que soudaine, n’avait pas empêché sa protectrice d’en instruire aussitôt monsieur de Bienville pour lui faire part de l‘heureuse nouvelle. Madame de Payen de Noyan ne doutait pas qu’il aille en être satisfait, il l’avait déjà remercié de tout ce qu’elle faisait pour la jeune fille et avait même envoyé de l’argent pour la pourvoir. Il avait en cela été influencé par Graciane, soulagée de savoir Blanche-Marie  en vie et en santé. Quant à Marie Roussin, elle avait cédé à la demande de François de Montigny malgré le peu de temps écoulé depuis le drame. Les deux jeunes femmes s’habillaient avec soin, si Marie irradiait de bonheur, Blanche-Marie, bien que sûre de son choix, était quelque peu inquiète. Se marier ? Elle ne doutait pas de Thimothée, mais quel allait être son avenir ? Elle était à nouveau à l’aube de tout recommencer, son parcours de vie n’était que revirement, elle se sentait ballottée par le destin sans pouvoir en prendre réellement les rênes. Un flot de questions se bousculait dans ses pensées. Appuyée par sa protectrice et son époux, elle avait obtenu sans trop de difficulté la garantie de s’installer dans la colonie où désormais elle avait des amis et où elle se sentait chez elle malgré les drames survenus. Ce qui l’inquiétait le plus c’était la famille de son fiancé, l’accepterait-elle ? Une fille sans dot et au passé si trouble, si incertain. Les laisserait-il faire selon leur choix ?

 Tout en laissant ses préoccupations occuper son esprit, elle se vêtait d’une robe de contrebande que sa protectrice lui avait offerte pour l’occasion. Elle était à nouveau sanglée dans un corset de toile, mais se sentir maintenue, cette fois-ci, la rassurait. Sa criarde nouée à la taille attendait de recevoir la robe qui encombrait les bras de la petite Aglaé. Elle était simple de belle facture, de couleur crème avec pour seule fioriture une garniture de volant de mousseline au décolleté et aux bas de manches. Elle flattait sa carnation et mettait en valeur sa chevelure flamboyante. Marie de son côté pavoisait dans une robe couleur bleu roi, don de la femme du gouverneur afin de marquer l’intérêt de son époux pour la jeune femme avec ce que cela sous-entendait pour Blanche-Marie. Les deux jeunes femmes n’étaient pas dupes, mais elles en avaient cure et se complimentaient du résultat. Elles étaient, l’une et l’autre, très en beauté. Coiffées et fin prêtes, elles rejoignirent les invités qui les attendaient. Héroïnes du jour, elles étaient le symbole de l’espoir du renouveau après les heures noires.

*

À leur arrivée, chacun se précipita pour féliciter les couples. Marie était ravie, prête à oublier, Blanche-Marie était moins à l’aise, elle n’appréciait guère d’être le centre d’intérêt de tous.

Peypédaut Blanche Marie (The Athenaeum - A Seated Young Woman (Jean-Antoine Watteau - ).jpgPassé les effusions, elle s’était assise entre Thimothée et Martha. Celle-ci en profita pour lui annoncer qu’elle quittait La Nouvelle-Orléans pour une plantation dans les Atchafalaya acquise à son nom par Alboury, lui-même ne pouvant en posséder une. D’après ce dernier, une maison, plutôt une cabane pensait-elle, les attendait sur une grande boucle longeant le bayou au milieu d’immenses cyprès et chênes recouverts de mousse espagnole, un jardin de camélias et d’azalées, des bambous, une palmeraie, elle était fébrile à l’idée de se perdre au milieu de cette étendue déserte. Blanche-Marie l’écoutait, la rassurait, elle était détournée dans le même temps par de multiples attentions auxquelles elle répondait avec sourire un tant soit peu figé.

De son côté, Madame  Payen de Noyan était tout à sa réception, son banquet avait rassemblé tout ce qui comptait dans la ville et ses alentours, de civiles comme de militaires. L’arrivée de Madame de Launay, la femme du gouverneur, attira tous les regards. Elle alla à ses devants, la nouvelle venue venait d’arriver seule excusant son époux retardé par une affaire de dernières minutes. Un représentant de France qui venait de débarquer.

*

Les esclaves servaient du gombo, d’autres des vins, les rires fusaient au milieu des échanges, on conversait à bâton rompu comme si l’on ne s’était pas vu depuis des lustres. Blanche-Marie, le vin devait y être pour quelque chose, s’était détendue, c’est alors que le gouverneur Périer se présenta, accompagné d’un homme brun à l’allure bien tournée, mais visiblement fort fatigué. Il était connu de personne, et pour cause, il avait débarqué deux jours avant à l’île Dauphine. Après avoir salué les maîtres des lieux et l’assemblée, le gouverneur demanda à son hôtesse s’il pouvait s’isoler afin de s’entretenir confidemment avec mademoiselle Peydédaut. Surprise, Madame Payen de Noyan acquiesça et avec son époux, monsieur de Villars du Breuil, accompagna le gouverneur et son compagnon dans une pièce de la maison qui servait de salon. Ils furent rejoints par Blanche-Marie et Thimothée, ce dernier n’ayant pas voulu la laisser seule devant l’invitation inopinée. La jeune fille s’assit au côté de sa protectrice à qui elle jeta un regard inquiet, Thimothée resta debout derrière son fauteuil, une main sur le dossier de la jeune fille en signe de protection. Elle était fort inquiète se demandant ce que pouvait être encore ce coup du destin. Madame Payen de Noyan, présentant dans sa posture toute son autorité, était prête à en découdre. Son époux, assis à ses côtés, le devinant posa sa main sur son bras afin de la contenir. Elle lui tapota la main lui faisant par ce geste familier comprendre qu’elle avait compris. Le gouverneur, debout face à eux, était impassible et paraissait indifférent à tous, bien que ce fût lui l’initiateur de cette entrevue.

« — Mesdames et messieurs, je vous présente monsieur Parent, secrétaire de monsieur le marquis de Landiras de Montferrand, Grand Sénéchal de Guyenne. »

À cette présentation, tous les regards se retournèrent vers Blanche-Marie, tous se tendirent. La jeune fille essayait en vain de ramener à son souvenir l’image de cet homme qu’elle avait sûrement déjà vu. L’homme lui semblait familier. Et ce Sénéchal, était-il celui qui avait mis en prison, elle et sa mère ? Et qui lors de ses visites en semblait désolé, ce qui, pour l’enfant qu’elle était, était incompréhensible. L’homme se racla la gorge. « — Mesdames et messieurs, je suis là pour faire appliquer le document officiel que j’ai en ma possession. » La peur saisit Blanche-Marie. Le gouverneur, lui, pensait, que justice allait être rendue, persuadé qu’il était d’être devant une fille de rien. Le reste de l’assemblée se posait mille questions, inquiet de la suite. « — Tout d’abord suis-je bien en présence de mademoiselle Blanche-Marie Peydédaut, née au château de Saint-Mambert en Guyenne ? Les personnes qui vont l’attester devront signer au bas de ce document. » Blanche-Marie sentit ses jambes tremblées de façons incoercibles. Que lui voulait-on encore ? Un sentiment de révolte jaillissait des tréfonds de son âme, elle était prête à se battre. « — Je suis Blanche-Marie Peydédaut, fille de Jeanne Peydédaut, je pense que madame Payen de Noyan peut en attester. S’il le faut à l’extérieur, Martha qui a fait le voyage avec moi peut aussi en témoigner.

— Cela ne sera pas utile, il faut deux témoins et je puis être l’un d’eux. Je me souviens très bien de vous, si madame Payen de Noyan veut bien faire office de deuxième témoin, cela sera parfait.

Comme monsieur Parent accompagnait sa demande d’un sourire plein d’amabilité, tout le monde se détendit. Se tournant vers Blanche-Marie, il reprit : « — Je suis venu jusqu’ici afin de vous retrouver, et cela afin de faire appliquer le testament de feu monsieur de Saint-Aubin, dernier vicomte de Castelnau de Saint-Mambert. » Le gouverneur tiqua, cela n’allait pas selon ses convictions. Monsieur Parent, faisant office de notaire, décacheta une première lettre. Il leva les yeux vers ses interlocuteurs pour s’assurer de leur attention. S’éclaircit la voix :

Monsieur le Marquis de Landiras de Montferrand

En ma qualité de Grand Sénéchal de Guyenne, j’exige que le testament ci-joint et dont je suis témoin et garant soit appliqué à la lettre…

Le ton autoritaire de la lettre surprit tout le monde même le gouverneur. Dans quel imbroglio avait bien pu se trouver cette fille pour qu’un grand Sénéchal en arrive à ce genre d’extrémité ? Monsieur Parent avala le verre d’eau qu’un esclave avait posé à sa portée, ce qui d’ailleurs l’avait mis mal à l’aise peu habitué que ses besoins soient pourvus avant que d’être. Il décacheta enfin le testament, tous étaient suspendus à ses lèvres.

… moi, chevalier de Saint-Aubin, et, à cette heure vicomte de Castelnau de Saint-Mambert, atteste, avec preuves ci-jointes et copies dûment conformes remises entre les mains du Grand Sénéchal de Guyenne, que Blanche-Marie Peydédaut est la fille reconnue de mon frère Philippe-Amédée Vicomte de Castelnau de Saint-Mambert, précédent tenant du titre. Elle est à ce titre la dernière représentante de notre famille. Je lui laisse à son entière et exclusive disposition les biens de notre famille, terres, château, meubles et titres dont la liste est ci-jointe et dont la copie est chez maître Barberet…

 Tous les regards se tournèrent vers la nouvelle héritière. Blanche-Marie instinctivement prit la main de Thimothée et la serra. Des larmes coulaient sur son visage, elle retrouvait enfin son identité, sa vie, sa famille, et même si elle était seule au monde, on lui reconnaissait enfin le droit d’avoir une famille, une filiation.

 

HMS Royal Sovereign en Plymouth..jpg

Le navire remontait l’estuaire de la Gironde après une traversée de deux mois et demi. Le capitaine de « la Normande » avait accepté la demande exceptionnelle. Les deux passagers descendirent dans la chaloupe où étaient déjà leurs malles, les marins souquèrent jusqu’à la rive du fleuve. Ils s’amarrèrent au ponton.

Devant elle, Blanche-Marie voyait au travers de ses larmes les rangs de vignes que l’automne avait roussi et qui supportaient de lourdes grappes prometteuses, derrière le château de Saint-Mambert aux pierres blanches illuminées par le soleil du matin et plus loin les toits du village.

Elle était rentrée chez elle et tenait la main de Thimothée.

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Fin

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

 

Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 19 à 21

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Épisode 19

Native American couple.jpg

L’Inpi sacré

Kanka était une vieille Femme, toute ridée et ratatinée du peuple Lakota bien plus au nord. Elle avait été adoptée par les Houmas, après avoir été enlevée à son peuple puis échangée consécutivement par deux tribus qui descendaient vers le Sud. Elle était alors jeune et déjà étrange. Elle était possédée. Elle devinait ce qu’elle ne voyait pas, même les temps futurs. Ils respectèrent ses dons après en avoir été quelque peu effrayés. Elle était parmi eux la Femme Bisonne Blanche, Pte Win, symbole de pureté et de renouveau qui leur donna la Pipe Sacrée et leur en enseigna l’usage. C’était elle qui présidait la Cérémonie de Purification de l’Inipi qui permettait de se purifier physique­ment, mentalement, émotionnellement, et spirituellement. Blanche-Marie avait été remis entre ses mains par le géant noir qui l’avait tant effrayé la première fois qu’elle l’avait vu.

La vieille Kanka avait reconnu dans l’étrange jeune fille aux cheveux de feu une âme ancienne, une âme des premiers temps, une ancêtre. C’était un devoir sacré que de l’aider à passer une fois de plus parmi eux. Kanka avec le Wicasa Wakan, son compagnon, allait effectuer la cérémonie de purification de l’Inipi, celle qui créait l’équilibre, et faisait partie des sept cérémonies sacrées des Lakota. Elle allait se dérouler sur le sentier sacré matérialisé par celui qui menait de la hutte où l’on avait porté le corps presque sans vie de Blanche-Marie au foyer extérieur dans lequel chauffaient des pierres tout aussi sacrées que le foyer. Blanche-Marie avait été installée nue sur une couche de plusieurs peaux de daim dans la Loge. La faiblesse de son corps était elle que son esprit était déjà aux confins de la réalité, entre la vie et la mort sur le chemin doré qui les reliait. Le lieu était un petit dôme fait de branches de saule courbées, bâti selon un plan sacré et recouvert de peaux. La structure symbolisait l’univers, toute la « Création », et les Forces de l’Esprit qui sont en elle. Il était considéré comme un lieu de libération, de vision et de renais­sance. Là, les prières se fondaient dans la Terre Mère et les autres forces fondamentales, celles du Soleil, du Feu, de l’Air, et de l’Eau ; chacun s’y reconnaissait comme une partie minuscule de la Nature, partie inté­grante de l’univers. La forme du dôme représentait l’étoile du matin et ses forces surnaturelles. Les seize branches de saule entraient dans le sol, symboles des seize Grands Mystères des Lakota.

Au centre de la Loge, un foyer était creusé pour y mettre les pierres chauffées apportées à l’intérieur, en nombre, et par séries, prescrits. La terre de déblai du foyer formait le monticule de l’autel. Kanka, à quatre pattes, entra une première fois par le petit battant de porte qui symbolisait le retour à la matrice de la Mère Terre.

Où se situe la puissance du Féminin sacré dans le corps de la femme ? | Féminin sacré.JPGKanka fit quatre fois le parcours et quatre fois elle ouvrit le rabat. À chaque fois, elle commençait par apporter des pierres chauffées à l’intérieur et elle répandait dessus des herbes, sauge et écorces de cèdre, ce qui suscitait une épaisse vapeur, celle du Souffle du Grand-Père. Blanche-Marie était transportée par les prières du Wicasa Wakan. L’homme sacré, agenouillé à ses côtés, marmonnait les chants sacrés. La vapeur intense, purificatrice, s’élevait au-dessus de la sombre petite hutte, vers la vaste cathédrale du monde extérieur à moins que ce ne fût à l’intérieur de son esprit, elle ne savait plus, mais rien n’avait d’importance. Elle était le sein de la Terre Mère, le lieu où se nourrissaient ses enfants. Elle était emplie de reconnaissance, elle ne ressentait pas l’inconfort suscité par la chaleur extrême et la transpi­ration. Son esprit était détaché de son corps et oubliait les mesquineries dues à son existence.

Kanka cherchait la force et le soutien sur le Sentier Sacré. Elle était gardienne du feu. Elle savait que l’intensité de la chaleur n’était qu’une partie de l’expérience. Elle avait le plus grand respect pour les aspects physiques et spirituels du Feu Sacré. Avec un cœur humble, elle demanda à apprendre de lui ce qu’il fallait savoir sur le sentier de la vie de la jeune fille. Elle était entrée dans la chaleur torride de la Fosse du feu à l’autre extrémité du sentier sacré reliant la Loge à celle-ci. Elle en était ressortie avec la pierre qui avait appelé son choix. En faisant le premier pas sur le Sentier, elle ressentit sans contrainte le pouvoir qu’elle venait de rencontrer. Elle vit Blanche-Marie, les yeux pleins de larmes de sang emplies d’une tristesse infinie, son cœur broyait de désespoir. Kanka, gardienne du feu, regarda le sentier devant elle jusqu’à la Loge. Son visage était chaud et sa peau raidie par la chaleur de la Fosse du feu ; elle se demanda si elle avait encore des sourcils. À son deuxième passage, la pierre, qui l’avait appelée, était une grande pierre lourde, et la Loge était à de nombreux pas. Elle mit de côté le ressenti de ce fardeau et se concentra à nouveau sur le sentier et alla de l’avant. Il était aussi lourd que les malheurs qui empêchaient la jeune fille d’avancer. Celle-ci était étreinte de peur, de tristesse. C’étaient ses chaînes, entraves, dont il fallait se défaire, mais où allait-elle trouver la force ? La vieille Indienne poursuivit son chemin, en direction de la Loge. Devant le feu, elle utilisa un rameau aux feuilles vertes pour épousseter les cendres fumantes des pierres. Ces cendres étaient celles du bois utili­sé pour édifier le bûcher sacré et chauffer les rochers. Mais bien que vitales, dans la Loge, elles ne faisaient que piquer les yeux. Ce don du bois était important, mais cela causait tant de douleur. Il symbolisait ce qu’il fallait laisser derrière soi, Blanche-Marie, qui regardait d’en haut la gardienne du feu à mi-chemin entre la fosse du feu et la Loge, le comprenait, le ressentait, mais son cœur était si lourd, si désespéré, si résigné. Pourtant en elle une force s’insinuait, elle comprenait, elle laissait l’énergie œuvrer en elle, elle n’opposait aucune résistance. Kanka sentait sa charge s’alléger. Elle savait maintenant qu’elle arriverait à la Loge, comme il se devait, et qu’elle porterait une nouvelle pierre. Elle progressait, sentant son pas plus ferme, plus assuré. Blanche-Marie comprenait qu’il lui fallait s’élancer vers l’avenir, elle sentait en elle la confiance s’accroître, la submerger, elle devait regagner La Nouvelle-Orléans, joindre monsieur de Bienville, il l’aiderait à faire justice, à regagner son identité, sa vie, elle renaîtrait. Avec l’espoir qui emplissait Blanche-Marie, Kanka marchait avec une ardeur nouvelle, l’éner­gie de la Loge venait à sa rencontre. Elle sentait le soutien des esprits rassemblés qui l’accueillait. Les litanies du Wicasa Wakan étaient de plus en plus fortes et s’élevaient au son sourd du tambour. Elles pénétraient les consciences. Au-dessus de la loge, la lune se leva, ronde, disque d’or apaisant. L’âme de Blanche-Marie cicatrisait. À ses côtés se tenaient ses parents souriants. Jeanne lui caressait les cheveux et lui montrait la direction. Les parois de la Loge s’effacèrent, elle vit au loin un navire tout auréolé, elle sut que la solution venait à elle. Jeanne mit un doigt devant ses lèvres, caressa sa joue et sembla lui assurer qu’ils seraient toujours là, de cela, elle était sûre. La gardienne du feu s’accroupit à la porte de la Loge, elle tendit les pierres amies au Wicasa Wakan, un rayon de l’astre de nuit perça faiblement et éclaira le visage de la jeune fille. Kanka sourit. La jeune fille était assise sur sa couche et la regardait confiante. Il n’y avait en elle aucune trace de peur ni de tristesse, elle était illuminée par sa vision, assurée de son futur. Sa vie allait com­mencer avec le premier pas qu’elle allait faire.

épisode 20

1114 Chartres (Ursuline Convent).jpg

Retour à La Nouvelle-Orléans.

À la nuit, « L’indépendance « accosta devant la rue de l’arsenal à l’angle de la concession Sainte-Reyne. Pour plus de discrétion, Alboury avait fait patienter son équipage en amont de la ville portuaire une bonne partie de la journée en attendant le coucher du soleil. Il ne tenait pas à ce que leur arrivée fut remarquée, car il savait que le sauvetage de ses passagères allait faire beaucoup parler.

Les deux jeunes femmes descendirent du navire sur des civières portées par des Indiens Houmas. Elles étaient harassées, pas encore remises de leur mésaventure bien que sur la voie de la guérison, tout au moins physiquement. Le groupe hétéroclite, à la lumière de la lune levante, s’avança vers le couvent des ursulines avec le chef Anrak et Alboury en tête. À la porte du bâtiment principal, Alboury tambourina en sourdine, ne recevant point de réponse, bien qu’il désira faire le moins de bruit possible, il se décida à tirer la chevillette déclenchant le tintement éloigné d’une cloche. Le carillon retentit attirant la sœur tourière ensommeillée. Elle ouvrit le judas et resta sans voix quand elle découvrit le contrebandier, les Indiens. Elle n’était pas sûre d’être éveillée, du moins pas totalement. « — Je suis Alboury, ma sœur, vous me reconnaissez ? » La sœur toujours muette hocha la tête en signe d’acquiescement. « — Je ramène madame Roussin et sa suivante qui se sont échappées du village Natchez. » La sœur entrouvrit le battant de la porte et se pencha pour mieux voir les jeunes femmes en piteux état sur leur brancard. À leur vue, elle fit plusieurs signes de croix successifs, avant que de placer sa main devant la bouche et de s’exclamer tout en partant en courant : « — oh ! mon Dieu ! Jésus, Marie, Joseph, c’est un miracle, vivantes, elles sont vivantes. » Alboury désarçonné par le comportement de la sœur, un instant ne sut que faire, puis décidant qu’ils ne pouvaient risquer de rester à la vue de tous il pénétra dans le vestibule avec ses comparses. Ils n’eurent pas longtemps à attendre, suivis des sœurs et de leurs servantes noires, dame Tranchepain surgie.

Elle salua Alboury et avec circonspection le chef Anrak, puis se pencha vers les malades. L’une et l’autre étaient dans un tel état de faiblesse qu’elles n’étaient que vaguement conscientes de ce qui se passait autour d’elle. « — Rassurez-vous mes filles, vous êtes désormais en sécurité, nous allons nous occuper de vous. » Elle donna des ordres pour que l‘on installe tout de suite les deux rescapées, puis elle se retourna vers Alboury. « — Où avez-vous trouvé ces dames ?

— En fait ma sœur, ce sont les Houmas qui lors d’une partie de chasse les ont découvertes perdues dans les marécages. Ils sont donc venus à moi afin que je les ramène, ils n’étaient pas bien sûr de l’accueil qu’ils leur seraient réservés.

Alboury et Anrak avaient opté pour cette version, plus crédible que les visions du contrebandier. Elle avait de plus l’avantage de donner le beau rôle à la nation houmas qui en avait bien besoin aux yeux des blancs et n’avait nulle envie d’être amalgamée aux Indiens belligérants. La mère supérieure, même si elle accepta cette version, n’y croyait guère, mais ne voyait pas pourquoi elle la refuserait. Elle avait eu plusieurs fois affaire avec le contrebandier, comme beaucoup d’habitants de la ville, et savait pouvoir lui faire confiance, donc s’il mentait, c’était pour une bonne raison. Elle n’en doutait pas. Elle remercia tout le monde pour ce rapatriement qui avait sans aucun doute sauvé les deux femmes et assura de mentionner le rôle de chacun au gouverneur.

*

Nicola Consoni - La Monaca di Monza (Gertrude)La mère supérieure au vu des deux malheureuses décida, malgré leur état de détresse dû à une grande fatigue, de leur faire prendre un bain afin de leur ôter toute la vermine et la crasse dont elles étaient couvertes. À la lueur des bougies, les deux rescapées se laissèrent retirer leurs vêtements devenus au fil de leur périple des loques. Elles ne réalisaient pas vraiment ce qui se passait et se laissait faire. Avec délicatesse, elles furent lavées et séchées par les sœurs et leurs esclaves. Elles avaient été installées dans la même chambre, la dame Tranchepain n’avait pas eu le cœur de les séparer. À l’étage, dans la pièce spacieuse, deux petits lits avaient été installés devant une cheminée dont le foyer ronflait et crépitait. Fin propre, elles avaient été enduites d’un onguent épais pour les soulager des piqûres des insectes, leurs plaies avaient été soignées et pansées. La sœur infirmière finit ses soins en leur faisant ingurgiter un opiacé qui les plongea, l’une et l’autre, dans un sommeil profond.

Au petit matin, elles trouvèrent à leur chevet une petite négresse que les sœurs avaient laissée pour surveiller leur sommeil et qui avait aussi bien dormi qu’elles-mêmes sur sa chaise. Dès qu’elle perçut leur éveil, la petite fille donna l’alerte, ameutant les dames Ursuline qui se mirent en charge de les nourrir, ce qu’elles firent en grappillant sans grande conviction les aliments présentés. Elles avaient si peu mangé depuis leur captivité que leurs corps avaient bien du mal à accepter la nourriture.

Blanche-Marie, malgré un soupçon de fièvre, revenait lentement à la vie, mais comme Marie, dont l’esprit avait fini par lâcher prise, elle ressassait les scènes d’horreur vécues et avait beaucoup de mal à les éloigner de son esprit d’autant qu’elle ne pouvait les remplacer par un avenir souriant. Elle n’avait rien qui puisse lui donner le change, pourtant elle se sentait bien plus forte, plus combative ce qui était contradictoire. Peut-être était-elle devenue plus fataliste. Marie de son côté avait fermé son esprit à toute réalité dès qu’elle les avait sues sauvées, sa comparse en était fort triste tant cela lui rappelait l’état d’abattement de sa mère. Les ravages, qu’avaient causés dans sa vie les derniers événements, avaient laissé un gouffre dans son esprit, dans son âme. Elle n’avait plus rien. Rien qui ne mérite de s’accrocher à la vie. Elle qui avait tenu bon tant qu’il avait fallu s’enfuir, sauver sa comparse, se laissait engloutir dans les affres de la torpeur. Elle était hantée par la noyade de son tout petit, par le massacre de son époux, de sa sécurité, des siens, par la destruction de ses biens de son toit, la peur ne la quittait pas, dès qu’elle fermait les yeux, surgissait un Natchez hurlant le tomawak à la main. À quoi bon être en vie ? Elle avait occulté tout cela, la préservation de sa vie avait eu le dessus sur toute autre pensée et l’avait amené jusque-là, mais à quoi bon ? Marie s’était retirée en elle, elle avait fermé son esprit, plus aucun son ne sortait de ses lèvres. Malgré les soins des dames Ursuline, la jeune femme ne disait rien, elle se laissait faire comme une poupée. La compassion des sœurs entourait de son mieux les deux rescapées.

La dame Tranchepain dès le matin fut à leur chevet. N’obtenant rien de Marie, elle demanda à Blanche-Marie, ce qu’elle pouvait lui dire quant à ce qu’elles avaient subi et comment elles avaient pu s’enfuir. Bien sûr, il y avait de la curiosité, aussi, se sentait-elle un peu coupable pour cet interrogatoire qui allait faire revivre à la jeune fille sa terrible aventure, mais elle devait faire un compte rendu à son supérieur, le père Rigaud, qui se chargerait de le remettre au gouverneur. Il fallait faire vite, car elle ne doutait pas que la nouvelle aille faire le tour de la ville et par là de la colonie dans un temps fort rapide. Avec patience, elle obtint une partie de la terrible aventure, la plantation attaquée, les massacres, la fuite inopinée due au courant du fleuve, la capture par les Natchez, la torture de monsieur de Macé, la captivité dans le village indien, l’évasion réalisée par la mère du grand soleil, le fleuve, la peur, la fièvre puis plus rien, et pour finir le réveil au camp des Houmas. La narration était confuse, désordonnée, certains moments étaient décrits avec une précision horrifiante, d’autres étaient flous, mais tout y était ou presque. Blanche-Marie avait du mal, elle ne se souvenait pas de tout, mais elle avait fait de son mieux. Livrer ses souvenirs, ses peurs lui avait fait du bien, sa confession nettoyait quelque peu son âme. La mère supérieure en avait son compte, ce qu’elle venait d’entendre, lui faisait relativiser son propre voyage jusqu’à cette rive de l’océan. Elle laissa la convalescente et partit rédiger une lettre pour son supérieur.

*

Martha (nicolas-bernard-lépicié-étude-de-jeune-filleQuelques heures plus tard, Martha se présenta à la porte du couvent et demanda l’autorisation d’être menée auprès des rescapées. Alboury avait surgi au début de la soirée avec la bonne nouvelle, elle lui était tombée dans les bras en pleurs, tant c’était inespéré. Il l’avait retenue de se précipiter sur l’instant. Elle fut la première d’une longue série de demandes de visite. Comme l’avait supposé la mère supérieure, la nouvelle avait vite été éventée, de cuisine en cuisine, puis de servantes en chambrières, puis de la domesticité aux maîtres. La nouvelle avait enflé.

La mère supérieure reçut Martha dans sa chambre, vaste pièce éclairée par une porte-fenêtre donnant sur le jardin à l’arrière de la demeure qui servait de bâtiment principal au domaine transformé en couvent. Elle était à peine étonnée de sa présence. « — Bonjour Martha.

— Bonjour ma mère. La jeune femme n’était pas très à l’aise, elle se souvenait encore de l’entrevue dans ces lieux qui l’avait exclue de l’hôpital. Elle esquissa une génuflexion et attendit que la dame Ursuline reprenne la conversation. Celle-ci reposa sur son cabinet la lettre qu’elle tenait encore entre les mains à l’entrée de Martha. « — Si j’ai bien compris, vous venez voir nos rescapées ?

— Oui, ma mère, si cela ne vous désoblige pas, j’apprécierai de m’occuper d’elles.

— Puis-je savoir ce qui vous relie à ces dames ?

La mère Tranchepain n’était pas surprise que Martha connaisse la présence des deux femmes, elle avait eu connaissance des liens entre son interlocutrice et le contrebandier. Elle n’avait su qu’en penser. Une femme blanche avec un noir cela lui avait semblé contre nature, d’autant qu’avant son arrivée dans cette contrée, elle n’avait eu l’occasion qu’une seule fois de voir un homme noir, et encore c’était un négrillon dans les jupes d’une élégante. Son jugement s’était adapté et modifié au contact de ses esclaves et du contrebandier lui-même qui lui procurait à moindre coût des vivres et des ingrédients pour confectionner médicaments et onguents. Elle avait négocié plus d’une fois avec lui et avait apprécié son intelligence et sa générosité, parfois même son humour. Elle avait compris dès son arrivée que la Compagnie ne pourrait subvenir à tous les besoins de sa congrégation malgré les promesses, aussi avait-elle été amenée à accepter toutes les générosités. Elle avait donc passé outre à ses propres certitudes et ceux du code noir, gardant devers elle le secret du couple illicite. Mais pour l’instant ce qui la surprenait ce fut qu’elle puisse avoir un rapport suffisamment proche avec les malades pour qu’elle veuille s’en occuper, d’autant que Fort-Rosalie était, lui semblait-il, très éloigné. « — Je connais mademoiselle Peydédaut, nous sommes arrivées sur le même navire.

— Ah ?

— Oh ! non ! Ma mère, ne croyez pas qu’elle fasse partie des ribaudes envoyées ici. Elle et sa mère ont été déportées à cause d’une histoire d’héritage. Si j’ai bon souvenir, Blanche-Marie  était la fille de la main gauche d’un comte, et sa famille à la mort de celui-ci s’en est débarrassée. Elle était toute jeune à son arrivée même pas une femme, je crois bien.

La dame ursuline était sceptique, les orphelins en tous genres qui s’inventaient des vies extraordinaires étaient monnaie courante, alors pourquoi celle-ci serait-elle plus véridique que les autres. « — Et sa mère, qu’est-elle devenue ?

— Elle est morte violentée et assassinée sur le navire, cela a été dramatique, ma mère.

— Savez-vous comment elle s’est retrouvée au service de madame Roussin ?

— C’est monsieur le gouverneur de Bienville qui l’avait pris sous sa protection et qui l’avait placée, car il ne pouvait la ramener en France, elle est seule au monde en quelque sorte.

La dame ursuline se leva de son fauteuil et alla jusque-là porte-fenêtre qu’elle ouvrit. Elle réfléchissait, ses renseignements laissaient supposer quelques luttes intestines en prévision. Mais que pouvait-elle faire ? Elle n’allait pas exclure cette jeune femme de l’aide à laquelle elle avait droit. « — Et madame Roussin, vous savez quelque chose sur elle ?

— Elle est la fille d’un militaire, je crois qu’il est ici ou à La Mobile, je ne la connais qu’au travers des lettres que nous échangions avec Blanche-Marie.

— Vous vous écriviez ?

— Oui avec l’aide du chirurgien Manadé. Je ne lis et n’écris pas bien, bien que j’ai fait beaucoup de progrès depuis.

— Avec monsieur de Manadé ?

Martha (Portrait de jeune fille par Nicolas Bernard Lépicié sur artnet.jpgMartha baissa la tête un peu gênée de ce qu’elle venait de dévoiler. La mère supérieure le regard tourné vers le jardin pensait. Elle était étonnée de tout cela, monsieur de Manadé aidant une simple fille à écrire, pas vraiment étonnant, elle savait qu’il aimait bien Martha et cela en toute honnêteté. Décidément, la vie dans la colonie était pleine de surprise, ce n’était pas en France qu’elle aurait vu des gens de condition aussi différente s’entraider. Nul ne pouvait être jugé ici comme en métropole. Enfin, au moins avec cette dame Roussin, elle ne devrait pas avoir de problème, il lui fallait donc trouver son père afin de le prévenir. Elle remercia Martha de son aide et l’autorisa à rester à sa convenance auprès des malades. Elle culpabilisait encore de l’obligation qu’elle avait eue de la rejeter de l’hôpital et estimait qu’elle pouvait bien lui laisser cet agrément.

Martha n’allait, bien sûr, pas être la seule demande de visite, et si la dame Ursuline rejeta avec courtoisie la plupart des curieuses, elle ne put s’opposer à celle du gouverneur Périer et de monsieur La Chaise qui se présentèrent avec force de compagnie le troisième jour de la présence des deux rescapées dans les lieux.

*

« — Monsieur le gouverneur, monsieur le commissaire ordonnateur, je ne puis évidemment vous refuser de visiter mesdames Roussin et Peydédaut, mais comme elles sont très faibles, vous comprendrez que vous ne pouvez vous faire accompagner de tous vos gens ! sans parler de la bienséance. »

Dame Tranchepain était fort contrariée de tout ce remue-ménage. Elle était consciente que la visite du gouverneur viendrait dès qu’il serait informé, mais qu’il eut l’idée de venir avec tout son état-major, c’était pour elle inconcevable et inconvenant. « — J’entends bien madame. Si cela ne vous contrit point, je me présenterais à ces dames en la seule compagnie de monsieur de La Chaise, et cela en votre présence bien entendu.

— En ce cas messieurs, voulez-vous bien me suivre ? 

Avec un sourire qui se voulait aimable, accompagné d’un geste de la main, elle leur indiqua la porte à double battant qui s’ouvrait sur le vestibule et l’escalier qui menait à l’étage des chambres. Tout en les précédant, elle reprit. « — Madame Roussin est des deux la plus affligée, elle s’est enfermée dans un profond mutisme. Le père Rigaud a fait prévenir son père qui est comme vous le savez à La Mobile sous les ordres de monsieur Diron. Je suppose qu’il sera autorisé à venir ?

— Bien sûr, ma sœur, cela ne fait aucun doute. Et l’autre fille ? C’est bien la fille Peydédaut ?

— Oui, c’est bien mademoiselle Peydédaut, la dame de compagnie de madame Roussin.

Dame Tranchepain avait quelque peu été surprise de l’agressivité dédaigneuse du gouverneur envers la jeune fille. Elle avait beau savoir ce qui engendrait ce comportement. Elle le pensait bien exagéré, eu égard à la convalescente, et que cette attitude fut en rapport avec l’ancien protecteur de celle-ci était bien déplacé et ne faisait pas honneur au gouverneur. Elle avait déjà constaté que bien des dirigeants se vengeaient de leur propre impuissance sur des inférieurs. Elle ne prit pas la peine de relever et poursuivit son chemin jusqu’à la porte de la chambre des deux rescapées. Elle frappa doucement, entrouvrit la porte pour vérifier la décence de la mise des deux jeunes femmes. Comme elles étaient convenables, elle entra et autorisa la sœur de garde à se retirer pendant l’entrevue. Monsieur Périer et monsieur de La Chaise pénétrèrent dans la pièce dont les sœurs avaient ouvert les rideaux pour laisser entrer pleinement le jour. À la surprise des deux gouvernants de la colonie, les deux jeunes femmes étaient assises sur leur lit, adossées à des coussins qui les soutenaient. Blanche-Marie tenait encore le livre qu’elle lisait, ce que les deux hommes trouvèrent suspicieux, car une femme appréciant la lecture était en soi une gageure, Marie quant à elle avait les yeux dans le vague. Les cheveux tirés, tressés sur la nuque, les chemises fermées haut sur la gorge, elles ressemblaient à deux couventines. Ils grimacèrent de répugnance à la vue de leurs visages bouffis par les piqûres d’insectes, il ne restait rien de leur joliesse qu’on leur avait décrite. Ils se reprirent, ils n’étaient pas là de toute façon pour les contempler.

unknown artist, 18th century, British, A Man Called William Strahan, ca. 1765.jpgMonsieur de Périer, n’ayant cure de l’explication faite par la mère supérieure, se tourna vers le lit de Marie qu’il savait être la blonde des deux jeunes femmes, méprisant ostensiblement Blanche-Marie. « — Bonjour, madame Roussin, je suis le gouverneur de la colonie. Nous n’avons encore jamais été présentés, je viens à vous afin de voir de mes yeux, comment vous vous portez. » Les yeux grands ouverts fixés vers lui, Marie restait muette. La dame ursuline arborait une moue réprobatrice tandis que Blanche-Marie  la regardait interrogative. Le gouverneur, l’ignorant toujours malgré l’échec évident avec sa compagne, persista et continua à s’adresser à Marie, escomptant que sa persuasion réussit là où les autres avaient échoué. Il espérait que sa présence l’impressionne suffisamment pour l’amener à réagir. Marie ne broncha pas. « — Je constate, malheureusement, que nous ne pourrons rien obtenir de madame Roussin, nous allons donc nous retirer, madame, et la laisser à vos bons soins. Dès qu’un mieux adviendra, ayez l’amabilité de faire prévenir. » Il pivota sur lui-même et s’apprêta à sortir ignorant ostensiblement la présence de Blanche-Marie sous les regards interloqués de celle-ci et de la mère supérieure. La jeune fille ne comprenait pas pourquoi elle faisait l’objet de cet anathème aussi sa colère montée. Elle ne pouvait savoir que l’on avait fourni un rapport à son encontre la réduisant à une gourgandine protégée du précédent gouverneur, deux renseignements qui l’avaient rejeté des centres d’intérêt de monsieur de Périer. Monsieur de La Chaise un peu mieux renseigné, du moins avec plus de véracité, arrêta son comparse dans son retrait. « — Si vous me permettez, mon ami, j’apprécierai de m’entretenir avec mademoiselle Peydédaut – insistant sur le mot « mademoiselle » – contrairement à sa maîtresse, elle me semble plus à même de nous renseigner sur leur drame. » Le gouverneur s’arrêta dans son élan et de mauvaise grâce se tourna vers le Commissaire-ordonnateur qu’il ne pouvait contredire. La mère supérieure se raidit, n’appréciant pas ce qui se passait, mais elle était impuissante à en changer le cours. Blanche-Marie qui connaissait depuis longtemps la réputation de son interlocuteur, bien qu’elle ne l’ait jamais vu, et qui trouvait que son physique était à la hauteur de sa description morale, sec, raide et torve, se tourna vers lui, rendant au gouverneur son indifférence méprisante. « — Monsieur, je ne sais que vous dire que vous ne sachiez par l’entremise de dame Tranchepain. » Elle avait mis un peu de hauteur dans son ton, faisant remarquer au passage par la tournure soignée de sa phrase qu’elle n’était pas une fille de rien et qu’elle n’avait pas l’intention de faire un effort. Son père aurait été fier d’elle, car en cet instant, elle avait tout d’une Castelnau de Saint-Mambert. Les deux hommes furent décontenancés par la hauteur du ton auquel il ne s’attendait pas, cela mit en colère le gouverneur qui ne supportait pas de s’en faire compter par une moins que rien. « — Mademoiselle pour qui vous prenez vous pour nous répondre avec cette suffisance ?

— Monsieur, je me prends pour ce que je suis, pour la fille du Vicomte de Castelnau de Saint-Mambert. Tout gouverneur de la Louisiane que vous êtes, il me semble qu’eu égard à mon sexe vous pourriez mettre un peu plus de courtoisie dans votre comportement.

Tous en restèrent le souffle coupé, elle ne l’aurait pas avoué, mais la mère supérieure était tout à fait d’accord avec elle, même si cela allait compliquer la situation. « — Mademoiselle comme vous êtes malade, je ne ferai pas suite à cette effronterie et passerai outre à ce manque de respect envers mon statut. Monsieur de La Chaise, je pense que nous ne tirerons rien de plus de ces dames. » Cette fois-ci, le Commissaire-ordonnateur suivit son comparse sans rien rajouter, fort déçu que cette entrevue n’ait rien apporté de plus.

*

Comment la réplique de Blanche-Marie fut-elle connue de tous ? La mère Tranchepain n’aurait su le dire. Toujours est-il que dès le lendemain toute la ville en bruissait et la mère supérieure l’apprit par la visite de madame Payen de Noyan, bienfaitrice du couvent. 

*

Madame Payen de Noyan avait appris la fameuse répartie de la jeune fille par sa femme de chambre. Celle-ci la tenait de la femme de chambre de madame de La Chaise qui, elle-même, l’avait apprise de celle de madame de Périer. Le gouverneur était rentré de sa visite du couvent des ursulines très remonté, et dans ces cas-là, seule son épouse savait le calmer, aussi vint-il lui confier l’objet de son courroux. Il la trouva à sa toilette, sa femme de chambre la coiffant. Comme beaucoup de nantis, il ne comptait pour rien son personnel et passa outre à sa présence. Il rapporta, au mot près, la scène à son épouse qui le calma, ramenant à sa juste valeur la scénette. Pendant la conversation, la chambrière, oubliée de ses maîtres, vaquait dans la chambre sans en perdre une miette. L’entrevue à peine finie, la servante s’empressa de raconter sous le sceau du secret ce qu’elle venait d’apprendre à la cuisinière. Puis comme elle avait toute confiance dans la chambrière de madame de La Chaise venue visiter sa maîtresse, et qu’elle voulait de toute façon lui en imposer, elle rapporta à nouveau. Revenue au sein de la maison de monsieur de La Chaise, cette dernière confia à sa maîtresse ce qu’elle venait d’apprendre tout en la déshabillant. Celle-ci lui demanda de garder cela pour elle. La chambrière le promit, mais elle avait déjà craché le morceau à la chambrière de madame de Payen de Noyan, venue elle aussi en visite chez l’épouse du gouverneur, et que faire d’autre que bavasser à l’office en attendant sa maîtresse. L’anecdote connue, elle en rendit bien sûr compte à sa maîtresse, qui elle ne lui demanda pas de garder pour elle quoi que ce soit, outre que c’était inutile, cela faisait son jeu.

épisode 021

Madame Payen de Noyan (Giuseppe Baldrighi PARMA 1723 - 1802 PORTRAIT OF A LADY IN AN ELABORATELY EMBROIDERED BLUE DRESS.jpg

Quand la roue tourne

Madame Payen de Noyan était la nièce de monsieur de Bienville et l’épouse d’un des hommes les plus riches de la colonie, monsieur Villars Dubreuil. Elle était habituée à ce que rien ne lui soit refusé, mais si par nature elle était autoritaire, elle n’était pas tyrannique, facilement à l’écoute, sa bonté se cachait sous une froideur hautaine. L’anecdote narrée par sa chambrière l’amusa beaucoup, elle appréciait l’idée que quelqu’un eut le courage de moucher le gouverneur, et que ce soit une femme, donnait plus de piquant à l’algarade. Voulant assouvir sa curiosité, lorsqu’elle croisa le père Rigaud, elle l’amena à lui donner plus de détails sur l’héroïque jeune fille recueillie chez les ursulines. Elle fut surprise d’apprendre par le saint homme, qui ne pouvait rien lui refuser, que l’objet de sa curiosité était Blanche-Marie, la petite protégée de son oncle. Si elle s’en souvenait vaguement, une gamine rousse, lui semblait-il, elle se remémorait fort bien son histoire qui correspondait en tout point à la fameuse répartie dont tout le monde se gargarisait. Et si le vicomte était devenu un duc et le nom un patronyme invraisemblable, cela collait avec l’histoire de la jeune fille. Elle avait oublié depuis le temps la protégée de son oncle dont elle ne s’était jamais souciée, car elle n’était pas de sa maisonnée. Mais puisque le destin la mettait sur sa route, elle devait s’en préoccuper jusqu’au retour de monsieur de Bienville. Elle faisait partie de ceux qui pensaient que le drame de Fort-Rosalie avait mis en exergue l’incapacité du gouverneur et donc ramènerait l’ancien gouverneur à ce poste.

*

Cela faisait deux bonnes semaines que les deux jeunes femmes étaient soignées au sein du couvent lorsque madame Payen de Noyan demanda un entretien à dame Tranchepain. Elle fut accueillie avec déférence par la mère supérieure d’autant que son époux mettait tout en œuvre pour construire le couvent promis et tant attendu. Elle fut donc reçue sur l’instant, une collation préparée à son attention fut amenée, ce que la dame apprécia. La mère supérieure n’eut pas le temps de se poser de questions sur le sujet de sa visite, madame Payen de Noyan en vint directement au sujet, elle n’était pas du genre à louvoyer. Elle s’enquit tout de suite de la santé des deux réfugiées et d’une possible visite. « — Comme vous pourrez vous en rendre compte par vous-même, hormis la perte de poids, il ne reste plus de traces des sévices et des blessures dues à leur triste équipée. Les pauvres enfants sont arrivées défigurées par ces terribles maringouins, tout au moins je le suppose, toujours est-il que l’onguent de notre sœur infirmière les a soignées de façon miraculeuse. Mademoiselle Peydédaut souffre encore d’une cheville blessée qui la fait encore boitiller, mais rien de bien sérieux. Pour madame Roussin, c’est plus triste, elle semble avoir perdu la raison tout au moins momentanément, c’est du moins ce que nous a assuré Monsieur Manadé le chirurgien du gouverneur. Il nous faut donc avoir confiance en notre seigneur.

— Savez-vous ce qu’il va advenir d’elles maintenant ?

— Pour madame Roussin, c’est assez simple, monsieur Baron, son père m’a écrit et j’attends sa visite prochainement. Je suppose qu’il vient pour l’emmener. Quant à mademoiselle Peydédaut, je ne sais. Elle est seule dans la colonie ou peu s’en faut.

— Hum… c’est justement à son sujet que je suis là. Je suppose que vous savez qu’elle était sous la protection de monsieur de Bienville, mon oncle — la mère supérieure hocha la tête — aussi, si elle le veut bien, je suis à même de lui proposer de reprendre son poste de demoiselle de compagnie à mes côtés.

— Voilà qui est très généreux de votre part et serait une bonne chose pour cette jeune fille. Vous ne devriez pas le regretter, Blanche-Marie  est de bonne composition et j’ai pu constater qu’elle avait de la culture et quelques dons pour les soins et l’organisation.

Le reste de l’entretien les deux dames le passèrent à passer au crible les autres sujets qui leur tenaient à cœur.

*

Blanche-Marie Peydédaut (MARCUS STONE, peintre britannique...( 1840 - 1921 ) - L'oeil......jpgDès que sa convalescence lui permit une activité, Blanche-Marie se consacra aux orphelins sous la protection des dames Ursuline. La sœur infirmière le lui avait proposé quand elle l’avait trouvé appliquée à apprendre des rudiments de lecture au petit Paul. Celui-ci accompagnait Martha tous les jours à sa visite, comme il posait beaucoup de questions sur tout et sur rien, Blanche-Marie  lui avait proposé de trouver les réponses par lui-même et pour cela lui offrit de lui apprendre à écrire et à lire. Depuis, à chacune de ses visites, elle s’y consacrait une heure ou deux, puis elle en vint à apporter son aide aux sœurs dévolues à l’encadrement des petits orphelins de toutes les nations. Le couvent prenait soin de tous les enfants mis sous sa protection, qu’ils soient blancs, Indiens ou nègres. Cette nouvelle occupation faisait beaucoup de bien à la jeune fille, cela lui occupait l’esprit et lui faisait oublier quelque peu ses propres misères.

Quand madame Payen de Noyan entra dans le dortoir des petits en compagnie de la mère supérieure, Blanche-Marie reconnut tout de suite la dame, en ayant gardé un bon souvenir, elle lui sourit avec amabilité. Elle supposa que la dame ne la reconnaissait pas, ne se doutant pas un instant qu’elle venait pour elle. Cette dernière l’examinait en coulisses tout en conversant avec la dame Ursuline sur les besoins des orphelins. Elle constata du coin de l’œil que Blanche-Marie, bien que filiforme, était devenue une jolie femme. Il ne restait effectivement presque rien des séquelles des piqûres d’insectes décrites par la mère supérieure. Elle ne put s’empêcher de la trouver étonnamment bien mise et supposa que c’était l’œuvre des dames Ursuline. Elle ne pouvait savoir que c’était l’œuvre d’Alboury par l’entremise de Martha qui lui avait fourni linges et robes aux deux rescapées. Un court séjour au-dessus de Barataria avait permis au contrebandier de mettre la main tout à fait par hasard sur un navire anglais et sa cargaison. Par trop curieux du résultat des massacres commis par les Natchez sur les Français, les Anglais étaient tombés sur les contrebandiers qui les avaient enlisés dans les marais avant de les détrousser et de les abandonner sur place. La cargaison détenait pléthore de produits manufacturés, dont plusieurs malles contenant des vêtements de femmes, de toute évidence au vu de la qualité à destination de quelques nanties. Si les plus belles pièces avaient été vendues aux dames de qualité de La Nouvelle-Orléans, chemises, criardes, jupes, casaquins et robes volantes en petit nombre avaient profité à Blanche-Marie et à Marie. Cela expliquait la mise soignée de la jeune fille. Madame Payen de Noyan s’approcha d’elle avec dans son sillon la mère supérieure. « — Bonjour, Blanche-Marie, enfin je devrai dire mademoiselle Peydédaut maintenant.

— Madame, je vous remercie de vous souvenir de moi. Répondit l’interpellée tout en esquissant une révérence.

— On ne peut oublier votre frimousse surtout avec une telle chevelure. Pourriez-vous m’accorder un instant ?

— Bien sûr, madame. Elle écarta avec douceur le petit dont elle s’occupait et suivit son interlocutrice et la dame Ursuline. Leur pas les dirigea vers les allées du jardin où piaillait, dans les arbres, une multitude d’oiseaux pressentant venir les beaux jours du printemps sous les rayons du soleil. « — Je ne suis pas sans savoir vos terribles aventures, dame Tranchepain à ma demande me les a narrées. J’ai aussi appris votre réplique à monsieur le gouverneur…

— Oh ! madame, je suis désolé, j’étais en colère et je n’ai su me dominer.

nicolas-bernard-lépicié-a-young-woman,-seen-in-profile,-half-length,-sewing.jpg— Cela n’est point grave, ne vous inquiétez pas, de plus je ne suis pas là pour vous faire des remontrances, mais pour vous proposer une place. — Blanche-Marie, la tête baissée, gênée, écoutait la noble dame. — Voulez-vous reprendre auprès de moi la place que vous aviez auprès de madame Roussin ? Il m’a semblé comprendre que vous ne seriez plus amené à tenir ce rôle auprès d’elle. J’ai suffisamment de servantes et n’en ai pas besoin de plus, mais j’avoue m’ennuyer lors de mes séjours en dehors de la ville et apprécierai quelque compagnie.

Blanche-Marie releva la tête, sa réflexion allait à toute vitesse. Elle comprenait que la proposition était pour elle une véritable opportunité, mais il y avait Marie. « — Je vous remercie, madame, pour votre proposition, qui bien sûr m’agréer, mais je ne saurai abandonner madame Roussin au moment où elle a le plus besoin de moi.

— Je comprends bien et c’est tout à votre honneur. Dame Tranchepain m’a fait savoir que son père, monsieur Baron, devait venir la chercher, aussi s’il n’a point besoin de vos services, je maintiens ma proposition. Sachez mademoiselle qu’en tant que nièce de monsieur de Bienville, je suis le garant de sa protection envers vous et que vous pouvez toujours compter sur celle-ci.

Blanche-Marie fut fort touchée par cette garantie qui la soulageait quant à la direction que pouvait prendre son avenir. Elle ne savait pas, depuis la lettre de monsieur Baron promettant d’arriver le plus vite possible si elle pouvait rester auprès de Marie. Rien ne lui garantissait que monsieur Baron pourrait l’entretenir et encore moins lui garantir des émoluments. La proposition la rassurait donc, et la soulageait quant à son devenir.

— Je vous remercie, madame, je suis et je reste votre servante. Puis-je me permettre de vous poser une question ?

— Faites mon petit. Faites. 

— Avez-vous des nouvelles de monsieur de Bienville ? Va-t-il revenir ? Elle ne demanda rien sur le compte de Graciane de peur de froisser madame Payen de Noyan.

— Oui, ma chère, régulièrement. Il est à nouveau bien en cour et les derniers événements pourraient amener les ministres du roi à revoir leur jugement et, espérons-le, nous le renvoyer jusqu’ici ! — Elle avait dit cela avec un ton victorieux sans se soucier de qui pouvait l’entendre. La dame ursuline suivait avec un grand intérêt la conversation qui prenait un tour politique, ce qui n’était pas pour lui déplaire, pour une fois elle avait la primeur des informations. – Beaucoup de Louisianais ont pris la plume pour exprimer leur mécontentement, car si monsieur de Bienville avait été là pendant cette crise avec les Natchez, il aurait, lui, su parlementer avec le « Grand-Soleil « et rien de tout cela ne serait advenu.

Les derniers propos, de son interlocutrice et désormais protectrice, ramenèrent à la mémoire de Blanche-Marie le fameux banquet lors duquel l’esclandre de monsieur de Montigny avait rendu connu les frasques du commandant Etcheparre. Elle n’était pas sûre que la présence de monsieur de Bienville eut changé quelque chose, mais elle était prête à accepter cette assertion si cela pouvait faire revenir son ancien protecteur et Graciane.

*

Mr Baron (Studies of standing customs officials pair par Nicolas Bernard Lépicié.jpgÀ la proue de l’embarcation, qui du fort de La Mobile le menait à La Nouvelle-Orléans par le lac Pontchartrain et le bayou Saint-Jean, Monsieur Baron laissait errer ses pensées, ignorant le brouillard de cette fin de mars qui lui pénétrait les os. Il était en poste là-bas quand la nouvelle des massacres à Fort-Rosalie les avait atteints lui et son régiment. Le commandant Diron l’avait envoyé aussitôt patrouiller dans la région pour inhiber toute velléité de soulèvements de la part des Autochtones. Les premiers rapports lui avaient tout d’abord fait accroire à la mort de sa fille et de sa famille. Bien que confuse, la rumeur, étayant les rapports de l’armée, ne permettait pas de supposer que des colons avaient pu réchapper à ce terrible soulèvement. Seul le devoir lui avait fait garder la tête froide mettant de côté le chagrin et la culpabilité d’avoir envoyé sa fille unique si loin dans les profondeurs du pays. À la vue des événements, c’était évidemment une gageure, mais il avait cru bien faire, faire ce qui était le mieux pour elle. La lettre de la mère ursuline accompagnant celle de son supérieur avait mis une quinzaine de jours avant que de le trouver. Il était tombé des nues quand l’ayant parcouru il comprit qu’elle lui annonçait le sauvetage de sa fille. Sa fille avait miraculeusement survécu et elle l’attendait au couvent des ursulines, la chape de plomb qui recouvrait son cœur et son esprit s’évapora d’un coup. Ne pouvant abandonner sa troupe sans supérieur, il avait renvoyé l’estafette avec une lettre assurant qu’il faisait au plus vite pour venir chercher sa chère fille. Malgré sa bonne volonté, cela lui avait pris deux autres semaines, le temps de finir sa patrouille, de revenir à La Mobile et de repartir pour La Nouvelle-Orléans.

Il débarqua dans la ville, en fin d’après-midi, dut se rendre à l’hôtel du gouverneur et n’arriva qu’à la nuit aux portes du couvent.

*

La prière du soir venait de se terminer quand la sœur tourière vint annoncer la visite de monsieur Baron à la mère supérieure. Malgré l’heure tardive, dame Tranchepain accorda l’entretien et remit à plus tard le courrier qu’elle s’était décidée à rédiger enfin au calme. « — Je vous en prie, monsieur, veuillez vous asseoir. » L’homme qu’elle avait devant elle avait tout du militaire, l’air martial, la tenue impeccable, la mâchoire crispée par la détermination, l’œil froid. Il était impatient, il se serait bien passé de cette entrevue, mais il savait ne pouvoir s’en dispenser. Elle n’était pas impressionnée, elle lui sourit, il se détendit. « — Je suis heureuse que ma lettre vous ait trouvé, monsieur.

— Et moi, sœur, vous vous doutez à quel point ce fut un bonheur, vous avez ressuscité ma fille. Je suis impatient de voir ma petite Marie, va-t-elle bien ?

— Je vais vous mener à elle tout de suite, monsieur. Physiquement, il ne reste pour ainsi dire plus de traces de l’équipée qui l’a menée jusqu’à nous. Mais il faut que vous sachiez, elle s’est retranchée dans son esprit, elle ne parle plus. Nous supposons que ce n’est que le contrecoup de toutes ces horreurs, que c’est dû au choc. Elle est fort affligée, elle passe le plus clair de son temps à somnoler. »

Monsieur Baron ne rajouta rien, il avait vu plus d’un homme dans cet état suite à une bataille. Il voulait juste voir son enfant. La dame Ursuline guida le père jusqu’à la chambre de sa fille. Marie, les yeux dans le vague, fixait le plafond semblant suivre les ombres dansantes créées par le feu de la cheminée, du moins ce fut l’impression de son père quand il entra. Son cœur s’étreignit, il crut un instant voir sa mère. Il la trouva très belle, ses cheveux blonds ramassés en chignon, sa chemise de linon blanc sagement fermée sur sa gorge. Une larme perla sur la frange de ses cils qu’il essuya aussitôt. « — Ma fille, je vous amène votre père. » Aucune réaction n’agita la jeune femme, elle se retourna juste vers la dame Ursuline puis vers son père sans que nul ne sache ce qu’elle pensait. Réalisait-elle ? Son père n’en était pas sûr. Il tira une chaise au bord du lit de sa fille, lui prit sa main, espérant la faire réagir. Elle lui sourit, mais ce fut tout. Le père, le cœur lourd, lui expliqua qu’il allait revenir la chercher, qu’il allait s’occuper d’elle, qu’elle n’avait plus rien à craindre. La jeune femme lui souriait toujours, mais ses yeux pervenche étaient vagues sans expression réelle. À regret, il finit par abandonner ne pouvant capter son attention. Les épaules basses, il sortit de la chambre, accablé, ne sachant plus que penser. La dame Ursuline comprenant son désarroi le sortit de ses sombres pensées. « — Il ne faut pas vous inquiéter, il y a de grandes chances que ce soit un état passager.

— J’ose l’espérer, ma sœur. Puis-je pour l’instant la laisser à vos bons soins ? Je dois suivre mon régiment. Nous allons nous débarrasser de cette vermine.

— Mon fils, voyons, moins de véhémence, je comprends votre courroux, mais ce sont des êtres humains.

— Des monstres, vous voulez dire, vous n’imaginez pas les horreurs qu’ils ont commises. Mais bon, parlons plutôt de Marie. Pouvez-vous vous en occuper ? Je vous donnerai une pension pour son entretien. Je viendrai la reprendre à mon retour de campagne bien sûr.

— Monsieur, vous pouvez la laisser à nos soins le temps qui vous semblera nécessaire.

— Il m’a semblé comprendre dans votre lettre que sa suivante avait elle aussi réchappé à la tragédie ?

— Oui, Blanche-Marie est aussi parmi nous, elle s’occupe de nos orphelins à cette heure.

— Cela est bien, me serait-il possible de m’entretenir avec elle ? Elle sera peut-être à même de m’en dire plus, sur ce qui leur est arrivé.

— Bien sûr, je vais la faire chercher.

— Savez-vous si elle va pouvoir subvenir à ses besoins ?

— Une dame s’est proposé de la prendre à son service si elle se retrouvait sans emploi.

— C’est bien, il serait bon qu’elle accepte, je ne pourrai la prendre à mon service, d’autant que je pense envoyer ma fille en France au sein de la famille de ma femme.

Quelques instants plus tard, Blanche-Marie et monsieur Baron s’entretenaient. La jeune fille avec lassitude raconta une nouvelle fois le drame. Il remercia la jeune fille et s’en fut. Le père de Marie sortit de l’entrevue plus accablée et plus en colère que jamais.

 Peydédaut Blanche-Marie (Jean-Honoré FRAGONARD, Jeune femme debout, en pied, vue de dos. Sanguine.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 16 à 18

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Épisode 16

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28 novembre 1729, le massacre

Des coups étaient violemment frappés à la porte, s’ils continuaient sa tête allait exploser. Il grommela et comme les coups recommençaient, il hurla d’arrêter. Excédé, il se décida à se lever. Le commandant Etcheparre avait la gueule de bois. Il avait été invité la veille par le Grand-Soleil, chef suprême des Natchez, et accompagné de son état-major et du garde-magasin Ricard il avait festoyé, bu de l’eau-de-vie, caressé de jeunes Indiennes, une bonne partie de la nuit. Qui osait dès l’aube venir rompre son repos ? Il ouvrit violemment sa porte, et trouva derrière, sa sentinelle figée ; « — qu’est ce qu’il y a ! Nom de Dieu ! » Au garde-à-vous, il lui annonça le lieutenant Macé. Il allait l’envoyer paître, mais ce dernier, qui prévoyait une scène de ce genre, était juste derrière lui, accom­pagné de l’interprète Papin, que l’ouverture la porte cachait. « — Mon commandant, désolé de vous sortir du lit, mais j’ai une information d’importance à vous remettre.

— Et bien ça attendra que j’aie dormi !

— Mon commandant, excusez-moi d’insister, c’est trop grave pour remettre cela à plus tard, les Natchez vont nous attaquer, je tiens cela de source sûre.

— Comment ? Mais vous affabulez, vous vous prenez pour un devin !

Sans se décontenancer, le lieutenant insista : « — Mon commandant, le Grand-Soleil est un traître, il a donné ordre à ses guerriers d’égorger tous les Français.

— Et vous m’avez réveillé pour cela, alors que je me suis couché à trois heures de relevé. Ma parole, vous cherchez à m’en imposer. Je ne le crois pas. Comment osez-vous être soupçonneux envers une Nation amie ? Il n’y a pas trois heures que j’étais encore parfaitement reçu par le grand Soleil. Vous m’importunez au plus haut point Macé ! Gardes ! Mettez cet homme aux fers, et je ne veux plus rien entendre.

Mais l’interprète Papin ainsi quatre ou cinq autres personnes arrivées entre-temps pour lui faire un rapport similaire se rebellèrent et essayèrent de se faire entendre, mais ils ne furent pas plus écoutés. Aboyant d’une voix pâteuse, il ordonna : « — tant que vous y êtes, mettez-y aussi ceux-là ! – et se tournant vers la sentinelle qui était en faction à sa porte, il ajouta. – et ne laissez entrer personne chez moi avant neuf heures du matin. » Après cela, débarrassé des importuns, il alla se remettre au lit.

*

Au petit matin, monsieur  Kolly, avec son fils, tous deux arrivés la veille, et son intendant, monsieur Longuay, se rendirent au fort. Les trois hommes étaient fort inquiets, ils avaient remarqué des rassemblements, qui pour eux dénotaient un comportement étrange de la part des Natchez. D’un commun accord, ils s’étaient décidés et étaient venus en faire part au commandant. À leur entrée, le garde leur refusa une entrevue, monsieur Kolly repoussa le garde et passant outre, ils forcèrent le passage réveillant une deuxième fois le commandant du fort. Son mal de tête n’étant pas circoncis, et ne voulant pas entendre ce qui pour lui était des inepties d’hommes veules, il ordonna à leur surprise, sans même leur laisser le temps de s’expliquer, de mettre ses nouveaux visiteurs avec les autres, soit dans la prison du fort. Ils s’indignèrent de ce comportement, résistèrent, mais durent obtempérer.

Dans la geôle tous étaient catastrophés, ils comparaient leurs informations et toutes se recoupaient. Pour éviter les terribles événements qui à leur avis se profilaient, il aurait suffi pour dissiper l’orage, de faire mettre les troupes sous les armes et un seul coup de canon à poudre aurait intimidé les belligérants. Ils jugèrent le commandant obtus et d‘une bêtise incommensurable qui allait les mener dans une situation dramatique.

*

Cromwell (Le dernier des Mohicans.jpgPendant ce temps-là, les Natchez jouaient le dernier acte de leur sanglant projet, afin de prendre, pour ainsi dire, tous les Français d’un seul coup de filet. Ils s’étaient dispersés par troupes. Les uns à la concession Terre-Blanche, d’autres à celle de Sainte-Catherine ou au Fort-Rosalie où les Soldats de la garnison avaient leurs fusils, mais guère de poudre. Il n’y avait pas un seul habitant, chez lequel ils ne se fussent rendus sous différents prétextes. Les uns apportaient aux Français, ce qu’ils pensaient leur devoir, les autres venaient prier leurs amis de leur prêter leurs fusils pour tuer, disaient-ils, un ours ou un chevreuil qu’ils avaient vus proches de l’habitation, quelques-uns feignaient de vouloir traiter quelques marchandises. La plupart des colons n’y prêtèrent pas attention. Où il y avait trois ou quatre Français ensemble. Il s’y trouvait au moins une douzaine d’Indiens, avec ordre de leur chef d’agir qu’au signal qu’il leur avait été donné.

Ces mesures étant prises, le Grand-Soleil partit du grand village Natchez sous l’œil circonspect de Brazo-Picade et des autres femmes. Porté dans sa litière, accompagné de ses Guerriers, des petits Soleils des différents villages, le calumet au vent, le sorcier du cacique avançait frappant sur le pot de cérémonie. La troupe portait au Commandant français le dédommagement promis, volailles, pots d’huile, blé, pelleteries qu’il avait exigés pour les deux Lunes de délai qu’il leur avait accordé. Comme les Indiens passaient sur la route proche de l’ancien magasin de la Compagnie, le premier à voir la procession fut monsieur  Ricard, le garde-magasin. Afin de mettre en sûreté les effets et marchandises qu’il avait apportés pour ce poste. Il était descendu au bas de la côte où il faisait décharger la demi-galère. Bien que surpris de ce cortège festif, bienveillant, il lui sourit. Cela le rassurait et éliminait les inquiétudes qu’il avait ressenties suite à quelques conversations avec des planteurs de la région. La troupe passa au pied du fort, chantant, faisant voltiger le calumet à la vue de tous les soldats de la garnison, qui étaient accourus pour voir cette marche. Les Natchez avançaient ainsi en cadence et à pas comptés vers la maison du Commandant, qui dormait encore, sans songer à tant de biens qu’on lui apportait. Madame Etcheparre, derrière une fenêtre regardait, ébahie, s’avancer le groupe. Une sentinelle vint prévenir le garde en faction. Ils n’eurent pas le temps de se poser la question de savoir s’il devait réveiller leur commandant, celui-ci à l’étage râlait déjà : « — C’est quoi tout ce boucan, bordel de dieux, on ne veut donc pas que je dorme !

— Commandant ! Dépêchez-vous ! Le Grand-Soleil, en personne, suivi d’une troupe de guerriers chante le calumet et approche du fort, les bras chargés de présents. Expliqua le messager.

— Et quand je pense que ses bougres d’officiers et de planteurs sont venus me mettre en garde ! Mais de quoi, nom de Dieu ? Allez me chercher Macé, Papin et les Kolly père et fils, qu’ils viennent assister à la mani­festation d’amitié que m’offrent les Natchez.

N’ayant pas le temps de se vêtir, il reçut la délégation en robe de chambre. Il accepta volailles, huile d’ours, peaux de castor et le blé, geste d’allégeance, promis par le chef de Pomme-Blanche. Il admira ces présents avec complaisance, se riant intérieurement de la vaine crédulité de ceux qui l’avaient mis en garde contre ses amis les Sauvages. Les délégations indiennes et françaises fumèrent le calumet. Etcheparre, assurée de sa victoire sur les événements, plein de complaisance, pour faire plaisir aux Natchez, dansa, but et rit avec eux. Les seuls à ne point participer de bon cœur à cette manifestation d’allégresse, étaient, bien sûr, le jeune lieutenant et ses comparses de geôle qui impuissants contemplaient le spectacle. Pendant que la fête monopolisait l’attention d’Etcheparre et du plus gros de sa garnison, les guerriers indiens se répandaient dans le fort et sans que personne ne le remarque, ils furent rapidement du même nombre que les soldats de la garnison.

Pendant ce temps, d’autres Natchez battaient la campagne alentour, prenant position au bord de la rivière, s’approchant d’une demi-galère arrivée la veille pleine de marchandises devant emporter à La Nouvelle-Orléans les boucaux de tabac récoltés dans les concessions. Là, chaque guerrier à la surprise de tous choisit son homme, le coucha en joue, le tira et le laissa mort sur la place. C’était le point de départ du plan revanchard du Grand-Soleil. Dans le fort, les coups tirés déconcertèrent les soldats et en désordre, ils tombèrent sans avoir eu le temps de comprendre ce qui se passait. Vingt-trois des vingt-quatre soldats du fort périrent sans avoir pu se défendre, le père Poisson, jésuite, l’abbé Bailly, le sous-lieutenant Desnoyer, les chirurgiens Laronde et Gurloz, les mariniers Pascal et Caron, patrons de la demi-galère, furent décapités avant que d’avoir pu réagir.

En rentrant chez lui, sa maison était hors du fort après le cimetière, le lieutenant Macé, qui s’était éclipsé, dépité par l’inconscience de son supérieur pendant la fête, fut rattrapé par des Indiens et en voulant s’enfuir, reçut une machette dans le dos. Il ne s’était pas effondré qu’il était scalpé.

Les habitants, qui ignoraient ce qui se tramait, virent arriver chez eux, tout miel et tout sourire, des Indiens qu’ils avaient l’habitude de côtoyer. Au signal auquel tous les Natchez étaient attentifs, ils firent de tous côtés main basse sur les Français. Les uns furent percés de leurs propres armes, les autres égorgés ou assommés. Ce fut la panique générale, mais c’était la plupart du temps trop tard pour réagir ou s’enfuir. Monsieur Kolly père et son fils furent massacrés à leur concession de Sainte-Catherine, alors qu’avec monsieur  de Longraye, ils venaient juste de revenir. Monsieur  Desnoyers, le régisseur de la Terre-Blanche connut le même sort. Monsieur des ursins et monsieur de Saint-Germain-en-Laye, qui chassaient par là, furent attaqués et tués.

1622_massacre_jamestown_de_Bry.jpgDans le fort, ce n’était que hurlement, coup de feu, gargouillis d’hommes égorgés ou éventrés, tous les occupants furent abattus, même les soldats la Flamme, la Joye, la Douceur, tous tombèrent morts sur les lieux de la fête, sauf le commandant. Étonné par la scène, Etcheparre, abhorré des Natchez, épouvanté, blessé, eut le temps de s’extirper, de se sauver, par-derrière, dans le jardin. Les Natchez, méprisants, ne le mirent pas en joue. Le chef des « Puants » l’assomma, et le laissa sous les coups des femmes qui pour beaucoup n’oubliaient pas ce qu’elles avaient dû subir de lui ou de ses hommes. À coup de massue, elles le mutilèrent puis l’écorchèrent comme un vulgaire gibier, quand elles se lassèrent, le chef lui trancha la tête. Le soulagement et la colère ouvrirent la porte aux pires exactions. Le massacre telle une onde se répandit dans toute la région. Ils tuèrent au fusil, à la sagaie, à la hache, ouvrirent le ventre des femmes enceintes, égorgèrent celles qui avaient des enfants à la mamelle, écrasèrent la tête des nouveau-nés, se débarrassèrent d’innocents, dont les cris les importunaient ! Celles qui furent épargnées furent destinées à l’esclavage. Le Grand-Soleil avait exigé la mort de tous les hommes, de toutes les femmes qui feraient mine de résister. Miraculeusement, un tailleur et un charpentier, connus d’eux, furent gardés en vie pour leurs compétences. Les nègres se rendirent sans défense, la plupart étaient du complot, les autres furent égorgés. Il leur avait été promis la liberté et là possession des femmes et des enfants de leurs maîtres. Dans les demeures, ils vidèrent les armoires et placards, pillèrent puis mirent le feu.

Assis sous un hangar de la Compagnie, le Grand-Soleil jouissait du bruit de la fusillade et attendait qu’on lui apportât la tête du commandant Etcheparre, ce qui ne tarda pas. Tant que dura la boucherie, des guerriers vinrent déposer au pied du Grand-Soleil des têtes de soldats, de planteurs, d’em­ployés de la Compagnie. Le cacique disposa en cercle celles des officiers, puis les autres en pyramide. Quand la fête sanglante fut terminée, il s’en alla d’un pas tranquille et les choucas arrivèrent.

Deux soldats du fort, qui avaient réussi à s’échapper, furent repris, Mayeux et Lebeau. Les Indiens leur laissèrent la vie sauve. Lebeau, parce qu’il était aussi tailleur et pouvait adapter aux mesures des assassins les vêtements de leurs victimes. Mayeux, parce qu’il était robuste et ferait un bon domestique. On le chargea d’ailleurs immédiatement de transporter au grand village des Natchez le butin, notamment la cave d’Etcheparre et les munitions trouvées dans le fort.

Monsieur Ricard, le garde-magasin, eut la présence d’esprit de plonger dans la rivière où il attendit la nuit. Il se sauva à la faveur d’un orage qui éclata en soirée. Une vingtaine de personnes réussirent aussi à se cacher, et comme lui profitèrent de l’obscurité et de la pluie pour quitter ces lieux maudits où les chiens, les chats sauvages, les renards et les rapaces se disputaient les cadavres.

épisode 17

Marie Baron (Study of Heads, Madonna and Child  Drawing · Silverpoint, 1509-1511.jpg

L’attaque de la plantation

  Malgré le soleil, dans la maison tout était morose, même le petit Roussin gratouillait sans grande conviction le sol en bas de l’escalier sous l’œil vigilant d’Abigaël. La scène de la veille avait laissé des traces, Jean n’avait pas voulu d’explications malgré les suppliques de Marie. Elle savait en son for intérieur qu’elle était quelque peu fautive, mais elle n’avait pas voulu cela. Au matin lorsqu’elle s’était levée, Jean était déjà parti, c’était habituel, mais cette fois-ci Marie en éprouva un sentiment de profonde solitude. Comme sa réflexion devenait très sombre, elle se leva, l’action la chasserait. Elle fit sa toilette sans y apporter grande attention contrairement à son habitude. Lorsqu’elle sortit de sa chambre, elle se retrouva face à Zaïde qui, avec zèle, lui apportait comme chaque matin son déjeuner. Décontenancée, l’esclave prise au dépourvu ne savait où servir sa maîtresse, d’un geste las, celle-ci lui indiqua le salon. Contre toute attente, elle y retrouva Blanche-Marie. Le dispensaire était vide, elle s’était réfugiée là, et fut sortie de ses préoccupations à l’entrée de son amie. Elle se força à lui sourire et prit une tasse de café pour l’accompagner. Marie s’installa, et se laissa servir. L’humeur lugubre, elle se mit à tourner sans conviction sa cuillère dans sa tasse. L’estomac noué, elle ne se sentait pas d’avaler quoi que ce soit. L’âme en peine, elle laissait courir son regard vers l’extérieur, Blanche-Marie était peinée pour elle. « — Voyons Marie, vous ne pouvez vous mettre martel en tête, vous n’êtes pour rien dans tout cela. » Marie tourna la tête vers elle, posa sa cuillère, elle remit une mèche de cheveux derrière son oreille, elle avait les yeux embués. « — Vous savez bien que j’y suis un tant soit peu pour quelque chose… Mais comprenez, quand je l’ai vu, là, dans l’allée, après tous ces jours d’angoisses, d’incertitudes, mon cœur n’a plus eu sa raison… J’ai perdu quelque peu la tête. Et… François, enfin, monsieur de Montigny, s’est cru autorisé ce qui a suivi. Je ne l’ai pas voulu, Blanche-Marie. Je vous jure que je ne l’ai pas voulu. J’aime Jean, on ne peut avoir meilleur époux. Évidemment, ce n’est pas monsieur de Montigny, ce dernier a, dirons-nous, plus de panache, mais mon époux me rassure, il me protège. Je n’ai pas besoin d’autant rêver. » Elle s’effondra en pleurs. Blanche-Marie se précipita, l’a prise dans ses bras, essaya de la consoler. « — Venez Marie. Allons faire quelques pas. Cela nous fera du bien. »

colonial-dress-3.jpgLes deux amies, bras dessus bras dessous, s’engagèrent dans l’allée qui allait vers le fleuve. Elles avaient laissé derrière elles le petit Roussin contrarié de ne pouvoir les suivre ainsi que Brutus. Le molosse semblait souffrir d’une indigestion. « — Je me plains Blanche-Marie, mais vous ? vous ne dites rien. N’avez-vous jamais eu de soupirant ? Monsieur Macé par exemple ? J’ai remarqué qu’il n’était jamais loin quand nous allions au fort. » Blanche-Marie fut surprise de la tournure de la conversation, c’était bien la première fois que Marie ou quiconque s’intéressa à ses sentiments amoureux. Il était vrai qu’elle était très réservée et évitait les questions personnelles. Elle avait à peine parlé de sa famille ? En avaient dit très peu de choses. Par courtoisie, personne n’avait jusqu’alors essayé d’en savoir plus, d’autant qu’elle dirigeait à chaque fois les conversations sur ses interlocuteurs qui ne se préoccupaient que rarement de ses pensées. Comprenant que c’était un bon dérivatif aux préoccupations de son amie, elle se laissa faire.

— Il est charmant et très gentil. Mais non ! Il n’a d’ailleurs jamais montré le moindre intérêt à mon encontre.

— Mais il n’y a jamais eu personne ? Jolie comme vous êtes, vous ne me le laisserez pas croire.

— Non, pas qui vaut la peine de s’y intéresser. – Peut-être par franchise, peut-être simplement, car elle avait envie d’en parler, elle se reprit. – Si, en fait. Mais il y a bien longtemps. Mais ce n’était qu’un caprice d’enfant. De toute façon, je n’ai plus de nouvelles.

— Oh, comme c’est dommage. Et comment s’appelait-il ?

— Thimothée, Thimothée Monrauzeau. Blanche-Marie éprouva un peu de tristesse, cela faisait déjà sept ans, elle pensait avoir oublié. Cela faisait si longtemps qu’elle ne s’était pas autorisée à penser à lui. Les premiers temps de son arrivée, elle avait espéré des lettres, qu’il viendrait la chercher, mais comme rien n’était venu elle avait rangé ses espoirs dans la case de l’oubli. En fait, elle n’avait guère laissé parler les battements de son cœur, elle avait cloisonné ses sentiments dans une tour d’ivoire, trop de pertes l’avaient fait souffrir. Elle s’était contentée d’être spectatrice. Elle ne se supposait même pas jolie ni attrayante, son comportement toujours en retrait, un peu froid, avait fait échouer plus d’une approche, ce dont elle était inconsciente. Si quelqu’un avait soupiré pour elle, elle ne l’avait jamais su, et ce n’était pas le harcèlement d’Etcheparre qui lui avait ouvert les yeux sur des relations plus engageantes.

L’esclandre, causé par Montigny, avait remué tout le monde et secoué les certitudes de chacun. L’instabilité qu’avait créée la dispute avait mis à mal la stabilité des émotions que s’était construite Blanche-Marie. Le silence s’installa entre elles, chacune prise dans les méandres de ses pensées. Elles passèrent le portail sans vraiment y prêter attention. Elles sortirent brutalement de leurs réflexions respectives aux hurlements de Jean. « — Courez, courez, vite aux bateaux, les Natchez ! » Comme un seul corps, elles se retournèrent et virent arriver au loin, Jean, à toutes jambes, tenant son fils sous le bras, suivi d’Abigaël et de Zaïde qui tant bien que mal essayaient de ne pas se faire distancer. Derrière, au loin, un rideau de fumée épais s’élevait, ce devait être les champs en feu. Déjà sous la véranda les premiers guerriers hurlants agitant leurs armes au-dessus de leur tête apparaissaient, l’un d’eux fracassa le crâne de Brutus qui protégeait la fuite de ses maîtres. Blanche-Marie réagit la première, prit la main de sa compagne et l’entraîna, courant au plus vite. Jupes relevées, leur course empêtrée par celles-ci, les deux femmes faisaient de leur mieux pour fuir le terrible danger. Cherchant son souffle, comprimée par son corset, Marie essayait de regarder derrière elle, mais sa comparse la tirait sans ménagement. « — Non ! Non Marie ! Court, nom de Dieu, court ! » À bout de souffle, elles arrivèrent au ponton, Marie hésita, Blanche-Marie la poussa dans la première embarcation, une grosse barque. Jean arriva, son petit toujours dans ses bras. Il se baissa, défit la corde qui retenait le bateau. Un hurlement glacial jaillit dans l’air, le fit se retourner, Abigaël avait été rejointe par un Indien. Celui-ci la poussa, la faisant trébucher, tomber, et là sans hésitation, l’égorgea, faisant jaillir de la gorge de la malheureuse ébahie un flot de sang. Zaïde fit deux enjambées de plus, mais à son tour fut rejointe, son agresseur lui fit faire une volte-face lui plantant son coutelas dans le ventre et l’éventrant en un seul mouvement dans un cri de victoire à la stupéfaction de sa victime. Levant les bras devant lui, affolé, Jean tendit son fils, l’enfant ne comprenant pas se débattit. Une flèche vibra dans l’air et se figea dans le milieu du dos de Jean. Il perdit l’équilibre, fit tomber son garçon à l’eau. Marie rugit d’épouvante. Elle se pencha pour rattraper l’enfant. Son mouvement écarta l’embarcation du ponton qui, prise dans le courant du fleuve, s’éloigna. Impuissante, elle hurla d’horreur, son enfant se noyait sous ses yeux. Blanche-Marie eut juste le temps de saisir Marie par la taille pour l’empêcher de passer par-dessus bord. Désemparées, dans l’incapacité de faire quoi que ce soit, elles regardaient, désespérées, horrifiées, la scène sur le ponton. Une dizaine d’Indiens invectivaient, les menaçaient les bras en l’air pour montrer leurs armes pendant que l’un d’eux s’acharnait sur le corps de Jean.

Marie était livide, pétrifiée. Elle était anéantie. Blanche-Marie la repoussa vers le fond du bateau afin d’éviter les quelques flèches qui allèrent plonger dans l’eau autour d’elles. Marie finit par fondre en pleurs, Blanche-Marie était accablée. Elles étaient toutes les deux emportées par le flot sans moyen de maîtriser l’embarcation, les rames étaient restées sur le ponton. Le fleuve était large, si large que d’une rive à l’autre, on avait du mal à en distinguer les abords, et elles étaient emportées sans possibilité de se diriger d’un côté ou de l’autre. Marie était amorphe au fond du petit bateau, le choc avait été si violent que son esprit s’était fermé. Blanche-Marie n’avait qu’une peur, c’était d’être poursuivie, rattrapée par les Indiens. Elle scrutait au loin, le plus loin possible, mais elles semblaient être seules dans leur désarroi. Elle n’avait plus la notion du temps, le drame qui s’était déroulé lui avait paru interminable et dans le même temps si fulgurant. Et maintenant, tout lui paraissait si lent, à son goût, elles ne s’éloignaient pas assez vite du lieu du drame. Dans quelque direction qu’elle portât son regard, de vastes forêts noirâtres bordaient l’horizon, les troncs dégarnis de leurs branches descendaient lentement le courant du fleuve, et la rive était parsemée d’arbres échoués. Les rives n’étaient pas plus rassurantes que le fleuve.

*

ean-Baptiste Debret.jpgRichard maugréait, râlait contre son maître. Il avait les tripes en bouillie et voilà qu’il l’envoyait réparer son bateau, sous prétexte qu’il avait hâte de faire sa livraison. L’apprenti du maître potier, de mauvais gré, se rendit donc sur le chemin qui menait à l’embarcadère de la concession. La colique qui le tenait l’obligea en cours de trajet à chercher un lieu propice à sa délivrance. Ayant trouvé l’endroit adéquat, à son aise il libéra ses entrailles. Tout à la satisfaction de son soulagement, caché au fond d’un fourré, il fut surpris de voir se faufiler au travers des taillis un groupe d’Indiens. Cela ne présageait rien de bon. Il ne bougea pas. Inquiet, il épia. Suivit une troupe plus nombreuse qui avançait en catimini. Visiblement, ils étaient sur le pied de guerre. Il était terrorisé. Seul, loin des siens, dans l’incapacité de prévenir, il restait cloué sur place, comme foudroyé de terreur. Il n’osait faire un geste de peur d’être remarqué. Des coups de feu éclatèrent le faisant sursauter. Il se releva, remontant sa culotte au passage. Immobile, il prêta l’oreille. Près de lui rien ne bougeait. Retourner aux habitations le mènerait à la mort, il n’y avait aucun doute. Au loin, ce n’était que hurlements, cris de victoire des uns, d’agonie des autres. De là où il était, il ne voyait que la fumée des embrasements, les champs et les maisons devaient être la proie des flammes. Il resta tapi, et le peu qu’il devina, qu’il en vit, n’était que l’horreur de la tuerie. Il pleurait de terreur comme un enfant, ce qu’il n’était plus depuis peu. Les clameurs du massacre s’arrêtèrent à la nuit, les bruits nocturnes remplacèrent peu à peu ceux de l’agonie des derniers mourants. Richard ne bougeait toujours pas, il était épouvanté à l’idée d’être déniché par les sauvages et de subir le même sort que les siens. Maigrelet, malgré ses quinze ou seize ans, lui-même ne savait pas, tous le tenaient pour plus jeune qu’il n’était. Il passait toujours inaperçu, personne ne faisait attention à lui, cette fois-ci cela lui avait sauvé la vie. Tremblant de peur, engourdi de froid, les entrailles crispées par l’effroi et la faim, il se leva et sortit de sa cache à la pointe du jour. Il s’avança vers les ruines des maisons qui s’amassaient dans un angle de la concession. L’odeur était pestilentielle, âcre, écœurante. Il découvrit une vision des enfers, le sol était jonché de cadavres. Égorgés, étripés, scalpés, défigurés à coup de masse, les habitants gisaient là, pas un n’y avait échappé, quel que fût son âge ou son sexe. Devant tant d’horreur, le dégoût l’emporta, il vomit. Ses jambes faiblirent, malgré cela la panique lui redonna des forces. Il courut droit devant lui, oubliant toute prudence. À bout de souffle, il se retrouva sur le ponton de l’embarcadère, il sauta dans une pirogue et pagaya du plus vite qu’il put. Il lui fallait s’éloigner le plus loin possible. La distance faisant, la panique s’estompa, il s’arrêta au milieu du fleuve, et s’y effondra en pleurs balbutiant des prières. Désemparé, loin de tout, il restait hébété, il était peut-être près d’un danger, cette dernière possibilité le décida, il lui fallait rejoindre le fort Saint Claude plus bas sur le fleuve. Là, il serait en sécurité. Il se mit donc en tête d’aller chercher du secours ou tout au moins prévenir, donner l’alerte. Il garda son canoë au milieu du fleuve, il ne voulait pas être remarqué, chaque fois qu’il avait un doute il s’aplatissait le plus possible, espérant que son embarcation soit prise pour un des multiples troncs d’arbres qui flottaient habituellement. De peur d’être intercepté, même de nuit il laissait glisser son embarcation dans le courant. Il mit deux jours qui lui parurent interminables pour arriver au fort qui surplombait le Mississippi, ce fut un soulagement de le voir se profiler au loin. Lorsqu’il s’approcha, force pour lui, fut de constater que rien ne bougeait, qu’étrangement tout était calme. Il tira son canoë sur la berge et le camoufla sous la végétation du bois qui entourait les bâtiments français. Il se faufila entre les arbres jusqu’à s’approcher des premières maisons adossées à la palissade du fort. Il blanchit d’un coup, il était atterré, les habitants des lieux avaient subi le même sort que ceux de la concession. La tuerie avait été générale, nul ne semblait y avoir échappé. Les mêmes scènes s’étalaient devant lui, c’était un cauchemar. Il allait reculer vers le sous-bois, quand il en entendit un râle, il se raidit. Il balaya l’espace du regard et finit par remarquer le moribond qui avait encore un souffle de vie. Il s’approcha du corps, c’était un militaire, une large plaie laissait un flot de sang s’écouler. Richard enleva sa chemise et compressa la blessure. L’homme entre deux souffles gémit : « — te fatigue pas petit, je n’en ai plus pour longtemps… faut aller… le gouverneur… prévenir, les Natchez… les autres nations aussi… » la tête de l’homme vacilla et un filet de sang sortit entre ses lèvres. Désemparé, l’apprenti ne savait que faire, un craquement dans le sous-bois le ramena à la réalité, sa survie. D’un  bond, il se précipita derrière un pan de mur calciné, comme rien ne semblait sortir ni bouger du bois, il pensa à quelques bêtes. Courbé, presque rampant, il retrouva la végétation qui pouvait le dissimuler, puis il courut le plus vite possible jusqu’au bord du fleuve, il retrouva son embarcation, et sans regarder derrière, il la mit à l’eau, sauta à l’intérieur et pagaya.

Il ne devait jamais réellement se souvenir des jours qui suivirent et qui le menèrent, hagard, épuisé jusqu’aux pieds du gouverneur de la Louisiane, effaré à l’écoute de son histoire. Les Natchez, mais aussi les Yazous, les Natchitoches, les Chouachas et les Chactas s’étaient soulevés

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1700s-1760s-gravure-dépeindre-banque-dimage__q74285.jpgMonsieur de Mesplet était attaché au poteau de torture au milieu du Grand-Village Natchez. Il s’était fait remarquer dans quelques-unes des guerres précédentes aussi, cela faisait trois jours et trois nuits qu’il était savamment martyrisé. Blanche-Marie et Marie, à genoux et en pleurs, comme tous les prisonniers, dans les faits, essentiellement des femmes, étaient obligées d’assister au spectacle sanglant qui consacrait la victoire des guerriers Natchez. Elles étaient attachées devant la maison de Brazo-Picade à qui elles avaient été offertes en esclave. Leur chevelure couleur de soleil pour l’une, couleur de lune pour l’autre, avait attiré trop de convoitise, aussi pour éviter que ses petits soleils ou ses guerriers n’en viennent à se battre entre eux, le Grand Soleil, diplomatiquement, avait tranché pour sa mère. Elles avaient été rattrapées sur le fleuve à quelques encablures de la concession et elles vivaient à leur corps défendant le martyr d’un de leurs voisins. Leurs ventres se crispaient, leurs têtes éclatées chaque fois qu’un guerrier sortait du cercle entourant la victime et qui par un cri annonçait son passage à l’action. Il s’élançait alors vers monsieur de Mesplet et avec un geste expert à l’aide d’un crochet, il arrachait un lambeau de sa peau. Elle était ainsi arrachée morceau par morceau et comme cela ne semblait pas suffire les sauvages déposaient sur son corps à vif des poisons le brûlant horriblement. L’orgueilleux seigneur, qu’était la victime, ne laissait échapper aucune plainte, aucun gémissement, ni aucune supplique à la satisfaction de ses tortionnaires pour qui cela montrait autant la valeur du prisonnier que la leur. Sous les yeux pleins de larmes, accompagnés des gémissements et l’empathie de ses amis et voisins, le supplicié rendit l’âme en gentilhomme fier de l’être avec à peine une crispation de la mâchoire à la dernière décharge de douleur. Sous les yeux horrifiés des blancs par ce dernier outrage sur sa personne, ses longs cheveux bouclés, si beaux, qui coulaient sur ses épaules dont il était si fier, furent scalpés et remis au Grand-Soleil. Le silence s’abattit, puis crescendo les tambours résonnèrent, et leurs rythmes lancinants entraînèrent les guerriers offrant leur danse au grand manitou. Blanche-Marie dans les bras de sa comparse effondrée pleurait à n’en plus pouvoir. Elles désespéraient l’une et l’autre de sortir de ce cauchemar sans fin.

Outre les prisonniers, le Grand-Soleil avait saisi nombre de fûts contenant de l’eau de vie. Il en distribua généreusement aux petits soleils et à leurs hommes. Les femmes, qui savaient à quoi s’en tenir sur les suites prévisibles de la beuverie, rentrèrent dans leurs maisons et s’y barricadèrent. Les hommes, s’ils riaient pour l’instant, dès qu’ils seraient ivres, ce qui arrivait vite, deviendraient très agressifs, certains allant jusqu’à se battre à mort.

Brazo-Picade profita de ce moment de flottement pendant lequel personne ne faisait attention à elle, où les hommes étaient tous captivés par le liquide chaud et brûlant qui les faisait flotter qui les rendaient euphoriques, pour quitter les lieux avec ses deux esclaves blanches. Celles qui avaient été astreintes à rester sur place pendant trois jours, comme tous les prisonniers ou peu s’en fallait, furent déconcertées quand elles comprirent que la mère du Grand-Soleil les faisait sortir du Grand-Village. Traumatisées, empreintes encore du drame qui venait de s’achever, les jambes flageolantes, troublées par la crainte, elles suivaient la vieille indienne sans comprendre. Elles étaient abasourdies et ne comprenaient pas. Elles ne cherchaient pas à savoir ce qui se passait, elles sentaient simplement que le pas de la cacique s’accélérait. Intriguées, sans trop comprendre, elles se retournaient et regardaient furtivement si elles n’étaient pas suivies. Leur route s’arrêta sur le bord du bayou. Là, l’Indienne entreprit de tirer un canoë à l’eau. Elle chuchota avec énergie « — Aidez-moi ! Dépêchez-vous ! » Bien que déconcertées, le ton les électrisa. Elles attrapèrent les bords de l’embarcation et tirèrent de toutes leurs forces. Une ondée brutalement se mit à tomber, Brazo-Picade sourit, le grand Manitou était avec elles, il les cachait à tous. Les deux femmes pénétrèrent dans l’eau. Les cheveux mouillés commençant à dégouliner sur leur visage, les vêtements collant à la peau, de plus en plus désemparées par la situation qu’elles ne comprenaient pas, elles hésitèrent se demandant quel parti prendre. L’Indienne les houspilla « — Allez ! montez ! » Les deux fugitives venaient de comprendre leur situation, à leur étonnement, la cacique les aidait à s’échapper. Sans plus d’hésitation, elles prirent place dans le canoë, l’embarcation oscilla, dès qu’elle fut stable, elles prirent chacune une pagaie. « — Pour l’instant, laissez — Moi faire ! Vous m’aiderez plus tard. » L’Indienne supposait à raison qu’elles ne savaient pas ramer. Tout au long du reste de la nuit, elles parcoururent la « petite rivière » puis la « rivière Blanche « qui se jetait dans le large fleuve le Mississippi. La première était profonde, mais si peu large qu’il fallait éviter la végétation des rives qui fouettait le visage, si l’on n’y apportait pas attention. Le deuxième bayou plus large passait aux abords des concessions françaises où plus rien ne bougeait où tout n’était que mort. La rivière Blanche formait une large courbe qui passait très loin de la concession des Roussins, ne laissant pas aux passagères l’envie de s’y arrêter, ni même d’y faire un détour. Quand le soleil éclata derrière le rideau de la forêt ancestrale, elles étaient sur le large Mississippi. L’Indienne accéléra la cadence dans la large courbe qui les éloignait de la région des Natchez, leur fit traverser celle des trois chenaux afin qu’elles ne s’y perdent pas dedans et accosta sur la rive Est du fleuve. Brazo-Picade n’avait pas ouvert la bouche pendant tout le voyage, les sens aux aguets, tout comme ses passagères. Elles étaient tendues, persuadées de voir débouler, elles ne savaient d’où, les guerriers à leur poursuite. Dans la tête des deux fugitives, les questions se bousculaient, elles n’étaient pas sûres de comprendre les aspirations de la Natchez, voulait-elle vraiment les soustraire aux siens ? Elles envisageaient donc différentes solutions, certaines, sans trop y croire, mais espérant tout de même. Comme elles esquissaient de suivre l’Indienne sortant de l’embarcation, celle-ci les arrêta dans leurs mouvements. tom Saubert kK.jpg« — Non, vous, vous restez. Je ne peux rien de plus. Vous en avez pour plusieurs jours. Dans la journée, restez au milieu du fleuve. Si vous vous approchez d’un village, cachez-vous sur la rive opposée et continuez votre chemin pendant la nuit tapi dans le fond de l’embarcation en la laissant filer dans le courant. Mais évitez de voyager pendant la nuit, vous ne discernerez pas les obstacles. Bonne chance ! » L’Indienne sans attendre ni objections ni remerciements leur tourna le dos et s’enfonça dans la forêt. Elle aurait aimé faire plus, ne serait-ce que pour effacer quelque peu ce que son peuple avait commis, mais elle savait aussi que cela ne pardonnerait en rien les exactions meurtrières.

Blanche-Marie et sa compagne furent abasourdies par ce retournement de situation et sur l’instant, restèrent décontenancées ne sachant que faire. Elles se regardèrent espérant de l’autre un début d’action, Blanche-Marie avec sa pagaie repoussa le canoë de la rive. Elles furent aussitôt entraînées dans le flux du fleuve. Réagissant, elles essayèrent de s’accorder, trouvèrent leur rythme et firent avancer avec vigueur leur frêle embarcation, l’espoir leur revenait.

épisode 018

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Quand les nouvelles arrivent, décembre 1729.

La journée était belle, bien qu’un peu fraîche, mais à cette saison, c’était somme toute normal. Martha s’était installée aux abords du marché, sur la levée protégeant la ville et qui servait désormais de quai. Comme chaque jour, elle vendait sa petite production, puis elle irait livrer l’ouvrage de madame Payen de Noyan qu’elle avait terminé tard dans la nuit en attendant Alboury. Elle aurait pu se contenter pour vivre de ce que lui donnait celui-ci, mais cela aurait fini par soulever la curiosité et la jalousie aurait fini par entraîner sa perte. Elle s’accrochait donc à une vie d’apparence normale, celle d’une femme seule subvenant honnêtement, comme elle le pouvait, à ses besoins. Sa joliesse attirait les hommes bien qu’elle les tînt le plus loin possible de sa personne. Elle avait dû repousser deux demandes en mariage, celle d’un militaire et l’autre d’un artisan et elle avait, non sans mal, donné des raisons guère convaincantes, mais les soupirants n’avaient pu faire autrement que de les entendre. Elle avait pour défendre sa vertu contre les mauvaises langues, la veuve Camplain qu’elle côtoyait avec régularité et contre toute attente la mère supérieure des ursulines qui lui fournissait chaque fois qu’elle le pouvait du travail de couture, voire la dépêchait comme garde malade dans quelque famille. Martha supposait que l’une comme l’autre connaissait la nature de ses rapports avec Alboury, mais elle n’avait osé tâter le terrain.

Martha (Jean BaptisteGreuze.jpgElle avait laissé Paul vagabonder entre les étals, l’enfant qu’elle avait recueilli après sa convalescence était connu de tous. Il s’était imposé à Martha, qui n’avait pas résisté lorsqu’elle l’avait trouvé recroquevillé dans son jardin à l’attendre. Sur le marché, elle avait ses habitués, certains avaient eu affaire à ses soins à l’hôpital et venaient encore la chercher si l’un d’eux était souffrant, le chirurgien étant trop onéreux. Elle vendait facilement le peu qu’elle proposait et ce matin-là elle avait apporté peu de marchandises, son jardinet ne produisait guère. Debout, devant les quelques légumes et fruits qui lui restaient, elle bavassait avec une de ses clientes, une petite vieille qui semblait n’avoir que cela à faire. Courbée sous le poids des ans, appuyée sur un bâton lui servant de canne, criant un peu, car elle-même entendait mal, la vieille persiflait sur la présence en ces lieux d’une notable qui à son goût se pavanait un peu trop avec ses esclaves tenant parasols et paniers. Martha entendait sans écouter, quand son attention fut attirée de l’autre côté de la place d’armes. Un attroupement se constituait aux abords du fleuve. Elle ne fit plus attention à ce que lui disait sa comparse qui s’évertuait à retenir son attention. La jeune femme essayait de deviner ce qui se passait de si inhabituel que cela amenait la foule à se rassembler. Aucun navire n’avait accosté qui put ameuter les curieux. Sans s’en rendre compte, elle coupa la parole à la bavarde. « — À ton avis que se passe-t-il ?

— Pardon ? Ah, là-bas ! Ché point.

— C’est étrange, la foule a l’air de se déplacer comme un seul corps. Où peut-elle aller ? Excuse-moi, il faut que j’en aie le cœur net.

Martha rassembla en hâte ses invendus dans ses paniers et en prit un dans chaque main. Elle descendit la levée, sa cliente clopinant sur ses talons. La foule grossissait au fur et à mesure qu’elle avançait au sein du marché. Elle semblait diffuser une information qui, telle une vague, déferlait sur l’ensemble. La nouvelle finit par parvenir jusqu’à elle. D’abord confus ce qui se répétait de l’un à l’autre stupéfait ceux qui l’entendaient et les horrifiait. Martha essaya de comprendre, elle finit par distinguer des noms, des mots : Natchez, Fort-Rosalie, massacre, tous mort. Son cœur se comprima. Elle eut la chair de poule. Ce ne pouvait être vrai. C’était impensable. Elle n’avait pas du bien comprendre. Sur la place après le tumulte, le silence commença à se faire, la tension devenait palpable. Quelqu’un cria : « — chez le gouverneur ! »   Le tumulte reprit, les conversations grossirent, leurs tons se faisaient alarmants. Martha interpella un vieux vendeur d’oranges de sa connaissance qui paraissait en savoir plus. Il se mit en devoir d’expliquer à elle, et à qui voulaient l’entendre, créant ainsi un nouvel attroupement, qu’un enfant était arrivé à l’instant, presque mort tant il était épuisé, affamé, et qu’il était le seul survivant de la concession sur laquelle il travaillait. Les Natchez s’étaient soulevés sans raison apparente. Les hommes l’amenaient au gouverneur. Martha se demandait que faire. Comment savoir ce qu’il en retournait ? Qu’était devenue Blanche-Marie ? Le petit Paul arriva sur cette entrefaite. « — Prends les courses, rentre à la maison, je vais essayer d’en savoir plus. »

Elle serait bien allée voir monsieur de Manadé, proche du pouvoir, lui aurait pu la renseigner avec plus de précision, elle avait gardé de très bonnes relations avec lui, mais elle supposait qu’elle ne pourrait l’approcher. Elle courut donc vers le mouillage de « l’indépendance « où elle savait trouver Alboury. Il fallait qu’elle partage ses inquiétudes. Il fallait qu’elle en sache plus. Quand depuis son tillac, le contrebandier la vit arriver, il fut à peine surpris, la terrible nouvelle avait parcouru tous les navires du port et de sa population. Il partageait encore avec deux de ses hommes, ce qu’ils avaient appris alors qu’elle montait à bord. Il était sidéré et s’inquiétait du sort de ses amis et de tous ceux qu’il connaissait dans la région. Sans pudeur, elle lui tomba dans les bras, dans un débit haché de paroles, elle lui dit ce qu’elle savait, c’était peu de chose, il n’en savait pas plus.

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Le jeune Richard, sans faillir, avait pagayé jour et nuit, laissant aller son canoë dans le courant pour se reposer lorsque son corps lâchait prise. Il avait fait en quatre jours et quatre nuits un voyage qui habituellement prenait près du double de temps. Il n’était pas le seul, l’inspecteur des tabacs, Monsieur Ricard, suivait dans son sillage à quelques heures, qui s’étant plongé dans le fleuve pour se cacher, après avoir fait croire à sa mort aux belligérants. Se camouflant dans les hautes herbes du rivage, il avait attendu la nuit pour sortir de sa cache. Il s’était enfui des lieux, accompagné de trois nègres, qui avaient opté pour la même stratégie que leur maître, peu confiant dans la mansuétude des Natchez. Les esclaves s’étaient relayés pour conduire sa pirogue de l’habitation de Terre-Blanche, au pays des Natchez, jusqu’à La Nouvelle-Orléans. The historic homeland of the Chickasaw is found in north Mississippi and western Tennessee. .jpgLe pied aussitôt mis sur le quai, le fonctionnaire harassé se rendit chez le gouverneur pour confirmer ce que quelques heures plus tôt le gamin rescapé avait annoncé, laissant sceptique monsieur de Périer quant à l’ampleur du drame. Cette fois-ci, il n’y avait aucun doute, plus de deux cent cinquante Français, établis autour du Fort-Rosalie, avaient été massacrés, ainsi que ceux de fort Saint Claude. Tous étaient morts ou peu s’en fallait.

*

Le gouverneur n’avait pas eu à battre l’appel. La nouvelle s’était propagée dans la ville et ses alentours. La cloche de l’église ne s’arrêtait plus de sonner appelant les plus obtus. De toutes parts, les familles arrivaient, les planteurs avaient quitté leurs terres, la ville s’emplissait de réfugiés. Consterné, assis dans son fauteuil, le gouverneur Périer réfléchissait ou plus exactement ruminait. Il était conscient qu’avec ce drame, il entendrait parler de son prédécesseur, monsieur de Bienville, qu’il allait lui être comparé. Il se mit à faire les cent pas dans son salon, sa femme, Marie de Launay, à la fenêtre ne disait rien, son regard perdu vers le fleuve et les navires amarrés. Que ne donnerait-elle pas pour rentrer chez elle au Havre ? Elle avait su pour ainsi dire à même temps que lui la terrible nouvelle et en avait éprouvé de l’effroi, mais elle n’avait rien rajouté, elle avait simplement imposé sa présence en soutien à son époux. Bien qu’intelligent, il ne savait pas s’exprimer avec clarté et esprit. Contrairement à son prédécesseur, il ne savait pas trouver les mots qui frappaient les esprits et imposaient de façon naturelle ses idées même les plus pertinentes. Là où monsieur de Bienville était redoutable de persuasion au point que la vérité lui apparaissait facultative si elle allait à l’encontre de ses objectifs, lui, trop influençable, hésitait, il avait beaucoup de mal à convaincre de son bon jugement.

Monsieur de la Chaise fut l‘un des premiers à arriver dans le pavillon du gouverneur pour demander ce qu’il en était, comme il était arrivé avec la plupart des membres de sa famille, madame de Périer entraîna les dames dans un salon adjacent, bien que certaines seraient bien restées pour en entendre plus. Mais les hommes de l’état-major, les planteurs, remplissaient la pièce, les femmes étaient en trop au milieu des discours de guerres et d’horreurs, tous échangeaient les nouvelles récoltées. Monsieur de Périer et monsieur de la Chaise s’écartèrent, assis dans des fauteuils à hauts dossiers dans un angle de la pièce, en conciliabule, ils conversaient à l’abri des oreilles indiscrètes. Ils évaluaient la situation et ébauchaient les premières actions à mener. Accoururent, dans la foulée, Pierre d’Artaguiette et son frère Bernard Diron qui avait été imposé au gouverneur puis les capitaines de Merveilleux, Trudeau, Chauvin de Léry, Délaye. Dans leur sillage, la bedaine en avant et le souffle court, suivit l’abbé Raguet. Éberlué, il se précipita vers le gouverneur. Ce qu’il savait, était-il vrai ? Dans cette société enfiévrée s’était infiltré monsieur de Montigny revenu dans la ville la veille au matin. Il comprit au milieu de cette agitation, la chance qu’il avait eue, en quittant la concession des Roussin. En colère et dépité, il avait quitté les lieux la veille du drame. Il ressentait une grande colère, et était très malheureux, il savait qu’il avait eu tout le temps raison, mais comme Cassandre personne n’avait voulu le croire, maintenant cela n’avait plus d’importance. Il fallait qu’il retourne là-bas venger Marie qui devait être morte et qui laissait un vide immense en lui.

Au fil de la journée, les estafettes ramenèrent des nouvelles autant qu’elles en portaient, la région se mettait sur le pied de guerre. Un messager apprit au gouverneur que monsieur Juchereau de Saint-Denis sur la défensive, prévenu par ses fidèles de la tribu des Ceni, avait repoussé une attaque des Natchitoches et après en avoir tué une centaine les autres avaient fui. Quelques heures plus tard, au milieu de la nuit un planteur vint prévenir que près du détour des Anglais, un village, habité par des Chouachas, avait été incendié et ses habitants égorgés par des nègres de peur qu’ils n’aient trempée dans la conjuration.

La nouvelle de ces massacres avait répandu l’alarme dans La Nouvelle-Orléans. La ville et toute la colonie étaient terrorisées. Dès la certitude de l’ampleur de la situation, monsieur de Périer qui ne disposait que de cinq cent soixante-sept soldats, dont cent trente à La Nouvelle-Orléans et quatre-vingt-cinq à Mobile, pour défendre la colonie en son entier, réclama d’urgence des renforts en armes et soldats à Paris. Un navire, « le Saint Michel« qui mouillait dans le port de Biloxi partit le jour même à cet effet, mais il lui faudrait au moins trois mois pour revenir, à condition que la Compagnie veuille bien admettre l’urgence. En attendant, le gouverneur décida de faire renforcer l’enceinte de La Nouvelle-Orléans, de construire de nouveaux forts et des redoutes entre le pays des Tunica et le delta du Mississippi, et d’accélérer les travaux du fort Condé de Mobile. Les planteurs, comprenant que tout ceci serait long à se mettre en place, rentrèrent protéger leurs biens et mirent leurs esclaves au travail, faisant élever des redoutes qui, sans être des forts, pouvaient opposer une certaine résistance. Des Chapitoulas, aux Cannes brûlées, aux Allemands, aux Bayagoulas, à la Pointe-Coupée la colonie se hérissa d’ouvrages fortifiés.

La population de la ville pensait, elle aussi, que toutes les précautions du gouverneur allaient être longues à se mettre en œuvre et pendant ce temps, ils risquaient d’être attaqués, ils pouvaient être massacrés. Au troisième matin, à la surprise suspicieuse de tous, une bonne nouvelle arriva. Doug Hall's Huckleberry Forest Studio - In Pursuit.jpgSix cents guerriers Chactas, qui n’avaient pas reçu du « Grand-Soleil « leur part de butin, vinrent offrir leur aide aux Français. Ils venaient assurer monsieur Périer de leur fidélité bien qu’ils fissent partie de la conspiration, mais les Natchez les avaient trahis. Ils avaient attaqué leurs ennemis communs, les français, avec plusieurs jours d’avance. Les roseaux qu’ils leur restaient et qui comptaient les jours dans leur calendrier guerrier en témoignaient. De plus, outre, qu’ils eussent agi avant eux, ils avaient gardé pour eux seuls les dépouilles des victimes et les prisonniers, ils avaient donc juré d’en tirer vengeance. Ils prétendirent donc que leur alliance avec les Natchez n’avait été qu’une feinte ; qu’ils n’avaient gardé le secret sur la conspiration que pour mettre les Français aux prises avec un ennemi dont ils ne désiraient que la destruction ! Après concertation avec monsieur  de la Chaise et les commandants de son état-major, monsieur de Périer décida de faire confiance aux Chactas. Avaient-ils vraiment le choix ? Le gouverneur ne le pensait pas, s’il ne réagissait pas au plus vite la colonie serait détruite par les sauvages. Avec les chactas se joignirent les nations Avoyelles et Tunicas, aussi contre toute attente les Français se retrouvèrent avec plus d’alliers qu’ils ne l‘avaient espéré.

*

Depuis la veille, jour de l’annonce du drame, Martha se rongeait les sangs, Alboury était parti aux nouvelles et n’était pas encore revenu. Elle n’osait quitter la maison, aussi envoyait-elle le petit Paul récolter des nouvelles. Chaque fois qu’il rapportait ce qu’il avait réussi à recueillir, Martha devenait plus inquiète, pour Blanche-Marie bien sûr, mais désormais pour eux tous, car les nouvelles étaient de plus en plus alarmantes. Le drame, telle une chape, recouvrait le ciel de la colonie. Alboury revint un soir accompagné de monsieur de Manadé. Le chirurgien était le seul à connaître en dehors du foyer les relations qui liaient Martha et le contrebandier. Cela lui était indifférent, tenant en grande estime l’un et l’autre. Les deux hommes firent un résumé de la situation à la jeune femme. Elle était accablée, il n’y avait pas de place à l’espoir. Alboury, qui avait un don, contredit les funestes pensées de sa compagne. Du plus loin que remontaient ses souvenirs, il avait eu des images dans la tête qui s’imposaient à lui et qui se révélaient être des présages, c’est grâce à cela qu’il avait été l’apprenti du Houngan de son village. Celui-ci lui avait enseigné comment communiquer avec les Esprits. Et si Alboury Ndiaye n’avait aucun avis sur la religion chrétienne, qu’il ne connaissait pas ou mal, il restait ouvert à toutes les approches mystiques du divin. Il savait la magie utile et par ailleurs nécessaire à son bien-être. Ces images étaient le plus souvent figées et furtives, il avait appris à en décrypter les symboles, à en découvrir les secrets et les augures qu’elles prophétisaient. Elles lui avaient sauvé la vie plus d’une fois, mais ne l’avaient pas empêché de suivre son destin. Aucune n’était apparue pour le prévenir de son enlèvement par des esclavagistes, par contre avant de la voir il savait qui était Martha et la place qu’elle prendrait dans sa vie. Et dans le cas présent, il avait vu un canoë échoué sur la rive du fleuve dans une courbe qu’il connaissait. Il savait que l’embarcation était liée à Marie Roussin et à sa dame de compagnie.

*

Alboury Ndiaye (Tête d'un africain - Jean-Paul Flandrin.jpgAlboury savait comment provoquer ses visions, son Hougan le lui avait appris. Il évitait de le faire, car ses visions n’étaient que très rarement des images de bonheur. Il pratiquait donc la cérémonie qui les provoquaient que dans les cas de grands besoins. Il n’avait pas les mêmes ingrédients à sa disposition que dans son pays natal, mais il avait trouvé chez les Indiens Houmas un palliatif. Il s’installa dans la chambre, s’assit au milieu de la pièce et avala sous forme de boulettes les herbes hallucinogènes. Pour entrer en transe, il frappait doucement sur un tout petit tambour, et comme un battement de cœur, le son emplissait la pièce. De l’autre côté du mur, appuyé contre celui-ci, Martha attendait, assise sur un banc, le petit Paul à ses côtés. La jeune femme était inquiète, elle connaissait bien sûr le don d’Alboury. Elle avait bien tiqué quand elle avait appris, mais les sorciers et sorcières, elle connaissait. Elle savait que l’on pouvait en attendre le meilleur comme le pire et que le diable n’avait pas toujours à avoir avec l’affaire. Elle avait appris pour son don deux jours après son renvoi de l’hôpital par la mère supérieure, elle s’en souvenait très bien. Elle avait trouvé son amant sur le pas de sa porte, un sourire tendre sur la face. Elle s’était effondrée dans ses bras, il l’avait consolée, rassuré de mots tendres. Il lui chuchota que tout allait aller pour le mieux, qu’il était là pour la protéger. Elle s’était énervée, lui demandant comment il pouvait le savoir que tout irait bien. Sa phrase à peine terminée, elle avait réalisé qu’elle ne lui avait encore rien dit et que de toute évidence il connaissait sa situation. Elle le questionna, voulut savoir qui l’avait renseignée. Quand il lui répondit « — personne, je l’ai vu », elle resta dubitative, il lui expliqua, comment il savait et pour le lui prouver, lui décrivit la scène qu’elle avait vécue et qu’elle n’avait racontée à personne. Il lui prédit ensuite qu’ils seraient heureux, qu’ils auraient bientôt un enfant qui ne serait pas le leur, mais ce serait tout comme, et qu’un jour pas si lointain que cela, ils auraient une grande maison avec plein de serviteurs, qu’il fallait avoir confiance. Elle avait ri de la prédiction, persuadée qu’il voulait lui changer les idées, mais il ne s’était pas passé cinq jours que le petit Paul était dans le jardin. Le garçonnet s’était enfui de l’hôpital et était venu chercher refuge auprès d’elle. Elle avait cru à une coïncidence, mais depuis et cela à plusieurs reprises, elle avait dû admettre qu’il avait annoncé des faits qui advenaient. Elle avait fini par le croire, elle n’était donc plus surprise quand il prédisait quelque chose.

Le plus souvent seul, il était là chaque fois qu’elle avait besoin de lui. La maison s’était remplie d’un confort que venaient patiner des objets de luxe de façon incongrue. Elle réfléchissait à tout cela pendant que le tam-tam en sourdine sur le tambour martelait le subconscient d’Alboury. Martha, elle, se demandait si les voisins n’allaient pas surgir intrigués. Elle espérait que cela n’affolerait personne. Elle finit par sortir dans le brouillard profond surgi du fleuve et constata que rien ne s’échappait de la maison. En fait, rien ne laissait supposer qu’un rituel magique avait lieu dans ses murs, elle en fut soulagée. Elle avait pourtant l’impression de n’entendre que cela à l’intérieur, l’appréhension sûrement.

Pendant ce temps-là, Alboury  était rentré en transe. Une profusion d’images se bousculait sous ses paupières. Il savait que certaines venaient du passé. Il se frayait un chemin à travers elles afin de retrouver ses amis, ce fut alors que les scènes d’horreur s’imposèrent à lui, ce fut comme s’il y était, il parcourut tel un fantôme impuissant les massacres qu’opéraient sous ses yeux les Natchez. Il survola le Fort-Rosalie et ses alentours desquels les âmes s’élevaient au fur et à mesure qu’elles étaient arrachées des corps. Ce n’était que cris d’épouvante, torrents de larmes, gémissements sans fin, les portes du purgatoire s’ouvraient grandes. Une tristesse infinie s’imprégna en lui ne faisant plus qu’un avec lui. Quand ses visions l’amenèrent sur la plantation Roussin, ses larmes devinrent deux ruisseaux roulant sur ses joues qui dans ses yeux grands ouverts sur le vide prenaient leur source. Il s’éloigna vers le fleuve attiré par un objet flottant. S’approchant, il découvrit les deux jeunes femmes, tout d’abord avec l’Indienne, puis seules, prises dans la tourmente d’un orage. Sa colère était si terrible, si puissante, qu’il rendait les flots tumultueux. Il les vit, terrorisées, pauvres choses, au milieu d’une jungle dans laquelle elles se réfugiaient. Il comprit l’urgence de leur porter secours, il savait où. La transe s’arrêta, elle avait duré une partie de la nuit, il était inconscient du temps passé.

Avant l’aube, « l’indépendance « remontait le fleuve.

*

Marie ne savait que faire, Blanche-Marie avait été prise de fièvre dès le deuxième jour de leur fuite. Ses forces la quittaient. Au milieu d’une tempête, les deux jeunes femmes avaient dû accoster de peur d’être renversées par le flot de plus en plus chaotique. Elles avaient posé le pied sur la rive, Marie avait tiré le canoë sur la petite plage, Blanche-Marie trop faible n’avait pu l’aider. Elles s’étaient réfugiées dans le sous-bois afin de s’abriter des trombes d’eau, que le ciel déversait sans commune mesure. Là, Blanche-Marie avait défailli, ses jambes tremblantes ne l’avaient plus soutenue. Marie n’avait pas eu la force de la retenir, la tête de la malade reposant sur ses genoux, elle pleurait. Perdues au milieu de nulle part, elles restèrent là deux ou trois heures, puis la pluie s’interrompit et le soleil refit son apparition. Blanche-Marie avait repris quelque peu ses esprits, et quelques forces. Elles retournèrent vers le fleuve et là, stupeur, le canoë avait été emporté dans la tourmente. Marie sentit ses forces fléchirent. « — Que faire ? » Blanche-Marie faisait de son mieux pour se maintenir debout, mais elle était à bout de forces. Marie que le destin bousculait sans fin violemment trouvait étrangement des forces dans ce combat, elle se laisserait aller plus tard. Dieu ne leur avait pas permis d’échapper à toutes ses horreurs pour les abandonner maintenant. Forte de cette assertion, elle prit le bras de sa compagne. Il n’y avait qu’une chose à faire, inutile de tergiverser, il fallait descendre le fleuve en suivant sa rive. Ce n’était pas le plus simple, le rivage était souvent encombré de débris naturels charriés par le fleuve, qu’il fallait enjamber ou contourner. De plus, le sol était spongieux et les mauvaises rencontres, tels les crocodiles, étaient toujours possibles. Courageusement, soutenant de son mieux la malade, Marie les mit en branle. IMG_1404.JPGElles s’arrêtaient souvent, tourmentées par la faim et la fatigue. Marie avait espéré que leur embarcation se serait échouée un peu plus en amont, mais son espoir se trouvait contrarié. Tout à coup, avec horreur, Marie perçut des voix humaines. Elle s’arrêta, amena Blanche-Marie dans le fouillis du sous-bois afin de s’y dissimuler. La malade suivie sans vraiment comprendre ce qui se passait, ce n’était que brouillard et confusion autour et en elle. Elles s’approchaient sans le savoir d’un village de la nation des Houmas. Marie s’en était rendu compte juste à temps, elle attendit de ne plus rien entendre, puis elle reprit le bras de Blanche-Marie et l’entraîna vers l’intérieur des terres, dans le dessein de contourner le village.

*

Les trois canoës, les uns derrière les autres, pénétrèrent dans une étendue d’eau large comme un lac dû à la confluence de plusieurs bayous. Le lieu était silencieux à peine perturbé par le glissement chuintant des pagaies s’enfonçant dans l’onde avec régularité. Le lieu était sinistre, au milieu de la plaine aquatique telle de sinistres sentinelles, les troncs ébranchés des cyprès s’élevaient vers un ciel sombre, orageux. Dérangée par leur passage ou quelques prédateurs, la multitude volatile se mit à crier, piailler, s’envolant brusquement, rendant le paysage encore plus lugubre, plus inquiétant. À la vue de cette forêt aux troncs noirs et carbonisés par l’humidité du lac, l’optimisme, l’assurance d’Alboury déclinait quelque peu. Accompagné en plus de quelques-uns de ses hommes par des Indiens Houmas chez qui il avait emprunté les canoës, laissant « l’Indépendance « aux abords de leur village, le contrebandier était parti à la recherche de Marie et de sa suivante. Aranck, un des chefs Houmas, n’avait pas été étonné de la demande des blancs et de leur chef noir. Rechercher deux femmes blanches au milieu des bayous, et qu’Alboury sache où chercher n’avait pas surpris l’Indien qui connaissait les pouvoirs du géant à la peau noire. Le chef avait tout de suite accepté d’aider les Français, ils savaient tout du soulèvement de la nation Natchez et il ne voulait pas que son peuple en subisse les représailles. Lui et les siens y avaient donc mis toute leur bonne volonté.

La dernière vision d’Alboury lui avait présenté les deux jeunes femmes dans une situation critique. Le loustic blond qui avait guidé le contrebandier vers sa nouvelle vie, qui de facto était devenu son second et le suivait partout, malgré la confiance aveugle portait à son ami et son chef, se demandait comment il savait où se diriger dans ses méandres. Alboury savait, aussi étrange que cela puisse paraître. Il avait su qu’il fallait quitter le fleuve au lieu dit « la Fourche », nom donné à la jonction du Mississippi et du bayou des Chitimacha, et qu’il fallait s’enfoncer dans les bayous puis de bifurcation en bifurcation revenir vers le large fleuve plus en amont. Ils s’étaient donc engagés dans ce chaos primitif, lieu de désolation où l’eau sans reflet se pétrifiait en îles noirâtres et vaseuses autour de troncs semblables au dos de quelque animal gluant, où la lumière ne s’infiltrait que par quelques trouées de la canopée et où il savait les deux jeunes femmes perdues à ses abords. Il regardait les crocodiles dormants à demi submergés dans la boue, il reconnut l’aigrette de sa vision, immobile sur un pied, semblant rêver philosophiquement sur le néant des choses. Il leva les yeux vers le ciel y cherchant les carencros planants au-dessus de ce qu’ils pensaient être leur nouveau repas. Il détestait ces oiseaux qui tenaient à la fois du corbeau et du vautour et qui accouraient de tous les points de l’air pour se gorger de chair et de pus jusqu’à être ivres de matières sanglantes. Ils les guettaient cette fois, car ils allaient les guider vers les égarées, dans sa vision c’était eux, qui dans une vaste parade tournoyaient au-dessus de celles dont il s’était mis en quête. Ce fut Aranck qui, pointant le doigt vers le ciel, signala la présence des charognards. Les hommes appuyèrent sur leurs pagaies accélérant la cadence, Alboury savait qu’ils les avaient trouvées.

*

Marie était terrorisée. Abattue, elle ne pouvait plus faire suivre Blanche-Marie, mais elle ne pouvait se résigner à l’abandonner. Épuisée, un sourire triste égaré sur sa face, la jeune fille avait lâché prise, la fièvre avait laminé son courage, sa détermination avait été engloutie par sa trop grande faiblesse. Elle n’espérait plus rien, n’en avait plus la capacité, elle avait abandonné la lutte de la survie. Allongée contre un tronc d’arbre, elle laissait sa vie la quitter. Marie, à ses côtés, pleurait doucement sans bruit. De temps en temps, elle la grondait. En vain, elle essayait de lui influer un peu d’énergie, un supplément de courage pour lutter pour s’accrocher à l’infime parcelle de vie qui restait en elle. Elle pressentait la fin, mais la refusait.

Marie, de peur de rencontrer des Indiens, avait guidé son amie loin du rivage du fleuve. Comme il faisait à nouveau une large courbe, elle avait supposé qu’en traversant la forêt, elle retrouverait ses rives, mais contre toute attente le sol était devenu marécageux. Droits, élancés, renflés à la base comme un bulbe d’oignon, les cyprès avaient jailli des flaques d’eau remplaçant les chênes. Marie essaya de contourner la rivière qui avait fini par montrer son lit sous la vase et les lentilles d’eau. Elles avaient eu de plus en plus de mal à avancer, s’embourbant, les jupes appesanties d’eaux, pieds et jambes écorchés, peau boursouflée par les piqûres des insectes. Quand la nuit vint, elles étaient au bord de l’exténuation, Marie les avait installées sur la Fourche d’un arbre tombé au sol. Elle ne dormit pas tant elle avait peur qu’elles ne fussent pas seules, que quelques dangers ne les guettassent. À l’aube, elle ne put obliger Blanche-Marie à se lever. Celle-ci ne pouvait même plus parler, ses lèvres étaient craquelées, ses yeux collés, toute énergie l’avait quittée. Marie désemparée décida de la laisser se reposer, espérant un peu de rémission, un regain d’énergie. Par des trouées de la canopée, le jour passait, Marie désespérait de les sortir de cet enfer, elle ressassait sans fin ce qu’elle considérait comme une injustice. « — Pourquoi Dieu les sauverait-il de toutes les horreurs du massacre, de la captivité, pour venir les perdre, les faire mourir au milieu de nulle part ? » Capture d_écran 2017-11-04 à 13.48.08Marie perdait espoir. Elle ruminait de sombres pensées quand elle réalisa, que des alligators somnolaient à demi émergés dans la vase. Une peur indicible prit la jeune femme. Elle regarda autour d’elle ce qui pouvait lui servir d’armes. Elle saisit un branchage, seul élément à sa portée dont elle pouvait se saisir. Son mouvement éveilla l’un des monstres qui de ses yeux reptiliens la fixaient. Elle blanchit de terreur, la panique la faisait trembler, elle resta immobile, la sueur perlant à son front. Elle jeta un coup d’œil à Blanche-Marie inconsciente. L’animal se mit à bouger puis d’un coup surgit de la gangue boueuse. Un cri échappa à Marie qui par réflexe avança la branche dans la gueule du monstre. Gêné, surpris, il recula, balança la tête pour s’en défaire. Affolée, Marie chercha autour d’elle une autre arme, elle sursauta, un coup de feu claqua dans l’air, la bête s’effondra et ses congénères s’enfoncèrent dans l’eau et d’un mouvement sinueux s’enfuir des lieux. Marie n’avait pas remarqué le convoi silencieux, qui avec à sa tête Alboury, venait vers elle.

*

Ignorant de tout ça, pendant ce temps, François Dumont de Montigny accompagnait l’expédition punitive lors de laquelle il espérait assouvir sa vengeance. Il s’était mis sous les ordres du chevalier de Louboey, devenu à cette occasion major de La Nouvelle-Orléans. Monsieur de Périer avait tout d’abord envisagé d’en confier le commandement à Diron qui, en sa qualité de lieutenant du roi, se croyait tout désigné pour l’exercer. Mais leur désaccord ancien ayant été trop profond, le gouverneur Périer lui avait enjoint de rester à La Mobile et avait donné le commandement, à Louboey. Monsieur  de La Chaise avait été scandalisé par ce choix, car le chevalier était connu autant pour sa vaillance, que pour son libertinage, mais le commissaire ordonnateur n’avait pu s’opposer à sa soudaine nomination.

Le chevalier de Louboey était parti avec un détachement de soldats et de volontaires sous les yeux de la population orléanaise pleine d’espoir. Il parvint à Pointe-Coupée, à quarante lieues au-dessus de La Nouvelle-Orléans, vers le tout début du mois de décembre prenant en charge la défense des concessions au fur et à mesure qu’il remontait le fleuve avec sa troupe. François de Montigny avait hâte d’en découdre et trouvait l’avancement de la petite armée fort lent. Les problèmes rapidement s’amoncelèrent, le chevalier, d’un naturel courtois, n’en imposait pas suffisamment à ses hommes, ce qui était fort handicapant pour une expédition exigeant rapidité et décision. Les cas d’insubordinations se multiplièrent tout au long de la campagne. Il ne put réfréner les habitudes des hommes et des officiers subalternes qui se livraient à de petits négoces avec les tribus indigènes qu’ils croisaient afin d’arrondir leurs soldes voire de s’en pourvoir. Tout ce commerce retardait l’avancement de l’ensemble. De plus, là où le silence eut été de mise pour ne pas alerter l’ennemi, le tapage fait par la troupe pendant les étapes nocturnes allait à l’encontre de la stratégie militaire élémentaire. De Montigny rongeait son frein. Pour essayer d’attaquer les Natchez à l’improviste hors de leurs forts, il eut fallu forcer la marche des troupes, mais monsieur de Louboey en était incapable. L’état-major se décida pour une autre stratégie.

Lorsque le jeune Lesueur fut délégué auprès des Chactas, de Montigny demanda à l’accompagner, ce qui lui fut accordé. Le jeune lieutenant réussit à réunir sept cents guerriers qui allèrent, entraînés par des coureurs de bois, donner une première leçon aux Natchez. Mais en cette fin du mois de janvier, l’attaque brusquée de ces derniers sur la rivière Sainte-Catherine n’obtint pas le résultat escompté. Le jeune Le Sueur prit la tête des guerriers indigènes avec l’intention de réaliser un coup d’éclat, mais il ne remporta qu’un succès limité. Les Natchez, découvrant l’arrivée de leurs agresseurs, essayèrent de se réfugier dans le Fort-Rosalie, poursuivis par ceux-ci, mais les guerriers Chactas se heurtèrent à la résistance de nombreux noirs des concessions que les Natchez avaient capturés. Redoutant les Chactas, plus que les Natchez les jugeant plus cruels, les Noirs avaient pris le parti de leurs nouveaux maîtres. Ils se battirent à leurs côtés, et résistèrent assez longtemps pour leur permettre de regagner le fort afin de s’y mettre en état de défense. Les Chactas y avaient tellement mis d’ardeur qu’ils réussirent tout de même à tuer quatre-vingts hommes, alors qu’eux-mêmes n’en perdirent que deux et réussissent à scalper soixante d’entre eux ! C’était une victoire mitigée, mais Lesueur pouvait se glorifier de dix-huit prisonniers, d’avoir libéré Mayeux et Lebeau, ainsi que cinquante et une femmes Blanches et cent six esclaves, en attendant que fût montée une véritable expédition punitive. Évidemment, si les Chactas avaient pu attendre le corps de Louisianais, qui s’avançait sous les ordres de Louboey, les Natchez auraient été probablement détruits dès cette première campagne.

*

Quatre jours plus tard, les chevaliers d’Artaguette et d’Arensbourg arrivèrent enfin à la tête de mille quatre cents hommes presque tous français et quatre pièces d’artillerie. En bons officiers expérimentés, ils attaquèrent le Fort-Rosalie de leurs canons.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 12 et 13

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Épisode 12

Joseph Ducreux - Portrait of Pierre Choderlos De Laclos (1741-1803), officer and French writer (pastel and w:c on paper).jpg

Le moribond

Dans son bureau lambrissé, éclairé par de hautes fenêtres à ventaux du château de l’ombrière, le Marquis de Landiras de Montferrand, tout à sa charge de Grand Sénéchal de Guyenne, lisait son courrier, tout au moins celui qui lui était adressé en personne, le reste étant à la charge de ses secrétaires. La lettre qu’il décacheta l’intrigua. Elle lui était adressée par le vicomte de Castelnau de Saint-Mambert. Le nom ramenait à sa souvenance une histoire lointaine dont il avait éloigné de sa mémoire le déroulement et les détails. Le souvenir en était incertain, mais éveillait sa curiosité.

21 août 1729

De monsieur le vicomte de Castelnau de Saint-Mambert

À monsieur le marquis de Landiras de Montferrand

Monseigneur,

Je m’adresse à vous pour aboutir un dossier que vous avez été amené à traiter à l’automne de l’an 1721.

J’ai en ma possession des éléments qui permettraient de rendre pleine et entière justice à deux protagonistes alors injustement châtiés.

Je suis à ce jour moribond, atteint de fièvre typhoïde, je ne peux venir à vous.

Monsieur, pouvez-vous venir à moi ?

Veuillez agréer, monsieur, mes très respectueuses considérations.

Votre serviteur

Voilà qui avait de quoi perturber sa tranquillité d’esprit. Monsieur de Montferrand fouillait en vain dans sa mémoire, il avait tant réglé, tranché, jugé d’affaires, qu’il n’arrivait plus à se souvenir des tenants et des aboutissants de celle-ci. Cela l’agaçait désagréablement, il pressentait une histoire nauséabonde, il ne pouvait en rester là. Il demanda à son secrétaire d’aller rechercher un dossier qui devait être en toute logique au nom des Castelnau de Saint-Mambert.

La porte à peine fermée, le secrétaire du Sénéchal maugréait à l’idée de cette recherche. Il avait bien compris qu’elle tenait à cœur à son maître, il devrait donc la faire lui-même. Il se dirigea sur l’instant dans le « fond sans fin « comme les commis surnommaient les archives les plus anciennes. Il mit plusieurs heures à trouver le dossier qui en fait se résumait à une lettre.

Jean-Louis Ernest Meissonier, le Liseur blanc

À peine entre ses mains, monsieur de Montferrand, tout en la parcourant, se remémora cette ancienne histoire, l’accident meurtrier du précédent vicomte de Saint-Mambert et ses conséquences. Revint à sa mémoire l’exil de la maîtresse du vicomte et de sa fille. Il se souvenait très bien de la femme, belle femme brune, et sa gamine, une rouquine qui promettait. Il comprenait maintenant pourquoi la lettre l‘avait mis mal à l’aise. La culpabilité revint à lui, il n’avait alors pas aimé ce que les circonstances l’avaient obligé à faire. Il irait donc voir le moribond, cela allégerait peut-être ce cas de conscience.

*

Son carrosse encadré de quatre cavaliers, gens d’armes à sa solde, franchit la grille du domaine de Saint-Mambert à midi de relevé. Le château, qui était fort bien entretenu, avait gardé sa splendeur telle qu’il l’avait gardé dans son souvenir. Les chênes et les marronniers rougissaient des premiers feux de l’automne et l’encadraient de leur flamboiement. Lorsque monsieur de Montferrand descendit de sa voiture, Madeleine que le temps avait transformée en femme plantureuse pleine d’autorité, devenue gouvernante du château, attendait sur le perron. Le secrétaire du Sénéchal, qui faisait partie du voyage officieux, s’élança dans les degrés de l’escalier de pierre pour l’annoncer. « — Martin, le valet de chambre de monsieur le vicomte, est allé annoncer monseigneur. » Monsieur de Montferrand avec plus de retenue suivit son secrétaire profitant au passage du paysage environnant. Madeleine fit la révérence comme sa maîtresse, madame de Martignas, le lui avait enseigné. « — Monseigneur est attendu par monsieur le vicomte. Il est désolé, mais il ne peut venir jusqu’à Sa Seigneurie.

— Ce n’est rien, il m’a semblé comprendre qu’il était effectivement au plus mal. Je vous suis.

*

La fenêtre de la chambre avait été grande ouverte à la demande de monsieur de Saint-Aubin, vicomte de Castelnau de Saint-Mambert dernier de la lignée, afin d’en chasser les miasmes ainsi que les odeurs de la maladie. Il avait balayé les objections de Martin, devenu son valet de chambre, se préoccupait de tous ses besoins, et de cela avec application. Il objecta que désormais un coup de froid ne changerait rien au déroulement de sa fin, ce qui avait contrarié le jeune homme que les années avaient attaché à son maître. Il avait ensuite envoyé chercher le curé de Saint-Mambert. Celui qui avait remplacé le père Guilhem décédé arriva dans la foulée du Sénéchal, et après maintes courbettes de salutations il le suivit dans la chambre du malade.

À l’entrée de monsieur de Montferrand, d’un geste empreint de fatigue, monsieur de Saint-Aubin fit signe à Madeleine de fermer la fenêtre, alléguant qu’il ne voulait point faire prendre froid à son invité. Il se tenait assis dans son lit, le dos droit soutenu par de gros oreillés installés par Martin. Le Sénéchal s’assit sur la chaise à dossier droit préparée à son intention près du grand lit à baldaquin dont Martin avait tiré les rideaux. Le secrétaire du Sénéchal et le curé de Saint-Mambert se tenaient debout en retrait de l’autre côté du lit magistral, témoins muets de la scène à venir à la demande de leurs maîtres respectifs. « — Je suis désolé, mon seigneur, de vous recevoir avec si peu de protocole, la fièvre me tient journellement, et Dieu seul a voulu qu’en ce jour, elle ne vienne point embuer mes pensées.

— Ce n’est rien monsieur le vicomte, nous devons faire avec les vicissitudes de la vie, et rassurez-vous, je ne m’en formaliserai point. Afin de ne pas vous fatiguer inutilement, voulez-vous que nous rentrions tout de suite dans le cœur du sujet ?

— C’est aimable de votre part… et vous avez raison, je vais aller droit au but, le temps me presse… Je vous ai fait venir jusqu’à moi afin de soulager quelque peu ma conscience en remédiant si possible à mes erreurs passées. J’ai omis par faiblesse de rendre justice à mon frère et j’ai laissé mon épouse et moi-même devenir les bourreaux aveugles d’innocentes… Dieu a rendu en partie sa justice. Madame de Martignas est décédée d’un mal incurable qui a mis des années à lui ronger le cœur. Quant à moi, la fièvre me fait jour après jour mourir de faiblesse. Dieu nous a puni l’un et l’autre par là où nous avions pêché. J’espère que dans ce même temps, il a été plein de mansuétude envers les victimes de cette injustice. »

Monsieur de Saint-Aubin réclama dans la foulée de ce mea-culpa un verre d’eau. Madeleine le lui tendit et essuya son front avec un linge humide. Il ferma un instant les yeux, l’effort avait été intense. Monsieur de Montferrand se demandait où tout cela le menait. Il avait bien sûr appris le décès de madame de Martignas, fille du vicomte de Saint-Médard, propriétaire des poudreries royales, ce qui l’avait alors laissé indifférent. Depuis cette triste affaire, où on lui avait forcé la main l’amenant à faire déporter la maîtresse et la fille du vicomte de Castelnau de Saint-Mambert d’alors, il n’avait plus eu affaire à elle. La maladie l’avait empêchée de profiter des avantages qu’elle avait retirés de la mort de son beau-frère et n’avait pu pavoiser comme vicomtesse. Comme il ne l’avait jamais appréciée, elle lui rappelait par trop cette mainmise sur son pouvoir, il était resté indifférent à ce qu’elle était devenue. Monsieur de Saint-Aubin désaltéré, semblant avoir repris quelques forces, reprit donc sa confession.   « — Je vous rassure, mon frère est bien mort d’un accident, la rouille avait bien enrayé le mécanisme de l‘arme fatale. Mais mon frère avait fait un testament que j’ai laissé par lâcheté et par convoitise détruire par mon épouse. Ledit document reconnaissait Blanche-Marie Peydédaut comme sa fille et unique héritière, avec moi comme tuteur de celle-ci. Cela ne m’a pas suffi et encore moins à madame de Martignas. Ma femme a poussé plus loin l’ignominie puisque par son entremise et celle de son père, elle vous a amené à la faire déporter ainsi que sa mère Jeanne… mon frère l’aurait épousée s’il en avait pris le temps, de cela, j’en suis presque assuré aujourd’hui. Pour la filiation de Blanche-Marie, il reste pour preuve la Bible familiale où sont inscrits mariages, naissances, et décès de notre famille. Vous pourrez y trouver le nom de Blanche-Marie à la dernière ligne inscrite de la main de mon frère. » Martin tendit le livre saint à la page dite. Monsieur de Montferrand en prit lecture et fit passer l’objet à son secrétaire. La preuve des turpitudes s’étalait en une calligraphie élégante. « — La reconnaissance en paternité de mon frère est aussi inscrite sur les fonts baptismaux de l’église de Saint-Mambert. J’ai toujours été étonné que mon épouse n’y ait point pensé alors qu’elle a fouillé toute la maison pour retrouver notre Bible. Enfin, c’est comme cela… »

Thomas Lawrence.jpgLe moribond ferma les yeux reprenant un peu de forces. Le Sénéchal était toujours surpris de ce que les gens pouvaient confier à l’approche de la mort. Les portes de Saint-Pierre ouvraient celles de la crainte du jugement dernier et parfois celles du cœur. Dans ce cas présent, il aimait croire qu’il y avait un peu des deux. Il ne disait rien, attendait la suite, car cela ne pouvait s’arrêter là, un curé y aurait suffi. « — Si je vous ai invité à venir jusqu’à moi, monseigneur, c’est pour m’aider à rendre justice plus que pour écouter une confession qui, je l’admets, est quelque peu tardive. Je n’en ai plus pour très longtemps, j’ai donc fait mon testament en faveur de Blanche-Marie. Et comme mon frère en avait décidé au préalable, tous ses biens lui reviennent, ainsi que les miens incluant ceux de mon épouse. Pour le titre, elle le transmettra au premier mâle de sa descendance. Je voudrais être sûr que cette fois-ci rien ne vienne compromettre les dispositions de mon frère. Je vous demande instamment de bien vouloir protéger ses arrangements et de les faire réaliser. 

— Monsieur le vicomte, vous êtes bien conscient que ces deux femmes ne sont peut-être plus en vie à cette heure ? La vie dans les colonies est loin d’être une sinécure.

En fait, le grand sénéchal savait déjà que Jeanne était morte pendant le voyage. Quand son secrétaire lui avait ramené le maigre dossier de l’affaire, les protagonistes lui étant revenus en mémoire, il lui avait demandé de faire des recherches à leurs noms. Son secrétaire avait trouvé les minutes du procès des trois marins ayant violenté la femme Peydédaut. Par contre, rien n’avait été découvert au sujet de Blanche-Marie Peydédaut, il y avait donc encore une chance qu’elle fut en vie. Il ne rajouta rien de ses funestes connaissances, le moribond n’avait point besoin de cela. « — Je m’en doute, monsieur, mais j’espère que Dieu les a préservées. Si tel est le cas, protégez ses biens de la main de mon beau-père qui sans nul doute voudra se les annexer. »

Monsieur de Montferrand n’en doutait pas, il connaissait l’homme et sa roublardise, mais cette fois-ci, il ne lui laisserait pas le dessus malgré ses manigances, cela, il se le promit comme il le promit à monsieur de Saint-Aubin.

*

Un peu plus d’un mois plus tard, monsieur de Montferrand apprit le décès de monsieur de Saint-Aubin et dans les jours qui suivirent, monsieur de Saint Médard demanda une audience.

Il se présenta en son hôtel particulier de la rue Porte-Dijeaux. Monsieur de Montferrand, qui compulsait un dossier sur la remise des tailles de la région qui paraissait délictueuse, fut interrompu dans son étude par l’annonce de son valet de chambre. « — Faites installer monsieur de Saint Médard dans le salon donnant sur le jardin. La vue de ce dernier devrait le distraire en m’attendant. Faites venir mon secrétaire. » Monsieur de Montferrand se fit alors habiller et coiffer prenant soin et temps pour sa satisfaction. Quand il se sentit à même de rencontrer son invité impromptu, il descendit avec son secrétaire. Il avait demandé à ce dernier d’assister à l’entretien. Non pas, pour avoir un témoin, ce dont il avait cure, mais pour mettre mal à l’aise monsieur de Saint Médard, qui ne pourrait se permettre trop de manigances devant un tiers, même subalterne. Il ne doutait pas du sujet de l’entrevue, ce qui l’amusait, car il avait déjà tout cadenassé. Il entra dans son salon où l’attendait son invité qui ne pouvait s’empêcher d’admirer l’ameublement à la dernière mode. Monsieur de Montferrand avait fait venir du faubourg Saint-Antoine tous ses meubles, c’était la plus belle pièce de son hôtel, elle en imposait beaucoup ce qui était le but avoué. « — Monsieur de Saint Médard, veuillez m’excuser de cette attente prolongée, mais vous m’avez pris au dépourvu.

— Je vous en prie, cela n’est point grave, j’ai tout mon temps.

Un valet fit le service, tendant à chacun une tasse de café. Le secrétaire du Sénéchal se mit en retrait avec sa boisson. « — Que puis-je pour vous, monsieur ?

— j’ai un souci familial pour lequel vous pouvez m’éclairer, voire m’aider.

— Moi ?

— Oui, monsieur, mon beau-fils comme vous devez le savoir est décédé il y a deux jours.

— J’ai appris cela, veuillez recevoir toutes mes condoléances, la typhoïde aura donc emporté monsieur de Saint-Aubin.

— Oui, fait. Notre notaire de famille monsieur Barberet m’a indiqué que le testament de mon gendre était en votre possession ?

— Oui, cela est exact.

— Puis-je savoir pourquoi ?

— C’est votre beau-fils qui m’a demandé d’être son exécuteur testamentaire.

— Puis-je en connaître la teneur ?

— Elle est fort simple, monsieur de Saint-Aubin a légué l’ensemble de ses biens à son unique héritière, sa nièce.

— Mais il n’a pas de nièce !

— Comme vous le savez, il en a une. Son frère, le précédent vicomte de Castelnau de Saint-Mambert avait pris le temps avant sa mort de reconnaître une enfant illégitime.

— Mais elle est sûrement morte et vous devez en savoir quelque chose.

Monsieur de Montferrand ne se décontenança pas, il sentit la menace sous-jacente, il comprenait bien ce que voulait faire son interlocuteur, retourner la situation afin qu’il se sentît lui-même coupable.

— Jusqu’à preuve du contraire, ses biens sont donc sous la protection de la couronne. Et si par malheur vos allégations se révèlent justes, l’ensemble rentrera dans les biens de la couronne.  

— Mais c’est illégal, c’est la mainmise sur mes biens, c’est du despotisme !

— Monsieur, faites attention à ce que vous dites. De plus, comment nommeriez-vous la destruction du testament du précédent vicomte de la main de votre fille, et l’accusation sans fondement ayant pour but de se débarrasser de l’héritière ?

— Mais c’est une imputation infondée, scandaleuse, vous n’avez aucune preuve de cette infamie.

— Vous pensez bien, monsieur, que je ne permettrai pas sans preuve. Malheureusement, votre beau-frère a joint à son testament une confession écrite des faits. Bien sûr, je n’ai nulle intention de m’en servir inutilement, à moins d’en avoir besoin.

— Mais c’est du chantage !

— Non, c’est de la justice !

Monsieur de Saint-Médard se leva d’un bond et sans plus de politesse quitta la pièce. Monsieur de Montferrand savait qu’il avait désormais un ennemi déterminé. Mais le destin voyait les choses autrement. À peine installé dans son carrosse, sous la colère, le vicomte de Saint-Médard eut une crise d’apoplexie qui devait le laisser fort amoindri.

épisode 013

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Les Natchez 1729

Le capitaine Etcheparre, que tous nommaient Chépart, commandant du Fort-Rosalie avait décidé de fêter son retour victorieux au fort, ce serait pour lui une sorte de revanche envers ses détracteurs. Il revenait de La Nouvelle-Orléans où il avait été traduit devant le Conseil supérieur de la colonie à l’instigation de quelques habitants du pays des Natchez, ce qu’il avait fort mal pris. Son comportement de petit tyran local, ses façons autoritaires et injustes, scandalisaient aussi bien les Blancs que les Indiens et les différents rapports qu’avait reçus le gouverneur Périer avait attiré son attention. Ces accusations corroboraient le dernier de ces rapports qui venait de lui parvenir, tout laissait à penser que les choses se passaient très mal chez les Natchez. Au Fort-Rosalie, la garnison se brouillait continuellement avec les sauvages, preuve en était, ces derniers coupaient subrepticement en signe de mécontentement la queue de leurs juments depuis que le capitaine, monsieur de Merveilleux, en était parti. Le gouverneur Périer, mécontent, avait donc convoqué le capitaine Etcheparre. Il l’avait réprimandé, Chépart avait fait le gros dos. Il avait justifié son comportement autoritaire en se défaussant sur le comportement de ses hommes qui avaient tendance à se relâcher, et ceci pour lutiner les Indiennes. Il avait bien sûr omis de dire qu’il était lui-même très friand des jeunes sauvageonnes. Il expliqua brièvement que pour maintenir la bienséance, il avait été amené à faire preuve de plus de rigueur. Il voulait bien admettre qu’il avait peut-être exagéré, et avait juré qu’il allait se montrer plus humain avec ses hommes, mais que tout ceci était avant tout la faute des sauvages. Il allait du reste leur ordonner de repartir dans leur village ainsi tout rentrerait dans l’ordre. Monsieur de Périer, satisfait de ces bonnes résolutions, le laissa repartir et le maintint dans ses fonctions. Ses accusateurs pensèrent que le gouverneur avait été trop indulgent en la circonstance et que cela apporterait du malheur. Le capitaine du fort en avait cure et pour le prouver à tous, il allait donner un banquet. Il voulait profiter de cette occasion pour annoncer à l’assemblée invitée constituée de militaires, directeurs des concessions de la compagnie, planteurs de la région, sa nouvelle décision, sa nouvelle acquisition. Il savait d’avance que cela allait amener des réactions houleuses, mais cela lui était indifférent, voire l’amusait.

*

Plus faraud et plus impertinent que jamais, à peine arrivée il avait projeté, en retrouvant ses quartiers dans la région où prospéraient de nombreuses plantations de maïs, de patates douces, de tabac et de beaux vergers, de s’attribuer un domaine à sa convenance, cela afin de se venger des Indiens ainsi que des colons en s’attribuant l’une des terres les plus riches. Ayant étudié les lieux, il avait jeté son dévolu sur le tranquille village indien de Pomme-Blanche. La petite agglomération, située au bord d’une rivière, au nord du grand village des Natchez, comptait quatre-vingts cabanes habitées par de bons cultivateurs. Que ce fut de plus pour ce peuple une terre sacrée n’avait aucune importance à ses yeux. Au lieu de se déranger, comme le faisaient jusqu’ici ses prédécesseurs, il convoqua avec autorité le Grand-Soleil des Natchez à Fort-Rosalie.

capitaine Etcheparre.jpgLe Basque avait bu son comptant avant l’arrivée de la délégation. L’alcool amplifiait ses travers habituels. Il était plus que jamais imbu de lui-même. Sans aucune forme de politesse, ni préparation, sans avoir ni offert le calumet, ni même à boire, ce qu’il savait pourtant si bien faire, Chépart, démarra l’entrevue sans préambule en déclarant brutalement au Grand-Soleil qu’il allait saisir son village de la Pomme-Blanche, et le remplacer par un poste français avec autour une plantation. Devant cet ordre méprisant et soudain, le Grand-Soleil resta abasourdi. Impassible, avec beaucoup de majesté, il protesta : « — Les Français et notre frère blanc monsieur de Bienville ne nous ont jamais traités ainsi. Il était notre ami. Il nous a acheté tout ce qu’il voulait et nous ne lui avons non pas vendu, mais donné ce qu’il désirait. Les os de nos ancêtres reposent à Pomme-Blanche. Laissez-nous notre village, prenez autre chose. Car le père des grandes eaux nous protège ! » Chépart ignora les arguments et intima l’ordre aux habitants du lieu convoité de déguerpir avant que la pleine lune se soit montrée deux fois, ce qui était à son avis déjà beaucoup et démontrait bien sa mansuétude. Si cela ne convenait pas au Grand-Soleil, il chargerait celui-ci pieds et poings liés sur une galère, et l’expédierait à la capitale. L’entourage du capitaine était médusé, et commençait à s’inquiéter de la réaction des Natchez, pourtant le roi insulté ne cilla même pas devant la grossièreté du militaire. Dans un premier temps, les Autochtones, dont les ancêtres avaient toujours occupé l’endroit, ne s’étaient pas laissés impres­sionner et étaient restés stoïques. Etcheparre n’ayant aucune envie de parlementer avait menacé de les expulser manu militari. Le Grand-Soleil n’avait cependant pas bougé d’un pouce et avait décidé de négocier. Il obtint un délai jusqu’à ce que la récolte de blé soit engrangée et avait offert en gage de soumission et de dédommagement, cent cinquante livres de grain plus une volaille. Chépart, agacé, mais sentant tout de même qu’il ne pouvait pas aller trop loin, avait accepté, insultant néanmoins le Grand-Soleil, en agrémentant à la surprise de ses hommes comme du potentat et de ses guerriers, son propos d’un   : « — Saloperie de sauvage qui n’a droit à rien ! ». Tous crurent, sauf le capitaine grisé par l’alcool, que cela allait virer au carnage. La tension était à son comble, le chef indien jugea que ce n’était pas le moment, l’entretien se clôtura sur ce supposé arrangement.

Après cela, persuadé d’avoir dompté les Natchez, le capitaine du fort se rendit, tout en se frottant les mains, sur les lieux de sa réception, c’était décidément une belle journée. Il avait fait transformer par la troupe un hangar à tabac en salle de banquet. Il y avait fait poser un plancher et tapissé les murs et les poteaux de soutènement de branchages et de fleurs afin de cacher les parois rustiques. Le résultat était à sa convenance, les tables sur tréteaux allaient pouvoir accueillir la centaine de convives attendus. Depuis la veille, les esclaves réquisitionnés à cet effet faisaient rôtir les bêtes prélevées sur le cheptel.

*

Les époux Roussin et Blanche-Marie remontaient à la force des bras de cinq esclaves les quelques encablures qui les séparaient du Fort-Rosalie. Jean avait laissé la garde de sa propriété à un métis de Saint-Domingue qu’il avait engagé comme commandeur de ses nègres, et Marie avait laissé son garçonnet entre les mains de Zaïde et Abigaël en qui elle avait désormais toute confiance. Le temps était clément, la course des nuages donnait du relief à un ciel bleu-indigo. Les températures étaient douces, les orages des derniers jours avaient chassé les chaleurs étouffantes de l’été, et permettaient aux dames de porter la tenue de leur choix sans être incommodées par leurs corsets et jupons. Marie avait prêté à sa compagne une de ses robes acquises par le biais d’Alboury, en Indienne, à dos flottant, dans des tons pastel mettant en valeur sa flamboyante chevelure qu’elle avait tressée et construite en chignon. Marie s’était gardé un modèle similaire dans des tons plus soutenus qui convenaient mieux à sa carnation. Jean-Michel MoreauElles étaient en joie à l’idée d’un banquet qui allait interrompre la monotonie de la vie à la plantation. Sous leurs chapeaux de paille et leurs ombrelles, elles souriaient, riaient, commentaient avec malice les dernières nouvelles des personnes qu’elles allaient voir. Ce moment léger plein d’insouciance fut altéré quand Blanche-Marie qui laissait glisser son regard sur la berge, aperçut un groupe d’Indiens progresser sous couvert du sous-bois. Elle eut un ressenti désagréable dont elle fit part sur l’instant aux Roussin. Jean regarda vers le groupe indiqué, c’était des Natchez, ce qui était somme toute normal, et bien qu’il prétendît le contraire, il n’aima pas ce qu’il voyait. Il y avait quelque chose de suspect, d’étrange, dans le comportement des Indiens. Ils ne paraissaient pas agressifs, mais leur stoïcisme qui les avait figés sur leur passage semblait être empli d’animosité. Pour rassurer les jeunes femmes, il essaya de balayer l’inquiétude, qui flottait, d’un ton paternel qui ne réussit pas à dissiper l’impression désagréable. Ils se détendirent quelque peu quand les Natchez furent hors de leur vue.

*

Le groupe descendit au débarcadère face au Fort-Rosalie qui surplombait au loin les rives du fleuve. À peine sur le chemin qui y menait, ils furent alpagués par monsieur de Montigny qui les attendait avec une carriole, il était venu directement de la concession Terre-Blanche jusqu’au ponton. Il était visiblement exaspéré, tout en lui trahissait l’agitation. Ils n’eurent pas long à attendre pour en connaître le sujet. Il était, encore une fois, fort remonté envers le capitaine Etcheparre. Il lui reprochait son comportement injuste et tyrannique envers un soldat, qui par ailleurs était sous ses ordres. Il expliquait en long et en large, tout en conduisant le véhicule, que cette attitude dévalorisait son statut de chef, que ses hommes ne le respectaient plus, ou peu s’en fallait, ne lui faisaient aucune confiance, aussi si une crise avec les Indiens venait à venir, ce serait catastrophique. Jean essayait de calmer son ami du mieux qu’il pouvait, afin de ne pas affoler leurs compagnes. Les deux jeunes femmes ne paraissaient pas se soucier de ce débordement colérique, tout au moins en apparence. Blanche-Marie souriait pensive à l’ire de monsieur de Montigny. Elle avait constaté que sous des dehors les plus affables, il avait l’emportement facile. Les questions d’honneur, de rang et de préséance lui déclenchaient des débordements qui avaient eu pour conséquence la perte du soutien de beaucoup de ses supérieurs au point que désormais certains lui battaient froid et même monsieur de Bienville avait dû un temps le mettre aux fers. Bien qu’il ait souvent raison, cela lui coûtait grand tord, dont la dérision de son entourage était la moindre. Marie Roussin, dont sa faiblesse pour lui était évidente, prenait son comportement pour une âme chevaleresque pleine de courage. Blanche-Marie, que l’homme agacé le plus souvent et qui trouvait indécente l’assiduité envers sa maîtresse et amie, le trouvait le plus souvent irréfléchi et vaniteux. Elle était toutefois en accord avec lui au sujet de la personnalité du capitaine Etcheparre. Elle le trouvait détestable. Bien que nanti d’une épouse, pauvre chose recroquevillée sur elle-même, et des enfants, il ne lui en avait pas moins fait des avances éhontées. Elle ne l’aimait pas. Elle le craignait sentant en lui une violence qu’il n’hésiterait pas à utiliser à ses fins et depuis qu’il l’avait coincée dans un endroit isolé où le hasard avait guidé un cheval échappé la délivrant du piège, elle avait l’assurance du danger qu’il représentait et se méfiait. Elle écoutait donc plus qu’ils ne le pensaient les deux hommes. Les propos de monsieur de Montigny s’étouffèrent à l’entrée du fort. Il y avait du monde, un peu plus qu’à l’habitude, les invités au banquet se rassemblaient dans la cour, une certaine effervescence y régnait. Il s’était visiblement passé quelque chose d’inhabituel, la foule était agitée. La voiture arrêtée, Jean aida son épouse puis Blanche-Marie à descendre. Cette dernière suivit sa maîtresse et amie avec précaution, elle relevait l’ourlet de sa robe, pour ne point la tacher. Elles se dirigèrent vers un groupe de voisins qui s’était réfugié dans l’ombre de la galerie du bâtiment principal. Marie dès les salutations finies s’adressa à une dame d’un âge certain et dont la verve dominait le discours ambiant. Madame Grimault La Plaine, comme à son habitude, par sa nature autoritaire, centralisait l’attention, elle répondit tel un militaire en phrases concises et expliqua aux nouvelles arrivantes qu’une heure auparavant le Grand-Soleil et ses guerriers étaient sortis du fort avec un air de mécontentement évident. Prenant à témoin sa jeune nièce qui la suivait partout où elle allait, elle expliqua que sa famille et elle avaient dû s’effacer devant les sauvages pleins d’arrogance. Ils paraissaient très contrariés à la limite de l‘hostilité. Marie sans réfléchir prit le bras de son amie, à cette annonce, un frisson d’effroi l’avait parcouru faisant remonter ses anciennes angoisses à la surface. Blanche-Marie, tout aussi inconsciente de ce qu’elle faisait, lui tapota la main pour la rassurer, elle-même la boule au ventre. La dame ayant fini son explication, les personnes autour y allèrent de leurs réflexions, les unes plus inquiétantes que les autres. Madame Grimault La Plaine coupa tout le monde et rajouta, qu’elle avait appréhendé le commandant pour lui demander des explications. Celui-ci avait rejeté ses inquiétudes avec désinvolture, ce qui bien sûr ne l’avait pas rassuré connaissant l’homme. Blanche-Marie comme Marie avait tout de suite pensé au groupe aperçu dans le sous-bois remontant le fleuve. Tout le monde supputait, imaginant le pire, mais personne ne connaissait les tenants et les aboutissants qui avaient causé cette impression.

*

Les invités du commandant Etcheparre s’étaient installés autour de la longue table du banquet. Chacun partageait ses inquiétudes et ses informations avec son voisin, la conversation allait bon train, l’hôte n’étant pas encore dans la place. Tous l’attendaient afin d’obtenir des explications. Assise entre Jean et le capitaine Macé, un jeune lieutenant qui était si joli qu’il aurait pu être une fille, Blanche-Marie d’un naturel réservé restait silencieuse, elle observait, elle écoutait autour d’elle. La préoccupation de ses voisins leur faisait oublier sa compagne, cela l’indifférait. Elle essayait au fil des propos perçus de se rendre compte de l’importance du danger encouru. Le brouhaha s’interrompit avec l’entrée de Chépart et de deux de ses officiers. Le capitaine avait les joues rouges et les yeux brillants, il était visiblement imbibé d’alcool, son épouse à l’autre bout de la table baissa les yeux de gêne. « — Bonjour à vous mes amis, soyez les bienvenus à ma petite fête ! » Il fit signe, le service commença. François-Benjamin de Montigny, qui était sur des charbons ardents tant il était sur les nerfs, prêts à en découdre, ouvrit le feu des questions : « — Capitaine Etcheparre, peut-on savoir à quoi est dû le comportement belliqueux du Grand-Soleil et de sa troupe ? » 044jeu10.jpgLe silence tomba sur les convives, tous étaient attentifs à la réponse. Tous les regards étaient tournés vers l’interpellé et guettaient sa réaction. Celui-ci était en conversation avec sa voisine de gauche, la faisant rire avec des propos grivois sans se soucier des convenances, il interrompit son geste qui amenait son verre à sa bouche. Contrarié par cette apostrophe, il porta un regard glacial vers son interlocuteur : « — Rien de grave monsieur de Montigny. Rien qui ne passera et ne se calmera, avec un peu de temps ! 

— Si ce n’est pas un secret militaire, seriez-vous assez aimable de donner à cette assemblée le motif de ce refroidissement ?

Etcheparre était agacé, il n’aimait pas qu’on le pousse dans ses retranchements. Il n’avait pas prévu de l’annoncer dès le début du banquet, mais il voyait bien qu’il n’allait pas avoir le choix, toutes les personnes présentes attendaient. Il prit donc un air désinvolte et lâcha : « — J’ai juste annoncé au Grand-Soleil que je réquisitionnai les terres et le village de Pomme-Blanche, afin d’en faire une plantation de tabac. Il ne faudrait tout de même pas que ces sauvages pensent garder toutes les bonnes terres. » Pensant qu’il avait clos le sujet, il se retourna vers sa voisine embarrassée pour reprendre la conversation. « — Mais vous êtes fou ! On court à la catastrophe ! Ce sont des terres sacrées pour les Natchez ! Vous allez déclencher une guerre, c’est de l’inconscience ! »

Le commandant se raidit, il devint cramoisi, sa colère en vint à son paroxysme, et si cela ne s’était pas déroulé devant l’assemblée, il aurait envoyé son poing dans la figure de l’insolent. Il ne réalisa pas le tumulte que tout cela avait suscité, l’inquiétude avait gagné tout le monde, d’autant que tous donnaient raison à monsieur de Montigny. « — Monsieur, je ne vous permets pas de dire de pareilles inepties, de plus vous êtes mon subalterne, dois-je vous le rappeler ? » Pivotant et appuyant son ordre d’un geste péremptoire, il s’écria : « — Capitaine Delort ! Saisissez-vous de cet homme, mettez-le aux fers pour insubordination ! »  Un silence glacial tomba sur l’assemblée stupéfaite, tous étaient dans l’expectative. Il se leva d’un coup renversant sa chaise. Il fulminait. « — C’est vous qui nous mettez en danger et c’est moi que l’on arrête. C’est le monde à l’envers ! C’est scandaleux monsieur. Ceci se sera !

— Là où vous serez, je doute que cela descende le Mississippi   !

Les gardes, sans grande conviction, se saisirent du contestataire qui malgré sa hargne se laissa faire. Marie s’était tournée vers François, la mine interrogative et inquiète. Baissant le regard, il tomba sur ses yeux apeurés, il lui toucha l’épaule afin de la rassurer et étira un sourire contrit. La colère avait gagné les convives, le capitaine Etcheparre fit des efforts pour que les festivités reprennent, mais devant l’injustice ce fut la débandade et contre toute attente ce fut madame Grimault La Plaine qui ouvrit le feu. Se retournant vers son époux d’une voix forte et posée, elle annonça : « — monsieur, je ne serai resté un instant de plus à cette table, tout cela m’a coupé l’appétit et la bonne humeur ! » Elle se leva aussitôt suivie de son époux et des membres de sa famille. Tous les autres participants suivirent l’exemple. Le commandant laissa faire, rongea son frein, sentant que la situation n’était pas à son avantage.

*

Blanche-Marie prit le bras de son amie, l’émotion lui avait coupé les jambes, mais elle ne pouvait se permettre de montrer à quel point cette arrestation l’affectait. Elle ne savait comment se comporter, elle avait du mal à réagir, elle ne pouvait pourtant se laisser aller à son trouble. Blanche-Marie fermement la faisait avancer, et lui parlait tout bas pour qu’elle se ressaisisse. Jean, qui avait compris l’état émotionnel de son épouse, malgré un soupçon de jalousie, abandonna le voisin avec lequel il s’entretenait pour lui saisir l’autre bras et l’aider à sortir. « — Je vais vous mener et reviendrai voir ce que je peux faire. » Dans la cour, le lieutenant Macé avait fait avancer la carriole. Il les attendait. Il se tourna vers eux : « — Comme monsieur de Montigny ne peut le faire, je vais vous raccompagner jusqu’au débarcadère. — Sur un ton plus bas il rajouta près de l’oreille de Jean. — Puis-je compter sur vous plus tard ? » Jean attendit d’être assis sur le siège de la voiture et que celle-ci démarre pour répondre. « — Je serais là à la tombée du jour ! Je vous attendrai à l’angle du cimetière sur le chemin de Sainte-Catherine.

— J’y serai, nous ne serons pas seuls.

*

C’était un cabanon accolé d’un côté aux écuries de l’autre à la palissade qui servait de prison au Fort-Rosalie. François de Montigny y était cloîtré avec un garde devant sa porte. Tout le monde trouvait à redire à cette arrestation arbitraire, personne n’avait toutefois osé affronter le commandement pour le faire revenir sur sa décision. Quant au prisonnier, il faisait les cent pas, faisant voltiger la paille qui jonchait le sol de sa prison. Il fulminait, ressassait ce qu’il venait d’apprendre et imaginait les sinistres conséquences, fort prévisibles. Il aurait fait n’importe quoi pour s’enfuir de sa réclusion, il était de son devoir, du moins l’estimait-il, de prévenir le gouverneur. Il en était là, quand une voix de la fenêtre clôturée de barreaux lui demanda de patienter jusqu’à la nuit. C’était celle de son ami Macé.

*

Le soleil venait de se coucher quand Jean Roussin se présenta aux abords du cimetière. Il y retrouva le lieutenant Macé et un Indien du nom de Papin qui servait d’interprète. Il y avait aussi deux autres soldats, dont un officier, le lieutenant Saint-Amat, au regard noir, et le sergent Brenville, des amis du prisonnier qui comptaient l’accompagner dans sa fuite. Le lieutenant, qui avait assisté à l’entrevue avec le Grand-Soleil, comptait bien appuyer par son témoignage le rapport que ferait Montigny. Quant au sergent, il devait à ce dernier un traitement plus clément de la part du commandant Etcheparre. L’un et l’autre savaient qu’ils risquaient d’être mis aux fers pour insubordination, voire pires, pour désertion. Devant le danger encouru suite au comportement de leur commandant, ils préféraient se hasarder jusqu’au conseil de discipline, cela était le moindre des problèmes à venir.

Afin de réussir leur opération, le lieutenant Macé avait placé aux ventaux du fort deux hommes à lui, ainsi qu’un autre devant la cellule de Montigny, tous favorables à son projet. Entrer dans le fort fut chose facile, car même à cette heure leur présence n’avait rien de surprenant. Qu’ils soient croisés dans les lieux ne troublerait personne. S’approcher de la cellule, comme si de rien n’était, était moins évident, le groupe décida d’aller tout d’abord aux écuries adjacentes à leur objectif. Sur le chemin de ronde, les gardes ne faisaient pas attention. Le danger n’était pas supposé venir de l’intérieur. Pour approcher du garde devant la cellule, cela devint plus épineux, car contre toute attente le garde mis en place par le lieutenant Macé avait été remplacé, et celui qui le remplaçait n’était pas fiable. Il n’était pas question d’abandonner, trop de gens étaient en cause. Le lieutenant Saint-Amat décida d’y aller avec le sergent, l’un et l’autre devant quitter les lieux, quoiqu’il arriva par la suite, on ne pourrait s’en prendre à eux.

La lune, entre deux nuages, éclairait la cour de façon sporadique. Les autres sources de lumière venaient des bougies allumées à l’intérieur des bâtiments et ne balayaient pas plus loin que devant les fenêtres. Le capitaine prit la direction de l’état-major et pour cela passa devant le geôlier qu’il salua au passage, attirant ainsi son attention. Prenant son mouchoir dans la poche, il fit tomber un louis qui scintilla aussitôt. Semblant ne rien voir il continua son chemin. Il n’avait pas fait cinq pas que derrière lui le garde se précipita pour ramasser le butin aperçu. Bien mal lui en prit, il n’avait pas touché l’objet de son désir que le sergent l’assommât avec une bûche saisie à cet effet. Le lieutenant revint sur ses pas afin d’aider à traîner le corps de l’imprudent dans l’obscurité de l’auvent du bâtiment. Ils se saisirent de ses clefs et sans tarder, ouvrir la geôle, dont la porte, donnait directement sur la cour, avant que quiconque ne remarque l’étrange manège. François de Montigny n’hésita pas un instant comprenant instantanément que sa fuite commençait. Il suivit en toute hâte, sans dire un mot, ses libérateurs vers les écuries. Le cœur battant, ils attendirent dans l’écurie tout mouvement ou alerte qui contrarierait leur projet. Mais rien ne bougeait. Le capitaine Macé expliqua, rapidement, à de Montigny, qu’ils allaient sortir tout simplement par la porte. L’évadé acquiesça ayant toute confiance dans les hommes venus le libérer. En groupe serré, de Montigny au milieu de ses amis, sortit dans la cour profitant du passage de la couverture nuageuse obscurcissant tout et camouflant leur présence. Ils se dirigèrent comme si de rien n’était vers la porte du fort qu’ils passèrent en saluant avec naturel les deux gardes sur leur passage. Ignorant leur nouveau comparse les gardes laissèrent sortir le groupe d’hommes sans sourciller.

Retenant leur souffle, sans lambiner, mais sans courir afin de ne pas attirer l’attention des gardes des tours de guet, ils descendirent la route qui menait vers le débarcadère et qui croisait celle de Sainte-Catherine où les attendaient leurs montures. Le lieutenant Macé avait fait amener les trois montures supplémentaires nécessaires à leur fuite qui piaffaient au côté de celle de Jean roussin. Les quatre hommes sans languir partirent au galop laissant sur place Macé et son interprète qui ne devaient pas être inquiétés. Ils prirent à travers les champs de café la direction de la route de Terre-Blanche qui leur permettrait de contourner le fort par le nord.

Un peu plus de deux heures plus tard, les cavaliers mirent pied-à-terre, à la plantation de Jean. L’obscurité avait ralenti leur chevauchée, d’autant que le détour, qu’ils avaient dû faire, avait rallongé de beaucoup leur course.

Ils trouvèrent à les attendre, Marie et Blanche-Marie qui, inquiètes, n’avaient pas trouvé le repos. La première s’inquiétait pour les deux hommes, se rendant compte confusément qu’elle avait besoin des deux. La perte possible de l’un d’eux la jetait dans de sombres pensées dont elle n’arrivait pas à démêler les fils de la logique. Pour Blanche-Marie, c’était plus simple, la limpidité de ses sentiments ne l’amenait à se tourmenter que pour la sécurité de son maître dont la bonté lui offrait une vie paisible. Elle lui portait l’affection que l’on porte à un frère, un ami. Il n’y avait là nulle confusion. Quant à ses sentiments envers monsieur de Montigny, ils étaient ceux que l’on porte à une connaissance que l’on fréquente souvent. Elle était bien plus tourmentée par les conséquences qui résulteraient de tous ces événements. Si dans un premier temps tout était allé très vite et de façon confuse, dans un second temps, en prenant du recul, elle avait apprécié où tout cela pouvait les mener, que ce soit l’affront au peuple Natchez, la vanité du commandant Etcheparre ou la révolte de monsieur de Montigny que la plupart des colons et militaires partageaient. Elle se souvenait de tout ce qu’elle avait entendu dans la maison de monsieur de Bienville, et notamment au sujet des Indiens, de leurs mœurs et de leurs guerres, rien que d’inquiétant.

Marie descendit à leur rencontre, tendant ses mains vers son époux. « — Ah ! Enfin vous voilà ! Nous étions mortes d’inquiétude. Rentrez, j’ai fait préparer de quoi vous revigorer. Vous ne repartez pas tout de suite ?

— Non, Marie, au lever du soleil, monsieur de Montigny et ses amis descendront le fleuve, c’est plus rapide et plus sûr. 

François-Benjamin Dumont de Montigny (Ecole française vers 1790, entourage de Danloux. Portrait d'homme à l'habit vert, tableau.jpgFrançois de Montigny étant descendu de sa monture, sans plus réfléchir, répondant à une impulsion, se dirigea vers la jeune femme et baisa sa main, pour la saluer, la remercier et surtout avoir un contact charnel avec elle aussi infime fût-il. Marie troublée, retira sa main brusquement et entraîna ses invités vers la maison. Blanche-Marie ne put que constater, qu’arrivé à elle François de Montigny ne lui rendit pas la pareille. Cela lui était indifférent, mais elle trouva cela très maladroit à l’encontre de Jean et comme elle croisait son regard visiblement blessé par cette omission qui rendait plus flagrantes les privautés que l’homme prenait à l’endroit de sa femme, elle en eut de la peine. Elle jugeait que décidément monsieur de Montigny manquait de gratitude et de savoir-vivre, ce qui était assez contradictoire pour un homme qui tenait à ses manières de gentilhomme et plaçait, au-dessus de tout, sa supposée condition.

Aucun ne dormit cette nuit-là. Ils épiloguèrent sur les événements et leurs conséquences. Les femmes ne disaient rien. « — Jean, ne pensez-vous pas que pour leur sécurité, il serait bon que j’emmène votre épouse et mademoiselle Peydédaut ?

— C’est une bonne idée, ajouta le capitaine Saint-Amat à la suite de Montigny.

Jean sentit la brûlure de la jalousie le toucher au creux du ventre. Laisser Marie partir avec de Montigny ? Que le danger soit réel ou pas, cela y revenait. Ce n’était pas qu’il se défiait d’elle, mais il avait compris qu’elle s’était éprise de lui. Les regards qu’elle lui lançait, sans même rendre compte, laissaient de moins en moins de doute. Montigny lui amenait le parfum d’une société que lui même lui avait fait quitter. La vie à la plantation malgré la compagnie de Blanche-Marie était isolée, loin de celle de La Nouvelle-Orléans qui avait un parfum de Versailles, et, si de corps, elle lui était restée fidèle, ce dont il ne doutait pas, il supposait que ses pensées l’incitaient à l’infidélité. Tous ses tourments le faisaient souffrir, et cette question qu’il savait pleine de bon sens était une épée dans son cœur. Marie était le cœur de sa vie, la plantation et elle s’était pour lui une seule et même chose. Blanche-Marie, que la question avait surprise et incommodée, devinait les tourments de son maître. Tous attendaient la réponse de Jean. Il répondit donc, bien qu’avec un fond d’incertitude, un doute qu’il garda pour lui. « — Je pense qu’il est inutile de faire courir tant de risques à ces dames. Votre voyage n’est pas sans danger. De plus, rien ne nous dit que les Natchez vont se révolter. Depuis la semonce de monsieur de Bienville, ils font profil bas.

— Soit, mais monsieur de Bienville n’est plus là ! Et monsieur de Périer, s’il est plein de qualités, n’a pas le même prestige aux yeux des sauvages.

— Bien sûr, mais tout ce tumulte n’est peut-être que du bruit, même s’il n’est pas à négliger et je ne veux pas risquer la vie de mon épouse et de Blanche-Marie sur un coup de tête. Si je venais à conjecturer un danger plus assuré, je ferais le voyage moi-même. Pour  l’instant, il n’est pas envisageable que j’abandonne ma plantation au risque de voir mes nègres se volatiliser dans la nature. Ne revenons pas sur le sujet.

Sans s’en rendre compte, son ton était devenu plus sec, plus tranchant. Il ne laissait plus de place à discussion, François  de Montigny se le tint pour dit et personne ne rajouta quelque chose. Jean avait clos le chapitre. Marie s’était mise à espérer à l’énoncé de la question, mais elle supposait que son époux avait raison et était loin de supposer les méandres des pensées de celui-ci. Et puis comment aurait-elle pu justifier son arrivée à La Nouvelle-Orléans avec un autre homme que son époux ? Elle ne pouvait tout de même pas espérer un malheur. Elle était troublée, tout se bousculait dans sa tête, car elle commençait à comprendre et à admettre que ce qu’elle désirait c’était bel et bien partir, être, avec François de Montigny. Ce que jusque-là, elle avait maintenu dans le jeu insouciant du marivaudage, devant le danger encouru, prenait une forme plus importante, celle d’un sentiment égoïste qui l’envahissait et qui n’était que pour François. Blanche-Marie guettait sur son visage l’expression des humeurs qui se bousculaient en elle. Elle-même avait été perturbée par la proposition à laquelle elle n’avait pas songé jusque-là ; s’éloigner du danger encouru, présumé. Elle était écartelée entre la peur d’un danger qu’elle sentait présent et la crainte de descendre le fleuve, risque tout aussi certain, bien que moins défini. Elle accepta la réponse de Jean qui lui évitait de faire un choix que personne n’aurait pensé à lui proposer, mais, inquiète, elle n’était pas satisfaite.

Quand vint l’aurore, les résidents de la plantation accompagnèrent ceux qui allaient rendre compte au gouverneur jusqu’au ponton de la plantation. François de Montigny et ses deux comparses embarquèrent dans une demi-galère, embarcation à fond plat qui fila dans le courant du large fleuve sous les yeux de ceux qui restaient. Si Jean fût soulagé de les voir partir, Marie fût envahie par une profonde tristesse.

*

Sans un mot, lasses d’émotions et manquant de sommeil, les deux jeunes femmes allèrent prendre quelques repos alors que le soleil se levait.

vigée le brun vigée-le brun vig ||| portrait ||| sotheby's n09103lot.jpgEntrecoupé de mauvais rêves, son repos n’était pas salvateur. Blanche-Marie lasse de ressasser de mauvaises pensées finit par se lever. Elle se débarbouilla, refit sa tresse qu’elle enroula dans un chignon sur la nuque. Ses yeux étaient cernés et sa peau était blême, la fatigue avait laissé ses stigmates.   Elle s’habilla confortablement, mettant de côté, comme à son habitude, son corset, quand elle estimait qu’il ne lui était pas utile cela afin d’être plus libre de ses mouvements. Au rez-de-chaussée, elle trouva Abigaël et Zaïde surveillant le petit Roussin tout en faisant la cuisine. Elle grimaça un sourire, tapota la tête de l’enfant et partit vers le dispensaire. Elle n’avait pas mis le pied sur la dernière marche que Brutus était sur ses talons. Elle flatta le molosse qui lui rendit son attention d’un coup de langue. D’un pas décidé, elle se dirigea vers le dispensaire, qui se trouvait à l’arrière de maison, accolé à la palissade qui clôturait un vaste ensemble constitué des bâtiments de ferme, du potager et de ce qui servait de jardin d’agréments, prairies et arbres fruitiers. On ne pouvait entrer dans les lieux que par le portail digne d’un fort et de deux portes renforcées à l’opposé, afin de ne pas avoir à contourner l’espace enclot. Vantaux et portes étaient barricadés à la tombée du jour, mais le plus souvent grands ouverts le long de la journée. Arrivée dans le bâtiment, elle ne trouva qu’un esclave qu’elle soignait depuis plusieurs jours d’une blessure. L’homme allait mieux, mais avait encore de la fièvre. Elle nettoya et pansa sa plaie, puis lui fit boire une décoction et une soupe qu’elle avait amenées à cet effet. N’ayant plus rien à faire sur les lieux, elle laissa l’homme se reposer et conclut qui lui faudrait revenir à la nuit, l’examiner à nouveau. Elle appela Brutus qui furetait autour du petit cabanon et décida de rentrer à la demeure. Fermant la porte derrière elle, elle avait obligation de maintenir enfermés les malades, elle aperçut au loin sur la route qui menait à la plantation des volutes de poussières que soulevaient un groupe de cavaliers.   Elle hâta sa marche, soulevant jupes et jupons pour faciliter ses enjambées, passant devant un esclave qui s’occupait de ramasser des fruits, elle l’envoya chercher le maître de la plantation. Essoufflée, elle atteint la première volée de l’escalier au moment où le détachement de militaires faisait de même. Elle leur passa devant et monta les marches jusqu’à la galerie. Elle y trouva Marie apprêtée comme si de rien n’était. L’escadron avait interrompu l’apprentissage de la marche qu’elle donnait à son enfant. Elle le tendit à Abigaël et lui fit signe de rentrer. Elle s’avança pour saluer les cavaliers qu’elle connaissait tous et qui avaient à leur tête le commandant Etcheparre toujours en selle. Il ne paraissait pas décidé à vouloir en descendre. Sur un ton sarcastique, il lança : « — Bonjour madame Roussin, mademoiselle Peydédaut, mes hommages. » Marie serra son éventail qu’elle avait saisi pour se donner contenance, Blanche-Marie se cabra, Brutus qui s’était affalé à ses pieds se redressa percevant la tension de sa maîtresse. Il y avait de la menace dans ce compliment pourtant anodin. Était-ce le sourire ou le geste amplifié avec lequel l’homme avait enlevé son chapeau balayant les airs avec suffisance ? Elles ne savaient, mais son assurance les inquiétait, peut-être était-ce simplement qu’elle savait pourquoi il était là, l’objet de sa venue. Malgré cela, aucune des deux ne perdit contenance. Avec un sourire tranquille, Marie entama la conversation comme toute maîtresse maison. « — Bonjour commandant, peut-être voudriez-vous vous rafraîchir un instant ? je ne sais où vous vous rendez, mais la journée est déjà chaude.

— Cela n’est pas de refus, d’autant que je ne vais pas plus loin que chez vous. Votre plantation est l’objet de mon voyage.

Il descendit de sa monture et gravit les marches jusqu’à elles. Marie sentait ses jambes fléchir, quant à Blanche-Marie, les mains derrière le dos, elle se tordait les doigts de nervosité. « — Peut-être, vos hommes apprécieraient eux aussi des rafraîchissements au lieu de rester plantés au pic du soleil.

— Ce sont des soldats madame, ne vous souciez pas d’eux.

— Bien, Blanche-Marie, peux-tu demander à Abigaël de nous porter un pichet de citronnade ? Je suis désolé, commandant, je n’ai que cela à vous offrir, mon époux tient fermé le vin à cause des nègres. 

— Ce sera toujours ça, mais avant toute chose, pourriez-vous me dire mesdames où se trouve monsieur de Montigny ? Leurs gestes s’arrêtèrent dans leurs élans. Elles restèrent sans voix, stupéfaites, non pas de surprise comme le pensait le commandant qui observait leurs réactions, mais parce qu’elles étaient surprises par la rapidité de l’action. Elles ne s’attendaient pas que de front, il leur posa la question. Marie se ressaisit, et avec un sang froid dont Blanche-Marie ne l’eut pas crue capable, elle répondit avec calme : « — Mais monsieur, vous l’avez mis aux fers devant nous lors du banquet ?

— C’est un fait, madame, mais il semblerait qu’un individu ou plusieurs aient contrevenu à mes ordres.

 — Ah ? Il se serait donc libéré ?

— En quelque sorte.

Leur échange fut interrompu par l’arrivée d’Abigaël chargée d’un plateau. Le commandant ne poussa pas plus avant son investigation, car il voulait bien croire que les deux femmes fussent tenues dans l’ignorance. Blanche-Marie se mit en œuvre de remplir les gobelets. Jean se présenta alors. Il avait vu, lui aussi, venir les cavaliers et avait croisé l’esclave venu le prévenir. Il ne s’était pas éloigné de la maison présageant cette éventualité, la fuite de Montigny ne pouvait qu’être rapidement découverte. « — Commandant Etcheparre, je vous salue bien, que me vaut votre présence en dehors de l’hospitalité. Seriez-vous en route pour quelques tournées d’inspection ?

— Bonjour monsieur Roussin, je suis venu chercher monsieur de Montigny !

— Ici ? Mais si je ne m’abuse, il devrait être retenu au sein de vos murs.

— Il devrait ! C’est un fait ! Mais hier au soir à la tombée du jour l’oiseau s’est envolé de sa cage, et il semblerait qu’au même moment vous fussiez dans les parages.

— Mais voyons, commandant, à cette heure du jour, j’étais chez moi partageant mon repas avec ma famille. Vous pouvez demander à mon épouse ou à mademoiselle Peydédaut.

Marie impassible rajusta l’une de ses boucles. Brutus grogna en sourdine, Blanche-Marie le caressa autant pour le faire taire, que pour faire bonne figure. Les deux jeunes femmes attendaient la ou les questions à venir. Comme le commandant ne bronchait pas, sirotant son verre tout en se demandant par quel angle attaquer, Jean intervint : « — Je comprendrai que la confiance naturelle que vous me portez soit mise à mal par les devoirs de votre fonction. Fouillez la maison, la plantation, cela ne pourra que vous conforter de mon innocence dans ce forfait. Vous ne trouverez aucune trace de monsieur de Montigny. » Le commandant comprit qu’il était arrivé trop tard, car il ne doutait pas de l’aide que Jean avait apportée à la fuite de son lieutenant. Il en était fort contrarié et bouillait d’une colère froide que l’on constatait à la palpitation de ses veines du cou. Il ne voulait pas faire d’éclat et ne pouvait que se retirer.

capitaine Etcheparre (Sir Joshua Reynolds- Sir Joseph Banks | Retrato Aristocrático.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 10 et 11

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Épisode 10

Jean Roussin (The Dublin born actor, Spranger Barry died on the 10th January 1777.

La plantation, printemps 1724 — été 1725

Ce fut suite à l’installation d’un petit poste avancé, quatre ans auparavant, sur le territoire des Natchitoches, dont monsieur de Saint-Denis, homme énergique et capable, reçut le commandement, que la Compagnie parut prendre au sérieux l’obligation de peupler la colonie. Cette année-là, les Français renouvelèrent leurs tentatives de commerce avec les provinces espagnoles, bien que les deux pays fussent alors encore en guerre ; les deux colonies tendaient à penser que c’était dans leur intérêt d’entretenir entre elles un commerce qui leur serait réciproquement avantageux. Aussi, lors de l’année 1720, la Compagnie envoya un millier de personnes, dont trois cents pour les concessions de Natchez, autour du Fort-Rosalie ; Jean Roussin fut de ceux-là.

*

Jean Roussin avait un avantage sur beaucoup de nouveaux arrivants, il avait hérité à la mort de son père, outre des dettes suite à l’effondrement du système Law, d’un document stipulant qu’il était propriétaire d’une concession au bord du Mississippi. Jean ne savait pas comment elle était rentrée en possession de son père, mais elle était en bonne et due forme. Comme il n’avait plus que cela comme bien, il se décida et s’embarqua pour la Louisiane, il n’avait plus rien à perdre même si pour lui c’était l’inconnu.

Après un voyage des plus mouvementés, une tempête de plusieurs jours avait failli les envoyer par le fond, puis ils avaient échappé de peu à des corsaires espagnols en se réfugiant dans un port de Saint-Domingue, et pour finir une épidémie de fièvre avait décimé une partie de l’équipage et des voyageurs. Arrivé sur sa concession, il remercia plus d’une fois Dieu de l’avoir sauvegardé, même s’il ne voyait pas trop par quoi et par où commencer sa nouvelle vie, malgré les conseils que lui avait prodigués l’agent de la Compagnie, pendant qu’il lui validait son titre de sa propriété et lui en indiquait l’emplacement. Avec le pécule qu’il avait réussi à mettre à l’abri des créanciers de son père, suite à la vente de tout ce qui restait en sa possession, il avait acheté cinq nègres et de quoi les nourrir pendant six mois, ce qui était en soi une petite fortune. Il commença à dégager le terrain aux abords du fleuve ne laissant entre lui et les futures cultures qu’un liseré d’arbres sur une largeur d’une dizaine de pieds. Ses terres possédaient de grands arbres, chênes et cyprès dont il décida de garder une partie pour la construction de ses divers bâtiments et de vendre le reste, car c’était un commerce lucratif, et de vastes prairies surélevées par rapport au lit du fleuve, ce qui était un atout lors des crues récurrentes de celui-ci. Il planta du tabac, puisque dans cette région, c’était la culture la plus pertinente d’après tous les avis reçus. Mais très vite, il se rendit compte qu’il lui faudrait plus de moyens pour obtenir un meilleur rendement, mais il ne voyait guère comment s’en procurer.

*

capture

capture d’esclave

À cette époque, la colonie commençait à sortir de son état premier, et faisait émerger une civilisation du monde sauvage dans lequel elle s’était installée. Les premiers arrivants, faute de mines d’or et d’argent comme au Pérou ou au Brésil, avaient travaillé la terre qui se révélait extrêmement fertile malgré les obstacles dus aux débordements du fleuve et aux insectes dévoreurs de récoltes. Après les explorateurs était donc venu le temps des colons, des planteurs, ils cultivaient l’indigo, le tabac et le coton. Cela n’était pas sans difficulté. Si les concessions avaient été vendues comme le nouvel Éden, beaucoup de colons succombaient à la malignité du climat. Pour la combattre, la Compagnie avait envoyé cher­cher des nègres en Guinée, un millier d’esclaves avait été introduit dans la co­lonie. Par leur travail, ils avaient répondu aux espérances et avaient pallié la fragilité de la santé des Européens sous ce climat.

Estimant que c’était le plus sûr pour son avenir, Jean Roussin, malgré les difficultés, mais n’étant pas un aventurier, faisait partie de ceux qui avaient choisi de cultiver la terre plutôt que d’aller fouiller la contrée à la recherche vaine de mines de métaux précieux. Il avait opté pour la culture du tabac et avait obtenu l’accord de la Compagnie, qui pragmatique, interdisait toutes cultures pouvant entrer en concurrence avec celles produites sur le sol Français, tels la vigne, le chanvre, le lin, et autres cultures traditionnelles. En plus de ces dictats, il savait ne pouvoir ache­ter en dehors de la Compagnie, et seulement au prix qu’elle fixait ; il ne pouvait vendre qu’à elle, au prix qui lui convenait, et ne pouvait sortir de la colonie qu’avec sa permission. Jean Roussin apprit comme ses voisins à contourner ces lois astreignantes et comme tous, il fit appel à la contrebande, tout d’abord pour survivre puis pour s’enrichir.

Les premières années si elles furent difficiles de par le climat, auquel il n’était pas accoutumé, de par le défrichage et la mise en culture de ses terres, il n’avait jamais planté quoi que ce soit auparavant, tout alla pour le mieux. Avec ses esclaves, ils délimitèrent tout d’abord un jardin potager pour répondre à leurs besoins alimentaires, puis il se concentra sur la culture du tabac qui devait faire sa fortune du moins, il y comptait bien.

L’année de son installation demanda beaucoup d’efforts jusqu’à la première récolte ; un homme ne pouvait se charger que de deux mille pieds de tabac, cette culture nécessitait une propreté parfaite de la terre de culture, aussi fallait-il sarcler soigneusement tous les huit jours. Malgré les efforts constants, la récolte ne donna pas grand-chose. Le peu qu’il réussit à vendre à Biloxi, où loger les bureaux de la Compagnie, lui permit à peine à acheter quelques vivres de premières nécessités, qui viendraient compléter la chasse. La deuxième année, ce ne fut guère mieux, mais il commença à employer tous les moyens de la colonie et au lieu d’acheter des vivres, il acheta dix esclaves supplémentaires, dont cinq, à crédit. Pour les vivres, il avait fait connaissance avec des contrebandiers et les obtenait à moitié prix, elles provenaient des colonies espagnoles ou anglaises. La troisième année, sa production avait pris de l’ampleur, il fut l’un des premiers à ne plus avoir de dettes envers la Compagnie. Une partie de sa production était partie pour la Virginie. L’un des premiers qui comprit fut monsieur de Bienville, mais il lui fit comprendre qu’il fermerait les yeux. C’est ainsi que les deux hommes commencèrent à se lier.

Jean Roussin passait le plus clair de son temps sur sa plantation hormis le dimanche où il se rendait comme tous les colons des alentours et leurs familles jusqu’au Fort-Rosalie en amont du fleuve pour l’office dominical. Ce dernier était donné la plupart du temps par l’aumônier militaire dans la cour du bastion. Tous s’y rendaient, c’était le meilleur moyen d’avoir des nouvelles de la colonie. Outre des militaires, les colons croisaient des hommes en tous genres qui parcouraient en tous sens le Mississippi et ses abords, faisant véhiculer les marchandises et les nouvelles, et bien sûr les Indiens des tribus locales qui profitaient de ses rassemblements pour vendre quelques marchandises, vivres et peaux de bêtes essentiellement. Depuis le début de sa fondation, ces derniers n’avaient guère fait d’opposition aux nouveaux venus. Mais au fil du temps, leur amitié ou plutôt leur indifférence se changea en une animosité, imposant une lutte de tous les instants, une lutte sourde, cachée, souvent incitée par les Anglais. Ces derniers voyaient d’un mauvais œil l’expansion de la colonie française, qui se portait de mieux en mieux à leur grande contrariété. Jean Roussin ne fut pas concerné par ces luttes intestines jusqu’à l’incident qui coûta la vie à un sergent du fort et à sa famille. Les Natchez les avaient surpris allant en visite dans une plantation amie. Après une brève accalmie, les Natchez avec à leur tête « serpent piqué « avaient brûlé plusieurs plantations, massacrant les blancs et quelques noirs, la plupart de ces derniers s’étaient enfuis, libérés de leur joug. Jean Roussin avait eu la vie sauve. Il était de passage à Fort-Rosalie pendant que sa plantation, ses champs étaient brûlés et ses esclaves dans la nature.

Lorsque monsieur de Bienville vint avec son régiment pour châtier les Natchez, Jean fit partie de la milice des colons qui se joignit à lui. C’est lors de cette expédition punitive qu’il rencontra monsieur Baron et, que s’étant lié à lui, ce dernier lui proposa celle qu’il devait épouser six mois plus tard sa fille, Marie Baron.

Marie Baron avec sa dot lui apporta une association qui lui permit de faire fructifier son bien en multipliant le nombre d’esclaves sur sa plantation. De ce jour, il devint l’un des planteurs les plus importants aux alentours de Fort-Rosalie.

*

Il fallut dix jours de navigations tantôt à la rame tantôt à la voile pour remonter le cours du large fleuve. Sous la toile aménagée pour elle, à la poupe de l’embarcation, Blanche-Marie, son cerbère à ses pieds, regardait à l’abri de l‘ardeur du soleil printanier ou des ondées tropicales, le paysage qui défilait sous ses yeux. Chaque soir, dès le soleil couché, l’embarcation était amarrée à la rive, il n’était pas question de naviguer la nuit même à la lueur de la lune, les hommes montaient alors un camp de fortune. Une tente pour elle était tendue devant laquelle Brutus se couchait et dormait d’un œil sous les étoiles tapissant le ciel nocturne. Les sens aux aguets, aucun être, aucune bête n’auraient pu l’approcher sans que la jeune fille en fût alertée et sans que le molosse son gardien ne soit prêt à la défendre. Sur elle, elle avait un couteau, que lui avait fourni Graciane, au cas où ?

Jean Roussin, de nature paternelle, bien qu’il n’ait qu’une dizaine d’années de plus qu’elle, la couvait comme une enfant. Il prenait très au sérieux cette protection promise à son ami. Entre deux ordres, il lui expliquait ce qu’elle découvrait, un monde nouveau où un soupçon de civilisation perçait au milieu d’une faune sauvage. « — Tu vois, fillette – expression qui tirait invariablement un sourire à l’auditrice — Chaque concession, qui a été attribuée par la Compagnie, est bornée par deux lignes perpendiculaires depuis la rive d’un cours d’eau, ici le fleuve, car ce sont les seules voies de circulation que nous ayons. Chaque concession s’enfonce de façon variable dans les terres. Je n’ai pas à me plaindre comme tu pourras t’en rendre compte, la mienne est d’une bonne profondeur, je possède cinq cents acres. » En remontant le fleuve, il lui avait cité les noms des différents propriétaires. Ils étaient ainsi passés devant les domaines de monsieur  de Bienville, avant d’atteindre ceux de Dubreuil, Dugué, Lanteaume, Delery, Beaulieu, Massy, Tierry, beaucoup de noms qu’elle connaissait voire qu’elle avait croisés chez son ancien protecteur. « — Ici, les champs donnent de l’indigo vendu au roi de Prusse pour teindre les uniformes de ses soldats. Du côté des Yazous ou des Natchez, nous faisons pousser du tabac qui en qualité vaut largement celui de Virginie ou de Saint-Domingue. Certains font de la canne à sucre dont on tire de la mélasse, mais souvent lors du transport, elle moisit et il y a beaucoup de perte. Bien évidemment poussent aussi très bien la patate douce, le maïs, et d’autres céréales. Nous avons aussi de très beaux arbres fruitiers, bien que sauvages, une fois dépêtrés de la jungle et convenablement taillés, ils nous offrent des pêches, des cerises, des kakis, et même des olives. Convenablement dompté, ce pays est un Éden ! » Blanche-Marie au souvenir de ce qu’elle avait vécu depuis son arrivée resta sceptique. Plein d’enthousiasme Jean Roussin était intarissable et poursuivait son énumération. « — La vigne sauvage fait du bon vin et le houblon une petite bière agréable au palais. » L’engouement de l’homme rassurait la jeune fille. Le voyage se passa sans encombre et parut facile à la voyageuse, bien qu’elle restât inquiète tout au long du parcours qui s’enfonçait au fil des heures et des jours dans un monde de plus en plus sauvage où les quelques humains, qu’ils étaient amenés à croiser, étaient des Indiens qui ne paraissaient pas toujours amicaux.

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Ils amarrèrent devant le ponton de la concession de Jean Roussin un peu après le pic du soleil. Blanche-Marie était intriguée, elle ne voyait pas d’habitation à proximité. Mais comme tous les propriétaires, Jean Roussin avait construit sa maison à bonne distance de la rive, afin de la mettre hors d’atteinte des débordements du Mississippi. Quand elle mit le pied sur la terre ferme et cela malgré le paysage bucolique des alentours, elle ne put réfréner un frisson qui lui laissa une trace fugace d’effroi. Un sourd malaise la saisit, sorte de pressentiment. Elle n’en montra rien et pour se rassurer flatta la tête de Brutus qui d’un bon l’avait rejoint.

columbia-plantation-edgard-st-john-the-baptist-parish-la-1024Tout en donnant des ordres, Jean Roussin, lui indiqua la route qui s’enfonçait dans un sous-bois et qui se dessinait entre deux rangées d’arbres, certains déjà vieux et d’autres récemment replanter afin de créer l’allée régulière désirée et qui constituerait, au fil des années, une somp­tueuse voûte de verdure. Au travers des arbres qui bordaient le fleuve sur environ deux arpents, siégeant sur des pilotis, elle finit par distinguer la maison, entourée d’une palissade, qui au loin dominait le domaine. Blanche-Marie patienta et attendit la fin du déchargement. Monsieur de Montigny, en attendant, lui comptait quelques anecdotes sur la vie à Fort-Rosalie et sur les Autochtones. Fin prête, la jeune fille encadrée des deux hommes, les esclaves, à l’arrière, portant leurs bagages et leurs colis, remonta l’allée, et passa le portail grand ouvert, négligence qui laissa échapper un juron au maître des lieux. Blanche-Marie, entre monsieur de Montigny et Jean Roussin, sous son chapeau de paille examinait ce qui l’entourait, tout en avançant vers l’habitation qu’elle apercevait enfin nettement. Elle lui sembla vaste, ceinturée d’une profonde véranda sous un toit haut et pentu garnie de chien assis. S’approchant elle aperçut une silhouette féminine, la main en visière qui les guettait.

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Marie attendait le retour de son époux, lui semblait-elle depuis une éternité. Une fièvre l’avait prise peu de temps avant le départ de celui-ci et l’avait empêchée de le suivre jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Ils n’avaient pu faire autrement que de se séparer, Marie était restée entre les mains de deux de ses esclaves et elle en avait été horrifiée. Cette race l’inquiétait, elle en avait une peur maladive.

Marie Baron (Jean-Baptiste Greuze, 1725-1805, French painter.jpgSans famille hormis son père, Marie baron avait suivi celui-ci de France jusqu’à Montréal. Elle avait alors à peine dix années. Lorsqu’il avait rejoint le gouvernement de monsieur Bienville, elle était venue s’installer à La Mobile puis à La Nouvelle-Orléans. Quand il lui avait annoncé qu’il avait proposé sa main à Jean Roussin, elle n’y avait fait aucune objection, elle venait d’avoir dix-huit ans, il lui fallait convoler. Blonde, la silhouette avenante, des yeux couleurs myosotis, un visage de poupée, elle était fort courtisée, mais aucun n’avait trouvé la voix de son cœur, donc, elle avait écouté la voix de la raison, celle de son père. Elle ne l’avait pas regretté, son époux s’était avéré attentif à ses besoins et aux petits soins pour elle. Quand il lui avait donné deux négresses pour tenir sa maison et l‘aider en tout, elle l’avait remercié, mais une sourde angoisse s’était installée en elle. Marie n’avait jamais possédé d’esclaves et elle avait entendu tant d’histoires terribles sur ces peuples. Les pires horreurs couraient sur leur compte, qu’ils étaient cannibales, et que malgré le confort et la sécurité qu’on leur offrait, ils étaient capables d’empoisonner, d’égorger leurs maîtres. Enfin quoi, elle craignait pour sa vie, si bien qu’elle leur adressait la parole, le moins possible, de toute façon elle ne les comprenait pas, elle évitait autant que possible leur présence, errante désœuvrée dans sa propre maison. Son époux avait fini par s’en rendre compte, l’avait conseillée, lui expliquant comment s’y prendre. Avec un sourire contrit, elle promit de faire un effort. Mais ce fut en vain, c’était plus fort qu’elle, dès qu’elle s’approchait de ses servantes, elle avait des sueurs et des nausées la prenaient. Alors, il donnait les ordres le matin, se disant que le temps faisant, elle y viendrait d’elle-même. De son côté, Marie vivait dans l’inquiétude permanente que sa solitude journalière amplifiait, elle s’accrochait à l’idée qu’avec la venue des enfants les choses changeraient. Mais cette pensée était aussitôt compromise, car qui pouvait désirer des enfants, alors qu’ils pouvaient être égorgés à tout instant. Et les événements avec les Natchez produits avant son mariage n’étaient pas pour contrarier ses sombres idées. Confortée dans cette peur, seule la présence de son époux la rassurait quelque peu. Aussi lors de l‘absence de celui-ci, la maladie aidant, sa peur s’était amplifiée et la tenailla continuellement. Dès que debout elle avait pu se tenir, elle s’était installée dans la galerie face à l’allée et tout au long du jour, elle attendait son retour, ne mangeant que des fruits qu’elle lavait et pelait elle-même. À la nuit, elle s’enfermait dans sa chambre à double tour.

Lorsqu’elle vit paraître le groupe passant le portail de la palissade, elle se leva d’un bon, resserra sur elle son ample manteau à dos flottant en indienne qui lui servait de négligé et s’approcha de l’escalier qui faisait face à l’allée. L’ensoleillement l’aveuglait, l’empêchant de distinguer les individus qui constituaient le groupe qui s’avançait, elle leva la main devant ses yeux, et au milieu des ombres et des éclats, elle finit par reconnaître la silhouette de son mari, puis celle de monsieur de Montigny, mais elle n’identifiait pas celle de la femme qu’ils encadraient. Monsieur  de Montigny avait dû épouser. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne l’avait vu, depuis bien avant son mariage, cela était donc possible. Elle était un peu déçue, car elle le pensait épris d’elle, et qu’il ait pu se consoler la désappointait quelque peu. De toute façon l’important ce fut que son époux fut de retour. Instinctivement, elle rajusta son chignon, ramenant en son sein les mèches qui tombaient sur sa nuque.

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Jean Roussin prit sans pudeur sa femme dans les bras, la jeune femme se laissa faire, trop heureuse de retrouver son époux. Les deux spectateurs évaluaient la scène chacun à leur aune. Blanche-Marie trouvait cela rassurant, le lien qui unissait le couple présageait une ambiance harmonieuse dans la maison. François Dumont de Montigny, quant à lui, ressentit un pincement de cœur. La scène le crispa.

Cotes, Francis, 1726-1770; A Gentleman with a CaneSix ans plus tôt, à 22 ans, sous-lieutenant, François Dumont de Montigny s’était embarqué pour la Louisiane, en même temps que la compagnie de monsieur  de Valdeterre, sur la flûte « La Marie ». Il avait tout d’abord été envoyé par monsieur Le Blanc sur sa concession de la rivière des Yazous et avait pris part aux travaux de la construction du fort Saint-Claude. Puis il était parti explorer la rivière de l’Arkansas, au printemps de 1722, en qualité de « géomètre », avec monsieur Bénard de La Harpe, parce que les agioteurs de la rue Quincampoix spéculaient sur un merveilleux rocher d’émeraude supposé la surplomber. Ce fut à l’automne de cette année-là, au milieu de l’ouragan qui détruisait La Nouvelle-Orléans qu’il vit pour la première fois Marie Baron dont il s’éprit aussitôt. Il n’était pas riche, ses rapports houleux avec monsieur de Bienville qu’il avait fortement contrarié de par son tempérament perpétuellement insatisfait et colérique, l’avait amené proche du dénuement. Cet état de fait l’avait retenu de s’approcher d’elle, se contentant de soupirer au loin. Il avait participé à l’expédition punitive contre les Natchez lors de laquelle il avait fait la connaissance de Jean Roussin, au retour de celle-ci, il apprit que la jeune femme, qu’il aimait en secret, était destinée à celui qui était devenu un ami. Il s’éloigna de lui comme d’elle et s’enfonça dans une misère arrosée d’alcool. Sa situation ne s’améliora pas et son état d’esprit encore moins. Ses rapports ombrageux avec monsieur de Bienville l’avaient amené à l’indigence et le départ de celui-ci pour la France lui avait offert, par l’intermédiaire de monsieur de la Chaise, un poste sur la concession de Terre-Blanche, concession qui dépendait directement du Fort-Rosalie. Il avait dû obtempérer et s’était retrouvé sur l’embarcation de Jean Roussin, puis devant Marie toujours si belle.

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Autour de la table éclairée par les flammes vacillantes des bougies du chandelier de cuivre, les trois jeunes gens riaient des  saillies du quatrième. Le plus âgé avec l’approche de la trentaine était Jean Roussin, la plus jeune était Blanche-Marie qui allait vers ses seize ans. Autour d’eux Zaïde et Abigaël, les deux négresses, leur servaient du café pendant que François Dumont de Montigny, resté sur la plantation, faisait de l’humour tout en jouant aux cartes. Il n’était pas arrivé à se détacher de la demeure pour prendre son poste et s’était imposé dans les lieux. Tout en jouant il marivaudait avec les deux jeunes femmes, passant de l‘une à l’autre pour donner le change, mais l’une comme l’autre savaient, pour qui était ce jeu délicat. Les deux jeunes femmes dont les liens s’étaient serrés sans difficulté s’en amusaient dès qu’elles étaient seules, elles savaient que c’était pour Marie que l’homme soupirait en vain ou presque. Blanche-Marie avait très vite saisi que le séducteur, sans délicatesse, se servait d’elle pour atteindre sa compagne, qui ne semblait pas insensible au charme du sous-lieutenant, accessoirement géomètre et à ses heures poète. Un piètre poète au goût de Blanche-Marie, mais Marie ne semblait pas s’en apercevoir. Jean, quant à lui, ne disait rien, mais n’était pas dupe. Pour lui les deux jeunes femmes étaient aussi jolies, l’une que l’autre, et avaient droit à ses compliments, choses qu’il ne savait pas tourner, ce n’était pas dans sa nature, mais il n’était pas idiot et Montigny n’était pas toujours subtil. Il n’en avait cure, il avait confiance en Marie. La soirée se prolongeait, Jean l’écourta rappelant qu’il devait dès l’aurore parcourir ses champs. Blanche-Marie ne se fit pas prier et demanda aux deux négresses de débarrasser. Marie, soulagée, s’était déchargée sur la jeune fille de la tenue de la maison, celle-ci était donc devenue responsable des tâches de Zaïde et Abigaël.

Les deux négresses étaient d’un naturel servile et avaient compris que leurs positions étaient enviables par rapport à ceux de leurs frères d’infortune qui travaillaient aux champs. Si elles venaient toutes deux de Guinée, l’une était Peule et l’autre Soussou. Elles n’étaient pas de la même région, aussi l’une parlaient le pular et l’autre la langue mandée. Elles avaient trouvé suffisamment de mots pour se comprendre, échanger et partager. Les blancs étaient inconscients de tout cela, pour eux ce n’étaient que des sauvages et quant à les comprendre cela les indifférait le plus souvent, du moment qu’ils effectuaient leurs tâches. Aussi, si le comportement de Marie ne les avait pas surprises, celui de Blanche-Marie les intrigua. Elle n’élevait jamais la voix et essayait de les comprendre comme d’être comprises, aussi avec un vocabulaire restreint pris dans les différentes langues, Blanche-Marie faisait passer ses demandes. Zaïde était grande et mince et Abigaël tout en rondeurs. La première était très habile de ses mains et la deuxième cuisinait avec audace, une cuisine mixait entre les habitudes des maîtres et les ingrédients trouvés sur place. Dans la maison tout le monde y trouvait son compte, même Marie commençait à avoir moins peur de ses domestiques et prenait confiance suivant l’exemple de sa nouvelle amie.

Peydédaut Blanche-Marie  et Marie Baron Roussin(FRANÇOIS BOUCHER (Têtes de deux jeunes femmes de profil Pierre noire.jpgMarie prit donc le bras de Blanche-Marie et l’entraîna vers sa chambre afin qu’elle l’aidât à se déshabiller. Elles aimaient ce moment où elles se retrouvaient seules et échangeaient des balivernes tout en se préparant pour la nuit. Marie était d’un caractère facile et affectueux, elle avait très tôt manqué d’amour, orpheline de mère, suivant son père de poste en poste, et de nourrice en nourrice, elle s’était souvent sentie seule. Dominée par un père autoritaire, qui n’avait pas voulu la mettre au couvent, car elle lui rappelait sa mère, elle avait été une enfant effacée et foncièrement timide. Elle avait été d’emblée séduite par le caractère réservé, mais assuré de Blanche-Marie. Sa détermination à aller de l’avant la fascinait et quand, confiantes, elles s’étaient épanché quelques bribes de leur vie, elles s’étaient reconnues dans leur désarroi. Blanche-Marie avait trouvé un nouveau foyer et une nouvelle vie qui étaient à sa convenance. Marie fin prête, Blanche-Marie la laissa et rejoignit sa chambre à l’étage. Jean Roussin lui en avait aménagé une, sous les combles, qui la ravissait. Elle devait elle aussi se lever tôt, elle partageait son temps entre la maison, ses tâches domestiques, et l’hôpital de la concession, ses quelques connaissances acquises sur le tas lui permettaient de soulager les quelques blessés ou malades parmi les esclaves. Les habitations de la colonie étaient le plus souvent de taille assez grande et occupaient un personnel assez nombreux comparé à des exploitations françaises. Blanche-Marie, même au château de Saint-Mambert, n’avait pas vu autant de gens travailler une seule terre, la plantation de Jean Roussin comptait près de cinquante esclaves. Elle se coucha laissant sa fenêtre ouverte vers le ciel et se laissa porter par les bruits de la nuit, oiseaux et autres animaux nocturnes, la brise dans les champs et le grondement sourd du fleuve. Elle entendit Montigny et Jean Roussin se souhaiter le bonsoir, puis le silence qui la porta vers le sommeil.

*

L’été était passé avec ses chaleurs étouffantes puis l’automne avec ses tempêtes et l’hiver avec ses températures relativement fraîches, le printemps était revenu le fleuve inondant à nouveau ses rives, les fleurs multipliant leurs couleurs, la faune croissant à nouveau puis ce fut à nouveau l’été. Cela faisait six jours que la chaleur était tel que rien ne bougeait aux heures les plus chaudes. La nuit était tombée, mais elle ne délivrait pas encore un soulagement suffisant à Marie qui dans son septième mois de grossesse ne savait comment se mettre à l’aise. À côté du lit dans lequel elle soupirait tout en s’éventant, Blanche-Marie s’était installée avec un ouvrage afin de lui tenir compagnie. Après avoir barricadé les portes, elle avait envoyé Zaïde et Abigaël se coucher, c’étaient les seules esclaves qui avaient le droit de rentrer dans la demeure puisqu’elles en étaient les servantes et d’y loger. Elles étaient donc montées dans leur chambre sous les combles. La maison était calme, il n’y avait que les quatre femmes, Jean était à Fort-Rosalie. Comme la pièce était suffocante, la jeune fille avait rouvert la porte-fenêtre pour faire rentrer un peu d’air et, à la lueur tremblotante d’une bougie, tirait l’aiguille, elle aurait préféré lire, mais il n’y avait aucun livre dans la demeure même pas l’almanach. Tout à coup, Brutus grogna doucement. « — Blanche-Marie, vous avez entendu ?

— Quoi donc ?

— Écoutez, il y a quelqu’un qui marche dans la galerie !

Blanche-Marie souffla aussitôt la bougie, et tendit l’oreille. Elle flatta le molosse, lui donna un léger coup sur le museau pour qu’il fasse silence, il obtempéra. La pièce était éclairée par les rayons de la lune qui dispensait une lumière froide. Doucement, la jeune fille se leva, et alla vers l’angle de la pièce et y saisit un fusil à double canon que Jean laissait toujours chargé. Il lui avait demandé si elle savait s’en servir, malgré sa répugnance qu’elle ne tenait pas à expliciter, elle avait répondu par l’affirmative. Elle cala la crosse sous son aisselle et le doigt sur la détente, elle écoutait attentivement. Son cœur frappait très fort remplissant sa tête, elle se contrôla. Elle ne percevait rien de particulier, mais elle ne mettait pas en doute la parole de son amie, cela aurait été par trop dangereux. Elle avança à pas feutrés vers l’extérieur, elle essayait de maintenir un tremblement convulsif dû à la tension. Quand elle fut dans la galerie, elle regarda à droite comme à gauche, rien. Brutus était sur ses talons, il se mit à grogner. Elle tendit à nouveau l’oreille, Marie avait raison, elle sentait une présence, un souffle, une respiration. Mon Dieu pourvu qu’il n’y ait qu’un homme. Elle affermit sa voix et s’exclama : « — qui est là ? » De l’ombre sortit une silhouette gigantesque. Le molosse aboya tout en grognant. Elle pointa son fusil vers l’homme, du moins elle supposait que c’était un homme. Une voix grave lui répondit : « — je suis, Alboury Ndiaye, un ami de Jean Roussin. Je devais le retrouver ce soir au bord du fleuve, mais il n’est pas venu, alors je me suis rendu aux nouvelles. Alors, s’il vous plaît ne tirez pas et retenez votre chien. » Derrière, traînant un sabre, Marie malgré l’encombrement de son ventre, l’avait suivie. Les deux jeunes femmes ne savaient que faire, d’autant que l’homme, dont elle ne voyait que les contours, était inconnu d’elle. Brutus, le dos courbé, le poil hérissé, sentant la peur de sa maîtresse, grognait de plus belle, babines retroussées, toutes canines dehors. « — Je portais des marchandises pour la plantation, il y a même des livres pour l’une de vous deux. » Les deux femmes respirèrent, il ne pouvait l’inventer, Blanche-Marie baissa son arme, sans toutefois sans s’en dessaisir et calma d’une voix ferme Brutus qui n’en garda pas moins sa position. « — Excusez-moi, si j’avais su que Jean était absent, j’aurais attendu le jour pour me présenter à vous, je vais m’en aller. Je reviendrai demain. » À reculant, il s’approcha de l’escalier qu’il descendit. Totalement éclairé, elles découvrirent, stupéfaites, un géant noir comme l’ébène.

épisode 011

Alboury Ndiaye (Frank Buchser - Il negro

Le contrebandier Alboury Ndiaye

L’homme, qui s’éloignait de la demeure, était une force de la nature, un animal sauvage, qui impressionnait tous ceux qui le croisaient. Pour la plupart des individus, c’était un géant noir d’ébène, bien qu’il fût couleur café. Il devait approcher une bonne toise et n’avait pas besoin d’être méchant pour impressionner son entourage. Il affichait le plus souvent un torse musculeux, à moins que le froid ne le forçat à se couvrir davantage, et était vêtu d’un pantalon de marin dont la couleur oscillait entre le blanc et le marron qu’il attachait au moyen d’un bout de cordage. Son sourire franc n’arrivait pourtant pas à faire oublier l’impression de danger qu’il dégageait.

Une décennie s’était écoulée depuis qu’il avait été enlevé à sa famille, prise dans des guerres incessantes et périodiquement plongée dans une misère noire. Il habitait alors un petit village non loin de la côte Sénégalaise. Alboury Ndiaye avait quitté l’Afrique contre son gré, encore que son départ était en partie dû à son attirance pour l’aventure. Il s’était cru un homme, car il avait participé aux rites initiatiques faisant de lui un chasseur. Il s’était rendu sur un navire espagnol pour échanger de la nourriture contre des outils, à l’encontre de la volonté du griot et de sa mère. Les négriers, qui avaient annoncé aux gens du village leurs intentions pacifiques, l’avaient fait prisonnier dès qu’il avait mis le pied sur le tillac et l’avait couvert de chaînes, avant de lever l’ancre pour faire route vers la Guinée, puis le Brésil. Ce coup du sort lui avait fait quitter son pays, en tant qu’esclave. Pour autant, la captivité d’Alboury ne dura pas longtemps, car le négrier n’était jamais arrivé au Brésil, mais la famine et les coups de fouet à bord, mêlé à la totale incompréhension de sa nouvelle condition, lui avaient laissé des souvenirs douloureux et ineffaçables. Ce fut toutefois la seule condition d’esclave qu’il connut, car il fut libéré avant d’atteindre le Nouveau Monde par le navire de guerre le « Régent « . Le capitaine du navire de guerre, aux idées peu recommandables, puisqu’il était contre l’esclavage, qui pourtant commençait à rapporter des fortunes à son pays, avait arraisonné le négrier où se trouvait Alboury parce qu’il croisait de trop près Saint-Domingue, et cela sans autorisation de son gouvernement. Après avoir pendu pour piraterie les Espagnols, le capitaine du « Régent « avait proposé aux esclaves survivants soit de les débarquer et de les vendre, soit de compléter son équipage réduit par un combat difficile. Alboury avait bien sûr opté pour la deuxième solution, bien qu’il fût jeune, sa taille déjà phénoménale emporta la décision du maître d’équipage. Il devint un marin, un excellent gabier, vigilant et infatigable. Il servit pendant quatre années sur le navire, avec toute la confiance du maître d’équipage et donc du capitaine, mais il était partagé entre son besoin de liberté et sa reconnaissance pour le capitaine. Quand celui-ci mourut d’une mauvaise fièvre due à la gangrène, il changea de navire, et cela plusieurs fois de suite. Il privilégiait les navires de commerce plus faciles à quitter au port de son choix. Il avait beaucoup de mal avec l’autorité et dès qu’il sentait ses supérieurs le tenir pour moins que rien, le traiter comme un inférieur, et sa couleur de peau ne l’aidait pas, il débarquait au port suivant, il leur tirait sa révérence. Dans tous les cas, il n’avait jamais choisi un vaisseau qui eut pu le ramener vers son pays d’origine. Il avait été contraint de laisser sa famille derrière lui, sans désir profond de la retrouver ; retourner dans son village, devenir chasseur, et crever de faim, car trop de guerres tribales ? Quel intérêt pour lui ? Il aimait la mer et ce sentiment de liberté des horizons sans fin. Hormis l’île de la Tortue, il n’avait pas d’attaches et cela était très bien comme cela. Dans une taverne de Cap-Français, il avait été entraîné par un loustic blond et arrogant et ce compagnon de fortune lui avait ainsi fait découvrir sa nouvelle vie, sa vraie nature. Il devint contrebandier au sein d’un circuit reliant La Nouvelle-Orléans aux grands ports de Veracruz, La Havane, Cap-Français, Fort Saint-Pierre ou Carthagène. Ce commerce fluvio-maritime prospérait grâce à une flottille de pirogues, de bateaux à fond plat, de barques côtières et de petits bricks reliant les Grands Lacs au continent sud-américain. Il avait tout d’abord rejoint un bâtiment détenu par un capitaine d’origine bretonne, mais très vite il avait compris que celui-ci ne leur laissait que des miettes de ses divers trafics. Il attendit patiemment son heure et comme il n’avait point d’argent, il prit ce qu’il ne pouvait acquérir. Dans un port du Honduras, il emprunta définitivement aux Espagnols un petit brick avec l’aide du loustic et de cinq autres marins d’origine diverses qui comme lui voulaient plus de justice dans le partage des gains et des risques. Ils rebaptisèrent aussitôt l’embarcation du nom évocateur d’« Indépendance » et ils commencèrent leur nouvelle vie de pirates ou de contrebandiers, au sein de laquelle ils partageaient équitablement tous leurs butins. Très vite, Alboury fut reconnu comme leur capitaine, et tous ceux qui se rallièrent à « Indépendance « firent de même. Ils s’en prenaient essentiellement aux Anglais et aux Espagnols, car La Nouvelle-Orléans leur servait de base d’opérations. En tant que cité portuaire, la ville française devenait, en raison de sa position idéale, une plaque tournante attractive pour le commerce qu’il soit officiel ou officieux. La ville avait l’avantage d’être à la fois le dernier arrêt le long du plus grand fleuve du continent et une escale naturelle à mi-chemin entre deux des plus importants ports coloniaux espagnols, de quoi devenir riche pour des marins audacieux. Cela était d’autant plus intéressant pour Alboury, que les vaisseaux européens à fort tirant d’eau étaient contraints de passer le long bras de mer limoneux aux courants changeants et sinueux, redoutés des pilotes les plus aguerris qu’était le Mississippi. Ce trajet contraignant de l’embouchure du fleuve à La Nouvelle-Orléans pouvait prendre jusqu’à six semaines pour un gros vaisseau, presque autant qu’une traversée entre la France et les Caraïbes, alors qu’en passant par le lac Pontchartrain et le bayou saint Jean, une journée suffisait et « l’Indépendance « pouvait faire le parcours avec facilité. Évidemment, la navigation n’y était pas plus facile et il fallait être un marin aguerri pour oser affronter ces eaux peu profondes, encourant le risque d’être submergé par une houle de plus de quatre mètres lorsque de soudaines tempêtes s’abattaient sur la baie habituellement tranquille.

Alboury, qui n’avait pas pour ambition d’élargir son commerce, avait aussi appris ce que les Amérindiens savaient depuis des siècles, les vents et courants qui créaient des tourbillons contraires à seulement quelque mille de distance des côtes de Louisiane. Ses connaissances des lieux étendaient grandement ses possibilités d’approvisionnement et de vente, car pour aller de Veracruz à La Havane, ils savaient profiter des alizés entre les détroits de Floride et du Yucatán et des courants entre Cuba et la pointe de la Floride. Il lui fallait environ deux semaines pour rallier Veracruz, un peu moins encore pour La Havane. Ils traversaient donc le golfe à bord de l’« Indépendance » en suivant les eaux peu profondes du littoral ou en coupant par les bayous de Barataria, transportant des marchandises dans les deux sens de façon plus ou moins officielle suivant les vendeurs et les acheteurs.

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Martha (The Polish Girl (Jean-Baptiste Greuze - ).jpgMartha s’était levée bien avant le jour. Les nuits de pleine lune, elle ne dormait pas ou peu s’en fallait, et cela depuis ses premiers saignements. Elle avait donc atteint la porte de l’hôpital alors que les premiers rayons du soleil l’effleuraient. Elle y rejoignait la veuve Camplain avec qui elle tenait le dispensaire, celle-ci ayant fait la nuit. La veuve d’apparence sèche et froide était en fait mal servie par sa physionomie tant elle était bonne et chaleureuse. Il y avait ce jour-là peu de malades, cinq indigents, deux femmes, deux hommes, dont un mulâtre libre. En plus d’eux, il y avait deux charpentiers du chantier de la nouvelle caserne qui étaient tombés d’un échafaudage alors qu’ils se chicanaient, l’un avait l’épaule démise et l’autre une jambe cassée. Le dernier malade était un orphelin de moins de sept ans, retrouvé recroquevillé dans un coin du marché, grelottant de fièvre, atteint de la rougeole. Martha s’y était attachée. Après avoir avalé un bol de soupe et échangé quelques mots avec la veuve, elle se rendit dans la salle commune où dormaient les malades. Accompagnée de quelques mots bienveillants, elle distribua leur soupe à ceux qui avaient les yeux ouverts. Elle se mit ensuite au nettoyage, pendant que la veuve allait prendre quelque repos dans la loge adjacente à l’hôpital. Elle aimait ce qu’elle faisait, ces tâches journalières qui lui faisaient oublier cette vie déchue par les hommes, et dont elle s’éloignait, était si loin désormais. Même pénible, cette besogne était plus gratifiante que l’obligation de se donner aux hommes pour quelques sols.

*

« — Tu sais Paul, c’est un conte de chez moi, ma mère nous le racontait à ma sœur et à moi, il fait peur, tu es prêt ? »

Le petit garçon opina de la tête tout en murmurant un oui.

— il y avait une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous garçons. L’aîné n’avait que dix ans, et le plus jeune n’en avait que sept. On s’étonnera que le bûcheron ait eu tant d’enfants en si peu de temps ; mais c’est que sa femme allait vite en besogne, et n’en faisait pas moins que deux à la fois… » Martha occupait le jeune malade en voie de guérison. Elle s’était par conséquent installée à son chevet pour lui raconter une histoire tout en brodant un ouvrage. Autour d’elle, tous étaient attentifs, subjugués par la douce voix de la jeune femme aussi personne ne fit attention à l’entrée du nouveau venu. Martha ne réalisa sa présence derrière elle, quand relevant les yeux vers son jeune auditeur, elle vit ses yeux agrandis par l’étonnement. Elle se retourna pour se retrouver face à un géant noir qui la regardait avec attendrissement. En même temps qu’elle se leva, ses yeux plongèrent dans ceux du nouveau venu, elle ne put s’empêcher de se noyer dedans. Elle réalisa tout à coup qu’aucun bruit n’altérait ce moment, tous étaient bouche bée devant le géant. Elle reprit ses esprits. « — Bonjour, que puis-je pour toi ? ». À même temps qu’elle s’adressait à lui, elle ne pouvait s’empêcher de penser que l’homme était grand, si elle s’approchait de lui, force serait de constater qu’elle arriverait à peine à sa hauteur de poitrine. Étrangement, elle se sentait rassurée par sa présence. « — Si t’es Martha, j’ai une lettre pour toi, moi je suis Alboury Ndiaye.

— Je suis Martha ! — Se demandant, qui pouvait bien lui faire parvenir une lettre ?

— Alors voici ! — Il sortit de sa ceinture la lettre et la lui tendit. – elle est de Blanche-Marie.

— De Blanche-Marie ! Mon Dieu ! elle va bien ? Elle est bien installée ! Vos maîtres sont-ils bons ?

Alboury Ndiaye sourit devant le débit de parole spontané. « — Tout d’abord, je n’ai pas de maître, je suis le capitaine de l’« Indépendance « . Ensuite, Jean et Marie Roussin sont des gens de grande bonté, et Blanche-Marie va bien, mais tout ça est dans la lettre.

— Oui bien sûr, excuse-moi.

 — Ce n’est rien, maintenant il faut que je parte, dit-il avec une nuance de regret dans la voix.

Elle le reconduit jusqu’à la porte, enfouissant la lettre dans la poche de son tablier. Elle le regarda partir avec regret, le géant noir laissait en elle une trace de tristesse, d’abandon, qu’elle ne comprenait pas.

*

Elle savait déchiffrer les lettres et les syllabes parfois quelques mots, mais pas lire ou du moins fort mal, quant à l’écriture, elle le faisait péniblement, c’était le curé de son village qui lui en avait appris les rudiments la trouvant intelligente. Mais avec le temps, il ne restait pas grand-chose de ce savoir. Martha regardait la lettre sans trop savoir quoi en faire. Elle n’avait pas eu de nouvelles de son amie depuis presque deux années, et quant à Graciane, quelques bruits de salons avaient été poussés jusqu’à elle, mais rien de bien précis. Elle ne savait plus rien de ses autres compagnes de voyage éparpillées dans le pays, elle ne voyait plus que Boubou qui accompagnait, avec ses deux bambins, son époux au marché. Elle était donc curieuse du contenu de la lettre. Quand la veuve Camplain revint dans le début de l’après-midi, elle se décida à aller voir monsieur de Manadé, le chirurgien. Il était la seule personne sachant lire en qui elle avait quelque confiance depuis le départ du père Davion.

*

ean-Antoine Watteau (1684-1721), La Ravaudeuse, étude pour L_Occupation, selon l_âge, vers 1715, sanguineElle se rendit à la caserne où séjournait le chirurgien. Elle connaissait le chemin puisqu’elle y venait le chercher chaque fois qu’il y avait une urgence. Elle n’appréciait pas de s’y rendre, côtoyer les soldats, c’était se défendre continuellement de leur assiduité. Elle frappa à la porte du bureau du chirurgien espérant qu’il y fut. Elle entendit un grognement qu’elle supposa être une invite à entrer. Tout en s’excusant, elle passa la tête par l’entrebâillement de la porte et découvrit monsieur de Manadé un aiguillé à la bouche et empêtré avec sa veste dans les mains, essayant visiblement avec maladresse un raccommodage périlleux. La jeune femme sourit : « — laissez-moi faire monsieur.

— Avec plaisir Martha, ce n’est vraiment pas une tâche aisée pour moi.

Elle prit le vêtement et s’assit, le chirurgien lui passa l’aiguille. La veste avait une vilaine déchirure, le chirurgien se crut obligé de s’expliquer. « — J’ai rencontré un mauvais clou, et j’avoue que dans mon impatience, j’ai tiré brusquement.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur. Je vais faire de mon mieux. Il n’y paraîtra rien ou peu s’en faut.

— Merci, Martha, mais vous étiez venu pour quelle raison ? Il y a un problème à l’hôpital ?

— Non, non, j’ai reçu une lettre de mon amie Blanche-Marie, et je ne sais pas lire.

— Bien sûr, donnez-la-moi, et prenons de ses nouvelles.

*

De Blanche-Marie Peydédaut

À Martha de l’hôpital

Vendredi 25 octobre 1726

Ma Martha,

J’ai enfin trouvé un messager digne de confiance. Comme tu verras, la première fois, il est très impressionnant. Moi-même, j’ai été terrorisée et j’ai même failli tirer sur lui. Mais c’est un homme bon malgré les apparences…

« — Et grand Dieu, il était si terrible que cela ce messager, Martha ?

— C’était un grand, très grand nègre, il m’a dit être le capitaine d’un navire.

— Ah ! c’est Alboury Ndiaye, c’est vrai qu’il est impressionnant.

Martha sourcilla, se demandant comment le chirurgien pouvait bien connaître un tel homme, qui à son avis avait tout du pirate, le mystère et la séduction avec. Elle sortit de ses pensées réalisant que le chirurgien avait repris sa lecture.

… j’ai été accueilli chaleureusement par Jean et Marie Roussin. Bien qu’elle soit ma maîtresse, je me suis fait d’elle une amie, elle est d’un naturel doux et attachant, il y a des moments, j’ai l’impression d’être l’aînée bien qu’elle est six ans de plus que moi. Ils ont un adorable poupon qui ne tient pas encore sur ses jambes, et qui fait notre ravissement…

… Je me fais à ma nouvelle vie qui ma foi est très agréable, elle se déroule entre la besogne due à l’habitation et l’hospice de la plantation où mes quelques connaissances soulagent les malades ou les blessés. Rassure-toi. Je vois déjà ta mine s’allonger, dans les cas les plus graves, Jean fait venir le chirurgien. Pour les tâches ménagères, je suis aidée par Zaïde et Abigaël, deux négresses fort vaillantes et adroites chacune dans leur domaine…

… Bien que nous soyons isolés, nous ne nous ennuyons pas. Par le biais de Fort Rosalie, nous avons une vie de société. Nous nous y rendons régulièrement, notamment pour l’office dominical. Nous côtoyons ainsi les militaires du fort et leurs familles ainsi que d’autres colons. Nous sommes régulièrement invités chez nos voisins, ou avons des visites comme celles de monsieur Montigny qui nous laisse croire que nous sommes à la cour en nous couvrant de poèmes et d’anecdotes. Comme tu peux voir, je me fais à ce nouveau tournant de ma destinée…

Rassurée qu’elle était par ce qu’elle entendait, Martha écoutait les mots décrivant la vie de Blanche-Marie avec attention. La lettre concluait par l’attente d’une réponse désirée qui serait rapportée par monsieur Ndiaye. Le grand nègre allait donc revenir chercher la réponse ? Mais qu’allait-elle donc raconter, sa vie n’avait rien de palpitant. Devant son trouble, monsieur de Manadé lui proposa son aide qu’elle s’empressa d’accepter.

Quand quelques jours plus tard, alors qu’elle ne l’attendait plus, Alboury Ndiaye revint à l’hôpital, la lettre était prête. De ce jour le contrebandier devint le messager des deux jeunes femmes, Martha se mit à attendre ses venues qui pouvaient être espacées de deux ou trois mois. Si elle crut tout d’abord que c’était pour les lettres, elle finit par admettre que c’était la visite Alboury Ndiaye qui l’importait le plus. Petit à petit, il restait un peu plus longtemps en sa compagnie, semblant la rechercher et partageait avec elle les histoires de la colonie, puis leur vie. Il lui raconta l’Afrique, elle parla de Bordeaux. Elle s’émerveilla de ses descriptions exotiques, il l’écouta sans jugement. À quel moment, devint-il son amant ? Un soir de printemps, lors duquel il la raccompagna dans sa maisonnette, une pluie soudaine comme il y en a tant dans le ciel louisianais, elle le fit rentrer, il resta pour la nuit. Et de cette nuit, à chaque fois qu’il passait par La Nouvelle-Orléans, il restait, ils en étaient heureux ne demandant de compte ni à l’un ni à l’autre, se contentant du bonheur présent. Bonheur qu’il cachait, car il était illicite et serait de toute façon incompris.

*

Drawing of a Young Woman, by Fragonard, c 1770s-80sDe son côté, Blanche-Marie attendait, elle aussi, les lettres dont elle partageait le contenu avec les époux Roussin. Celle-ci venait autant de Martha que de monsieur de Manadé qui prenait plaisir à cet échange épistolaire qui lui permettait d’avoir des informations de cette partie de la colonie.

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Jeudi 23 janvier 1727

… comme tu dois le savoir depuis le temps, le départ de monsieur de Bienville a fait beaucoup de vagues dans la colonie. À La Nouvelle-Orléans, et cela derrière le dos de monsieur de la Chaise, les colons ont envoyé une délégation pour protester à la cour. Ici, personne n’a admis la façon dont notre gouverneur a été congédié ; comme un laquais, il faut bien le dire. C’est une honte, d’autant qu’il a été victime de délation, tout le monde ici le sait bien qu’il ne s’est pas enrichi en Louisiane. Il paraît qu’il ne possédait que soixante mille livres lorsqu’il est parti. Et puis il était le seul à nous protéger. Malheureusement, la délégation est revenue pour ainsi dire bredouille puisque le seul résultat a été l’arrivée dans son sillon de monsieur de Périer comme nouveau gouverneur…

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Mardi 29 avril 1727

… le nouveau gouverneur a été très mal accueilli, tout le monde lui en veut de remplacer monsieur de Bienville. Bien évidemment, seul monsieur de la Chaise, qui doit se trouver très seul, l’a reçu avec chaleur…

… l’homme n’est pas si mauvais que cela. Savez-vous que Monsieur de Périer est un officier de la Marine royale ? Il s’est, paraît-il, courageusement battu pendant la guerre d’Espagne. Je ne sais si c’est cette auréole de gloire, mais il réussit à nous amadouer. Il faut dire qu’il fait tout pour complaire aux planteurs d’autant qu’il veut visiblement que les plantations prennent de la valeur, le temps, où la compagnie cherchait des mines d’or et des pierres précieuses, semble s’éloigner. Pour cela, il a fait importer encore plus d’esclaves. Pour éviter qu’ils nous apportassent quelques vilaines maladies comme « le virus de Guinée », dont la dernière épidémie est un bien triste souvenir, notre nouveau gouverneur fait examiner ces « pièces d’Inde » entièrement nues par un chirurgien de la colonie. J’ai été amené à aider tout au moins pour les femmes et les enfants, je dois dire que c’est très triste et je n’ai pas eu le courage de continuer. Ces pauvres gens que tous considèrent comme des bêtes voire des meubles arrivent décharnés, martyrisés, terrifiés, ne nous comprenant pas. Je suis rentrée de cette épreuve tellement triste que je me suis défilée, je n’ai pas voulu y retourner, c’est la veuve Camplain qui y a été à ma place, car il faut bien le faire.

Bien sûr, ensuite les colons prennent correctement soin de leurs Nègres. Pas tellement en raison de leurs principes chrétiens, mais parce que leur valeur augmente, on les paye de plus en plus en cher, vous savez, ils représentent, quel que soit leur sexe ou leur âge, une grande source de richesse. J’ai entendu dire, que certains maîtres vont jusqu’à creuser dans la terre, des sortes de baignoires entourées de madriers pour qu’ils puissent prendre des bains sans être dévorés par les alligators ou piqués par les serpents venimeux et que d’autres fournissent un petit lopin de terre où ils peuvent cultiver des fruits et légumes pour eux-mêmes. J’en vois même, les jours de marché, vendre leur récolte. Et puis tous font attention à leurs âmes, les pères jésuites ou capucins ne cessent de les baptiser, ce qui dit en passant ne les empêche pas de conserver tous leurs grigris, magies, zombis, superstitions et dieux tout-puissants. Malgré cela, certains s’enfuient dans les forêts, mais peu s’y risquent, le pays est tellement grand et puis les Indiens n’aiment pas les nègres et les trucident avec plaisir, paraît-il…

… des habitations se sont enrichies des figuiers de  Provence et d’orangers de Saint-Domingue, on trouve désormais leurs fruits sur le marché. Comme vous pouvez voir, les choses vont de mieux en mieux, les difficultés semblent s’éloigner. Bien sûr, le prix de la terre, auquel on ne faisait pas grand cas jusque-là, commence à éveiller la concupiscence et les disputes se multiplient. Prévenez monsieur Roussin que le conseil supérieur a décidé d’annuler tous les droits aux terres vacantes, dont la concession daterait d’une époque antérieure au 31 décembre 1723. Dites-lui qu’il va être amené à produire ses titres de propriété et à déclarer la quantité de terre possédée et défrichée par lui sous peine d’éviction. Il est à savoir que le conseil a désormais fixé à vingt arpents de face au fleuve la part de chaque cultivateur à moins qu’il n’en ait amélioré plus, dans ce cas, il pourra les garder. Le conseil dans son besoin de développement à ordonner la confection des chemins et des levées suffisamment larges pour laisser passer une voiture à chevaux…

Bien sûr, Blanche-Marie et les époux Roussin, à la tournure des lettres, devinaient qu’il y avait souvent plus de monsieur de Manadé que de Martha dans le contenu, ce dont Blanche-Marie tenait compte dans ses réponses. Cette dernière lettre inquiéta Jean. L’information reçue par avance allait lui permettre de se préparer, car il ne se laisserait pas spolier. L’une des lettres suivantes, plus que les autres, par sa teneur, mit en émois les lecteurs de la plantation.

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Mercredi 18 juin 1727

Je ne sais par où commencer tant l’histoire que je veux vous conter m’a bouleversée. Elle touche l’héroïsme d’un esclave. Notre colonie s’est retrouvée sans bourreau, le dernier ayant quitté subrepticement La Nouvelle-Orléans. Monsieur de Périer, pris de court, décida donc, avec le Conseil supérieur de la Compagnie, d’en désigner un d’office sur l’instant. Le besoin s’en faisait sentir, car il y avait une exécution de prévue ce jour-là. Le choix du bourreau s’est fait en public devant tous et c’est porté sur un Nègre dénommé Jeannot, un gaillard musclé, grand et très fort. Apprenant sa nomination, il est tombé à genoux, et a supplié de ne pas lui donner ce poste de confiance, bien que très bien rétribué. Le conseil, dont le besoin était urgent, surpris et pour dire vexé, a insisté expliquant au malheureux que c’était une chance pour lui et que, de toute façon il devait obéir. Il lui fut tendu une hache, l’instrument de son futur métier. Personne n’eut le temps de réagir, Jeannot la saisit et, posant son bras sur le billot, d’un grand geste, il se trancha sa main gauche. Les femmes autour hurlaient, s’évanouissaient, c’était terrible. Le peuple a grondé contre l’inconséquence de monsieur de Périer et du Conseil supérieur. Le scandale était à son comble. Je me suis précipité avec monsieur de Manadé pour arrêter le flot de sang qui jaillissait, notre chirurgien a ainsi sauvé le courageux Noir. Devant tant d’émoi, Monsieur de Périer et le Conseil supérieur de la Compagnie, poussé par le peuple, impressionné par la noblesse de Jeannot, l’ont aussitôt nommé commandeur de la plantation de la Compagnie…

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Mardi 12 août 1727

marie_incarnation_tours_38.jpg… Comme vous le savez, monsieur de Bienville réclamait plus de religieuses pour soigner les malades. Nous est arrivé à bord de la « Gironde » huit dames Ursuline de Rouen, ainsi que deux pères jésuites, le père Tartarin et le père de Beaubois. Leur traversée a duré cinq mois. Pour commencer, les vents contraires ont obligé leur capitaine, à relâcher à l’île Madère. Ensuite, des corsaires, à deux reprises, ont pourchassé en vain le navire. Ensuite, le malheur s’est acharné sur elles, leur vaisseau s’est échoué sur un haut-fond dans le golfe du Mexique et pour délester le navire, il a fallu que les sœurs sacrifient de nombreux coffres et bagages, comme ce n’était pas suffisant, il a fallu jeter des vivres et malgré cela le navire a tout de même fini par s’échouer. Elles ont fini leur voyage à bord de canots, cela leur a pris quinze jours, tout cela pour toucher terre à l’île Sainte-Rosé occupée alors par les Espagnols. Elles sont enfin arrivées à l’île Dauphine, cela avec trois mois de retard.

Je suis passée à leur service puisque désormais ce sont les dames Ursuline qui ont à charge l’hôpital, elles donnent en plus chaque jour aux « sauvagesses » et aux « Négresses » deux heures d’ins­truction religieuse pour les préparer au baptême !…

Les lettres amenaient des nouvelles, préservant le lien entre Blanche-Marie et Martha, tissant, renforçant celui qui naissait entre Martha et Alboury, rapprochant fort Rosalie de La Nouvelle-Orléans, monsieur de Manadé faisant passer officieusement des informations à monsieur de Périer.

*

Mère Marie St Agustin de Tranchepain des ursulines, après un voyage entre la France et la Louisiane qui resterait dans les annales des voyages les plus désastreux qui furent, avait des problèmes de maintenances et de hiérarchie, rien ne lui était épargné. Malgré les promesses, le couvent qui devait les accueillir n’avait pas été bâti. La communauté s’était installée dans la maison de la concession Sainte-Reyne, que Monsieur  Kolly avait bien voulu leur louer.

Il lui fallait beaucoup de force de caractère pour résister aux pressions alternées des capucins et des jésuites, car à peine elle et ses filles étaient elles arrivées, que le père de Beaubois et le père Raphaël avaient commencé à se quereller pour savoir qui, de la Compagnie de Jésus ou de l’ordre des Franciscains, aurait autorité canonique sur les sœurs, et surtout qui serait habilité à entendre leur confession. La querelle avait pris une telle ampleur que les religieuses s’étaient déclarées prêtes à quitter La Nouvelle-Orléans pour aller s’établir à Saint-Domingue. Mais l’abbé Raguet, chargé des affaires religieuses à la direction de la Compagnie des Indes, lui fit un sermon sans fin pour la remettre dans le droit chemin. Elle aurait laissé passer l’orage s’il n’avait fini par quelques recommandations sibyllines sur son personnel laïque qui l’amena à avoir un entretien avec Martha.

*

Giovanni Battista Salvi, called Sassoferrato SASSOFERRATO 1609 - 1685 ROME.jpgMère Tranchepain n’aimait pas ce qu’elle allait devoir faire. Elle était lasse de tout ce raffut autour de sa congrégation. Le gouverneur avait dû jouer Ponce Pilate entre les jésuites et les capucins, et mettre fin aux ragots les plus déplacés sur les mœurs du père de Beaubois et des religieuses. Certains étaient allés jusqu’à dire que ces dames étaient toutes arrivées grosses. Sur ce, elle savait que le jésuite quelques jours plus tôt, avait tenté de séduire la jolie camériste de madame  Périer… dans le confessionnal. De plus n’assurait-on pas que le fils et la fille de Monsieur  de La Chaise, famille qui semblait tenir pour les capucins contre les jésuites, étaient les auteurs des lettres anonymes qui circulaient en ville. Elle était vraiment lasse de tout cela, néanmoins elle allait devoir obéir à la demande de l’abbé Raguet dont les informations venaient de l’abbé de Beaubois.

Elle fut sortie de ses pensées par la demande d’entrée de Martha. « — Entrez, ma fille ! ». Martha mal à l’aise se tint devant la mère supérieure assise dans un fauteuil à haut dossier placé en contre-jour face à la fenêtre. Martha ne faisait que deviner la silhouette de la mère. « — Ma fille, il m’est venu aux oreilles qu’avant de devenir hospitalière sur le chaperonnage du père Davion, vous aviez une vie que je ne tiens pas à nommer. Non ! Non ! ma fille, laissez-moi terminer. Je ne porte pas de jugement et vous fais grâce de vos explications. Je ne peux que faire louange de votre rédemption. Mais je ne peux vous laisser au sein de notre communauté et comme l’hôpital désormais en dépend, je ne peux vous garder à notre service.

— Mais ma mère, que vais-je devenir ? C’était mon moyen de subsistance.

— Je sais ma fille. Peut-être, pourriez-vous vous mettre au service de quelques familles aisées.

— Mais ma mère, entre moi et une esclave, qui croyez-vous qu’elles vont prendre ?

— Oui, évidemment, mais il me semble que vous avez quelques talents de couture et de broderie ? Vous pourriez les mettre en avant ?

— Oui, bien sûr. Martha baissait les bras, elle voyait bien que rien ne ferait changer d’avis la mère supérieure.

— Si je puis vous donner un dernier conseil, faites attention à vos relations, elles pourraient vous nuire.

Martha ne dit rien. Elle prit congé. Que faire d’autre ? Elle avait compris que la mère parlait d’Alboury. Elle quitta la demeure et se rendit à l’hôpital, prévenir la veuve Camplain ainsi que le chirurgien, monsieur de Manadé. La première pleura et le deuxième se mit en colère. La rassurant, il irait demander des explications, exigerait sa réintégration. Martha lui demanda de ne rien en faire, elle avait trop peur que sa relation avec Alboury soit mise au grand jour, ce qui serait pire que tout. Elle rassura tout le monde. Elle allait se débrouiller. Comment ? Elle ne le savait pas elle-même.

*

Quelques jours plus tard, le père de Beaubois fut rappelé en France. Dans la ville, on prétendit que tout redevint calme. Si Martha fût vengée sans le savoir, cela n’en changea pas son sort. Elle se retrouva seule, heureusement avec un toit, et un tout petit pécule qui ne tiendrait pas longtemps. Elle ne voulait pas désespérer, elle se mit à attendre le retour d’Alboury, elle était sûre qu’il trouverait une solution.

Quant aux religieuses, sauf deux, qui repas­sèrent en France, malgré toutes les difficultés, les intrigues ourdies par les uns ou les autres, les ragots, les médisances, les pressions morales exercées sur elles par des hommes d’Église, elles surmontèrent leurs craintes et leur dégoût. Elles assurèrent désormais, avec un parfait dévouement, le service de l’hôpital, créèrent un orphelinat alors ouvert à tous les enfants, sans distinction de race ou de croyance, s’intéressèrent au sort des femmes abandonnées et des prostituées, fondèrent un collège pour jeunes filles.

1114 Chartres (Ursuline Convent)

couvent des ursulines à la Nouvelle-Orléans

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 005 à 009

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Épisode 005

Un gentilhomme avec une canne Francis Cotes (1726-1770).jpg

Printemps 1723, une arrivée indésirable

La nouvelle était tombée tel un coup de foudre sur la colonie. Monsieur  Jacques de Lestobec, nouveau directeur de la Compagnie des Indes à Lorient, avait délégué en Louisiane avec les pouvoirs d’un commissaire ordonnateur extraordinaire, son premier commis, un homme en qui il avait toute confiance, pour examiner les comptes de la colonie. Cette perspective ne réjouissait personne, ni monsieur de Bienville, ni la plupart des membres du Conseil supérieur, habitués à régler leurs affaires entre eux ! Les petits événements quotidiens devinrent sans intérêt tant la nouvelle suscita un sentiment de curiosité mêlé de crainte.

Monsieur de Bienville, ne voulant pas être pris de court, envoya quelques espions à ses devants, ce fut comme cela qu’il connut son arrivée ainsi que ses intentions, avant même que son navire ne mouille à Biloxi. L’homme qui descendit du navire était un fonctionnaire grave et chenu, nanti par la Compagnie des Indes de toutes les prérogatives d’un inquisiteur. L’homme avait pris moult précautions, avait été jusqu’à user de méthodes de basse police, interceptant le courrier et saisissant les papiers des passagers du bateau afin qu’ils ne soient pas distribués avant son installation à La Nouvelle-Orléans. Outre que cela avait été inutile, car tous savaient qu’il arrivait, ses façons déplurent et la réputation de l’émissaire de la Compagnie, Monsieur  de La Chaise, avait été aussitôt faite. Cet inspecteur était le neveu du confesseur de feu Louis XIV et jouissait, à ce titre, à Versailles comme à Paris, d’une foule d’appuis indéfec­tibles. Âgé de soixante ans, monsieur de La Chaise passait de surcroît pour un comptable malin, d’une redoutable inté­grité. Il proclamait haut et fort qu’il n’aurait besoin de personne pour extirper de la colonie la concussion, les malversations, les pillages et les mœurs libertines dans lesquelles on semblait se complaire. Les langues acérées rajoutaient : « — qu’il avait aussi probablement le pouvoir d’arrêter les ouragans ! » Ce qui fit beaucoup rire dans les demeures orléanaises même si souvent c’était crispé.

Comme autrefois monsieur Lamothe Cadillac, arrogant et vindicatif, à peine débarqué, le nouvel émissaire fut aussitôt détesté par toute la colonie. Il avait tout d’abord donné libre cours à sa mauvaise humeur dès son arrivée, parce qu’il avait découvert que sa mission, réputée secrète, était connue de toute la colonie. Il se plaignit de la maison qui lui était réservée, indigné qu’il était par la masure, c’était pourtant l’une des plus grandes de la ville. Madame de la Chaise clama, elle aussi, de suite sa déception pour tout ce qu’elle voyait dans ce pays de sauvage. Malgré cela, après avoir fourbi leurs armes défensives et mis leurs dossiers à l’abri des curiosités, le Conseil supé­rieur, siège des abus de pouvoir et foyer de corruption, se montra tout sucre tout miel avec le nouveau venu.

Pour établir d’emblée son autorité, l’émissaire grincheux et suspicieux avait décidé de frapper un grand coup, il commença par révoquer le garde-magasin, monsieur Delorme, après lui avoir reproché de s’être trop vite enrichi, d’avoir joué gros jeu avec des Espagnols, d’avoir perdu dix mille piastres en une séance, et payé ses dettes avec des mar­chandises appartenant à la Compagnie. Il s’en prit ensuite aux Canadiens, fidèles compagnons des Le Moyne, car ils avaient pour habitude d’aller vendre des marchandises jusque chez les Indiens du Nord donc loin de la compagnie qui était supposée tout régir. Il poursuivit par la Compagnie Suisse, qui pour lui ne servait à rien, car quand il fallait travailler pour la Compagnie, ses membres se disaient malades alors qu’en fait ils travaillaient pour des particuliers voire pour leurs officiers. Il reprocha à monsieur de Bienville de ne pas donner de vin aux malades sous le fallacieux prétexte que cette boisson était réservée aux officiers de la Compagnie des Indes et au chirurgien de l’hôpital de trafiquer sur les remèdes et de ne penser qu’aux plaisirs les plus ordinaires. Personne n’échappait à son invective. Les sourires devinrent constipés puis disparurent suite aux mesures restrictives qui se succédèrent : « Interdit de jouer au billard les dimanches et jours de fête ; ceux qui seront pris les cartes ou les dés à la main pendant la grand-messe devront acquitter une amende de cent piastres. Défense de jouer chez soi, à aucun jeu de hasard comme lansquenet, bocca, biribi, pharaon, bassette, dés et tous autres jeux. Les joueurs pris en flagrant délit paieront collectivement, y compris le propriétaire de la maison même s’il ne jouait pas, mille livres d’amende. Défense de bâtir clapiers, pigeonniers, colombiers ou garennes dans l’enceinte de la ville, sans autorisation. Enfin, défense de faire crédit aux Sauvages ! »

 La colère grondait et lorsqu’il commença à s’occuper de ce qui se passait dans le privé de chacun, il se fit remettre en place. Mais têtu, il poursuivait sa quête de salubrité et même Dieu ne l’arrêta pas.

épisode 006

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L’épidémie septembre 1723

Les ingénieurs de la Louisiane étaient des militaires ayant appris leur métier, les uns dans des écoles, les autres sur le terrain. Ils avaient dû adapter leurs compétences, formées dans les armées du Roi à l’Est ou aux Pyrénées, aux conditions tropicales de la Basse-Louisiane et aux matériaux trouvés ou fabriqués sur place : bois de cyprès, chaux d’huîtres, brique de qualité variable. De plus, les ingénieurs se heurtaient aux intérêts de la Compagnie, à ceux des colons déjà installés, et à l’autorité mal partagée du commandant général et de l’ordonnateur. Pour autant, ils avaient généralement assez d’autorités pour ne pas faillir à leur tâche, imposant finalement des choix judicieux d’emplacement, de morphologie et de techniques constructives. Avec opiniâtreté, ils avaient défendu leur choix tel le déplacement de La Mobile sur un lieu plus favorable, l’abandon de Biloxi au profit de La Nouvelle-Orléans, la disposition des forts et des concessions à proximité des villages indiens, l’adoption de plans de ville réguliers et de structures architecturales simples, la formation d’ouvriers spécialisés sur place. Avec les pères jésuites, les officiers de haut rang, le gouverneur et certains planteurs, ils constituaient l’élite de la colonie.

Courageusement, messieurs Blondel de la Tour, et du Pauger, ingénieurs de la ville, entre deux chamailleries, avaient repris le travail dans La Nouvelle-Orléans, ils rebâtissaient, construisaient à nouveau. Finalement, la ville s’embellissait. La cathédrale Saint-Louis aussi. Pour compléter ce renouveau, l’Orient venu de France par Saint-Domingue aborda devant la ville renaissante. Le trois-mâts amenait dans ses cales une centaine de nègres ainsi que des vivres et des semences. Il fut accueilli par tous avec une grande satisfaction. Les vivres furent aussitôt distribués aux indigents, monsieur de Bienville en avait acheté une partie dans ce but, le reste fut intégré dans les magasins de la Compagnie et vendu par elle aux prix prohibitifs qu’elle fixait. Les semences d’indigotiers, tant vantées, trouvèrent acquéreurs auprès des planteurs confiants dans les dires et écrits du père Charlevoix. Quant aux nègres, la Compagnie avait construit, sur la rive droite, en face de la ville naissante, un pénitencier pour Nègres que tous avaient aussitôt nommé « plantation de la Compagnie » et où ils furent maintenus en attendant acquéreurs. Dès la première semaine, il en mourut onze. Personne ne fit attention à la cause.

*

L’automne était là, avec la clémence de ses températures, son ciel couleur indigo, sa multitude de fleurs embaumant l’air, les piaillements des oiseaux. Ce jour-là, le gouverneur recevait dans sa maison les quatre principaux ingénieurs de la Colonie, messieurs Le Blond de La Tour, Pinel de Boispinel, Franquet de Chaville et de Pauger. Comme à chaque fois ses messieurs allaient se tancer avant de s’accorder, aussi Antonine envoya Blanche-Marie se promener loin des éclats qui allaient emplir la demeure. Elle ne s’éloigna pas, elle alla passer un peu de temps au bord du fleuve avec comme compagnon un livre emprunté dans la bibliothèque de monsieur de Bienville et Brutus à ses pieds. Dans le rythme des habitudes engendrées par la nouvelle quiétude, elle trouvait une paix bienfaitrice. Le jour, elle s’intéressait à la vie au sein de la Colonie, d’autant qu’au service du gouverneur, elle entendait toutes les nouvelles, percevait bien des secrets et comprenait les rouages compliqués de cette société commentés aussi bien dans le bureau que dans la cuisine du gouverneur. Elle considérait de plus en plus cette contrée comme la sienne, même si le soir la nostalgie la gagnait avant de fermer les yeux et que le château de Saint-Mambert venait envahir ses rêves. Elle s’était mise à attendre une hypothétique lettre de Thimothée, tout en étant consciente qu’elle s’accrochait à une étoile scintillante, à un espoir d’avenir. Pour son présent, entre les mains de ses deux protectrices, FragonardAntonine et Mélinda, elle s’était transformée en jeune femme, sa taille s’était marquée, sa poitrine s’était formée et son visage avait perdu ses taches laissées par le soleil. Elle se faisait bien encore tancer comme une enfant quand elle oubliait son large chapeau de paille, mais elle aimait cela. Elle se précipitait alors dans les bras d’Antonine ou de Mélinda se faisant câliner pour se faire pardonner, elle était devenue leur petite. Elle leur rendait leur affection en se rendant indispensable de mille façons. Elle restait le soir avec Antonine, lui tenant compagnie en lui lisant l’almanach ou bien quelques livres. À ses séances de lectures, Mélinda et Isaï s’étaient joints, elle avec un ouvrage, lui avec sa pipe. Graciane, désormais officiellement à demeure, se glissait parmi eux en attendant son amant, rentrant souvent tardivement. Ils formaient une famille de pièces rapportées où chacun faisait attention aux autres.

Après Boubou, ils avaient fêté les noces de Toinette avec son militaire revenu en entier des guerres contre les Natchez. Martha, quant à elle, avait préféré rester au service de l’hospice, ce qui convint à Monsieur de Manadé, il y avait toujours quelques malades ou blessés. Amandine, Louise, Marie, Henriette et Marguerite, espérant toutes un sort aussi heureux que leurs comparses, retrouvèrent leur maison que l’on s’était empressé de rebâtir pour les remercier de leur secours. Pour toutes, les événements prenaient une bonne tournure.

L’appel de Mélinda depuis le seuil de la maison sortit la jeune fille de sa rêverie. Le ton paraissait alarmiste, sentait l’urgence, aussi se levant avec précipitation, elle cria pour signaler son arrivée. « — Dépêche-toi, monsieur l’ingénieur s’est trouvé mal, va chercher monsieur Poyadon ! il doit être au pavillon ! »

Blanche-Marie, le molosse sur les talons, se précipita vers la place d’armes. Elle traversa les rues, enjamba les fossés par les ponts, salua les gens qu’elle croisait sans jamais ralentir. Au pavillon, il lui fut dit que monsieur le chirurgien se trouvait à l’hospice. Elle reprit donc sa course au même rythme. Essoufflée, elle arriva au dispensaire, le temps d’embrasser Martha, le chirurgien était devant elle. La reconnaissant, il l’interrogea : « — alors qui y a-t-il, mademoiselle, de si urgent ?

— Monsieur l’ingénieur s’est trouvé mal chez mon maître.

— Martha, allez me chercher ma trousse, mais quel est l’ingénieur qui est malade ? Et quels symptômes a-t-il ?

— Je ne sais, monsieur, je n’étais pas là quand cela est arrivé, il m’a juste été demandé de venir vous quérir.

*

Lorsque le chirurgien arriva dans la maison du gouverneur, monsieur de Boispinel avait été couché dans une chambre. Il était pris de fièvre, suait et grelottait à même temps. Mélinda et Antonine étaient à son chevet, monsieur de Bienville et les trois ingénieurs attendaient inquiets dans la pièce à côté, le bureau du gouverneur. La réunion qui avait pour but de se mettre d’accord sur la construction d’un nouveau fort sur les rives du Mississippi ainsi que celle de la nouvelle caserne, grand bâtiment à étages qui devait faire face au fleuve et dont les nouveaux plans s’étalaient sur le bureau. Ils n’avaient guère eu le temps d’en discuter, monsieur de Boispinel qui se plaignait d’un mal de tête, s’était évanoui. Monsieur Poyadon l’ausculta, et décida une saignée pour enlever les humeurs, à la grande contrariété d’Antonine, qui ne pouvait rien dire, mais qui n’en pensait pas moins. Comme le chirurgien n’avait rien à rajouter, monsieur de Bienville décida que l’on transporterait le malade chez lui à la nuit tombée, il était inutile d’affoler la population avec un homme transbahuté sur une civière. Il fut laissé entre les mains des femmes de la maison. Il était rouge de fièvre, elles le désaltéraient lui faisant boire avec abondance des tisanes de leur fabrication, elles le rafraîchissaient avec des linges humides. Rien n’y faisait, il se plaignait, il geignait, sa tête explosait. Il suait avec abondance puis était pris de frissons, les heures passant, son état n’allait pas en s’améliorant. Quand vint le soir, le gouverneur préféra le laisser dans la chambre, il était évident qu’il n’était pas en état de voyager. Antonine resta pour le veiller, il fut pris de douleurs abdominales, suivies de nausées et de vomissements. Il délirait, marmonnant des mots des phrases incompréhensibles. Au petit matin, il se calma, il parut aller mieux, mais ce fut de courte durée. La fièvre, les douleurs, reprirent de plus belle, le soleil n’était pas à son pic. Ses collègues vinrent prendre de ses nouvelles, elles n’étaient pas bonnes, ils étaient inquiets. La nouvelle du mal étrange et fulgurant de l‘ingénieur commença à se propager parmi l’élite de la ville. Antonine, Graciane, Mélinda et Blanche-Marie, à tour de rôle ou conjointement, le veillaient. Monsieur de Boispinel ne sortait de sa prostration que pour délirer ou vomir. Au milieu de la nuit, Mélinda vint prendre le relais d’Antonine, le malade s’était calmé, sa température avait baissé.

Le hurlement vrilla le silence de la nuit. « — Jésus, Marie, Joseph, es le vomito-négro, ayez pitié de nous, es le vomito-négro, Erzulie pitié, Papa Legba qu’avons-nous fait ! pourquoi ! pourquoi ! » Mélinda tomba à genoux, elle revoyait les siens mourir par centaines, elle se souvenait de la terrible épidémie de Saint-Domingue d’où elle venait, cela allait recommencer. Toute la maisonnée accourut, Blanche-Marie fut la première sur les lieux. Elle fut violemment repoussée par la matrone noire. « — Hors de là, malheureuse ! Hors de là ! Mon Dieu, vas-t’en ! » La jeune fille déconcertée recula sous l’injonction, elle bouscula monsieur de Bienville qui était sur ses pas, surpris de ce vacarme. Mélinda repoussa la porte et de derrière elle hurla : « — Ne rentrez pas ! Ne rentrez pas ! Es le vomito-négro ! L‘ingénieur il est mort ! » Dans la pièce adjacente, où tous étaient parvenus, tous étaient ahuris par la nouvelle. Si Blanche-Marie et Graciane ne savaient ce qu’était le vomito-négro, Antonine, Isaï et le gouverneur savaient que c’était la fièvre jaune et que ce pouvait être le début d’une épidémie.

*

96eacf6f6bea29e6e162ef8ca8dfd6b6.jpgPrétextant la chaleur du climat, monsieur de Bienville organisa les funérailles de monsieur Pinel de Boispinel dès le lendemain. La cérémonie fut faite à l’église Saint-Louis avec toute la considération due au mort. Le prompt décès de l’ingénieur avait abasourdi les Orléanais, et si cela avait été un autre, on aurait pensé à un empoisonnement vu la soudaineté du trépas.

Comme d’autres cas ne se présentèrent pas aussitôt, le gouverneur septique supposa que c’était un cas isolé, aussi fut-il satisfait d’avoir demandé le secret absolu aux gens de sa maison. Mais une semaine plus tard, deux gabiers de l’Orient mouraient de fièvres, puis une fille de joie fut amenée par ses compagnes à l’hospice, elle souffrait des maux de la fièvre jaune. Dans ce même temps, monsieur de Bienville apprit le sort des nègres amenés par l’Orient, la moitié était mort du mal. Il rentra dans une colère digne de sa réputation, que ne l’avait-on pas prévenu avant ? Il n’eut pas le temps de prendre les initiatives adéquates, rue Royale madame Girardy et son nouveau-né étaient en proie à la maladie, elle avait acquis à l’arrivée du navire deux négresses, l‘une était morte de la fièvre. L’effrayante nouvelle passait d’une maison à une autre, c’était une épidémie ! L’un des premiers à être touché fut monsieur Blondel de la Tour. La mort le faucha subitement entraînant le départ de monsieur de Chaville, son assistant, écœuré par ce « pays de fous ». Celui-ci laissa tout tomber et s‘enfuit par le premier navire en partance pour la France de l’île Dauphine. Le commissaire du roi, monsieur  Sauvoy, qui devait as­sister monsieur de La Chaise dans ses expertises, fut aussi des premières victimes ce qui n’arrêta en rien le travail obstiné de l’émissaire de la Compagnie. Très rapidement, l’hospice fut plein. Chaque jour, des malades arrivaient remplaçants ceux qui venaient de mourir. On compta, bientôt une dizaine de décès par jour, plus encore au cours des premiers mois de la nouvelle année, l’épidémie toucha la moitié des habitants. La mort frappait à toutes les portes, dans toutes les catégories sociales.

*

Rien ne tuait les maringouins, ni les pluies, ni les sécheresses, ni la chaleur de l’été, ni le froid de l’hiver. Le jour, on les voyait partout volants par essaims, la nuit, on entendait sans relâche le bourdonnement importun de leurs ailes ; ils s’insinuaient à travers les fentes les plus étroites, ils pénétraient sous les voiles les plus épais, et se précipitaient sur leur victime… Mélinda et Antonine savaient comme tous ceux qui avaient été confrontés à la fièvre jaune qu’ils étaient pour quelque chose dans la maladie. Elles mirent des pieds de tomates partout dans la maison, leur nocivité, disait-on, repoussait les moustiques. Comme cela ne suffisait pas, elles brûlaient des herbes humides générant des rideaux de fumée entre les insectes maudits et la maison. Devant chaque ouverture, elles suspendirent des mousselines afin de servir de moustiquaire. Mélinda accrocha à tous les cous de la maisonnée des espèces d’amulettes auxquelles elle supposait des vertus préservatives au mal. Un matin, malgré toutes ces protections, barrages contre le mal, Blanche-Marie ne put se lever de son lit. Jean-Baptiste GREUZE Tête de femme .jpgSa tête était prête à exploser, son corps était lourd, épuisé par la fièvre qui l’avait envahie, elle ne pouvait même plus lever un bras. Mélinda et Antonine échangèrent un regard désespéré et fataliste plein de tristesse. « Leur petiote était malade, leur toute petite était atteinte du mal. » Pendant cinq jours, elles se relièrent à son chevet, luttant à coup de tisanes et de prières, lavant son corps luisant de fièvre, le couvrant quand elle grelottait, l’aidant à vomir quand elle était prise de nausée, nettoyant chaque pouce de sa peau. Elle était devenue une loque tant elle était faible, changeant son lit, aérant la pièce, la fumigeant. Le sixième jour, la fièvre tomba, Blanche-Marie sembla aller mieux, mais Mélinda ne se faisait pas d’illusion, c’était souvent le début de la fin. Dès le lendemain, la deuxième phase de la maladie commença. La jeune fille transpira du sang et aux aisselles apparurent des bubons. Tout en la lavant, Mélinda et Antonine pleuraient, leur petite allait mourir, cela ne pouvait être autrement. Graciane interdite de séjour dans la pièce, auprès de la malade, avait obligation de se calfeutrer. Dans l’obscurité de sa pièce, elle était continuellement plongée dans de longues litanies demandant de l’aide à Dieu et à tous ses saints. Monsieur de Bienville faisait des aller-retour entre sa maison, inquiet pour les siens, et le pavillon dépensant son énergie à secourir, aider, lutter contre ce nouveau fléau. Mais tous étaient désemparés. Trois jours s’étaient écoulés, quand Mélinda trouva Brutus remuant la queue et léchant la main de la jeune fille, la matrone s’apprêtait à le gronder pour son intrusion, quand elle réalisa que la jeune fille le caressait. Elle se précipita et s’exclama : « — elle a plus de fièvre, la petite n’a plus de fièvre, elle est sauvée ! elle est sauvée ! » À cette alerte joyeuse lui répondit le son sourd du corps d’Antonine dégringolant lourdement sur le sol, la maladie était en elle. « — Oh, non, Antonine, pas toi ! »

La vieille servante fut portée sur sa paillasse derrière le rideau qui servait de cloison. Lorsqu’elle rendit l’âme quelques jours plus tard, Blanche-Marie était debout à ses côtés, pleurant, sûre de sa culpabilité, il ne pouvait en être autrement. La mort d’Antonine fut le glas de l’épidémie, de ce jour le nombre de morts chuta. Le fléau avait emporté des centaines d’Orléanais, dont la pétillante Amandine, feu follet des filles, ainsi qu’Henriette et Marguerite, venues comme elle aider à l’hospice. Antonine laissa un grand vide dans la demeure du gouverneur.

épisode 007

place d'armes nouvelle orléans.jpg

La lettre, février 1724

La vie fatalement reprit son cours, les Louisianais apprirent, que le jeune roi Louis XV avait pris possession de son trône, il avait atteint sa majorité, que le cardinal Dubois était mort d’un abcès à la vessie et que le régent, Philippe d’Orléans, illustre parrain de la ville en plein déve­loppement, avait succombé à l’usure d’une constante dissipation.

Promu ingénieur en chef en remplacement de l’ingénieur Le Blond de La Tour, Adrien de Pauger, raisonnablement ambitieux, mit d’autant plus d’ardeur dans sa charge, qu’il vit son autorité renforcée quand il fut admis à siéger au Conseil supérieur de la colonie, bien qu’il n’y comptât pas que des amis. Redoublant d’activité, le bâtisseur put poursuivre plus aisément la réalisation de ses projets, il fit construire une levée de terre meuble, truffée de coquillages fossilisés, qui sur près d’un kilo­mètre de berge, protégeait désormais la ville des crues et des caprices du Mississippi. Près de la place d’Armes, il érigea l’hôtel de la direction de la colonie, pourvu d’une salle de délibé­rations, de bureaux et de logements. Un hôpital, quatre casernes, le pavillon des officiers, le magasin de la Compagnie étaient également sortis de terre pendant qu’à l’embouchure du fleuve, dans l’île de la Balise, des équipes travaillaient à la construction d’un nouveau fort et d’un vaste entrepôt destiné à abriter les marchandises en transit.

*

Dans la cuisine du gouverneur Blanche-Marie, Mélinda et Graciane préparaient le repas. Cette dernière rapportait avec vigueur à ses comparses, ce qui se racontait à l’église et qu’elle avait constaté : « — vous vous rendez compte, le père Claude, un capucin, notre curé, a mis aux enchères les places du premier banc de l’église, tout cela, car il craignait que ses paroissiennes les plus huppées n’en viennent au crêpage de chignon. Vous ne me croirez pas, mais il en a obtenu cent cinquante livres. Personne ne sait par ailleurs si la somme est allée au denier du culte ! Il est vrai que l’idée de tirer profit de la vanité de chacun est en soi judicieuse, à condition de ne pas abuser, car, voyez-vous, encouragé par ce succès, il a empli l’église de bancs qu’il a vendus à une pistole quinze liards la place. C’est une honte, comment voulez-vous que nos paroissiens les plus modestes soient ca­pables de payer ? Eh bien, il faut le voir pour le croire, ils sont contraints d’entendre la messe debout. Quand on sait qu’un bon charpentier reçoit six cents livres par an, même bon chrétien, il ne peut qu’hésiter à s’offrir un banc à l’église, d’autant que les pauvres gens sont déjà dans l’inca­pacité de faire enterrer décemment leurs morts, les prêtres réclament de cinquante à cent livres pour accompagner les défunts au cimetière.

— Que Dieu me damne, mais vous vous révoltez madame contre notre église ! — s’esclaffa monsieur de Bienville que la situation amusait. Il venait de faire irruption dans la pièce, une lettre à la main. – Blanche-Marie, elle est pour toi. Aussi surprises les unes que les autres, elles arrêtèrent leurs activités et fixèrent le document tendu vers la jeune fille avec suspicion. Celle-ci le saisit hésitante, rompit le cachet de cire et le déplia. Il était composé de trois feuillets. Elle commença par examiner l’écriture élégante et penchée, les premières lignes la firent sourire quand elle découvrit l’auteur, mais à la lecture suivirent les larmes à la surprise de son entourage. Quand elle eut fini, elle tendit les feuillets au gouverneur qui l’a lu à son tour.

« Mardi 22 juin 1723

De Thimothée Monrauzeau

Mademoiselle Blanche-Marie Peydédaut

Je vous avais promis de vous écrire et je tiens cette promesse chère à mon cœur. Je trace donc les premières lignes de ma première lettre depuis la maison de mon père à La Rochelle.

Nous sommes rentrés depuis trois mois à bord du Vénus après moult péripéties qui ont grandement rallongé le temps du voyage. De plus, je suis arrivé malade et suis resté alité jusqu’à très peu de temps. Sachez aussi que je vais dans huit jours me rendre à Brest pour entrer à l’École militaire, mais avant tout je veux commencer par ce qui vous tient à cœur.

Mon frère aîné, celui que vous avez si bien soigné à La Nouvelle-Orléans, est rentré ce matin de Bordeaux pour m’apprendre la pendaison des trois hommes responsables de la mort de votre mère. Ils étaient emprisonnés depuis notre retour au fort du Hâ. Lors de notre escale à Cap-Français, dans une taverne du port, l’un d’eux pris de boisson, fut pris d’une crise de culpabilité. Du moins, c’est ce que nous en avons déduit par la suite. Toujours est-il que ses compères affolés ont essayé de le faire taire, mais ils obtinrent l’effet inverse. L’homme se mit à vitupérer, à se débattre, ce qui a attiré l’attention de mon frère qui par hasard avait été désigné pour accompagner les hommes à terre. Comme il intervenait pour éviter toute échauffourée, les deux autres matelots voulurent fuir, mais mon frère comprenant tout à coup de quoi il s’agissait les fit appréhender. Après une prise de corps musclée, il les fit ramener sur le bâtiment. Notre capitaine les fit ferrer en fond de cale. Il a bien été tenté de les pendre de suite à la vergue pour l’exemple, mais afin d’éviter toute mutinerie, ils furent remis à la police du roi arrivé au port de Bordeaux… »

Le reste ne regardait plus monsieur de Bienville. Il lui remit les pages et conclu : « — voilà une bonne chose Blanche-Marie, il vous a été rendu justice. »

Episode 008

Jean Baptiste de Bienville

Jean Baptiste de Bienville

Un remplaçant inopportun

Monsieur de Bienville ne tenait pas en place. Il allait d’un point à un autre de son bureau, tripotait un objet, le déplaçait, le reposait. Il était très agité, il revenait d’une assemblée réunissant tout ce qui comptait dans la colonie. Tout aurait pu aller pour le mieux si les intrigues, les rivalités, les conflits d’intérêts n’avaient, comme toujours, grevé les efforts des uns et des autres et mobilisé les énergies à des fins privées et futiles. Les querelles, qui avaient toujours existé depuis la fondation de la colonie entre les principaux officiers, entre les gouverneurs et les commissaires ordonnateurs, les partis des uns et des autres, avaient donné lieu à des écrits diffamatoires que l’on fai­sait circuler clandestinement. Tantôt, c’étaient des pla­cards que l’on affichait au coin des rues, tantôt c’étaient des chansons satiriques que l’on colportait. Les querelles s’envenimaient et finis­saient souvent par des duels. Aussi, le conseil supérieur avait jugé qu’il était temps d’y mettre un terme et avait pro­mulgué une ordonnance décrétant des peines contre les délits de ce genre. Il n’en restait pas moins qu’il était l’un des premiers visé par ces attaques souterraines, aussi cela avait entraîné des demandes de justification pour ses moindres actions et dépenses. Il vitipurait, n’hésitant pas à parler d’injustice et passant sciemment sous silence ses chicanes avec l’ingénieur de Pauger, par exemple, avec lequel il s’était disputé une concession sur la rive gauche du Mississippi, en face de La Nouvelle-Orléans. Concession qu’il avait fini par obtenir bien que l’ingénieur l’ait eu défrichée à ses frais. Ou bien oubliant intentionnellement ses affaires avec des contrebandiers, le plus souvent pour le bien-être de la colonie, il était vrai.

Joseph Caraud (français, 1821-1905) L'approbation du prétendant .jpegTout cela Graciane le savait. Assise dans un fauteuil près d’un feu de cheminée qui chauffait la pièce bien que la température fut clémente, elle écoutait patiemment celui qui était devenu son amant. « — Vous vous rendez compte, le conseil supérieur de la colo­nie, par une dépêche, c’est même cru obligé d’informer le gouvernement français que l’habitant ne pouvait absolument subsister, si la Compagnie n’en­voyait pas, par tous les vaisseaux, des viandes salées. Il est pour moi inconcevable que notre colonie, après vingt-quatre ans d’existence sur un sol aussi fertile que celui-ci, en soit réduite, à un tel degré de misère et de disette, de mendicité auprès de la compagnie qui fait tout pour cela… »

Il était las, et cela, il ne l’aurait pas avoué même à sa maîtresse, que la dépendance envers la Compagnie l’amena à de telles perspectives. Il y avait toutefois de bonnes nouvelles comme le prouvait le rapport fort inté­ressant sur l’embouchure du fleuve qu’il trouva sur son bureau de l’ingénieur Pauger. Il se mit en demeure de le lire à haute voix, à son auditrice, imperturbable, qui brodait une étoffe devant servir de pièce d’estomac à madame de La Chaise. Il fallait bien amadouer le nouveau commissaire ordonnateur par tous les moyens possible. « — À ma pre­mière visite, j’ai trouvé des navires tirant quatorze, quinze pieds d’eau, et même plus, qui pouvaient y passer aisément. Je regrette que, malgré les représentations de Monsieur  de Bienville, la Compagnie persiste à envoyer ses vaisseaux à Biloxi, où les débarquements s’opèrent avec beaucoup de difficultés, tandis qu’à La Nouvelle-Orléans, ils se fe­raient avec la plus grande facilité ; d’autant plus qu’il est extrêmement pénible et coûteux pour les habitants du fleuve dont le nombre doit s’augmenter tous les jours, vu la fertilité des terres, d’aller à Biloxi chercher leurs nègres et tout ce dont ils peuvent avoir besoin. Ces considérations m’ont déterminé à aller revisiter l’embouchure du fleuve. Je me suis fait accompagner par le père Charlevoix. Nous sommes passés en canot par la passe du Sud, et nous en avons relevé le plan… » Ce rapport, dans lequel étaient expliqués les différents moyens à mettre en œuvre pour creuser l’embouchure du Mississippi, était pré­cieux pour la Louisiane. Le gouverneur avait totalement changé d’humeur. Ce rapport présageait pour La Nouvelle-Orléans la plus belle des destinées, car de par sa situation, la cité présageait de devenir la première ville commerciale de cette partie du Nouveau Monde. Elle était amenée à devenir le point de réunion où les marchands de toutes les parties du globe viendraient échanger l’or et l’argent pour les denrées de ces régions immenses que le Mississippi arrosait. Mais il fallait hâter les travaux afin que s’accomplissent ces hautes desti­nées. Et il ne doutait pas qu’au vu des bénéfices et économies présagées, la Compagnie aille dans le sens du rapport de l’ingénieur.

En attendant comme la paix avait été rétablie entre la France et l’Espa­gne, il avait même reçu l’ordre de restituer Pensacola aux Espagnols, il se retournerait encore une fois vers eux pour aider la colonie à subsister, même si cela allait engendrer des dissensions avec la Compagnie. « — Je sais tout cela mon ami, ne vous énervez pas, cela ne changera rien.

— Je sais bien, mais porter des accusations, ils savent le faire, mais ils oublient un peu vite la paix que je maintiens et qui grâce à elle les enrichit. Car après l’expédition contre les Natchez, il a bien fallu rabattre de la superbe aux Chickassas. Remarquez que je peux me réjouir de leur défaite ; les Chactaas ont répondu à ma demande, et ont détruit entièrement trois villa­ges de cette nation. Les Chickassas sont si féroces et si belliqueux, qu’ils troublaient continuellement le commerce du fleuve. Vous savez, les Chactaas ont rapporté environ quatre cents chevelures et ont fait cent prisonniers. C’est un avan­tage important dans l’état des choses, d’autant que ce résultat a été obtenu sans risquer la vie d’un seul de mes hommes. Avec un peu de chance, ils finiront par se détruire d’eux-mêmes.

Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville.jpgGraciane savait que tout aurait pu aller pour le mieux sans les accusations perpétuelles de Monsieur de La Chaise qui cherchait des poux à Jean-Baptiste. Il le faisait passer pour responsable des agissements néfastes de ses subalternes, l’accusait de laisser les habitants et les soldats manquer de tout alors que seuls les commis et directeurs en profitaient. Malgré les conseils de sa maîtresse, Jean-Baptiste avait tenu tête à son principal détracteur, mais que pouvait-on attendre d’autres d’un homme tel que lui, toujours à lutter contre les éléments et les ennemis de la colonie. Il rabattait son caquet à monsieur de La Chaise chaque fois que celui-ci énonçait des énormités envers un pays qu’il ne connaissait pas et que surtout il ne voulait pas connaître, il ne sortait jamais de sa demeure. Vexé, rancunier, haineux envers Jean-Baptiste, l’expert de la Compagnie donnait libre cours à son courroux, et au fil des mois, envoyait rapport sur rapport tant à Lorient qu’à Versailles, demandant son rappel. Cela, Graciane l’avait appris par Jean-Baptiste et lui par ses espions, mais ils ne croyaient pas cela possible.

*

Jean-Baptiste Le Moyne, sieur de Bienville, se rappellerait longtemps du 16 février de l’année 1724, car il venait de passer le commandement à son cousin Monsieur de Boisbriant, lieutenant du roi aux Illinois, qui devenait ainsi gouverneur intéri­maire ! Le zèle de monsieur de la Chaise avait été apprécié en haut lieu, ses critiques avaient été prises en considération. À la surprise de tous, monsieur de Bienville, nommément désigné comme le principal responsable de tous les déboires de la colonie, fut sommé de venir s’expliquer en France sur la mauvaise gestion et la détestable moralité d’une colonie qui avait coûté trois cent mille livres par an au roi et peut-être plus encore à la Compagnie ! La colonie fut stupéfaite et atterrée, indignée de cette disgrâce injustifiée.

Anthony van Dyck (Tête et main.jpgMais avant cela, Jean-Baptiste de Bienville avait dû proclamer un texte qui le contrariait beaucoup et qui allait être placardé dans toute la Colonie. Ce texte prévoyant donnait des haut-le-cœur à son annonceur, il se nommait le « code noir « . Il faisait de l’esclave un bien meuble attaché à un domaine, les esclaves étaient désormais considérés comme du mobi­lier, au même titre que le cheptel animal. Et si le texte faisait obligation aux maîtres d’entretenir la main-d’œuvre servile puisqu’elle n’était pas considérée comme autonome, et devait l’habiller, la nourrir, la soigner et la loger, il ne l’en rabaissait pas moins au rang d’outil animé. Quant à son statut, il était régi dès sa naissance, né d’un mari esclave et d’une femme libre, il était libre, celui d’un mari libre et d’une femme esclave était esclave. Le mariage entre femmes blanches et hommes noirs, ou le contraire était formellement interdit. Du reste, il était totalement proscrit à un prêtre de marier un nègre sans le consentement de son maître et le concubinage entre blancs et noirs totalement interdit. Les enfants des esclaves étaient eux-mêmes esclaves du maître… il était outré, écœuré, mais contraint d’obéir.

*

Jean-Baptiste de Bienville était rentré dépité dans sa maison, monsieur de La Chaise avait donc eu gain de cause, il allait devoir rentrer en France. Il allait falloir rendre des comptes à Versailles. Il savait ne pas être exempt de défauts, mais tout ce qu’il avait fait c’était pour la Colonie. Il était rentré chez lui à peine le coup porté par le butor et surtout avant que ne défilent tous ses amis, et que leur compassion ne l’agace. Il trouva Graciane dans le jardin soignant un rosier reçu en cadeau. À son arrivée, elle se redressa lui adressant son plus beau sourire. « — Madame, j’ai besoin de vous parler, si possible sur l’instant. » Malgré un effort certain, le ton était un peu brusque, ce qui surprit la jardinière d’occasion. Elle abandonna ses outils, retira ses gants et le suivit intriguée. Arrivé dans le bureau, tout à trac, il annonça sans détour son déboire : « — Graciane, ils me renvoient en France ! » Les jambes de la femme se ramollirent. Elle s’appuya sur le fauteuil à sa portée, puis s’y assit. Sa vie à nouveau s’écroulait, il allait falloir refaire, tout reconstruire. Outre les avantages matériels offerts par Jean-Baptiste de Bienville, elle aimait Jean-Baptiste. Aussi en un instant sa vie était devenue un abîme sans fond. Le gouverneur pris dans son propre désarroi n’avait pas perçu celui de sa compagne. Il lui avait tourné le dos les yeux fixés sur le fleuve depuis la porte-fenêtre ouverte. Sans faire attention, il avait poursuivi sa réflexion sans la formuler, puis reprit à voix haute le cours de ses pensées : « — C’est donc pour cela qu’il me semble opportun d’avancer notre mariage. » Graciane (La lettre par A. Linard.jpgGraciane sursauta, de quoi parlait-il. « — Excusez-moi Jean-Baptiste, mais de quoi me parlez-vous ? » Il se retourna vers sa maîtresse et réalisa qu’il avait parlé tout haut. « — Je suis désolé, Graciane, vous avez raison, il serait bon de commencer par le début. Je me suis décidé à demander votre main, car la situation dans laquelle je vous fais vivre n’est pas confortable pour vous, ni très rassurante. Le sentiment que j’ai pour vous mérite d’être officialisé, ne serait-ce que pour vous protéger et vous donner le statut que vous méritez celui d’une femme honnête. Je me suis donc enquis auprès du père Davion de mon projet, pour lequel il est favorable. À vrai dire, ne l’eut-il pas été, que j’aurai passé outre. Je me suis aussi rapproché de mon notaire afin de mettre en forme un contrat de mariage qui vous préserve du besoin. Seulement la situation m’amène non pas à remettre ce projet qui me tient à cœur, mais à en changer la forme. Graciane, voulez-vous m’épouser en secret et garder ce secret jusqu’à ce que mes circonvolutions avec Versailles soient finies ? Je sais…

Chut ! mon ami, n’en dites pas plus. – Graciane était stupéfiée, c’était sûrement le plus beau jour de sa vie. — Bien sûr, j’accepte et sans condition. Nous ferons ce qui vous semble bon Jean-Baptiste.

L’homme respira mieux, il s’y était pris si maladroitement qu’il pensait avoir offusqué sa compagne, la réponse était donc pour lui un soulagement et un baume à ses maux.   « — Je suis conscient que vous méritez mieux, je ne vous fais pas ma demande au meilleur moment, puisque me voilà en disgrâce…

Jean-Baptiste, c’est vous que j’épouse non la gouvernance de la Louisiane. Et croyez-moi, c’est bien plus que j’en espérai.

— Tout de même ma mie, j’avoue que je n’aurai jamais pensé que ce malotru ait pu avoir gain de cause. Mais, je préfère vous emmener épousée et passant pour ma maîtresse, pour un temps que j’espère court… oh ! et puis pourquoi se justifier mon cœur à ses raisons, tant soi peu que celui-ci est une raison. De plus, il n’est pas question que je parte sans vous. Et comme Versailles sera moins offusqué de me voir faire suivre ma maîtresse, que de me voir déroger à l’épouser, nous laisserons croire à ses mécréants ce qu’ils veulent.

— Ne soyez pas gêné, mon ami, vous savez bien que les apparences sont toujours trompeuses et que ceux qui nous font la leçon sont ceux qui la pratiquent le moins bien. Mon bonheur se suffira de me savoir votre épouse, point besoin, de le crier à tout vent.

Ainsi fut fait, dix jours plus tard, Graciane devenait madame de Bienville.

*

Depuis la certitude de son départ monsieur de Bienville, qui avait été déchu de son poste de gouverneur, s’occupait de ses affaires privées. Il avait épousé Graciane dans une stricte intimité et avait décidé qu’Isaïe et Mélinda entretiendraient sa maison pendant son absence. Son notaire s’occuperait de la productivité de ses autres biens. Il ne lui restait qu’un souci, la situation de Blanche-Marie. Il ne pouvait la ramener en France et ne pouvait la laisser seule dans sa maison avec ses serviteurs, elle était trop jeune pour cela. De plus, elle n’était pas leur maîtresse et ne pouvait être leur servante, sa position serait incomprise et mal perçue, cela lui attirerait sans aucun doute des problèmes. Il n’avait donc qu’une solution, lui procurait un emploi. Il ne pouvait la placer comme servante dans une colonie où les basses besognes étaient de plus en plus dévolues aux esclaves, de plus son éducation et sa naissance, même si elle ne pouvait s’en prévaloir, l’autorisait à ambitionner une place plus gratifiante. Jean Roussin (Portrait of a smiling man in a grey-blue jacket by Joseph Ducreux.jpgIl se mit donc à prospecter les familles orléanaises. La solution vint d’elle-même, et ce fut Jean Roussin, un planteur des alentours de Fort-Rosalie qui l’incita. Monsieur de Bienville le connaissait bien et le savait d’une grande probité. Il l’avait invité à sa table, comme à chacun de ses séjours. Il était, cette fois-ci, venu sans son épouse qui était souffrante, mais ayant appris le prochain départ de l’ancien gouverneur qu’il considérait comme un ami, il n’avait pas reporté son voyage vers la basse Louisiane, et un peu coupable l’avait laissée entre les mains de ses serviteurs. Lors du repas chaleureux que lui offrit monsieur de Bienville et Graciane, il rapporta les nouvelles de la région, rassurant le futur exilé sur le calme qui y régnait désormais, et de l’humeur paisible des Indiens Natchez. Quand vint la fin du dîner, après quelques verres de tafia, dans l’intimité et la chaleur du couple, il en vint à confier ses soucis conjugaux. Madame Roussin, sa jeune épouse, souffrait de solitude, la gestion de sa plantation lui prenait le plus gros de son temps. De la journée voire de plusieurs, il était absent de la maison. Elle avait du mal à tenir sa maison, non pas qu’elle n’y mît pas du sien, mais elle ne se faisait pas à ses nègres. Il était même à peu près sûr qu’elle en avait peur. Graciane le trouva touchant de tant de sollicitude pour son épouse alors qu’au premier abord elle l’avait trouvé un peu rustre, quant à monsieur de Bienville, il entrevit la solution qui pourrait convenir aux problèmes des deux hommes. Après le départ de celui-ci, il s’en ouvrit à son épouse qui trouva l’idée bonne.

*

Monsieur de Bienville convia Blanche-Marie à un entretien qui se déroula dans son bureau, l’un et l’autre debout. « — Blanche-Marie, comme vous le savez, je dois rentrer en France, et je doute que cela soit un simple aller-retour, Versailles risque de me retenir une bonne année, peut être plus, mon retour n’est même pas assuré. – il ne put s’empêcher de toucher le bois de son bureau pour conjurer le sort. — Je me suis donc soucié de votre situation. Vous emmenez en France, cela me paraît difficile, je n’y ai pas assez d’accointances pour m’assurer de votre position contrairement à ici. Il est évident que pour votre engagement, je considère que votre servitude est réglée, et vous remettrez un document officiel de mon notaire mettant un terme à ce chapitre. – La toute jeune fille l’écoutait avec attention, attendant la chute du monologue. Elle était depuis l’annonce de la nouvelle du départ de son protecteur fort inquiète de son devenir, aussi, bien que tendue, elle était rassurée de voir que celui-ci y avait pensé. — j’ai cherché en vain une place de gouvernante ou de préceptrice dans une famille respectable de la ville. Mais une occasion s’est présentée à moi. Je vous ai trouvé une place de dame de compagnie qui pourrait aller jusqu’à celle de gouvernante au sein de l’habitation d’un planteur. C’est un couple des plus honorables, l’homme est d’une honnêteté assurée et sa jeune épouse est une femme charmante. Si cela vous convient, je m’assurerai d’un contrat en bonne et due forme, avec appointement honorable en plus de la nourriture et du blanchiment. Bien évidemment, vous avez le choix à vous de décidefir Blanche-Marie.

C’était tout vu, elle se savait sans choix encore une fois, de plus elle comprenait que la situation était avantageuse. « — Monsieur, je vous remercie de votre sollicitude. Je ne peux qu’accepter votre proposition. Il est évident que je ne peux retourner en France, personne ne m’y attend et surtout pas ma famille, quelle que soit sa branche. De plus, je ne serai restée à votre charge. »

Chapitre 009

Peypédaut Blanche Marie  (Jean-Baptiste Greuze (French, 1725 - 1805).jpg

Les départs, 1er avril 1724

Le canot oscillait au bord du rivage. Blanche-Marie était installée au centre avec à ses pieds Brutus la gueule sur ses genoux. Elle caressait machinalement le molosse, que le gouverneur lui avait cédé, estimant qu’elle n’aurait pas ni meilleur garde du corps ni meilleur chaperon. Elle avait le cœur en berne, encore une fois elle quittait un havre bienveillant pour l’inconnu. À bord de l’embarcation étaient montés les hommes de l’équipage qui à la force des bras, quand la voile ne suffirait pas, remonteraient le courant du Mississippi. Ils étaient tous aux ordres de Jean Roussin. Il y avait trois Indiens, des Chactas, six de ses nègres et un militaire, François Dumont de Montigny, un officier du génie, qui profitait du voyage pour prendre son poste à Fort-Rosalie. De la rive, Martha et Toinette se tenant par la taille, lui prodiguait leurs conseils jusqu’à la dernière minute. Les yeux pleins de larmes, elles juraient de se revoir. Les deux jeunes femmes étaient les dernières à résider encore dans la ville, Paulette était partie s’installer à La Mobile avec un artisan ferronnier et Marie tout comme Toinette avait épousé un militaire de la Compagnie Suisse et l’avait suivie à Pensacola. Graciane de son côté s’approchait de l’île Dauphine où l’attendait « la Bellone » le navire qui devait la mener en France avec son nouvel époux. Encore une fois, la roue de la vie tournait.

*

Cela faisait vingt-sept ans que monsieur de Bienville était l’âme de la colonie, c’était l’œuvre de sa vie. Il y avait mis toute son énergie, tout sacrifié. Sa volonté, son courage, avait plus d’une fois changé le sort de la colonie. Comme son frère, Monsieur de Châteauguay, lui aussi prié d’aller rendre des comptes, il avait mis un certain temps à faire ses bagages, aussi ce n’était que ce premier jour d’avril qu’ils commençaient leur retour vers la France. Ce jour-là après avoir suivi le cours du bayou Saint-Jean, traversé le lac Pontchartrain puis la passe de chef menteur, et ensuite le lac Borgne, ils étaient arrivés à l’île Dauphine. Sur la plage de sable blond, le regard absent, il écoutait sans prêter attention à ce qui l’entourait. Il avait l’humeur préoccupée, il se mit à chercher la silhouette élégante de Graciane, seul baume à son cœur. Il la vit de dos, les épaules droites, le port de tête légèrement arrogant, Titsie la protégeant du soleil avec un large parasol, son petit calé sur la hanche, elle regardait au loin le navire qui allait les emporter. Alexandre Roslin (1718-1793) | Portrait de Mme Boucher.jpegSentant son regard sur elle, elle se retourna avec une moue sceptique sur les lèvres qu’elle transforma en sourire bienveillant en rencontrant ses yeux. Il y avait foule sur la plage, les plus riches planteurs comme les pauvres étaient consternés, des pétitions avaient circulé, tous étaient persuadés que sans lui tout allait s’effondrer. Sur la rive du golfe du Mexique s’étaient rassemblés des planteurs, des officiers, des commerçants, des Canadiens, des Amérindiens, même des Natchez afin de dire adieu à leur gouverneur. Graciane indifférente au tumulte fixait le navire pendant que Jean-Baptiste remerciait ses soutiens et faisait ses adieux, rassurant chacun sur son éventuel retour, car il reviendrait de cela, il était sûr. Les adieux s’éternisaient, elle ne bronchait pas, une brise souleva sa jupe perturbant sa contemplation, elle la rabattit puis relevant la tête vers la mer, elle fut intriguée par l’inclinaison singulière du navire. Elle resta interloquée, il semblait pencher de plus en plus sur un côté, puis il vacilla et commença à couler sous ses yeux. Autour d’elle ce ne fut que cris de stupéfaction. Les passagers, affolés, se jetaient à la mer. Les canots et chaloupes, venues escorter le gouverneur, allèrent les secourir. Ceux qui faisaient déjà le va-et-vient afin de faire embarquer les passagers, furent les premiers à extirper des eaux les malheureux. Très vite, les naufragés furent repêchés, mais il ne resta rien du bâtiment. Lorsque Jean-Baptiste, qui comme la plupart des hommes avait sauté dans une embarcation, revint, il croisa le regard interrogatif de sa compagne. Il haussa simplement les épaules. Fataliste Graciane se laissa raccompagner à la maison allouée au gouverneur jusqu’à son départ. Elle y attendit patiemment son époux, buvant tranquillement un thé servi par sa servante. Quant au soir, il rentra avec trois hommes dont monsieur de Châteauguay, elle avait fait préparer un repas et les accueillit avec un sourire radieux plein de connivence. « — Mon ami, il semblerait que nous soyons obligés de remettre notre départ et de rester un peu plus longtemps.

— je le crains bien.

Le dialogue tira un sourire à tous, car tous s’y attendaient, Graciane ne savait pas comment, mais elle savait comme ses compagnons que ce n’était pas sur ce navire qu’elle ferait le voyage, d’ailleurs les coffres du couple n’avaient pas été chargés à bord de « la Bellone« dont le seul défaut était une quille très abîmée. Elle avait toutefois été fort surprise de le voir s’enfoncer dans l’eau. Ce naufrage retarda donc le passage de tous pour la France, ils regagnèrent La Nouvelle-Orléans à la surprise des Orléanais. La nouvelle était fort déplaisante pour certains, car en plus du retour indésirable de l’ancien gouverneur, le navire avait coulé avec soixante mille écus qu’il devait emporter en métropole. C’était une catastrophe pour monsieur de la Chaise, qu’un pareil trésor eut été englouti allait fort contrarier la Compagnie. En fait, il n’était pas perdu pour tout le monde. Monsieur de Bienville avait estimé que c’était un juste dédommagement pour lui et tous ceux qui comme lui avaient été révoqués suite aux diffamations du nouveau commissaire ordonnateur. Avec ses frères et quelques hommes fidèles, ils avaient détourné le coffre détenant le pactole qui servirait notamment à graisser bien des mains à Versailles pour faciliter leur retour. Monsieur de Bienville supposait que, lorsque l’on s’occuperait de l’épave, on penserait que la mer avait emporté le butin déjà partagé entre les complices. Bien sûr, les plus perspicaces penseraient « à un accident prémédité », mais comment le prouver ?

Puisqu’il ne pouvait partir, monsieur de Bienville, en attendant un autre navire, prépara sa défense. Il écrivit un mémoire qu’il adressa au conseil de Marine empreint de plus de dignité que d’amertume. C’était la justification d’un soldat et d’un colo­nisateur, il commença par rappeler ses états de service, puis il s’étendit sur l’exploration du Mississippi et ses méthodes d’administration de la colonie qui lui avait été confiée et les difficultés qu’il avait rencontrées. Mais il savait qu’il lui fallait contrecarrer les rapports circonstanciés, expédiés par Monsieur  de La Chaise, qui s’ils ne niaient pas la valeur militaire de Bienville et de ses frères, vivants ou morts, démontraient avec force et clarté, que les Le Moyne, Normands âpres au gain, s’étaient toujours servis… en servant !

*

Trois mois plus tard, le cœur brisé, monsieur de Bienville et Graciane partaient pour la France, sur « la Gironde « . Longtemps accoudé au bastingage, Jean-Baptiste de Bienville, qui avait maintenant quarante-six ans, regarda les côtes bleues et embrumées de la Louisiane s’éloigner de ses yeux, mais pas de son cœur. Il laissait une population de cinq mille individus, dont treize cents nègres.

Marek Rużyk captent la magnifique Gloire des Navires en Mer.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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épisode 003

Peydédaut Blanche-Marie  (Fragonard - Study of a girl of the Sedaine family.jpg

L’Ouragan

15 septembre 1722

La vie sur les rives du large fleuve poursuivait son cours au rythme du labeur sur les plantations, des arrivées et des départs des grands navires, des chicanes entre les différents pouvoirs, des besoins de la colonie en nourriture et en hommes, des désirs des colons, le tout sous le soleil clément de l’automne et des pluies aussi soudaines que salvatrices. Dans la maison du gouverneur, Blanche-Marie prenait sa place aidant Antonine et Mélinda aux taches ménagères. Les deux femmes, chacune à leur façon, l’entouraient. La jeune fille sortait rarement de la maison et toujours en compagnie de l’une d’elles. Elle reprenait de la santé, l’ovale de son visage était à nouveau plein, son corps se remplumait et son âme s’apaisait. Elle croisait, tout ce qui comptait dans la colonie, venu voir le maître des lieux chez lui, mais même là elle n’était jamais seule en présence des visiteurs et cela lui convenait.

La Veuve et son prêtre, Jean-Baptiste Greuze (seconde moitié du XVIIIe).jpgÀ l’autre bout de la ville, Graciane et les filles, elles aussi s’installaient et cherchaient la place qu’elles pouvaient occuper dans ce Nouveau Monde. Le père Davion les avait pris en charge et leur avait proposé des taches de lingères. Il y avait beaucoup d’hommes, militaires, religieux, fonctionnaires venus sans familles, à qui elles pouvaient rendre de menus services sous le chaperonnage du père. Graciane et Martha ayant quelques talents de couture et de broderie proposèrent leur service. Boubou se rappela qu’elle avait été élevée à la ferme et planta un jardin potager à côté de la maisonnette que le gouverneur leur avait cédée. Paulette, malgré son âge, s’avéra être la meilleure cuisinière d’entre elles, avec pas grand-chose, elle faisait des merveilles, chaque jour, chaperonnée par l’une de ses comparses, elle allait au marché vendre des galettes de maïs. Tant bien que mal réunissant leurs gains et leurs talents elles arrivaient à vivre. Le seul bémol à ce fragile équilibre était la santé de Louise, elle ne se relevait pas d’une fièvre qui la clouait à sa paillasse dans un état comateux.

*

De rose, les premiers rayons de soleil teintaient tout ce qu’ils touchaient, ils n’avaient pas encore pénétré à l’intérieur de la maison où Blanche-Marie finissait de s’éveiller au-dessus d’un bol fumant de café noir très sucré. Depuis qu’elle était arrivée dans ce pays, elle s’était prise d’un véritable engouement pour cette boisson. Mélinda et Antonine autour de la même table organisaient les différentes taches de la journée, établissant les menus du jour, les courses à faire, et le nettoyage à effectuer. Comme Isaï se joignait à elles après avoir nourri les bêtes, un grondement ample profond comme un roulement de tambour qui approchait figea leurs gestes. Il arrêta toutes discussions, le silence s’abattit dans la pièce pour laisser la place au son tonitruant qui s’amplifiait. Brutus qui n’était jamais loin de Blanche-Marie, se mit à gémir et s’aplatit sous la table. Ils sortirent, levant leurs regards vers le ciel cherchant les prémices d’un orage futur, mais l’azur était bleu, agrémenté seulement de quelques nuages guère menaçants. L’air lui-même était figé, pas une brise, pas un souffle, c’en était troublant. Isaï suivi du trio des femmes se précipita jusqu’au bord du fleuve. Mais rien. Il n’y avait pas un seul frémissement sur l’eau. Ils se regardèrent, perplexes, plein de questions sans réponse, la faune avait interrompu son concert de piaillement, de sifflement, de coassement… il n’y avait plus que ce ronflement sourd venu de la mer de l’autre côté du fleuve. Sans réponse, sans un mot, le ventre noué, ils firent demi-tour. Ils trouvèrent, le gouverneur sur le pas de porte la chemise de guingois dans la culotte, comme beaucoup il avait été sorti de son sommeil par le phénomène. Qu’est ce que cela pouvait être ? Ce n’était plus la saison des débordements du fleuve et le ciel était par trop limpide pour une tempête, un orage. Anxieux, méfiants, les voisins, sortis de chez eux, scrutaient eux aussi l’horizon au-dessus de la forêt vers l’ouest, personne n’avait de réponse. Monsieur de Bienville rassura sa maisonnée, se prépara hâtivement et à cheval fit le tour de la ville apaisant de son mieux tout un chacun. Les habitants, septiques, impuissants, restaient sur le qui-vive, la confiance qu’ils avaient en leur gouverneur n’allait pas jusqu’à l’inconscience de croire qu’il avait un pouvoir sur les éléments. Mais rien ne bougeait, il n’y avait que ce son inquiétant persistant angoissant qui jouait sur les nerfs de tous. Blanche-Marie, suivie de Brutus, la queue entre les jambes, faisait des vas et viens entre la cuisine et le jardin, guettant elle ne savait quoi dans le ciel. Antonine, que l’appréhension tenait, agacée par ces aller-retour qui mettaient ses nerfs à vif, la sermonna : « — Blanche-Marie  met un chapeau, pense à ses maudites taches sur ton visage, et va donc enlever les mauvaises herbes au jardin si tu tiens tant à être dehors. » Blanche-Marie savait que l’injonction rassurait Antonine et qu’elle n’avait rien après elle, aussi elle s’exécuta sans rien dire, elle mit son large chapeau de paille légèrement penché sur le front et noua les liens sous sa nuque comme à son habitude. Mélinda le lui avait fabriqué lorsqu’elle l’avait trouvé grimaçant devant le miroir du gouverneur découvrant les ravages du soleil sur sa peau. Pour la consoler de sa découverte, ses deux protectrices l’avaient alors crémée matin et soir avec des onguents de leur fabrication et son teint s’était alors éclairci et unifié. Comme elle n’avait aucune envie de farfouiller dans la terre, elle dirigea ses pas jusqu’au fleuve, Brutus sur ses talons, et s’assit sur un tronc échoué sur sa rive. Elle y venait régulièrement et regardait les embarcations passer devant elle, le plus souvent des pirogues d’Indiens de trappeurs et des radeaux chargés de marchandises venant de Bâton-Rouge voire plus au nord. Mais ce matin-là, nul trafic ne venait distraire l’indolente curieuse, aussi elle se mit à attendre un changement, le molosse couché à ses pieds. Il ne vint que dans l’après-midi et ce fut Isaï qui remarqua que l’angoissant phénomène ne venait plus de l’Ouest, désormais l’étrange roulement descendait vers l’est comme s’il s’éloignait, comme si la bête, qui l’émettait, se déplaçait. Quand la lumière du jour vint à disparaître et que la lune remplaça l’astre solaire, le son était si ténu que beaucoup pensèrent que le danger s’était éloigné.

Tous ou presque allèrent se coucher tranquillisés. La nuit était calme. Blanche-Marie que tout cet inconnu avait inquiété tendait l’oreille à l’affût du retour de la bête. Au rez-de-chaussée, dans sa chambre, le gouverneur faisait les cent pas, le phénomène le préoccupait, il s’attendait à quelques catastrophes et ne savait quel parti prendre n’en connaissant pas la teneur. Tout ce qui avait un pouvoir, gouverneur, commissaire, lieutenants de roi, directeur ordonnateur de la Compagnie, commandant général, gens d’Église, riches colons, capitaines de navire mouillant devant la ville, avait fini par se rassembler dans la salle dévolue aux assemblées dans le pavillon du gouvernement. Tous voulaient être rassurés, savoir ce qui l’en retournait, avoir des réponses. Comme personne n’en avait, tout le monde s’était mis à supputer imaginant les pires catastrophes, les unes plus inimaginables les unes que les autres. Dehors, avaient attendu dans l’expectative artisans, boutiquiers en tous genres, petit peuple de la ville.   Nul n’avait émis une idée pertinente, tout au moins rassurante. La seule, qui lui avait paru la plus sensée, et il n’aurait pas su dire pourquoi, lui fut donnée par un Chitimacha. L’indien au front aplati et à l’ample chevelure corbeau strié de blanc, venu vendre aux blancs une partie de la récolte faite par les femmes de sa tribu, lui chuinta dans sa langue sur son passage. « — Le grand manitou va passer sur notre terre. » Et dans cette phrase sibylline, il y avait un accent de vérité qui l’avait plongé dans un marasme angoissant qu’il cacha à tous.

Tarka-stage3.jpgAu petit matin, Blanche-Marie fut réveillé par les gémissements de Brutus qui malgré les interdictions était monté se coucher auprès d’elle, le même phénomène recommençait. Elle se leva d’un bond et tout en se précipitant à la lucarne, elle réveilla les autres de ses cris de prévention. Mais comme la veille, le roulement se déplaça au fil de la journée d’Ouest en Est et s’atténua la nuit venue. Pendant quatre autres jours, cela recommença, les habitants de La Nouvelle-Orléans commencèrent à s’y habituer. Dans les conversations, on échangeait des avis sur la force, l’intensité du son, pour les uns, plus élevé de jour en jour, pour les autres identiques. À même temps que l‘on échangeait son point de vue, pour se rassurer ou conjurer le sort, on scrutait l’azur toujours aussi dégagé et lumineux. La vie suivait son cours ignorant apparemment les manifestations menaçantes, mais que pouvaient-ils faire d’autre ?

*

Le sixième jour, pleine d’une anxiété dont elle ne pouvait se défaire, Antonine ne se faisait pas à cette menace latente au-dessus de leur tête, elle passa ses nerfs tendus sur Blanche-Marie. Elle la rabroua pour son manque d’application dans sa tache. La jeune fille ne répondait rien, elle la laissait faire et dire, elle-même était fatiguée de toute cette tension, de plus elle avait très chaud, cela faisait une bonne heure qu’elle tournait avec régularité une grosse cuillère de bois dans un chaudron au-dessus d’un feu qu’elle devait maintenir constant. La vieille servante avait décidé ce jour-là de faire de la confiture. Mélinda, de son côté, tout en coupant et nettoyant des pommes pour de la compote, fredonnait, le plus souvent, bouche fermée. Irritée, Antonine lui demanda sèchement d’interrompre. Mélinda émit un son strident en passant la langue sur ses dents, signe avant-coureur de son mécontentement. Elle n’eut pas le temps de rétorquer quoi que ce soit, une porte claqua les faisant sursauter. Blanche-Marie sorti sur le pas de la porte, des nuages noirs chassaient avec rapidité, une atmosphère brûlante, où pas un souffle d’air ne se faisait sentir, l’écrasa. Elle revint sur ses pas aussitôt. Brutus se mit à hurler à la mort, les trois femmes étaient tétanisées, une onde de terreur parcourut leur corps. La maison se mit à craquer confrontée brusquement à une force terrible. La nuit d’un coup tomba au milieu de la journée. Les portes furent, violemment, ouvertes par une brusque entrée de vent qui souleva, propagea, et balaya tout ce qui la gênait. Dans le même temps, des trombes d’eau tombèrent du ciel et, malgré la véranda, pénétrèrent à l’intérieur. Antonine pensa aussitôt au maître qui n’était pas là, il s’était rendu au pavillon du gouvernement. Isaï surgit dans la pièce les trouvant figées hagarde au milieu de la cuisine. « — Cré nom de Dieu, bougez-vous le cul, il faut tout barricader. » Mettre les contrevents. Mais oui, bien sûr ! Les trois femmes se précipitèrent luttant contre les forces infernales, qui semblaient vouloir les enlever. Elles allèrent de pièce en pièce, repoussèrent les portes à double battant qui s’étaient ouvertes sous la pression, posèrent les contrevents mirent les barres qui devaient les maintenir, elles n’étaient pas trop de trois pour lutter. Isaï de son côté était monté à l’étage et clouait des planches devant les lucarnes. Les trois femmes se réfugièrent dans la chambre de réception, dans des positions inconfortables elles se tenaient les unes contre les autres, elles étaient trempées, terrifiées par la tempête qui sévissait autour d’elles… Elles n’osaient prononcer encore le mot de « cyclone ». La grêle se mit à tomber d’une telle manière qu’elle fit craindre à tous, en ce triste moment, qu’ils allaient avoir le dernier jugement ! Sur le toit, le martèlement provoquait un bruit assourdissant.

Isaï, au milieu du tourment, sous la pluie battante, les vêtements partant en lambeaux sous les gouttes de pluie comme des grains de plomb sous l’effet du vent, quitta la maison. Il ouvrit les enclos faisant sortir les animaux afin qu’ils ne soient pas écrasés par l’effondrement de l’étable. Au loin, les oiseaux qui n’avaient pas fui tombaient sur la rivière.

Winslow Homer-729662.jpgComme un démon, un ouragan, d’une force incroyable, avait jailli du golfe, il gonflait, enflait, arrachait tout sur son passage. Chacun se cachait où il pouvait. Des torrents d’eau tombaient du ciel, noyant tout. Les maisons de La Nouvelle-Orléans étaient arrachées comme des fétus de paille. Les constructions aux murs poreux, aux toits légers, ne résistaient pas. Les toitures des maisons, des chevrons, des pièces de bois d’un fort poids, étaient soulevées comme des allumettes et volaient comme des oiseaux à travers les airs à une prodigieuse hauteur. Nul être humain ne pouvait sortir de son abri sans risquer d’être enlevé, ou frappé à mort par les débris de toutes sortes qui voltigeaient de toutes parts. Graciane et les filles voyaient leur maisonnette partir par lambeaux, mais en plus de ce drame, elles en vivaient un autre. Louise se mourrait. Elles ne pouvaient quitter l’agonisante pour se réfugier dans un abri plus sûr, elles étaient tiraillées entre l’affection qu’elles avaient pour la jeune femme et leur propre survie. Elles ne pouvaient la transporter, elles voyaient bien qu’elle expirerait son dernier souffle.

Soudain, une accalmie se fit. La pluie cessa et aucun bruit précurseur de l’ouragan ne se fit entendre, Graciane regarda les filles mortes de peurs : « — Martha ! Emmène les filles jusqu’à la maison du gouvernement. Elle est plus solide. Vous aurez plus de chances de vous en sortir. Je reste avec Louise, je vous rejoindrai après ; non ! Non ! Nous n’avons pas le choix. Allez les filles. Il faut profiter de cette accalmie providentielle, rien ne nous dit que cela va perdurer. » Elles se décidèrent. Elles n’avaient pas vraiment le choix. Une fois dehors, groupées, elles se tinrent la main et coururent vers le pavillon du gouverneur à un pâté de maisons. Elles scrutaient le ciel en guettant les mouvements. Quelques imprudents comme elles en profitèrent pour sortir de leurs refuges, croyant la tourmente terminée. Attribué à Greuze, Jean-BaptisteGraciane auprès de Louise priait, la malade respirait à peine. Pendant qu’elle récitait ses litanies, la jeune femme écoutait le calme plat inquiétant. Une ou deux heures passèrent, elle n’aurait su le dire, puis la tempête à nouveau arriva, ronflante, mugissante, faisant craquer les arbres. À nouveau, elle s’éleva en courtes rafales qui devinrent de plus en plus menaçantes. Le vent reprit avec plus d’intensité, il venait de l’ouest achevant de renverser ce que les premières bourrasques avaient épargné. Les grondements du vent et du fleuve étaient assez forts pour que le fracas des maisons s’abîmant sur le sol ne fût même pas distingué. Des arbres énormes, déracinés par le cyclone, se précipitaient, catapultes gigantesques, à travers les rues, avec une vitesse inouïe, broyant leurs branches contre les maisons, quelques-unes, soulevées d’une seule pièce, allaient s’effondrer à plusieurs mètres de distance de leur assise primitive.Puis un silence, angoissant un calme plat qui dura quelques minutes, comme si l’ennemi s’arrêtait pour se remettre en haleine avant d’attaquer. Ce fut pendant cette courte accalmie qu’elle réalisa que Louise avait quitté ce monde. Elle resta impassible, presque soulagée, elle était toute tendue vers l’ouragan. Et d’un seul coup, il reprit sa course, et, cette fois, il accourut si vite qu’il ne s’annonça plus par des menaces lointaines ; il s’abattit brutalement sur la maisonnette. Le toit, du moins ce qu’il en restait craqua et se brisa emportant au loin les débris de la charpente. Il pleuvait serré, elle pouvait encore s’abriter sous une partie restée indemne. Elle se recroquevilla dessous, se demandant s’il ne valait pas mieux s’enfuir. Les intervalles de calme, ce calme extraordinaire qui succédait aux rafales, lui laissait à chaque instant espérer qu’elle avait essuyé la dernière bordée de cette furie ou tout au moins la possibilité de rejoindre les filles. Son questionnement s’arrêta. L’eau entrait et montait. Le fleuve avait dû déborder, il fallait qu’elle quitte son abri précaire. Elle se décida à sortir, l’obscurité était complète, et, à deux pas d’elle, autour du soubassement de la maison l’inondation se dressait en vagues semblables à celles de la mer. Les maisons voisines avaient été entraînées par les rafales dans ce déluge. Elle frissonna, elle ne pouvait plus hésiter, elle avait déjà de l’eau aux chevilles, des craquements formidables annonçaient le retour du monstre. Elle n’avait pas d’autre recours que de s’élancer dans cette eau boueuse et qui devait cacher plus d’un danger. Elle ne pouvait faire autrement. Dans peu de temps, la bâtisse qui jusque-là l’avait protégée allait être balayée. Elle s’excusa auprès du corps de Louise qu’elle abandonnait. Elle descendit les trois marches. De suite, elle eut de l’eau jusqu’à mi-cuisse. La sensation du froid devint vive, l’idée de s’égarer dans les ténèbres la frappa de terreur tout autant que d’être emportée par le flot. Elle avança malgré le poids de sa jupe chargée d’eau, malgré le vent contre lequel il lui fallait lutter, elle levait le bras pour éviter les résidus dans l’air qu’elle pressentait plus qu’elle voyait voler vers elle. Elle faisait confiance à sa mémoire, car elle ne percevait pas grand-chose du décor alentour, elle pleurait de peur, de rage, de dépit, mais elle avançait jurant contre ce maudit pays.

Dans la maison du gouverneur Antonine, Mélinda, Blanche-Marie et Isaï priaient à genoux dans le salon principal. Ils sursautaient à chaque craquement. La maison tenait debout. Mais jusqu’à quand ? Tout à coup, Blanche-Marie réalisa que sa jupe était mouillée, touchant le sol dans la demi-pénombre éclairée seulement par une chandelle, elle sentit l’eau. Elle se relava d’un bond : « — de l’eau ! Il y a de l’eau dans la maison ! » Et tel un écho à ses paroles, un clapotis au mouvement de ses pieds répondit.

— Merde, il faut monter tout ce que l’on peut, s’exclama Isaï.

— Le bureau du maître, le bureau du maître d’abord ! ajouta Antonine.

Ils se précipitèrent. Au milieu de la tourmente, pendant deux bonnes heures, luttant contre le temps qui faisait monter l’eau, ils portèrent et hissèrent tout ce qu’ils purent. Quand enfin ils eurent fini, l’eau était montée à la moitié du mur. Ils étaient terrorisés, si cela continuait, ils allaient se noyer, cela ne pouvait être autrement. Brutus en haut de l’escalier aboyait tout ce qu’il pouvait leur enjoignant de monter. Et les bêtes pensa Isaï, elles devaient être mortes, il n’y pouvait rien.

inconnu ( (995)Le souffle de dieu perdura de longues heures, chacun les nerfs tendus vers le drame. Au petit matin, l’atmosphère redevint calme. Le soleil, écartant les nuées, éclaira les brumes venant du fleuve, le décor était fantomatique, de dessous les décombres sortaient les malheureux qui avaient réchappé à la tourmente. La tempête était presque apaisée, mais elle avait eu son cruel triomphe. Le vent, accompagné de grêle, avait fait rage pendant quinze heures, les eaux du bayou Saint-Jean étaient montées d’un mètre, celles du Mississippi de plus de deux mètres. Les baraques qui servaient d’église et de pres­bytère avaient été jetées à bas ; des malades avaient reçu le toit de l’hôpital sur la tête ; le gouverneur avait eu juste le temps de sauver les réserves de poudre en les transportant dans le colombier du commandant. Toutes les maisons avaient été atteintes gravement, la moitié était absolument anéantie et les matériaux entassés, mélangés, broyés, formaient des tas informes, totalement inutilisables. Sur celles qui restaient debout, plus de la moitié paraissaient irréparables, tant elles étaient disloquées, brisées. Des toitures, il n’en restait pour ainsi dire plus… des hommes s’étaient réfugiés, dans un état d’hébétement, sous les débris d’arbres abattus et brisés. D’autres gisaient raides et froids comme des cadavres dans l’eau. Les rescapés hébétés se mirent aussitôt en œuvre et portèrent leurs aides aux autres, un hôpital de fortune s’établit dans le pavillon du gouvernement qui avait résisté aux intempéries. Graciane qui au milieu de la tourmente était apparue au grand soulagement de ses comparses et à la surprise du gouverneur qui ne l’avait pas revu depuis leur installation, avait pris en main le groupe et accueillait les blessés. Quelques femmes firent bien la grimace à la vue de ses infirmières inattendues, mais le père Davion acceptant toutes les aides appuya de son autorité leur bonne volonté. Dans la cheminée de la salle où se réunissaient habituellement les notables, elle fit faire un feu avec ce que l’on trouvait. Devant sa prise en main tous s’y mirent. Martha et Boubou se hâtèrent d’approcher près du feu les premiers arrivants transis de froid, elles les frictionnèrent de toutes leurs forces. Les premiers qui se ranimèrent sortant de leur léthargie dans un état de démence complète s’échappèrent de leurs bras, voulant se précipiter dans le feu. Toinette, Amandine et Marguerite installèrent des lits fortunes dans les pièces adjacentes, plusieurs femmes de militaires se joignirent à elles. Sous les ordres du gouverneur, les hommes sortirent chercher les survivants, monsieur de Bienville fut le premier à parcourir les rues dont on devinait à peine le tracé, c’était un décor d’apocalypse, c’était un désastre. Le « monstre » avait tout arraché, piétiné, pillé, les oiseaux gisaient au sol. Il n’avait laissé aucun répit aux malheureux colons. Devant la ville, « l’Abeille » et le « Cher » avaient coulé. Emportés par la furie des vagues, le Santo-Christo et le Neptune, vaisseaux de douze canons, s’étaient échoués après avoir rompu leurs amarres. « L’Aventurier » et le « Vénus » ne s’en étaient tirés qu’en levant l’ancre, mais beaucoup de bateaux plats et de pirogues, chargés de grains ou de volaille, avaient été engloutis et emportés par le Missis­sippi. Au milieu de la matinée arriva par pirogue un planteur avec deux nègres. Il venait aux nouvelles, les siennes n’étaient pas bonnes. Au fil de la route, il s’était rendu compte de l’étendue du carnage. Peu de bâtisses avaient résisté, partout la même vision, seules les habitations les plus solides avaient tenu. Les arbres étaient tordus, déchiquetés. Beaucoup de planta­tions étaient détruites. Il n’y avait plus ni maïs, ni tabac, ni riz. Rien. Il ne restait rien. Le bilan était terrible.

Tout était redevenu calme. Il ne restait qu’à compter les morts et… reconstruire.

*

L’angoisse montait encore. Plus monsieur de Bienville avançait vers sa maison, plus il croisait de maisons, pourtant jugées solides, détruites ou purement et simplement rasées. Les arbres qui entouraient les demeures étaient brisés ou arrachés. À son arrivée, quelle ne fut pas sa surprise de retrouver sa maison quasiment intacte, mis à part un angle du toit soulevé par le vent ! Quel soulagement de trouver toute sa maisonnée dans la véranda, ahurie par ce qu’elle découvrait comme lui. Antonine lui tomba dans les bras.

Lorsqu’ils s’étaient décidés à sortir, alors que le soleil montait vers son zénith, les vents étaient encore présents, mais bien moins intensément. Ils avaient découvert un cauchemar ! Blanche-Marie  n’avait jamais rien vu de pareil. Le paysage était méconnaissable. Les arbres n’avaient ni feuilles ni branches. L’étable n’était plus qu’un amas de débris. Des centaines de feuilles jonchaient le sol. Chez leur voisin d’en face, la maison n’avait plus que les murs et le citronnier qui faisait l’orgueil de son propriétaire était plié en deux. Un rapide tour de la maison leur permit de constater les ravages. Si le fleuve avait à peu près repris son cours, tout le quartier alentour était défiguré, embourbé. Les voisins pataugeaient avec de l’eau jusqu’à mi-mollet, tout comme le reste de la ville.

*

Hermann Kuttberg s’était établi à Marienthal à dix lieues en amont de La Nouvelle-Orléans sur l’autre rive. De son Alsace natale, il était parti deux ans plutôt avec tout son village, le maire compris, pour le port de Lorient. Lui et les siens y avaient été accueillis dans des conditions impropres aux humains. Il avait vu mourir plus de la moitié des siens de la peste. Sa mère et deux de ses sœurs ne devaient jamais embarquer. Lui-même, avec les rescapés de son village, avait, avec son père, deux frères et sa dernière sœur, voyagé sur l’un des sept navires de la Compagnie, Le Portefaix. Le voyage avait été effroyable, ceux qui avaient réchappé au scorbut avaient été emportés par la dysenterie, il avait vu mourir les deux tiers des passagers, il fut le seul membre de sa famille à atteindre les rives du golfe du Mexique.

Parti le lendemain de Noël 1720, il mit les pieds sur les plages proches de Biloxi au début de l’été 1721, mais son martyr n’était pas terminé. Aussi incroyable que cela fût, la Compagnie des Indes n’avait pris aucune mesure pour loger et nourrir ses engagés, et ceux-ci continuèrent à souffrir de la faim et de la maladie pendant les nombreux mois qu’ils passèrent sur les plages du Golfe du Mexique. Les colons manquèrent telle­ment de vivres qu’ils consommèrent des herbes sauvages, dont cer­taines étaient vénéneuses, et des huîtres crues contaminées. Les In­diens leur fournirent un peu de nourriture, mais en quantité insuffi­sante pour les sauver tous.

Lassés d’attendre en vain les décisions des directeurs de la Compagnie, la plupart de ses compatriotes demandèrent à retourner en Europe. Hermann n’avait plus personne alors retourner au pays ne voulait rien dire pour lui. À leur tête, se trouvait Charles Frederick d’Arensbourg, officier suédois d’ascendance allemande, qui était débarqué comme lui du Portefaix. Le capitaine d’Arensbourg avait d’abord été engagé, par la Compagnie des Indes, comme capitaine à demi-solde pour le service militaire en Louisiane. Mais à son arrivée, il se vit plutôt confier la direction de tous les colons allemands de la Louisiane. Il se fit, le porte-parole des siens, et alla réclamer au gouverneur des terres pour s’installer. Le jeune capitaine se fit si convaincant que le gouverneur prit sur lui d’établir les colons allemands sur les meil­leures terres de la Compagnie des Indes. Il s’agissait des anciennes terres des Oachas, sur la rive ouest du Mississippi, à vingt-cinq milles au nord de La Nouvelle-Orléans. C’étaient de très bonnes terres arables.

*

Beaux melons ; achetez mon beau melon | 18th Century Melon Seller | GallicaDe ce jour, les choses tournèrent à son avantage et à celui des siens, grâce à l’aide d’ouvriers et d’esclaves de la Compagnie, les trois villages d’Hoffen, de Marienthal et d’Augsbourg s’élevèrent aux abords du Mississippi. Les nouveaux colons labou­rèrent les terres déjà défrichées par les esclaves et y semèrent du maïs. Comme tous les hommes, il obtint une concession et une maison, et tous les samedis, avec la petite flotte de ses compatriotes, il descendait le fleuve, et le dimanche matin il étalait aux yeux des habitants de la ville sa cargaison de légumes, de gibier et de laitage.

Tout alla pour le mieux jusqu’au ronflement venu de la mer qui de toute évidence se rapprochait d’eux. Les représentants des trois villages se réunirent à celui d’Hoffen près duquel le capitaine d’Arensbourg devenu l’officier civil en chef de la communauté et commandant militaire, avait sa maison. Comme personne ne savait quoi faire, leur représentant naturel parti pour La Nouvelle-Orléans et comme là-bas on n’en savait pas plus, on attendit de voir.

Le vrombissement se fit tonitruant. Les vents se levèrent, tournoyant autour de sa maison, Hermann la calfeutra et après avoir fait rentrer sa vache à l’intérieur y attendit avec elle. Dans la pénombre, par l’interstice de son volet, il aperçut au loin l’une des maisons voisines se mettre à vaciller. Quelques secondes plus tard, à sa stupeur il la vit s’écrouler, il ne restait plus qu’un tas de bois… C’était celle d’une famille avec cinq enfants. Il sortit aussitôt sur son perron, il les héla au milieu du vacarme, ils coururent se réfugier chez lui, le père était blessé. Les yeux grands ouverts, abasourdis devant ce spectacle phénoménal, il regardait ses champs, ses arbres fruitiers saccagés arrachés par l’ouragan. Il se serait cru devant un paysage d’hiver en pleine tempête. Ce n’était pas blanc, mais gris, déjà plus de feuilles sur les arbres, les branches volaient devant lui. Il était inquiet, il n’était pas sûr d’être en sécurité. Sa maison tiendrait-elle ? La femme de son voisin essayait en vain de rassurer sa progéniture, mais tous étaient terrifiés, les enfants pleuraient. Leur père, étourdi, était allongé un bandage sur la tête qu’une poutre avait fendue. Tout à coup, après la violence des vents, un grand calme s’abattit. Hermann sortit constater ce qui se passait, il leva les yeux vers le ciel, des étoiles magnifiques brillaient narguant les éléments, c’était la nuit, il n’avait pas réalisé. Il crut que c’était fini et vint l’annoncer à ses voisins. Mais moins d’une heure après, alors que le petit groupe commençait à se détendre, le vent recommença à souffler tout d’abord légèrement puis à nouveau avec plus de force, ce n’était pas fini. Soudain, à l’instant même où il referma sa porte les vents se déchaînèrent, l’empêchant de la bloquer, l’obligeant à la caler avec un banc à sa portée, aidé en cela par la femme. La peur commença à le gagner. L’eau avait envahi les champs, elle venait conjointement du fleuve et du lac, quand elle s’infiltra dans la maison ce fut la panique, ils montèrent sur ce qu’ils purent, mais très vite il fut évident que cela ne suffirait pas. Hermann décida qu’il fallait grimper sur le toit. La femme paniqua, se mit à hurler. Il lui colla une gifle. Elle se calma. Il s’excusa, c’était la seule solution. Ils profitèrent d’une accalmie. Il l’aida à se hisser sur le toit, lui passa ses enfants un à un. Il avait déjà de l’eau à la taille. Pour l’homme ce fut plus difficile, il crut ne jamais y arriver, quand ce fut fait il les rejoint aidant la femme à maintenir les plus jeunes de ses enfants. Le drame vint du père, qui perdant connaissance entraîna sa fille aînée. Hermann ne put rien faire. C’eut été mettre en péril les deux petits qu’ils tenaient. Horrifiés, ils les regardèrent couler. L’eau était montée jusqu’au bord du toit. Le spectacle était dantesque… Tout à coup, un tronc d’arbre percuta la maison. Elle chancela. Hermann pensa qu’elle allait céder. Mais non. Ils restaient là, accrochés désespérément au milieu de la tourmente, au sein de ce qui ressemblait à une mer déchaînée, marmonnant des prières.

Quand tout s’arrêta, les rescapés ne bougèrent pas n’y croyant pas, de toute façon ils étaient bloqués sur le toit. Le vent avait soufflé furieusement pendant quatorze heures, il avait balayé la région de Natchez à Biloxi. Cet ouragan avait semé la mort et la ruine dans toute la colonie. Les deux villages les plus éloignés du Mississippi, situés sur des terres basses, avaient totalement été détruits par la crue des eaux du lac des Cachas. Tout n’était que ruine et désolation.

Deux jours après la catastrophe, Hermann était arrivé avec la femme de son voisin et ses quatre enfants au village d’Hoffen qui avait moins souffert, car il était en hauteur. Les survivants firent comme eux, et par petits groupes épuisés, affamés, ils arrivaient espérant trouver de l’aide, retraçant les drames vécus par chacun. La petite communauté se regroupa, après concertation elle décida d’envoyer des représentants à La Nouvelle-Orléans pour y demander de l’aide.

*

Hermann accompagna le capitaine d’Arensbourg avec deux autres compatriotes, jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Le ciel semblait vouloir laver les affres de son passage. La pluie tombait sans discontinuer, mais le rideau pluvieux ne pouvait cacher le désastre. Sur les bords de la route fluviale tout avait été ravagé, ce n’était qu’un entrelacs de végétation tourmentée. La crue, qui depuis s’était retirée, avait laissé la terre malaxée recouverte d’alluvions. Lorsqu’ils débarquèrent, la ville enterrait les siens. Pour éviter la propagation d’épidémies éventuelles, le gouverneur avait pressé les inhumations. Sur la place d’armes, face à la construction de l’église Saint-Louis, en partie détruite, les habitants s’étaient regroupés pour une messe funéraire. Les nouveaux arrivants discrètement se joignirent à eux, à peine descendus de leur pirogue. L’homélie prononcée par le père Davion était emplie de solennité, et personne n’aurait pu en cet instant prétendre que les Orléanais n’étaient pas pieux. La moitié d’entre eux ou presque étaient morts ou disparus. Miraculés, rescapés, ils se regardaient, hagards. Ils ne comprenaient pas pourquoi eux. Ils s’étaient rassemblés pour rendre hommage pour déplorer ceux qu’ils avaient perdus. Comme beaucoup, devant un alignement de caisses de bois construites à la va-vite, Graciane et les filles priaient pour l’un des leurs qui ne s’y trouvaient pas. Peu de corps avaient été retrouvés, la plupart avaient été emportés. Elles pleuraient Louise, leur culpabilité était grande, revenue à leur maison, elles n’avaient trouvé que les traces des fondations et des restes du soubassement. La crue du fleuve et du bayou retirée, comme tous, elles s’étaient précipitées chercher les rescapés, mais il y en avait si peu. Tous racontaient encore la miraculeuse aventure de ce garçonnet retrouvé endormi accroché à un tronc d’arbre, ses parents l’y avaient installé et étaient morts pendant que le flot l’emportait. Peu d’habitants avaient été épargnés, la plupart avaient perdu l’un des siens. L’espérance de retrouver des rescapés s’éteignait, le deuil s’était répandu dans toutes les familles. Tous étaient là, tournant le dos au fleuve, aussi nourricier que meurtrier, priant avec ferveur pour le salut des âmes que la tourmente avait emporté et pour celui de ceux qui restaient.

Bonas Élizabeth dit BoubouBoubou sentit un picotement dans sa nuque, elle ramena une mèche blonde de ses cheveux échappée de son bonnet, elle se retourna et croisa le regard triste et tendre d’un géant blond qu’elle n’avait jamais vu. Elle lui sourit timidement et se retourna vers la croix d’or seule rescapée des objets du culte de l’église devant laquelle le curé achevait la cérémonie. Hermann ne quittait plus des yeux la silhouette toute de courbes de la jeune femme. Dans toute la noirceur du malheur qu’ils subissaient, ce regard cette silhouette était comme une lumière, un espoir diffus. Tout à coup, le silence s’abattit, la cérémonie était achevée, personne ne bougeait encore plongé dans ses prières. Le capitaine d’Arensbourg lui poussa le coude, et d’un mouvement du regard lui désigna les hommes qui péniblement hissaient les cercueils que l’on avait lestés, pour ne pas les voir emportés par la prochaine crue. Tant bien que mal, les hommes les empilaient dans une carriole grossièrement réparée et tirée par une mule harassée sortie d’on ne sait où. Hermann et ses deux comparses fendirent la foule de leurs hautes statures et proposèrent leurs aides bienvenues.

Il fallut plusieurs voyages entre le cœur de la ville et le cimetière situé à l’extérieur des fossés qui ceinturaient la ville. Beaucoup suivirent à pas lourds, sous la pluie constante, les leurs, des membres de leur famille, des amis, ou simplement des voisins, les accompagnants jusqu’à la fosse. La colonie était décimée dans sa chair et dans son esprit, l’espoir s’était évaporé.

*

Blanche-Marie à peine remise s’était inquiétée de Thimothée et donc du sort du Vénus, il y avait tellement de débris sur la rive du fleuve, mais où s’enquérir de sa situation, personne ne comprendrait. De plus, qui aurait pu lui dire ? Elle en apprit le destin tout à fait par hasard. Tous les matins, elle suivait Antonine ou Mélinda jusqu’au pavillon du gouvernement, transformé provisoirement en hôpital, en attendant la réfection du bâtiment initial en ruine, ou peu s’en fallait. Elle y retrouvait toutes les bonnes volontés féminines qui apportaient leurs soins aux blessés et déshérités de la colonie. Les hommes de leur côté étaient à la recherche d’hypothétiques survivants aux alentours, en amont et en aval du fleuve, ou ils dégageaient, nettoyaient, rebâtissaient les ruines.

La jeune fille y retrouvait Graciane, Boubou, Martha enfin toutes les filles. Côte à côte, pas bégueules, elles ne rechignaient à aucune tâche. Elles s’étaient transformées en hospitalières. Elles pansaient, soignaient, nettoyaient, nourrissaient, consolaient, sous la férule de monsieur de Manadé, le chirurgien major, fort heureux de trouver cette aide providentielle, au milieu de ce drame. Il y avait beaucoup à faire et les deux sœurs rescapées de la tourmente n’auraient pu à elles seules faire toute la besogne, car la colonie semblait converger vers le bâtiment pour chercher du secours. Blessés, mourants, affamés, égarés ou simplement à la recherche des leurs, les uns et les autres suivaient le chemin qui menait jusqu’à leurs soins et leurs attentions. Tout manquait sauf l’entraide et la compassion.

Elle ne comptait pas son temps, son énergie, elle mettait toute l’ardeur de la jeunesse à aider. Le plus souvent au côté de Graciane qui utilisait ses connaissances en écriture et lecture pour établir un registre ou à celui de Martha auprès de laquelle elle servait d’aide. De toutes, c’était avec elle qu’elle avait le plus d’affinités. Si Graciane représentait un substitut de sa mère, Martha était la confidente, l’amie, bien que cinq bonnes années les séparaient. Brune, chatain foncé, le regard doux elle était la discrétion même, c’était une beauté discrète, car tout en réserve, elle était facilement éclipsée par les autres tant elle était toute de modestie et se tenait toujours en retrait. Ce qui surprenait le plus chez elle c’était sa détermination et cette impression que rien ne la touchait. Blanche-Marie avait percé sa carapace s’en faisant ainsi une amie. Elle passait avec elle la journée et parfois la nuit à veiller les malades. Elle passait d’un lit de fortune à un autre, nuit et jour de nouveaux infortunés arrivaient alors que d’autres mourraient, ceux qui se remettaient ne savaient plus où aller, alors ils restaient. Un matin, elle fut arrêtée par l’un d’eux, il lui attrapa la jupe sur son passage pour la retenir. Habituée à ce genre de geste, elle s’arrêta pour voir ce que lui voulait celui-ci. À sa surprise, elle découvrit le second du Vénus, son cœur se mit à battre à la chamade. D’une voix que l’épuisement physique rendait faible, il l’interpella : « — Mam’selle ! Mam’selle, vous vous souvenez de moi ? Le « Vénus » ! Je suis le second Monrauzeau.

— Oui, oui, je sais, je vous reconnais, calmez-vous.

Pour se donner contenance, elle prit une éponge et se mit en devoir de lui nettoyer la face. Il se calma, s’apaisa, mais reprit : « — je suis le frère du mousse, Thimothée, vous vous rappelez ? — elle acquiesça, mais n’osa demander de ses nouvelles. – Il est vivant, Mam’selle. Je sais que cela vous importe, du moins lui ça lui importe… enfin, il était vivant quand je suis passé par-dessus bord… quand la tourmente a surgi et fondu sur nous, notre capitaine… vous savez notre capitaine, il n’est pas aussi mauvais qu’il en a l’air, il est bourru c’est tout… — Elle ne releva pas, elle désirait juste savoir la suite. – Enfin, notre capitaine a fait remonter l’ancre et nous avons descendu le fleuve. Mais nous étions bringuebalés dans tous les sens, le navire était pris entre les courants et les vents. J’ai fait descendre Thimothée dans l’entrepont… dans ma cabine, mon père ne m’aurait pas pardonné… enfin… bon, c’est autre chose. De mon côté, je n’ai pas quitté la dunette, mais en voulant aider le quartier-maître, monsieur Maussans… mais vous ne pouvez pas savoir, enfin il perdait l’équilibre, alors j’ai lâché ma prise pour l’aider… J’ai glissé, je crois, il m’a accroché… et nous sommes passés par-dessus bord… je crois qu’il est mort. Et moi… Je ne sais pas comment je me suis retrouvé sur la rive. Enfin un endroit où j’avais pied. Je suis monté sur un tronc d’arbre, un énorme cyprès… Je n’en avais jamais vu d’aussi gros… des troncs d’arbres. Quand ça s’est arrêté, il a fallu attendre… L’eau vous comprenez ? J’ai marché deux jours… enfin, je crois… J’essayai de revenir à la ville… Mais toute cette eau, jusqu’à mi-cuisse j’en avais. J’ai bien cru me noyer sur terre. – À l’idée, il libéra un petit rire qui se transforma en toux. – Enfin des hommes m’ont trouvé, ils étaient en pirogue… je crois que c’était des Indiens.

Elle lui souriait, elle n’avait retenu qu’une chose, à cette heure Thimothée était sûrement en vie. Elle se leva, elle alla quérir un bol de bouillie de maïs et lui fit ingurgiter lentement.

*

Le capitaine Dumoulin n’avait jamais vu ça, même en pleine tempête au milieu de l’océan. Les vents tournaient à toute vitesse à l’encontre du courant puissant qui les emportait. Trois hommes étaient déjà passés par-dessus bord. Les autres s’accrochaient à ce qu’ils pouvaient ou se cachaient dans l’entrepont, aucune manœuvre n’était possible. Seul à la barre, avec sa seule intuition, il guidait dans la tourmente le « Vénus », évitant miraculeusement les troncs d’arbres broyés par le cyclone et charriés par le fleuve, qui venait culbuter la coque du navire, blessant, renversant ou emportant un gabier. Il ne lâchait pas prise, tels des étaux ses mains tenaient la barre, plus rien ne comptait, sauf sortir, s’extirper, fuir cet enfer. Le navire avançait à une vitesse fulgurante, impensable, ils percutèrent un banc de sable au milieu du fleuve, le capitaine les crut perdus, mais à sa stupeur, le navire fit un tour sur lui-même et reprit son parcours tumultueux. Dans une courbe du fleuve, il pensa sortir du lit, s’échouer sur la rive dont on ne voyait plus la limite, mais non, un gigantesque cyprès tomba, repoussant le navire vers le milieu du fleuve. Il ne voyait rien, le ciel était noir zébré d’éclairs, chaque éclat lui faisait percevoir sa route. Par extraordinaire, ils avançaient à une vitesse prodigieuse. En une journée, ils avaient parcouru ce qui en temps normal leur aurait pris des jours, ils étaient à la moitié de la distance qui les menait vers la mer quand le vent tomba enfin. Ils étaient dans le delta. Où ? Il ne savait pas, mais pour ainsi dire entier. Le navire, dont on n’avait pas encore réparé les avaries du précédent voyage, flottait bien qu’encore en plus mauvais état. Le capitaine Dumoulin regardait son navire. Il avait du mal à revenir à la réalité. Il examinait, émerveillé, le « Vénus », le grand mat avait tenu le coup malgré ses voiles en lambeaux ou arrachées de leurs vergues. Les hommes malmenés, brisés, éreintés remontaient lentement de l’entrepont. Le capitaine fit le compte, sept hommes disparus, perdus, cinq blessés plus ou moins gravement. Le bilan n’était pas heureux, mais extraordinaire au vu de ce qu’ils venaient de traverser. Thimothée de son côté pleurait, son aîné avait disparu, il devait être mort.

épisode 004

jean baptitse lemoine

Jean-Baptiste LeMoyne, Sieur de Bienville

Survivre, automne hiver 1722-1723

La désespérance de monsieur Duvergier, le commissaire ordonnateur qui gérait le budget de la colonie et organisait son recensement, était telle qu’il était quelque peu dépassé par les événements. Il avait beaucoup de mal à comprendre l’optimisme affiché par le gouverneur, cela le mettait hors de lui et pourtant en temps normal il s’accordait avec lui. Monsieur de Bienville malgré la situation ne se laissait pas abattre, il en avait vu d’autres. Il y avait eu La Mobile qu’il avait fallu déplacer à cause des crues qui la noyaient, puis Biloxi qui affrontait par trop souvent ouragans et épidémies venant des marais alentour. Il fallait reconstruire La Nouvelle-Orléans, c’était sans choix, ce n’était pas la peine de perdre de temps en palabres et tergiversations. Il dépensait son énergie à aider ceux qui avaient tout perdu et la nourriture se faisait rare. L’ouragan avait emporté la moitié de la récolte de riz, détruit les réserves de blé et de maïs. Il avait envoyé des chasseurs chercher du gibier, mais ils étaient revenus pour ainsi dire bredouilles, tout au moins pas avec suffisamment de pièces pour nourrir convenablement tout le monde. De plus, depuis la catastrophe, il pleuvait sans discontinuer détruisant les dernières récoltes. Même les Indiens manquaient et venaient à la ville chercher quelques nourritures. Malgré cela, il communiquait son courage, son optimisme à tous. Chaque jour se bousculait chez lui une horde de magistrat, de notables cherchant des solutions à leurs problèmes, les nouvelles arrivaient de toute la colonie et elles étaient rarement bonnes. Toutefois, il finit par apprendre que le « Vénus » comme « l’Aventurier « s’étaient réfugiés à la Balise où le premier effectuait des réparations et le deuxième allait quitter les rives de la colonie pour la France. Il envoya aussitôt à sa suite une pirogue pour porter une lettre à monsieur Hubert, le premier conseillé et gardien du sceau royal. Il faisait partie des vingt-sept passagers à son bord. Il ne pouvait compter sur meilleur coursier pour faire parvenir sa demande d’aide à ces messieurs les commissaires de la Compagnie à Lorient. Il savait que ce ne serait pas suffisant, aussi il se verrait obligé encore une fois détournée la loi au profit de la jeune colonie. D’un côté, il allait bien sûr envoyer « le Vénus « chercher de l’aide à Saint-Domingue, mais il n’en attendait pas grand-chose, de l’autre il ferait de la contrebande avec les Antilles espagnoles.

Pour propager sa détermination, sa volonté, il faisait chaque jour le tour de la ville vérifiant, commentant les déblaiements, les réparations, ordonnant l’arrivée de nouveaux matériaux malgré le mauvais temps. Ensuite, il visitait l’hospice provisoire dispensant des paroles réconfortantes, encourageantes et chaque fois il faisait la visite en compagnie de Graciane. Malgré quelques grincements de dents de femmes honnêtes, elle avait pris en main l’organisation du dispensaire de fortune et cela sous le regard bienveillant du père Davion et du chirurgien de Manadé rejoint par M. Pouyadon de la Tour le chirurgien du gouverneur. Avec le temps, la patience et la détermination de l’ancienne maîtresse d’un marquis avaient fait son œuvre, elle avait réussi à s’imposer et cela convenait à tous. Le gouverneur et Graciane éprouvaient du plaisir à faire ensemble cette inspection, ce rapport informel de l’état de la population. À cette visite du matin se rajouta celle du soir, le gouverneur ne partait jamais du pavillon sans repasser dans les lieux. Si dans un premier temps il alléguait quelques questions de dernières minutes, cela finit par dépasser les préoccupations du jour, il fut de plus en plus évident que c’était pour le plaisir de la conversation qu’il faisait le détour. Il prenait plaisir au tête-à-tête avec une femme à l’éducation raffinée, mais que la vie avait gardée naturelle et spontanée. De son côté, Graciane résistait avec difficulté à l’attraction qu’elle éprouvait pour cet homme dont le charisme, la force de l’âge et la vive intelligence donnaient une alchimie qui l’amenait à attendre avec une légère inquiétude ses visites. Le couple se rapprochait à l’évidence de tous, nourrissant les conversations, pour certaines un peu aigres.

Peu de visites dans les lieux étaient heureuses aussi quand l’une d’elles en faisait partie, elle était longtemps commentée, et celle que reçut Boubou fut si inattendue de par sa spontanéité, qu’elle la fit rougir et moquer de ses comparses. Quelques jours après les funérailles collectives, déboula, gauche et empoté, un gaillard à l’accent haché et guttural que personne ne connaissait. De par sa stature le jeune homme ne pouvait passer inaperçu tant il était imposant, pourtant quand il pénétra dans la première salle, il sembla totalement perdu.

Martha.jpg

Martha, qui se souvint où elle l’avait vu, se porta à ses devants. Elle contourna les rangées de lits, elle était habituée à voir arriver des colons en recherche des membres de leur famille, espoir souvent déçu. Tout sourire, elle s’adressa à lui, mais il fut évident pour elle qu’il ne saisissait pas un traître mot de sa demande. Il se lança, lui sembla-t-elle, dans une litanie d’explications qu’elle n’arriva pas à interrompre. Elle finit à la surprise de celui-ci par éclater de rire tant elle trouvait la scène comique. Réalisant de son côté la situation, il finit par se joindre à elle, et l’un et l’autre furent pris d’un fou rire que rien n’arrêtait et qui attira l’attention de tous. Graciane, curieuse et contrariée, s’approcha la première, demandant ce que valait tout ce bruit qui indisposait les malades. Martha reprenant son souffle commença à s’expliquer, mais elle fut interrompue par une exclamation du jeune homme. Tous comprirent en se retournant. L’interjection ponctuait l’entrée de Boubou dans la salle. Il bouscula les deux femmes qui lui barraient le passage et se campa devant la jeune femme stupéfaite. Il se lança alors dans un monologue qui fit éclater de rire les spectateurs sains comme malades. Le jeune homme commençait à s’énerver d’être incompris et demandait à tous qui pouvaient l’aider. Boubou regardait tête levée le géant, bouche ouverte, yeux écarquillés, essayant de comprendre. La scène incongrue fut interrompue par monsieur d’Arensbourg qui entra à sa suite à ce moment-là : « — mademoiselle, n’ayez pas peur, mon compatriote est en train de vous demander en mariage.

En quoi ? – un silence tomba, les spectateurs attendirent la réaction suivante. — Il vous demande d’être son épouse, et pour cela il vous explique qu’il possède une concession, qu’il n’a plus de maison, mais qu’il va en reconstruire une, qu’il est travailleur, ce dont je puis témoigner. Qu’il promet d’être bon et tendre et de pourvoir à vos besoins ! Enfin quoi ! qu’il est le mari idéal ! – Un silence s’installa à nouveau, Martha et Graciane, qui s’étaient rapprochées, guettaient la réponse de leur amie qui ne venait pas. Elle ouvrit la bouche, puis la referma comme si sa réflexion avait été interrompue. Puis regardant monsieur d’Arensbourg, elle reprit : « — mais je ne le connais pas…, je ne sais même pas son nom.

— Boudiou, c’est pas grave ! — s’écria Amandine, qui comme d’habitude était dans son sillon. Boubou se retourna brusquement vers elle. — Mais enfin ! Non ! Il ne sait même pas qui je suis, enfin qui j’étais.

— Tu es une femme ! Et une femme qui lui plaît alors ne cherche pas !

— Excusez-moi, mademoiselle, mais Hermann, c’est son prénom, connaît votre passé. Il s’est renseigné. Enfin pas sur votre passé, mais sur qui vous êtes. Il l’a fait auprès du père Davion. Cela l’indiffère, il pense que c’est le futur qui importe et non le passé dans ce Nouveau Monde. De plus, le père Davion se porte garant pour votre… nouvelle vertu.

Boubou rougit jusqu’à la racine des cheveux de colère ou de gêne, même elle n’aurait pu trancher. Elle allait répondre vertement, mais fut interrompue par le gaillard. Il l’arracha du sol, la prit dans ses bras, et lui plaqua un baiser sur la bouche devant tous. Elle le repoussa sans trop de vigueur et se retourna vers son traducteur.

— Dites à ce monsieur Hermann de venir voir le père Davion d’ici huit jours, il lui donnera ma réponse.

*

Après deux mois de pluie, le soleil avait fini par s’imposer, asséchant la terre imprégnée d’eau. Sous l’éclat de ses rayons, à même temps que s’ouvraient les fleurs des magnolias, le riz dispersé par les vents de l‘ouragan poussa et donna une seconde récolte, redonnant le moral à tous. Boubou qui s’était rappelé pour l’occasion qu’elle se nommait Élizabeth Bonas avait accepté d’épouser l’allemand Hermann qui en fait était alsacien. Celui-ci avait repris une concession, à Carlstein, près de celle de son représentant, le capitaine d’Arensbourg, et il y avait reconstruit une maison un peu plus grande que la précédente avec l’aide de ses voisins. Il avait repris les allers-retours entre ses terres et la ville dès que sa concession avait de nouveau produit quelques nourritures, et à chaque fois il se rendait auprès de sa fiancée, puisque celle-ci au bout du délai imparti avait donné son accord. Elle n’était pas idiote et elle savait qu’une occasion comme celle-ci, elle avait peu de chance d’en revoir passer une, et puis elle ne pouvait avouer qu’il lui plaisait tout bonnement.

Un peu avant la fête des noces organisée, le second Monrauzeau rejoint le « Vénus « qui partait pour Cap-Français. Il avait dans sa poche une lettre de Blanche-Marie pour Thimothée dans laquelle elle lui disait qu’elle l’attendrait le temps qu’il faudrait. Elle s’était bien trouvée gênée, idiote, de cet excès, mais c’était une façon comme une autre de se pourvoir d’un espoir d’avenir.

La fête fut simple, chacun amena ce qu’il pouvait, un Canadien apporta son violon. Si l’on but peu et l’on mangea peu par manque du minimum, tous dansèrent beaucoup. Cette abondance de jeunes femmes dans la fête attira beaucoup d’hommes, mais la présence du père Davion maintint la bienséance. Les filles étaient heureuses pour Boubou, mais tristes de voir partir encore une de leur comparse. Cela n’empêcha pas Toinette d’accorder toutes ses danses à l’enseigne de Noyan. Cette exclusivité créa bien quelques tensions et haussements de voix, mais la présence du gouverneur au sein de la fête retint ces éclats dans les limites de la bienséance. La vie reprenait ses droits à la joie de tous.

*

Antonine était la dernière de la maisonnée à se coucher, ses nuits depuis longtemps étaient devenues courtes, alors comme tous les soirs elle prenait un ouvrage, de la couture, du ravaudage, quelque chose d’utile. À la lueur d’une chandelle, elle s’appliquait sur sa tâche tout en se parlant, remâchant ses contrariétés ou simplement en s’expliquant ce qu’elle avait à faire. Sa concentration prise dans ses préoccupations du jour, elle ne fit pas attention au caquètement des poules dérangées dans leur sommeil, aussi lorsque Brutus aboya, violemment sans préambule, elle sursauta. Elle porta la main à son cœur pour en réfréner les palpitements. Qui pouvait bien venir à cette heure si tardive ? Le maître était couché et ne souffrait pas d’être dérangé. Déjà prête à récriminer, elle prit sa chandelle, ouvrit la porte, illuminant le seuil. À la vue de l’homme, elle sursauta et émit un cri. L’homme, un coureur des bois visiblement, était en sang. Avant qu’il ne s’écroule sur lui-même, elle le prit par la taille et le soutenant le fit entrer dans sa cuisine. Peypédaut Blanche Marie copie.jpgDe l’autre porte, Blanche-Marie, que le cri avait alertée, émergea. Elle se précipita aider la vieille servante, et à deux elles l’assirent sur la seule chaise de la pièce. La jeune fille ne posa pas de question, ses semaines à l’hôpital l’avaient formé à l’urgence. Pendant qu’Antonine dévêtait l’homme de sa veste de daim et le libérait de son fusil mis en bandoulière en travers du corps, elle prit une écuelle d’eau et un linge pour le nettoyer. Elles cherchèrent la provenance du sang, hormis quelques égratignures, il n’avait rien de bien important. Il souffrait surtout de faim et de fatigue. Antonine lui versa un verre de tafia pour le revigorer. L’homme avec l’afflux de sang dû à l’alcool retrouva quelques esprits : « — le gouverneur, il faut que je parle au gouverneur… les Indiens… les Natchez… » Il s’écroula, glissant sur le sol, avant de finir sa phrase. « — Blanche-Marie  va chercher Isaï, nous ne pourrons le bouger toutes seules. »

Pendant qu’Isaï et Mélinda allongeaient l’homme, Antonine alla réveiller monsieur de Bienville et le prévint de la visite et de sa teneur. Il se précipita au chevet de l’homme, et avec un autre verre de tafia, ils firent reprendre connaissance à l’homme. Le coureur des bois un Canadien se mit à raconter ce qui était une des plus grandes craintes du gouverneur, les Natchez s’étaient soulevés. Après une querelle, ils avaient tué un sergent français ainsi que sa femme, et avaient scalpé leur fils.

Il s’habilla sur l’heure, c’était grave, il fit réveiller les dirigeants de la colonie. Une heure plus tard au pavillon du gouvernement se rassemblaient monsieur Leblond de La Tour, les deux lieutenants de roi de Boisbriand et Antoine Le Moyne de Châteauguay ainsi que Monsieur  Duvergier, commissaire ordonnateur. Après mise en examen de la situation, ils décidèrent de demander des explications au roi des Natchez, le « Grand Soleil « .

*

Porté dans une litière par quatre guerriers, Le « Grand Soleil « arriva entouré de sa cour. Ce souverain de droit divin, favorable aux Français, était venu présenter lui-même le calumet. Blanche-Marie s’était mêlé à la foule qui regardait passer le potentat accompagné de son épouse et de son frère « Serpent Piqué », son chef de guerre. Le cortège s’arrêta devant le pavillon où l’attendaient monsieur de Bienville et le gouvernement de la colonie en la présence de ses lieutenants et commissaires, soit une dizaine de personnes en tout. Lorsque le « Grand Soleil « descendit de sa litière, les membres de son peuple s’affaissèrent dans une génuflexion accompagnée de grognements, marques de respect de leur part. L’homme, le « Grand Soleil » que seul un pagne recouvrait, ainsi qu’une multitude de colliers de pierres de couleurs et une coiffe de plumes, comme Louis le quatorzième, était, pour son peuple, le reflet de l’astre sur terre, il en était même le descendant. Les Orléanais qui n’avaient jamais vu autant d’apparat de la part des Indiens, habitués qu’ils étaient de ne voir en eux que des marchands ou des mendiants, étaient fort impressionnés de cet étalage de puissance.

Monsieur de Bienville l’invita à entrer dans la grande salle de réception qui avait retrouvé sa fonction après le déménagement de l’hôpital de fortune. L’entrevue ne donna pas grand-chose bien qu’elle s’étirât en cérémonie, préséances et diplomatie. Rien ne satisfit totalement le gouverneur. Après moult détours et palabres, le « Grand Soleil » expliqua que les membres de son peuple, qui étaient coupables, mais repentants, avaient simplement perdu l’esprit ce soir-là. Jean-Baptiste de Bienville comprit à demi-mot que les hommes étaient ivres morts. Chacun resta sur son quant-à-soi, le gouverneur ne désirait pas de débordement belliqueux d’aucun des deux partis, les Français se relevaient péniblement du cataclysme et il n’était pas sûr qu’en cas de conflit, ils aient cette fois-ci le dessus.

*

Alors que monsieur de Bienville réfléchissait encore à ce qu’il devait faire, il n’était pas sûr d’avoir pris la bonne décision, le crime avait été laissé impuni, les choses s’envenimèrent. Les soi-disant repen­tants, entraînés par leur chef « Serpent Piqué » attaquèrent les concessions de Sainte-Catherine et Terre-Blanche, où ils tuèrent et brûlèrent les habitations des Blancs. Aussi tôt, Jean-Baptiste de Bienville trancha, il rassembla et partit avec sept cents hommes, autant de soldats que de bourgeois, des Canadiens et aussi des Tunicas et des Chactas. Ces deux tribus étaient sous les ordres de « Soulier-Rouge » un autre chef pas fâché de rabattre l’orgueil de son ennemi « Serpent-Piqué « . Au son des fifres et des tambours, Jean-Baptiste de Bienville marcha sur le village de « Serpent Piqué « . Celui-ci, tancé par le « Grand Soleil « qui tenait à la paix avec les Français, était prêt à demander pardon à leur arrivée. Après un long conciliabule entre Jean-Baptiste, le « Grand Soleil » et « Serpent Piqué » ce dernier accepta de donner la tête de « Vieux Poil », un petit chef, et celle d’un Nègre qui avaient participé à la révolte. Pour sauver la paix et l’honneur de la France, Jean-Baptiste de Bienville accepta les têtes de « Vieux Poil » et du malheureux esclave révolté.

*

Épuisé par tous ces événements et bien qu’il paraissait bâti dans du bronze, Jean-Baptiste de Bienville tomba malade. Son entourage en vint à craindre pour sa vie. Depuis qu’il était rentré de Fort-Rosalie, il était alité, il brûlait de fièvre. Il ne se relevait pas de cette expédition contre les Natchez. Les soins de monsieur  Poyadon, son chirurgien, qui le saignait à la lancette pour lui ôter les humeurs de la fièvre, ne le soignaient en rien. Messieurs Blondel de la Tour et du Pauger se joignirent aux attentions du chirurgien, et l’arrosèrent d’eau de Cologne, ce qu’Antonine trouva ridicule, car à part remplacer l’odeur du malade, elle ne voyait pas trop en quoi cela pouvait le soigner. Ses amis vinrent à son chevet, chacun se disputait pour soulager le malade, leurs attentions ne l’apaisaient pas plus. Quand le « Grand soleil « des Natchez envoya des jongleurs et des danseurs aux mystérieux chants et gestes incantatoires, ce fut de trop, Antonine craqua, elle ferma la porte de la maison du gouverneur. « — Il peut lui faire des cadeaux celui-là, si le maître en est là, c’est bien de la faute de ces sauvages. Ils peuvent implorer la lune pour guérir « le papa de la terre », ce n’est pas cela qui va lui faire recouvrer la santé à mon petit. » Mélinda et Blanche-Marie eurent un sourire de connivence, Antonine  n’oubliait jamais qu’elle avait été la nourrice du gouverneur et aimait à le rappeler. Mais la servante avait raison, ces « soins » avaient fatigué le malade plus que la maladie. Sa faiblesse devint extrême. Les nouvelles de ses maux se propageaient dans la ville et dans la colonie, il n’y avait pas que dans la maison du gouverneur et dans son entourage, que l’on s’inquiétait, tous les Français, Canadiens, coureurs des bois, colons, soldats, dames de qualité, officiers, marins, filles de joie et truands, tous étaient alarmés. Sans monsieur de Bienville, ils se pensaient perdus, il était pour eux le seul qui s’inquiétait vraiment de leur sort.

Graciane (Portrait d'une femme en buste by François-Hubert Drouais 1757.jpgCe fut poussé par ses comparses et surtout par le père Davion, qui finit par la décider, que Graciane un soir, à la nuit tombée pour plus de discrétion, se présenta sur le seuil de la maison du gouverneur. Antonine et Mélinda ne surent que penser de cette visite. Elles connaissaient déjà les bruits qui couraient sur la supposée relation entre cette femme et leur maître, mais elles ne savaient que faire. En leur for intérieur, elles ne voyaient pas ce qu’elle pouvait faire de plus. Fallait-il prévenir le maître ? « — Bien sûr qu’il faut le prévenir ! C’est la meilleure chose qui peut lui arriver. Et c’est moi qui vais aller le prévenir ! Rentre Graciane où toute la ville sera que tu es là avant monsieur de Bienville ! » Blanche-Marie ne laissa à personne le temps de réagir, elle se précipita prévenir de sa visite le malade.

Et le miracle se produisit. Au soulagement de tous, monsieur de Bienville retrouva soudain l’énergie de se lever. Il préférait être debout à peu près guéri plutôt que couché et mourant sous les démonstrations d’amitié, par trop fatigantes et encombrantes. Ce fut, toutefois, ce qu’il répétait à tout son entourage. Dans la maisonnée, chacun savait à quoi s’en tenir, depuis la première visite de Graciane. Il ne se passait pas un soir sans qu’elle ne se renouvelât. Cette nouvelle relation qui s’installait au fil des jours annonça une nouvelle ère pour la ville.

*

La relation entre Graciane et monsieur de Bienville faisait beaucoup commérer, bien que le couple ne s’affichât guère au-delà de leur intimité. Ils s’étaient rapprochés doucement au cours de la crise causée par l’ouragan, l’attraction de leurs caractères était évidente, elle devint inexorable lors de l’alitement forcé du gouverneur. Du fond de son lit, le premier soir, lorsque Graciane apparut à son chevet, le gouverneur était si fatigué par sa fièvre qu’il ne fut pas bien sûr de sa présence. Au moment de se retirer, il la pria de bien vouloir revenir dès le lendemain, ce qu’elle consentit et qu’elle fit. Elle fut le meilleur de ses reconstituants. Il recouvra en sa compagnie la santé, l’énergie, au fil des conversations, à bâtons rompus, qu’ils partageaient. Après la période des échanges que l’intimité rendit de plus en plus familiers dans leurs contenus, monsieur de Bienville commença une cour qui se fit de plus en plus pressante au fur et à mesure qu’il reprenait des forces et qui dépassa le simple badinage. L’attraction des corps se faisait de plus en plus évidente, Graciane, ce fut plus fort qu’elle, tomba dans ses bras. Attendrie de l’avoir connu si faible, elle n’en aima que plus sa force lorsqu’elle acceptât ses avances.

Introduite par Blanche-Marie, elle n’en fut que mieux accueillie par Antonine et Mélinda qui acceptèrent d’oublier le douteux passé de Graciane, d’autant qu’elle se comportait comme une dame, avec beaucoup de réserve et de dignité. La nouvelle maîtresse du gouverneur, et la seule qu’il installât dans sa demeure, mit tout son charme pour apprivoiser les deux méfiantes matrones. Elle partagea leurs tâches, leurs soucis, leurs vies de tous les jours et ne rajouta en rien à leur besogne. Insensiblement, elle s’inséra dans la vie de la maison et en devint le pivot. Chacun lui demandait son avis et elle le donnait en douceur, suggérant les changements qui lui semblaient bons, et donnait des directives sans que rien n’y paraisse. Elle devint de toute évidence la maîtresse de la maison.

Bien qu’elle ne demandât rien à son amant, il la couvrait de petits cadeaux jusqu’au jour où il amena Titsie. La famille Delair repartait pour la France, ils avaient tout vendu tant ils avaient accumulé de dettes. Titsie, jeune négresse juste pubère, faisait partie du lot d’esclaves proposé. Monsieur de Bienville l’avait acquis pour sa maîtresse. Il n’était pas pour la possession d’humain, mais il savait aussi quel avenir était réservé à la fille. Aussi revint-il avec et la proposa-t-il à sa maîtresse. « — Bien que je ne sois pas pour, voici cette fille dont vous ferez ce que bon vous semble. Le titre d’acquisition est à votre nom Graciane. » Elle était restée dubitative, car ce n’était pas rien. La fille devait valoir une somme conséquente. Elle n’était pas préparée à cela, mais par contre elle savait ce que c’était d’avoir des gens à son service. Elle fit de Titsie  sa chambrière, la forma lui apprenant à l’habiller, à la coiffer, lui montrant comment préparer, entretenir ses toilettes. Titsie était attentive et appliquée, mais aussi de nature très craintive, un rien l’apeurait, un haussement de voix, un geste un peu brusque. Graciane dès le premier jour sut pourquoi, le corps de la fille était couvert de cicatrices, certaines pas tout à fait cicatrisées. Graciane en fit part à tous, et tous furent horrifiés. Mélinda ne fut pas surprise, elle avait échappé à ce triste sort, car elle avait été offerte à monsieur de Bienville par un planteur de Saint-Domingue, qui tenait à ce que son cadeau soit intact. Titsie cachait un autre secret dû à sa maltraitance, elle était enceinte alors qu’elle n’était qu’une enfant. Devant la gentillesse de sa maîtresse et de son entourage, elle s’ouvrit et sortit de sa morosité.

De ce jour comme toutes femmes de la bonne société, Graciane se déplaça sous un parapluie à l’abri du soleil avec sa chambrière sur les talons, et si elle y mettait moins d’ostentation que la plupart des Orléanaises, elle n’en ressemblait pas moins à une dame. Elle avait retrouvé sa vie d’autrefois, ses façons bordelaises, ceux d’une élégante.

Early 1700's french fashion- An elegant Couple ~ Hubert-Francois Gravelot (Engraver & Book Illustrator).jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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épisode 001

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15 juillet 1722, l’arrivée

La vigie n’avait pas crié « — Terre ! Terre ! » que les marins savaient déjà que le continent n’était pas loin. Les effluves terrestres et les oiseaux qui ne s’éloignaient jamais vraiment de celle-ci les avaient alertés. Lorsque l’homme du grand mât s’écria : « — Terre ! Terre à bâbord », l’équipage guettait déjà la ligne d’horizon, cherchant la partie plus sombre qu’était leur destination. Seuls les passagers furent surpris par l’appel et se portèrent en hâte vers le bastingage. Tous voulaient apercevoir la terre de leur nouvelle vie, mais ils furent bien déçus, car hormis quelques marins à la vue plus perçante, ils ne voyaient rien. Il fallut plusieurs heures pour que petit à petit se dessinent les contours, tout d’abord flous, de leur destination.

Lorsque le « Vénus « fut en vue du fort de la Balise établi dans le delta du large fleuve, l’équipage et les passagers étaient en tristes états. Si le temps avait été clément jusqu’au tropique, il n’en avait pas été de même dans le golfe du Mexique. Les voyageurs avaient été malmenés par deux tempêtes consécutives qui les avaient fort secouées et avaient généré quelques avaries. Seule la crainte des pirates avait amené le capitaine à garder le cap vers la Louisiane, plutôt que de s’arrêter à Cap français ou chez les Espagnols. Il avait encore en tête le récit tragique de ces colons allemands, malades et affaiblis par la dysenterie, qui sur le navire « la Garonne » avaient été acculés par des pirates, dans la baie de Samana sur la côte de Saint-Domingue. À l’abri de témoins éventuels, ils les avaient pillés, violés et trucidés. Que les conditions de bord fussent de plus en plus pénibles, que la maladie, dont avait été victime Blanche-Marie, aie emporté trois marins, deux femmes des familles et un nourrisson, n’avait en rien ébranlé sa décision. Le chirurgien, lui, s’estimait heureux de n’avoir pas eu plus de décès même s’il y avait encore six malades qui n’en réchapperaient sûrement pas et que d’autres cas pouvaient se déclarer.

*

Les Français avaient construit le fort la Balise sur un des deltas du fleuve face au golf du Mexique. Il fallait protéger l’entrée du Mississippi d’éventuels belligérants. Il avait pour deuxième utilité de servir de port. Les grands navires à fort tirant d’eau, en plus de la nature dangereuse et imprévisible du lit du fleuve, étaient empêchés par une barre de sable située en son milieu de poursuivre le voyage vers l’intérieur des terres. Aussi le plus souvent les capitaines étaient dans l’obligation de transborder leurs passagers et leurs marchandises sur des embarcations plus petites et plus maniables. Il s’était donc développé dans les îles avoisinantes des communautés de marins et leurs familles à même de pourvoir à cette activité.

Le capitaine du fort de la Balise accueillit avec chaleur le capitaine Dumoulin. Dans son fortin de chêne, au confort sommaire, et après avoir fait le point sur les besoins les plus pressants du navire et de son équipage, les deux capitaines autour d’une bouteille de rhum échangèrent les nouvelles de part et d’autre de l’océan. Au cours de la conversation, le capitaine du Vénus apprit que sa destination avait changé. Monsieur Brebach, capitaine du lieu, lui signifia que désormais il devait se rendre non plus au nouveau Biloxi, sa destination première qui était à son dernier passage l’établissement principal de la colonie, mais à La Nouvelle-Orléans, la nouvelle ville du gouverneur.

arrière de l'aurore navire négrier un peu plus grand que l'assemblée nationale dessin jean bellis

Le capitaine n’était pas contrarié de ce changement de destination, il avait un fort mauvais souvenir du précédent lieu, aussi apprécia-t-il la nouvelle. Le nouveau Biloxi était un plateau boisé à la pointe d’une presqu’île de terre limoneuse entourée de marais où il s’était développé un véritable centre d’accueil des émigrants. Monsieur de Bienville, gouverneur de la colonie, alors contrarié par ce choix fait depuis Versailles, s’y était installé avec un troupeau d’humains disparates allant du directeur régional de la Compagnie aux forçats rescapés des galères et vagabonds ramassés dans les rues de Paris, en passant par les filles à la cassette et les religieuses qui les accompagnaient, les ingénieurs du roi et leur famille, les employés et les gardes de la Compagnie des Indes, les engagés envoyés par différents concessionnaires, souvent avec femme et enfants, les Suisses de la Compagnie de Merveilleux et du régiment de Karrer, les militaires français, et les prisonnières tirées de la Salpêtrière. Pêle-mêle s’étaient construits des magasins, un hôpital, des baraquements pour loger le commun et des logements à peine plus cossus pour les nantis. Les logements des émigrants de toute catégorie, construits à la hâte, étaient des plus rudimentaires, quelques pieux en terre soutenant une couverture de joncs.

Monsieur de Bienville l’avait alors reçu dans sa demeure qui était la seule avec celle du directeur de la Compagnie à ressembler à une vraie maison, et dont il avait fait le siège du Conseil de la colonie. Il se souvenait y avoir rencontré le père Antoine Davion, un missionnaire hébergé tout comme lui. Reconnu par tous comme un saint homme, celui-ci se plaignait de la promiscuité engendrée sur quelques hectares par ce rassemblement de populations si diverses, le lieu, il était vrai, ressemblait plus à un campement de bohémiens qu’à un comptoir colonial organisé. Très vite, les maladies comme le scorbut, la dysen­terie, les fièvres diverses, les infections vénériennes, le manque de vivres frais, les conditions d’hygiène déplorables, avaient fait du site un lieu maudit qu’il n’avait pensé qu’à fuir de peur que son équipage ne soit décimé. Il n’était pas le seul, les désertions s’étaient multipliées et chaque jour avait allon­gé la liste des malades, des mourants. Monsieur Brebach ajouta à ce triste résultat le nombre des morts près de mille alors constaté, aussi à l’annonce du déménagement tous avaient été soulagés de le quitter. Cela faisait deux mois que le plus gros de la population s’était rendu dans la nouvelle ville en devenir.

Afin de faciliter son voyage, car il fallait parfois jusqu’à six semaines pour parcourir les lacis du Mississippi jusqu’à la nouvelle ville, monsieur Brebach proposa au capitaine Dumoulin des esclaves appartenant à la Compagnie pour transborder sa cargaison sur de petites embarcations, à moins qu’il ne préfère louer les services d’un pilote, ce qu’il avait à sa disposition. Le capitaine Dumoulin choisit le pilote.

*

Le capitaine Dumoulin prit à son bord le pilote Charles Forest, un marin originaire de Montréal. Il était arrivé avec monsieur de Bienville. Il était là pour les guider dans les méandres toujours mouvants du Mississippi. Le large fleuve changeait de cours au fil de ses nombreux caprices. Ses eaux jaunâ­tres légèrement teintées de rouge, les unes venant du Missouri, les autres de la ri­vière Rouge, drainaient des bancs de sable qui modifiaient sa profondeur. Son courant charriait des troncs d’arbres qui pouvaient empaler la coque. Dire que sa navigation était peuplée de mille dangers était un euphémisme.

Joseph Rusling Meeker (The Athenaeum - Achafalaya River .jpegLes passagers ébahis, pour certains éblouis, découvraient la luxuriance du paysage. Le galion avait tout d’abord pénétré dans le delta du fleuve dont les contours incertains faisaient douter de ses limites voire d’être dans son lit. Les premiers jours, ils naviguèrent au milieu des marécages, le vent soufflant dans la voilure poussant devant le haut navire une myriade d’oiseaux dérangés dans leurs habitudes au-dessus d’une prairie, flottante, fleurie, où se cachaient des monstres que les passagers entrapercevaient avec effroi. Ils s’engouffrèrent ensuite dans une zone tout aussi incertaine où l’on ne savait pas où commençait l’eau et où finissait la terre. Les jacinthes de toutes couleurs, les lentilles, les nénuphars, les iris ou les lys, tapissaient les eaux calmes qui clapotaient sur les genoux noueux des cyprès couverts de lianes. Ils paradaient, supportant une végétation arachnéenne, qui tels des fantômes en lambeaux, frémissait aux moindres vents. La nuit, les filles enfermées dans l’entrepont écoutaient les sons inquiétants de la faune. Ce n’était que rugissement, miaulement, feulement, mugissement, croassement, sifflement, craquement. Tout cet inconnu mettait en branle leur imagination.

Puis un matin, à leur lever, elles découvrirent les forêts de chênes, de cyprès, de sassafras, de pacaniers, de magnolias en fleur, les contours de la rive se dessinaient avec précision. Puis ce fut la première trace humaine, une étendue cultivée, des hommes penchaient sur leur culture ou faisant des signes de bienvenue aux nouveaux arrivants. Malgré la peur de ce Nouveau Monde où tout était inquiétant, Blanche-Marie était captivée par tout ce qu’elle découvrait. La vie, l’espérance en celle-ci, avait repris le dessus sur la succession des drames, des deuils qu’elle surmontait insensiblement. La maladie qui lui avait fait entrevoir les portes de la mort lui avait rouvert les vannes du désir de demain. Cela avait le plus souvent des allures de fatalisme, mais la curiosité de la jeunesse perçait dessous. Aussi, sous le regard de Thimothée, au milieu des filles, maigre à faire peur, Blanche-Marie reprenait goût aux choses. Le garçon la surveillait, son cœur étreint de la voir si faible et de ne pouvoir faire plus pour la protéger, il s’inquiétait du futur proche dans lequel elle ne partagerait plus sa vie, son espace. Lorsqu’elle croisait son regard bienveillant de douceur, elle ne le fuyait plus, elle lui souriait timidement, il en était ébloui. Son frère l’avait tancé dès qu’il avait remarqué le manège des deux jeunes gens à peine sorti de l’enfance. Le Second Monrauzeau avait inutilement sermonné son cadet, le serinant avec la supposée condition de la fille dont on ne pouvait douter la noirceur, tout au moins de la malhonnêteté. Au grand scepticisme de Thimothée, il la supposait dangereuse. C’était ce que le Second avait compris à la table des officiers, même s’il était vrai que le Capitaine n’en avait pas pipé mot. Le mousse n’en avait eu cure. Le sermon avait glissé sur lui et sur sa dulcinée. Il l’avait même défendu et avait pour la première fois, élevé la voix devant son frère, à sa surprise. L’aîné n’avait pas insisté, le voyage touchait à son terme, les problèmes mouraient d’eux-mêmes, mais les journées du cadet étaient emplies de la vue de Blanche-Marie ou de son souvenir.

*

La ville tant rêvée par le gouverneur de Louisiane, monsieur de Bienville, apparut au milieu de l’air vibrant de chaleur, dans une large courbe du fleuve, aussi large qu’un lac, en forme de croissant. Les passagers à sa vue furent fort désappointés, car si les abords du fleuve avaient été aménagés pour permettre aux navires à grands tonnages de mouiller face à la ville, celle-ci n’avait que le mot pour l’être. Faute de main-d’œuvre, elle n’était qu’une ébauche. C’était un damier, face au fleuve, constitué d’îlots entourés de fossés pour évacuer l’eau et bâti à première vue de cabanes, autant dire un campement. Ce n’était que des prémices en devenir tracé par Adrien de Pauger. L’ancien capitaine au régiment de Navarre, ingénieur du roi, avait eu du mérite, car il avait trouvé à son arrivée sur le site qu’une vingtaine de baraques éparpillées au milieu des broussailles d’une zone boisée. Il avait toutefois réussi à faire dégager les quatre-vingt-dix hectares dont il avait besoin pour respecter ses plans et cela avec une soixantaine d’ou­vriers recrutés en Artois, sa province natale. Il avait poussé le rêve de monsieur de Bienville en nommant les premières rues de noms célèbres tels que Bourbon, Orléans, Saint-Louis, Iberville, Royale, et Chartres.

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La ville construite sous le niveau de la mer entre le fleuve et le lac Pontchartrain avait été gagnée sur les marais alentour, les occupants du navire découvrirent une foule d’ouvriers élevant des levées pour parer aux crues récurrentes du Mississippi. Le navire amarré, le va-et-vient des chaloupes débarquèrent les passagers. Lorsque son tour vint, Blanche-Marie jeta derrière elle un regard cherchant celui de Thimothée et ne croisant que celui, glacial, du Capitaine. Dépitée, elle s’avança sur l’échelle, hors du navire. Une main se présenta, c’était celle du mousse qui pour la première fois la touchait. Il murmura au passage : « — je reviendrai. ». Elle crut avoir mal compris, tant son cœur palpitait avec bruit. Elle lui sourit les yeux brillants d’émotion. Elle ne pouvait lâcher ses yeux des siens et tout en descendant précautionneusement, elle tournait sa tête vers lui. Assise dans la chaloupe, elle le cherchait toujours, et du bastingage, il la fixait, gravant dans sa tête ses grands yeux verts qui lui mangeaient le visage.

En trois coups de rames, la chaloupe toucha la pente du rivage, premier port de La Nouvelle-Orléans. Il était face à une large place déjà entourée de bâtiments administratifs, constitués de l’hôtel-palais du gouvernement, de deux casernes pour des soldats, de la prison, de l’intendance, du grand magasin général de nourriture et d’armes, et en fond une église se construisait. Cela effaça quelque peu la première impression des nouveaux arrivants. Comme à l’aller une planche relativement large fut posée sur le bord de l’embarcation et servit de ponton. La première à descendre fut Graciane, montrant ainsi la voie. Le limon du fleuve embourbait la rive, la femme releva le bas de sa jupe et à grande enjambée sur la pointe des pieds, elle évita de se crotter plus. Les filles avaient de leur mieux rafraîchi leurs mises, elles recommençaient une nouvelle vie, elles devaient être à la hauteur. Boubou, Amandine, Marthe, Marguerite suivirent avec un équilibre précaire d’autant que toutes redécouvraient la terre ferme et avaient encore le balancement du navire dans les jambes. Paulette dans sa précipitation glissa et tomba sur le cul à sa grande humiliation, déclenchant l’hilarité générale. Blanche-Marie l’aida à se relever et bras dessus bras dessous, elles rejoignirent les autres, qui avaient rejoint les familles sans se mêler à elles. Sous le soleil plein d’ardeur, elles attendirent que l’on décide de leurs sorts. Impassibles, suivant les conseils de Graciane, elles subissaient les regards concupiscents des hommes alentour et quelques propos lestes des soldats qui les entouraient. Autour d’elles l’activité était dense. En plus du « Vénus », plusieurs embarcations de tous types, navires, canoës, sortes de gabarres, radeaux mouillaient et embarquaient ou débarquaient des marchandises. Elles découvraient tout le peuple qu’elles allaient côtoyer, coureurs des bois, Indiens impassibles et inquiétants, esclaves africains chargés comme des mules, artisans de la Compagnie œuvrant aux abords, militaires, surveillants ou flânant, des marins de tous poils, quelques hommes visiblement riches, peu de femmes dans les environs.

*

original.5084.jpgLe conseil supérieur de la Louisiane avait deux têtes, toutes deux officiellement au roi, le commissaire ordonnateur, Monsieur  Duvergier, qui penchait pour les prérogatives de la Compagnie, en charge des finances, de la justice et de la police, et le gouverneur, monsieur  Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, commandant les troupes et s’occupant des relations diplomatiques. Le premier avait de larges pouvoirs qui entraient parfois en conflit avec ceux du gouverneur. Ce dernier était connu par tous comme un homme courageux, intelligent et honnête. Sa servante Antonine qui était déjà au service de son père et qui avait suivi le fils jusque dans ce maudit pays savait aussi que s’il était un homme bon, il pouvait avoir des colères lors desquelles il valait mieux être loin. Et venant d’apprendre le mouillage du « Vénus » dont il avait un triste souvenir, le messager et elle avaient vu à la nouvelle monter son ire. Un an auparavant le galion en question avait apporté de la part du roi Louis XV, celui-ci n’ayant que dix ans, des croix de Saint-Louis pour messieurs de Châteauguay, le frère de Jean-Baptiste, de Boisbriand, de Saint-Denis et Marigny et rien pour le gouverneur ni pour les besoins de la colonie.

« — Et que m’amène le « Vénus » cette fois-ci ? Je gouverne déjà un dépotoir, et que m’envoie-t-on ? Tout le rebut de France et de Navarre, voleurs, coupe-jarrets, maraudeurs, égorgeurs, crève-misère, drôlesses jouant du couteau, vagabonds, filles de joie, soudards, ribaudes, déserteurs et fripons en tous genres. Bref, les autorités nettoient Paris et la France de toute sa fange. Pêle-mêle, ses déshérités vont débarquer. Que vais-je faire de toute cette misère ? »

Trouver des habitants… cela avait été dès la création de la colonie un vrai dilemme, aussi la ville dès ses débuts avait été peuplée de déshérités, d’indigents, de filles légères. Bien sûr, les premiers habitants avaient été des Canadiens, des coureurs des bois, des artisans de la Compagnie, ainsi que des soldats, pour le reste, il avait fallu contraindre des personnes à venir s’installer en Louisiane. En France, les « Bandouliers », comme la population les surnommait, hommes de la Compagnie, avaient parcouru la France et avaient enlevé et déporté des indésirables vidant prisons et hôpitaux. Mais si les colons dans l’intérieur n’hésitaient pas à prendre femme chez les Indiens, le manque de celles-ci s’était cruellement fait sentir en ville. La Compagnie avait donc tenté d’organiser l’arrivée de femmes, mais cet objectif se heurta à de nombreux obstacles. Une partie d’entre elles moururent au cours de la traversée ou dans les premiers temps de leur arrivée en raison des nombreuses maladies. Le gouverneur avait encore en souvenir le contingent du « Deux-Frères », arrivé un an plus tôt. Sur les deux cent dix passagers inscrits lors de l’appareillage, soixante-sept étaient morts.

*

Le gouverneur face au capitaine du Vénus parcourait la liste des nouveaux arrivants, la plupart des engagés, ce que l’on surnommait les trente-six mois, temps qu’il passait comme esclave pour payer leur passage. Il lisait à haute voix chacun des noms : « — Alenier Gilbert, 35 ans, habitant de Clairac, Lot-et-Garonne. Laboureur : 3ans ; D’Érié Élizabeth, 32 ans, épouse d’Alenier Gilbert et Chénier Jacques, 22 ans : 3ans ; Chénier Jean, 24 ans de Fernau, Lot-et-Garonne, l’un et l’autre laboureur : 3 ans ;

— Ce sont des cousins, compléta le capitaine

— Duby Catherine, 20 ans environ, épouse de Chénier Jean : 3ans. 

— Ils ont deux filles d’environ 5 et 7 ans.

— Lamy Joseph, 20 ans de Clairac, paroisse de Monbardat, laboureur : 3ans ; Rivard-Lavigne Marie-Françoise, de l’île d’Oléron, 23 ans, servante pour tous travaux à l’exception du labourage : 3ans.

— Ces deux-là doivent faire leurs épousailles suite à leur engagement

— C’est une bonne chose ! — il reprit la liste. — Asselin Thomas, 30 ans : 3ans ; Asselin Paul, 28 ans, de Bourran, paroisse de Colleignes, Lot-et-Garonne : 3ans.

— Ce sont deux frères. Le dernier est marié avec la suivante sur la liste, ils ont perdu un enfant du scorbut pendant le voyage et ils ont un garçonnet de 6 ans encore malade, pas bien portant.

 — Ah ! Hubert Jeanneton, 29 ans, épouse d’Asselin Paul : 3ans, Luce Isabelle, d’Oléron, 27 ans, cuisinière et boulangère : 3ans ; Blanche-Marie Peydédaut, 13 ans : 6 ans ; pourquoi 6 ans, capitaine, pour celle-ci ? Il n’y a que les Anglais pour établir ce genre de contrat. De plus, elle est bien jeune.

— Elle voyageait avec sa mère, mais cette dernière est morte pendant le voyage.

— De maladie, je suppose.

— Pas vraiment, nous dirons d’un accident. Et comme la Compagnie ne les a pas placées avant leur départ, à ma charge de trouver son propriétaire. Et comme c’est aussi moi qui aie avancé leur voyage, il faut bien que je me rembourse des frais.

— Vous savez bien que ce que vous faites n’est pas légal ! Je paie le voyage de la drôlesse et me charge de la placer. Quant au voyage de la mère, elle passera dans les pertes et profits. De plus, de quelle sorte d’accident a bien pu mourir la mère ?

— Un accident, qui ne regarde que moi. J’accepte votre proposition pour son engagement qui est d’ores et déjà signé, il ne manque que la signature du propriétaire.

Bien qu’il fût des plus intrigués par cet accident mystérieux, monsieur de Bienville était conscient qu’il ne pouvait pousser plus loin son investigation, le navire ne faisait pas partie de sa juridiction. L’un comme l’autre savait que sur cette affaire, ils ne devaient s’avancer plus avant sans outrepasser leurs droits. Ils décidèrent de rester sur leur quant-à-soi.

— En plus des engagés, il y a dix ribaudes que la justice du roi vous envoie.

Le gouverneur laissa échapper un soupir de dépit, encore des filles de mauvaise vie.

*

Maurice Leloir (manon lescaut 1885

Le temps s’écoulait lentement dans l’obscurité bienfaitrice de l’hôpital où des gardes les avaient menées. C’était un grand bâtiment avec étage tout en longueur, faisant face au fleuve. C’était une construction récente, l’odeur de la résine flottait encore. À ce qu’elles avaient pu en juger, c’était un des seuls pourvus d’un étage, avec deux autres aperçus sur la place. Elles avaient été poussées dans une salle de l’étage sommairement meublée par des militaires au propos grivois. À leur soulagement, elles y avaient été laissées seules. Elles avaient même fini par croire qu’elles y avaient été oubliées. Paulette, qui par nature ne tenait pas en place, l’oreille collée à la porte écoutait les bruits, ils étaient étouffés et peu identifiables. De son côté, Graciane s’approcha des contrevents cabanés et par l’interstice de l’entrebâillement elle examina les alentours. Il y avait un militaire en faction et le fleuve. À cette heure de la journée, rien ne bougeait, la chaleur écrasante faisait rechercher l’ombre. Petit à petit, les conciliabules des filles s’estompèrent, de la somnolence elles passèrent au sommeil réparateur. Depuis bien longtemps, elles n’avaient pas eu l’occasion de profiter du silence apaisant, que rien ne venait rompre, car sur un navire, il y avait toujours le cliquetis des haubans, les ordres, les cris, les chants de l’équipage, le bruit de la promiscuité et lorsque l’habitude leur avait fait oublier tout cela, il y avait les bruits sourds du monde sous-marin qui résonnaient sur la coque. Graciane en frissonnait encore, tant cela l’avait tenue si souvent éveillée, crispée de frayeur. Elle s’était assise sur un des larges bancs accolés contre les murs de la pièce. Elle regardait, attendrie, les filles endormies, les unes allongées sur les bancs, leurs servants de couchettes, les autres à même le plancher de chêne, toutes les unes contre les autres. Qu’allaient-elles devenir ? Bien que d’apparences plus sereines, elle était soucieuse, Graciane savait que les filles se reposaient sur elle pour leur devenir. Pendant le voyage, le groupe s’était soudé, elles s’étaient mises à compter les une sur les autres et plus que tout sur Graciane plus âgée, plus forte, plus intelligente, elles la considéraient comme leur matriarche. Elle était devenue leur tête pensante. Seulement, Graciane était inquiète, elle n’avait aucune idée de ce qu’elles allaient devenir, du sort qui leur était réservé. Elle était déterminée à ne pas retomber dans les griffes d’un homme qui pourrait faire d’elle ce qu’il voulait. Elle était vaguement tombée amoureuse de son marquis, éblouie par sa prestance, par le luxe qui l’entourait, les cadeaux qu’il lui faisait, le confort qu’il avait fini par lui donner. Mais c’était loin, c’était une époque révolue, elle ne voulait pas dépendre de la sécurité toute relative donnée, prêtée par un homme. Cette erreur l’avait menée jusque-là. Mais voilà, qu’allait-elle pouvoir faire dans cette ville ? Dans cette bourgade à première vue. Et les filles ? Toutes avaient décidé de ne plus vivre de galanterie, elles ne l’avaient pas choisie, elles n’y reviendraient pas. Mais pourraient-elles faire autrement ? De quoi allaient-elles subsister ? Et Blanche-Marie ? Graciane avait compris qu’un sort différent lui était réservé, mais lequel ? Qu’allait-il lui arriver ? Quel était donc leur avenir à toutes ? Que de questions se bousculaient dans sa tête !

*

Un brouhaha dans les escaliers annonça leur venue et éveilla les filles. Graciane vint se placer au milieu de la pièce face à la porte. Boubou secoua Amandine qui avait du mal à ouvrir les yeux. Blanche-Marie avait instinctivement pris la main de Martha, Paulette guère courageuse s’était placée derrière. Henriette et Marguerite soulevèrent Louise et l’aidèrent à tenir debout, elle souffrait d’une fièvre persistante. Marie et Toinette se joignirent au groupe et entourèrent Graciane. Lorsque la clef tourna dans la serrure elles étaient toutes devant, faisant spontanément corps. La porte s’ouvrit laissant passer un homme à l’allure martiale et la mine soucieuse, il était suivi de cinq hommes dont le père Davion et le capitaine du « Vénus ». Graciane esquissa une révérence, ce qui surprit son interlocuteur. Monsieur de Bienville regarda la femme qui, malgré son voyage visiblement éprouvant, gardait fière allure et avait de la noblesse dans le maintien. Il examina les autres et ne put s’empêcher de constater qu’elles étaient majoritairement assez jolies. Cela ne le rassura pas, car cela allait entraîner des disputes parmi les hommes et engendrer du désordre. La compassion comme d’habitude prit le dessus sur toute autre vertu. Comme les autres passagers, elles étaient malgré leurs efforts évidents d’une saleté repoussante. « — Bonjour ! mesdames, je me présente, je suis monsieur de Bienville, gouverneur de cette colonie. Le capitaine Dumoulin m’a présenté votre condition. C’est avec plaisir que j’accueille votre venue, car nous manquons de femme. Par contre, je vous saurai gré de ne pas retomber dans la vie que vous venez de quitter, car elle ne sera pas plus tolérée ici qu’elle ne l’était en France… 

Étude d'une femme, 1744 Hubert-François Gravelot.jpg— C’est une bonne chose, coupa Graciane, ceci est aussi notre souhait à toutes. Nous ne tenons pas à nous faire infliger une nouvelle fois cette vie, vie que nous n’avons jamais choisie, et qui nous a été imposée par les hommes.

 Monsieur de Bienville, tout comme son entourage, resta bouche bée par l’interruption inattendue faite avec autorité. Contrairement à son entourage, choqué par le manque de respect dans la préséance, le gouverneur apprécia cette courageuse tirade. Elle démontrait que la femme avait du caractère et du courage et c’étaient deux atouts bienvenus dans ce pays. De plus, le temps en ferait la preuve. Les femmes, tout au moins celle-ci, avaient l’intention de commencer une nouvelle vie et respectable qui plus est. Il les aiderait, car si elles y mettaient autant de volonté elles le méritaient bien. Il sourit, bienveillant, et reprit : « — bien si nous allons dans le même sens c’est une bonne chose. J’ai donné des ordres pour que l’on vous fournisse de quoi vous décrasser de votre voyage ainsi qu’une vêture à votre convenance, tout au moins plus fraîche. De plus en attendant de vous loger dans les conditions adéquates vous resterez ici.

— Nous serons prisonnières ?

— Non, tant que je ne trouverai rien à redire sur votre conduite vous pourrez vaquer à votre guise. Le père Davion vous conseillera afin de vous construire une nouvelle existence et vous expliquez la colonie.

Tournant son regard vers Blanche-Marie, il s’adressa à elle : « — Quant à toi, je suppose que t’es la fille Peydédaut. d’un hochement de tête, elle acquiesça et jeta un regard inquiet à Graciane. – Je te prierai de bien vouloir me suivre.

Graciane se cabra et ne put s’empêcher d’intervenir tout en prenant la jeune fille par l’épaule. « — Qu’allez-vous faire d’elle ? Elle ne peut donc rester avec nous ?

— Elle appartient à la Compagnie pour trois ans et doit donc me suivre. Mais ne vous inquiétez pas, en attendant que je lui trouve un maître, elle restera dans les mains de ma servante. Vous pouvez dans ce laps de temps la voir encore. Cette femme commençait à l’agacer, il ne pouvait s’empêcher d’être aimable avec elle alors qu’il n’avait aucune raison de se justifier. Il n’aimait pas ce qu’il faisait, la gamine était un échalas et la vendre comme une esclave au profit d’un planteur ou d’un boucanier, dans des conditions aussi atroces dans un cas comme dans l’autre, tout ça pour rembourser l’investissement de la Compagnie qu’il avait fait à sa place, le dégoûtait. Il était évident qu’elle n’était pas assez solide pour survivre à cet engagement. Sa patience épuisée, sa colère monta. Il tourna les talons et sortit. Un des gardes prit le bras de Blanche-Marie qui n’opposa aucune résistance.

Les filles désemparées regardèrent le groupe quitter les lieux avec l‘une d’entre elles. Elles avaient le cœur serré, elles pressentaient que ce n’était que le début.

épisode 002

Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville (2).jpg

Le gouverneur

Été 1722

Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville pouvait être comparé à un taureau, sans être ni petit ni gros, il était massif. Il dégageait une force qui en imposait à beaucoup. Vif d’intelligence et de nature obstinée, il employait toutes les possibilités pour arriver à ses fins, mais comme il était d’un naturel bon, il se retrouvait parfois en contradiction avec sa conscience. Mais en ce jour, son âme était en paix, il ne pouvait que se féliciter de son œuvre. Si par le passé, la violente mésintelligence qui se manifestait alors entre tous les officiers et employés publics à la Louisiane, avait considérablement nui à la marche des affaires, entraînant des rapports explicitant la triste situation dans laquelle se trouvait alors la colonie et excitant de grands murmures parmi les actionnai­res, aujourd’hui tout allait mieux. Les concessions se développaient. De riches familles s’étaient installées sur les bords du fleuve et avaient enfin pu acheter des esclaves à sa charge depuis qu’ils avaient débarqué sur l’île Dauphine du Grand-Duc-du-Maine et de l’Aurore. Bien que l’idée ne lui ait jamais convenu, les négriers fournissaient régulièrement la main-d’œuvre servile que réclamaient les colons. Ceux-ci, fatigués par le climat, esti­maient que seuls les Africains étaient assez résistants pour travailler la terre. Ces nègres, comme tous les nommaient, et que l’administration maritime appelait « pièces d’Inde » et les trafiquants « bois d’ébène », devenaient les principaux artisans de la fortune des planteurs. Les Chauvin de la Fresnières et les Beaulieu possédaient désormais cent Nègres. Ils travaillaient dans les rizières. D’autres, comme ceux de La Luire ou des Ursins, faisaient pousser du tabac. Ces malheureux Noirs au moins étaient nourris, pensait monsieur de Bienville. Il avait bien encore quelques difficultés notamment avec les sauvages qui s’énervaient et tuaient leurs prisonniers, dont ils clouaient les têtes sur des piques, mais il avait jusque-là réussi à juguler ces débordements. Sa dernière crise l’avait amenée à offrir une grande concession à une colonie d’Allemands, effrayée par leurs voisins indiens. Il ne l’avait pas regretté, les Allemands, très organisés, l’avaient aussitôt divisée en quatre villages : Marienthal, Augsbourg, Carltein, et Hoffein. Industrieux, peu querelleurs et point coureurs de filles, ils ne pensaient qu’à travailler. Avec eux, le gouverneur était tranquille, ils n’allaient pas à la taverne et ne se battaient pas pour un jupon. Tout allait donc pour le mieux, la colonie était maintenant divisée en neuf quartiers : Nouvelle-Orléans, Biloxi, Mobile, Alibamons, Natchitochez, Yazoux, Natchez, Arkansas et Illinois. À ce jour, il pouvait compter sur les registres de sa ville environ mille deux cent cinquante habitants dont deux cent quatre-vingt-treize hommes, cent quarante femmes, quatre-vingt-seize enfants, cent cinquante-cinq domestiques français, cinq cent quatorze esclaves nègres, cinquante et un esclaves sauvages, deux cent trente et une bêtes à cornes, vingt-huit chevaux. De plus, Dieu semblait lui être clément malgré les messes dites en plein air par les jésuites ou les capucins, en attendant l’achèvement de la cathédrale, ce qui ne dérangeait pas les habitants de la ville.

Pour parachever le tout, il venait d’aménager dans sa maison enfin terminée, sur les bords du fleuve, au nord de la ville, au bout de la rue qui portait son nom, cadeau de monsieur Pauger. Jean-Baptiste de Bienville rangeait avec satisfaction ses livres et installait ses modestes souvenirs, les objets qu’il aimait, offerts par ses amis amérindiens, statuettes, armes, plats, calumets… tout en expliquant à Antonine ce qu’il attendait d’elle quant à la drôlesse qu’il avait ramenée dans sa maison. La vieille avait ronchonné son mécontentement. Qu’allait-on penser ? Une fille dans la maison du gouverneur ! Tout à sa joie de s’installer, il ne prêta pas attention aux récriminations de celle qui avait été sa nourrice et qui avait quitté le service de son père pour le suivre depuis l’Acadie. Il appréciait sa nouvelle demeure. De plain-pied, avec un toit pentu et une véranda, tout son tour pour la protéger des ardeurs du soleil, elle était suffisamment vaste pour son confort et son statut. Elle s’élevait sur sept parcelles réunies entre les quais et la rue de Chartres qui deviendraient un vaste jardin et des dépendances. Elle était construite comme toutes les autres avec les matériaux naturels trouvés sur place. Le bois ne faisait pas défaut ni le limon argileux fourni par le fleuve, ni les coquillages rejetés par les eaux du lac Pontchartrain, ni la mousse espagnole imputrescible qu’il suffisait d’arracher aux branches des cyprès, des cèdres et des chênes. Ces matériaux s’étaient imposés et avaient tout naturellement permis la technique du bousillage pratiquée par les Indiens. Pour monter les murs, on tassait entre poteaux un mélange de mousse, de sable et d’argile, auquel certains ajoutaient des crins d’animaux et des coquillages fossilisés. Les toitures constituées, en l’ab­sence de tuiles, par des planchettes de cyprès assuraient une assez bonne protection contre les ardeurs du soleil et les pluies ordinaires.

*

Jeune fille debout tournée vers la droite baissant les yeux (1775-1780)Blanche-Marie considérait le décor qui l’entourait. Le garde l’avait laissée à une vieille femme qui à sa vue était partie à l’intérieur de la maison en trottinant et bougonnant. Elle était restée sur place, seule. Ce Nouveau Monde était étrange, coloré. Il sentait bon, enfin presque toujours, tout dépendait des vents. Elle avait suivi le garde le long de la rive du fleuve, le remontant à contre-courant, croisant une foule cosmopolite, peuple de colons arrogants pour les plus riches, de serviteurs noirs abattus ou riants, de baroudeurs harassés, de militaires insolents et hâbleurs, d’Indiens placides énigmatiques, tout l’intriguait. Ils avaient suivi ses abords jusqu’à la place où elle avait touché terre, le « Vénus » était encore au mouillage, elle pensait qu’il était reparti aussitôt, mais bien sûr c’était idiot. Elle espéra voir ou apercevoir Thimothée, mais non. Ils continuèrent, elle se retourna une ou deux fois, espérant encore, pour finir ils s’arrêtèrent devant la maison du gouverneur. Elle était plus grande que la plupart de celles qu’elle avait vues, mais autrement, si l’on ne considérait pas tout ce qui ressemblait à une cabane, elles étaient toutes de même facture avec leurs hautes toitures, certaine comme celle-ci avec des chiens assis, et leurs colombages, déjà entourées d’arbres en fleurs. Elle ne bougeait pas, elle se tenait droite sous le soleil, elle rêvassait oubliant sa morsure. Elle n’était même plus inquiète quant à ce qu’il allait advenir d’elle. Elle fut sortie de sa torpeur par le museau humide d’un molosse au pelage noir qui la reniflait. Elle le flatta, passa sa main dans sa toison, s’agenouilla, l’énorme chien la remercia de ses attentions en lui léchant la joue ce qui provoqua le rire de la jeune fille. « — Et comment tu t’appelles, mon gros ?

C’est le chien du maître, il s’appelle Brutus, et c’est une bonne chose qu’il t’adopte, il est d’habitude plus méfiant. Je suis Antonine, je sers le gouverneur depuis sa naissance, en plus de moi il y a Isaï et Mélinda, les deux nègres. Suis-moi, on va commencer par te décrasser, car il n’est pas question que tu souilles la maison. Ensuite, je te donnerai à manger, cela me semble nécessaire.

Blanche-Marie ne s’offusqua pas, elle était consciente d’être sale, il n’était pas besoin de le lui rappeler, son corps et sa tête lui démangeaient à se gratter au sang. Quant au ton bourru de la vieille, il lui rappelait celui de La Lesbats et au lieu de la blesser, il lui fit chaud au cœur. Sur ses talons, elle contourna le corps du bâtiment, elle-même suivie par le molosse. Derrière sur une esplanade faisant office de cours il y avait une grange ou une écurie, Antonine l’y entraîna. À l’intérieur, une femme noire tout en rondeur les accueillit avec un large sourire tout en remplissant un baquet. « — Allez, petite, enlève tes hardes et rentre là dedans. » Blanche-Marie obtempéra, le chien, décidé à rester en sa Compagnie, se coucha avec lourdeur à côté du bain improvisé. Antonine profita du déshabillage pour examiner la jeune fille. Elle la jugea épaisse comme une limande et de toute évidence elle n’avait pas encore les attraits d’une femme ce qu’elle estima plus sûr. Ses hanches étroites et ses fesses bombées comme un garçon n’avaient décidément rien d’une femme. Sa taille se marquait à peine, ses seins étaient deux pommes qui émergeaient, mais guère remarquable. Quel âge avait-elle donc ? Elle posa la question sans détour. « — J’aurai quatorze ans à la Toussaint.

— Ah… Et tu as eu tes saignements ?

Blanche-Marie pâlit. À ce souvenir, elle se sentit oppressée et bégaya sa réponse. « — Euh… oui. Enfin une fois… il y a un an.

— Et pas depuis ?

— Non, je ne sais pas pourquoi. Ma mère non plus.

Antonine n’insista pas, elle savait que sa mère était morte pendant le voyage et à ce rappel elle compatit, elle savait ce que c’était de n’avoir plus personne. Elle-même avait été élevée par la famille de son maître à la mort de ses parents d’une épidémie dans sa Bretagne natale, ce qui l’avait amenée en Nouvelle-France.   Mélinda se mit à la frotter et à l’astiquer, la jeune fille retrouvait sa couleur laiteuse pour les parties cachées par ses vêtements. Son visage avait rougi sous les rayons du soleil, il était constellé de taches de rousseur si serrées sur certaines parties, que cela avait fait des ravages et lui faisait une sorte de masque. Blanche-Marie en était inconsciente. Quant à Antonine, cela l’indifférait en cet instant, elle l’étrillait avec un drap. « — Ce qu’elle a de plus beau, pensa-t-elle, ce sont ses yeux, grands, verts et limpides ils sont vraiment beaux, la bouche est petite, mais charnue, elle est jolie aussi. ». Et si dans un premier temps, elle avait méjugé sa chevelure, que la saleté avait compactée et rendue terne, elle reconnut intérieurement qu’une fois propre devenue une masse de boucles lourdes d’un roux foncé et brillantes, elle était magnifique. Ce fut ce constat qui l’amena à la mettre en garde contre les hommes. « — Ma petite, ici il y a beaucoup d’hommes et peu de femmes, certains te feront la cour pour te prendre et les autres se serviront sans te demander ton avis. Donc, cache tes avantages. Fais de tes cheveux une tresse serrée. Souris le moins possible. Ton corset, garde-le pour ton mariage. En attendant, porte ample tes corsages, caches tes épaules et ta poitrine, même si à ce jour elle n’intéressera pas beaucoup. » La jeune fille ne dit rien, sourit tristement, mais se le tint pour dit. Le chien émit un bref aboiement d’approbation animal.

*

Fin prête, habillée de propre et substantée, Antonine emmena Blanche-Marie voir son maître. À cette heure, la demeure était vide de secrétaires, de membres de la Compagnie, de militaires, de quémandeurs en tous genres qui tout le reste de la journée entraient et sortaient lorsque le gouverneur était chez lui. Elles le trouvèrent dans la pièce donnant sur le fleuve qui lui servait de lieu de travail. Par la porte-fenêtre ouverte, l’air frais d’une averse soudaine soulageait chacun en cette fin de journée. Un effluve de fleurs mouillées un rien entêtant et enveloppant embauma d’un seul coup la pièce où avait été rassemblé un mobilier venu de France par Saint-Domingue. Au centre, une large table d’ébène aux pieds chantournés lui servait de bureau. Le plateau de marqueterie disparaissait sous un amoncellement de cartes de la région, et de documents en tous genres. Contre l’un des murs un cabinet fait de même essence, grand ouvert, dégorgeait de petits objets et de papiers non rangés certains étaient des vélins avec des cachets de cire rompus, lettres officielles de toutes évidences. Il était encore plongé dans le plaisir de ranger ses livres pour la plupart ayant trait aux colonies françaises sous forme de récits de voyage, lorsqu’elles entrèrent. IMG_0241.jpgIl avait encore entre les mains un bel ouvrage relié de cuir de Montaigne qu’il feuilletait et qu’il posa sur la table, sur le désordre déjà présent. Il s’assit dans l’un des quatre fauteuils de velours grenat face aux deux femmes qui attendaient, silencieuses, le bon vouloir du gouverneur. Il remarqua son chien qui avait suivi la jeune fille attendant ses caresses, les sollicitant à coup de langue sur sa main. « — Brutus ! Dehors ! » Le molosse qui jusque-là frétillait de la queue, regarda dépité son maître. Blanche-Marie se retourna vers lui et de la main lui signifia d’obéir. Il fit demi-tour et sortit. Monsieur de Bienville considéra la jeune fille. Le comportement de son animal familier l’avait intrigué. D’habitude, il grognait à l’odeur du moindre étranger à l’approche, ce qui faisait de lui un excellent gardien. Sans préambule, peut être un peu jaloux de l’intérêt de son chien, d’un ton sec qui fit sursauter Antonine postée comme une duègne derrière la jeune fille, il s’adressa à elle. « — Tu as été malade pendant le voyage, ils ne t’ont pas nourri ?

— J’ai eu le scorbut, monsieur le gouverneur.

— Et tu en as guéri ? Voilà un vrai miracle.

— Si je puis me permettre, je ne pense point que ce fut un miracle. Un membre de l’équipage a eu pitié de moi, il m’a fait parvenir chaque jour qui me rapprochait de mon trépas, des fruits nommés citron. Il y a tout lieu de croire que ma guérison est due à ses fruits.

Monsieur de Bienville fut tout aussi surpris du propos que de la diction de la jeune fille qui dénotait une éducation de qualité. Se rappelant qu’il y avait eu une dizaine de morts dus à la maladie et que le chiffre dont il avait connaissance n’était sûrement pas le définitif, il chercha à en savoir plus. « — Et pourquoi les autres malades n’ont ils pas été soignés de la même façon ?

— Je crois bien être la seule à avoir bénéficié de ce traitement. – et comprenant où l’entretien menait, ce qui mettrait en danger Thimothée, elle reprit. —, mais je n’ai jamais su qui était mon sauveur. Le gouverneur la scruta, cherchant la vérité, mais comprit qu’il ne l’obtiendrait pas. La fille avait dû avoir une amourette sur le vaisseau, ce qui l’étonnait, qui pouvait trouver séduisant cet os sur patte au visage marbré de brun ? C’était sûrement des affabulations. Mais comme elle éveillait sa curiosité, car il commençait à penser qu’il y avait beaucoup de mystères autour de cet être qu’il considérait comme insignifiant en apparence, il poussa plus avant, ce qui prenait des allures d’interrogatoire. « — Et puis-je savoir, d’où tu viens ?

— Je suis née dans le Médoc sur les bords de la Garonne à Saint-Mambert dans le château de mon père. — Monsieur de Bienville ravala sa salive, qu’est ce que c’était que cette histoire ? Bien que sentant le scepticisme de son interlocuteur, la jeune fille sans se décontenancer poursuivit. – Mon père le vicomte de Castelnau a omis de me reconnaître, du moins je pense. Cela a autorisé mon oncle à la mort de celui-ci à nous faire exiler, ma mère et moi. — Tout en le formulant pour la première fois, elle savait que c’était une part de la vérité et elle en ressentit du soulagement. Elle avait enfin l’impression de prendre les choses en main, de les comprendre. Le gouverneur fronça les sourcils, il savait que cela était possible, ce n’était pas la première fois que débarquaient dans sa colonie des êtres que l’on voulait évincer, qu’il fallait éloigner, souvent définitivement. Il suffisait de glisser une pièce aux bandouliers pour se voir débarrasser d’un mari jaloux, d’une maîtresse abusive ou d’un fils naturel, et de le voir partir de l’autre côté de l’océan. L’histoire de la fille si elle n’était pas authentique pouvait avoir toutefois un fond de vérité, mais cela ne changeait rien à sa situation présente. Rassurée de ne pas être interrompue dans ses propos, présumant avoir une oreille complaisante, elle continua. — Puisque j’en suis au chapitre des injustices, je souhaiterais de votre part obtenir deux actes de justice. – le gouverneur se raidit, il n’appréciait pas le soliloque de la jeune fille, dont il n’avait pas envisagé la tournure. – Le premier est bénin, ma mère et moi avons embarqué au bord du Vénus avec un coffre contenant nos effets et qui ne nous a jamais été remis. Alors si vous pouviez faire quelque chose, ce sont mes seuls et derniers biens.

— Je vais faire suivre ta demande, qui ma foi est des plus justifiées, dès demain. Le navire est au mouillage pour une durée indéterminée suite aux avaries subies, donc rien ne presse.

Blanche-Marie aspira un grand coup et avant que d’être coupée dans sa demande et dans son courage, elle reprit la parole. Elle n’y croyait pas vraiment, mais devant la bienveillance du gouverneur elle se rasséréna et essaya. Les larmes montant aux bords des yeux, se mordillant les lèvres, elle raconta le drame du Vénus, le viol et la mort de sa mère. Quand elle s’arrêta, un silence lugubre s’installa seulement troublé par les pleurs et reniflements d’Antonine qui n’avait pas quitté sa place. Le gouverneur était livide, médusé, la colère était montée en lui. C’était donc ça le présumé accident, il ne doutait pas de l’histoire de la jeune fille, que le capitaine du navire le lui ait dissimulé prouvait ses dires. « — Je vais voir ce que je peux faire ! — la plaignante comprit qu’elle ne pouvait demander plus et qu’il n’y avait rien à rajouter. — Pour l’instant, tu vas rester avec nous, Antonine va t’installer, ceci jusqu’à ce que je t’ai trouvé des maîtres à ma convenance, afin de régler ta dette envers la Compagnie. »

*

Les femmes sorties, monsieur de Bienville appela Isaï, il avait décidé d’aller lui-même s’enquérir du coffre de la jeune fille. Il comptait se servir de ce levier pour demander des explications sur le décès non accidentel de la mère de sa protégée. Des abominations il en avait vu, les guerres, qu’il avait vécues, l’avaient pourvue en terrifiantes visions. Dans les lieux où la civilisation ne regardait que de très loin, il savait qu’il se passait des actes épouvantables répugnants d’injustices et d’horreur. La fatalité voulait que ce soit admis. Comment faire autrement ? Mais dans un navire ? La proximité était telle qu’il était difficile de commettre un tel forfait sans témoin. Il ne se faisait aucune illusion sur la nature humaine, il ne pouvait s’empêcher de garder espoir, mais dans de tels moments cela était difficile. Comment cela avait-il pu rester impuni ?

Façade et élévation du Bâtiment et monastère des D. Religieuse.jpg

Éclairé par le flambeau que portait devant lui Isaï, monsieur de Bienville marchait d’un pas martial, il avait décidé de se rendre au pavillon des employés du gouvernement, qui était en fait une longue bâtisse en L à un étage détenant en plus des bureaux une caserne et entouré d’habitations pour les familles. Après réflexion, il s’était dit qu’il ne pouvait débarquer sur le « Vénus » sans un minimum de décorum afin de rendre sa démarche officielle et rappeler sa charge. En uniforme, botté jusqu’aux genoux comme à son habitude, il traversa la place d’armes en diagonale évitant les flaques d’eau dans lesquelles se reflétait dans sa plénitude l’astre nocturne. À la nuit venue, le ciel s’était lavé de ses nuages, comme souvent, dans ce pays, le temps changeait brusquement. Il pénétra dans le corps de bâtiment à la recherche du capitaine de Berneval qu’il savait en faction, mais tomba nez à nez avec son frère aîné, sieur Sérigny qui se rentrait chez lui. Avec son autre frère, Sieur de Châteauguay, ils se partageaient, à travers diverses fonctions, le gouvernement de la colonie, la Louisiane était depuis longtemps une affaire de famille. Monsieur de Sérigny, intrigué par sa présence en ces lieux à une heure inhabituelle, questionna son cadet. Monsieur de Bienville lui expliqua sa démarche, son aîné connaissant l’impulsivité de son frère ; à contrario, celle-ci avait sauvé la colonie une à deux fois de la catastrophe, tous se souvenaient encore de son esprit d’à-propos attestant un supposé établissement français  fait au commandement d’un petit navire anglais rencontré par hasard dans un détour du Mississippi, ce qui avait donné son nom au lieu : le Détour-aux-Anglais, car celui-ci avait tourné les talons ; il décida de l’accompagner.   Dans cette affaire qui pour lui n’avait guère d’intérêt, il y reconnaissait le sens de la justice de son cadet et il ne l‘en affectionnait que plus.

Escortés, comme il se devait, les deux hommes embarquèrent avec le capitaine de Berneval et cinq de ses hommes et autant de marins sur une chaloupe de la Compagnie. Du côté du port, l’activité s’essoufflait, côté fleuve la présence des navires dans la rade n’était mise en évidence que par le vacillement de leurs feux. Le bruit des hommes peu à peu était remplacé par celui de la nature, mugissement des ouaouarons, grenouilles géantes, ou le mugissement des crocodiles. Pendant que les marins souquaient amenant l’embarcation vers le milieu du fleuve où le Vénus s’était ancré monsieur de Bienville ressassait l’histoire de sa nouvelle protégée, car tel était bien le terme. La jeune fille était tombée sous sa tutelle lorsqu’il avait signé son contrat d’engagement et de ce fait il se sentait responsable de celle-ci. La chaloupe s’accola contre la coque du navire et la heurta sortant de sa réflexion le penseur. Les marins s’amarrèrent au bas de l’escalier de corde et de bois. Impatient monsieur de Bienville se leva, indifférent au tangage de l’embarcation, et posa son pied sur la première marche. Un homme se pencha au-dessus du bastingage et cria : « — Qui va là ? 

— Monsieur le Gouverneur ! Il souhaite voir votre capitaine.

— Montez !

*

La venue du gouverneur sur son bâtiment n’annonçait qu’une chose : des ennuis. Le capitaine Dumoulin avait remis sa veste. Campé sur ses jambes, les mains derrière le dos il attendait sur le pont que son visiteur inopiné monte à bord. Il eut la mauvaise surprise de découvrir celui-ci en compagnie de son frère, le commandant général de la Louisiane, ainsi que des hommes de troupe. Décidément, cela ne sentait pas bon, il fronça les sourcils, passa involontairement sa main sur ses cheveux, mais se reprit aussitôt affichant un sourire carnassier. En tout état de cause, il n’avait rien à craindre, il était sous la protection de la Compagnie. Malgré sa défiance, il reçut les deux hommes avec courtoisie, les invitant à le suivre jusqu’à sa cabine. D’un pas ferme, il les précéda dans la coursive, qui plongeait dans la profondeur du château arrière. À la porte de sa cabine il s’effaça les laissant entrer. Éclairé par des lanternes suspendues, son décor s’avéra sombre, tout était recouvert d’acajou, un somptueux travail d’ébénisterie, des moulures encadraient les panneaux de bois précieux, veiné et moucheté. Le capitaine enjoignit ses invités à s’asseoir et se dirigea vers une armoire, desserte de vaisselle et de verrerie, amarrée à la cloison. Il y prit une bouteille de tafia dont il proposa un verre. Monsieur de Bienville goûta la boisson tirée de la canne à sucre qu’il trouva des plus goûteuses. « — Ce tafia est ma foi fort bon. Il a beaucoup d’arôme, l’auriez-vous acquis dans notre colonie ?

— Oui, cet après-midi sur le marché du port, à une vieille négresse.

Le silence s’installa entre les trois hommes, personne ne sachant comment le rompre, et comme monsieur de Bienville avait pour habitude d’aller droit au but et n’était guère patient, il ne tergiversa plus. « — Je suis venu jusqu’à vous réclamer un coffre contenant les effets des femmes Peydédaut. Il semblerait que l’on aurait omis de leur remettre lors du voyage. » Il se crut obliger de rappeler que c’était la fille dont il avait signé l’engagement. Le capitaine ne perdit pas contenance, bien qu’il ne s’attendît pas à cela. Voilà que maintenant il aurait des voleurs dans son équipage, ce qui ne le surprit guère, mais cela tombait mal, vraiment très mal. De plus, il se doutait bien que le gouverneur et son frère n’étaient pas là pour un simple bagage volé. Il joua toutefois leur jeu. « — Si ce n’était que cela, il fallait m’envoyer un subalterne, cela vous aurait évité le détour. A moins bien sûr que vous supposiez que je détrousse mes passagers.

— Je n’irai point jusque-là, et l’idée ne m’avait pas traversé l’esprit. Par contre, j’apprécierai de repartir avec.

— Je vais de ce pas donner des ordres en ce sens. Il se leva et sortit. Se rendant à la chambre des officiers qui à cette heure-là poursuivaient le repas que le gouverneur avait sans le savoir interrompu pour lui-même, il se demandait où allait le mener cette histoire de coffre. Ouvrant la porte en grand, interrompant les gestes des dîneurs, ce dont il avait cure, il héla son second. « — Allez voir le quartier-maître, et demandez-lui de trouver sur le champ, un coffre qui a dû se perdre en fond de cale. C’est celui de la femme qui est morte de triste façon pendant le passage du tropique et celui de sa fille. Il faudra que nous reparlions de cet objet égaré d’étrange façon. Et ne revenez pas sans, dûtes-vous mettre sens dessus dessous le bâtiment. » Sur ce, il revint retrouver ses invités et s’apprêta à recevoir le coup de semonce. Il était évident pour lui qu’ils étaient venus pour ce forfait dont il n’avait pas encore découvert le coupable, la fille avait dû parler, elle avait fait vite. « Crénom de nom ! qu’elle ne fut morte elle aussi ! »

Lorsqu’il revint dans sa cabine monsieur de Bienville et son frère n’avaient pas bougé ni échangé un mot. Le gouverneur fixait les reflets de la lune dans le courant du fleuve, laissant courir ses pensées avec. Il se demandait pourquoi le navire était ancré aussi loin de la rive, ce qui pouvait être dangereux au vu de ce que le fleuve pouvait charrier, il supposa que c’était pour éviter les désertions de l’équipage, et sans laisser le capitaine s’asseoir il formula sa pensée. « — Effectivement, je fais descendre mes hommes par quart, les obligeant à rentrer la nuit. Oh ! Je ne me fais pas d’illusion, j’en perdrais quelques-uns. C’est de tout temps pareil, certains s’engagent dans le but de faire la traversée à moindres frais. Et même si la Compagnie leur paie leurs rétributions qu’au retour, cela ne les arrête pas.

Oui, je sais tout cela. Et pensez-vous que ce soit parmi eux que l’on doive chercher celui qui a violenté jusqu’à la mort Jeanne Peydédaut ? Bien qu’il s’y attendait, le capitaine Dumoulin ne vit pas venir le coup, il cilla, sa mâchoire se crispa, il ne comptait pas nier, cela ne servirait à rien, il se ressaisit. « — Je ne serai vous dire. Je compte sur le temps et le fait que celui qui a commis le forfait relâche sa prudence.

— Étant donné que je me dois de faire un rapport à la Compagnie du témoignage de la fille de la victime, je vous conseille de bousculer un peu les choses. Mon rapport partira avec le « Petit Normand » d’ici cinq jours. Il arrivera donc avant vous à destination. Je ne serai, que trop, vous conseiller de hâter votre procédure, quelque en soit la forme.

Le capitaine se raidit. Un accès de colère tel un volcan bousculait sa raison. Il ne supportait pas de recevoir des menaces, quelle que fût la façon dont elles lui parvenaient. Il savait qu’il allait être obligé de se soumettre, mais il n’avait pas l’intention de s’en faire compter plus. Il était sur son navire et il était le maître à bord. Il allait exploser, ce qui était une évidence pour monsieur  de Bienville qui se préparait à la réponse, quelle qu’elle soit, mais on frappa à la porte. Le capitaine se retourna vers elle et aboya d’entrer. Le second, imperturbable, habitué aux excès de son supérieur, apparut à la porte. Il prévint que le coffre avait été transbordé sur la chaloupe. Cela coupa court à tous les débordements, que l’électricité encore dans l’air présageait. Le capitaine satisfait annonça d’un air narquois que le gouverneur était exaucé, il mit toutefois dans un coin de sa tête la rapidité des recherches et ce que cela sous-entendait. Le gouverneur n’ayant rien à rajouter, il était conscient qu’il n’était pas habilité à le contraindre plus, il laissa le capitaine clôturer l’entrevue, il n’avait plus rien à faire à bord de son navire. Monsieur de Bienville repartit, frustré, il se doutait bien que son entrevue en soi ne suffirait pas à amener la lumière sur le drame ni à dévoiler l’identité du meurtrier. Mais il avait eu en lui une espérance diffuse que cela provoquerait quelque chose. Sa menace déguisée porterait peut-être les fruits de la justice, il savait qu’il avait fait tout son possible.

Tête de fillette vue par derrière par Gilles Demarteau et François Boucher .jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Juin 1722, une triste traversée

 

Une chape de nuages depuis le matin recouvrait le ciel d’une tristesse infinie. L’été approchait, mais la bruine grisait pourtant les façades des quartiers de la Rousselle et de Saint-Pierre, où les chais étaient réservés au commerce des îles. Le port était encombré de moult embarcations allant de la gabarre au navire effectuant des voyages en droiture pour les îles ou pour les pays du nord de l’Europe. Les navires mouillaient sur trois rangs parallèles à la rive ; la ligne de terre, la plus rapprochée du bord disposait de plus grandes profondeurs, aussi était-elle réservée aux bâtiments au plus fort tirant d’eau. Tous les navires restaient mouillés sur leurs ancres et une noria de gabarres assurait les opérations de déchargement et de chargement. Les flottes s’étiraient sur plusieurs kilomètres du sud au nord de la ville, car il fallait laisser entre les navires l’espace nécessaire à l’évitage en fonction des courants et des marées. L’activité incessante, entre les marchandises venant de l’intérieur du pays et partant vers les villes hanséatiques, la Hollande, l’Angleterre voire encore plus au Nord ou bien vers les Antilles et recevant en retour celles de ces destinations, faisait que le port et la ville étaient en pleins essors.

embarquement des filles à la cassette-002Au milieu du tumulte, tenant serrés leurs ballots, un groupe d’une dizaine de femmes, encadrées des gens d’armes de la maréchaussée, attendait d’être embarqué dans une chaloupe puis sur l’un des grands navires à doubles ponts et trois-mâts en partance pour l’autre côté de l’océan. Le Régent n’avait pas perdu l’idée de peupler la Louisiane, et y envoyait tout ce que lui ou sa justice ne voulaient plus sur le sol du royaume. Au milieu du groupe de ribaudes qui n’en menaient pas large malgré l’arrogance affichait de certaines qui racolaient sans vergogne, deux femmes se détachaient du groupement par leur mise et leur maintien, Jeanne et Blanche-Marie y avaient été intégrées. Afin qu’elles ne subissent pas l’infamie, qui allait jusqu’à la fleur de lys marquée au fer rouge sur l’épaule pour la plupart de leurs compagnes de voyage, elles ne faisaient pas partie de la liste des mauvaises filles. Elles partaient, à charge du capitaine de retirer de trois années de servitudes le montant de leur passage.   Le sénéchal avait réussi à faire signer un contrat d’engagement comme domestique, à Jeanne, appelé couramment les « trente-six mois « qui les engageaient, elle et sa fille, à travailler trois années pour payer leur voyage. C’était le secrétaire du sénéchal qui avait expliqué la particularité du passage des deux femmes sans rentrer dans les détails de leur identité, il désirait être le plus discret possible. Cela avait été d’autant plus facile que l’explication avait été agrémentée d’une bourse de plusieurs dizaines de louis, ce qui avait permis de les inclure au troupeau que constituaient les ribaudes qui avaient été ramassées dans la ville pour grossir la colonie.

Jeanne ne comprenait pas la situation, dans son marasme, elle s’était isolée, si son corps avait retrouvé toutes ses forces, son esprit refusait la réalité et s’accrochait aux détails de la vie ; les soins à la toilette et au comportement obnubilaient chacune de ses pensées. Blanche-Marie soutenait et protégeait de son mieux sa mère. Elle avait compris que son esprit occultait l’impensable et ce n’était pas le départ pour son exil, c’était l’absence définitive de Philippe-Amédée qu’elle n’admettait pas. Malgré la peur, l’angoisse de l’avenir, la jeune fille se tenait la tête haute, mais refusait d’adresser la parole à qui que ce fut.

La bruine se transforma en pluie plus soutenue lorsqu’elles montèrent dans la chaloupe à l’aide d’une planche jetée entre la pente du quai et le bord de l’embarcation. Les marins les examinaient d’un air goguenard pendant qu’avec un équilibre aléatoire, elles passaient à son bord en laissant échapper des petits cris chaque fois qu’elles croyaient tomber à l’eau. Jeanne tenait serrée sa fille, elles s’étaient assises sur le premier banc à la proue, elles ressentaient le ballottement subit par l’embarcation. Un marin avait déjà jeté leur coffre au fond de l’embarcation détenant le trousseau qu’avait exigé le sénéchal à monsieur de Saint-Aubin pendant leur incarcération, qui avait duré plus de six mois, car aucun navire dans ce laps de temps n’allait vers la Louisiane. Une fois toutes les femmes chargées, l’embarcation se faufila entre les grands navires et descendit le fleuve jusqu’aux derniers faubourgs de la ville. Le galion sur lequel elles allaient faire la traversée se trouvait devant Bacalan, ses quatre cents tonneaux et l’encombrement dans le port, ne lui avait pas permis d’aller plus avant. Comme tout navire de commerce, il était construit sur les mêmes principes qu’un navire de guerre, il était simplement allégé d’une grande partie de son artillerie pour faire place à la cargaison et utilisait un équipage plus restreint. La frêle embarcation s’approcha au plus près de celui-ci et à l’aide de l‘échelle de corde et de bois qui ressemblait à un escalier collé à la coque, elles montèrent, les unes affolées par le vide et les flots clapotants et les autres terrorisées regardaient au loin la terre, car elles savaient ne jamais y revenir. Jeanne gravissait derrière Blanche-Marie l’escalier mouvant, lui donnant mille conseils pour ne pas perdre l’équilibre. Le pont atteint, elles découvrirent des familles déjà embarquées, prêtes à faire le voyage. Des enfants pleuraient dans les bras de leurs mères, d’autres couraient déjà pleins de curiosité pour ce nouvel univers. Un patriarche donna de la voix pour rassembler son monde, offensé qu’il était de voir les nouvelles arrivantes. Les deux groupes s’examinaient, pour les filles avec affront et pour les différents membres des familles l’œil en coin. Jeanne et Blanche-Marie, légèrement en retrait, se tenaient isolées. La jeune fille croisa le sourire inattendu d’un mousse. Elle rougit gênée et baissa les yeux.

Jean Étienne Liotard (Swiss, Geneva 1702–1789 Geneva).jpgEn haut de la dunette, le Capitaine Dumoulin examinait son monde. C’était avant tout un homme froid, glacial. Il était de toute évidence l’orgueil même, les traits impénétrables, toujours impassibles, il impressionnait son entourage. Il était d’une stature imposante, le corps épais, il dégageait un air de solidité. Il donnait ses ordres d’une voix caverneuse qui inquiétait d’autant, que plus d’une fois son tempérament sanguin, caractère ombrageux et agressif, avait pris le dessus et s’était exprimé de façon violente. Ses petits yeux sévères, scrutateurs faisaient baisser ceux des plus téméraires. La bouche étroite le plus souvent pincée, le nez camus, un front ample, des cheveux abondants, épais, coiffés en catogan, il ne portait jamais de perruque, une barbe courte, toujours soigneusement taillée, et avait des gestes lents posés. Il ressemblait à ce qu’il était, l’autorité à bord. Il n’appréciait pas que les événements lui en remontrent, alors les hommes, c’était peu dire.

Tous sursautèrent, le capitaine du « Vénus » donna ses ordres, brefs courts et relayés par un de ses seconds pendant qu’un deuxième entraînait vers l’entrepont, près de la Sainte-Barbe, les familles, une vingtaine d’individus qui y logeraient pendant le voyage d’une dizaine de semaines. Quant aux filles, elles furent poussées vers une autre partie où avait été construit un faux-pont à cet effet. La mère et la fille faisaient partie du lot et comme le Capitaine Dumoulin ne voulait pas d’embrouille entre les femmes et les hommes, il les fit enfermer.

Le capitaine avait été informé de la teneur de sa cargaison humaine une huitaine de jours auparavant, il avait été reçu au siège de la Compagnie face à la Garonne par Isaac Delorthe, un de ses représentants dans la ville. Il n’avait pas eu le choix, mais il n’avait pas apprécié de transporter autant de passagers, ce qui pour lui était, de toute évidence, source à problème, notamment ces ribaudes à la morale douteuse. Lorsque le secrétaire du sénéchal qui était de l’entretien lui avait expliqué la présence de Jeanne et de Blanche-Marie, cela l’avait laissé indifférent, car cela ne changeait rien au problème. Il lui faudrait accentuer la discipline, pour tenir ses hommes en présence de ces créatures de malheur. Et dès leur arrivée, il sut qu’il avait eu raison.

Elles s’étaient retrouvées enfermées avec pour seule lumière celle qui filtrait des claires-voies de l’écoutille et par lesquelles passait aussi la pluie qui s’était mise à tomber en trombe. Les femmes, désorientées par toute cette nouveauté et le manque de lumière de l’espace, pénétrèrent avec maladresse dans l’intérieur du faux-pont. Elles étaient déconcertées par l’exiguïté de l’espace. Y avaient été suspendus en double rang des cadres, qui devaient servir de lits superposés aux infortunées passagères, elles choisirent chacune une couche. Jeanne guida Blanche-Marie vers l’un des angles obscurs, avec le roulis, elles ne purent s’y rendre sans se heurter la tête et les jambes. Elles posèrent le peu d’affaires qu’elles possédaient, la malle ne leur ayant pas été remise, pour marquer leur espace. Dans un premier temps, chacune garda le silence, abasourdie, qu’elles étaient de se retrouver pressées comme des sardines dans une barrique, dans ce lieu obscur et infect. Inquiètes, elles écoutaient les bruits du navire, grincement du bois, martèlement du pas des hommes sur le tillac, cris divers.

*

Les ordres fusèrent, passant d’un homme à l’autre, du capitaine au second, du second au maître d’équipage, de celui-ci aux gabiers. Les manœuvres de l’appareillage déclenchèrent un boucan à travers le plancher au-dessus des prisonnières. Les chants qui scandaient les gestes du mousse au marin le plus aguerri fusèrent dans l’air. L’ancre fut ramenée. Le navire bougea au son du claquement des voiles que le vent gonflait et du craquement de la mâture. Le cœur de Jeanne se comprima dans sa tête, quelque chose céda, elle se mit à hurler de panique, elle réalisa tout à coup ce qui se passait. Blanche-Marie essaya de toutes ses forces de la maintenir sur sa couche, de la calmer, de l’apaiser, mais rien n’y fit. L’hystérie avait envahi Jeanne, elle ne reconnaissait plus personne, elle sentait le danger avec l’instinct d’un animal pris au piège, elle repoussa sa fille, elle se précipita sur l’escalier qui menait vers le pont, elle secoua le caillebotis qui le clôturait. Blanche-Marie l’inondait de mots pour la ramener à la raison, elle n’y parvenait pas. Deux des filles vinrent à son secours. L’une, la plus âgée de toutes, prit les choses en main, d’une voix basse presque gutturale, elle calma Jeanne. Avec poigne, tout en lui parlant, elle la ramena vers sa couche. « — Chut ! Chut ! ma belle, ça va aller, calme-toi.

— Non, non, je vais mourir, je suis sûr que je vais mourir.

— Chut, chut, ma belle, ça va aller, calme-toi. – et telle une litanie, elle répéta sa phrase, elle en devint hypnotique. Jeanne se mit à pleurer sans pouvoir s’arrêter, la femme la berçait. Blanche-Marie, découragée, regardait la scène, elle perdait pied. Qu’allaient-elles devenir ? Les larmes coulèrent sur ses joues. Un vide angoissant prenait place en elle. Douloureux, diffus, il l’envahissait. Elle se mit à renifler, essuya ses yeux embués d’un revers de la main. Assise à côté de sa mère, elle était perdue. « — Je suis Graciane, et toi petite ? – Blanche-Marie regarda la femme ne réalisant pas vraiment sa question. — Quel est ton prénom, drôlesse ?

— Blanche-Marie et ma mère, c’est Jeanne.

— Et, bien, moi, c’est Graciane.

— Moi, c’est Marie.

— Et moi, Toinette !

— Moi, c’est Paulette.

— Moi, on m’appelle Boubou parce que je suis gironde

— Tu veux dire : grosse ! — Cela fit s’esclaffer le groupe des ribaudes, la tension tomba un peu. Celle, qui avait dit cela, une blondinette, était toute menue, le geste vif et toujours en sa compagnie. Elles étaient toujours collées l’une à l’autre, elle se nomma, c’était Amandine. Puis les autres suivirent, Henriette, Martha, Marguerite, Louise… cela calma Jeanne, Blanche-Marie sourit à cette chaleureuse marque d’affection dont la soudaineté était une bénédiction. Chacune des filles se redressa, le courage semblait revenir à toutes. La pluie s’arrêta. Au milieu du tumulte des manœuvres, elles perçurent au travers de la cloison ou du plancher les prières ânonnaient par les familles. Certaines se joignirent à cette communion et reprirent les paroles saintes qu’elles n’avaient pas prononcées depuis longtemps.

« — Ave Maria, gratia plena,

Dominus tecum,

benedicta tu in mulieribus,

et benedictus fructus ventris tui Jesus.

Sancta Maria mater Dei,

ora pro nobis peccatoribus,

nunc, et in hora mortis nostrae.

Amen. »

*

Scene de pont montrant poulailler barreur et capitaine vers 1775Très rapidement, les membres de l’équipage et les passagers prirent leurs habitudes, et apprirent à vivre les uns avec les autres. Le groupe de femmes, contrairement à leur crainte, ne resta pas enfermé dans son réduit du sous-pont. Si elles y étaient enfermées la nuit, le jour le capitaine les avait autorisées à sortir et à s’installer sur le tillac à la vue du gaillard arrière, siège du commandement, d’où elles pouvaient être surveillées tout à loisir. Il y avait bien sûr une condition à cette semi-liberté, en aucun cas elles ne devaient adresser ou attirer l’attention des hommes, quels qu’ils fussent. Dans la crainte de faire le voyage cloîtré, elles n’émirent aucun commentaire et s’y tinrent.

La place réservée aux passagers était très limitée, aussi les familles, mal à l’aise, devaient les côtoyer, et lorsque le patriarche était venu s’en plaindre, il avait reçu une fin de non-recevoir, car, en plus des passagers et des membres d’équipage, le bateau contenait les marchandises et la nourriture pour la traversée, c’est-à-dire des provisions pour deux mois environ. Porcs, moutons, poules, bœufs et chevaux étaient parqués près des cuisines sous le gaillard d’avant, une partie de ceux-ci devant servir à la consommation à bord pendant la traversée. Chaque espace était donc utilisé à son maximum. Le capitaine estimait que cette promiscuité était un moindre mal, car lorsque le bateau réussissait à quitter le port et à s’engager sur l’Atlantique, une foule d’aléas pouvaient venir entraver le voyage comme les naufrages, les avaries, les attaques des corsaires, alors la proximité ce n’était pas grand-chose. Il avait toutefois évité de partager ses pensées avec ses passagers.

Pendant la traversée, le quotidien se révélait assez monotone. Lorsque le temps le permettait, la vie à bord se résumait à de longues promenades sur le pont, entrecoupées de jeux de société ou de hasard, ainsi que de musique et de chant. Certains passagers s’adonnaient à la lecture et à l’écriture. Autrement, ils passaient le temps à converser et à observer les autres navires au hasard des rencontres sur l’océan. Il y avait peu d’activités et les passagers devenaient vite désœuvrés et attendaient les repas pour briser la monotonie de la traversée. Habituellement, trois repas par jour étaient servis, mais la nourriture était mauvaise et les rations petites. Jeanne et ses comparses recevaient trois livres de beurre par semaine, quatre mesures de bière et deux mesures d’eau par jour, deux assiettes de pois chaque midi. Il y avait quatre dîners de viande par semaine et trois de poisson, que chacun devait cuisiner avec son propre beurre. Il fallait en garder du midi pour le soir, mais le pire était que la viande et le poisson étaient salés au point d’être à peine mangeables, ce qui ne les empêchait pas d’être rances. Le cambusier distribuait avec parcimonie l’huile, l’ail, haricots, fèves, pois chiches avec de la viande séchée ou boucanée, du lard, de la morue ou des sardines séchée, de la viande salée, du quatre-quarts ou des biscuits de farine de blé, le tout stocké dans la partie la plus sèche de la nef. Elles n’osaient se plaindre, tous étaient à la même enseigne même l’équipage. Leur seul repas chaud était celui de midi. À cet effet, un marin-cuisinier, le coq avait la permission de faire les repas sur le pont dans d’énormes chaudrons en fer placé sur un brasier. Les marins profitaient de l’heure du repas pour faire un peu de tapage, sous l’œil circonspect et complaisant du contremaître. Ils recevaient leur portion dans une écuelle en terre cuite ou dans une assiette en bois ; une cuillère en bois et un poignard complétaient leur vaisselle. Le vin était rationné par homme et par jour, car il était cher.

Avant de faire les quarts pendant la nuit, le capitaine convoquait pour la prière équipage et passagers. Les filles ensuite descendaient pour la nuit, le second venait fermer l’énorme cadenas. Les jours à ce rythme s’égrenaient lentement et plus ils allaient vers leur destination, plus ils étaient longs et tombaient brutalement sur des nuits plus courtes.

Graciane (William BouguereauGraciane était une femme qui sortait du lot, elle était d’une beauté sereine. La démarche ferme et assurée, elle était une maîtresse femme, cela se voyait tout de suite. Grande, mince, d’une prestance majestueuse, où dans chaque geste mesuré son éducation transparaissait, nul désordre ne se dégageait de sa personne. Un visage ovale de madone, des yeux doux, en amande, d’un gris tendre, toujours écarquillés, car myope, une bouche charnue sensuelle, un teint diaphane et délicat, un front altier qu’elle dégageait toujours en se coiffant de ses boucles lisses d’un chatain clair, couleur de blé mûr, tout en elle était d’une féminité affirmé. Elle s’exprimait avec aisance d’une voix assurée, ferme pleine de chaleur au ton parfois impérieux, mais toujours calme, elle n’élevait jamais le ton. Au premier abord, elle était toute amabilité, prévenante et serviable envers tous, mais très vite tous découvraient un caractère autoritaire, volontaire sur lequel l’on pouvait s’appuyer ce qui fit le groupe de jeunes ribaudes.

Autour d’elle, Marie, Toinette et les autres s’installaient donc tous les jours du matin jusqu’au soir, sur le tillac au pied du château arrière. Elles se déplaçaient au fil de la journée suivant l’ombre donnée par les voiles, la chaleur de jour en jour devenait plus dense, le moindre déplacement d’air était salvateur. Blanche-Marie se joignait à elle, bien que frappé par un mutisme qui depuis le départ la gardait silencieuse, elle les écoutait jacasser. Jeanne de son côté ne quittait guère sa couche, elle était retombée dans un abattement qui l’avait vidée de toute énergie, son corps était lourd de fatigue et chacun de ses efforts l’a laissée exsangue. Toutes respectaient les particularités de chacune, une solidarité s’était installée dès la première nuit lors de laquelle dans l’obscurité, elles s’étaient confiées, confessées, raconté leur vie. C’était presque toutes de jeunes vies. Paulette et Amandine étaient de deux ou trois ans plus âgées que Blanche-Marie. Si Paulette, vendue par son beau-père, s’était retrouvée dans un bordel, Amandine venue de la campagne s’était retrouvée seule à la ville et alpaguée par un souteneur qui d’office l’avait jetée au sein des filles qui offraient leurs corps aux abords du Palais Gallien. Boubou l’avait tout de suite prise sous sa protection, mise enceinte par son maître et jetée dans la foulée hors de la demeure où elle était servante, elle avait dû se prostituer pour survivre, elle en avait perdu son enfant et à leur rencontre, elle arpentait depuis déjà deux ans les abords des ruines. Henriette, Martha, Marguerite, Louise, étaient pensionnaires du bordel dit de la « Présidente », maison dans laquelle Paulette les avait retrouvées. Celui-ci avait été incendié suite à la jalousie d’un tenancier concurrent. Les filles, à la rue, avaient été ramassées par la maréchaussée. Marie et Toinette avaient, à peu de chose près, vécu une histoire similaire à celle de Boubou, mais leurs nourrissons avaient échoué à l’hospice des manufactures. Toinette avait bien espéré retourner le reprendre, mais la rafle qui l’avait emmenée jusque-là avait contrecarré son projet. Graciane, elle avait le double de leur âge et devait être un peu plus âgée que Jeanne, sa vie, bien qu’elle n’en sut rien avait été à peu de chose près la même que celle-ci. Elle avait été la maîtresse d’un marquis, il l’avait affichée dans tout Bordeaux pendant des années au détriment de sa femme. Puis il s’en était lassé et l’avait dénoncé à la maréchaussée, aussi un matin dans sa maisonnette de Caudeyran des gens d’armes étaient venus l’arrêter. Malgré ses récriminations, elle s’était retrouvée avec les ribaudes dans une salle commune du fort du Hâ. Dans un premier temps, elle les avait un peu méprisées, elle était née dans la petite bourgeoisie avant d’être enlevée, au grand intérêt de ses parents qui en avaient récolté quelques dividendes, puis elle avait compris et admis qu’elles n’étaient que des femmes prisent dans les filets d’un destin créé par les hommes. Dans leur malheur commun, elles se serraient les coudes.

*

Jeanne somnolait sur sa couchette, repliée comme un fœtus. Elle fixait le mur de planches grossières, un sentiment de néant collait à l’âme. Elle était amorphe comme souvent, elle restait immobile pendant des heures, pressait d’angoisses terribles, incapable de bouger, de faire quoi que ce fut. Elle avait mal au ventre, à la tête, elle ne pouvait plus manger, ne pouvait parler à personne. Elle était dans ces moments où elle haïssait tout le monde, même Blanche-Marie. Elle ressassait sans cesse sa vie et le jour où tout avait basculé. Dans sa demi-conscience tourmentée, parmi les bruits de la vie du navire, elle perçut à peine les trois hommes qui se faufilaient dans l’entrepont et qui surgirent à l’intérieur du faux-pont. Elle ne put réagir, car elle ne réalisa vraiment leur présence que lorsqu’ils furent sur elle. Rapidement coincée contre le mur, une large main sur son visage comprima sa bouche étouffant les sons qui auraient pu en sortir. Elle prit un coup de tête d’un de ses agresseurs, son nez explosa, elle perdit en partie connaissance. L’un des trois hommes la traîna par les pieds jusqu’au sol, elle entendait leurs rires gras étouffés, elle se débattait mollement tant elle était incapable de résister. Reprenant quelques esprits elle commença à crier, à appeler au secours. L’un d’eux abattit de grandes claques sur son visage, un autre un peu paniqué la bourra de coups de pied et de poings pour la faire taire. Le dernier la teint fermement par les épaules, pendant qu’un de ses comparses arrachait son corps de robes un autre retroussait sa jupe. La panique lui redonna quelques forces et encore étourdie par les coups, elle tenta de se débattre, de se recroqueviller, ce qui accrut la fureur de ses agresseurs qui la frappèrent à nouveau et l’un d’eux lui mordit le sexe qu’il avait entrepris, y mit ses doigts à l’intérieur. La douleur fut elle qu’elle tenta de se relever, mais celui qui déjà malaxait sa poitrine la rejeta vers l‘arrière projetant sa tête contre le montant d’un cadre. Elle se tortilla pour arrêter celui qui martyrisait son sexe, mais il continuait. Elle essayait de mordre, de griffer. Il l’écrasa du poids de son corps, saisit ses bras pour les plaquer sur le plancher le long de son corps. Il réussit à écarter ses jambes avec les siennes et très vite il la pénétra. Jean-Baptiste Greuze.jpgAprès un va-et-vient douloureux du feu de cette pénétration forcée, ayant fait son affaire, il passa son tour au suivant. Le nez cassé, la mâchoire fracturée, son corps n’était que douleur, sa raison la quittait. L’un d’eux essaya d’ouvrir ses lèvres closes, elle refusa d’être embrassée, détourna la tête et à ce moment-là son esprit la quitta, partit ailleurs. Elle n’avait aucun moyen d’échapper à cela. Elle leur abandonna son corps, inerte, indifférente à leurs assauts, elle se réfugia dans sa tête et son esprit s’envola quitta le lieu de son martyr. Elle survola la mer, les dunes blondes, les champs bordés d’arbres fruitiers en fleur, les vignes aux grains gorgés de sucre, le fleuve brillant et large, le château, c’était Saint-Mambert, elle en était sûre. Sur le perron, un homme se tenait les yeux levés vers le ciel, il lui faisait signe. C’était Philippe-Amédée. Elle sourit.

*

Blanche-Marie rêvassait tout en regardant les gabiers grimper dans la mâture utilisant les enfléchures, sortes de petits barreaux horizontaux fixés sur les haubans et formant échelle. Elle était émerveillée de voir l’agilité de ces hommes, qui arrivaient sur la hune en passant par le trou du chat, qui marchaient sur les marchepieds de vergue, le corps appuyé voire à cheval sur celle-ci. Le Maître d’équipage leur avait ordonné de lâcher de la toile et dans cette position inconfortable, ils défaisaient les garcettes qui maintenaient les voiles à la vergue. L’après-midi était avancé, il ne s’était rien passé de notable, la chaleur accablante, dont les filles avaient souffert, les avait laissées somnolentes, aussi la brise qui se levait et qui avait incité la manœuvre redonnait un peu de vie à tous. Blanche-Marie se leva et s’accouda au bastingage, mais il n’y avait rien à voir de nouveau, rien que cette étendue d’eau dont les profondeurs l’inquiétait. Elle se sentit fixée et détournant la tête, elle remarqua une fois de plus le garçon, un des mousses, qui la badait. Dégingander, pris dans un corps qui avait grandi trop vite, le rendant le plus souvent gauche, les vêtements trop courts, flottant autour de lui, le cheveu blond ébouriffé, des grands yeux clairs, il la regardait toujours avec impertinence comme s’il voyait à travers elle. Elle rougit et détourna la tête. C’était la première fois qu’un garçon faisait attention à elle, cela la flattait et l‘importunait à la fois. Elle ne pouvait s’empêcher quand elle était sur le pont de chercher sa présence tout en faisant semblant de l‘ignorer. Lorsque Graciane lui avait fait remarquer l’attention du drôle qui devait avoir le même âge que le sien, elle s’était contentée de hausser les épaules, niant l’intérêt. Mais chaque jour d’une façon ou d’une autre, il se faisait remarquer à elle. Elle savait qu’il ne viendrait pas lui parler. L’équipage avait interdiction d’adresser la parole aux femmes. Cela n’avait pas d’importance, elle n’aurait su dire pourquoi elle appréciait cette attention, cela la rassurait. Drawing of a Young Woman, by Fragonard, c 1770s-80sElle tira sur son corsage qui à la longue lui brisait les reins et lui irritait la peau. La bienséance ne leur permettait pas de se déshabiller, et leur linge était raide de crasse. Elle se décida à quitter le bastingage, il lui fallait aller chercher sa mère et essayer de la sortir de son apathie. Le soleil se couchait faisant miroiter l’onde mouvante, d’ici une heure, il ne serait qu’un rai rasant les eaux, c’était l’heure du dernier repas de la journée. Les familles se regroupaient autour de leur dîner, les filles allaient faire la même chose. Elle pivota sur elle-même et se dirigea vers l‘avant du navire évitant les hommes occupés à nettoyer le pont et les divers obstacles sur son passage. Le capitaine était très à cheval sur l’ordonnancement du navire et cela occupait l’équipage le plus clair de son temps en dehors des manœuvres. Elle passa devant la « Grande rue », la grande écoutille centrale dépassa celle de la cambuse, elle arriva à celle de la Sainte-Barbe, elle aspira un grand coup. L’état de sa mère la laissait désemparée, elle ne savait comment agir ni réagir à cette détresse insondable. Elle-même essayait de ne pas se poser de questions quant à son avenir, elle rejetait du mieux qu’elle pouvait les pensées néfastes qui par ennui venaient la tourmenter. Rien n’était plus pesant que l’inhibition et la rumination obsessionnelle de ses doutes. Elle savait qu’il y avait trop d’inconnu devant elle pour que son questionnement trouve une parcelle de réponse, alors elle essayait d’occuper son esprit. Elle se secoua et descendit l’escalier qui menait dans la pénombre de l’entrepont. Le peu de lumière, qui pénétrait dans l’espace, laissait dans une demi-obscurité les parties les plus éloignées de ce puits de jour qu’était l’escalier. Même en plissant les yeux, Blanche-Marie discernait avec difficulté la couche de sa mère située sous la sienne. « — Mère ? C’est moi, Blanche-Marie, il faudrait sortir un peu. – Comme elle ne voyait rien bouger et qu’aucun bruit ne venait du fond de la cale, elle insista. – Mère, voyons, il faut au moins venir manger. – Et comme rien ne se passait et que décidément aucun son ni mouvement ne venaient perturber l’espace intérieur, un malaise en elle s’insinua. Tout en se dirigeant vers le fond du faux-pont, elle fouillait des yeux l’obscurité et ne devinait rien. « — Voyons, mère, vous ne pouvez rester là dans cet air insalubre à ne rien faire. – À sa surprise, elle ne discerna aucune forme sur la couche de Jeanne. – Mère ! Où êtes-vous ? Mère, il faut… Ah ! Ah !!! » C’en était trop, trop pour elle, trop pour son jeune esprit. Elle se rattrapa à l’un des poteaux de soutènement, elle se sentait défaillir. À même le sol, entre les cadres, lits superposés des filles, gisait, jupe par-dessus tête, le corps violenté de sa mère. Son cri avait alerté les marins qui besognaient juste au-dessus, puis les filles qui accoururent. Ils découvrirent la jeune fille à genoux devant le corps inerte. Graciane rapprocha, à l’aide d’un lumignon, un peu de lumière, et constata le visage tuméfié de la victime, défiguré par les coups. La colère monta en elle, dirigée contre tous les hommes, car elle ne douta pas un instant que ce soit l’œuvre d’une de ses brutes épaisses prêtes à tout pour un bref plaisir. Elle tira Blanche-Marie éplorée par les épaules qui comme une somnambule se laissa faire. Graciane avec elle remonta, tous ceux qui n’avaient pu ou osé descendre se trouvaient rassemblés là, attendant d’en savoir plus, la question sur le bord des lèvres. Le capitaine alerté fendit l’attroupement et d’un ton martial, il interpella les deux femmes, persuadé que c’était du bruit pour rien. « — Qu’est-ce que ce ramdam ? » Graciane releva la tête planta ses yeux remplis de haine dans les siens. « — Un de vos hommes a violenté sa mère et l’a laissée pour morte ! C’est ça que vous voulez savoir ? » Il la repoussa et descendit dans le lieu du drame, il dut se rendre à l’évidence, la femme avait été violée et salement amochée. Il savait qu’il aurait des problèmes avec ces filles, mais celle-là ? On ne la voyait jamais ou si peu.

*

Sur la galerie de poupe sur laquelle donnait sa cabine, le Capitaine Jacques Dumoulin accoudé à la rambarde, fixait le sillage du navire tout en ressassant l’incident et ses conséquences. Pour la première fois en trente ans de mer, il n’allait pas fêter le bonhomme tropique. Le passage de la ligne imaginaire était jour de funérailles. Il fallait immerger le corps de la défunte et il devait y mettre les formes, car personne ne savait qui avait agressé la femme. Il n’avait personne à punir afin de satisfaire la vindicte des passagers. Au sein de l’équipage, aucun de ses membres n’irait trahir l’un des siens, et si cela avait inquiété à juste titre les ribaudes, les autres passagers, le patriarche, en tête, ils étaient venus transmettre leur inquiétude. Il avait bien essayé de rassurer tout son monde, mais tous étaient sur le qui-vive, tous savaient que c’était un marin, un matelot, aussi les membres du navire s’étaient séparés en deux groupes qui se regardaient avec méfiance. La tension était perceptible dans chacun des échanges et au milieu, Blanche-Marie avait abandonné tout espoir, toute envie de vivre, elle paraissait éteinte. Le capitaine avait décidé de faire la cérémonie à la prière du matin, il n’avait pas d’aumônier, celui-ci n’avait pas voulu embarquer à la dernière minute, il devrait donc dire les mots saints. Il regrettait de ne pas avoir attendu pour en trouver un autre, cela aurait apaisé la situation. De toute façon, il était inutile de tergiverser, il fallait faire au plus vite, car sous ces latitudes la putréfaction était rapide, et un jour s’était déjà écoulé depuis la mort. De plus, il espérait que tous pourraient ainsi passer à autre chose même s’il ne se faisait pas d’illusion quant à la rancœur et la défiance de tous envers tous. Il n’avait pas dit son dernier mot quant à la découverte de l’agresseur. Il avait très mal pris en tant que représentant de l’ordre et de la loi sur son bâtiment d’être ainsi défié. Il savait fort bien qu’au cours d’une beuverie l’homme s’en vanterait un jour ou l’autre, et ce jour-là le poids de sa justice tomberait sur lui, car il ne fallait pas croire qu’il oublierait, il y mettrait le temps, mais il rendrait justice. Pour l’instant, il se contenta de décrire succinctement l’incident, cela prit une ligne sur le journal de bord.

*

42163b394af0a38608c785fd7420efb1Le soleil venait de se lever sur l‘horizon, le corps de Jeanne était enroulé d’un drap. D’un côté se tenait l’équipage, tête basse, pas très à l’aise, de l’autre les passagers emplis de suspicion. Graciane et les filles entouraient Blanche-Marie indifférente, son esprit était ailleurs au bord d’un fleuve riant, aimant, aimé, sa mère grondait son père, elle était dans un temps heureux, elle n’était pas là. Elle refusait d’être là, au milieu de nulle part, devant un corps emmailloté qu’elle savait être celui de sa mère, martyrisée, humiliée. Son regard fixait un point sur le tillac, celui d’un clou qui dépassait. La voix grave du capitaine résonnait dans le silence des derniers mots qui accompagnaient Jeanne Peydédaut. La dernière prière dite, le silence s’installa troublé seulement par les reniflements. Quatre matelots prirent le corps, Blanche-Marie sursauta, paniqua, ils allaient jeter le corps de sa mère par-dessus bord au fond de cette eau mystérieuse où des monstres marins se cachaient. Ce n’était pas possible, c’était par trop épouvantable. Elle s’arracha des bras de Graciane et Boubou, elle se jeta sur le corps de sa mère, pas un son ne sortait d’entre ses lèvres, mais tous ressentaient la terreur de la jeune fille. Ses deux compagnes la prirent dans leurs bras et doucement la ramenèrent vers le groupe. Les marins reprirent le corps et le basculèrent au-dessus du bastingage, seul le choc au contact du flot vint altérer le silence, aussi lugubre qu’un glas. Alors à la stupéfaction de tous, Blanche-Marie se retourna vers le capitaine et droit dans les yeux et sur un ton qui ne laissait la place à aucune hésitation, elle s’adressa à tous : « — je suis Blanche-Marie, fille du vicomte de Castelnau de Saint-Mambert et, sachez, que comme tel je ferai appel à la justice du roi, et celui ou ceux qui ont violenté ma mère seront punis, Dieu m’en est témoin. » Hormis les filles, tous la croyaient muette, car aucun n’avait entendu sa voix jusque-là.

*

Les funérailles finies, le capitaine Dumoulin entretint Blanche-Marie dans le privé de sa cabine. Il était très en colère, et contenait son ire sous son air martial. Il la laissa debout alors qu’il prenait ses aises dans son fauteuil. Impassible, elle le fixait sans le voir et réagit à peine quand il entama ses remontrances. « — Mademoiselle, sachez que qui que vous soyez, je n’ai pas besoin de vous pour rendre justice sur mon bâtiment. Je vous invite donc à garder vos pensées, je n’ai pas besoin d’élément séditieux pendant notre voyage. Je ne tiens pas à avoir de mutinerie sur les bras. Si j’étais amené à vous reprendre une nouvelle fois ce serait pour vous faire mettre aux fers et à la cale, pour éviter cette alternative aussi désagréable pour vous que pour moi, je vous prierai donc de garder le plus possible vos quartiers pendant le reste de la traversée. Je comprends votre douleur, mais elle ne doit en aucun cas porter le trouble. De plus, sachez qu’outre vos trois années d’engagement pour rembourser votre voyage, vous devrez en faire autant pour celui de votre mère, car la Compagnie vous en demandera des comptes. » Blanche-Marie était abasourdie par la dernière tirade, elle ne comprenait pas ce que le capitaine lui disait. Elle avait en mémoire un contrat signé au fort du Hâ par l’intermédiaire du sénéchal qui était ce jour-là venu en personne expliquer à sa mère, ce qu’il en retournait. Elle n’avait retenu qu’une chose, c’était que suite à cela, elles partaient loin, de l’autre côté de l’océan, ce qui l’avait alors inquiété tout en enflammant son imagination. Elle se souvenait aussi du soulagement éprouvé à l’idée de sortir de ses quatre murs au sein desquels elles étaient cloîtrées depuis de longues semaines. Elle ne saisit pas en quoi cela avait l’air si terrible cette histoire d’engagement de trois ans ou plus puisque de toute façon elle était partie pour ce pays afin d’y rester. De toute façon, elle n’était pas en état d’y réfléchir ni de répondre, sa tête était toute à sa peine. Elle se retira abattue plus que jamais affligée.

Une belle illustration par Arthur Rackham.jpgLe capitaine Dumoulin restait seul, il s’alluma une pipe, il ouvrit la porte donnant sur la galerie de poupe et alla s’accouder à la rambarde. Le soleil était haut dans le ciel et quelques nuages épars et moutonneux venaient le parcourir. C’était une belle journée, et pourtant pleine de soucis. La tirade de celle qu’il considérait comme une gamine l’avait pris au dépourvu, ce qui était fort contrariant, d’autant qu’elle devait faire bavasser sur le tillac. Elle lui avait remémoré le secrétaire du Sénéchal et son explication doucereuse. Il n’y avait guère fait attention sur le moment, contrarié qu’il était alors d’avoir autant de passagers à son bord, ce qui était source d’ennui dans le meilleur des cas, d’autant qu’y était inclus un groupe de ribaudes. Il avait bien tiqué au moment de l’explication, mais préoccupé de faire embarquer à temps tout ce monde et cela avant la marée du lendemain, il n’avait pas approfondi. Et maintenant qu’il y repensait, il avait bien l’impression d’avoir été embobiné par l’homme et cela en accord avec la Compagnie. Au moment du départ, s’il avait été surpris par la physionomie de la mère et de la fille et surtout par leurs mises au milieu du groupe de filles, là aussi, il n’avait pas pris le temps de la réflexion. Elles avaient embarqué les dernières et il était déjà dans les manœuvres de départ afin de ne point manquer la marée. Il avait donc été fort contrarié par le trait de la fille qui tombait dans un moment où tous étaient à cran, de plus il pressentait des ennuis d’une autre envergure, car si ce qu’elle avait déclaré était vrai, il lui serait demandé des comptes sur leur voyage. D’un autre côté, ce n’était pas la première fois qu’un passager décédait lors de la traversée, évidemment c’était le plus souvent pour cause de maladie et quelques fois par accident. Depuis qu’il était sur les mers, il n’avait jamais vu ou eut vent d’un meurtre, hormis bien sûr, lors de mutineries ou de rencontres fâcheuses avec des pirates. D’un autre côté, si on les avait envoyées si loin, dans une colonie dont on savait en fait peu de choses c’était qu’elles devaient gêner quelqu’un. Cette dernière idée le rassura, le rasséréna, il mit de côté le problème. Il reprit le cours normal du voyage.

*

La tristesse, tel un raz-de-marée, l’avait engloutie, l’étouffait à en perdre l’âme. Elle refusait de croire que ce fut possible, elle ne pouvait désormais être seule au monde, cela était impensable, qu’avait-elle fait pour cela ? Son esprit avec violence luttait contre lui-même, rejetait les faits. Elle restait recroquevillée sur elle-même, en boule sur sa couchette. Sa douleur était passée dans tout le corps, elle ne dormait plus ou mal, regardait fixement le plancher du pont qui servait de plafond au faux-pont. Manger ? Elle en était incapable, une boule dans la gorge l’empêchait même de déglutir, elle s’étranglait parfois déclenchant des quintes de toux. Ses larmes étaient des larmes de désespérance, elle ne savait plus vers qui se tourner.   Graciane ou les autres filles, toutes l’enveloppaient d’une affection, d’une tendresse maternelle de tous les instants. Elle n’était jamais seule. Elles mirent de côté, leur curiosité titillait par l’avertissement sibyllin de la jeune fille. Qu’avait voulu dire Blanche-Marie, par : « je suis la fille du vicomte… ? » Elles avaient fait des suppositions entre elles, Graciane  avait présumé que Jeanne avait vécu comme elle avec quelque aristocrate. Malgré la curiosité, aucune n’avait troublé le désespoir de leur protégée. Les jours passaient, Blanche-Marie ne se relevait pas de sa désespérance, elle se sentait trahie, abandonnée. Elle ne sortait plus de son mutisme. Elle avait des crises de violence, martelant les parois de chêne, jusqu’à se faire mal. Elle voulait se venger, venger sa mère, ses pulsions fulgurantes de colère la laissaient pantelante, inassouvie, pleine d’aigreur, elle ne connaissait pas le meurtrier. Il n’y avait que le vide devant elle, aucun exécutoire, personne à maudire, à fustiger de sa haine. Elle se pencha sur son passé cherchant les sujets de sa détestation et ne trouvait que son oncle, sa tante, ou bien le sénéchal qui malgré son amabilité apparente les avait menées là, dans cette horreur, dans cet enfer.

Les filles étaient ennuyées et ne savaient quel parti prendre. Blanche-Marie était le plus souvent dans une fuite intérieure. Leurs tentatives, de l’extirper de cette léthargie, étaient désespérées, du moins en apparence. La jeune fille éprouvait un sentiment d’incapacité, une absence du goût de vivre, malgré les jours qui l’éloignaient du jour funeste. Elle était imprégnée de mélancolie, de culpabilité, se reprochant d’avoir laissé sa mère seule, si faible dans l’incapacité de se défendre. Son état général devint si faible que Graciane  et les filles ne se rendirent pas compte tout de suite que Blanche-Marie était atteinte d’un mal qui n’avait rien à voir avec la mort de sa mère. Elle s’était mise à gonfler au niveau des poignets puis des mains, force fut de constater que les chevilles et les pieds avaient pris la même tournure. Lorsque Boubou constata les œdèmes, elle s’en ouvrit à Graciane qui se chargea d’en faire part à l’un des Seconds qui envoya le chirurgien de bord faire son diagnostic. Celui-ci n’eut aucun doute et alla faire son rapport au Capitaine. C’était le premier cas de scorbut du voyage, c’était somme toute normal puisque l’on approchait de sa fin, les vivres frais étaient rares et l’eau malgré toute l’attention était devenue saumâtre. Elle avait croupi dans les futailles et ils n’avaient pu faire d’aiguades pour en renouveler la provision et il n’avait pas plu depuis leur départ. Il avait laissé pour consigne de lui faire ingurgiter du chou en grande quantité. Le manque d’hygiène, l’entassement, les repas monotones étaient d’excellents bouillons de culture pour les maladies. La mauvaise nutrition de la plupart des passagers et de l’équipage les rendait très peu résistants à ces maux. Le scorbut était le fléau coutumier que le chirurgien était en charge d’éradiquer si possible. Mais comme seuls les officiers avaient des provisions personnelles susceptibles d’avoir un régime alimentaire les laissant à l’abri de ce mal, telles que figues, raisins secs, confitures, fruits divers, sa pratique tenait de l’impossible pour les autres.

Le capitaine informé se mit en colère comme si le chirurgien y était pour quelque chose. Son emportement tenait à l’identité de la première victime et non du mal. Sur l’impulsion, le capitaine eut préféré que l’effrontée ne soit pas touchée, puis réflexion faite, il estima que c’était peut-être un bien. Si elle faisait partie des victimes de ce fléau si naturel pour les voyages au long cours, et il ne voyait pas pourquoi ce ne serait pas le cas, personne n’y trouverait à redire et personne ne serait là pour se plaindre, pour demander une quelconque justice. Dieu déciderait donc, il ne ferait rien ni dans un sens ni dans un autre.

*

Les filles à tour de rôle se mirent à la soigner, malgré cela le mal empira. Son corps était assailli de fièvres délirantes. Ses œdèmes se propageaient aux autres parties du corps et gonflaient de jour en jour. Elle se mit à saigner du nez puis des gencives. Elles lui lavaient le visage, le cou, les bras et les jambes à l’eau de mer pour la rafraîchir, mais le sel en séchant la démangeait, et chaque fois qu’elle bougeait elle gémissait de douleur. Graciane, Boubou et les autres étaient désemparées. La compassion pour la jeune fille les étreignait de tristesse, un peu plus chaque jour. Elles croisaient parfois leurs regards embués désespérés, malgré cela, elles ne baissaient pas les bras, elles lui faisaient ingérer pour ainsi dire par la force le jus de la soupe aux choux à défaut du légume par lui-même.

À la deuxième victime, la nouvelle se répandit. Le soir même, alors qu’elles étaient déjà enfermées et que le ciel n’était éclairé qu’épisodiquement au gré des nuages par les étoiles, une voix les apostropha. Paulette, dont la couche avec celle de Marguerite  était la plus près, répondit d’une voix autoritaire, bien que chuchotée : « — va-t’en le bougre, on n’a pas besoin de toi !

— Oh ! C’est pas pour ce que tu crois. Approches !

— Tu me prends pour une gourde ? Les autres filles s’étaient rapprochées, Graciane prit le relais. « — Écoutes, ce qu’elle te dit, va-t’en, on n’a pas besoin de problèmes.

— vous m’agacez ! C’est pour la fille. Attrapes ! Ce sont des fruits. Il faut les couper et lui faire ingurgiter. Ne cherche pas à comprendre et fais-le !

Thimothée Monrauzeau (Portrait de M. de Fouzac de Augustin Jean-Baptiste-JacquesLa main de la voix passa au travers de l’écoutille et tendit deux fruits ovoïdes jaunes vifs. Graciane savait ce que c’était, elle en avait dégusté à la table de son amant, c’étaient des citrons. Elle les saisit et remercia le donateur. Elle ne se demanda pas comment il les avait obtenus, ce n’était pas son problème. Ses compagnes se regroupèrent autour d’elle et regardèrent, incrédules, ce que pour la plupart d’entre elles n’avaient jamais vu auparavant. Paulette, la plus jeune, et aussi la plus impertinente, s’exclama : « — et ça va la soigner ? » Graciane, comme les autres, était septique. « — On peut toujours essayer, de toute façon j’en ai déjà mangé. Ils étaient confits bien sûr, mais ce n’est pas du poison et c’est même assez bon. »

Toutes avaient deviné qui était le bienfaiteur et l’avaient dit à Blanche-Marie, mais la jeune fille, trop épuisée, l’esprit comateux, ne comprenait pas, comme un nourrisson, elle se laissait faire. De ce jour les fruits salvateurs apparaissaient de la main du mousse ou tombaient comme par enchantement sur le sol du faux-pont. Blanche-Marie commença doucement à se remettre. La fièvre tomba, les saignements s’interrompirent et les œdèmes disparurent, redonnant à la malade image humaine. Si la maladie l’avait laissée exsangue, émaciée à faire peur, au bout d’un peu plus deux semaines, elle se trouva guérie au grand étonnement du chirurgien qui prit cela pour un miracle. Bien sûr, les filles ne dirent mot des citrons. Elles se doutaient que le mousse serait puni pour ce qui devait être un vol, car il ne pouvait en être autrement, ces fruits devaient appartenir à quelques officiers. Elles n’avaient pas totalement tort.

*

Thimothée, mousse sur le « Vénus », était aussi le frère du Second Monrauzeau. Ils étaient les fils d’un négociant de La Rochelle étroitement lié avec la Compagnie. Thimothée avait décidé d’entrer à l’école de la marine militaire de Rochefort, ou mieux de Brest dont les maîtres étaient de grande réputation. Il voulait devenir hydrographe. Son père n’y avait vu aucun empêchement, il était le cadet d’une fratrie de cinq garçons dont les deux aînés avaient déjà intégré les affaires familiales. Que les cadets soient dans la marine était une bonne chose, maître Monrauzeau avait pour objectif d’armer un navire, alors autant que ce soit ses fils qui soient à ses commandes. Thimothée avait toujours rêvé de ses voyages autour du monde, il était friand de ces récits de voyage qui contaient les peuples, les paysages si exotiques à ses yeux, il savait au fond de lui qu’il était fait pour ses contrées lointaines, aussi chaque fois qu’à la table de son père quelques hommes de mer s’y trouvaient, il buvait leurs paroles. Ce fut lors d’une de ses tablées qu’il entendit les plaintes d’un capitaine qui avait perdu lors de son voyage vers Bourbon plus d’un quart de son équipage par la maladie. Le chirurgien qui l’accompagnait spécifia que c’était le scorbut, le capitaine avait acquiescé à la précision et s’était lamenté sur l’incapacité, qui avait été de vaincre cette peste marine comme on la nommait. Monsieur Monrauzeau avait alors parlé d’un livre qu’il détenait, écrit par monsieur Martin de Vitré, qui mentionnait dans sa « description du premier voyage fait aux Indes Orientales » qu’il n’y avait rien de meilleur pour se préserver de cette maladie que de prendre souvent du jus de citron ou d’orange, ou manger souvent des fruits et il ne savait plus quoi exactement. Le chirurgien avait fait remarquer que l’écrit datait du siècle précédent, sous-entendant que cela n’avait donc aucun intérêt, quant au capitaine qui attaquait le plat que l‘on venait de lui servir, il ne s’était pas intéressé à ce qui s’était dit, d’autant que cela venait d’un néophyte. Thimothée impressionné par ces récits pleins d’aventures et d’horreur, il s’était intéressé au livre cité par son père et s’était empressé de le lire avec attention. Si bien que, lorsqu’il s’était embarqué sur le « Vénus », il avait demandé à son aîné de se pourvoir largement en citron et orange. Le Second Monrauzeau s’était plié à la fantaisie de son benjamin pour lequel il avait une affection particulière. Aussi quand Thimothée  avait connu la maladie de Blanche-Marie et ses symptômes, il connaissait le remède, du moins l’espérait-il. Il avait donc été soulagé d’apprendre que le remède faisait l’effet escompté, car dès qu’il avait aperçu la jeune fille sur le tillac, il avait été subjugué par sa chevelure flamboyante et son maintien. Malgré ses quatorze années, il avait décidé tout de go qu’elle serait un jour sa femme, et qu’elle fut parmi les ribaudes n’avait pas d’importance. Il ne s’en était pas vanté, c’était son secret à lui. Il n’avait pas plus confié ses aspirations à son frère, qu’à un autre, à qui pourtant il ne cachait pas grand-chose. Peur du jugement ? De la dérision ? Il savait que c’était impensable pour les autres.

 Peydédaut Blanche-Marie (Augustin de-SAINT-AUBIN-Portrait of aY oung Girl in Profile.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Jeanne Peydédau 010 et 011

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épisode 010

Le drame

Vicomte de Castelnau.jpg

Le vicomte de Castelnau invitait ses voisins à une battue aux sangliers. Depuis le début de l’automne, une harde détériorait des champs et avait ravagé en dernier un champ de blé. Philippe-Amédée avait donc décidé que cela ne pouvait plus durer et comme le troupeau comptait une dizaine de bêtes, il fallait donc être plusieurs chasseurs. Il avait donc organisé une chasse à courre qui débuterait par un déjeuner matinal en fait aux aurores et un dîner roboratif au retour. Comme il faisait encore très beau malgré les brumes matinales, il s’en faisait une joie.

Depuis deux jours, La Lesbats cuisinait du matin jusqu’au soir, aidée en cela de Madeleine et de Bernardine, qui était restée au service de la demeure, bien que son rôle de nourrice n’ait plus lieu d’être, et avait épousé le Martin. Jeanne supervisait, vérifiait, que la chambre d’apparat était à la hauteur de l’événement. Le feu dans l’immense cheminée en marbre des Pyrénées sculpté de rinceaux et de guirlandes attendait d’être allumé. Elle avait fait dresser, sur des tréteaux, une table recouverte d’une nappe damassée pour une vingtaine de personnes. Elle connaissait la plupart des chasseurs, mais aucune de leurs épouses ; tous, devant elles, l’acceptaient. Elle était angoissée par la venue des dames, qui ne participant pas à la chasse, arriveraient en fin d’après midi. Blanche-Marie de son côté boudait enfermée dans la bibliothèque, son père lui avait refusé la chasse sous prétexte qu’elle était trop jeune. Elle venait d’avoir treize ans. Elle avait décoché tout un bataillon d’arguments pour justifier sa présence à la chasse, mais rien n’y avait fait. Elle était autorisée à paraître au dîner, ce qui était déjà exceptionnel. Elle n’en avait cure de ces simagrées de femmes. Elle, elle voulait sentir sa monture réagir à chacun de ses désirs et non, parader en chignon, déguisée en fille. Cela amusait Philippe-Amédée qui aimait voir le caractère bien trempé de sa fille.

Avant que le soleil ne vienne de rose et d’or teinter de son liseré le début du jour, tous étaient levés dans la demeure et à l’ouvrage. Philippe-Amédée, une fois prêt, sortit de son coffret recouvert de cuir de Cordoue, une étrange machine de guerre, un pistolet à deux canons en parallèle, cela afin de remédier au principal problème des armes à poudre noire, leur cadence de tir étant limitée. Ce n’était pas une arme réglementaire, mais plutôt un accessoire susceptible d’être adopté par un officier fortuné. L’arme possédait deux détentes, une par canon permettant ainsi de tirer ses coups consécutivement. Il avait été conçu au couvent des minimes de la place royale de Paris et il l’avait gagné lors d’une partie de cartes lors de laquelle il avait failli tout perdre. Un revers de fortune l’avait bien servi et une fois son jeu étalé sur la table, le sors était à son avantage. Le marquis contre lequel il avait gagné, bon perdant, lui avait offert ce joyau de technicité pour le plaisir que lui avait donné cette partie de reversis. Il lui avait montré comment l’armer et s’en servir. La mécanique, fort sensible, demandait autant de minutie qu’elle était précise au tir. Il avait promis de montrer le fabuleux objet et de démontrer ses capacités à monsieur de Tallais, son voisin, à qui, il en avait vanté les mérites. En attendant ses premiers invités, il nettoya le mécanisme soigneusement, puis y inclut la poudre, comme il avait peur qu’il ne soit grippé, il ouvrit la fenêtre afin de tirer en l’air. Son premier essai déclencha un bruit sourd et humide, la poudre devait être défectueuse. Il regarda de plus près ce qui pouvait empêcher le bon fonctionnement, il ne vit rien. Il alluma la mèche. Il réitéra l’essai et obtint le même résultat. Impatienté, il rapprocha l’arme de ses yeux, le manque de lumière devait l’empêcher de percevoir le problème. Au même moment qu’il se penchait vers l’arme, une déflagration retentit, l’objet éclata en mille morceaux, Philippe-Amédée  tomba, s’écroulant sur lui-même. Robe à la Française, ca. 1750 French Baroque and Rococo Fashions Coloring Page 3.jpgDans la garde-robe, Jeanne finissait de se préparer et se battait avec les nœuds de son corsage. Au son funeste, son cœur manqua un battement puis s’emballa. Elle savait, mais ce n’était pas possible. « Oh non ! Mon Dieu ce n’est pas possible ! » Elle s’engouffra en quelques enjambées dans leur chambre. Elle vit le corps avachi sur le sol. Elle se jeta sur lui, le retourna. L’indicible était sous ses yeux. Son âme se déchira, un son sourd monta en elle. Comme une bête blessée, diabolique, elle hurla l’horreur. Une partie d’elle était là dans ses bras, mais sans vie. Cela ne se pouvait, il n’avait pas pu quitter ce monde sans elle, cela était impossible. Elle ne réalisait pas que de sa gorge continuait à jaillir en flot continu le son inhumain de son chagrin qui l’entraînait vers les abîmes de la folie. La première sur les lieux fut Blanche-Marie. Elle poussa violemment la porte de la chambre de ses parents pour découvrir sa mère en furie, berçant le corps ensanglanté de son père. La pièce était emplie de l’odeur de la poudre et de celle du sang. Elle sentit entre ses jambes un liquide chaud qui coulait, puis plus rien. Elle avait perdu connaissance. Les femmes, de la cuisine, se précipitèrent suivies des hommes venus de tous les coins de la demeure où ils besognaient. Toute la maisonnée, successivement, arriva essoufflée sur les lieux, la première, Madeleine laissa échapper un cri à la vision portant la main à sa bouche pour l’étouffer, tout comme elle, les autres découvrirent la vision de cauchemar. La Lesbats se cacha instinctivement les yeux. Bernardine se mit à pleurer à gros sanglots saccadés présageant une crise de nerfs, que le Martin stoppa d’une gifle dont le bruit secoua tout le monde. La Madeleine qui avait repris son sang-froid et cela malgré le choc qui lui avait coupé les jambes et secoué l’âme se retourna vers le Martin. « – Porte la petite dans sa chambre et toi, Bernardine, occupe-t’en, il semble que cela lui ait déclenché les saignements ! Lesbats, il faut s’occuper de Jeanne. Allez, viens !

— Tu as raison, Madeleine. Le Pierre va prévenir le père Guilhem et le Simon va voir le Peydédaut.

*

Pendant que le Martin, sur sa mule se rendait à la demeure de monsieur de Saint-Aubin, se demandant comment il allait présenter la mort de son maître, les femmes de la maisonnée prenaient en main la mère et la fille. La Léontine appelée à la rescousse avait administré à Jeanne un calmant à sa façon. Elle s’enfonça dans un sommeil sans rêves. Quant à La Lesbats, avec Bernardine, elle cajolait et soignait Blanche-Marie  qui oscillait entre la peur de mourir de ses premiers saignements et de sombrer dans la folie que la douleur de la perte de son père appelait.

Martin, mal remis du choc, ressassant le drame et ses conséquences, se présenta, morose, devant la gentilhommière à Cujac en fin d’après-midi, le soleil avait l’insolence de briller de tout son éclat en cette journée funeste mettant en exergue les ors et pourpres des frondaisons. Ce fut une servante entre deux âges qui ouvrit, elle lui était inconnue. Elle le toisa de la tête aux pieds, ne méritant pas à son avis la moindre déférence, elle le houspilla. « — Dia, qu’est que tu fais là, tu sais donc pas que le commun y passe derrière ! » un peu déconcerté par l’algarade, il se redressa et bomba le torse. « — Je dois parler à monsieur de Saint-Aubin, ton maître, c’est important !

— Et qui est qu’y me dit que c’est important !

— Tu Dieu, par ce que j’te le dis !

Le tapage fait par les deux domestiques attira le chevalier qui lisait dans la pièce d’à côté et que le bruit avait fini par importuner.   « — Martin ! Mais que fais-tu là ?

— Ben, monsieur le chevalier, je suis venu vous porter une mauvaise nouvelle.

— Une mauvaise nouvelle ? Quelle mauvaise nouvelle ?

— Et bein monsieur, mon maître, il est…

— Il est quoi, Martin ?

— Il est, comme dirait, mort, monsieur.

— Mort ! Comment ça mort ?

— Il est mort avec un pistolet, monsieur.

— Avec un pistolet ! Sans s’en rendre compte, monsieur de Saint-Aubin parlait de plus en plus fort. Ses jambes ramollissaient, son teint viré au vert au fur et à mesure qu’il comprenait. La servante aux côtés des deux hommes était effarée. Martin, de plus en plus gêné de voir le frère de son maître visiblement se décontenancer, se tortillait devant lui tout en continuant désespérément ses explications : « — et ben, il nettoyait un mousquet et il lui a explosé à la tête.

— Oh ! mon Dieu ce n’est pas chose possible, dites-moi que je rêve.

— Qu’est-ce qui n’est pas possible ? Mon ami. Lança madame de Martignas depuis le haut de l’escalier. De l’étage, elle avait tout d’abord perçu l’échange houleux des domestiques sans discerner ce qu’ils disaient, elle s’apprêtait à descendre pour les morigéner quand elle avait entendu son époux élever la voix ce qui n’était pas dans sa nature. Elle s’était donc hâtée de venir aux nouvelles, prête à mettre de l’ordre à ce tapage. Tout en descendant les premières marches, elle vit son époux se tourner vers elle visiblement bouleversé. « — Mon frère…

— Et bien, quoi, votre frère ?

— Il est mort !

— Oh mon Dieu ! Elle porta sa main au cœur tant l’émotion avait été vive. Elle retint la joie qui montait en elle. C’était trop beau pour être vrai. Enfin ! Elle n’allait plus vivre dans la misère, elle allait avoir une vie digne de sa personne. Elle allait pouvoir renvoyer à la face du notaire ses dettes. Elle se composa une mine de circonstance et afficha un air de compassion plus adéquate à la situation présente. Elle aurait aimé trépigner de joie, hurler, crier à tue-tête à toutes ses comparses, sœurs, amies, connaissances qui la méprisaient en temps normal qu’elle allait être la vicomtesse de Castelnau de Saint-Mambert ! « — Mon Dieu ! Elle allait être la vicomtesse de Castelnau de Saint-Mambert  et elle ne pouvait le proclamer à quiconque, quelle frustration ! » Il lui fallut toute la rigueur de son éducation aux ursulines pour contenir son exultation. Quand elle s’approcha de son époux qui tout à son affliction ne se doutait pas des émotions contraires aux siennes qui secouaient l’esprit de son épouse, et qui malgré une apparente sollicitude, irradiait de bonheur. Elle prit avec douceur, mais avec fermeté le bras de son époux, qu’elle tapota affectueusement. « — Venez mon ami, il vous faut vous asseoir, vous allez défaillir tant cette nouvelle vous a secoué. » Tout en entraînant son époux vers la pièce adjacente, elle s’adressa aux domestiques « — Martin, retournez à Saint-Mambert et prévenez que l’on arrive au plus vite. Marinette apporte un verre de liqueur à monsieur, voilà les clefs ! »  Elle accompagna son époux jusqu’au fauteuil, dernier achat avant leur faillite, qu’il avait précédemment abandonné. Elle prit pour elle un tabouret et s’assit à ses côtés, pleine d’attention apparente. « — Mon ami, il vous faut vous ressaisir, nous devons nous rendre auprès de votre frère, il faut nous en occuper.

— Oui… Bien sûr.

— Ne vous inquiétez pas, je vais m’occuper de tout, mais ne plonger pas dans l’abîme de votre chagrin, vous avez des responsabilités. — Le verre de liqueur avalé puis un deuxième sembla le remettre un tant soit peu d’aplomb, elle le laissa et multiplia les ordres pour partir au plus vite. Elle fit mettre pêle-mêle dans deux coffres leur garde-robe, pour le reste, elle verrait plus tard.

*

Monsieur de Saint-Aubin et madame de Martignas arrivèrent à la nuit au château de Saint-Mambert. Ils avaient été précédés par Martin qui avait porté la nouvelle à la maisonnée et qui avait tel un glas annoncé la fin du bonheur pour tous, La Lesbats ne put s’empêcher de marmonner qu’avec le malheur les corbeaux arrivaient.

Lorsque le vieux carrosse s’arrêta devant l’escalier, Martin descendit avec un flambeau éclairé les nouveaux propriétaires. L’ensemble de la domesticité s’était rassemblé sur le perron à attendre leurs nouveaux maîtres à la grande satisfaction de madame de Martignas. Si celle-ci rayonnait de par ce retournement du destin qu’elle vivait comme une victoire, monsieur de Saint-Aubin quant à lui paraissait plus vieux de dix ans. La mort de son frère, dernier membre de sa famille, était pour lui une catastrophe. Il n’avait jamais eu grande ambition. Sa vie de petits nobliaux de campagne le satisfaisait, protégé jusque-là par son frère des coups du destin comme au temps de leur enfance, sa vie lui convenait parfaitement. GNACIO DE LEON Y ESCOSURA (SPANISH, 1834-1901) - ‘The Courtship’..jpgLa seule ombre au tableau avait été l’aigreur d’une femme dont il s’était épris pour sa beauté et sa force de caractère évidente et dont le temps avait changé ce dernier en celui d’une mégère. À la vue de son ancienne nourrice, La Lesbats, il s’effondra dans son giron comme, lorsqu’il était enfant, à la grande déconvenue de son épouse. Cet étalage d’émotion était pour elle des plus déplacés. Elle lui prit le bras afin qu’il se reprenne, mais tout à son accablement, il ne s’en préoccupa pas. « — Oh ! ma Lesbats, c’est tragique. Qu’allons-nous faire ?

— Vivre mon petit, vivre. Dieu en a voulu ainsi. — Il sourit tristement. Sa nourrice avait raison. Que faire d’autre ? – où est-il ?

— Dans sa chambre, monsieur, nous lui avons fait sa toilette et avons nettoyé la pièce.

— C’est bien.

Madame de Martignas, qui commençait à s’impatienter devant ses jérémiades qui se prolongeaient, brusqua un peu son époux. « — Mon ami, il nous faut aller le voir. Lesbats préparez-nous une collation roborative. Monsieur le vicomte a besoin de se remettre. – le titre de vicomte fit sursauter tout le monde, même celui pour qui il était destiné, ils trouvèrent déplacé d’utiliser ce titre alors que le précédent n’était pas encore en terre. Mais madame de Martignas ne se souciait pas de ce genre de sensiblerie. – faites aussi préparer la chambre de feu la vicomtesse afin que je puisse m’y reposer rapidement.

— Mais madame, elle n’a pas été occupée depuis si longtemps ! rétorqua La Lesbats choquée de toute cette urgence qu’elle trouvait déplacée en des temps de deuil.

— Justement, il faut que ça change, le plus tôt sera le mieux, et puis cela fera diversion à vos idées.

Son époux ayant pris les devants, elle rajouta avec acidité : « — la catin et sa bâtarde ? Elles ne sont pas à son chevet au moins !

— Non, madame, Jeanne et Blanche-Marie ont été très choquées, Léontine leur a donné de quoi dormir. Elles sont dans les chambres du dernier étage.

— Pour l’instant qu’elles y restent tant que je n’ai pas décidé de leur sort.

*

 Madame de Martignas avait passé une excellente nuit, et la journée commençait sous les meilleurs auspices. Elle avait demandé à Madeleine de venir l’aider à s’habiller et finissait son déjeuner dont elle avait commandité le détail la veille. Sa chambre n’avait pas été occupée depuis la mort de la dernière vicomtesse et était quelque peu défraîchie et encore imprégnée d‘un relent de renfermé un peu âcre qu’elle avait essayé de masquer par celle du parfum. Elle était aussi grande que celle du vicomte et comme elle, elle avait son antichambre, sa garde-robe et ses lieux d’aisances. Trônait face aux deux fenêtres un superbe lit d’acajou dont il lui faudrait changer les rideaux du baldaquin bien trop fanés à son goût. Elle alla s’asseoir devant une table où reposait un miroir, au passage, elle examina chaque recoin et détail de la pièce qu’elle avait découverte à la lueur des chandelles au moment de se coucher et dont le décor était désormais le sien. Elle se mira contrariée de ce qu’elle voyait et pensa qu’elle aurait dû confisquer la garde-robe de Jeanne, dont la plupart des robes n’étaient pas dignes de celle-ci et plus en accord avec son rang, d’autant que ce qu’elle portait était quelque peu démodé. De toute façon, ces vêtements ne pouvaient appartenir à une servante, mais elle décida de remettre cela à plus tard. Elle ne voulait pas paraître mesquine et encore moins que l’on pense qu’elle porte la vêture d’une domestique, même s’il fallait bien avouer que quelques-unes de ses robes étaient de toute beauté et lui faisait envie. Elle repoussa l’idée momentanément et comme Madeleine venait d’entrer dans la chambre, sans prendre la peine de se retourner, d’un ton sec elle s’adressa à elle. « – Ma fille, peux-tu, me dire où se trouve monsieur mon époux ? 

— Monsieur est dans le cabinet de monsieur le vicomte.

— Madeleine, tâchez de vous rappeler que monsieur le vicomte, c’est désormais mon époux. Que je n’ai pas à vous le rappeler !

— Bien madame.

Exaspérée, madame de Martignas se leva, lissa et remit en place l’un des plis du manteau de sa robe, sortit et descendit jusqu’au cabinet au pas de charge. « — Décidément ces domestiques ! Il fallait tout leur dire ! »

*

Elle trouva monsieur de Saint-Aubin, pour elle le nouveau vicomte de Castelnau, attablé dans le cabinet, le regard dans le vague, fixant au loin devant lui, elle ne savait trop quoi. Il semblait rêvasser, cela l’irrita un peu plus. Elle se dirigea en geste vif vers la porte-fenêtre grande ouverte afin de la fermer. « — Mon ami, vous allez prendre froid, le soleil est là, mais nous sommes à la Toussaint et ses brouillards matinaux vont s’insinuer dans vos os, cela n’est pas raisonnable. » Elle allait continuer à vitupérer, quand elle remarqua, étalé devant lui, un vélin armorié à côté de la bible familiale, grand livre ornementé d’enluminures, ouvert à l’arbre généalogique. Cela l’intrigua. « — Vous me semblez soucieux, mon ami, n’auriez-vous point trouvé un sommeil réparateur ?

— Non, madame, le chagrin qui me touche ne peut s’effacer en une nuit malheureusement. 

Ne relevant pas le propos, pour elle sans intérêt, elle reprit sur le sujet qui l’intéressait. « — Si je puis me permettre le document, que vous avez sous les yeux, semble rajouter à vos soucis.

— Un tant soit peu, de plus il va fort vous contrarier. Il m’apprend que je suis le tuteur de l’héritière de mon frère.

Madame de Martignas réprima un haut-le-cœur devant la surprise.

— Qu’est-ce que vous racontez là ?

— Mon frère a reconnu sa fille.

— Montrez-moi ça ! — Sans aucune délicatesse, elle lui arracha le document des mains, plus elle le parcourait plus sa colère grandissait. — Ce document n’a pas eu de témoin, et encore moins de notaires. Donc, il n’existe pas ! Cette bâtarde ne nous enlèvera pas ce qui nous revient de droit ! — Et avant qu’il n’ait pu réagir, elle l’avait déchiré et jeté au feu. Elle attrapa ensuite la Bible familiale, examina la page où chaque génération y avait inscrit ses naissances et ses décès. À l’aide d’une calligraphie élégante de la main de Philippe-Amédée, vicomte de Castelnau de Saint-Mambert, les dernières lignes révélaient, la naissance de Blanche-Marie et le décès de celui-ci, par son frère. C’est comme cela que monsieur de Saint-Aubin avait découvert le début de la teneur du testament.   D’un geste sec, elle empoigna la feuille et la tira, mais cette fois-ci l’étau de la poigne de son époux arrêta madame de Martignas au milieu de l’action. Il referma le livre saint la page aux trois quarts détachée. « – Non, madame, cela c’est de trop ! » Il comprenait son épouse et adhérait mollement à la négation du testament de son frère, mais il ne se résignait pas à nier par un geste si symbolique la vie de celui-ci. Il prit la Bible et la rangea dans le cabinet dont il ferma soigneusement la porte et mit dans la foulée la clef dans sa poche prévoyant d’emblée de la placer en lieu plus sûr, sa confiance en sa femme était depuis longtemps révolue. Il était trop abattu pour faire plus, encore eut-il fallu qu’il en ait envie, car après tout être le nouveau vicomte lui convenait. Elle haussa les épaules, elle se débarrasserait plus tard de la trace encombrante, elle n’avait pas dit son dernier mot. « — Mon ami, ce détail étant réglé, j’espère que nous n’y reviendrons plus. Il faut maintenant se préparer, car le voisinage va venir nous présenter ses condoléances. »

Madame de Martignas n’avait pas tort. Ceux qui étaient venus pour la chasse étaient repartis avec la nouvelle et l’avaient propagée.   Quant à elle, elle en avait fait part à sa famille. Elle avait pour cela envoyé le Martin jusqu’à Bordeaux, car il fallait que l’on sache qu’elle était devenue désormais l’égale de sa mère et de sa sœur puisqu’elle aussi était vicomtesse.

*

Toute la noblesse et les notables du district vinrent compatir au malheur du nouveau vicomte et de la nouvelle vicomtesse de Castelnau de Saint-Mambert. De Bordeaux étaient venus le vicomte et la vicomtesse de Pémollier pour soutenir leur fille, ce qui donnait du lustre à la cérémonie. Tous étaient réunis dans la petite église du père Guilhem. Au premier rang, monsieur de Saint-Aubin, abattu, qui ne se relevait pas du poids de son deuil, se tenait courbé au côté de madame de Martignas droite et fière, coiffée d’une fontange de guipure noire saisie dans la garde-robe de la précédente vicomtesse. Au fond se tenait serré le petit peuple du domaine sincèrement affligé par la mort d’un maître attentif à leur bien-être, et sur la mezzanine les uns contre les autres la maisonnée du château, dont le désarroi, semblait sans fond. Y étaient absents, Jeanne, qui ne sortait pas de son apathie et paraissait vivre dans un autre monde, ainsi que Blanche-Marie que le père Guilhem cachait dans la sacristie, madame de Martignas les ayant interdites dans les lieux pendant la cérémonie. La fillette ne pouvait étancher ses pleurs tant son tourment, sa douleur étaient grands.

Raimundo Madrazo Princess in the gardens of Versailles..jpgMadame de Martignas avait organisé suite à la mise en terre, de feu le vicomte de Saint-Mambert, une collation dans la galerie du château afin de montrer à tous qui était le nouveau tenant du titre et surtout la maîtresse de la demeure. Une vingtaine de chaises, fauteuils et tabourets avaient été rassemblés. Monsieur de Saint-Aubin abasourdi par l’émotion, il était avachi près de la cheminée, son épouse se tenant droite derrière lui appuyée sur le dossier de son fauteuil. Leurs voisins passèrent les uns après les autres présentant leurs condoléances, trouvant sublime le courage de la nouvelle vicomtesse devant le drame et pensant qu’au contraire le nouveau vicomte manquait de tenue dans l’affliction. Les derniers passés, Madame de Martignas passa ensuite entre ses invités, vérifiant qu’il ne leur manquait rien, d’un signe signalant à Madeleine ou à Bernardine un manque ou un besoin, puis elle invita monsieur de Pémollier, son père, à la suivre dans le cabinet désormais de son époux. Elle lui proposa de s’asseoir, mais en homme d’action, il préféra la station debout, madame de Martignas prit un siège. « — Alors ma fille vous voila satisfaite, je suppose ? » Il reconnaissait en sa fille, malgré une soudaine humilité affichée, son ambition, qu’aucun de ses autres enfants n’avait. « — Oui, bien sûr…

— Il semblerait que vous ne soyez pas comblée par votre nouvelle situation, qui pourtant est inattendue et fort enviable. Je ne vois pas ce que vous pourriez avoir à redire ou vouloir d’autres !

— Rien, enfin, presque rien. J’ai un souci. Une épine dans le pied, dirons-nous, et je ne sais comment m’en défaire.

— Expliquez-moi cela, ma fille.

— Mon époux à trouver dans son cabinet, celui qui est derrière vous, dans la Bible familiale, une reconnaissance en paternité et un testament faisant de sa bâtarde, son héritière. J’ai bien sûr détruit ce dernier.

— Et vous pensez qu’il en existe un autre chez un notaire ?

— À vrai dire, non, mais mon mari est par trop sentimental et je ne suis pas à l’abri que dans un élan puéril de nostalgie, de culpabilité ou je ne sais quoi d’autre, il ne se décida à mettre au jour le fait. Je refuse de vivre avec cette épée de Damoclès. Je voudrais me débarrasser de la putain et de sa bâtarde. – même s’il tiqua, monsieur de Pémollier ne releva pas les termes. — Les chasser du château et du domaine ne suffira pas à ma tranquillité d’esprit.

— Je vous comprends bien. – le vicomte de Pémollier se mit à arpenter le cabinet de long en large, manie qu’il avait lors d’une intense réflexion. – Si j’ai bien compris, votre beau-frère est mort en nettoyant une arme ? Et cela sans témoin ?

— Oui, oui, il était seul dans sa chambre

— Bien, et c’est cette fille qui est arrivée la première ?

— Oui, c’est Jeanne.

— Bien ! Le reste des domestiques est bien arrivé ensuite ?

— Oui ! – madame de Martignas essayait en vain de suivre le cheminement de réflexion de son père, du moins elle n’osait pas croire où il menait. « — Ma fille, vous allez rentrer avec moi dès ce soir sous prétexte que tout ceci vous bouleverse et que vous avez besoin de l’affection de votre mère. Dès demain, nous allons demander, plus exactement vous allez demander une audience au marquis de Lacaze. Celui-ci ne peut rien me refuser, tout au moins pas cela. Lors de celle-ci, vous allez émettre des doutes quant à l’accident qui a provoqué la mort de votre beau-frère, et le désarroi dans lequel cela vous jette.

 

épisode 011

L’accusation et la sentence

 Madame de Martignas (Marie-Caroline de Habsbourg-Lorraine (1752-1814), soeur de Marie Antoinette.jpg

Joseph de Gillet, marquis de la Lacaze, Président à la première chambre des enquêtes du Parlement, avait accepté la demande d’audience de Madame de Martignas. Étant un ami de son père et en affaires avec lui, il n’avait aucune raison de la lui refuser, il l’attendait en début d’après-midi dans son hôtel particulier de la rue du Loup.

Pour l’occasion, ayant sans remords, confisqué toutes ses robes, jupes et jupons de qualité à Jeanne, elle s’était revêtue de l’une de ses robes volantes à dos ample de soie à motif rayé, dernière mode parisienne. Le carrosse du vicomte de Pémollier qui pour l’occasion la portait vers le lieu de son rendez-vous passa sous la galerie à ciel ouvert ornée d’un balcon de fer forgé qui permettait de circuler d’une aile à l’autre de l’hôtel et de pénétrer dans sa cour. Pendant qu’un laquais l’aidait à descendre de sa voiture, un autre se précipitait prévenir son maître. Les quelques pas, qui la menaient à la volée de marches, lui permirent de remarquer le décor de façade inspiré de motifs Renaissances sculptés de têtes de lions, de grappes de fruits et de fleurs, ainsi que de volutes autour des fenêtres et frontons, couronnés de pots à fleurs et à fruits. Cela la laissa sur l’instant indifférente tant elle était préoccupée par sa future audience. Passant devant le grand escalier conduisant aux appartements privés, elle fut guidée jusqu’à la grande salle de réception dans le corps de bâtiment principal.

Près de la cheminée attendaient deux fauteuils à accotoirs et une table d’acajou sur laquelle étaient disposés deux verres et une carafe de vin. N’osant s’y asseoir, elle se mit à admirer les tableaux mis à disposition pour l’attrait des visiteurs. « — Je vois, madame, que vous admirez mon saint Jean-Baptiste, je dois dire que j’en suis assez fier. » Le marquis de la Lacaze restait intrigué par la demande d’audience. Il connaissait madame de Martignas pour l’avoir croisée chez son père, il la trouvait assez belle femme bien que sa froideur naturelle lui fît garder ses distances. Il la recevait, car il ne voulait pas froisser son père, mais se serait bien gardé de cette perte de temps. Elle était toute de modestie, ce qui alerta le marquis. « — Quelle rouerie était-ce là ? Quel rôle voulait-on le voir jouer ? » D’un geste de la main, il lui désigna les fauteuils qui les attendaient. « — Je vous en prie madame, asseyez-vous. Comment se porte votre père ?

— Bien, fort bien à vrai dire, il me charge de vous porter ses sincères salutations.

— C’est aimable à vous. Il m’a semblé comprendre que vous veniez me voir, car vous aviez quelques préoccupations familiales. — Madame de Martignas était restée très vague quant à la teneur du sujet de son audience de peur qu’il ne la lui refuse.

 — Monsieur, je ne sais comment l’exprimer, je suis en plein désarroi quant à une affaire de famille récente. Je suis venue à vous pour vous demander conseil.

— Et quel en est le sujet ?

— Cela concerne le décès de mon beau-frère dont vous avez dû entendre parler.

— Oui fait. Mais, comment ce fait il, madame, que ce ne soit pas votre époux qui fasse la démarche ?

— Plongé dans l’affliction et prenant en charge les biens de sa famille sur ses épaules, je n’ai pas osé le chargé du poids de mes doutes, d’autant que son malheur ne lui permet pas de prendre un recul impartial sur la situation.

— Bien, bien, pouvez-vous, madame, exprimer cette suspicion qui vous ronge ? 

— Je ne sais monsieur le marquis, comment la formuler sans porter de terribles accusations et si je me trompais cela serait catastrophique.

— Ne vous inquiétez pas, madame, notre entretien est informel et restera entre nous.

— Je vous en sais gré, monsieur. Voilà, comme vous le savez, mon beau-frère, le vicomte de Castelnau, militaire qui a participé avant de se marier à la guerre de la Ligue d’Augsbourg et chasseur aguerri, c’est occis chez lui en nettoyant l’une de ses armes.

— Oui, il m’a été rapporté l’accident comme il se doit.

— Quand il m’a été rapporté le fait à notre arrivée au château, ceci par son valet de chambre, je dois dire que j’ai été surprise et vaguement intriguée, qu’un homme d’armes ait pu par maladresse se donner la mort. Mais l’affliction qui nous touchait balaya sur l’instant mes pensées.

— Et puis-je savoir ce qui les a ravivées ?

— Deux choses monsieur le marquis, qui l’une sans l’autre ne portent pas à méfiance, mais qui réunies, ont commencé à me miner.

— Lesquelles sont-elles ? – le marquis commençait à s’impatienter de ses louvoiements.

— Tout d’abord, c’est que la première personne sur les lieux de l’incident fut Jeanne, une servante sans fonction définie, enfin officielle. Comment dire ça ?… Ma condition m’empêche de trouver le terme exact.

— Sa maîtresse peut-être ?

— Oui, c’est exactement ça ! Quant à la deuxième information, j’ai ouï-dire, vous savez comme nous sommes nous les femmes, enfin j’ai ouïe dire que mon beau-frère avait l’intention de demander en mariage la fille d’un de ses voisins, mademoiselle Beychevelle. – Tiens ? La famille de Saint Julien, dont elle était, était de ses connaissances, on pouvait même dire de ses intimes, et il n’avait pas entendu parler dudit projet. Mais il se méfiait des femmes et de ce qu’elles pouvaient ourdir derrière le dos des hommes. Préparer les mariages était de leurs occupations favorites. – Donc madame, vous en avez déduit que par jalousie la maîtresse de votre beau-frère aurait pu le trucider. 

— Vous voyez, monsieur, que vous tirez les mêmes conclusions. D’autant que celle-ci a une bâtarde qu’elle prétend être de mon beau-frère.

Tout en servant un verre de vin qu’il tendit à sa visiteuse, il se mit à réfléchir. Il but le sien à petites gorgées pour se laisser le temps de la réflexion. Voilà donc le nœud du problème, cette enfant pouvait être en droit de réclamer une part voire l’héritage en son entier. Si elle était bâtarde, il ne voyait pas trop comment. Toutefois pour plus d’assurance monsieur de Pémollier par l’intermédiaire de sa fille voulait écarter ce danger potentiel. De son côté, il ne pouvait rejeter l’étrangeté, l’incongruité de cet accident.

— Madame, je vous remercie de m’avoir relatée vos doutes, ne vous inquiétez plus, j’ai parfaitement compris tous vos soucis. Je prends l’affaire en main et vais de ce pas quémander à qui de droit d’examiner de plus près les causes de cet accident.

Madame de Martignas remercia le marquis, en partie satisfaite, elle aurait apprécié une solution plus expéditive. La justice, enfin sa justice, était en marche. En posant son pied sur le marchepied du carrosse, une violente douleur au sein lui coupa le souffle. Elle passa, elle continua à monter tout en songeant qu’une des baleines de son corset avait dû crever le tissu protecteur.

*

Un huissier était allé au-devant du marquis de Lacaze annoncer sa venue au Marquis de Landiras de Montferrand, Grand Sénéchal de Guyenne et de Libourne. Après avoir traversé d’un bout à l’autre le palais de l’ombrière, le marquis de Lacaze se présenta et fut invité aussitôt à suivre le valet du sénéchal jusqu’au cabinet de celui-ci. Le Marquis de Landiras de Montferrand, qui avait récemment repris la charge de son père, l’attendait au coin du feu, malgré son jeune âge, il n’avait pas atteint sa trentième année, il craignait les premiers frimas de l’automne. Les politesses de courtoisies accomplies, les deux hommes en vinrent au vif du sujet, la préoccupation du marquis de Lacaze. « — Je suis venu à vous, monsieur, afin que vous puissiez me rendre un service pour lequel je vous serais redevable. » Voilà qui était nouveau, le marquis de Lacaze, homme du Parlement, venant lui demander de l’aide. Quelle était cette entourloupe ? « — Je vous suis tout ouïe, monsieur.

— Vous avez dû recevoir dernièrement un rapport sur l’étrange accident du vicomte de Castelnau de Saint-Mambert.

 john hoppnerLe sénéchal acquiesça, bien qu’il fût surpris par l’assertion, n’ayant rien vu de particulièrement singulier dans ce rapport. « — Oui, fais, mais je dois dire, n’avoir remarqué aucune anomalie qui puisse porter à suspicion.

— À vrai dire sur l’instant, moi aussi. Comme vous devez le savoir, le vicomte était par alliance attaché à monsieur de Pémollier. – Bien sûr, il le savait. Il était, à cause des poudreries royales installées dans ses terres, en affaires régulières avec ce dernier, qu’au demeurant, il appréciait. Quant au vicomte de Castelnau, il voyait vaguement qui c’était, mais comme ce dernier ne frayait pas dans la vie mondaine bordelaise, il n’y avait jamais porté grand intérêt, d’autant qu’il ne se faisait remarquer en rien. Il se demandait donc où voulait en venir le marquis – j’ai reçu la visite de madame de Martignas, sa fille, qui ayant épousé le frère cadet est désormais la nouvelle vicomtesse de Castelnau. Elle a soulevé un point auquel je n’avais point fait attention, mais feu le vicomte de Castelnau, homme d’armes reconnu, est mort en nettoyant son arme. Je dois dire que ce fait ne cesse de m’intriguer. Aussi si vous pouviez demander à votre capitaine de la maréchaussée du district d’y regarder de plus près, cela soulagerait ma conscience qui ne serait alors plus titillée par le doute.

— Si ce n’est que cela, je vais diligenter un complément d’enquête, afin de vous agréer. —, mais le sénéchal n’était pas dupe, il savait que tout ce fatras n’était pas le vrai sujet, il y avait anguille sous roche, il attendit la suite, la dernière salve. 

— En fait ce qui soucie le plus la fille de notre ami, c’est celle qui pourrait être soupçonnée. Le vicomte avait sur place une fille, une dénommée Jeanne Peydédaut qui pourrait être d’une façon ou d’une autre la cause de la mort. Il serait bon, si cela vous est possible, quel que soit le résultat de l’enquête de l’éloigner définitivement, elle et sa fille Blanche-Marie du même nom, qu’elle fait passer pour la progéniture du vicomte.

Voilà donc le fin mot, pensa le sénéchal, il savait déjà qu’il allait rendre ce service. Aussi infimes fussent-ils, le roi n’avait nul besoin que des problèmes viennent s’immiscer dans les bonnes relations avec ses parlements. Le début du précédent règne avait eu assez à souffrir avec cette Fronde qui avait obligé le roi à rénover le Château-Trompette qui depuis avait ses canons tournés vers la ville en signe d’avertissement. Alors ce n’était pas une gourgandine qui allait déclencher la discorde. « — Monsieur le marquis, ne vous tourmentez plus, je vais justement à Pauillac puis à Blaye dans les jours qui viennent, je ferai un arrêt au château de Saint-Mambert, résoudre ce problème, somme toute assez mineur. »

*

Le capitaine de la maréchaussée avait atteint au petit matin le château de Saint-Mambert. Il était là pour organiser la visite du sénéchal de Guyenne. La veille, un de ses sergents était arrivé en éclaireur l’informer de sa venue et de son objet. Il comprit tout de suite que la raison de l’accident ne pouvait être la seule cause de son arrêt dans ce château. Il avait lui-même, le jour de l‘événement, enquêté sur les lieux et rien ne pouvait laisser supposer que c’était autre chose qu’un accident. Mais puisqu’il avait reçu des ordres, il obtempérait.

Monsieur de Saint-Aubin, qui traînait son accablement, le reçut mollement, très étonné par sa demande et contrarié d’avance par l’effort qu’il allait devoir fournir. Il était très ennuyé, son épouse n’était pas là et c’était le genre de situation où elle prenait les choses en main. Il laissa donc le capitaine faire à sa guise, indifférent lui-même à tout cela. L’officier réclama le regroupement de la domesticité présente le jour de l’incident, notamment les femmes Jeanne et Blanche-Marie Peydédaut ainsi que leur famille. Cela mit en émoi tout les concernés. La Lesbats tout en servant son vin à son maître et à son invité se demandait bien pourquoi le capitaine avait tant insisté sur la présence des petites. Jeanne ne tenait pas debout, ses nerfs étaient si fragiles que la Léontine lui administrait ses potions qui la maintenaient dans un repos relatif. Et la petiote, qu’est-ce qu’il pouvait bien lui vouloir à Blanche-Marie ? Pendant que toute la domesticité se rassemblait dans la cuisine, échafaudant des histoires que leur imagination inquiète brodait de drame, le Martin était parti quérir la famille Peydédaut.

Le messager fut reçu à la métairie par le souffle colérique de la Berthe. « — Je savais bien moi qu’elle allait nous amener des ennuis cette catin. Tu vas voir le Peydédaut, ils vont nous mettre dehors, on va crever de misère.

— Calme-toi la Berthe ! Le vicomte y va pas nous mettre à la porte. Mes vieux y sont arrivés avec les siens et les tiens y étaient déjà là. Alors pourquoi veux-tu qui change ça !

— Lui peut-être ! Mais elle va savoir ?

*

Le cortège du sénéchal fit une entrée magistrale dans l’allée du château. Le Marquis de Landiras de Montferrand était venu avec deux carrosses, dont le sien à ses armoiries qu’il occupait, son valet de chambre, son secrétaire personnel qui lui servait de greffier et quinze gens d’armes.

Les gens de maison de la galerie observaient, inquiets, cette arrivée quelque peu intempestive, n’avaient jamais vu autant de militaires. Entre ceux de la maréchaussée et ceux du sénéchal, ils se seraient crus en temps de guerre. La Lesbats grommela : « — faut pas que tous ces bougres pensent à manger. Elle avait pas de quoi !  Il avait déjà fallu avec la Madeleine et la Bernardine préparer en dernière minute un repas digne de ce sénéchal, alors il ne fallait pas penser qu’elle ferait plus ! »

Le sénéchal n’avait pas touché le sol que le capitaine et monsieur de Saint-Aubin étaient au bas des marches pour l’accueillir. Le sénéchal secoua son juste au corps afin de redonner forme à ses bas volets. « — Monsieur le Sénéchal, c’est un honneur que de vous recevoir, il y a bien longtemps que l‘humble demeure de mes ancêtres n’a pas eu la visite d’un homme de votre qualité. » Soulagé, le capitaine apprécia le compliment du maître de maison qui paraissait être sorti enfin de sa torpeur, cela balaya ses craintes quant à la qualité de la réception du représentant du roi. « — C’est aimable à vous, monsieur. Je suis ma foi, fort désolé de venir m’immiscer dans votre deuil dans ces moments difficiles qui vous touchent, mais comme le capitaine a dû vous l’expliquer, il a été mis à mon attention, les causes du décès de feu le vicomte de Castelnau, votre frère. Je suis donc venu me rendre compte par moi-même du déroulement de ce drame.

— J’entends bien, monseigneur, et vous remercie de l’attention que vous portez à ma famille. J’ai mis à cet effet, à votre disposition le cabinet de mon défunt frère, et les personnes que vous désirez entendre attendent dans la galerie.

Chevalier Saint-Aubin de Cujac (Tilly Kettle Young Man in a Fawn Coat .jpgLe sénéchal remarqua que monsieur de Saint-Aubin ne s’était pas encore glissé dans les chausses de son frère, à moins que ce ne fût une ruse à son intention, il allait voir de quoi il en retournait. Il suivit son hôte, traversa l’antichambre, la chambre d’apparat, et pénétra dans le cabinet. Il constata qu’il était modestement meublé, non pas par la qualité, mais en quantité. Il y avait pour tout mobilier un très beau cabinet en noyer, avec un tiroir central en façade et incrusté de nacres, lui sembla-t-il ; ce beau meuble reposait sur un piètement à colonnettes torsadées. Au centre de la pièce, une table de même essence avec pied en balustre, qui devait servir de bureau, et une très belle cheminée, qui si elle n’était pas un meuble n’en était pas moins remarquable avec son tablier de bois sculpté de moulures importantes et ses jambages formés de pieds « en gaines ». Il avait été installé pour sa venue, face à la porte, un fauteuil avec accotoir au dossier haut, légèrement incliné entièrement recouvert d’étoffe[] et de chaque côté  et de chaque côté des sièges plus modestes. Face à cet ensemble, monsieur de Saint-Aubin avait fait placer deux tabourets pour les témoins en pensant à Jeanne que ses jambes ne portaient pour ainsi dire pas. Le sénéchal ne fit aucun commentaire quant à l’installation et alla droit au fauteuil dans lequel il s’installa. Il laissa promener son regard sur les tableaux de famille accrochés aux murs, et s’arrêta sur celui de la défunte vicomtesse qui l’émut, car il se souvenait l’avoir connue alors qu’ils étaient enfants. Tout en faisant la remarque à monsieur de Saint-Aubin, il l’invita à prendre place à ses côtés et fit signe au capitaine de faire de même. S’adressant à ce dernier, il lui demanda de lui relater ce qu’il avait constaté le jour de l’accident, s’excusant de raviver par ce témoignage la douleur du maître de maison, ce dernier écarta le propos d’un geste fataliste.

 — Ce jour-là, monseigneur, le valet de chambre de feu le vicomte, le dénommé Martin Bujeau, est venu au petit matin me prévenir de l’accident mortel. Il avait été commandité par le père Guilhem, qui avait été au préalable appelé sur les lieux. Lorsque j’arrivai une heure plus tard, après avoir rassemblé quelques-uns de mes hommes, rien n’avait été déplacé sur les lieux, à la demande toujours du père Guilhem. Je trouvai sur place la maisonnée en grand émoi, les femmes en pleurs et les hommes très agités par ce qu’ils avaient vu. – d’un geste de la main balayant l’air, le sénéchal lui fit comprendre que l’on pouvait se passer de ce genre de détail. – Lors de mon entrée dans la chambre, devant le lit sur le sol, face à la fenêtre encore ouverte, le corps du vicomte était allongé, les pieds vers la fenêtre et la tête vers la porte. Il avait été un peu déplacé par la femme qui l’avait découvert, la dénommée Jeanne Peydédaut. Elle l’avait retourné, mais rien de conséquent, le corps ayant retrouvé sa place quand ses comparses lui firent lâcher. — Comme le Sénéchal soulevait un sourcil interrogatif, le capitaine se crut obligé de rajouter. — Elle avait, semble-t-il, été prise, sous le choc, d’une crise de démence. — Comme l’explication avait éclairé le sénéchal, le capitaine reprit le déroulement de sa narration. — Le vicomte avait la moitié du visage enlevé, le crâne déchiqueté, le cerveau à jour, et dans sa main, il tenait encore serrée la crosse de l’arme. Nul n’a pu lui mettre post mortem. Les morceaux de l’arme, un mousquet à deux canons, éclatés étaient éparpillés dans la pièce. L’arme n’était pas conventionnelle et avait été gagnée au jeu. Cela, je le tiens de monsieur de Tallais, à qui le mort devait en faire une démonstration. À l’avis de tous, il semble qu’il soit mort sur le coup, car tous sont arrivés dans les minutes qui ont suivi la déflagration et les cris de la femme, Jeanne Peydédaut. Après l’audition de toutes les personnes présentes à ce moment-là, comme vous avez pu le lire dans mon rapport, je n’ai pu que conclure à l’accident. Rien. Aucun détail n’est venu éveiller ma suspicion. » Le rapport, le sénéchal l’avait parcouru dans son entier pendant son trajet, lorsqu’il l’avait reçu, il s’était contenté de la conclusion, puisque rien ne paraissait étrange. Aucun doute ne transparaissait quant à la thèse de l’accident. Il était bien là pour autre chose et supposait que tout comme lui, le marquis de Lacaze avait été manipulé et pris dans les rouages et responsabilités de leurs charges. Il n’aimait pas cela et serait s’en souvenir quand il aurait affaire à monsieur de Pémollier ou à sa fille, conscients qu’ils s’étaient servis de leur obligation en confrontant les deux pouvoirs qu’étaient le roi et le Parlement pour les utiliser. Il verrait plus tard, comment il retournerait cette situation. Il demanda à son valet de chambre de lui porter un coffret, qu’il ouvrit devant lui, y extirpant une bouteille de vin du château et des verres de cristal. « — Vous voyez, monsieur, j’ai trouvé dans ma cave des bouteilles de votre domaine que votre père avait offertes au mien. — Il tendit son verre pour en contempler la couleur dans la lumière. — Voyez comme sa couleur est belle, le temps l’a rendu rubis avec des nuances ambrées. – Versant un verre à chacun de ses comparses, il leur fit remarquer les odeurs de fruits rouges épicées de vanille, de réglisse et de boisé. Au goût, il leur fit remarquer qu’il le trouvait charpenté et puissant, mais aussi fin et délicat au niveau aromatique. Les deux hommes déconcertaient par la dérive de la conversation, se demandaient où voulait en venir le sénéchal et s’il se rappelait pourquoi il était là. La tirade permettait à ce dernier de réfléchir, d’analyser et de synthétiser toute cette histoire. Pendant qu’ils dégustaient leur verre, un silence s’abattit dans la pièce, personne n’osa interrompre la réflexion du sénéchal, ils attendaient qu’il reprenne le cours des choses. « — Et vous, monsieur de Saint-Aubin, où étiez-vous au moment de l’accident ?

— Mon épouse et moi-même étions dans notre demeure de Cujac.

— Oui bien sûr. Et vous connaissiez l’arme en question ?

— Je ne l’avais jamais vu, mais il me semble bien avoir entendu mon frère en parler. Je ne savais d’ailleurs pas qu’il s’agissait de celle-ci.

— Oui bien évidemment… nous devrions poursuivre par la femme Jeanne Peydédaut, puisqu’elle est arrivée la première sur les lieux. 

*

Le secrétaire du sénéchal à petits pas nerveux traversa l’enfilade de pièces et entra dans la galerie où tous s’arrêtèrent de parler et instinctivement se serrèrent les uns contre les autres, comme un troupeau prêt pour l’abattoir. « — Je viens chercher Jeanne Peydédaut. – La Lesbats et Léontine s’approchèrent de la jeune femme avachie dans un fauteuil. Elles lui parlèrent doucement comme à un enfant que l’on rassure et elles la saisirent chacune par un bras pour l’aider à se lever. Ils l’avaient descendue dans le fauteuil tant ses jambes ne la soutenaient plus ou peu. Elle ne se remettait pas du choc, son sommeil n’était que cauchemar, son éveil n’était qu’angoisse du vide de la présence de Philippe-Amédée. Ses nerfs lâchaient dès qu’elle était lucide ; Léontine lui faisait boire potion calmante sur potion soporifique. — et elle ne peut pas marcher toute seule, celle-là ?

— Non ! Mais si tu veux, tu peux la porter. Répliqua La Lesbats énervée. L’homme rabroué ravala sa morgue et laissa faire. Elles portèrent la jeune femme plus qu’elles ne l’aidèrent à marcher jusqu’au cabinet.

*

Le sénéchal vit entrer les trois femmes. Il avait continué à boire son vin dans un profond silence, et ne quitta pas son mutisme à leur entrée. Il examinait la plus jeune, celle qui de toute évidence sans leur soutien se serait effondrée. Bien qu’elle ait la mine défaite et les yeux hagards, le sénéchal la trouva d’une grande beauté et comprenait feu le vicomte. Malgré son accablement, elle était vêtue et coiffée avec soin, mais ce devait être dû à ses compagnes, pensa-t-il, mais cela devait refléter son goût ou celui de son protecteur. Le capitaine à ses côtés était crispé, quant à monsieur de Saint-Aubin, il essayait de rester de marbre bien qu’un léger tapotement des doigts sur ses genoux retînt le mouvement nerveux de l’une de ses jambes. Le sénéchal faisait mine d’y être indifférent, de ne rien remarquer. Le capitaine, que la situation mettait mal à l’aise et qui, à défaut de pouvoir s’apitoyer, finit par s’énerver. « — Elle ne peut donc pas marcher toute seule ?

— Tu dieu ! Non, monsieur le capitaine, elle est tellement dans le malheur qu’elle peut plus. La Léontine, elle a dû lui donner de la tisane pour la calmer.

— Laissez ! Capitaine. Ce n’est pas bien grave, femmes, faites-la asseoir et sortez.

Peypédaut Jeanne (Edwin Austin Abbey- Illustration from The Deserted Village, Harper's Monthly Magazine,.jpg

Elles l’installèrent tant bien que mal sur un des tabourets espérant qu’elle n’en tombe pas aussitôt. Jeanne se retrouva donc assise. Du fond de son abattement, elle ne comprenait rien, ni ce qu’elle voyait ni où elle était. Dans le flou de sa vision, elle ne devinait pas qui elle avait devant elle. Elle essayait en vain de se concentrer, de percevoir ce qu’on lui disait, mais rien n’était intelligible à son entendement. Elle ne voulait que s’allonger, rester droite, lui demandait un effort considérable, elle était tellement fatiguée. Elle se sentait dans une sorte d’ouate, et tout ce qui venait à elle n’était que fantomatique, étouffé, brouillé. Elle voulait dormir, seulement s’allonger et dormir. « — Mademoiselle, je vous parle ! Êtes-vous bien Jeanne Peydédaut ? — se retournant vers ses comparses, le sénéchal conclu — je crois bien que nous n’en tirerons rien messieurs. » Il n’avait pas fini sa phrase que la jeune femme s’écroula sur le sol. Personne n’eut le temps de s’empresser pour amortir le choc. Le secrétaire se précipita et rattrapa La Lesbats et Léontine qui revinrent chercher Jeanne que le capitaine et le valet du sénéchal avaient remise avec quelques difficultés sur ses jambes. Le sénéchal était décontenancé. Si cette femme ne jouait pas la comédie, c’était un bien grand malheur l’avenir qu’il lui préparait. Il eut préféré sentir en elle un fond mauvais, machiavélique, mais il ne percevait que désarroi. Il ne pouvait en être autrement et prendre le risque de mettre en péril l’équilibre précaire du royaume pour sauver cette femme. Il avait commis l’erreur de donner son accord tacite au président du Parlement, qui lui-même, l’avait donné sans savoir de quoi il en retournait, faisant confiance à son solliciteur, enfin à sa fille. Il était pris dans un engrenage et allait être obligé d’aller jusqu’au bout.

Ce fut Blanche-Marie qui se présenta ensuite, le teint pâle d’émotion, le sang, avait quitté son visage à la vue de sa mère évanouie. Rassurée de la savoir entre les mains des deux matrones, la peur au ventre, elle s’était avancée courageusement vers le cabinet. Que pouvaient bien lui vouloir ses hommes, son malheur n’était-il pas assez grand ? Elle redressa ses épaules et poussa la porte avec un pincement de cœur. Son père n’était pas derrière. Le sénéchal ne put que constater l’évidence, Blanche-Marie était une Castelnau de Saint-Mambert. À sa gauche, monsieur de Saint-Aubin de moins en moins à son aise s’agitait sur sa chaise, triturait sa cravate et se mordillait l’intérieur de sa bouche, conjecturant les pensées du sénéchal, il détournait son regard. Bien que plus fins et plus énergiques, les traits de la jeune fille étaient ceux de l’homme qui était sans aucun doute son oncle. Le sénéchal avait un vague souvenir du père présumé, mais pour avoir rencontré feu le vicomte de Castelnau et monsieur de Saint-Aubin ensemble, force pour lui avait été de constater la ressemblance entre les deux frères. Et s’il était resté, un doute, l’opulente chevelure fauve retenue dans une tresse et ses grands yeux verts, l’aurait levé. Elle était grande, du moins le paraissait elle, car elle n’était pas très épaisse, son corsage n’avait pas encore rempli les promesses de la féminité. Un vrai échalas, ne put s’empêcher de penser le sénéchal. Quel âge pouvait-elle bien avoir ? Elle ne semblait plus être une fillette, son air grave, son maintien et sa taille la rangeaient déjà parmi les jeunes filles, il remarqua au passage la qualité de ses vêtements dont le bruissement de la criarde sous une jupe de grosse soie attestait. Pendant qu’elle était observée, Blanche-Marie priait, elle demandait de l’aide. Elle avait entendu toute son enfance qu’elle était née coiffée par la chance, elle espérait ardemment que ce fut vrai et souhaitait en voir les bienfaits le plus vite possible. La mort de son père l’avait anéantie, la prostration de sa mère la déconcertait, elle ne savait que faire. Elle n’avait plus la force de se révolter, et là elle pressentait que ces hommes décidaient de son sort, de son destin, et qu’elle allait devoir subir. L’installation de son oncle et de sa tante n’avait rien présagé ni porté de bon. Le père Guilhem avait eu beau lui dire de ne pas s’inquiéter, que son père avait préparé son devenir en cas de malheur, sans par ailleurs lui, dire ce qu’il en retournait, cette fois-ci elle comprenait bien que sa vie allait irrémédiablement changer et que lutter ne servirait de rien.

Le sénéchal lui posa deux trois questions sur le jour de l’accident, mais comme cela n’apportait pas un nouvel éclairage, il la congédia. Elle se retira, désemparée ne comprenant pas ce que cet homme cherchait, il avait été aimable avec elle ce qui l’avait rassurée, mais elle restait inquiète.

Pendant qu’il interrogeait les autres serviteurs de la maison qui corroboraient la thèse de l’accident, ses pensées revenaient vers Jeanne et Blanche-Marie. Qu’allait-il en faire ? Il ne pouvait les envoyer dans un hospice, bien que l’état de Jeanne eût pu le justifier, ni dans un couvent pas plus que dans quelques cachots. La raison d’État qui n’était soulevée que par la collision des personnes mises en cause ne pouvait aller jusqu’à autant d’injustice. Elles n’avaient rien fait de répréhensible hormis être dans les filets d’une situation inattendue et du coup pris dans un engrenage dans lequel elles pouvaient faire gripper la machine de la fortune. Toujours est-il, qu’il annonça sur un ton qui ne permettait aucune remarque, ni ne soulevait aucune question, qu’il emmenait la femme Peydédaut et sa fille jusqu’à la conclusion de l’enquête. À l’annonce, tous restèrent abasourdis. Le capitaine jeta un regard en coulisses vers monsieur de Saint-Aubin, comprenant désormais le pourquoi de cette mise en scène, mais quand il vit sa mine décomposée, il comprit que l‘homme n’était pas plus au fait que lui. Cela l’intrigua. Pourquoi alors ? Il sentait bien qu’il n’aurait pas la réponse.

Jean Baptiste Greuze - Draped female figureÀ leur départ incompréhensible ou presque pour tous, l’émoi fut à son comble. Jeanne ne comprenait pas ce qui se passait et se laissait faire. Blanche-Marie résignée restait aux côtés de sa mère sans rien dire. Elle avait embrassé tout le monde, persuadé que c’était la dernière fois qu’elle les voyait. Elle avait compris que c’était elle qui dérangeait dans l’ordonnancement qui suivait la mort de son père et elle ne pouvait rien faire pour changer le cours des choses. Monsieur de Saint-Aubin s’était réfugié dans sa chambre, et suivait la scène depuis sa fenêtre. Il culpabilisait, car il était devenu évident pour lui que tout ceci était l’œuvre de son épouse. Dans la galerie, où elle s’était réfugiée avec les autres, La Lesbats s’accrochait à la Léontine, les larmes lui venaient, elle commençait à renifler. « — Léontine ? Tu crois que nous reverrons les petites ?

— Non. Enfin pas Jeanne. Elle ne passera pas la ligne imaginaire. Quant à Blanche-Marie, peut-être moi, mais toi je ne pense pas.

Tout cela était, incompréhensible, nébuleux, mais tout à la douleur de la séparation La Lesbats qui ne sentait plus ses jambes s’affaissa lourdement dans un fauteuil. Le silence de la tristesse s’abattit sur la maisonnée.

*

Il ne pouvait ad vitam æternam les laisser dans un cachot du fort du Hâ, Jeanne et Blanche-Marie étaient déjà dans l’ancienne forteresse depuis plus de trois semaines, Noël approchait. Le sénéchal les avait fait installer dans l’une des meilleures geôles de la prison, une à la pistole qu’il payait sur sa cassette, mais il ne pouvait les laisser au secret bien longtemps. Cela finirait par se savoir et par soulever des questions. De plus, rien ne justifiait cet état, mais il ne savait que faire des deux femmes. Il devait trouver un consensus qui ne froisse ni les instances royales ni le Parlement et pour cela il se devait de ménager monsieur de Pémollier et sa fille. Il avait pourtant des soucis autres et c’était justement celui-là qui n’avait guère d’importance, mais qui s’il devenait public ferait bien des vagues, qui monopolisait son attention. Il en était là dans le cours de sa réflexion lorsque son secrétaire lui annonça madame de Martignas et son père, monsieur de Pémollier. Il les avait lui-même invités afin de les rencontrer en son particulier au moins une fois pour cette affaire que le marquis de Lacaze lui avait mise entre les mains.

Rayonnante, sûre de sa victoire sur les événements, Madame de Martignas entra dans le large bureau aux murs de boiseries sombres, dans un souffle parfumé, un rien entêtant. Elle avait appris par son époux puis par un message du marquis de Lacaze, le résultat de la visite du sénéchal. Pour elle cette visite à ce dernier n’était faite que pour la courtoisie. Elle pavoisait dans une robe flottante, pastel, venue tout droit de Paris et que son père lui avait offerte pour l’occasion. Lui-même suivait sa fille, mi-amusé mi-sérieux devant son attitude. Le sénéchal les installa près de la cheminée et leur fit servir de quoi boire. Il ne savait comment commencer. Il s’adressa directement à monsieur de Pémollier, évitant délibérément la femme dont la suffisance titillait désagréablement son ego. Sa vanité avait été mal menée dans cette histoire et il lui en gardait rancune.

— Comment vont nos affaires, monsieur de Pémollier ? Nos prochaines livraisons de poudre pourront-elles être assurées ?

— Ma foi, monseigneur sans problème, rien ne devrait entraver la satisfaction des besoins royaux.

 — Bien, voilà une bonne chose. Pour l’autre affaire qui nous lie, je tiens à vous faire savoir que j’ai clos l’enquête sur le décès du beau-frère de madame de Martignas. Rien ne vient mettre en doute le fait que ce fut un regrettable accident.

— Je vous remercie d’avoir éclairé les doutes qui encombraient les pensées de ma fille, elle va pouvoir apaiser son âme et faire son deuil en toute sérénité. J’ai appris que lors de votre enquête, vous aviez été amené à mettre en détention provisoire, bien sûr, deux femmes du domaine. Puis-je savoir ce qu’il va advenir de celles-ci ?

— En tout état de cause, je vais être amené à les libérer… Il n’eut pas le temps de dire que l’état de la mère était tel qu’il songeait à la mettre dans un hospice et qu’il valait mieux pour son bien-être faire entrer la fille aux ursulines. Madame de Martignas d’un geste théâtral l’arrêta. Elle les voyait déjà revenir au château. « — Vous n’y pensez pas. Cette grue ne mérite qu’une chose. Être enfermée à la salpêtrière, ou mieux être déportée pour conduite infamante en Louisiane et sa fille de même. » Elle aimait bien cette idée de la Louisiane. C’était un juste retour des choses. Bien qu’outré par cette répartie, il trouva dans cette invective sa solution même si elle était un peu bancale. « — Madame, je retiendrai une partie de votre idée, bien que je ne pense pas que Jeanne Peydédaut rentre dans la catégorie que vous citez, et sa fille encore moins. – il en était même sûr pour avoir revu celle-ci dans l’enceinte où elle était enfermée. —, mais effectivement, la Louisiane, c’est envisageable, une nouvelle vie serait le mieux pour elles et pour vous, cela va de soi.

Avant que sa fille ne rajoute quoi que ce soit, il trouvait que la solution apportée était à prendre sans condition, il prit la parole. « — Ma foi, cette solution nous agrée et permettra d’éviter bien des déboires à venir. – laissant à chacun comprendre tout ce que cela pouvait sous-entendre. – je vous remercie monsieur le sénéchal de votre prompte sollicitude et vous suis redevable des attentions que vous avez portées à notre famille. »

Madame de Martignas ne rajouta rien qu’un sourire contraint. Les civilités terminées, ils se levèrent. C’est alors qu’elle défaillit, une douleur fulgurante traversa son sein.

Jean Baptiste Greuze - Young Woman Sitting in an Armchair

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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