Le drame de Natchez ou Blanche Marie Peydédaut 001 à 003

La déflagration claqua tel un coup de tonnerre incongru dans le ciel bleu de l’automne. Le coup de semonce figea l’instant. Le temps suspendit son cours. Chaque geste de la maisonnée s’interrompit dans son élan. Tous se figèrent, se crispèrent. Tous étaient dans l’expectative. Un silence lugubre s’ensuivit que brisa le hurlement de bête d’une femme. Ce fut alors un branle-bas de combat, tous se précipitèrent à l’étage d’où provenait le coup de feu. La femme était à genoux, tenant dans ses bras le corps sanglant d’un homme qu’elle berçait involontairement. Elle se retourna vers eux le visage baigné de larmes et le corsage de sang.

Jeanne

Peypédaut Jeanne (4).jpg

épisode 001

château de Saint-Mambert-003.JPG

Printemps 1707, Retour à la maison

Le domaine du vicomte de Castelnau de Saint-Mambert s’étendait, entre l’océan et la Gironde dans la partie la plus séduisante et la plus riante de la région du Médoc. Il n’était que larges horizons de vigne extrêmement soignée sur des sols de grave blanc neigeux qui s’étendaient de la forêt aux abords du fleuve. Entre les croupes graveleuses sur lesquelles étaient cultivées ce qui faisait l’essentiel de sa fortune en plus du bétail, du pressoir et de deux moulins à farine, coulaient des jalles, modestes ruisseaux, restes de marais réduits à de minces bandes de terre en prairies piquées d’arbres. Au bout de ses terres, s’étalait, dans toute sa majesté, le large estuaire, dans lequel se jetaient la Garonne et la Dordogne, vrai boulevard aquatique pour de nombreux navires de toutes tailles voguant vers Blaye ou vers Bordeaux chargés de denrées venues des Antilles et d’Afrique.

À la mort de la vicomtesse, Philippe-Amédée s’en était désintéressé au profit des tables de jeu de Paris et de Versailles. La mort prématurée en couches de son épouse lui avait laissé un vide abyssal que seules les sommes astronomiques qu’il perdait sur le tapis vert semblaient lui faire oublier. Aux demandes réitérées de son métayer, il revint au château de Saint-Mambert. Le rendement des vignes ne couvrait plus ses pertes.

Cela faisait cinq années qu’il n’était pas revenu dans ses terres, il en redécouvrait le paysage familier et respirait avec plaisir l’air salin mélangé aux effluves du fleuve et aux parfums de la flore environnante. En passant les grilles ouvragées du portail monumental qui ouvraient sur l’allée de chênes son cœur se serra sous l’afflux désordonné des souvenirs nostalgiques d’une vie qui lui paraissait bien éloignée. Il s’engagea sur la voie qui menait vers la vaste esplanade devant le château. Les prairies s’étalaient de part et d’autre de l’allée jusqu’au muret de pierres qui les séparaient des jardins à la française guère entretenus. Le bassin d’agrément, qui obligeait l’artère à se séparer et le voyageur à en faire le tour jusqu’à l’escalier monumental de la demeure, le fit grimacer, l’eau croupie faute d’entretien dégageait une odeur nauséabonde. Il nota dans sa tête qu’il faudrait rénover la fontaine dont l’eau était tarie, elle ne jaillissait plus du dauphin qui en était l’ornement.

Vicomte de Castelnau (2).jpgAvant de descendre de sa monture, il leva la tête vers les murs décrépis sa demeure. Le château de pierre avait succédé au château primitif, que son aïeul avait fait partiellement raser au début du règne de Louis le treizième, il en restait que le gros pavillon Est, dont certains murs subsistaient et à partir duquel avait été ajouté le reste du bâtiment. Il se composait de cinq volumes décalés formant une façade d’une trentaine de toises sur trois niveaux. De chaque côté d’un étroit pavillon central en saillie, coiffé d’un dôme quadrangulaire surmonté d’un lanternon, deux corps de logis s’appuyaient en retrait. Ils comptaient deux niveaux au-dessus d’un sous-sol, avaient trois travées largement espacées, et étaient coiffés de combles très hauts et pentus. Ils venaient jouxter deux pavillons massifs, dont celui du château ancestral, sortes de tours rectangulaires détenant deux fenêtres en façade à chacun de ses étages. Plus hauts d’un étage, portant des combles indépendants, ils finissaient l’ensemble. Ses plans avaient été copiés d’après un château de la Loire qu’un de ses aïeux avait été amené à fréquenter. Le manque d’entretien évident de l’ensemble fit culpabiliser le vicomte. La demeure paraissait à l’abandon, sans le maître rien n’avait été réparé, ni n’avait été entretenue.

Comme personne ne venait à sa rencontre, il attacha les rênes de son cheval à la rampe de l’escalier et gravit timidement, presque gêné d’être revenu, les cinq marches qui menaient aux doubles vantaux sculptés de la porte d’entrée. Arrivé devant, il se servit du heurtoir en fer forgé et attendit que l’on vienne lui ouvrir. Il pivota et se tourna vers la campagne environnante. Il laissa courir son regard, au loin, après les prairies où des vaches impassibles broutaient, les arbres fruitiers en fleur coloraient la forêt qui se trouvait à l’arrière-plan, de l’autre côté les rangs de vigne s’alignaient jusqu’au bord du fleuve. Son domaine du médoc, car il avait hérité d’une autre propriété qu’il avait laissée en jouissance à son cadet, s’étendait jusqu’aux abords de Pauillac et à ceux de Saint-Julien ou peu s’en fallait, et depuis les rives de la Gironde s’enfonçait dans les terres jusqu’au lieu-dit le grand Moussas.

Visiblement, personne ne venait lui ouvrir. « — La maisonnée avait-elle été désertée ? » Il poussa l’un des lourds vantaux, et franchit le seuil. Il pénétra dans le vestibule gris et terne de poussière, un envol de particule tourbillonna avec l’entrée soudaine du courant d’air. Il examina ce qui l’entourait avec pour seul éclairage le jour entrant derrière lui. La porte de droite était grande ouverte sur une galerie dont les volets clos empêchaient de voir l’état et la porte de gauche, qui elle était fermée, donnait sur deux chambres qui étaient utilisées pour recevoir, son cabinet et la salle d’armes. Mais ce qui l’attristait c’était le souvenir des appartements de l’étage, ceux de sa femme et les siens, chambres, boudoirs, antichambres et garde-robes. Et puis surtout les chambres d’enfants à l’étage supérieur dont son frère et lui avaient été les derniers occupants. Aucune descendance n’était venue depuis égayer la demeure. Ce souvenir lui serra douloureusement la poitrine et raviva, telle une lame brûlante, son deuil que le temps pourtant éloignait. La tristesse tomba sur lui semblable à une chape.

Il secoua sa douleur et s’engagea par la porte du fond sur la gauche de l’escalier de pierre qui occupait une bonne part de la pièce. Au bout du couloir qui menait à la cuisine, il entendit le son des casseroles, il sentit l’odeur de l’oignon et du lard revenu, il y avait donc quelqu’un. Devant la paillasse au-dessus d’un chaudron de cuivre La Lesbats, comme tous l’appelaient, gouvernante et cuisinière du château, et qui avait aussi été sa nourrice, s’affairait sur ce qui devait être une soupe. Elle était aussi large que haute ou peu s’en fallait. Toute en bonhomie, elle avait souvent été source de consolation pour ses maux d’enfant. À sa vue, elle sursauta émettant un couinement de souris peu en rapport avec sa corpulence. « — Tudieu, m’sieur le vicomte, oh ! M’sieur le vicomte ! Mais vous auriez dû nous prévenir de votre venue. Il n’y a rien qu’est prêt ! Oh ! misère. Tout est en vrac. » Elle s’essuyait nerveusement les mains visualisant l’état de la demeure. Sa joie était mitigée, car elle était contrariée par cette arrivée intempestive, mais elle était soulagée, les choses allaient enfin revenir à la normale, du moins l’espérait-elle.

— c’est rien, ce n’est rien ma Lesbats, ce n’est pas bien grave. Si tu as de quoi me nourrir et des draps propres cela ira !

— Sûr que pour manger y a c’qui faut ! Je m’en vais ouvrir un pot de confit et de pâté de foie et y a du pain, je l’ai fait hier, mais pour le reste… y faut tout nettoyer…

— T’affole pas, ça peut attendre, mais tu es seule ?

— Dia, m’sieur le vicomte, le Peydédaut m’a dit qu’on pouvait plus payer, alors y sont partis, la Madeleine, le Blaise et leur marmaille y sont à Bordeaux où y sont pas bien heureux, mais le Pierre lui il a dit tant pis je reste, y voulait pas laisser les bêtes, heureusement, moi toute seule je peux pas tout faire.

— Mais et les autres ?

— Dia ! y sont repartis dans leur famille au village ou à la ferme.

— Tu es donc seule dans le château ?

— Oh peu s’en faut, monsieur le vicomte, y a moi et le Pierre et de temps en temps le petit Martin. Un dégourdi celui-là. C’est le drôle des Bujeau !

— Et le Pierre, il est où ? J’ai laissé mon cheval devant.

— À l’écurie, je vais le chercher…

— Non, non laisse, j’y vais.

Sur ce, il sortit par l’arrière et descendit les trois marches qui donnaient sur la cour pavée entre le château et les écuries. La Lesbats à nouveau seule marmonna dans son menton alourdi, tout ce qu’il fallait faire pour remettre en état l’intérieur de la demeure. C’était à désespérer.

épisode 002

château de Saint-Mambert-002

La rencontre

Le chant des merles dans les branches du marronnier sous ses fenêtres éveilla le vicomte de Castelnau. Il se crut un instant des années en arrière au temps de l’insouciance, ce qui mit un baume à sa mélancolie latente. Il se leva, passa sa chemise et attrapa sa culotte parfaitement brossée. Ce constat le ramena à des préoccupations plus triviales dont l’une était de se trouver un nouveau valet de chambre, le sien faute d’appointements avait trouvé un autre emploi. À cette heure La Lesbats avait visiblement trouvé une solution satisfaisante pour son linge. Il passa sa main dans sa chevelure cuivrée qui repoussait depuis qu’il ne portait plus la perruque et se gratta le crâne. Par quoi allait-il commencer ? Il repoussa les volets intérieurs, qui masquaient la fenêtre, et il redécouvrit le paysage de son enfance, le soleil rasait les prairies diamantées de rosée sous des volutes de brume que la première chaleur évaporait. En fin de compte, son retour ne serait peut-être pas si pénible. Il contourna son lit à baldaquin en noyer sculpté, remarqua que la poussière avait été faite, le corps supérieur fermé par deux portes de son cabinet à piètement décoré de colonnettes torsadées brillait sous un rayon de soleil inquisiteur, celui-ci s’étirait jusqu’à la haute armoire à vantaux sculptés de pointes de diamant. Les meubles de la chambre des vicomtes de Castelnau n’avaient pas changé depuis quatre générations, bien que fort démodés, leur familiarité était rassurante. Il sortit de sa chambre. Passé son seuil, il constata le tumulte causé par l’activité de cinq femmes venues du village voisin essuyant, époussetant, astiquant, frottant, savonnant, à la demande pressante de la gouvernante, car il fallait à tout prix redonner du lustre à l’intérieur du maître. À sa vue, elles s’arrêtèrent, se regroupèrent et esquissèrent une révérence tout en lui souhaitant la bienvenue. Dans leur modestie, elles étaient à peine audibles. Il descendit jusqu’à elles, paternel, conscient de son statut, il leur demanda des nouvelles de leur famille. Martin, un drôle d’une douzaine d’années, se précipita prévenir comme convenu La Lesbats qui aussitôt vint accueillir le maître et le guider vers la chambre adjacente dans laquelle l’attendait son premier déjeuner du jour. Il s’installa face à un café fumant qui l’intrigua, car il se demanda comment la cuisinière avait pu s’en pourvoir. À côté, un pain blanc encore tiède attendait d’être tartiné de beurre et de confiture. La Lesbats s’excusa, elle n’avait pu trouver de sucre, mais il y avait du miel de leur ruche dont il pourrait lui donner des nouvelles. Sur cette réflexion, elle s’éclipsa.

Face à la porte-fenêtre ouverte sur la terrasse donnant sur les jardins, il se mit à rêvasser tout en se sustentant. Ses pensées erratiques le menèrent vers toutes les taches à venir pour remettre en état son domaine délaissé.

La famille de Castelnau était une ancienne famille protestante qui avait suivi et soutenu le bon roi Henri IV jusque dans sa conversion au catholicisme. En remerciement, le roi leur avait offert des terres dans le Bas-Médoc qui suite à l’assèchement des marais par des Flamands et des Hollandais étaient devenues viables et plus étendues grâce aux polders. Les hommes des Pays-Bas ayant introduit les vaches frisonnes lors de leur séjour, leur élevage fut la première source de revenus du domaine. Puis bénéficiant des faveurs royales la génération suivante en récompense de leur fidélité et de leur succès contre les huguenots put construire le château de pierres blanches dans son état définitif. Mais les séditions dues à la Fronde avaient éloigné les maîtres du domaine et avaient à nouveau ruiné la famille. Ce fut son grand-père qui, par l’intermédiaire de Mazarin, obtint une gratification pour sa fidélité lors des soulèvements contre le jeune roi et avait pu relever la situation familiale. Il avait pour cela eu l’idée de développer le vignoble et avait ainsi redoré le blason des vicomtes de Castelnau.

Philippe-Amédée n’était pas très inquiet, il avait toute confiance en son métayer qui était aussi son maître de chais ainsi que son régisseur. Le cours de sa réflexion fut interrompu par une voix féminine chantant un air populaire en vogue. Il se prit à écouter et à suivre les paroles qu’il connaissait :

« — en revenant de noces

— j’étais bien fatiguée,

— Au bord d’une fontaine

— Je me suis reposée.

— Et l’eau était si claire

— Que je m’y suis baignée ;

— À la feuille de chêne,

— Je me suis essuyée.

La voix était belle, haute et cristalline, il appréciait la ritournelle. Il ferma les yeux et se laissa transporter par la voix.

— Sur la plus haute branche,

— Un rossignol chantait :

— Chante, rossignol, chante,

— Toi qui as le cœur gai !

— Tu as le cœur à rire,

— Moi, je l’ai à pleurer.

— C’est de mon ami Pierre,

— Qui ne veut plus m’aimer,

— Pour un bouton de rose,

— Que je lui refusai !

— Je voudrais que la rose

— Fut encore au rosier

— Et que le rosier même,

— À la mer fut jeté,

— Et que mon ami Pierre

— Fut encore à m’aimer. »

La chanson finie, il se sentit plein de nostalgie, contrarié par sa fin. La voix s’apprêta à reprendre du début, quand elle amorça une autre mélodie cherchant tout d’abord l’air adéquat. S’en étant assurée la voix harmonieuse continua sans heurts les nouveaux couplets.

« — Aux marches du palais

— Aux marches du palais

— Y’a une tant belle fille, lon la,

— Y’a une tant belle fille…

Peypédaut Jeanne ("The Housemaid" by Thomas Gainsborough.jpgLe vicomte se sentit empli de joie. Curieux, il se leva pour voir si la femme était aussi jolie que sa voix. Sur le pas de la porte, il s’arrêta. De dos et à quatre pattes, une femme astiquait le plancher de la pièce. Sentant sa présence, elle se retourna, sursauta, le reconnaissant elle se releva. Sa tenue défaite par les mouvements dus à son ouvrage, elle remit en place son corsage qui glissait sur une de ses épaules et ébaucha une génuflexion. Cela le fit sourire, il avait devant lui une jeune fille gracile, à la silhouette déliée de toute beauté, dont les boucles brunes s’échappaient d’un fichu noué sous la nuque. Gênée, les yeux baissés, elle essuyait ses mains sur sa jupe de laine brune. « — Excuse-moi, je t’ai entendu, tu as une bien jolie voix, tu viens du village ?

— Oh ! non, monsieur le vicomte, je suis Jeanne, la fille de maître Peydédaut.

— Ah ! Oui bien sûr ! Tu as bien changé, évidemment.

Un silence s’installa un peu gêné, ne sachant quoi rajouter, il lui tourna le dos et quitta la pièce laissant la jeune fille les bras ballants. Il allait justement voir son père. Il tomba nez à nez avec La Lesbats et sans réfléchir il lui proposa de prendre à temps plein la Jeanne pour l’aider. Si elle fût surprise, la gouvernante ne le montra pas. Elle acquiesça et ajouta que c’était une bonne idée.

Sur le chemin qui le menait vers les chais, il se sentit plus léger comme si un vent nouveau soufflait, il n’aurait pas su dire pourquoi.

épisode 003

Louise Élisabeth Vigée Le Brun (1755 -1842)

Mars 1708, la mauvaise nouvelle.

Le premier haut-le-cœur annonça la première nausée, venant confirmer l’arrêt de ses saignements depuis deux mois. Elle se précipita dans la tour carrée, aux lieux d’aisances adjacents aux appartements. Pliée en deux, elle subissait le martyre qu’elle avait observé sur sa mère lors des naissances de ses cinq frères et sœurs cadets. S’étant remise, elle revint dans la chambre et s’essuya le visage avec un linge. Elle était hébétée, heureusement Philippe-Amédée était déjà parti. Elle s’assit effondrée sur le lit. Qu’allait-elle faire ? Elle ne voulait pas d’enfant, elle ne désirait qu’être aimée du maître. La venue indésirée d’un nourrisson allait bouleverser ce qui pour elle était un conte de fées.

Il avait débuté lorsqu’elle était venue la première fois accompagner sa mère au grand nettoyage du château et qu’elle était tombée nez à nez avec le maître des lieux. Elle en avait été fort troublée, impressionnée par le maître, par l’homme, elle ne savait. Puis à la demande de la gouvernante, elle était venue travailler tous les jours au château, ce qui était pour toutes filles des environs un avantage. Elle gravissait les échelons de la précarité, car elle allait recevoir des émoluments réguliers. Elle n’avait pas réellement été surprise, à seize ans, elle était en âge, de plus, fille de l’intendant, cela coulait de source que l’on eut pensé à elle. L’idée lui avait plu, de plus cela serait plus facile qu’à la ferme où elle s’occupait de ses frères et sœurs les plus jeunes en plus des tâches ménagères. Elle se présenta très intimidée à la porte de la cuisine à l’aube du jour dit pour commencer sa besogne. Pour tous, La Lesbats représentait le château et bien qu’elle l’ait depuis toujours connu, elle se sentait godiche. La gouvernante, avec une autorité naturelle, l’avait reçue sans cérémonie et lui avait donné sa première tache. Elle travailla de la pointe du jour à la nuit dans les différentes pièces de la demeure et découvrait ce qui pour tous était un mystère. Elle n’avait jamais vu autant de richesse, elle était impressionnée par les meubles, les tentures en riches étoffes, les objets en tous genres dont elle ne connaissait pas toujours la fonction, mais ce qui la laissait rêveuse, c’étaient les tableaux de famille. Elle était éblouie par les costumes, les coiffures. Son tableau préféré était celui de la dernière vicomtesse, elle était parée de bijoux de perles et de pierres, elle était coiffée d’une fontange et vêtue d’une robe cramoisie ornée de dentelles à profusion. D’après La Lesbats, la robe était encore enfermée dans le coffre de la chambre de la défunte, mais le maître ne tenait pas à ce que l’on pénètre dans la chambre. Très vite, la jeune fille s’entendit avec la gouvernante. Celle-ci, n’ayant pu avoir d’enfant, la maternait de façon un peu bourrue, mais bienveillante. La première fois que Jeanne recroisa le vicomte, elle faillit en lâcher son ouvrage, bafouilla et devint rouge de confusion. Il lui sourit et repartit à ses occupations. Elle fut très en colère de sa gêne. Elle ne comprit pas tout de suite pourquoi son trouble lui laissait un goût amer. Elle se prépara à leur prochaine rencontre et répéta plus d’une fois dans sa tête, ce qu’elle devrait dire et faire, mais il sembla disparaître du château. Après moult détours, elle soutira à La Lesbats, ce qu’elle voulait savoir ; le vicomte était à Bordeaux. Elle fut déçue et se mit à attendre, ressassant sans fin la scène future imaginée. Évidemment, elle ne se déroula pas comme prévu. Ce jour-là avec La Lesbats, afin de les nettoyer, elle descendait les rideaux d’un lit à baldaquin d’une des chambres du rez-de-chaussée. Lorsqu’il pénétra brusquement dans la pièce, cherchant la gouvernante, Jeanne sur un escabeau, de surprise, en perdit l’équilibre. Il eut juste le temps de la rattraper. Ils tombèrent dans l’élan sur le lit, sous les yeux effarés de La Lesbats. Le premier moment de gêne passé, ils éclatèrent d’un rire incoercible. Il l’aida à se relever, ce fut le début d’une connivence qui fit glisser rapidement leurs relations sur le terrain de la séduction. Pour des raisons de praticité, le vicomte demanda que la jeune fille restât loger au château, avec l’automne les nuits tombaient plus tôt et la ferme des Peydédaut était éloignée. Deux nuits ne s’étaient pas passées qu’ils partageaient pour leur plus grand bonheur le même lit. Le statut de Jeanne changea, c’était dans l’ordre des choses. Ce fut La Lesbats qui la première en tint compte et modifia son comportement en mettant la jeune fille sur un pied d’égalité. Le vicomte réclama à Jeanne sa compagnie pour manger, ce qui dans un premier temps la gêna, puis comme tout, elle s’habitua. Elle se mit à apprécier tout comme lui ses moments où elle lui racontait le petit peuple du domaine, et où il lui rapportait avec l’air de la ville des petits cadeaux, le premier avait été un petit bonnet de gazar garni d’un ruban, elle en avait été émerveillée, devant son plaisir évident étaient venus plusieurs aunes de tissu, des chaussures, et des babioles. Elle n’abusait pas de ses avantages et avec tout à chacun, elle ne changeait pas de comportements. Elle était heureuse et ne demandait rien de plus, mais voilà que le destin en avait décidé autrement. Il fallait qu’elle demande de l’aide, un conseil. Se retournait vers sa mère était impossible, depuis qu’elle savait, elle ne voulait plus la voir, pour elle Jeanne était devenue une fille perdue. Quant à son père, malgré l’affection qu’il avait pour sa fille aînée, il était pris en étau entre le maître, son amant et sa femme, sa mère. De plus que pouvait un père pour sa fille quant à cet état ? Elle se décida et alla voir son parrain, l’oncle de son père, bien que ce fût un homme, il était avant tout le curé de la paroisse et un homme sage, plein de connaissance. Il avait toujours été bon et attentionné pour elle. C’était décidé. Elle se débarbouilla, fit de son opulente chevelure brune une torsade qu’elle maintint en chignon sur la nuque. Elle enfila sa jupe et mit le casaquin de toile que Philippe-Amédée lui avait offert lors de son dernier séjour à la ville. Elle le ceintura, serré, comme pour conjurer le sort.

Comme chaque matin, elle descendit à la cuisine, mais cette fois-ci elle ne vint pas proposer son aide à la gouvernante. De par sa nouvelle position, Jeanne ne recevait plus d’ordre, mais les deux femmes avaient trouvé un consensus naturel, car jamais la jeune femme n’eut l’idée de se faire servir, ni même de rester inactive. Elle était consciente de la fragilité de sa position. Elle rentra dans la pièce se forçant à sourire ce qui ne trompa pas La Lesbats. Si elle n’avait pas croisé le maître à l’aube le sourire aux lèvres, elle aurait craint quelques tensions entre eux, car elle était consciente que Jeanne rendait le maître heureux et elle ne lui voulait aucun mal. Elle lui proposa un bol de soupe ou de bouillie, mais Jeanne refusa l’un et l’autre, rien que l’idée, lui soulevait le cœur. Un peu tendue, elle prévint qu’elle partait pour le village, ce que la gouvernante ne releva pas. La Lesbats proposa que le Martin l’accompagne, mais Jeanne refusa, prétextant qu’elle n’avait rien à porter de lourd et que le drôle avait autre chose à faire. Sur ces mots, elle sortit par la cour, contourna le long bâtiment des écuries et prit le chemin qui menait à la jalle et qui conjointement allait vers le village d’une dizaine de maisons de Saint-Mambert. Elle n’avait pas mis les chaussures de cuir offert par son amant dont les talons trop hauts étaient pour elle une gageure pour la marche, aussi fit elle la demi-heure de son trajet d’un pas décidé avec ses sabots, sa jupe tournoyant autour d’elle. Tout au long du chemin, ses idées fourmillaient en tous sens, tant et si bien qu’elle atteint le petit pont de pierre qui enjambait le cours d’eau à l’entrée du village sans avoir vu le paysage qu’elle connaissait par cœur. Elle s’arrêta, aspira un grand coup comme si elle allait affronter un danger. Elle passa le pont et s’apprêta à traverser la rue du village donnant sur l’église. Elle avait à peine fait trois enjambées qu’elle fut interpellée par la femme du charron. L’une prit des nouvelles du château l’autre du village, la villageoise en profita pour exprimer les difficultés de son époux dans sa pratique. Tous savaient que la Jeanne était devenue la maîtresse du vicomte, nul ne la jugeait, du moins ouvertement, et même si personne n’en avait parlé devant la Berthe Peydédaut, l’information n’en était pas moins passée comme on parle du temps à venir. Tous étaient intéressés par sa situation, car cela leur permettait de faire passer leurs doléances indirectement au maître. Jeanne était consciente de ce fragile privilège et elle jouait le jeu. Par ailleurs, Philippe-Amédée incitait ces comptes rendus qui l’amusait tant Jeanne avec son bon sens paysan imperturbable, son esprit caustique, sa lucidité incisive, brossait un tableau précis de la vie et des problèmes des gens du domaine. Elle savait qu’il en tenait compte, le puits du village avait ainsi été réparé comme le toit de la forge suite à ses bavardages. Jeanne laissa là la femme du charron, mais dut répéter la scène par deux fois avec deux autres villageoises avant d’atteindre la petite église ramassée sur elle-même. Elle passa par la porte latérale sous l’appentis soutenu par deux colonnes chapeautées de gargouilles. Elle pénétra dans la pénombre faiblement dissoute par la lumière du jour pénétrant péniblement par un petit vitrail représentant saint Lambert. Devant le vide apaisant du lieu, elle alla s’asseoir sur le seul blanc de l’église, celui de la famille du vicomte. Devant le retable, elle essaya de se concentrer sur des prières à la vierge tout en fixant le crucifix d’or et d’argent, don d’un aïeul de Philippe-Amédée. Oppressée par l’angoisse, elle se mit à pleurer, son désespoir avait débordé. Dans son trouble, elle n’avait pas perçu la présence du père Guilhem. Il toussota pour se faire remarquer, Jeanne sursauta et se leva aussitôt. « — Tu peux te rasseoir Jeannette, tu ne désobliges personne, nous sommes seuls. Nous avons droit nous aussi d’être fatigués et aucun membre de la famille du château n’a besoin de son banc. »  Tout en souriant, attendri par le chagrin de sa filleule, il s’assit à ses côtés et lui prit la main. Qu’avait donc sa jeannette pour être si malheureuse ? Il était toujours étonné en la voyant. Comment la Berthe avait-elle pu faire une fille aussi jolie ? Elle était un cygne perdu dans une couvée de canards ! Des alentours, voire plus, elle était d’une beauté au-dessus du commun, même à Bordeaux lors de son noviciat, il n’avait vu dans leur naturel de femmes aussi jolies. Mais il savait aussi, et la Bible en avait moult exemples, que ce cadeau de la nature apportait le plus souvent des déboires, la jalousie était sa compagne de tous les jours autant que le désir et l’envie. Évidemment dans son petit monde limité par les bornes du domaine de Saint-Mambert et de par sa modestie, dont elle ne se départait pas, elle avait été jusqu’ici protégée. Il avait fallu le retour du vicomte, pour que tous réalisent, qu’il y avait un lys dans leur potager, soit la joliesse de Jeanne que les attentions de son amant mettaient en valeur et que l’amour avait transformée en femme voluptueuse et elle n’y pouvait rien c’était inconscient. Sa nouvelle situation avait imperceptiblement changé ses manières, son port, la façon de se déplacer était même devenue plus altière. C’était comme cela, sa grâce éclatait au grand jour. Mais l’éblouissement engendrait des ombres plus profondes. La jalousie larvée, due aux avantages que l’un d’entre eux obtenait et qu’ils ne pouvaient extorquer, rampait parmi ses ouailles, de cela il n’avait nul doute, la nature humaine était ainsi et ses prières ne les épargnaient de ce mal dû à leur condition. Serait-ce là les soucis de la jeune fille ? « — Alors Jeanne que nous valent ses pleurs ? Quel malheur vient embuer ses jolis yeux ? Cela ne peut être bien grave.

— Parrain, je ne sais si c’est un grand malheur, mais une chose est certaine, cela va bouleverser ma vie. Elle s’interrompit, elle chercha les mots adéquats, elle ne savait comment amener la chose, comment poursuivre, les mots restaient dans sa gorge. Le père Guilhem ne la brusquait pas, il respectait l’émotion de Jeanne. Puis tout à trac, elle lâcha : « — Je suis grosse, parrain ! » Il resta la bouche ouverte. Mais c’était une enfant ! Non ! ce temps-là était fini, bien fini. Il fallait lui répondre, la réconforter, elle était repartie en gros sanglots. « — Voyons Jeanne, ce n’est pas le bout du monde, c’est dans l’ordre des choses même si dans ta condition ce n’est pas très conventionnel, mais c’est en soi une bonne nouvelle. » Il n’était pas très sûr, voire pas du tout, que ce fut une bonne nouvelle. Mais il ne savait que dire, et ne pouvait se contenter de lui faire ânonner des prières. Il se sentait inutile et ne savait comment la soulager. Il se sentait impuissant à la protéger, cela l’affligeait. Au milieu de son abattement, la colère de la jeune fille éclata : « — Bien sûr que c’est une mauvaise nouvelle, c’est une catastrophe ! Il va m’abandonner, je vais me retrouver avec un bâtard et seule en plus de ça ! » Il ne pouvait lui reprocher sa situation ni lui dire qu’elle aurait dû y réfléchir avant ; que pouvait faire d’autre une donzelle dans cette situation ? Le choix, elle ne l’avait pas vraiment eu. Même si elle avait été prévenue quelle fille aurait pu refuser cette situation même bancale que lui offrait le vicomte ! « — Voyons, pourquoi veux-tu que le vicomte t’abandonne ? T’a-t-il donné quelques signes ?

— Dia ! Bien sûr que non ! D’abord, il ne sait pas ! Mais quand il va savoir, que fera-t-il d’une fille grosse ? Et puis cela va lui donner des idées, il va vouloir des enfants légitimes. — Comme si elle avait mis ses dernières forces dans cette invective, elle s’effondra et glissa sur le sol sans connaissance. Le père Guilhem se précipita à la sacristie, y attrapa une fiole et revint aussi vite. Il souleva la tête de la jeune fille et lui fit aspirer l’odeur forte qui s’en dégageait. Quand elle revint à elle, il lui en fit boire une gorgée, ce qui la fit tousser. « — Là Jeanne ! Ça va mieux ? Reprenons, tu es enceinte, soit nous ne pouvons revenir sur cela. Je comprends tes craintes, mais le vicomte est un homme juste. Bien sûr, il ne t’épousera pas ni ne reconnaîtra ta progéniture, du moins je ne pense pas, mais je suis sûr qu’il fera tout pour t’assurer une sécurité, il te trouvera un époux qui vous mettra à l’abri du besoin. Ça, je peux te l’assurer et m’y attellerai. Aie confiance.

 — Mais je ne veux pas, je veux qu’il me garde, je veux rester auprès de lui ! Je ne peux me passer de lui, je mourrai plutôt que d’en être éloignée.

— tout doux, Jeanne, ne prononce pas d’abominations en ces lieux qui dépassent ta pensée. Tout d’abord, nous n’en sommes pas là. Il faut faire confiance en notre seigneur. Nous allons prier notre sainte mère pour qu’elle nous ouvre la voix de la raison. Et je le ferai pour toi tous les jours qui mèneront à l’assurance de ton bonheur.

Elle obéit, elle s’agenouilla et pria, mais elle n’était pas plus convaincue qu’en rentrant dans l’église. Lorsqu’elle sortit du lieu saint, elle était à peine plus soulagée. Avoir partagé ses inquiétudes, allégeait ses pensées, mais elle était toujours sans solution. Que Philippe-Amédée l’abandonne pour se marier était sa plus grande crainte. Les premiers émois aveuglants de leur amour passé, cette épée de Damoclès qu’était un mariage légitime, s’étaient glissés sournoisement dans toutes ses pensées. Chaque fois qu’il partait pour Bordeaux ou pour quelques séjours dans un château voisin, la peur jaillissait et une angoisse sourde l’envahissait la pénétrait. Mais non, jusque-là rien n’était venu concrétiser ses inquiétudes, au contraire il revenait avec des cadeaux, des mots doux pleins du manque qu’il avait eu d’elle. Mais un enfant ? Un bâtard ? Qu’est-ce que cela allait déclencher ? Quelle idée allait germer dans la tête de son amant ?

Abbaye Edwin Austin (1852-1911)  www.nevsepic.com.ua - copie

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 020

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1803, ni mensonge ni vérité.

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10 janvier1803.

Le navire mouillait aux abords de la rade des Basques. Le « Surveillant », un brick, navire réputé pour sa rapidité, avec ses trois canons, et ses quatre-vingts hommes d’équipage, allait les emmener jusqu’en Louisiane. La goélette, qui les avait menés de Rochefort à la côte atlantique, par la rivière, la Charente, s’amarra à ses côtés pour transborder ses passagers. La famille Laussat, Edmée, ses enfants et les serviteurs découvrirent le bâtiment qui de suite leur parut exigu. Ils étaient attendus, entre autres par Joseph Antoine Vinache, chef du bataillon d’ingénieurs, le docteur Blanquet-Ducaila, Jean Blanque, un jeune béarnais, commissaire de guerre, André Burthe d’Annelet, lieutenant-colonel et son cousin Dominique François Burthe, sous-lieutenant.

Si Edmée et Marie-Anne Laussat étaient pour des raisons différentes mitigées quant au futur voyage, les enfants et Pierre-Clément étaient tout excités par toute cette nouveauté et cette aventure. Madame Laussat de son côté était quelque peu inquiète, elle craignait les aléas du voyage, de plus, elle avait à peine mis les pieds sur le pont de la goélette que le balancement lui avait amené des nausées. Le tangage du « Surveillant » ne lui apporta aucun soulagement. Elle dut se retirer dans la cabine que le capitaine du navire avait cédée à la famille du futur gouverneur. Elle n’avait eu d’autres choix que de s’aliter sous la surveillance de sa femme de chambre laissant à la nourrice et à la gouvernante la garde de ses trois filles.

Pour Edmée ce n’était pas la peur du voyage qui la tenaillait ni le confort de ce dernier, elle avait été en cela rassurée par une brève apparition de l’Éthiopienne, c’était le doute qui s’était réveillé alors qu’elle était au pied du mur. Avait-elle fait le bon choix ? Une fois sur le pont du navire, fataliste, elle avait fini par accepter sa destinée. Une nouvelle vie s’ouvrait à elle.

***

Leur première étape fut le port de Santander au nord de l’Espagne. Cette escale qui les détournait quelque peu de leur route avait pour objectif de récolter une forte somme pour le gouvernement de Saint-Domingue. Somme que devait rapporter Pierre-Clément pour soutenir les besoins de son gouverneur qui avait besoin de fond pour installer de la stabilité dans cette île qui rapportait tant à l’état français et où couvait une révolte. Le « Surveillant » atteignit le port des Asturies situé sur une péninsule à la nuit et par fort mauvais temps. Le temps était si mauvais qu’ils percevaient à peine les lumières des maisons du bord de mer. S’étant fait annoncer afin d’amarrer leur navire dans sa rade, le mouillage à peine effectué, Pierre-Clément reçut une invitation à souper de monsieur Ranchoud, le commissaire des relations commerciales françaises. Ne désirant point s’attarder en ces lieux, Pierre-Clément voulut y répondre sur l’instant.

Vlaschenko Valentine (Ukrainian:Russian- 1955) | Ship in a storm .jpgAu vu de l’agitation de la mer, tout comme le commandant Girardias, madame Laussat, qui, bien qu’invitée, n’était pas en état d’y répondre, essaya de l’en dissuader. Rien n’y fit, Pierre-Clément était par trop impatient. Accompagné de Jean Blanque et d’André Burthe d’Annelet, il avait décidé de s’y rendre. Edmée avait en vain essayé d’appuyer, par ses arguments, les conseils donnaient par ses comparses. Enroulées dans leurs châles, elle et Marie-Anne regardaient avec inquiétude la chaloupe descendre dans la noirceur de l’onde. Le ciel était si sombre et les éléments si mauvais que l’on n’y voyait guère à cinq mètres. Penchées depuis le bastingage, elles braquaient leurs regards sur la chaloupe de Pierre-Clément qui descendait tout en se balançant vers les vagues tempétueuses d’un océan des plus tumultueux. La frêle embarcation heurta avec fracas la coque du brick. Marie-Anne crut que son cœur s’arrêtait. Avec effrois les deux jeunes femmes entendirent l’enseigne du vaisseau hurler : « – grande voie d’eau ! Le canot s’emplit ! Du bord, une amarre ! Une amarre ! » Marie-Anne vacilla, perdant quelque peu connaissance, s’en était trop pour elle. Elle fut retenue à temps par Edmée. Le drame fut contrecarré par une grosse chaloupe descendue préalablement pour le ravitaillement qui récupéra avec justesse Pierre-Clément et ses acolytes qui virent avec dépit leur embarcation couler. Ne dérogeant pas à son choix, après avoir fait rassurer son épouse, Pierre-Clément, intrépide, se rendit à son invitation. Edmée resta auprès de Marie-Anne qui ne put s’empêcher de se ronger les sangs jusqu’au retour de son époux.

***

Le futur gouverneur de Louisiane et son entourage furent accueillis avec empressement par la société de Santander. Ils furent reçus par tous les riches Français installés dans la région, certains étant des connaissances de Pierre-Clément qu’il avait connu dans sa jeunesse à Bilbao.

Marie-Anne et Edmée reçurent tous les honneurs notamment ceux de don Miranda, type du vrai militaire espagnol et beau-frère du commandant de la ville. Bien que la rumeur le dît épris d’une dame de la haute société, il n’en fit pas moins une cour empressée à Edmée. Celle-ci s’en amusa, bien qu’elle ne cédât en rien. Le bellâtre se transforma en guide, tenant à l’accompagner partout où elle allait. À la surprise de celle-ci, le comportement de l’espagnol dévoila l’intérêt que lui portaient deux autres hommes. Le jeune commissaire de guerre, Jean Blanque était de suite tombé sous le charme d’Edmée. Dès qu’il lui avait été présenté, son cœur s’était emballé. De nature timide, il n’en avait rien montré jusqu’à l’entrée de l’hidalgo. Quant à André Burthe d’Annelet, c’était de la jalousie. S’étant renseigné sur la jeune veuve, et ayant compris qu’elle avait des biens et qu’elle était de noble naissance, il avait jeté son dévolu sur celle-ci. Après tout le premier consul n’avait-il pas fait un choix presque similaire ? Qui y avait-il de plus valorisant qu’une riche et belle épouse pour accompagner un maréchal, car un jour et le plus tôt possible, il serait maréchal ? Il ne pouvait donc admettre qu’elle ne s’intéressa pas à lui et encore moins qu’elle puisse avoir un attrait quelconque pour un autre.

Comtesse De La Rochefoucauld And Comtesse De La Valette, Ladies-In-Waiting.jpgLes deux hommes ne voulant en rien laisser leur place à cet espagnol suivirent les deux femmes partout où elles allaient, sous prétexte de les protéger. Marie-Anne et Edmée, qui ne se quittaient guère, en privé se gaussaient du charmeur et de ses concurrents. Dans l’intimité, Marie Anne, amusée par cette cour de moins en moins discrète des trois hommes, fit remarquer afin de taquiner celle qui était devenue son amie que si elle n’avait pas été mariée, elle aurait été bien jalouse. Ce à quoi Edmée répondit qu’il n’y avait pas de quoi, et confia qu’elle était bien ennuyée de toute cette soudaine attention, d’autant que si elle trouvait Jean Blanque très agréable, elle ne pouvait en dire de même de son acolyte. Elle trouvait qu’il était la caricature même du militaire de l’époque. Il était irascible, batailleur, très jaloux des honneurs qu’il se croyait dus. La première fois qu’elle lui avait été présentée, un être de lumière lui avait annoncé que Pierre-Clément devait s’en méfier. Ce dernier n’eut pas le temps d’en douter, avant même d’embarquer, André Burthe d’Annelet s’était brouillé avec Pierre-Clément voulant être le chef du personnel militaire de l’expédition ce en quoi le futur gouverneur ne voulait en rien lui laisser remplir cette fonction qui était sous son autorité. Les deux amies avaient même constaté qu’il s’était mis en mauvais termes avec la plupart des officiers et plus spécialement avec Vinache, chef de bataillon du génie, un homme qu’elles trouvaient au demeurant fort agréable.

***

Le lendemain d’un bal qu’avait donné le commandant de la ville, s’invita dans la demeure, où elle logeait avec les Laussat, le secrétaire de l’évêque don Raphael Mendès de Lorca, évêque du diocèse. Tout comme Marie Anne, elle avait pour le prélat une certaine aversion due aux mauvaises ondes que cet homme d’Église dégageait. Il lui avait été présenté à la fin d’une messe donnée par ce dernier dont le prêche au demeurant fort long avait pour sujet l’abomination qu’étaient les jeux et les plaisirs de la chair. Edmée, toujours dans les couleurs du deuil, avait senti à plusieurs reprises son regard glisser jusqu’à elle. Elle en avait ressenti un certain malaise, qu’elle avait écarté à peine sortie du lieu saint. Elle fut donc fort surprise quand Louison vint la chercher, lui annonçant la visite du secrétaire de l’évêque et sa demande de s’entretenir avec elle. Elle finit de se préparer, ajustant une boucle de son chignon qui s’était échappée. Elle jeta un œil à son reflet dans la psyché, vérifiant le tomber de sa robe d’organdi noir ajustée à la poitrine et prenant de l’ampleur ensuite jusqu’à une courte traine. Afin d’avoir plus de contenance, elle se saisit d’une étole de cachemire qu’elle drapa sur son buste. Elle entra dans le salon, telle une déesse digne d’Héra, où l’attendaient le secrétaire et un jeune prêtre. Ceux-ci se levèrent à son entrée. « – Excusez-moi, mon père, de vous avoir fait attendre, vous m’avez prise au dépourvu à ma toilette.

– À cette heure ?

– Hélas ! Mon père, les enfants donnent parfois quelques inquiétudes et ma benjamine est quelque peu fiévreuse. Ma mise en a donc été quelque peu retardée.

– Rien de grave pour cette enfant, j’espère ?

– Rien qu’un peu de repos supplémentaire ne serait résoudre. Hormis cela, que me vaut le plaisir de votre visite ?

– Je suis venu, madame, à la demande de notre évêque afin de vous demander de bien vouloir refréner votre comportement qui amène de toute évidence la convoitise et des débordements parmi la gent masculine.

Edmée fut atterrée. Avait-elle bien entendu ce que lui disait le prélat ? Elle était outrée. Elle resserra le châle autour d’elle comme pour se préserver du poison émis par ses paroles. Elle ne cilla pas, elle en avait vu d’autres.

– Comment osez-vous ! À ce que je sache, mon maintien comme ma mise sont fort décents et n’induisent aucune ambiguïté. Je vous rappelle que je porte encore le deuil de mon époux. Je pense que vous ne vous adressez pas à la bonne personne.

– Madame ! Vous êtes-vous vu ? Vous attirez la convoitise quoique vous en disiez et que vous en pensiez.

– Monsieur, j’insiste, Dieu m’a faite telle que je suis et je n’abuse pas de ce don que vous présentez comme une immondice.

L’homme d’Église allait rétorquer, n’admettant pas le ton de la jeune femme qu’il considérait comme outrecuidant, quand Pierre-Clément entra dans le salon suivi de Marie Anne. Sans s’en rendre compte, Edmée avait haussé le ton attirant l’attention de Louison qui, inquiète, était allée les chercher. Ils furent surpris de trouver en tête à tête ou presque Edmée visiblement indignée et le secrétaire de l’évêque, tel un inquisiteur, prêt à donner sa sentence. Après les salutations, Pierre-Clément, toujours protecteur envers Edmée, s’adressa à ce dernier dont il connaissait la réputation d’intégrisme de son supérieur. « – Puis-je savoir ce que nous vaut votre visite mon père. » Ce dernier n’eut pas le temps de répondre qu’Edmée dont la colère ne s’était pas apaisée prit la parole. « – Ce soi-disant saint homme est venu me reprocher mon apparence à défaut de pouvoir me reprocher mon comportement. Il semblerait que j’attise la luxure.

– Voyons, ma chère, vous avez du mal comprendre l’intention de notre évêque, du moins j’ose l’espérer, car autrement ce serait une offense fort déplacée venant d’un homme d’Église.

Vous avez enregistré cette épingle sur illustration scène du XVIIIème et XIX ème.jpgSur ce, il se retourna vers le secrétaire mal à l’aise attendant d’être contredit. Pierre-Clément ne doutait pas des paroles d’Edmée, sa répartie était faite pour inciter le prélat à s’excuser même avec une entourloupe. C’était sans compter avec la raideur d’esprit de l’homme d’Église. «  Monsieur, je vous demanderai de bien vouloir excuser notre évêque et donc moi qui le représente. Je sais parfaitement ce que je dis. J’ai eu assez de retours sur cette femme en confesse et autres pour savoir qu’elle est un danger pour notre communauté. Il est à savoir que son comportement a même entrainé des hommes à se battre ! » Edmée outrée au plus haut point. Qu’était-ce encore que cette histoire ? Elle allait répondre, mais Pierre-Clément ne lui en laissa pas le temps. «  Je ne vous permets pas d’insulter cette dame dont je me porte garant quant à sa probité. Elle ne mérite en rien votre acrimonie. Il est évident quelle n’est en rien responsable du comportement de ces hommes.

Je me permets dinsister, dautant quune partie de ses hommes fait partie de votre entourage.

je suppose que vous ne connaissez pas le nom de ces hommes et que vous rapportez quelques ragots.

Contrairement à ce que vous dites, je sais qui sont ses hommes. Ce sont messieurs Burthe et Burthe d’Annelet et ils sen sont pris à un de nos éminents notables don Miranda sous prétexte que chacun se réservait les faveurs de cette femme. Si nous ne lavions pas appris, ils sentretuaient lors dun duel à laube.

Si Edmée et Marie-Anne échangèrent un regard inquiet, Pierre-Clément qui l’avait perçu ne s’en décontenança pas.

Je vous prierai de garder vos idées étroites pour votre communauté. De plus, vous venez d’insulter une protégée de notre premier consul, auquel je ferai un retour sur l’accueil que vous nous avez fait. Quant à mes hommes, je jugerai par moi-même les raisons de cette confrontation. Non ! monsieur ! N’essayez pas de rajouter quoi que ce soit, ma porte est ouverte, je vous saurais gré de bien vouloir la passer. » 

Le secrétaire, outré par ce manque de respect élémentaire venant de ces Français impies qui ne respectaient plus Dieu, sans un mot quitta la pièce et l’hôtel, suivi du jeune prêtre effaré par la scène qu’il venait de vivre. Quant à Edmée, elle se demandait bien ce qu’elle avait pu faire pour que ce don, qui était sa beauté, lui apportât tant de malheur.

Je suis désolé, Pierre-Clément, je n’ai pu me contrôler. Cet esclandre va vous apporter des ennuis.

N’ayez crainte, Edmée, tout d’abord, vous n’êtes en rien responsable, et sachez que je n’en ai que faire. De plus, j’étais rentré pour vous apprendre que nous reprenons notre route dès demain. La cassette de piastres est déjà partie pour notre navire. Nous quittons Santander.

Le chargement des piastres avait retenu les voyageurs une dizaine de jours aux abords du port espagnol.

***

Quitter le port ne fut pas aussi simple que Pierre-Clément l’eut aimé. Pendant trois jours, ils furent retenus sur le navire dans la rade par des vents contraires. À l’aube du quatrième jour, le « Surveillant » put enfin quitter la baie et s’éloigner enfin des côtes. Ce délai permit à un homme, un français, de s’embarquer in extrémiste. Il fut présenté par la capitaine Girardias à Pierre-Clément comme étant un planteur de Louisiane ayant appris juste à temps la destination du navire.

***

Le « Surveillant » tanguait toujours de façon désagréable. « – Anne Marie restera encore couchée aujourd’hui ». Pensa Edmée. Tout en se regardant dans le petit miroir, elle finissait de tresser sa lourde chevelure. En façonnant son chignon sur le bas de la nuque, elle laissait courir ses pensées. « – Pourrait-il aujourd’hui enfin quitter les parages ? » Elle avait pris en horreur Santander suite au scandale du prêtre. Le retour sur le navire et la confrontation avec les Burthe avait été des plus désagréable et avait quelque peu tourné au drame. André Burthe d’Annelet était rentré dans une grande colère lorsque Pierre-Clément avait voulu connaître le fin mot de l’histoire. Lui qui ne supportait pas l’idée d’être commandé par le futur gouverneur de Louisiane. Il partait du principe que ce pouvoir lui était dévolu comme beaucoup de choses. Il n’avait pas accepté les remontrances quant à la mise en danger de la réputation d’Edmée. Pierre-Clément eut toutes les peines du monde à se faire respecter. Bien que cela se fit en tête à tête, cela fut connu de tous, l’isolation des parois étant inexistante. De façon visible, les Burthe gardèrent un ressentiment envers elle. Tout cela, mit mal à l’aise la jeune femme. Chaque regard semblait la dénuder, la juger. Elle savait bien qu’il y avait une part d’irrationalité dans ce ressenti, tous connaissaient les Burthe et beaucoup étaient déjà en froid avec eux. Fin prête, elle chassa ses pensées négatives et monta sur le pont, laissant Louison finir de préparer la petite Louise. Hippolyte était parti devant. Tout comme sa mère, il aimait voir la mer avant que d’aller déjeuner. Edmée montait l’escalier, qui menait des coursives au pont, prenant attention de ne pas se prendre les pieds dans le bas de sa robe, quand elle retrouva son fils posté en haut de l’escalier. « – Mère, il y a un nouveau passager ! » Self portrait of Leo Cogniet, c1817.jpgÉtrangement, le ton de son fils semblait plus une mise en garde qu’une nouvelle. Qui était ce nouveau passager ? Pourquoi, son fils, annonçait-il cela sur le ton de la mise en garde ? Son don naturel de prémonition percevrait-il quelque chose ? Arrivée sur le pont, elle ne le vit point. Des yeux son fils lui montra le pont supérieur. Le vent soufflait encore avec vigueur, elle resserra autour d’elle son châle puis elle monta l’escalier qui permettait d’y accéder. Là, elle trouva Pierre-Clément et le capitaine Girardias en conversation avec un troisième homme qu’effectivement elle ne connaissait pas. L’homme se retourna sentant l’attention de ses deux autres comparses attirés par quelque chose. Même s’il n’en montra rien, la vue d’Edmée le troubla plus que tout. À l’approche, elle sourit, un automatisme de convenance. Quelque chose la troublait chez cet homme. C’était un bel homme, grand, brun, l’œil noir, mais il y avait autre chose, une impression étrange, confuse. Elle avait l’impression de le connaître alors que ce n’était pas le cas. Étant arrivé à la nuit, Louis-Armand Dupin lui fut présenté. «  Edmée, monsieur Dupin est à quelques encablures près l’un de vos futurs voisins. Sa plantation est aussi aux abords de La Nouvelle-Orléans. »

***

Louis-Armand Dupin, planteur de Louisiane, avait subi les conséquences des aventures de la colonie française devenue espagnole dans la douleur. Il était né alors qu’Alejandro O’Reilly nettoyait les désordres causés par les colons français. Ces derniers avaient osé se révolter contre la couronne d’Espagne. Son père avait dû quitter en toute urgence la colonie laissant son propre frère et sa femme à peine relevée de ses couches se dépêtrer de la funeste situation. Il n’était jamais revenu. Il avait fini par refaire sa vie en France, utilisant l’héritage qui lui avait été remis à son arrivée. Le premier Louis-Armand Dupin, grand-père de ce dernier, venait de décéder. En Louisiane, l’oncle de Louis-Armand prit la place de son père en tout point. Pour la forme, sa mère porta le deuil toute sa vie, d’un homme qui n’était pas mort.

Louis-Armand grandit dans cette situation des plus étrange, dans une société qui était permissive si on gardait les apparences. Son oncle devenu son père putatif était décédé un an auparavant, suivant de près la mort de celle qu’il avait aimée toute sa vie, la mère de Louis Armand. Quand il reçut son héritage, soit deux plantations, celle de son père et celle de son oncle, il découvrit plusieurs courriers de son père qui par culpabilité avait sur le tard essayé à plusieurs reprises de reprendre contact. La révolution en France avait multiplié les courriers dont les contenus étaient devenus des appels à l’aide. Visiblement, ni sa mère ni son oncle n’avaient répondu. Pendant ce temps, de France arrivaient une multitude de réfugiés, fuyant les affres de la colère du peuple. N’ayant plus de nouvelles, il décida de se rendre en France afin de savoir à quoi s’en tenir sur ce père qui l’avait abandonné à la naissance.

Originaire du Nivernais, aux bords de la Nièvre et de la Loire, bourgeois de la ville de Nevers, la famille Dupin possédait une très grande manufacture de faïence et des propriétés agricoles. Louis-Armand arrivé sur les lieux découvrit que son père et sa famille s’appelaient en fait Dupin-Tourne-Josserand, les noms des propriétés qui au fil des générations avaient allongé leur patronyme, mais tout avait été perdu pendant les évènements révolutionnaires.

1800 - lange jassen, broek tot over knie, blouse + das met froezels, hoge hoed, stok.jpgLorsqu’il se renseigna sur son père, à sa surprise, les portes se fermèrent, jusqu’au moment où il découvrit la famille de sa concubine. Le père de celle-ci, vivant dans le dénuement le plus complet, contre une somme d’argent, voulut bien dire au jeune homme que son père avait fui avec sa deuxième famille vers l’Espagne. Le père de Louis-Armand avait eu la mauvaise idée de défendre les idées girondines contre Robespierre et d’être riche. Les dernières nouvelles que l’homme avait obtenues de son pseudo-gendre venaient d’Oloron-Sainte-Marie. La preuve en était la dernière lettre reçue. Frustré d’être arrivé trop tard, Louis-Armand s’en était allé vers la ville nichée aux pieds des Pyrénées et pour cela il avait dû traverser la France. Le voyage avait été difficile, la période était encore très mouvementée, voyager sur les routes françaises n’était pas chose facile. Sur place, il s’était rendu à la dernière adresse connue, une auberge aux abords de la ville. L’aubergiste se souvenait de la petite famille, un couple et deux jeunes enfants. Il l’informa qu’ils voulaient traverser les montagnes pour aller à Santander afin de prendre un navire pour l’Amérique. L’homme lui avait confié qu’il y avait des biens. Fataliste Louis-Armand avait fait de même, il s’était rendu au Pays basque et de là il s’était rendu de l’autre côté de la frontière.

Arrivée en Espagne, il avait battu en vain la ville et la campagne alentour de Santander. Alors qu’il désespérait une nouvelle fois et qu’il allait abandonner, il obtint l’information désirée de l’un des curés de la ville. Son père était bien arrivé jusqu’à la ville. Il avait atteint sa destination seul et malade. Des brigands l’avaient dépouillé, sa femme et ses enfants n’avaient pas survécu à l’agression. Il était décédé à l’hospice de la ville.

Abattu, en désespoir de cause, Louis-Armand était allé prier à la cathédrale de la ville. Ce jour-là dans la foule venue à la messe, il avait aperçu pour la première fois Edmée au milieu de son entourage francophone et fut surpris d’entendre les allégations médisantes à son sujet. Sa beauté allait à l’encontre des noirceurs dont on l’affublait. Il avait supposé qu’il y avait une part de jalousie dans tout cela. Ce fut comme cela qu’au milieu des ragots, il avait appris qu’elle voyageait avec le futur gouverneur de Louisiane. Quand il se renseigna sur quel bateau ce dernier voyageait, il apprit qu’il était justement en partance attendant la marée propice ! Soudoyant un pécheur, il avait atteint de justesse « le surveillant ».

***

Le soleil était à son zénith lorsque le « Surveillant » dépassa le Cap Ortegal. Le mauvais temps s’était enfin éloigné. Les voiles gonflées par les vents, il fallut quatre jours au bâtiment, ballotté par le roulis fatigant des vagues pour l’atteindre. Edmée, du pont, fixait la côte qui inexorablement s’éloignait. Hippolyte à ses côtés, les bras croisés sur le garde-corps, le menton posé dessus, faisait comme sa mère. « – Vous savez, mère, il n’y a que Louise qui reviendra sur ce continent. Nous nous resterons là-bas et je ne vous quitterai pas. » La phrase de l’enfant qui n’avait que neuf années, sortit la jeune femme de ses pensées moroses. Attendrie, elle se retourna vers lui. « – Je pense aussi mon fils. J’espère n’avoir nul besoin d’y revenir, ce que j’en ramène de meilleur, c’est vous et votre sœur. Le reste n’est pour ainsi dire qu’une succession de mauvais souvenirs ou peu s’en faut. Les moments de bonheur ont été salis par le malheur. Quant à ne pas me quitter, jeune homme, nous verrons, car il faudra bien construire votre vie. Mais chaque chose en son temps. Pour l’instant, allons donc rejoindre nos amis qui eux aussi ressentent quelques nostalgies. »

***

Quelques jours plus tard, ils atteignirent les Açores, et les températures plus tropicales amenèrent les voyageurs à passer plus de temps sur le pont. Cela aurait été parfait pour tous si l’océan ne s’était pas tout à coup figé enrayant leur course. Il n’y avait plus un souffle d’air. Les températures étaient chaudes, chacun se mit à souffrir de la chaleur excessive et une profonde léthargie s’écrasa sur les voyageurs comme sur l’équipage. Le soleil irradiait du matin jusqu’au soir. Chacun se mit à guetter le moindre déplacement d’air, le moindre nuage annonciateur de changement. Parmi les hommes d’équipage, certains firent des paris, espérant ainsi provoquer les éléments. Ils ne stagnèrent au milieu de l’immensité de l’océan que quelques jours. À leur grand soulagement, ils reprirent leur voyage. Dans l’espace exigu qu’était le brick, l’ennui était la norme journalière, chacun trouvait le temps long. Chacun s’occupait comme il pouvait, lecture, jeux de cartes ou autres, conversations ponctuaient les journées. Edmée était toujours entourée, être seule lui était impossible. Quand elle n’était pas en compagnie des Laussat ou de ses enfants, Jean Blanque tenait à lui tenir compagnie. Avec courtoisie, elle le fuyait, prenant prétexte de s’intéresser aux recherches Joseph Antoine Vinache et du docteur Blanquet-Ducaila sur l’épuration de l’eau potable dont ils avaient tous besoin ou alors elle prétextait un livre à finir.

Louis-Armand ne semblait pas s’intéresser outre mesure à Edmée. Sa seule curiosité apparente à son encontre fut lors d’un repas, lorsqu’il demanda le nom de sa plantation. Comme cela ne sembla rien lui dire puisqu’elle était au nom de la maison de négoce Espierre, il se concentra sur Pierre-Clément et son épouse. Edmée mimait l’indifférence, elle se sentait étrangement attirée par cet homme et cela l’exaspérait. De son côté, Louis-Armand se posait de multiples questions, ce qu’il avait entendu à Santander ne correspondait pas à la jeune femme qu’il côtoyait. Pierre-Clément et Marie-Anne n’en disaient que du bien et toutes ses actions, ses réflexions attestaient leur point de vue. De temps à autre, leurs regards se croisaient, ils se surprenaient à se regarder, mais un mur semblait les séparer. Ils pensaient l’un et l’autre être discrets, mais Pierre-Clément et Marie-Anne avaient fini par se rendre compte du jeu inconscient. Ils s’en entretenaient et attendaient la suite, étant favorables à ces prémices.

L’ennui fut interrompu par une tradition maritime, « le baptême du tropique ». Déguisé, l’équipage mimant un dieu antique et sa cour mit en branle la cérémonie du baptême. Elle était sommaire et avait pour objectif de plonger dans un grand baquet d’eau tous ceux qui n’avaient jamais passé le tropique. Cela amusa les enfants et divertit les adultes. Si Pierre-Clément joua le jeu comme les enfants, Marie-Anne et Edmée furent exemptées de la farce.

***

Deux semaines plus tard, sous une température étouffante, le navire approcha de Saint-Domingue, une des escales prévues de leur voyage. Bien qu’anxieuse, Edmée était fébrile à l’idée de revoir Cap-Français. Elle se doutait bien que personne ne ferait le rapport entre Edmée Espierre et Zaïde Bellaponté, mais elle appréhendait tout de même. Elle se demandait si elle reconnaitrait les lieux et quel effet cela lui ferait. Alors qu’elle se posait des questions, soudainement deux êtres de lumières se matérialisèrent devant elle. « – Prévenez le capitaine, il ne faut pas que vous abordiez, mille dangers vous attendent sur l’île ! » Elle n’eut pas le temps de réaliser qu’une voix derrière elle l’interpella. « – Il m’a semblé comprendre que vous étiez de Saint-Domingue ? » Edmée sursauta. Emplie de sa réflexion, elle n’avait pas perçu l’arrivée de Louis Armand. « – Excusez-moi, je vous ai surpris.

– Non, non, tout va bien, j’étais perdu dans mes réflexions. Oui, effectivement, je suis de Cap-Français. Mais j’étais très jeune lorsque mon père et moi sommes partis. Je doute de me souvenir des lieux.

Edmée essayait de ne pas paniquer, elle voulait écourter la conversation afin de faire part de son message, mais Louis-Armand semblait vouloir rester à ses côtés. Elle ne voulait en aucun cas le repousser ni le froisser, trop heureuse que pour une fois ils soient en tête à tête. La situation était schizophrène, elle ne savait comment s’en sortir. Hippolyte qui n’était jamais loin de sa mère fit remarquer qu’une chaloupe venait de la côte. Cette information amena les autres passagers et une partie de l’équipage de ce côté du navire. Un militaire à la proue de celle-ci fit un signe amical pour assurer de sa bienveillance. Edmée ressentit une terreur, elle eut un frisson. Elle augurait une catastrophe. Louis-Armand se retournant vers Edmée la découvrit pâle comme la mort. « – Vous n’allez pas bien ? Vous vous sentez mal ?

– Non, non, ça va. Mais… je pressens un drame.

Louis-Armand n’eut pas le temps de lui répondre qu’André Burthe d’Annelet rétorqua. « – Voilà qu’elle nous joue les pythonisses ! » La voix de Pierre-Clément retentit. « – Un peu de respect, s’il vous plait. » Edmée se retourna vers lui avec un sourire contrit. Il la regarda droit dans les yeux y cherchant un message. Il savait que par le passé son intuition avait été des plus pertinentes. Il ne voulait pas la questionner devant tous, cela les surprendrait et mettrait à mal Edmée. Il prit sur lui et attendit l’amarrage de l’embarcation. Le capitaine intrigué fit monter à bord le militaire.

À la surprise de tous, l’officier amenait un ordre du préfet colonial, monsieur Daure, et des fruits frais en grande quantité. L’injonction était une interdiction absolue de descendre à terre. Le messager les prévint que le Préfet viendrait en personne pour les informer plus amplement des raisons de cet ultimatum. Cela généra de multiples interrogations, tous auraient aimé descendre tant ils étaient las des tangages du navire. Marie-Anne interrogea son époux du regard qui la rassura à haute voix, donnant à tous son avis. Edmée ne fut pas convaincue, elle regardait vers le port de Cap-Français qu’il n’avait pas le droit d’approcher. Malgré la lumière du jour qui baissait, de là où ils étaient, ils apercevaient la ville et ses environs. Ils discernaient un grand tumulte, des bruits de canonnades, des fumées d’incendies. Edmée appelait intérieurement l’Éthiopienne, mais nulle apparition ne venait à elle, même plus celle des êtres de lumière. Que se passait-il de si extraordinaire pour qu’aucun message ne vienne à elle ?

incendieQuelques heures plus tard, sur une frêle embarcation, le préfet Daure atteignit le navire. Il était visiblement ébranlé, la mine défaite et la mise négligée. Il s’excusa de ne pas avoir pu se déplacer plus vite, mais la situation à terre était catastrophique. Edmée sentit un frisson la parcourir. Il expliqua à tous que les esclaves s’étaient soulevés au point de mettre le feu aux habitations alentour et aux faubourgs de la ville. Ils avaient mis à sang la colonie. Du pont du navire, il pointa du doigt les feux de leurs camps, le long de la côte, les signes de leur présence qui autour des habitations pullulaient. Il expliqua que cela faisait quarante-huit heures que cela durait. L’armée, elle-même, avait été submergée par la terreur que propageaient les esclaves en rébellion. Ils égorgeaient tous les blancs qu’ils rencontraient, quel que soit le sexe ou l’âge. Ils avaient dévasté la petite île de la Tortue. Dans son désarroi, il en avait oublié qu’il y avait des femmes et des enfants qui l’écoutaient effarés. Edmée s’était affaissée sur la banquette installée sur le pont. Qu’étaient devenue l’Éthiopienne et Noisette ? La question s’imposa à elle. Elle n’avait jamais douté que sa grand-mère et sa tante fussent vivantes. Marie-Anne s’assit à côté d’elle et la prit dans les bras, pensant ne la rassurer que d’une peur irrationnelle. C’en était trop, cela ne finirait donc jamais, partout où elle mettait les pieds, le drame la poursuivait. L’ayant formulé sans s’en rendre compte à haute voix, Marie-Anne la rassura. Ce qu’elle disait n’avait aucune logique, il y avait des drames partout dans le monde. Chacun était statufié par les dires du Préfet. Sans s’en rendre compte, l’homme, telle une confession, se soulageait de ce qu’il avait vécu ou de ce qu’il lui avait été rapporté. Lorsqu’il s’en rendit compte, il s’en excusa, mais cela était fait.

Malgré le drame sur terre, il devait mouiller aux abords quelques jours, car il leur fallait se ravitailler. André Burthe d’Annelet, qui s’agitait prétendant que s’il avait été le gouverneur de l’île rien de cela ne serait arrivé, fut envoyé par Pierre-Clément afin d’aller chercher des vivres. Il partit avec quelques hommes, dont son cousin et Jean Blanque qui ne voulait pas être en reste pour jouer les héros. Les passagers les attendirent plusieurs heures. L’anxiété montant petit à petit. Miraculeusement, ils réussirent à se réapprovisionner alors qu’une partie de la ville maintenait les révoltés à distance pendant que l’autre fuyait par tous les moyens à sa disposition. Le « Surveillant », lui-même, recueillit des membres d’une famille dont une partie des leurs étaient éparpillés sur d’autres embarcations, du moins l’espéraient-ils. Ce que les passagers du navire entendirent alors, de leur part, fut pire que les dires du Préfet. Les atrocités commises par les insurgés étaient impensables par le commun des mortels. Après plusieurs voyages jusqu’à la côte, quand ils eurent emmagasiné assez d’eau et de vivres, ils quittèrent les rives sinistrées. Ils ne pouvaient rien faire de plus pour les victimes.

Ils côtoyèrent l’île avec lenteur et dans le plus grand silence, distinguant les bruits du drame. Tous étaient accolés au bastingage du navire, fouillant la nuit pour voir. Ils entendaient les coups assourdis par l’éloignement des fusils et des canons. Ils percevaient la lueur des buchers d’où s’élevaient d’épaisses fumées. Louis Armand, en silence, restait aux côtés d’Edmée hypnotisée. Sentant son angoisse, pour la rassurer, il mit sa main sur la sienne. Elle ne la retira pas. Elle lui sourit tristement.

***

Sovereignty Of The Sea.jpgLa nuit fut agréable, à peine ballotté par les vagues, le mouvement du navire berçait le sommeil salvateur des passagers. Ils s’éveillèrent doucement et tardivement. Edmée, fin prête, quelque peu impatiente à l’idée de descendre sur terre, rejoignit Pierre-Clément et quelques passagers dont Louis-Armand. Un épais brouillard les environnait. Ils entendaient les cris, les cors et les trompes des navires voisins sans toutefois les voir. Des éclaircies leur en découvraient de temps en temps les mats. Les vents soufflaient les empêchant d’entrer dans la passe. En milieu de matinée, le brouillard se dissipa, ils découvrirent leurs huit compagnons d’ancrage, avec leurs pavillons flottants. Ils formaient une escadre réconfortante autour d’eux. Le décor, lui était plus décourageant. Les eaux jaunes et sales s’étendaient et se confondaient avec l’horizon. Du haut des mats, le guetteur annonça une chaloupe, qui sondait, plaçait des bouées et s’avançait. C’était le pilote Ronquillo, pilote en chef de la Balise, qui les envoyait chercher, pour aller prendre un logement chez lui. Edmée, Marie Anne, et les enfants peu rassurés embarquèrent sur un canot, celui-ci reviendrait chercher les autres passagers, lors d’un deuxième voyage. Pierre-Clément quant à lui, avant que de les rejoindre, restait sur le navire afin d’être présent au moment où celui-ci passerait la barre, ce qui voudrait dire qu’il serait dans le lit du fleuve. Près de la balise qui marquait l’extrémité des rochers, situés au-delà de la jetée, à l’est, il existait une sorte de barre, confrontation de fleuve et de la mer. Les vagues y déferlaient avec fureur malgré cela, ils réussirent à faire passer « le Surveillant » sans trop de problèmes.

L’épouse du pilote Ronquillo mit à disposition de tous de quoi à se décrasser du voyage. Edmée avec délice apprécia son bain et le savon de fleurs de magnolia, elle se fit nettoyer quelques effets afin de rafraichir sa garde-robe et celle de ses enfants pour le reste du voyage. Tous étant à nouveau propre, enfants comme adultes, ils se retrouvèrent pour partager le repas du soir. La journée s’était écoulée en repos. Pierre-Clément revint annonciateur du passage de la barre par le navire, ils repartiraient le lendemain. En attendant, il expédia par un messager ses dépêches et l’annonce de leur arrivée au gouverneur espagnol Salcedo, à La Nouvelle-Orléans.

Le lendemain, Pierre-Clément entraîna famille et amis dans une promenade afin de visiter les lieux. Malgré leur discrétion, les Laussat avaient remarqué un changement dans le comportement entre Edmée et Louis-Armand. Ils n’en dirent rien, ne firent aucune remarque, mais étaient satisfaits de cette évolution qu’ils trouvaient bénéfique pour leur amie. Ils espéraient sincèrement que celle-ci puisse avoir une nouvelle vie. Pierre-Clément savait à quel point ce n’était que justice.

La Balise contenait les maisons de Ronquillo, le logement de seize matelots-pilotins, la douane, les casernes pour le détachement et pour l’officier, un corps de garde de figure pentagone, et enfin la tour en clairevoie et grillage, pour donner moins de prise au vent, haute de 45 pieds au-dessus du sol environnant et de 50 au-dessus du niveau des plus hautes eaux de la rivière, avec une aiguille qui la surmonte dans la forme d’une flèche de clocher. Ils grimpèrent par un escalier qui inquiétait quelque peu Edmée, mais qui amusait les enfants qui en comptèrent les marches. Arrivé en haut, Louis-Armand lui fit admirer la vue tant il était fier de son pays. La perspective depuis cette tour embrassait la mer, des îlots, la barre, avec des brisants à droite et à gauche, de larges nappes d’eau, nommés bayous, de longs joncs noyés dans des marais, et au Sud-ouest, l’ancien établissement Français, dont il restait encore des orangers, des arbres fruitiers et les ruines d’un magasin à poudre. Il lui expliqua que le sol n’avait aucune solidité, le peu qui était capable de quelque résistance était de main d’homme. Le fleuve y rongeait et y creusait ses rives d’un côté, pendant qu’il les y formait et les y élevait de l’autre. Ses bords étaient hérissés d’arbres entraînés par les eaux et que le hasard enchevêtrait les uns aux autres. Il agrandissait ainsi annuellement et peu à peu son delta. De ses quatre passes, celle du Sud-ouest, celle du Sud, celle de la Loutre et celle de la Balise à l’Est, il n’y avait que la dernière de praticable, mais plus il y avait de crues et moins elle était profonde.

***

Vers midi, le lendemain ils retournèrent à bord du « Surveillant », une heure plus tard le vent du Sud leur permit de lever l’ancre. Ils remontèrent la rivière à la voile, le courant était très fort, mais faute de vent, ils durent tourner au cabestan, c’était la peine et le tourment des matelots. Ils avancèrent fort peu pendant ce dur ouvrage. Traversant une immense région, presque plate, la pente des eaux était peu sensible aux marées, aussi le « Surveillant » remontait qu’avec peine et lenteur. Le courant du fleuve était assez paisible, il était rompu fréquemment par de nombreux coudes qui en restreignaient la force, aussi à cause du changement brusque et fréquent du cours du fleuve, le vent ne servait que de façon fluctuante. Les passagers avaient tout loisir de découvrir les lieux, et contemplaient avec curiosité le paysage et la faune de leur nouveau pays. Il y eut tout d’abord les bois, des arbres fort grands, sentant le marécage. Dans quelque direction que se portait le regard, de vastes forêts noirâtres bordaient l’horizon. Le cyprès dominait à l’exclusion de tous les autres arbres. Cet arbre emblématique était droit, élancé, renflé à la base comme un bulbe d’oignon, il jaillissait au milieu des eaux du bayou. À leurs sommets s’épanouissait un feuillage vert pâle. À ces branches pendaient les longues fibres de mousse appelée « barbe espagnole ». Les bras du fleuve, les ruisseaux, les marécages se mélangeaient avec les forêts dans un désordre inextricable, Edmée trouvait cela émouvant, contrairement à son amie qui trouvait cela fort triste.

4b937c1350ccfba7acf2d5198a8f68e0.jpgAprès avoir péniblement fait une lieue, ils jetèrent l’encre en face du fort de Plaquemines. Monsieur Favrot, le commandant, leur offrit des provisions fraîches, des gâteaux et des pommes dans un panier de sauvages et par son émissaire, invita le futur gouverneur de Louisiane à prendre chez lui quelques jours de repos. Pierre-Clément accepta l’invitation, tous descendirent visiter les lieux. Le fort était comme une ile au milieu des marais. Monsieur Favrot, vieux français et loyal militaire, les y accueillit au milieu de sa famille. C’était la candeur et l’hospitalité même, en les voyant, la joie se peignit sur son front. Tout à la joie et à la fierté de recevoir en ces lieux Pierre-Clément, le commandant du fort voulut leur faire visiter les lieux. Ils parcoururent et examinèrent le fort. Edmée au bras de Louis-Armand suivait leur hôte et les Laussat tout en ayant un œil sur les enfants que Louison et la gouvernante avaient quelque mal à tenir. Monsieur Favrot profitant de la visite fit passer ses besoins et expliqua qu’il fallait y renouveler souvent la garnison, qu’il y avait dix-huit canons de fer, un bastion. La défense du poste ne tenait qu’en cela. En face, de l’autre côté de la rivière était le fort Bourbon, armé de quelques canons de fer, dont les feux se croisaient avec ceux du fort Saint-Philippe. Edmée n’arrivait pas à se concentrer, à coup d’éventail, elle luttait contre les piqures des brûlots, des moustiques et des maringouins. Comme elle n’était pas la seule à souffrir de ce nouveau tourment, Marie-Anne en ayant fait la remarque, le maître des lieux les entraina dans sa maison. Madame Favrot pendant le temps de cette tournée avait mis en place un diner que tous jugèrent excellent. L’ambiance était agréable, voire fort joyeuse. Les passagers du « Surveillant » étaient heureux d’être pour ainsi dire arrivés, quant aux hôtes ils furent les premiers à pouvoir féliciter enfin un gouverneur français. Des santés sans nombre au bruit de l’artillerie, des chansons françaises à refrains, exprimant en chorus le vin et l’amour furent à peine interrompues par l’arrivée de Don Manuel Salcedo, capitaine, fils aîné du gouverneur espagnol, et Don Benifio Garcia Calderon, sous-lieutenant des grenadiers du régiment de la Louisiane, tous deux envoyés par le gouverneur pour donner des secours et des renseignements dont Pierre-Clément allait avoir besoin. Louis-Armand glissa à l’oreille d’Edmée qu’elle vivait une petite représentation de la vie des colonies.

Pierre-Clément, ne voulant pas s’attarder, prit congé de son hôte. Ils remontèrent tous à bord, et reprirent leur voyage. Pierre-Clément s’impatientait, Marie-Anne n’était plus sûre d’être aussi pressée quant à Edmée, elle profitait de la compagnie de Louis-Armand. Elle craignait que le voyage fini ce dernier ne la délaisse, qu’elle ne fût qu’un passe-temps. Ce dernier était loin de cette pensée, il se demandait au contraire comment faire évoluer la situation. Au milieu de ces questionnements divers et de ces états d’âme, les voyageurs découvraient sous leurs yeux les premiers établissements de la Colonie, qui étaient au premier abord peu de choses et ne présentaient qu’une langue de terre cultivable entre le fleuve et des marécages. Au-delà du coude que forme le fleuve, appelé le « Détour des Anglais », apparut un petit nombre de moulins à scier le bois, quelques sucreries, et des places où l’on cultive des légumes et des vivres, le tout disposé de file, et l’un après l’autre le long des rives du fleuve. Ils étaient à environ quinze lieues au-dessous de La Nouvelle-Orléans et au premier abord, ce n’était qu’arbres flottants à la surface de la rivière, crocodiles, les uns reposant tranquillement, les autres plongeant dans l’eau, bois touffus, habitations rares et misérables, verdure vive et variée. Il n’y avait pas d’autre chemin que le sentier de la bête fauve et du chasseur tel celui qui les conduisait à l’habitation Duplessis à onze lieues de La Nouvelle-Orléans. Le propriétaire n’était pas riche, mais il était hospitalier. Pierre-Clément avait été à nouveau invité avec son entourage, car depuis le fort de Plaquemines la nouvelle de l’arrivée du nouveau gouverneur s’était propagée. De chez lui à La Nouvelle-Orléans, un service de relais tenu par des dragons, menait par la voie de terre à la ville, malgré cela la visite faite, ils remontèrent au bord du « Surveillant », Pierre-Clément ayant envoyé un coursier afin de faire venir jusqu’à lui suffisamment de voitures et de chevaux pour faire voyager tout son monde. Reprenant la navigation, ils abordèrent un peu plus tard à l’habitation Gentilly. Renommés pour leur humeur hospitalière, les propriétaires les traitèrent avec une magnifique générosité. C’était une riche et belle habitation, ils y dinèrent et y couchèrent. Rembarqués à l’aube, ils s’arrêtèrent six heures plus tard pour déjeuner, sur l’habitation Sancier, guère riche, mais toujours aussi accueillante. Louis-Armand connaissait les sept frères propriétaires de celle-ci et notamment celui qui les reçut. Ce dernier eut soin d’attester à son nouveau gouverneur qu’il descendait d’un des premiers immigrants français à La Mobile. Ils reprirent ensuite les canots et descendirent jusqu’à l’habitation Sibben, à trois ou quatre lieues de La Nouvelle-Orléans. Ils avaient été informés que des voitures les y attendaient, le voyage allait se terminer.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles

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Portrait of Mrs. John Allnutt, née Eleanor Brandram, Sir Thomas Lawrence Early 19th century .jpg

Trois jours après l’enterrement de Théophile, où toutes les familles de négociants s’étaient rendues, Edmée et sa belle-famille se retrouvèrent devant leur notaire pour l’ouverture du testament.

Edmée n’était qu’une longue liane noire, dont maître Collignan n’apercevait que la bouche pulpeuse sous le voile noir de mousseline qui ne recouvrait pas complètement son visage. Sa vue lui étreignait le cœur. Henriette, elle aussi tout de noir vêtu, avait rejeté son voile en arrière sur sa capote et s’étant installée face au notaire le regardait sans sourciller, tout en tapotant d’impatience l’accoudoir de son fauteuil. Tout penaud, ne sachant sur quel pied danser à part celui de suivre son épouse, Paul Amédée Lhotte s’était assis à la droite d’Henriette. Ayant réitéré ses condoléances, maître Collignan ouvrit le dossier dans lequel se trouvait le testament de Théophile. Comme cela n’allait pas assez vite, Henriette intervint. « – Nous sommes tout à vous, maître. » Ce dernier jeta un coup d’œil à Edmée qui restait impassible. Il ouvrit et commença sa lecture. Bien qu’elle parût être absente, par celle-ci, Edmée apprit que juste avant leur mariage, Théophile avait signé un engagement auprès de sa sœur. Celui-ci était fort alambiqué, mais déterminait que s’il n’avait pas de garçon de son sang, la maison de négoce reviendrait au fils d’Henriette. Il serait alors donné à sa fille ou ses filles une compensation d’une valeur suffisante pour qu’elles soient dotées. La somme citée était conséquente. Sa petite Louise était dotée avantageusement. Si ni Henriette ni Théophile n’avaient de fils, la maison reviendrait à l’ainée des filles de ce dernier. Si chacun à l’ouverture du testament n’avait d’enfant, la maison reviendrait à Henriette, Edmée recevrait une pension constituée de parts ainsi qu’un pourcentage sur les revenus de la maison. Edmée comprit qu’Henriette avait dû longtemps craindre de tout perdre, et avait dû à peine respirer à la naissance de son fils, craignant toujours qu’elle-même ne retombe enceinte et n’ait un garçon. Hippolyte étant d’un premier mariage, il n’était pas concerné par les biens de Théophile, mais à cet arrangement entre le frère et la sœur, préambule au testament, venaient différents lègues dont un assez conséquent pour ce dernier. Pour clôturer l’ensemble puisque dans les circonstances présentes, c’était Henriette, triomphante, qui recevait la maison, le testament détaillait ce qu’Edmée devait recevoir en pension compensatoire. Elle avait le choix entre une somme mensuelle ou un bien ayant des revenus. Là, coupant la parole au notaire, Henriette intervint. « – J’ai proposé à maître Collignan de vous céder une plantation en Louisiane de bon rapport. J’ai pensé que cela vous ferait plaisir de rentrer chez vous ou tout au moins de vous en rapprocher.

– pour la propriétaire d’une maison de négoce, vous n’êtes pas au fait de la géographie.

Baronesse Mathieu de Favier, Marquise de Jaucourt by François-Pascal-Simon Gérard,.jpgEsquissant un sourire, elle souleva avec grâce son voile afin de s’adresser au notaire. « – Cette plantation, est-elle de bon rapport maître ? Et où se trouve-t-elle exactement ? » Maître Collignan, mal à l’aise devant la fatuité d’Henriette et ne comptant pas lui permettre de léser sa belle-sœur, se retourna sciemment vers Edmée afin de lui répondre. « – D’après les rapports en ma possession, les résultats sont corrects, mais il faut faire attention, car ce sont les résultats du contremaitre et il peut présenter ses comptes à son avantage. Pour sa situation, elle se situe à proximité de La Nouvelle-Orléans. » Ne laissant pas la possibilité à sa belle-sœur visiblement contrariée de réagir, Edmée reprit. « – Comme je pense qu’il n’y a pas urgence, je vais me laisser un temps de réflexion. Partant pour Paris dans les prochains jours suite à l’invitation de l’épouse du consul, je vais voir ce qui est le mieux pour moi à l’avenir et vous répondrez à mon retour. Rassurez-vous Henriette, quoiqu’il arrive je quitterai l’hôtel Espierre. 

– Mais je ne vous mets pas dehors Edmée.

Cette dernière se contenta de grimacer un sourire. Le notaire reprit. « – Donc madame Espierre, nous attendons votre réponse, en attendant le testament est gelé, car monsieur Espierre a spécifié que tant que vous ne serez pas assuré d’un revenu à vie, personne ne pourrait prendre des droits sur la maison de négoce.

Henriette surprise s’insurgea, s’agita, commença à revendiquer. Monsieur Lhotte bouillait sur place et bien que se contenant, il commençait à trouver que sa femme exagérait. Maître Collignan pendant la diatribe d’Henriette resta stoïque et Edmée impassible. S’étant calmée, Edmée reprit la parole. « – Henriette, j’ai encore à m’entretenir avec maître Collignan sur des affaires personnelles, pourriez-vous me renvoyer la voiture lorsque vous serez rentrée ? » Henriette allait rétorquer quelque chose, mais cette fois son époux coupa court à toute polémique et acquiesça, se levant de son siège tout en prenant le bras de son épouse pour la faire suivre. Elle se leva tout en rejetant la prise de monsieur Lhotte.

Les époux Lhotte étant partis, Edmée demanda des détails sur cette plantation. Maître Collignan confirma en étayant ses propos ce qu’il avait dit auparavant. Il ajouta qu’à partir du moment où elle acceptait comme héritage la plantation de Louisiane ni elle ni ses héritiers ne pourraient réclamer quoique ce soit des biens des Espierre. « – En retour, les Lhotte n’auront aucune prise sur mes biens, je suppose.

– Bien évidemment.

– Alors tout va pour le mieux.

Elle ne rajouta rien laissant perplexe le notaire qui n’osa poser de questions devant son assurance.

***

Cela faisait huit jours que la voiture roulait vers Paris, plus exactement à Malmaison, la nouvelle propriété de Joséphine Bonaparte. Edmée avait laissé ses enfants sous la garde de Louison en qui elle avait toute confiance et avait emmené Rosa. À la demande du consul, il lui avait été prêté la berline, les cochers et le valet de pied ainsi que deux gardes. Elle avait été surprise de la promptitude de la réponse de Joséphine et de son invitation. Elle lui avait été apportée à la maison de négoce par un capitaine de la garde qui avait attendu sa réponse sur l’instant. Elle avait accepté, il fallait qu’elle s’éloignât de sa belle-sœur, qu’elle prenne du recul sur sa vie et cette invitation était tombée à propos. Ballotée par les ressorts de la voiture qui amortissait tant bien que mal le mauvais état de la route, elle laissait ses pensées l’envahir. Tout en regardant les forêts alentour dont les feuillages avaient pris les couleurs de l’automne et dont les rayons du soleil faisaient miroiter les ors, elle se mit à somnoler. Son rêve de la nuit remonta les méandres de sa mémoire. Elle retrouva devant le grand chêne qui poussait désespérément envahi par un lierre vénéneux. Et, tout en l’admirant dans son combat, elle commençait à en comprendre la symbolique. Le chêne c’était elle, le lierre c’était l’entrelacement des affres de son passé qui désespérément s’accrochait à elle, qui continuellement venaient envahir ses pensées, qui alimentaient ses peurs et meurtrissaient le moindre de ses bonheurs. Elle se précipita sur le lierre et se mit à l’arracher avec véhémence. Elle voulait vivre sans peur, elle voulait vivre. Elle devait s’en défaire, elle devait oublier ou tout du moins écarter ce qui l’empêchait d’avancer sans crainte. Ce fut l’arrêt de la voiture qui la sortit de son rêve. « – Que se passe-t-il ? 

– Nous sommes bientôt arrivés, madame, j’ai fait arrêter la voiture à une auberge afin que vous puissiez vous rafraichir.

– Vous avez eu raison, Rosa. C’est une bonne idée.

IMG_1138Deux heures après, Edmée, la mise rafraichie, descendait de la berline dans la cour du petit château de Malmaison. Celui-ci, devant elle, s’élevait avec son corps principal à deux étages et ses deux ailes qui encadraient la cour comme au château Lamothe. Au-devant d’elle arriva, empressé, le majordome. S’étant présenté, il la conduit jusqu’à la véranda en forme de tente militaire s’ouvrant sur le vestibule d’honneur. Edmée ôta son manteau qu’elle tendit à Rosa et laissa choir sa mantille de dentelle arachnéenne sur les épaules de sa robe de satin de laine noire. Elle était surprise, elle n’avait encore vu nulle part ce style de décoration, elle n’était pas sûre d’aimer. Le majordome avec un sourire de convenance la guida jusqu’au salon doré où, en compagnie, se trouvait la maîtresse de maison. Cette dernière se retourna à son entrée. Elle était toute d’élégance, drapée dans une grande étole de cachemire à dominance rouge sombre sur une robe de mousseline blanche toute de sobriété. « – Edmée ! Quelle joie ! Quelle surprise ! Oh ! vous êtes encore plus belle que la dernière fois que nous nous sommes vues.

– Rose, vous n’avez rien à m’envier.

– Non, non, Edmée, pas Rose, Joséphine ou bien vous allez contrarier mon époux.

Tout en s’exclamant, Joséphine embrassa Edmée.

 – Dans ma joie de vous voir, j’en oublie les convenances. Il faut que je vous présente à une personne que vous connaissiez sans jamais l’avoir rencontrée si je ne m’abuse. 

 Elle se tourna vers une femme tout aussi élégante, blonde aux yeux très clairs.

 – voici Marie-Anne Josèphe Paule de Peborde, l’épouse de notre ami Pierre-Clément qui par ailleurs est en conciliabule avec mon mari de consul à l’étage au-dessus.

– Pierre-Clément est ici ? Excusez-moi, la surprise !

– Ce n’est rien, cela fait beaucoup. Joséphine et moi parlions justement de votre prochaine venue. Je suis heureuse de faire votre connaissance, cela fait si longtemps que j’entends parler de vous.

Sans jamais l’avoir vue, Madame Laussat avait tout d’abord été jalouse d’Edmée. Son époux avait d’abord venté la beauté de la toute jeune fille qu’elle était à sa première rencontre, mais elle avait fini par comprendre qu’il la voyait comme une de ses filles et tous ceux qui lui avait parlé de la relation de son époux et de la jeune fille en avaient confirmé la teneur. Aussi insolite que cela fût, elle avait admis le fait.

Joséphine, s’excusant auprès de madame Laussat, accompagna Edmée jusque dans les appartements qu’elle lui avait réservés. « – Nous ne sommes pas loin l’une de l’autre, ma chambre est en dessous. J’espère que vous serez bien ici pendant votre séjour. » Edmée du regard faisait le tour des pièces. Boudoir, chambre et salle de bain étaient en harmonie de style, de meubles et de couleurs. L’Ensemble était décoré d’un mobilier élégant qui s’il n’était pas récent était très beau et confortable. Ils étaient à la mode du règne de louis XVI, dans un bois clair, les tissus des fauteuils, tapisseries et baldaquins étaient un broché à dominante de jaune paille avec de délicats bouquets dans les pastels roses, bleus, et vert. « – Je serai divinement bien ! Rose, excusez-moi Joséphine, vous êtes fort bien installée. Votre domaine est ravissant.

– J’avoue, j’en suis fort heureuse. Et vous n’avez pas tout vu, mais je vous laisse vous reposer et vous rafraichir. Je viendrai vous chercher pour le souper dans une petite heure. Je retourne voir madame Laussat, elle va s’ennuyer. Vous verrez, c’est une femme charmante et comment dire, pas trop provinciale.

La dernière réflexion de son amie fit sourire Edmée.

***

A black crepe dress, an10 Costume parisienEdmée avait choisi pour le diner une robe de mousseline noire avec manches longues et décolleté carré. Sa tenue était sans fioriture et c’était sûrement pour cela qu’elle n’en était que plus belle. Rien ne venait troubler la perfection de sa silhouette ni la beauté de son visage, qu’elle avait dégagées en se coiffant d’un chignon serré sur la nuque. Elle n’avait pas prémédité la vision que l’on avait d’elle. Elle respectait simplement son veuvage à la lettre.

Son apparition dans le salon doré n’en fut plus que troublante. Napoléon Bonaparte, le premier consul, en fut fort troublé et comme sur un champ de bataille, bien qu’il y fût plus à l’aise, il fendit le groupe de ses invités et sans attendre qu’on la lui présentât, il l’a pris par le bras et l’entraina vers la pièce adjacente qui était une longue galerie. « – Je suppose que tu es madame Espierre, citoyenne ?

oui, monsieur. Et vous, notre premier consul ?

Il ne releva pas la remarque. « – Décidément, vos îles n’offrent que des beautés. Joséphine avait raison, tu es charmante ! comptes-tu rester longtemps parmi nous citoyenne ?

– Je ne peux point, j’ai laissé mes enfants à Bordeaux et je ne saurai les laisser longtemps sans leur mère.

– c’est tout à votre honneur. Je t’ai isolé pour te parler brièvement de tes affaires.

Edmée fut aussitôt aux aguets, elle savait que cette conversation était la clef de son changement de vie. Son cœur se mit à battre plus rapidement. Elle ne put s’empêcher d’y porter la main. Le consul perçut son trouble et trouva cela touchant, car il sentait que ce n’était pas par vénalité. « – Je te donnerai dès demain les papiers signés de la levée des scellés de tous tes biens et de leur remise entre tes mains.

– Oh ! Merci monsieur. Comme vous pouvez vous en douter, c’est en ce moment primordial pour moi.  

– Je m’en doute. Je suppose que votre veuvage ne vous amène qu’une faible pension ?

– Je n’ai pas à me plaindre, mon époux a pourvu au confort de mes enfants et de moi-même. Je suis toutefois heureuse de la restitution de mes biens, car c’est la seule chose qui me reste des miens.

– Désormais, citoyenne, pense à l’avenir, à tes enfants, ne regarde plus derrière toi.

Edmée lui sourit. Bien que ce fut quelque peu abrupt, les paroles d’un militaire, il avait résumé ce qu’elle ressentait. Elle allait pouvoir se laisser la liberté de regarder devant. Elle n’aurait plus besoin de faire d’introspection dans son passé, il n’y avait plus besoin. Elle se réservait toutefois une dernière visite au château Lamothe, car elle ne pensait pas s’y installer. Elle n’en éprouvait pas le besoin, avec la mort de sa tante, cette demeure était morte pour elle.

Francois-Pascal-Simon Gerard, Mary Nisbet, Countess of Elgin (1777 - 1855), About 1804.jpgLorsqu’ils revinrent dans le salon, tous les invités étaient présents. En souriant, Joséphine vint à eux et prit le bras de son amie. « – Voyons monsieur le consul, vous monopolisez madame Espierre. »  Napoléon lui répondit d’un regard malicieux, et laissa les deux femmes et rejoignit son frère Joseph en conversation avec un militaire de belle prestance qu’Edmée ne connaissait pas et qui lui fut présenté plus tard, un dénommé Bernadotte. « – Edmée, regardez qui est là ! » La jeune femme avait devant elle Pierre-Clément et le secrétaire de monsieur Dambassis, Monsieur Ducasse. Chacun était heureux de revoir l’autre. Tous réitérèrent leurs condoléances puis se donnèrent des nouvelles. Ce fut ainsi qu’elle apprit que monsieur Dambassis était de retour à Paris et comprit ainsi pourquoi tous ses biens lui avaient été restitués. Elle espérait lui rendre visite pendant son séjour.

***

La berline rentra dans la cour de l’hôtel Dambassis. Joséphine descendit la première suivie d’Edmée. Elle eut un moment d’effroi. Le lieu représentait la fin de sa quiétude, le début de son calvaire. Précédée du valet de pied, elle gravit les quelques marches qui menaient au perron. Elle aspira profondément. Joséphine sentant son malaise, lui prit le bras pour lui rappeler sa présence bienveillante. Edmée se retourna vers elle et lui présenta un sourire triste qui serra le cœur de sa compagne. Cette dernière savait que c’était une étape pour laisser le passé dans le passé. Elle était consciente que celui-ci faisait partie d’elle, qu’il avait fait la femme qu’elle était. Elle ne demandait qu’une chose, que celui-ci ne vienne plus envahir ses pensées, ses moments de tranquillité et de joie. Elle en était là quand à sa grande surprise, au lieu du majordome, ce fut Monsieur Dambassis qui l’accueillit. « – Edmée, mon petit, quel bonheur de vous voir ! » Faisant fi de la pudeur, sans façon, il la prit dans ses bras. Elle en fut heureuse, le geste paternel et spontané du banquier, dans son souvenir si posé, la ramena un instant dans son enfance. « – Veuillez m’excuser, madame Bonaparte, me voilà bien discourtois, mais il y a si longtemps que je n’ai vu Edmée, enfin madame Espierre, devrais-je dire. Venez, mesdames ! Entrez ! » Fortunino Matania (louis XVISe tournant vers Edmée, il reprit. « – Quelle surprise et quel soulagement avons-nous ressentis, lorsque monsieur Ducasse nous a informés de votre existence à Bordeaux. Bien évidemment, cela ne m’ôtera jamais ma culpabilité et rien ne pourra m’excuser. » Edmée ne put s’empêcher de s’émouvoir. « – Doucement, doucement monsieur Dambassis. Tout cela est du passé, nous ne connaissons pas toujours les conséquences de nos actions, parfois nous nous voilons la face. Comment aurions-nous le courage de passer à l’action ? D’aller de l’avant. Il m’a semblé comprendre que vous avez vous-même eu votre lot de malheur et de bonheur. » Monsieur Dambassis fut surpris de la sagesse de la jeune femme. Il se souvenait de la petite fille qu’elle avait été et qui jamais ne bougeait, qui semblait toujours à l’écoute à l’inverse de sa Sophie. Elle l’avait toujours attendri. « – C’est exact Edmée. Nous avons connu le même malheur, madame de Saint Pierre nous a quittés. Dieu a été clément et m’a permis de me consoler et j’espère pouvoir vous présenter mon épouse. J’espère pour vous qu’un jour viendra où vous aurez aussi cette consolation.

– Laissons le temps faire son ouvrage pour l’instant. Monsieur Ducasse m’a dit que tout allait bien pour Sophie.

– Effectivement, elle vit à Saint-Pétersbourg et son époux réussit fort bien dans le négoce avec l’Amérique. De plus, elle a deux enfants dont pour l’instant je n’ai vu que les portraits. Vous en connaissez peut-être l’auteur, c’est madame Vigée Lebrun.

– Bien sûr, j’ai même eu l’avantage de la connaître lors d’une fête ici même.

– À part ça, votre situation est-elle viable ? Savez-vous que je suis en rapport avec notre consul et que vous avez fait partie de nos préoccupations ?

– Il m’a semblé comprendre, car soudainement toutes les problématiques pour la levée des scellées de mes biens se sont évaporées.

– Si vous avez besoin d’aides ou de conseils pour leur gestion, n’hésitez pas.

– Je pense que je vais accepter cette proposition, car j’avoue, tout ceci est soudain et nouveau pour moi.

– Ce sera avec plaisir, de plus que comptez-vous faire maintenant que vous avez retrouvé vos biens.

– À vrai dire, je ne sais pas. Je vis à ce jour dans la maison de négoce de feu mon époux et cela avec ma belle-famille. Je ne compte pas y rester, mais je ne me sens pas vivre au château Lamothe. De plus, le testament de mon époux me laisse une alternative, recevoir une pension ou recevoir une plantation dont le fruit me fournirait ladite pension.

– Vous pourriez aussi revenir à Paris, vivre à Versailles.

– À part quelques visites, je ne tiens pas à faire face à mes souvenirs.

– Et cette plantation, où se trouve-t-elle ? Si c’est Saint-Domingue, il vous faut oublier de suite, ce serait une très mauvaise affaire, l’île est à feu et à sang.

– Oui, je sais, cela est bien triste même si je ne me souviens pas de grand-chose, cela reste mon lieu de naissance. La plantation que ma belle-sœur m’a proposée en compensation est en Louisiane, près de La Nouvelle-Orléans.

C’est loin, grands dieux, mais c’est peut-être une bonne idée. À ce jour, cette colonie est espagnole, mais vous devriez renseigner auprès de monsieur Laussat. Il sera plus à même de vous fournir une idée juste de cette possibilité. Si l’idée vous sied, je serai à même de vous conseiller un avocat qui pourrait vous aider à vous installer.

La conversation continua sur d’autres sujets, jusqu’à ce qu’Edmée et Joséphine se retirent, elles étaient attendues à Malmaison. La maîtresse de maison profitait de l’absence de son époux pour rassembler autour d’elle des amis pour la plupart féminins.

***

Constance Mayer, Self-Portrait..jpgEdmée s’était préparée avec soins, elle allait revoir toutes celles qui avaient partagé son infortune à la prison des Carmes. Bien qu’elles fussent persona non grata auprès du Consul, l’une, parce qu’il estimait sa vie par trop scandaleuse et l’autre, car il s’en méfiait, Térésa Cabarrus, divorcée de Tallien, maîtresse d’un banquier, après l’avoir été de Barras et mademoiselle Lenormand, seraient là. En plus de ces deux amies, il y aurait bien sur madame Hosten-Lamothe, sa fille et son gendre, Pierre-Clément Laussat et son épouse. Edmée avait l’impression que cette soirée, qui allait être, de fait, une soirée commémorant leur survie du drame qui avait été leur passage dans cette terrible prison des Carmes, était aussi celle de ses adieux. C’était plus qu’une impression. Elle n’avait pas l’intention de ne plus revoir ceux qui avaient été ses amis d’infortune, mais c’était une certitude construite sur une intuition.

Lorsqu’elle descendit dans le salon doré, Joséphine était déjà en grande conversation avec mademoiselle Lenormand qui était arrivée la première, invitée en cela par son hôtesse qui avait des questions.   Joséphine était toujours inquiète ; la peur de la précarité était ancrée en elle et malgré un visage qui semblait aux autres plein de quiétude et de sérénité, elle était rongée de l’intérieur par la peur perpétuelle d’un revirement de situation. Elle voulait être aimée, voire désirée, mais pas au point de tout perdre, aussi s’assurait-elle, comme elle le pouvait, de l’amour de son époux. La jalousie de ce dernier ne suffisait pas à la réconforter. La voyante tendit les mains vers Edmée et les lui prit. L’une et l’autre avec chaleur se retrouvèrent, elles ne s’étaient pas revues depuis son départ de Paris. Devinant qu’elles avaient des choses à partager, Joséphine s’excusa sous prétexte de vérifier les préparations et les laissa seules. « – Alors, Edmée, comment voyez-vous votre avenir ? » Edmée sourit devant l’ironie de la question. L’une comme l’autre pouvait connaître le devenir de l’autre. « – Je vois que le vôtre est radieux. » Elles s’assirent sur une banquette recouverte d’un damassé aux tons clairs accolé au mur face aux fenêtres donnant sur le jardin. Anne Marie assise à côté d’elle lui tenait la main avec tendresse et plongea ses yeux dans ceux limpides et transparents et prit la parole. « – Le vôtre est ma foi fort engageant, il semble que ce soit l’heure des décisions et des changements. Dès ce soir, l’un de nous va vous ouvrir la voie et mettre fin à vos hésitations en éclaircissant votre choix. Car vous avez déjà choisi… Edmée, il est parfois bon de partir loin de nos tourments, cela permet non pas de les oublier, mais d’en faire son deuil. »

Edmée n’eut pas le temps de répondre, madame Hosten-Lamothe, sa fille et son gendre venaient de faire leur entrée. Ce fut tout de suite des retrouvailles pleines de chaleur, les lettres n’avaient pas suffi à combler la distance. Chacun donna des nouvelles des siens, les progrès des enfants, leur devenir pour les plus grands. Joséphine revint au milieu des joyeuses effusions, s’y mêlant aussitôt. Ils furent interrompus momentanément par l’entrée de Pierre-Clément et de son épouse. Après les salutations et l’annonce du majordome, ils passèrent à la salle manger. C’était un souper sans façon comme l’avait annoncé l’hôtesse, mais les mets étaient tous plus succulents les uns que les autres. Les invités réclamèrent le cuisinier pour le féliciter chacun y allant de son compliment. Joséphine était aux anges. Ils discutèrent de l’installation des Laussat à Paris et des actes politiques et armés du consul, de la vie culturelle qui avait repris.

Le repas fini, Joséphine les entraina dans le salon doré ou le café les attendait. Ce fut à ce moment-là que Térésa fit son entrée. Elle s’excusa, elle n’avait pu se joindre avant, mais elle n’aurait manqué ce rassemblement pour rien au monde. Tous sourirent devant les paroles de celle qui avait été la muse du thermidor. Malgré les changements du cours de leur vie qui les avaient entrainés chacun dans des directions différentes, tous étaient heureux de se voir, de se raconter, de partager le bonheur d’être toujours en vie et de pouvoir en profiter. Jusqu’à une heure très avancée, les conversations allèrent bon train ; au milieu de tout cela, Pierre-Clément entraina Edmée sur le perron afin de l’entretenir en tête à tête. La lune éclairait le jardin presque comme en plein jour et miroitait dans le bassin d’agrément. « – J’espère que vous allez réellement bien, nous n’avons pas eu l’occasion d’en parler entre nous. Je ne veux point remuer le couteau dans la plaie, mais j’en arriverai à être en colère envers notre créateur pour tout ce qu’il vous fait subir.

Pierre Clément de Laussat– N’exagérons rien, Pierre-Clément. Ce n’est pas comme si j’étais la seule. Nous avons tous beaucoup souffert. Quant à mon récent deuil, même si la raison de la mort de Théophile est quelque peu ridicule, c’est malheureusement dans le cours des choses. Je n’ai qu’un regret, c’est de ne pas avoir su profiter de ce bonheur conjugal.

– ne vous accablez pas, vous étiez encore plongé dans un deuil quand Théophile est entré dans votre vie.

– Oui, je sais, mais quand même…

Sans mot dire, ils firent quelques pas sur le chemin qui contournait le bassin qui avait la grandeur d’un étang. « – Et pour votre avenir Edmée, vous avez décidé quelque chose ? J’ai vu monsieur Dambassis et il m’a fait comprendre que vous aviez peut-être des projets, bien que pas encore très définis. » Edmée redit à Pierre-Clément ce qu’elle avait confié à monsieur Dambassis. « – Edmée, ce que je vais vous dire est pour l’instant sous le sceau du secret, mais notre Consul m’a nommé gouverneur de Louisiane. Ma famille et moi-même partons au début de l’année prochaine pour La Nouvelle-Orléans. Mon épouse et moi-même serons heureux de vous voir faire le voyage avec nous.

– c’était donc cela que notre consul m’a sous-entendu. Je vais y réfléchir. J’avoue que cette nouvelle information va sûrement influencer mon choix. C’est sûrement par envie de fuir tous ces malheurs, mais partir loin d’eux m’obsède. Je n’ai guère envie de rester et je me dis que tout ceci ne vient pas à moi pour rien.

Pierre-Clément sourit intérieurement et prit le bras d’Edmée. Ils firent encore quelques pas, Pierre-Clément lui narrant comment la proposition était venue à lui par l’intermédiaire de son ami Bernadotte. Il exprimait son contentement et son enthousiasme. Edmée se laissait porter par ce flot de paroles qui la rassurait. Partir était facile à dire, mais pas à faire. Elle en avait le désir, enfin plus exactement, elle voulait oublier son ancienne vie, son passé. Elle voulait trouver sa place et cette fois-ci elle avait toutes les cartes en main et notamment les moyens à sa portée. La proposition de son ami, de son protecteur, venant sur celle de sa belle-sœur, était la dernière pierre à l’édifice. Elle n’était pas revenue à l’intérieur que son choix était fait, que sa décision était prise. Elle était sûre que le destin, son destin, était là.

***

Edmée resta encore quelques jours, lors desquels elle retourna voir monsieur Dambassis pour lui annoncer son choix et lui demander conseil pour ses biens et donner une lettre pour celle qui avait été son amie d’enfance, Sophie. Elle envoya une missive à sa belle-sœur pour lui faire part de sa décision et de son retour. Elle fit de même avec maître Collignan. Le retour, vers bordeaux, fut plus long et plus difficile, l’automne était là ! Des pluies diluviennes avaient mis à mal les routes. Il avait fallu s’arrêter plus souvent qu’à l’aller. Edmée eut tout le temps de réfléchir sur son choix. Elle était contente d’avoir envoyé ses lettres, l’empêchant ainsi de revenir sur sa décision. À ses côtés, Rosa silencieuse passait son temps en faisant du crochet et en écoutant le monologue de sa maîtresse.

***

John Smart, ca. 1797 (Unknown Artist) National Portrait Gallery, London, NPG 3817.jpgMaître Collignan avait accepté de recevoir Edmée Espierre. Il savait ne pouvoir rien faire de plus pour elle, puisqu’elle avait accepté de signer l’acte de cession des biens de son défunt époux en faveur de la sœur de celui-ci. Il avait bien trouvé l’action ignominieuse, mais dans une étude notariale, on en voyait de bien plus tristes. Au moins, la jeune veuve avait un point de chute accompagné de quelques revenus.

La jeune femme, toute de noir vêtue, entra dans le bureau avec dans sa main gantée une enveloppe de marocain sombre. Il la trouva toujours aussi séduisante. Elle s’assit avec grâce dans le fauteuil que lui indiqua le notaire. Elle releva sa voilette de dentelle et la rabattit sur la visière de sa capote. Elle leva ses yeux vers le notaire qui, lui, les baissa tant il avait l’impression qu’ils fouillaient son âme. Il était sur ses gardes, il se savait ému et faible devant la belle veuve « – Bonjour, madame Espierre, que puis-je pour vous ? J’espère que vous n’êtes pas revenu sur votre signature, auquel cas je ne pourrai rien faire ? » Elle sourit, se pencha vers le bureau d’ébène et se mit à pianoter de ses longs doigts sur le plateau. De sa voix profonde, envoûtante, légèrement traînante sur la fin des phrases, elle répliqua sans trace d’animosité. « – Non maître, ne vous inquiétez pas, j’ai toujours l’intention de partir avec les Laussat. Je suis là pour toute autre chose… J’ai besoin de vos services. » Le notaire suspicieux la regarda à la dérobée. En espérant que ce ne fut point un leurre, elle n’avait comme bien que cette concession en Louisiane, et un petit pécule pour subvenir aux premiers temps, somme qu’il avait fallu arracher à la concupiscence de madame Lhotte. La jeune femme le regardait pourtant avec sérénité et conviction. Elle semblait apaisée. « – J’ai reçu lors de mon séjour à Paris, ce en quoi je n’espérai plus… tout comme ma belle-famille du reste… Mon amie, Rose, enfin Joséphine, depuis qu’elle a épousé notre premier consul, a enfin obtenu que l’on me restitue les biens de la famille de mon père… – Maître Collignan, bien que ne montrant rien, était ébahi, il trouvait cela incroyable. Depuis qu’il connaissait sa cliente, en fait depuis son mariage avec monsieur Espierre, son client et ami, il luttait pour cela, et voilà que contre toute attente cela s’était réalisé. C’était à peine pensable pour lui, il avait fini par croire que c’était une chimère. Madame Lhotte avait même mis en doute l’identité de madame Espierre, et cela n’avait pas été sans mal qu’il avait pu trouver témoins et papiers pour preuve. « – Comme j’ai toujours l’intention de partir, ce pays est trop empreint de malheur et de souvenirs douloureux, je vous demanderai de bien vouloir vous occuper de la gestion de mes biens.

Grands dieux, madame, ce sera avec plaisir.

Edmée savait pouvoir lui faire confiance, quand son identité avait été mise en cause, il s’était battu pour elle. Elle savait lui être redevable. Elle lui sourit et reprit un ton plus bas, comme si elle s’apprêtait à lui faire une confession. « – Je vous rappelle que si j’ai accepté d’être spoliée de tous les biens de mon mari, ou peu s’en faut, ma belle-famille a perdu du même coup tout droit sur les miens. » Edmée ne put s’empêcher un sourire de victoire qui éblouit le notaire. « – De bien entendu.

– Bien… donc, m’ont été restituées les terres du médoc avec les châteaux familiaux. Si j’ai bon souvenir, c’était essentiellement des vignobles et de l’élevage. Comme nous l’avions appris par monsieur Ducasse, les métayers s’étaient approprié l’ensemble, persuadés qu’il n’y avait plus de propriétaire. Il faudra les chasser et en prendre d’autres.

– Cela va de soi, madame.

– Il y a aussi le petit hôtel particulier dans Bordeaux, dont les locataires se croient aussi propriétaires. Et hôtel particulier à Versailles, vacant.

– Bien je prends les choses en main, je vous prépare d’urgence les papiers pour la procuration.

– Mon avocat, maître Larni, vous aidera si besoin est, et fera le lien avec moi. Monsieur Laussat m’a mis en contact à La Nouvelle-Orléans avec maître Domengaux auprès duquel vous pourrez adresser vos courriers. Je crois que je n’ai rien oublié, voici un double des titres de propriété.

Sur ce, elle se leva, rabattit sa voilette et tendit sa main à baiser.

***

Jacoba Vetter (1796-1830). Echtgenote van Pieter Meijer Warnars, boekhandelaar te Amsterdam Rijksmuseum .jpgHenriette jubilait depuis qu’elle avait eu connaissance de l’acceptation par Edmée de la plantation de Louisiane. Cela faisait une semaine qu’elle était rentrée, Henriette était toute de condescendance, aussi était-elle pleine de certitude quant à la suite des évènements.

Le repas du soir était servi comme d’habitude dans la salle à manger. Hormis ceux qu’elle avait acceptés, malgré son deuil, chez des amis bordelais comme la belle Ferrière, elle avait mis un point d’honneur à ne manquer aucun de ceux de la maison de négoce. Elle écoutait patiemment les divers conseils d’Henriette, qui ne s’était jamais tant souciée d’elle depuis qu’elle était sûre de s’en débarrasser. Ce soir-là comme tous les autres, elle avait repris son cheval de bataille, l’organisation du départ d’Edmée.

Au milieu d’une phrase, lasse d’entendre son monologue teinté de suffisance sur son devenir, Edmée l’interrompit. « – Henriette, excusez-moi de vous interrompre, mais je pense que j’ai oublié de vous dire deux ou trois petites choses dont certaines devraient vous rassurer sur mon devenir. » Henriette s’arrêta net, interrompant son geste qui amenait une bouchée à sa bouche. « – J’ai omis de vous dire que j’avais dégagé Rosa de ses obligations envers notre famille. Je lui ai donné ma bénédiction pour épouser, monsieur Baillardran, notre boulanger.

– Mais elle n’a pas d’argent ! Il ne va pas l’accepter sans dot !

– Outre qu’elle a mis de l’argent de côté, je lui ai donné une somme conséquente qui va lui permettre de s’installer comme pâtissière.

– Mais d’où sortez-vous cet argent ? Henriette se mordit la langue, dans la surprise elle n’avait pas gardé ses pensées pour elle et elle n’aimait pas les dévoiler.

– Auriez-vous eu l’impression que j’étais démuni et que je vivais aux crochets de Théophile ? Si tel était le cas, vous avez manqué de perspicacité. De plus, je ne vous l’avais pas encore dit, car j’ai supposé que cela ne vous intéressait plus, mais j’ai récupéré mon héritage. Notre Consul a enfin débloqué ma situation, tous les biens de ma famille sont revenus entre mes mains. Il n’y a donc plus lieu de vous tourmenter pour moi. 

Henriette resta bouche bée. Sa colère monta. Elle ressentit un point douloureux au niveau de cœur et y porta la main. Elle trouvait cela injuste bien que ce sentiment fût incohérent. Son époux, monsieur Lhotte, pressentant la suite, prit la parole. « – Voilà une excellente nouvelle, j’en suis heureux pour vous. Vous n’êtes plus donc obligé pour cette plantation lointaine. » Il n’avait pu rien faire, n’ayant pas son mot à dire sur l’héritage de Théophile et de la famille Espierre, mais il avait trouvé la proposition de son épouse des plus cruelles. Edmée, impassible, affichant un léger sourire de satisfaction devant la mine décontenancée d’Henriette, répondit. : « – À vrai dire, monsieur Lhotte, c’est une bonne proposition que m’a fait Henriette. Il y a trop de choses néfastes qui me sont arrivées sur ce sol, il est bon que je m’en éloigne. De plus, monsieur Laussat, dont je vous ai déjà parlé, a été nommé gouverneur de cette colonie et sera donc un bon appui, voire protecteur, lors de mon installation en Louisiane. »

Le silence s’installa chacun restant dans ses pensées. Edmée s’excusa auprès de Théophile d’avoir jubilé en remettant Henriette à sa place.

***

IMG_1061.JPGDe ce jour le temps passa très vite. Edmée mit tout en œuvre pour son départ vers son nouvel avenir. Elle se rendit une dernière fois au château Lamothe. Il lui fallait y revenir une dernière fois. Il lui fallait clôturer cette partie de sa vie. Cette fois-ci, elle s’y rendit avec ses enfants accompagnés de Louison et de Rosa. La journée était fraîche, mais ensoleillée. Hippolyte et Louise étaient tout excités de partir si loin avec leur mère. Enfouis sous les couvertures, ils inondaient de questions leur mère, ce qui la faisait rire. Louison essayait en vain de les calmer, aussi Edmée se mit à leur raconter son enfance au château, entre sa tante Jeanne Louise, vicomtesse Vertheuil-Lamothe, et la douce madame de Cissac. Ils étaient émerveillés de ce qu’ils entendaient et posaient moult questions. La longueur du trajet finit par faire son office, ils s’endormirent, laissant Edmée à ses pensées et ses souvenirs. À l’approche du château, le poids qu’elle avait sur la poitrine doucement se dissipa. La berline s’arrêta devant les grilles du château. Louison réveilla avec douceur les enfants pendant qu’Edmée descendait de la voiture. Rien n’avait changé depuis sa dernière visite si ce n’est que sur le perron attendait un homme. Elle ne le connaissait pas, mais elle savait pourquoi il était là. Maître Collignan l’avait envoyé au-devant avec les clefs du château qu’il avait fini par obtenir. Les enfants une fois descendus, eux aussi, restèrent bouche bée. « – Maman, il est à nous ? C’est là que l’on va venir vivre ?

– Oui ma chérie il est à nous, mais nous n’allons pas vivre ici. Nous allons aller vivre très loin, de l’autre côté de l’eau, dans un très beau pays.

– moi je veux vivre là !

– et bien quand tu seras grande Louise, et si tu le veux toujours, tu pourras revenir.

Ils avancèrent dans l’allée, Louise avait pris la main de sa mère. Hippolyte marchait à leurs côtés, malgré ses huit ans et même s’il était ébahi par le château, la question ne se posait pas, il resterait toujours auprès de sa mère, de cela il était sûr. À leur approche, l’homme se retourna et les accueillit avec le sourire. « – Madame Espierre, je suis monsieur Delatour, commis de monsieur Collignan. Comme vous devez, vous en doutez, je vous ai porté les clefs. »

Elle le remercia, elle prit le jeu de clefs et le cœur battant la chamade, elle tourna l’une des clefs dans la serrure de la porte principale. Un dernier doute l’a pris. Avait-elle eu raison de venir ? Suivie de ses enfants, elle pénétra dans le vestibule poussiéreux à peine éclairé par l’ouverture de la porte. Elle demanda à Hippolyte et à Louise de l’attendre auprès de Louison. Monsieur Delatour la suivit dans le salon adjacent. Il l’aida à ouvrir les volets faisant ainsi pénétrer la lumière dans la pièce, ils firent cela dans toutes les pièces du rez-de-chaussée. Edmée laissait couler ses larmes le long de ses joues. Elle pleurait ses tantes, sa jeunesse choyée, un autre monde. Un monde révolu. Elle revint vers le vestibule Louis et Hippolyte sur les talons. « – Maman, c’est qui la dame en haut de l’escalier ? » Edmée fut surprise par la réflexion de la fillette. Elle leva la tête et vit la silhouette tremblotante de madame de Cissac. Enfin ! Enfin

Elle allait avoir la réponse. Elle allait savoir. Timothée, lui ne voyait rien, mais il savait pour le don de sa mère depuis toujours, et pour sa sœur depuis peu. Il l’avait rassuré quand elle avait commencé à voir, à entendre ce que les autres, comme lui, ne voyaient pas. Il pensait qu’il n’y avait que le sexe féminin qui avait ce pouvoir, il en était un peu frustré. Sa mère l’avait consolé et lui avait fait réaliser que s’il ne voyait pas, souvent il savait les choses avant les autres. C’était une autre forme du don.

Edmée monta les marches tout en demandant à ses enfants ainsi qu’à Rosa et Louison de l’attendre. Monsieur Delatour ne comprenait rien. « – Bonjour, mon petit, cela fait bien longtemps que nous nous sommes vus. » Edmée regardait le cœur serré, madame de Cissac. « – Oui, Madame, cela fait longtemps.

– Suis-moi, Jeanne-Henriette est en haut, elle a besoin de nous.

IMG_1027.JPGEdmée regarda ses enfants, leur sourit ainsi que les deux femmes qui l’avaient accompagné. Elle inspira un grand coup et monta l’escalier, la main sur la rampe de marbre dans le sillon tremblotant du fantôme de celle qu’elle appelait enfant, Grand-tante. Elles pénétrèrent dans l’antichambre de Madame Lamothe-Cissac. Edmée constata après avoir entre ouvert les volets de la pièce que celle-ci était dans un grand désordre. Il y avait même un guéridon et un fauteuil renversés. Madame de Cissac entra dans la pièce à côté. De la chambre, elle entendit gémir, mais dans la pénombre elle ne voyait personne. « – Suis moi, Edmée, Jeanne Henriette n’est pas là ! »  La jeune femme traversa la chambre qui dans l’obscurité semblait encore plus en désordre que l’antichambre. Elle prit l’escalier de service et elle monta dans les pièces de l’étage. Elle pénétra dans ce qui devait être la nurserie, pièce qu’elle n’avait pas connue, celle-ci n’ayant alors pas cet usage. À la fenêtre dont les contrevents étaient ouverts se tenait la silhouette de sa tante fixant l’extérieur. Celle-ci se retourna à leur approche. Edmée découvrit alors le visage décharné évident de sa tante. « – Edmée, mon petit, te revoilà ! Alors tu t’en es sortie. Heureusement.

– ma tante, mais que vous est-il arrivé ? Personne n’a voulu me le dire.

Jeanne Henriette la regarda et plongea ses yeux dans les siens. Edmée, se sentant défaillir, s’appuya sur le dossier du fauteuil-cabriolet qu’elle avait à sa portée. Aussitôt un flot d’images l’envahit. Elle vit défiler la vie de sa tante. Madame de Cissac se mit au côté de Jeanne Henriette. L’une et l’autre lui dirent adieu après lui avoir dit qu’elle savait désormais qu’elle était Zaïde de Bellaponté. Pour elle, cela ne changeait rien, elle était et resterait leur petite Edmée. Leur image alors s’évapora dans la lumière. Edmée se retrouva seule avec son chagrin, son soulagement et ses souvenirs.

Quand elle revint vers ses enfants et ses servantes, elle était libérée. Elle répondit à leur demande et leur fit visiter le château tout en leur racontant ses souvenirs.

***

Les jours qui suivirent furent une succession d’invitations auxquelles Edmée répondit avec bonne grâce. Tous savaient désormais qu’elle partait avec le futur gouverneur de Louisiane. Entre chacune de ses visites, ce n’était que préparation pour le grand voyage. Quand tout fut prêt, sans regret ou presque, avec ses enfants et Louison, qui pas un instant, ne s’était imaginé ne pas suivre sa maîtresse, Edmée partit pour le port de Rochefort où elle rejoignait la famille Laussat. Ne sachant pas exactement pour quand était prévu le départ des côtes françaises, ils avaient décidé d’un commun accord de s’y retrouver tout au début du mois de décembre. Il fallut deux jours pour atteindre le lieu du rendez-vous. Joséphine s’était entremise pour qu’elle puisse utiliser une berline confortable et être protégée par une escouade de quatre gardes armés, le tout fourni par ordre du consul.

Malgré la saison, ce court voyage sur les routes de France ne fut pas désagréable à Edmée et aux siens. Aucun évènement notable ne vint marquer le parcours. Quand ils arrivèrent à destination, la famille Laussat les accueillit avec chaleur, d’autant que l’ennui les gagnait au fil de l’attente. La petite Louise fut toute joie à l’idée de trouver de nouvelles amies, les trois filles des Laussat faisaient partie de voyage, la plus jeune Camille du même âge que Louise la prit en main de suite. Leur frère étant resté à Paris en pensionnat, Pierre-Clément s’occupa de Hippolyte et l’emmena dans ses promenades journalières à l’arsenal.

Zaide de Bellaponté ou Edmée Vertheuil-Reysson (6).jpg

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

 

 

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épisode 011

Octobre 1792, des vérités pas bonnes à dire

Portrait of Countess Natalia Alexandrovna Repnina (1737-1798) - Artiste inconnu.jpg

Madame Dambassis de Saint-Martin, la mine contrariée, entra dans le bureau de son époux sans préambule. Il était en conversation avec son secrétaire. Monsieur Ducasse venait de l’informer de son retour et du bien-être d’Edmée. Sans hésitation, elle lui coupa la parole. « – J’apprends, monsieur, que Sophie est rentrée, et ne pourra réintégrer le couvent ? » Monsieur Dambassis tourna son regard vers son épouse. Bien qu’il n’ait plus de sentiments envers celle-ci, tant soit peu, qu’il en ait eus un jour, il admettait qu’elle gardait malgré le temps sa beauté. Cela avait été bien sûr un mariage de convenance, il l’avait épousée pour son nom et l’entregent de sa famille de vieille souche aristocratique. Il avait accolé le nom de son épouse au sien lui donnant ainsi la patine adéquate convenant à la clientèle qu’il recherchait pour sa fortune naissante. Les deux partis ne l’avaient pas regretté. Son capital avait augmenté, il était devenu l’un des banquiers que la cour de Versailles affectionnait, quant à madame Dambassis, elle avait vécu sur un pied de plus en plus grand. Elle avait pu tenir salon à Paris, parader à la cour et fréquenter les boutiques et les fournisseurs de la rue Saint-Honoré. Sophie et André-Marie, leurs deux enfants, étaient les seuls liens, en plus de leur fortune, qui unissaient le couple. Monsieur Dambassis aimait les affaires et sa maîtresse, qu’il entretenait depuis une quinzaine d’années, quant à madame de Saint-Martin, elle collectionnait les amants comme la plupart des femmes de sa condition, ce qui était regardé comme somme tout normal. Séduire était le sel de sa vie et avoir sa fille auprès d’elle la contrariait fortement. Elle n’avait jamais eu l’instinct maternel tant vanté par Rousseau. En outre, Sophie était arrivée à l’âge où elle pouvait la concurrencer.

Comme son époux ne répondait pas aussi vite qu’elle l’aurait voulu, elle s’agaça. « – Je suis bien sûr contente que Sophie soit ici, mais par les temps qui courent, est-ce bien raisonnable ? 

"Gewoehnliche Zuflucht," print from dem Leben eines schlecht erzogenen Frauenzimmers, Daniel Nikolaus Chodowiecki, etching, 1779, German..jpg– Ma chère, je ne vois guère de solutions, à moins que vous désiriez l’accompagner à notre domaine de Fontenay aux roses ou à celui de Genève, mais ce n’est guère judicieux, car je ne puis vous accompagner. On penserait que j’immigre, que je m’enfuis avec le coffre, donc ce n’est pas pensable. De plus, je ne vous vois pas seules sur les routes, elles sont loin d’être sûres. Le mieux est encore de faire votre travail de mère et de chercher pour notre fille un parti intéressant.

– Vous avez raison, mon ami, je ne vois pas grandir notre petite fille. Et pour son amie qu’elle nous a ramenée ?

Monsieur Dambassis se raidit face à la froideur, à l’égoïsme évident de son épouse. « – Mademoiselle de Vertheuil est sous ma protection, je l’ai promis à sa tante et je tiendrai ma promesse. Elle n’est un poids dans aucun domaine, de plus elle tient compagnie à Sophie. Si cela vous amuse et que vous trouviez un parti pour celle-ci qui m’agrée, j’en ferai part à sa tante. Cela ne devrait d’ailleurs pas être difficile. »

La jeune fille l’émouvait, il s’y était attaché. Il n’avait eu aucune réticence à agréer la demande de madame Vertheuil-Lamothe. Il avait toujours plaisir à la voir avec sa fille, le couple de jeunes filles était touchant dans leur contraste et contrairement à son épouse il avait l’instinct paternel.

***

Madame de Saint Martin était remontée dans ses appartements. Installée devant sa coiffeuse, elle laissait sa rage s’écouler. Depuis près d’un an, elle avait un jeune amant qui occupait toutes ses pensées. Il avait sans le vouloir ouvert les vannes de l’angoisse qu’elle n’avait jusque-là jamais connue. Le temps passait, il n’avait pas encore de prise évidente sur elle, sur sa physionomie. Avec ses yeux étirés vers les tempes, sa bouche gourmande, son opulente chevelure blonde bouclée, elle ressemblait à un félin. Elle pouvait être fière de sa gorge, de ses épaules, de sa taille fine. Elle n’avait eu que les jumeaux, et avait tout fait pour ne pas avoir d’autres enfants, mais la passion qu’elle éprouvait pour son jeune amant la faisait douter de tout. C’était son état d’esprit qui l’amenait à vouloir se débarrasser de toute concurrence, et sa fille venait de rentrer dans le troupeau de celles qu’elle méprisait, qu’elle craignait désormais. Il fallait donc qu’elle la marie au plus vite. Lui trouver un parti ne devrait pas être difficile avec la dot dont elle allait être pourvue. Quant à Edmée, elle la trouvait trop étrange, pour penser qu’elle était un danger face à la gent masculine. Présumé Duchesse de Polignac, tableau volé par les nazis durant la 2GMElle s’en débarrasserait sa fille mariée. Elle n’aurait qu’à se débrouiller par elle-même, quoi qu’en dise son époux. Elle n’avait jamais compris pourquoi sa fille s’était entichée de cette gamine, qu’elle avait déjà surprise parlant seule aux murs ou au plafond. Madame de Saint-Martin n’aurait jamais admis, que d’une certaine façon cela était sa faute. Dans sa jeunesse, elle avait été la maîtresse du Vicomte de Vielcastel, c’est elle qui l’avait présenté à son époux. Ce fut comme cela que les deux hommes se mirent en affaires, qu’elle fit la connaissance de Jeanne Louise, et que les jeunes filles devinrent amies. Elle avait essayé de mettre en garde et son époux et sa fille de l’étrangeté d’Edmée, voire de sa folie, mais ils avaient repoussé l’un et l’autre ses allégations. Elle avait donc changé d’angle d’attaque, et avait essayé de faire comprendre à Sophie que cette amitié ne lui apporterait rien, voire la desservirait dans sa vie sociale. Elle s’était vue repoussée par une galéjade. Elle n’avait pas insisté, considérant alors sa fille pour une enfant, de toute façon cela n’avait eu jusque-là aucune incidence sur sa vie. En fait, madame de Saint-Martin refusait de voir la beauté d’Edmée, tant ce qu’elle pressentait lui faisait rejeter la jeune fille.

De toutes les façons, il y avait des choses bien plus importantes que cette gamine. Tout autour d’elle, le monde avait basculé, il s’était effondré. Un autre tentait de s’installer dans la fureur et le sang. Paris avait faim, il faisait froid, et dans la capitale en proie à la Révolution, la délinquance ordinaire avait explosé. Madame Dambassis de Saint-Martin, à qui son époux avait demandé de ramener son patronyme à citoyenne Dambassis, refusait de voir l’évidence. Elle ne voulait pas de ce Nouveau Monde, elle faisait partie de l’ancien, mais elle n’était pas inconsciente au point de le faire voir. Elle s’était donc mise en harmonie avec son entourage qui petit à petit avait transformé toute société en débat politique. Cela avait commencé chez Madame Necker, lors de ses jeudis. Ces jeudis si courus voyaient les politiques se mêler aux lettrés, on s’y entretenait, mais on y raisonnait, on y médisait, mais on y discutait. Elle n’avait tout d’abord pas fait attention à tout cela, elle le fréquentait, car son mari était un ami du ministre et puis il fallait y être vu. Elle y avait croisé l’abbé Sieyès, écoutant, se taisant, elle le soupçonnait alors de s’ennuyer, et puis il y avait eu le vicomte de Parny rêveur, silencieux et qui modestement lui faisait la cour lui glissant des poèmes. Elle y avait écouté Condorcet et Grimm faire ses adieux à cette France, qui n’était plus une jolie terre de petits scandales, mais un vilain pays de gros évènements. Les salons s’étaient dépouillés de leur légèreté, de leur agrément, leurs participants avaient renoncé au charme de la politesse, du langage et de la galanterie, ils étaient devenus salons d’État. 18th Century Ballroom DancingLa politique faisait désormais les lendemains de la société française, réglant l’avenir des fortunes et jusqu’à la durée des existences. La politique était entrée victorieuse dans les esprits. Elle les avait envahis, les avait asservis, chassant brutalement la conversation. Ce n’était plus qu’une mêlée de voix pesantes, où chacun apportait non le sel d’un paradoxe, mais la guerre d’un parti. Madame Dambassis comme toutes les femmes de son monde, qui estimait devoir ses grâces si précieuses pour elle au train de société du vieux temps, avait déserté la conversation, mais pas les lieux. Elle n’y trouvait pas son compte, mais devait s’en contenter, car le temps passant, les agréments se faisaient rares. Il y avait bien les fêtes patriotiques en tous genres, dont certaines étaient pour elle choquantes comme celle du Culte de la Raison et de l’Être suprême, mais s’y amuser n’y était point naturel. Elle se souvenait encore de la Fête de la Fédération qui commémorait la prise de la Bastille et où elle avait été entraînée, un tant soit peu contrainte. De par sa position, elle ne pouvait se soustraire à toutes ses manifestations, et n’avait de toute façon que ces occasions pour se divertir en société.

Contrairement aux quelques amies, qui avant la succession des évènements révolutionnaires s’étaient affolées de montgolfières, de Mesmer, de Figaro, elle ne s’était pas éprise de la Révolution. Dépitée, elle évitait de se commettre en de si grands intérêts, qui changeaient, telle une girouette, bien trop rapidement de sens à son goût et qui allaient à l’encontre de son style de vie dont elle était nostalgique. Elle était confondue, de voir des femmes de banquiers, des femmes d’avocats, embrasser la Révolution, pour remercier la fortune de leurs maris. Elle était consternée de voir, des duchesses, des marquises, des comtesses, que leurs titres, leurs intérêts, leurs traditions familiales auraient dû tenir attachées au passé, et qui acceptaient sans façon d’oublier leurs noms, et d’applaudir les évènements qui se déroulaient ralliant l’engouement général. Elle était quelque peu désemparée devant cette société nouvelle. Elle, qui aimait tant les charmes licencieux de la séduction, elle s’agaçait de voir que toute l’ambition des jeunes gens était de jeter en entrant dans un salon bien garni. « – Je sors du club de la Révolution ».Car dans les salons, ce n’était plus pour l’écrivain, plus pour le peintre, plus pour le musicien, qu’étaient toutes les prévenances d’accueil, c’était désormais le député, le confident de la Constitution, qui avait toute l’attention, surtout s’il était à même de raconter le journal avant qu’il n’ait paru. Elle qui regrettait les boudoirs discrets et secrets, constatait chez ses amies la disparition du rose tendre des meubles au profit du noir de mille parutions éparses et de brochures circonstancielles, qu’elle qualifiait d’insipides. Ses amies désormais ne manquaient pour rien au monde le spectacle de l’Assemblée Nationale. À sa grande contrariété, elle voyait les billets de tribune s’échanger contre des billets d’Opéra ou des Bouffons français, et encore avec six livres de retour. Pour elle, son monde marchait sur la tête, mais contrairement à bien des membres de sa famille ou de ses amis, elle n’aurait pas quitté Paris.

Elle fréquentait donc les salons du moment avec assiduité. Elle se rendait régulièrement chez Fanny de Beauharnais, la ci-devant comtesse Claude de Beauharnais. Elle estimait qu’elle avait encore la délicatesse et l’habileté de ne point se contenter de recevoir. Elle savait encore accueillir. Elle savait écouter, tout au moins paraître écouter même quand elle n’écoutait pas. De plus à une camaraderie caressante, elle joignait une bonne table, et des dîners, le mardi et le jeudi auquel régulièrement elle se joignait, car son salon était une excellente auberge.

le salon de mme Tencin.jpg

Elle appréciait aussi celui de Madame de Villette qui partageait les idées de son mari, ancien protégé de Voltaire dans son hôtel particulier situé à l’angle de la rue de Beaune et du quai des Théatins. Elle recevait d’anciennes relations de Voltaire comme le ci-devant marquis de Villevieille, mais aussi des personnalités favorables au régime républicain comme Cambacérès, et des journalistes, notamment les rédacteurs du journal la Chronique de Paris, journal auquel Villette collaborait avec Mercier, Clootz, Condorcet, etc., mais bien que la maîtresse des lieux fut en accord avec lui, élu député à la Convention, l’ex-marquis de Villette stigmatisait publiquement les massacres de septembre puis, comme Condorcet, Boissy d’Anglas et autres républicains de la première heure, il s’opposait à la condamnation de Louis XVI, ce qui mettait en danger les personnes qui fréquentaient le salon de madame de Villette. Son époux l’ayant prévenu.

Elle se rendait à la place, régulièrement dans un nouveau salon, plus gai, moins sévère, celui de l’intime amie de Mme de Condorcet, l’hôtel de Mme Julie Talma. Ancienne danseuse dotée de grande qualité intellectuelle, « Mademoiselle Julie » comme on l’appelait n’était pas une courtisane ordinaire et son boudoir, très vite, s’était transformé en « bureau d’esprit ». Économe et astucieuse, elle avait placé les fonds qu’elle avait retirés de la galanterie en se livrant à la spéculation immobilière dans le quartier de la Chaussée-d’Antin, en liaison avec des architectes comme Brongniart et Ledoux. À la tête d’une petite fortune, elle avait épousé civilement le comédien Talma qui faisait vibrer toutes les femmes par sa voix de stentor.

En dehors de ceux-ci, elle appréciait celui de Madame de Bonneuil, qui donnait bal à chaque revers des armées républicaines, bien que cela mis en péril les participants.

Madame de Saint-Martin naviguait, d’un salon à l’autre, d’un extrême à l’autre, cherchant désespérément les joies de l’ancien temps.

***

Il n’y avait pas foule dans les lieux. Edmée et Sophie suivaient, bras dessus bras dessous, la mère de cette dernière, sur la promenade des feuillants qui tenait son nom du couvent des bénédictins ou feuillants désormais désertés par sa congrégation et habité par un club républicain qui en avait pris le nom. C’était en fait le nom familier des Amis de la Constitution, un groupe politique, de tendances monarchistes constitutionnelles qui ne contestaient pas le pouvoir du roi, et dont monsieur Dambassis était l’un des familiers sans en être l’un de ses membres. Sur la terrasse, en contre bas du manège, longeant le jardin des Tuileries, la promenade attirait tous les sympathisants du club. Madame de Saint-Martin y avait entraîné sa fille et son amie sous prétexte que c’était la promenade à la mode. Sophie qui étouffait à l’intérieur de l’hôtel familial, ne se l’était pas fait dire deux fois et avait fait fi des réticences d’Edmée. En fait, Madame de Saint-Martin y avait donné rendez-vous. Elle n’avait pas besoin d’alibi pour s’y rendre, mais tout en se servant de paravent des deux jeunes filles, elle les exposait en vue de projets matrimoniaux non définis. Pendant qu’elle saluait régulièrement le gratin républicain qui comme elles profitaient du temps clément de la journée, Sophie pérorait dans l’oreille d’Edmée, qui elle laissait courir son regard aux alentours, apparemment avec indifférence. En fait, elle était inquiète, depuis l’enfance elle était habituée à la compagnie des êtres de lumière, mais force était de constater leur absence depuis plusieurs jours. Elle n’y avait de prime abord pas fait attention et puis le manque de leur compagnie s’était fait sentir. Elle ne voyait pas ce qui avait changé, tout au moins en elle. À moins que ce ne fût pour les mêmes raisons que l’Éthiopienne, leur dernière apparition avait été fugace et elle était advenue bien longtemps après la précédente. Elle sentait bien que les choses avaient changé autour d’elle. Elle ressentait la peur des gens, tous vivaient avec la crainte en eux. Du fond du couvent, elle pensait que ce n’était que quelques individus, mais désormais tous craignaient les revirements de la révolution en cours et de son couperet qui faisait de moins en moins de différence entre les pour et contre-révolutionnaires.

Madame de Saint-Martin se décida à s’asseoir à l’ombre des marronniers aux couleurs automnales, à proximité de l’entrée du club. Edmée, à l’abri de sa large capeline de paille, observait les allées et venues des visiteurs et des promeneurs dont Sophie caricaturait les traits avec drôlerie. Sa mère parfois ne restait pas en reste et rajoutait des propos caustiques qui tiraient quelques sourires voire des rires des deux jeunes filles qu’elles cachaient derrière leurs éventails. Edmée tout à coup sentit un frisson lui courir le long de la colonne vertébrale. Elle soupçonna un regard insistant. Elle se retourna rajustant son fichu de linon sur ses épaules pour donner le change. Dans le même temps, Sophie lui fit remarquer deux silhouettes masculines qui se dirigeaient vers elles de toute évidence. Bürgerliche Tracht (1790-1792) .jpg« – Edmée ce n’est pas le garçon qu’il y avait chez monsieur Réveillon ? » Malgré la distance, la jeune fille acquiesça sans hésitation. Même de loin, elle n’avait aucun doute. Elle n’aurait su l’expliquer, elle était prise du même malaise qu’à leur première rencontre. Lui et son compagnon venaient droit vers elles, elles étaient de toute évidence leur objectif. Ils s’arrêtèrent à leur pied, l’un et l’autre, le sourire de l’amabilité aux lèvres. Joseph Froebel salua tout d’abord madame de Saint Martin, puis les deux jeunes filles. Il poursuivit en présentant son compagnon qui, quoique charmant, ne marqua pas sur l’instant Edmée, tant elle était troublée par la situation. Madame de Saint-Martin se leva, puis prenant le bras de Joseph, elle se retourna vers sa fille « – je vous laisse quelques instants avec monsieur de Laussat, le temps de m’entretenir quelques instants avec monsieur Froebel. »

Si Joseph venait d’atteindre sa vingtième année où peu s’en fallait, monsieur de Laussat s’approchait du double. Grand, brun, les yeux doux, d’un ton paternel, il expliqua, aux deux jeunes filles, qu’il était originaire des Pyrénées et bien que jeune marié, il était à Paris afin de faire des réclamations en tant que receveur général des finances des pays d’état de l’intendance de Pau et Bayonne.

 En fait, ses interlocutrices ne l’écoutaient guère, tant elles étaient abasourdies par le comportement de madame de Saint Martin. L’identité de l’amant de celle-ci était le sujet de prédilection de Sophie. Elle avait été pleine de questions au point de les poser à sa chambrière pour en savoir plus. Elles n’avaient obtenu que des ragots imprécis qui couraient à la ville comme au sein de l’hôtel familial, la seule chose qu’elles avaient réussi à savoir ce fut qu’il avait la moitié de son âge. C’était presque vrai, si ce n’est que cela ne sautait guère aux yeux. En fait jusque-là cela ne choquait personne qu’une femme du rang de Madame de Saint-Martin eût un amant, cela n’avait rien de surprenant si ce n’est que la nouvelle société qui voyait le jour commençait à voir cela d’un mauvais œil. Elle tendait vers une vision de la famille plus conforme à la vision de l’église bien qu’elle s’en détournât d’une certaine façon.

Madame de Saint Martin, au bras de son amant, conversait « – je suis désolé, je n’ai pu me dégager des gamines.

– Cela n’est pas grave, mais cela fait longtemps que vous les avez à l’hôtel ?

– Vous le seriez, garnement, si vous veniez plus souvent.

– La convention est très prenante et puis les affaires de monsieur Dambassis se traitent souvent là-bas.

– Oui, oui, je sais. Ce n’est point grave. Ce soir, je passerai vous voir avant que de me rendre chez madame Roland, peut-être m’y accompagnerez-vous ?

***

anonyme (Portrait of an Unknown Man (c 1775).jpgJoseph, suite à l’affaire Réveillon avait pris du service auprès de monsieur Dambassis sous la recommandation de monsieur Réveillon. Le banquier, qui avait voulu rendre service à son associé, avait fait rentrer Joseph dans sa banque. D’un naturel consciencieux, vif d’esprit, il avait su se rendre indispensable, rendant service au moindre besoin, devançant le moindre désir de ses supérieurs. Monsieur Dambassis qui allait l’oublier dans la foule de son personnel fut rappelé à son souvenir par un évènement anodin, mais qui éveilla l’attention du banquier. Lors d’une réunion avec ses subalternes, le banquier, sans trop y réfléchir, posa une question à haute voix quant à la pertinence de mettre des fonds dans une entreprise d’équipementier militaire. À sa plus grande surprise, si aucun de ses collaborateurs n’avait une réponse claire, chacun étant parti à peser le pour et le contre, échangeant des avis contradictoires, désirant se mettre en avant aux yeux de leur supérieur, sans toutefois se mouiller, Joseph qui n’était là que pour subvenir à leur besoin, se racla la gorge et interrompit l’échange stérile de ses supérieurs. « – Excusez-moi d’intervenir, mais hier au soir, j’ai sans le vouloir entendu monsieur de Grave et un autre interlocuteur, il semblerait que nous allions déclarer la guerre…

– … Qui vous a permis de nous interrompre, s’exclama monsieur Lannois, le premier secrétaire de monsieur Dambassis, comment pouvez-vous nous faire croire que vous fréquentez le cercle du ministre de la Guerre.

– Attendez monsieur Lannois, puisque Joseph s’est permis d’intervenir, écoutons voir à quel point c’est pertinent, et ensuite nous verrons s’il y a lieu de réprimander l’audace de votre assistant.

Les épaules de monsieur Lannois s’affaissèrent et un rictus de mépris s’afficha à ses lèvres, monsieur Dambassis ignora la chose. « – Alors Joseph, vous pouvez m’en dire plus ?

– Je suis allé hier au soir avec un ami dans un café du Palais du royal, il s’avère que dans une alcôve, qui jouxtait la nôtre, monsieur de Grave s’y sustentait avec quelques amis. Lors du dîner, le ton est monté et m’a permis d’entendre des bribes de conversations.

– voilà qui ne va pas être fiable si ce ne sont que des brides. Ne put s’empêcher de rajouter monsieur Lannois.

– Laissez, laissez, mon ami, laissez parler Joseph. Celui-ci reprit « – je disais donc que monsieur de Grave expliquait, il est vrai visiblement contrarié, qu’il allait devoir annoncer dans les jours qui viennent à l’assemblée que la France entrait en guerre avec le roi de Bohème et de Hongrie, et qu’il allait donc avoir encore des problèmes avec Brissot et sa clique…

– Attendez Joseph pour continuer. Excusez-moi messieurs, mais je crois qu’il faut que je m’entretienne seul avec notre jeune ami.

Bien que contrarié, aucun ne dit mot, tous se levèrent et sortirent. Monsieur Lannois traîna les pieds, mais n’étant pas retenu il quitta le bureau de son maître. Une fois tous sorti, monsieur Dambassis reprit. « – Joseph, tu es conscient que ce que tu avances est de premières importances, c’est un secret d’État. Tu ne peux te permettre de l’inventer, c’est primordial pour tous.

– Oh ! non, monsieur, je vous assure que j’étais au Café de Foy, quand cela s’est passé. Il a même rajouté, que cela n’était pas le moment, car les nègres s’étaient révoltés à Saint-Domingue et qu’il allait falloir envoyer des renforts et de nouveaux commissaires civils. Je crois même que ce sont les dénommés Sainthonax et Polverel.

– Joseph, je vais vous demander de garder cela pour vous. De plus, je crois que je vais vous changer d’emploi.

À partir de ce jour, Joseph devint l’un des secrétaires très particuliers du banquier. Malgré son jeune âge, devant sa perspicacité et sa facilité à passer partout, il l’envoya à la Convention prendre l’air du temps, humer les changements. Le jeune homme passait son temps à courir les endroits névralgiques de la capitale et à en faire des rapports circonstanciés à monsieur Dambassis. Le bureau et la demeure de son patron lui étaient ouverts à toutes heures du jour et de la nuit, si l’urgence le demandait. Puis, sous couvert d’espionner pour son compte, le riche banquier le fit engager au comité des finances, installé au Palais des Tuileries. Joseph avec la recommandation de son maître se retrouva tout d’abord au service de Laffont de Ladebat.

IMG_0772.JPGMadame de Saint-Martin avait cédé à son charme, au fil des repas qui les amenait à se rencontrer à la table de l’hôtel Dambassis. Afin de laisser traîner ses oreilles, le banquier le conviait à partager leur table, qu’il ouvrait presque tous les soirs à tout ce qui comptait à la Convention. Dans un premier temps, elle le charma par habitude comme elle le faisait avec tout homme nouveau croisant sa route. Puis elle ressentit le besoin de le séduire, car elle avait fini par lui trouver un charme certain et sa présence lui manquait. Il n’en fallait pas tant à Joseph qui comprit très vite les avantages qu’il retirerait de cette relation sentimentale, sans s’attirer d’inconvénient. Il avait rapidement saisi l’indifférence de monsieur Dambassis pour son épouse, d’autant qu’il avait fait la connaissance de la maîtresse de ce dernier, ayant été amené à porter des renseignements, estimés urgents, jusqu’à la garçonnière de son maître. Joseph obtint tout d’abord sans demande, de sa maîtresse, un logement personnel à deux pas de l’hôtel Dambassis aux frais de celle-ci, qui tenait à son confort. Vinrent rapidement garde-robe et menus cadeaux, sa maîtresse tenait à son rang.

***

Joseph venait de moins en moins à l’hôtel Dambassis faire son rapport, son poste au Comité des finances l’accaparait. Il ne croulait pas sous les tâches administratives, qu’il savait déléguer intelligemment, mais sa mission d’espion de monsieur Dambassis de plus en plus le monopolisait au fil des évènements qui s’accéléraient. Son supérieur, au sein du ministère, André-Daniel Laffon de Ladebat, financier et homme politique, ami de monsieur Dambassis, était surveillé de près depuis que lors de la Journée du 10 août, lors desquelles le peuple de Paris avait pris d’assaut le palais des Tuileries où se trouvait Louis XVI, il avait pris la défense du roi et de sa famille. Il était venu ce jour-là au club des feuillants que son supérieur avait rejoint, afin d’espionner ceux qui le surveillaient. La rencontre de Madame de Saint-Martin était pour lui un excellent alibi, ce dont elle était loin de se douter. Il la voyait de moins en moins, ce qui agaçait celle-ci, mais il ne pouvait s’en passer, pour un ensemble de raison qui n’avait rien à voir avec les sentiments. Elle lui ouvrait sans le savoir la porte de tous les salons et des clubs qui faisaient la pluie et le beau temps de la politique tumultueuse du moment. C’était au sein de ses réunions semi-mondaines que se préparait la politique du lendemain au travers des informations récoltées et des discours préparés comme au théâtre pour la tribune de l’Assemblée. Joseph, au cours de cette promenade, invita donc Madame de Saint-Martin à le rejoindre à l’hôtel de Julie Talma.

***

Novembre 1792.

Chantereine_Bonaparte.jpgCe soir-là, c’était la soirée donnée par la belle Julie en l’honneur du général Dumouriez. Madame de Saint-Martin s’y rendait afin d’y retrouver son amant, mais elle n’avait pas oublié son devoir intéressé d’entremetteuse et s’était donc adjoint pour compagnie sa fille et son amie. Elle savait pouvoir y rencontrer l’un des prétendants approuvés par son époux, monsieur Delalande, fils de banquier. Il y avait foule dans la galerie de la maison toute garnie de yatagans, de flèches et d’armes anciennes, de ces trophées dont Jacques-Louis David, le peintre du Serment des Horaces avait donné le goût à Talma époux de la belle. Ce soir-là il y avait Louis-Sébastien Mercier avec Louise Marie Anne Machard, sa nouvelle compagne. C’était un écrivain, connu pour sa verve, dont la publication de son ouvrage d’anticipation, « l’uchronie l’An 2440 », réalisation des utopies dont il rêvait en matière d’éducation, de morale et de politique, qu’on le traitait de folie, mais dont le nouveau gouvernement commençait à réaliser plusieurs de ces prophéties. Ce bon vivant, amateur de femmes, de vins et de plats fins, était entouré d’un groupe d’admiratrices, qui pour beaucoup d’entre elles, derrière son dos, lui donnaient le surnom de « Mercier à la belle jambe », même son ancienne maîtresse Olympe de Gouges qui pourtant était reconnue par tous comme une femme intelligente était tombée sous son charme. Cela agaçait Madame de Saint-Martin qui prenait l’homme pour un misogyne, voire pire, un homme qui connaissait trop bien les femmes. Elle avait surpris son point de vue, alors qu’il l’expliquait à un groupe masculin dans le salon de son époux. Il décrivait celles à qui il cédait si facilement, d’impérieuses, de coquettes, de frivoles, de faibles, d’artificielles, de vénales et de tricheuses, regrettant les nobles héroïnes des temps passés comme Clélie, les Artamène ou les Astrées. Il avait tout de même jeté l’anathème sur les maris démissionnaires. Comme elle trouvait superflu qu’il empoisonne Sophie et Edmée de compliments intéressés, elle les entraîna dans la pièce d’à côté, à la contrariété de sa fille. Il y avait mieux à son goût, il y avait le général, le héros de la victoire de Valmy et de Jemmapes. Il était entouré de Vergniaud, Ducis, Roger Ducos, Chénier qui l’encensaient. Un groupe vint les rejoindre, Roland, qui venait de recouvrer son portefeuille de ministre, accompagné de son égérie, son épouse Manon Rolland qui lui inspirait ses directions politiques ainsi que Lebrun, Legouvé, Lemercier, Bitaubé et Riouffe tous quelque peu en retard retenu par les affaires de l’État. Au pianoforte, acquis nouvellement par Julie, son amie, Amélie-Julie Candeille faisait découvrir une œuvre nouvelle à Olympe de Gouges, pour qui elle avait joué le rôle de la jeune esclave Mirza dans une pièce dénonçant la condition des esclaves des colonies intitulées « l’Esclavage des Nègres ».

The Heads of Five Young Women with Elaborate Coiffures, Gaetano GandolfiEdmée appréciait ses assemblées qui lui permettaient de rester spectatrice puisque beaucoup de ses participants voulaient briller. Elle découvrait avec gourmandise, le brillant des conversations, l’échange des grandes idées. Elle était étonnée de la vivacité des propos que la passion enflammée. Elle restait parfois septique sur les belles phrases, tant elles lui paraissaient parfois loin de la réalité. Elle fut surprise d’entendre parler de l’esclavage et de son abolition, par des défenseurs de l’émancipation qui clamaient de belles théories sans avoir vu un seul champ empli d’esclaves. Sophie de son côté cherchait du regard les hommes. Elle n’avait pas de mal, car les deux amies par la joliesse et la nouveauté qu’offrait leur tandem attiraient des regards emplis de curiosité et convoitises. Cela n’était pas pour plaire à Madame de Saint-Martin, mais il fallait bien exhiber sa fille pour la marier et cela fonctionnait, monsieur Delalande était déjà tombé sous le charme de Sophie et il avait été en cela rejoint par monsieur Distelmeïer, lui aussi fils de banquier. Les deux jeunes hommes avaient fait leur demande à monsieur Dambassis, qui s’était retourné vers sa fille pour lui demander son avis, et n’obtenant que pour toute réponse qu’elle y réfléchirait. Cela avait fait rire le père et grimacer la mère. L’un et l’autre ne savaient pas que Sophie suivait les conseils de son amie qui, elle-même, écoutait ceux des êtres lumineux. Elle attendait le troisième prétendant en se laissant courtiser par les deux premiers.

Madame de Saint-Martin s’impatientait, elle cherchait elle aussi dans la foule des admirateurs du général victorieux un homme qui visiblement n’était pas là. Inquiète, elle se rongeait d’inquiétude. Et s’il ne venait pas ? À sa contrariété, il n’y avait que monsieur de Laussat qui venait vers elle. Joseph avait pourtant été explicite, son billet était clair, il n’allait pas tarder. Quelque chose ou quelqu’un avait dû le retarder.

Après avoir fait ses hommages, Pierre-Clément de Laussat se retourna vers Edmée, dont il s’était visiblement entiché. Chaque fois que dans le même lieu ils se retrouvaient, il lui tenait compagnie. Il avait une attitude toute paternelle qui convenait parfaitement à l’adolescente. En fait, il vivait mille tourments entre l’amour réel qu’il avait pour sa jeune épouse, mais qui était resté si loin, à Pau et Edmée qui par sa beauté et sa candeur l’attirait inexorablement. Sophie qui avait remarqué le comportement ambigu de l’homme l’avait fait remarquer à son amie qui en avait rejeté l’idée, tant elle la trouvait absurde.

Joseph n’était pas loin. En retard, il avait envoyé devant lui Pierre-Clément. Sa tâche achevée, il fut freiné dans son élan à l’approche de l’hôtel de la belle Julie. Il s’était jeté dans l’ombre à la vue d’un groupe d’hommes au sein duquel il avait reconnu la silhouette de Marat. « L’ami du peuple » était pour lui comme une araignée sur sa toile qui sautait sur ses proies aux moindres vibrations de celle-ci. Il avait fait paraître près de mille numéros dans son journal en un an, le plus souvent ses articles avaient des allures de dénonciation publique, qui comme la foudre pouvait mener à la guillotine. La plus connue avait été l’appel au meurtre deux mois auparavant qui avaient déclenché des massacres généralisés dans les prisons de Paris et des autres grandes villes de France. Joseph attendit sous couvert, il supposait que le journaliste ne resterait guère longtemps dans les lieux, cela n’était pas sa tasse de thé. Il devait y être venu pour jeter quelque anathème. Il n’avait pas tort. À la surprise de tous et à la contrariété de beaucoup, les habitués de la belle Julie virent entrer l’homme qui se prenait pour la justice, la conscience de la jeune république. Jean-paul_marat_1.jpgLe silence telle une vague se répandit parmi les invités. Talma qui s’entretenait avec le général, et tournait le dos aux nouveaux visiteurs, ne réalisa l’arrivée impromptue qu’au silence soudain du général. Il se retourna, croisant le regard inquiet de son épouse. Il vit alors Marat accompagné d’une clique de sbires, admirateurs inconditionnels. Son sourire s’élargit, non pas qu’il appréciait particulièrement l’homme qu’il trouvait par trop impulsif, mais il défendait les mêmes idées que lui. Son talent d’acteur lui permettant de garder son sang-froid, d’une voix de stentor, celle qui faisait vibrer toutes les femmes, il lança « – Julie, voyez qui nous vient, notre ami Marat. » La jeune femme joua en accord et réagit avec harmonie. Telle une nymphe gracieuse, elle alla au-devant du trouble-fête, car elle le percevait comme cela. « – Citoyen, quel plaisir de te voir, c’est la première fois que je peux me réjouir de te recevoir entre mes murs.

– Rassure-toi, citoyenne, c’est sûrement la dernière, les relents de la traîtrise suinte les murs.

– Mon ami, mon ami, comme tu y vas. Nous sommes tous là pour fêter et encenser notre bon général.

Il fallut tout son sang froid à la belle Julie, pour ne pas montrer la contrariété qu’elle ressentait. Talma sentant les choses mal tournées, le général commençait à très mal prendre cette invective qui semblait le viser et s’apprêtait à rentrer en lice, il prit le bras de Marat. « – Tu y vas fort Marat. Viens donc boire un verre en l’honneur de notre général, et ne cherche pas ce qu’il n’y a pas. » Le journaliste dégagea son bras, mais accepta le verre que lui tendit Julie. Celui-ci but, il se retira sans plus rien rajouter. L’assemblée se remit à respirer, certains lui emboîtèrent le pas et les autres petit à petit reprirent un semblant de conversation.

Portrait de la princesse Karoline von und zu Liechtenstein (1793).jpgJoseph entra à ce moment-là, traversa le vestibule, puis un salon et entra dans le grand salon. La première chose qu’il vit ce fut le regard limpide d’Edmée qui semblait regarder amoureusement Pierre clément. Le regard fixé sur la main blanche de la jeune fille qui dégageait ses boucles brunes de son épaule, il avançait vers eux l’estomac noué, la rage au ventre. Depuis le premier jour, elle le subjuguait. Suite à leur première rencontre, il n’avait pas dormi de plusieurs nuits, hanté par son souvenir. Lorsqu’il l’avait revue de façon inattendue à la promenade des feuillants, son cœur avait fondu, ses jambes avaient flanché, il lui avait fallu toute sa maîtrise pour ne pas courir à elle. Il avait maudit sa maîtresse qui inconsciemment l’avait mis dans cette situation. Bien sûr dès qu’il avait été engagé par monsieur Dambassis, il avait espéré croiser Edmée, mais le temps passait et cela n’arrivait pas, son obsession grandissait comme sa frustration. Pour se soulager, il avait fini par mettre les espions à la solde de la Convention sur la piste de la tante de la jeune fille, madame Vertheuil-Lamothe, extirpant une lettre et remettant un vieux dossier sous les yeux de Brissot. Dans les jours qui suivirent leur rencontre aux portes du club des feuillants, il avait trouvé toutes les raisons possibles pour ne pas se rendre à l’hôtel Dambassis. Il ne pensait pas pouvoir se contrôler suffisamment et savait qu’il aurait plus à y perdre qu’à y gagner. Puis le temps passant, dans le sillon de sa maîtresse, il croisa la jeune fille qui visiblement l’évitait, le fuyait trouvant refuge à chaque fois vers Sophie. Cette fois, c’était dans la compagnie de Pierre-Clément tel un taureau en furie, il fonçait droit vers le couple, il fut arrêté dans son élan par madame de Saint-Pierre. « – Je suis là Joseph, où vous courez ? » Arrêté dans sa course haineuse, il se reprit. Malgré sa contrariété, il se ressaisit. « – Je vous cherchai. J’ai vu Marat sortir d’ici, je me suis inquiété. » À voix basse, elle le rassura, touchée par son alarme, elle était loin de se douter des tourments de son amant. Edmée à ce moment-là se retourna vers le couple, un sourire aux lèvres qui s’effaça à sa vue. La douleur fut vive dans la tête de Joseph.

***

Le lendemain, Marat publiait le récit circonstancié de cette visite dans son journal, attirant l’attention des membres du club des Jacobins sur les « conciliabules » du salon Talma regardé comme un repaire de contre-révolutionnaires. Joseph porta, à l’hôtel Dambassis, le journal dans lequel était citée Madame de Saint-Martin, ainsi que Pierre Clément. Les jeunes filles, elles n’avaient pas attiré l’attention du journaliste et pourtant la liste des suspects était longue.

***

Novembre 1792.

La voiture s’arrêta devant le 6 de la rue de Tournon. Madame de Saint-Martin, Sophie et Edmée se rendaient chez Fanny de Beauharnais. Afin d’effacer, ce qui pouvait être une erreur préjudiciable, leur présence au salon de la belle Julie, monsieur Dambassis, sur les conseils de Joseph, avait incité son épouse à se rendre chez madame de Beauharnais, qui tenait salon. Celle-ci, ci-devant comtesse de Beauharnais, femme de lettres avant tout, n’était pas plus révolutionnaire que beaucoup, mais elle vivait avec un idolâtre de Marat. Ce fut celui-là même qui les accueillit dans la demeure de celle qui était officieusement sa maîtresse. Le chevalier Michel de Cubières, publiquement secrétaire de la maîtresse des lieux, mais qui se prenait pour le maître de cérémonie à défaut d’en être le maître de maison. Il tournait, virevoltait dans le salon, rangeait une table, dérangeait la suivante, allumait des bougies, se recueillait pour donner des ordres, parlait bas à Madame de Beauharnais, puis haut, lui faisant des éloges grossiers. Comme beaucoup, cela faisait rire Madame de Saint-Martin, qui le trouvait ridicule, mais cela agaça de suite Edmée et laissa indifférente Sophie qui avait déjà repéré sa nouvelle proie, un négociant russe nommé Saveliy Nourtdinov. Rien que le nom la faisait rêver. À leur vue, celui-ci hocha la tête, mais ne fit aucun mouvement. Il n’avait, jusque-là, jamais fait une seule approche à part ce mouvement de tête. Sophie était dans tous ses états, il ne devait pas la trouver assez jolie, elle passait de l’euphorie au marasme depuis leur première rencontre dans le salon de madame de Bonneuil. Il n’y avait pas que le beau Russe dans la place, Joseph était déjà là, madame Dambassis entraîna de suite les adolescentes vers lui. Celui-ci s’entretenait avec une jolie femme, d’une élégance sans faille, vêtue d’une robe à l’anglaise d’un jaune sombre sur une jupe caramel, qui lui souriait béatement, captivée, semble-t-il, par son discours. Madame de Saint-Martin, qui l’avait reconnu et qui la tenait pour insignifiante, s’adressa à elle avec condescendance. « – Citoyenne de Beauharnais, comment te portes-tu ? » Le ton et l’interpellation surprirent et choquèrent les deux adolescentes. Sophie comprit que l’invective était portée par jalousie, ce qui l’amusa. Edmée quant à elle se demandait pourquoi tant de mépris et d’animosité envers cette jeune femme, qui resta stoïque devant l’attaque, mais qui avec acidité lui rétorqua. « – Comme toi, citoyenne Dambassis, par les temps qui court. » Joseph, sentant que cela allait dégénérer entre les deux femmes, et bien qu’il n’aurait pas demandé mieux que de rester en compagnie d’Edmée, entraîna sa maîtresse vers le salon adjacent dans lequel le prince de Gonzague Castiglione parlait avec feu de restaurer la liberté dans ses États qu’il n’avait plus, et de leur donner une constitution à la française, sitôt que la Providence les lui aura rendus. Portrait of Josephine de Beauharnais by Michel Garnier , 1790.jpgLa jeune femme qui resta en compagnie des deux jeunes filles s’avérait être Rose Tascher de La Pagerie, vicomtesse de Beauharnais, nièce par alliance de la maîtresse de maison. Elle accompagnait ce soir-là son époux Alexandre de Beauharnais de passage à Paris dans l’espoir d’une nouvelle nomination, il avait été pressenti comme commandant en chef de l’armée du Rhin. Elle avait pris sur elle, pour ses enfants et à la demande de son beau-père, étant séparée depuis plusieurs années de son époux. Tout sourire, elle s’adressa aux jeunes filles et tout d’abord à Sophie. « – Il me semble mademoiselle que le beau Nourtdinov essai d’attirer votre attention. » Sans retenue, oubliant toute discrétion, se retournant vers l’homme qui la dévisageait, il est vrai, elle questionna la jeune femme. « – Vous pensez ? Vous le connaissez ? » Edmée sourcilla devant le comportement fébrile de son amie, ce qui déclencha un rire discret que Rose de Beauharnais camoufla derrière son éventail. « – Vaguement, je l’ai croisé à plusieurs reprises. D’après ma tante, c’est un négociant moscovite qui a une belle fortune. On le tient pour très sérieux et on ne lui connaît aucune aventure. Je vous ai dit tout ce que j’en sais. » Sophie en peu de temps en avait appris plus qu’en trois semaines d’inquisition. « – Je peux vous le présenter. » Et avant que Sophie ne réagisse, elle faisait signe au beau russe qui s’empressa de s’approcher. Après quelques banalités échangées, Rose entraîna Edmée vers un autre salon et lui proposa un rafraîchissement laissant Sophie et le beau Moscovite. Après quelques instants, elles fuirent les oraisons d’Anacharsis Cloots et s’isolèrent sur une banquette près d’une des portes-fenêtres. « – Si je ne m’abuse, mademoiselle, vous êtes tout comme moi créole ? Je suis de Martinique.

– Je suis née à Saint-Domingue. Comment l’aviez-vous deviné ?

– Ma chère, nous sommes un peu indolentes dans nos grâces, mais cela est, paraît-il, l’un de nos charmes les plus flagrants. Et, quoi que nous fassions pour y remédier, nous avons un léger accent.

Leur conversation fut interrompue par le retour de Sophie qui venait la chercher pour partir. « – Au plaisir de vous revoir jeunes filles.

– Nous nous reverrons, madame, avant que vous n’ayez épousé un plus que roi. Laissa échapper Edmée dans un sourire.

Rose tiqua. Comment cette jeune fille, qu’elle rencontrait pour la première fois, connaissait-elle cette prémonition faite par une pythonisse de Martinique ? Elle n’eut pas le temps de lui demander. Madame de Saint-Martin était là. Elle tourna les talons sans avoir eu de réponse.

Louise Élisabeth Vigée Le Brun. La duchesse de Guiche, by Vigee Le Brun. Oil on canvas. 1794

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 012

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 010 bis

 

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épisode 010 bis

1790– 1792, quand la vérité n’a plus d’importance

a Signora di Monza, 1847 by Giuseppe Molteni (Italian 1800-1867).jpg

Le parloir depuis longtemps n’avait plus cette fonction. Il servait d’immense vestibule. Il était sombre faiblement éclairé par des fenêtres très hautes placées. Il y avait pour tout mobilier que des bancs de bois de chêne cirés qui, accolés aux murs, faisaient son pourtour et n’avait pour décoration que d’immenses tableaux. Il y’en avait un sur chaque mur représentant la vie de la vierge. Dame Amelot s’était aussitôt mise en prière, dialoguant avec la vierge, elle lui réclamait la protection de ses filles.

Les malles des deux pensionnaires avaient été abandonnées au milieu de la pièce par les hommes du commissaire. Trônaient sur elles un pichet d’eau et des gobelets, c’était tout ce qu’on leur avait laissé pour se sustenter. Les jeunes filles s’étaient installées tant bien que mal sur un des bancs dont l’assise était suffisamment large pour permettre à Sophie de s’y allonger. Elle avait posé sa tête sur les genoux de son amie qui, appuyée sur le mur, laissait vagabonder ses pensées. Seul le frémissement du murmure des prières de Dame Amelot habitait le lieu. La salle était humide et l’odeur de moisi avait ramené Edmée sur le navire qui l’avait amenée en France. De là, son introspection l’avait ramenée dans le désordre à Cap-Français et au jardin de la demeure. Sa rêverie la porta sans plus de logique à Bellaponté et aux champs de cannes, puis elle se vit parcourant les rangs de vigne du château Lamothe avec Madame de Cissac à ses côtés. Tout cela l’amena à penser à Jeanne-Louise, sa tante, dont elle n’avait plus de nouvelles depuis longtemps. Elle songea que si elle était ramenée à l’hôtel de Versailles personne ne l’y attendrait. Sophie se mit à gémir dans son sommeil, un mauvais rêve sans doute, songea Edmée. Comment ne pas cauchemarder ? Même protégées par ses murs, les nouvelles de l’extérieur leur parvenaient, et que d’horreurs leur avaient-elles apportées. Si certaines de leurs compagnes avaient passé les frontières, d’autres avaient été massacrées, à Nantes, Paris ou ailleurs, ou alors elles croupissaient dans quelques prisons. Ces pensées funestes ramenèrent Edmée vers sa tante. Qu’avait-il bien pu arriver au château Lamothe ? Les dernières nouvelles remontaient à plusieurs semaines voire désormais plusieurs mois, et encore étaient elles de la main de madame Durant. Qu’allait-elle devenir ? Était-elle seule ?

fountain-hills-apparition-miraculeuseDans la pénombre du jour tombant au fil des heures angoissantes d’attente, Edmée entra dans un état semi-second. Tout à coup, elle devina un halot tremblant. Celle qu’elle n’avait pas vue, depuis quelques années, en fait depuis sa fuite dans les jardins de la Folie-Titon, lui apparut. L’Éthiopienne était là devant elle. Affolée, elle se tourna de tous côtés pour s’assurer que personne ne voyait l’apparition, Sophie somnolait toujours et seule la mère supérieure devina son agitation, mais elle ne broncha pas. Elle lui jeta un regard interrogateur, Edmée lui répondit avec un petit sourire. « – Ne t’inquiètes pas Zaïde, il n’y a que toi qui me vois et qui m’entends.

– Je te croyais disparu à jamais !

– Surtout, ne parle pas à voix haute. Non, Zaïde, mais tu n’avais pas besoin de moi et cela me demande beaucoup d’énergie. Écoute-moi. Les jours à venir vont être difficiles, des hommes et des femmes vont te vouloir du mal, d’autres du bien. Je serai toujours là pour t’aider, mais il te faudra beaucoup de courage, tu vas être entraîné dans beaucoup de tourmentes, mais après tout ira pour le mieux. Fais confiance en ton amie…

Edmée sursauta au bruit terrible dans le silence que fit la clef dans la serrure lorsque le commissaire ouvrit la lourde porte. La forme s’évanouit. La mère supérieure se rapprocha d’elle, affolée, et tout en chuchotant elle lui intima l’ordre de ne rien dire. Elle avait vu Edmée parler à quelqu’un qu’elle-même ne voyait pas. « – Surtout, mon petit, ne dites rien de votre apparition, la dernière sœur qui a prétendu voir la vierge a été emmenée tout droit à la guillotine de peur que cela ne donne de l’espoir… » Elle n’eut pas le temps de poursuivre. Le capitaine se rapprocha d’elles et les interpella. « – Laquelle de vous deux est la citoyenne Dambassis ? » À l’annonce de son nom, Sophie sursauta « – c’est moi monsieur ! 

– Mais pourquoi venez-vous la chercher ? Interrogea Dame Amelot, inquiète.

– pour la renvoyer chez elle bien sûr, la voiture qui doit la ramener est arrivée

– Mais… Et mademoiselle Vertheuil ?

– pour la citoyenne Vertheuil, j’attends encore des informations.

A Lady in a Blue Dress.jpgEdmée resta impassible, bien que son estomac se noua. Les deux jeunes filles tombèrent dans les bras l’une de l’autre. « – Ne t’inquiètes pas Edmée, mon père viendra te chercher. » La mère supérieure intervint et avec douceur les sépara. Elle ne voulait pas que le capitaine s’impatiente, car elle supposait que ce serait au détriment d’Edmée. Sophie se retournant avec aplomb vers le commissaire tout en continuant à priori à parler à son amie « – je préviens mon père, et nous revenons te chercher. » Le commissaire s’impatienta « – citoyennes trêve de pleurnicheries. »

Le nouveau régime était bienveillant envers monsieur Dambassis comme l’avait été l’ancien, car ils avaient besoin de sa banque. Dame Amelot savait aussi que le commissaire faisait montre d’autorité sur les deux jeunes filles, juste pour montrer sa puissance, ce qu’elle trouvait ridicule, mais qu’il ne leur ferait aucun mal, car dans le cas contraire les foudres de ses supérieurs lui tomberaient dessus. Elle supposait que le capitaine faisait une différence de régime, car Edmée était une ci-devant, alors que Sophie Dambassis était une citoyenne presque comme les autres à ses yeux. Avec la hauteur d’une reine, bien que les jambes tremblantes, Sophie passa devant le commissaire et franchit la porte. Le geôlier ferma derrière lui. La mère supérieure et Edmée se retrouvèrent seules. « – Ne vous inquiétez pas, ma fille, ils ne vous feront rien de peur de fâcher Monsieur Dambassis.

– je suppose ma mère.

Le temps s’écoula à nouveau plongeant le parloir dans la pénombre. Personne ne prit la peine de faire de la lumière et lorsque Dame Amelot appela, nul ne répondit. Elles se crurent seules, voire oubliées. Pour rassurer la jeune fille, la supérieure fit remarquer que les gardes devaient être trop loin pour les entendre. Elle proposa un gobelet d’eau à Edmée que la faim tenaillait. Elles n’avaient eu que ce breuvage pour emplir leurs estomacs, mais jusque-là l’inquiétude de leur sort leur avait fait oublier leurs besoins naturels. Dame Amelot se remit en prière et Edmée s’installa à nouveau sur un des bancs. Elle frissonna, l’humidité du lieu lui donnait froid, elle s’emmitoufla dans son manteau. Les heures d’angoisse s’écoulèrent à nouveau dans un état semi-second. Ce fut une nouvelle fois le bruit de la clef dans la serrure qui la sortit de sa torpeur. Elle réalisa que le jour était tombé, le flambeau du garde qui suivait le commissaire l’aveugla momentanément et éclaira de façon lugubre le centre de la pièce, l’espace étant trop grand pour l‘illuminer complètement. Le commissaire venait chercher Edmée, Dame Amelot ne put s’empêcher de serrer contre elle la jeune fille. Elle lui glissa quelques mots affectueux et la bénit. La_Princesse_Helene_Alexandrowna_Souvoroff.jpgLa jeune fille en fut émue et lui assura qu’elles se révéraient, ce dont l’ursuline était moins sûre, tout au moins sur cette terre. Elle retint ses larmes pour ne pas l’inquiéter. Le commissaire et les gardes ne dirent rien, ne firent rien, attendirent. Pourquoi en rajouter ? Le commissaire obéissait à ses supérieurs, mais parfois il ne comprenait pas le but de ses ordres. Il était évident pour lui que ses femmes ne gênaient personne, voire qu’elles faisaient du bien autour d’elles, quant aux pensionnaires c’étaient des gamines inoffensives qui subissaient leur naissance. Enfin cette fois-ci les ordres étaient cléments, il devait faire reconduire chez elle la jeune citoyenne.

Le commissaire laissa passer Edmée devant lui. Quand elle sortit du côté de la rue Sainte-Avoye, elle trouva à attendre un carrosse. Dans l’obscurité éclairée par les lumignons de la voiture, elle devina un homme patientant devant sa porte, pendant que le cocher vérifiait les harnais. Quand il la vit, il lui sourit avec bonhomie. Il faisait bon père de famille, le ventre et les joues rondes, le poil poivre et sel. Cela la rassura quelque peu, d’autant que s’avançant vers lui, elle aperçut quatre hommes, des militaires tenant la bride de leur monture qui avaient plutôt l’air de brutes dans la demi-obscurité. Sans ordre, l’homme lui ouvrit la porte de la voiture, le commissaire lui sourit pour la rassurer et lui fit signe de monter. Elle aspira un grand coup et gravit le marchepied de la berline. Elle alla se blottir dans l’angle opposé et instinctivement s’enveloppa dans son manteau. L’homme faisant balancer la voiture, vint s’asseoir en face d’elle, avec sa canne, il toqua le plafond de celle-ci pour signaler qu’ils étaient prêts. Edmée entendit les hommes se mettre à cheval, l’un d’eux signala que sa malle était fixée à l’arrière et le cocher donnait ordre à ses bêtes d’avancer. La voiture se mit en branle. Edmée ostensiblement fixait la vitre pour ne pas avoir à regarder l’homme en face d’elle. Elle aperçut un des cavaliers trotter à leur côté, elle supposa que les autres encadraient le convoi, ce qui l’inquiéta. Comme si son compagnon suivait le cours de ses pensées, il lui dit tout bas « – ne vous inquiétez pas, vous n’êtes pas prisonnière. Je suis prié de vous conduire chez vous à Versailles. » Elle leva ses yeux translucides pleins d’interrogation, se demandant bien pourquoi quelqu’un avait décidé cela, il ne devait pas savoir que l’hôtel familial était vide. Du moins le supposait-elle. Il ne devait y avoir personne à l’attendre, dans le cas inverse elle l’aurait su. Elle ne rajouta rien, supposant que derrière cette action se cachait quelque chose, ce qui rajouta à son appréhension. Son interlocuteur semblait vouloir faire conversation et reprit « – vous allez pouvoir retrouver votre parentèle, votre tante et votre oncle, je crois.

– Oui monsieur, je suppose, bien que les dernières nouvelles, que j’ai eu de leur part venaient de notre château du côté de Bordeaux et elles n’étaient pas bonnes. Ma tante était alors très malade.

– Ah, voilà qui est fort triste et votre oncle ?

– Lui ? Je ne saurais quoi vous dire. Je ne suis même pas sûr qu’il soit auprès de ma tante.

– Ah, voilà qui est bien triste.

Charles Francis Greville, ca1790 (George Romney) (1734-1802) Location TBD.jpgL’homme s’arrêta là, comme s’il n’y avait rien à ajouter. Elle fit de même se demandant pourquoi, après ce qu’elle venait de dire, l’homme n’avait pas renoncé au voyage. Elle supposa qu’il suivait des ordres.

Passée la barrière qui ouvrait la route royale de Versailles, la voiture prit une cadence régulière ralentissant à peine en traversant les faubourgs et les villages. L’homme se mit à somnoler, du moins ce fut l’impression que cela donna à Edmée. Elle laissa dès lors son regard errer sur la campagne éclairée par une lune brillante pas tout à fait pleine et un ciel étoilé. Tout respirait la paix sauf l’esprit de la jeune fille qui était plongé dans les eaux de la confusion. Elle avait dû s’endormir ou tout comme, car elle sortit de sa torpeur en traversant le village de Viroflay. Son compagnon de voyage, ou plutôt son garde, car elle ne se faisait pas d’illusions, venait d’interpeller un des gardes par la fenêtre. Il n’y en avait plus pour longtemps. Ils étaient aux abords de la ville royale. Ils pénétrèrent dans la ville par l’avenue de Paris, tournèrent dans la rue de Montbauron, puis parcoururent la rue de la Paroisse passant devant l’église Notre-Dame, puis après avoir tourné rue de réservoir, ils s’engagèrent dans la rue d’Angiviller où elle aperçut l’hôtel familial. Son cœur se mit à battre la chamade, le carrosse s’arrêta devant les grilles ouvertes de l’hôtel. L’homme descendit la précédant, il l’aida à descendre. Elle porta les yeux vers la demeure où aucune lumière ne montrait la vie. Elle semblait inhabitée. Elle se retourna vers l’homme, interrogative. Il fit celui qui ne comprenait pas. Elle passa le portail grand ouvert, elle avança sur l’allée mangée par les mauvaises herbes, elle n’était plus entretenue. La porte était entr’ouverte sur l’obscurité intérieure. Edmée frissonna, éclairée par l’astre nocturne, la scène était lugubre. Derrière elle, elle percevait les hommes déchargeant sa malle. Elle frappa tout d’abord timidement, puis réitéra plus fort, aucun bruit ne parvenait de l’intérieur. Elle revint à la charge. Rien. Elle pénétra, essayant de deviner au travers de l’obscurité ambiante quelque chose. Elle sursauta, le carrosse suivi des cavaliers s’était mis en garde. Sans mise en garde, les hommes qui l’avaient conduite la laissaient seule, sa malle abandonnée devant le portail. Elle en fut surprise, elle supposait que cela cachait quelques faits de mauvais augure. Elle revint vers sa malle, elle réalisa seulement là, que la ville n’était pas éclairée. Elle prit la malle par une des anses de cuir et essaya de la tirer vers l’intérieur. Elle était lourde, elle dut s’y reprendre à plusieurs reprises. La rage du désespoir monta, ses larmes avec. Pourquoi l’avoir menée jusque-là s’il n’y avait personne ? Pour l’y laisser seule ? Dans quel but ? C’était absurde. Elle se reprit, et se remit à tirer sa charge. « – Mademoiselle, mademoiselle, laissez, Gilbert va le faire… Gilbert… vite, c’est mademoiselle ! » Edmée sursauta, et se retournant elle vit courir à elle Mathilde la gouvernante de la demeure. Ses nerfs craquèrent. Elle tomba dans les bras charnus de la femme. « – Oh ! Mon petit, comment ses monstres ont-ils pu vous laisser là au risque d’y être seule… ce sont vraiment des bons à rien. Ils ne vous ont pas fait de mal au moins.

– Non, non, Mathilde, ils m’ont juste conduite ici.

– Je suis désolé pour cet accueil, mais la garde nationale est venue fouiller la maison dans l’après-midi. Ils ont mis tout sens dessus dessous. Nous avons cru qu’ils revenaient pour nous, alors nous nous sommes cachés.

– Mais pourquoi ont-ils fait ça ?

– Ils cherchaient monsieur le vicomte.

– Mais ma tante et lui sont partis depuis longtemps. Ils doivent bien le savoir.

IMG_6175 2.JPG– Pour ça oui. La maison est surveillée depuis un bout de temps, ils ne sont pas très discrets. Monsieur le vicomte est revenu ou une ou deux fois nuitamment, mais il y a bien longtemps que nous l’avons vu, nous-mêmes. 

Edmée était surprise par ce qu’elle apprenait. Gilbert entre-temps était arrivé et avait pris en charge la malle. Mathilde entra devant la jeune fille et alluma un bougeoir et avec celui-ci un chandelier à cinq branches, éclairant la scène que l’on pouvait qualifier d’apocalyptique. Les meubles étaient renversés, les bibelots cassés jonchaient le sol. Edmée était ébahie. « – Rassurez-vous mademoiselle, nous allons tout remettre en place, évidemment pour ce qui est cassé…

– Mais Mathilde, ils ont fait cela dans tout l’hôtel ?

– Malheureusement oui… rien n’y a échappé. Ils étaient une douzaine, dirigés par un commissaire de Paris, un homme qui avait l’air bonhomme, mais ce n’était qu’une façade. Il était déjà venu dans le quartier poser des questions. Il nous a fait garder dans la cuisine. La Suzon, elle bouillait de colère, tout ça pour que l’on ne voie pas. Ils nous ont pris pour des idiots, nous avons bien compris qu’ils cherchaient des papiers. À mon avis, ils en ont été pour leurs frais.

– L’homme qui commandait, il était dégarni, sans perruque, avec une veste avachie dans les taupes, un gris sale ?

– C’est exactement cela, mademoiselle. Répondit Mathilde interloquée.

– C’est lui qui est venu me chercher au couvent. Il s’est comporté avec moi comme s’il avait été mon père. J’ai bien senti qu’il y avait quelque chose de louche. Il ne s’est même pas présenté à moi. Il m’a parlé de ma tante, du vicomte, il en a été pour son compte… Par hasard, il n’y aurait pas quelque chose pour me restaurer, je n’ai rien avalé depuis hier.

– Bien sûr que si. Mademoiselle n’a qu’à monter se reposer, en attendant que je lui prépare quelque chose.

Mathilde prit les devants vers l’étage, qui était aussi dans le plus grand désordre. Elle précéda Edmée vers sa chambre. Le lit avait été renversé, la literie était au sol. Mathilde alluma les chandeliers de la pièce après les avoir redressés, qui se retrouva dès lors baignée d’une lumière chaude. Elle tira, aidée de la jeune fille, le matelas jusque sur le sommier et refit le lit. Edmée s’y assit, elle était déboussolée, elle ne comprenait pas ce qui se passait, ce qui lui arrivait. Elle pensa tout à coup à la cachette de la garde-robe qu’elle partageait avec sa tante. Elle devint inquiète. Et si ces hommes l’avaient trouvée ? Elle patienta toutefois et attendit que Mathilde ait fait le tour de la pièce dont elle rangeait les éléments au fur et à mesure, redressant, ramassant tous les objets renversés. Mathilde se décida à la laisser pour aller aux cuisines où Suzon avait déjà dû se mettre en œuvre pour concocter un encas. Dès qu’elle fut seule, Edmée se précipita dans la petite pièce sans fenêtre. De chaque côté, les penderies avaient été vidées ou presque, les quelques robes qui y étaient s’étalaient sur le sol. Elle repoussa celles qui s’entassaient dans l’un des coins. Dans les moulures de bois décorant les murs de la pièce, elle chercha le bouton qui déclenchait le mécanisme. Deux lattes du plancher se soulevèrent accompagnant le son du déclic. Elle les souleva, visiblement la cache avait été ouverte. Sa tante lors d’une de ses dernières sorties du couvent lui avait montré la cachette et son contenu au cas où ? Elle n’avait alors pas bien compris pourquoi. Sur les cinq bourses qu’elles savaient être là, il n’en restait que deux. Elles étaient emplies de Louis d’or, il y en avait pour une somme rondelette, d’autant que les conditions politiques du moment avaient dévalué la monnaie révolutionnaire. Elle supposa que le vicomte, son oncle, s’était servi lors de ses passages. En dessous se trouvaient deux boites, deux coffrets recélant deux parures de diamants que sa tante ne voulait point transporter. Elle en vérifia le contenu, collier, broches, bracelets et bagues étaient au complet dans toute leur splendeur. Elle remit soigneusement le tout. Comme elle entendit du bruit venant de l’escalier puis dans la pièce d’à côté, elle fit semblant de remettre en place ses robes. Mathilde la cherchant passa la tête par la porte.« – Laissez mademoiselle, je vais remettre en ordre pendant que vous mangez. »  Une heure plus tard, Edmée était allongée. Elle avait bien besoin de repos, les diverses émotions de la journée l’avaient épuisée, mais l’appréhension de l’avenir l’empêchait de trouver le sommeil. Elle fixait son ciel de lit que la fin de la nuit étoilée éclairait faiblement, elle avait refusé que Mathilde tire les rideaux. Elle n’aurait pas su dire pourquoi. La peur de l’enfermement sûrement. Elle se tournait, se retournait ne trouvant pas le sommeil. Ses pensées la torturaient. Elles la ramenaient toujours vers l’idée qu’elle était désormais seule ou peu s’en fallait. Le peu de parentèle, qu’elle avait, avait disparu. L’absence de nouvelles de sa tante l’inquiétait et s’était transformée en une sourde anxiété qui la rongeait. Vers qui allait-elle pouvoir se retourner pour s’occuper d’elle, pour sa sécurité ? Depuis longtemps, elle savait que tout était fragile, que rien n’était constance. Elle était passée de bras en bras attentionné et protecteur, mais le destin les avait emportés les uns après les autres et intuitivement, elle supposait que c’était la même chose pour Jeanne-Louise.

***

IMG_1027.JPGLe soleil était levé depuis deux bonnes heures, le temps était maussade. La brume s’accrochait au pied des vignes et enrobait le décor ambiant d’une ouate triste. Jeanne-Louise s’était levée d’elle même ce qui sortait de son ordinaire. Elle fixait la fenêtre sans porter attention à ce qu’il y avait dans l’axe de son regard. Elle n’aurait su dire ce qui l’avait attirée jusque-là. Depuis longtemps, elle était tournée vers elle-même, vers ce marasme interne qui bousculait ses idées sans suite logique, rendant ses pensées plus ternes, plus sombres les unes que les autres et la laissant le plus souvent en pleine torpeur. Elle ne sentait plus de force pour quoi que ce soit, son énergie s’était éteinte, entraînant avec elle son envie de vivre. La vie l’épuisait, elle restait allongée, les yeux hagards ou fermés vers des rêves étranges et lugubres. La gouvernante ne pouvait rien y faire, elle avait déjà beaucoup à faire en s’occupant de la santé dégradée de sa maîtresse. Elle qui avait été si belle, n’était plus que l’ombre d’elle même. Avec Jeanne, elles l’obligeaient à rester soignée, la coiffant tous les jours, l’amenant à se changer tous les jours, à se lever pour manger, pour marcher un tant soit peu. Elle espérait quelques miracles, quelques progrès, mais de jour en jour elle devait admettre que c’était de plus en plus difficile.

Madame Durant était aux cuisines quand la cloche sonna, la faisant sursauter, car c’était un appel de sa maîtresse et cela faisait bien longtemps que cela ne s’était pas produit. Qu’arrivait-il ? Elle se précipita dans les escaliers, demandant à Jeanne de la suivre. Elles arrivèrent essoufflées dans la chambre de leur maîtresse et furent surprises de la trouver à la porte-fenêtre. De là, la vue donnait sur l’allée qui menait à la route de Bordeaux. D’une voix atone, sans se retourner elle leur dit « – il revient, il y aura mis du temps, mais il vient parachever son œuvre.

– De qui parlez-vous, madame ?

– Du conventionnel !

Madame Durant s’approcha et vit arriver une troupe d’hommes armés avec à leur tête une berline. Sa maîtresse avait raison, de toute évidence à plus d’un an de distance, le citoyen Dutoit, missionné par l’assemblée, n’avait pas lâché prise, il était bien de retour. Qu’allaient-elles devenir ? Qu’allaient-ils faire de sa maîtresse ? Tant d’histoires horribles venaient de Bordeaux avec cette guillotine sur la place royale. Courageusement, elle alla à la porte, les jambes tremblantes. Elle avait bien essayé de renvoyer Jeanne, de la faire fuir par l’arrière du château, mais celle-ci avait obstinément refusé. Madame Durant et sa maîtresse étaient sa seule famille, alors pourquoi partir ? Elle préférait partager leur sort, quel qu’il fût. Ce fut donc conjointement, le cœur battant la chamade, que les deux femmes accueillirent la troupe d’hommes. Leur chef sauta de la voiture, il ne prit pas la peine de se présenter et aboya. « – Pousse-toi, femme. Nous venons arrêter ta maîtresse. Elle soutient un ennemi de la France ! » Les deux femmes restèrent ébahies autant par le comportement de l’homme que par l’explication donnée. Outrée, la gouvernante, que la colère portait, rétorqua aussitôt « – ma maîtresse ? Je ne vois pas comment elle pourrait faire dans l’état où elle est ! Elle ne se soutient pas elle-même.

– Tu me fatigues ! Ceci n’est que mensonge !

Du même élan, il la poussa. Jeanne, tout en évitant de justesse l’homme, rattrapa madame Durant, qui perdait l’équilibre sous le geste. Celle-ci se reprit et s’empressa de le suivre dans l’escalier, précédant ses hommes.

Jean Baptiste Greuze - Young Woman Sitting in an Armchair.jpgJeanne-Louise, depuis le balcon de pierre de sa chambre situé au-dessus de la porte, avait suivi l’échange. « – Lutter, toujours lutter… Il fallait fuir… » pensa-t-elle ? Elle rassembla ses quelques forces et se précipita vers la porte opposée à celle où en toute logique son tortionnaire allait apparaître. Elle traversa les pièces suivantes, garde-robe, salle de bain et se s’élança dans l’escalier de service, mais là elle entendit des voix, celles des hommes qui s’apprêtaient à le gravir. Elle fit volte-face, monta à l’étage, traversa les pièces en enfilade et entra dans celle qui avait été dévolue à la nurserie. Là, elle s’arrêta comme foudroyée. « – Lutter ? Pourquoi ? » Elle s’approcha de la large fenêtre que le soleil inondait après avoir dissipé les brumes cotonneuses du matin. Devant elle les vignes s’étendaient jusqu’au fleuve. « – Lutter ? Pourquoi ? » Plus rien ne raisonnait en elle. Elle ouvrit la fenêtre. Aux échos de vie, elle se laissa chavirer dans le vide. 

***

Edmée se réveilla en sursaut. Elle avait entendu un cri. À moins qu’elle ne l’eût rêvé ? La dernière vision de son rêve, du moins le reste de souvenir qu’elle en avait, était sa tante s’approchant, s’excusant et une lumière étincelante, comme un éclair. Pourquoi s’excusait-elle ? Qu’était-il arrivé à Jeanne-Louise ? Edmée se leva et marcha pieds nus jusqu’à la fenêtre. La sensation de sa chemise de batiste glissant sur le sol et se prenant dans ses chevilles la ramena de façon fugace à Bellaponté. Elle ouvrit la fenêtre, la matinée était avancée, le soleil illuminait le jardin faisant chatoyer les couleurs automnales des arbres et de la forêt qu’elle apercevait au loin. Tous ces bouleversements la troublaient tellement, qu’elle ne savait plus que penser. Que devait-elle faire ? Qu’allait-elle devenir ? Dépitée par toutes ses questions sans réponses, elle se sentit soudain très fatiguée. Elle alla s’asseoir à sa table de toilette. Elle tripota involontairement son nécessaire de toilette redressant son miroir sur pied, alignant ses brosses, boites et flacons. Elle se regarda sans se voir dans la glace encastrée dans un cadre enguirlandé surmonté de deux angelots qui lui souriaient. Sans réfléchir, elle prit sa brosse pour coiffer ses boucles, elle réalisa que Mathilde avait tout remis en place et qu’il ne manquait rien. Elle se rappela que celle-ci lui avait fait remarquer que l’on avait volé brosses et peignes de sa tante. Elle en était désolée, ils étaient si beaux, en ivoire incrusté de nacre. Elle revoyait sa tante se faire coiffer ses beaux cheveux blonds, elle eut un pincement au cœur. Les pensées d’Edmée n’arrivaient pas à se fixer, à rester cohérentes. Elles partaient dans tous les sens suivant le fil de ses inquiétudes. Elle commença à coiffer son opulente chevelure, lissant, enroulant en dragonnade chacune de ses mèches noires. Elle ne faisait pas vraiment attention à ce qu’elle faisait, l’habitude faisait son office. Elle était tournée vers ses pensées, se laissant porter par leurs fils, le reste n’était qu’un brouillard, aussi sursauta-t-elle quand, dans le reflet de la glace, elle croisa derrière elle l’Éthiopienne. « – Eh bien, eh bien, mon cœur voila que je te fais peur maintenant.

– Oh non ! Je ne m’y attendais pas.

– Je me doute. Prépare-toi ma jolie, ton amie sera là d’ici le début de l’après-midi. Elle va t’emmener. Soigne ta mise.

– Ah ?

– Sache que je vais avoir désormais beaucoup de mal à t’apparaître. Les nuages de la désolation fondent de toute part sur ce pays, comme sur notre île. Malgré ce que tu vas vivre, je serais toujours là pour te protéger, mais tu vas devoir lutter. Les forces du mal vont vouloir t’engloutir. N’oublie jamais que tu as plus de courage, plus de force que tu le crois et que même dans les moments les plus durs, je serais à tes côtés…

1799._Borovik_pt_naryshkinoy.jpgLa porte de la chambre s’entrebâilla laissant passer Mathilde. « – Ah ! mademoiselle est levée… » L’image de l’Éthiopienne se dissipa laissant contrarier Edmée qui aurait aimé en savoir plus. Elle la laissait avec plus de crainte que d’assurance. Mathilde était loin des pensées de sa maîtresse, elle continuait son monologue. « – Gilbert va remplir votre baignoire, un bain vous fera le plus grand bien. J’ai rangé votre garde-robe et j’ai repassé deux de vos robes ne sachant pas ce que vous voudriez mettre. » Edmée secoua ses pensées et rassembla son attention vers la servante. « – Si l’une des deux est une de mes robes de linon, ce sera très bien. Il faudrait préparer une malle avec quelques effets, je pense que mademoiselle Dambassis va venir me chercher, du moins me l’a-t-elle promis. » Mathilde ne rajouta rien, mais, elle resta septique. Elle s’activait tout en écoutant sa maîtresse, amenant une robe blanche en linon de plusieurs épaisseurs et volantée au col et aux manches, qu’elle étala sur le lit. Elle alla ensuite chercher chemise et jupons quand elle fut arrêtée dans son élan, surpris par la réflexion d’Edmée. « – Au sujet de Sophie, son père vous donne bien vos émoluments ? Avez-vous de quoi subvenir à vos besoins ? » Mathilde trouva que la jeune fille avait mûri depuis la dernière fois où elle avait séjourné dans la demeure. « – Oui, oui, mademoiselle, il n’y a pas lieu de vous inquiéter, nous recevons nos gages régulièrement, et le secrétaire de monsieur Dambassis vient une fois le mois, au moins pour voir de quoi nous avons besoin. De plus comme il n’y a que Gilbert et moi, nos besoins sont moindres. De plus, Gilbert a toujours des liens avec le potager du roi, depuis qu’il y a travaillé en renfort, alors nous ne manquons de rien, d’autant que le château est vide et que les jardins d’apparats ont été transformés en jardin potager.

– Il n’y a plus personne ?

– Plus personne, mademoiselle. Dans un premier temps, une grande partie de la domesticité est restée, mais comme une part importante du mobilier a été mise en vente et que le château sert désormais d’entrepôt pour les biens confisqués, ils ont fini ou ont dû se disperser. De plus, il n’est pas toujours bon d’avoir servi des ci-devant, que mademoiselle m’excuse.

***

Edmée s’était préparée, elle portait la robe à la chemise préparée par Mathilde. Elle aimait beaucoup la coupe de cette robe qui ne faisait plus scandale depuis longtemps, elle lui rappelait Saint-Domingue et malgré le corset souple qu’elle portait, elle la trouvait plus confortable que ses robes fourreaux ou Anglaise. Elle la ceintura haut avec une large ceinture de satin assorti à la couleur de la veste courte de ton chocolat en shantung qu’elle prévoyait de porter, car la température était clémente, mais pas au point de se contenter d’une étole. Mathilde souriait la voyant mettre en ordre sa chevelure dont les mèches tombaient jusqu’au bas de son dos en dragonnes. Elle était attendrie par l’attention que portait la jeune fille à sa toilette malgré les difficultés qui l’entouraient. C’était bon signe, elle ne se laissait pas abattre.

La jeune fille était quelque peu inquiète, Sophie allait elle vraiment venir, comme l’avait certifié l’Éthiopienne ? Elle accepta le déjeuner que Suzon lui avait préparé au milieu de la journée, bien que la faim ne la taraudait pas. La brave femme, mère de Mathilde, avait mis tout son cœur dans un déjeuner roboratif. Tout en la regardant manger, dans le salon donnant sur le devant de l’hôtel où Mathilde l’avait installée, la Suzon lui narrait tout ce qui s’était passé sur Versailles pendant son absence. Elle passa du départ du roi et de la reine aux massacres de septembre qui avaient lieu dans la ville tout comme à paris. Mathilde n’arrivait pas à faire taire la vieille femme qui à son goût mettait trop de détail sanguinolent dans sa narration. Cela fit sourire la jeune fille qui appréciait l’animation la détournant de ses préoccupations. Elle triturait sa nourriture sans grande conviction écoutant sans grande attention le babillage de Suzon. Celui-ci fut interrompu par le bruit des roues d’un carrosse sur le pavage de la rue. Dans le même temps alors qu’elle ne s’y attendait pas, un être lumineux s’interposa entre elle et la porte-fenêtre. « – Dites à votre amie d’accepter le 3ème parti. » Elle n’eut pas à réfléchir bien longtemps, la porte s’ouvrit d’un coup sur la tornade qu’était Sophie. Les deux jeunes filles tombèrent dans les bras l’une de l’autre. « – Mon père n’était pas là quand je suis rentrée. Quant à ma mère, je te laisse deviner… dès que mon père est rentré, il s’est soucié de toi, mais le couvent était vide. Il a remué ciel et terre pour finir par savoir que l’on t’avait reconduite ici. C’est idiot ! Enfin dès que j’ai pu mon père m’a envoyée… enfin, il m’a permis d’accompagner monsieur Ducasse, son secrétaire. »  Edmée se mit à rire de soulagement et du comportement toujours aussi survolté de son amie, qui avait sorti sa tirade tout à trac sans préambule. Elle fut calmée par l’arrivée du secrétaire de monsieur Dambassis, appuyé sur sa canne et à la démarche difficile. Edmée lui fit une révérence. Le vieil homme sourit devant le tableau que faisaient les jeunes filles. Il rappela tout de même qu’il ne pouvait s’attarder, il leur fallait rentrer à Paris.

                        Comtesse de Tankerville, 1819  he beautiful Elizabeth, Duchess-Countess of Sutherland (oil on canvas painting by George Romney, 1782)

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 011

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 009 et 010

épisode précédent

épisode 009

1789, la fuite

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Jeanne-Louise était désormais certaine qu’elle attendait. Elle était enfin enceinte. Elle en était sûre. Cela faisait deux mois qu’elle n’avait plus ses menstruations et elle sentait en elle la vie grandir. Elle décida de l’annoncer le soir même à Horace puisqu’il rentrait de son service auprès du comte de Provence, le frère du roi. Elle commanda à Suzon un repas et demanda à Mathilde de dresser la table au salon donnant sur le jardin. Le moment voulu elle demanda à Jeanne une robe à la chemise en linon. Outre le fait que cette tenue faussement négligée mettait en valeur sa silhouette, elle avait l’avantage d’être légère et donc confortable par ce temps orageux.

Tout fut prêt à l’heure présumée de l’arrivée de son époux. La nuit était tombée. Il faisait encore très lourd, une chaleur moite emplissait l’air. Elle préféra rester à l’étage, elle s’allongea sur une méridienne, dernière mode inspirée de l’Antique, la porte-fenêtre ouverte dans l’espoir d’un peu d’air. Pour passer le temps, elle ouvrit un livre s’évertuant à le parcourir sans grande conviction. Écrit par Bernardin de Saint-Pierre, elle était peu prise par l’histoire de ces deux héros Paul et Virginie, il est vrai qu’une sourde inquiétude s’était emparée d’elle. L’orage à venir sans doute, pensa-t-elle. Elle commença à trouver le temps long, elle se leva et alla jusqu’à la fenêtre voir, si elle n’apercevait pas le carrosse. Le silence s’était installé, elle sursauta à l’envol d’un oiseau nocturne et au couinement d’un rongeur qui devait être son repas. Le château n’était pas loin, le parc était au bout de la rue d’Angiviller où s’élevait leur petit hôtel particulier. Elle supposa que son mari avait été retenu par son service, mais elle était inquiète, car d’habitude il envoyait un valet prévenir. Deux bonnes heures passèrent, égrenées par le carillon de l’horloge sur le manteau de la cheminée qui lui échauffait les nerfs. Il avait dû se passer quelque chose, elle en était sûre. Jeanne-Louise retournait des questions en tous sens sans trouver de réponse qu’il la convainc. Elle allait se décider à envoyer Gilbert, l’homme à tout faire de la demeure, quand retentit le fracas provoqué par l’arrivée d’un carrosse roulant sur les pavés de la rue. Elle se précipita à la fenêtre et de là vit descendre Horace de la berline. Elle descendit le recevoir, enfin rassurée, elle le rejoignit alors qu’il entrait au salon. Il affichait un air de grande contrariété. Elle comprit tout de suite que quelque chose allait de travers, ses craintes semblaient se confirmer. Il ôta sa veste qu’il jeta négligemment sur un fauteuil et s’assit lourdement devant la table dressée. Comme il ne disait rien, Jeanne-Louise s’installa en face de lui. Elle n’osa entamer la conversation. Le silence fut rompu par l’entrée de Mathilde demandant si elle pouvait servir. Horace sursauta, s’excusa pour son mutisme et acquiesça. Il attendit, qu’elle l’eût fait, et qu’elle fût sortie. Jeanne-Louise attendit dans l’expectative, n’osant troubler le silence de son époux. Heinrich Lossow, Illustration zu Friedrich Schiller, Kabale und Liebe« — Jeanne-Louise, il va falloir partir au plus tôt. La reine a demandé aux membres de sa famille, à ses amis et à leur entourage de quitter au plus vite la France. Il circule, dans Paris, un livre de proscription. Les favoris de la reine y sont en bonne place et la tête de la reine elle-même est mise à prix. Je ne pense pas que ce soit aussi grave qu’elle le pense, mais toujours est-il que madame de Polignac et sa famille, ainsi que le comte d’Artois sont déjà en route. Monsieur de Provence m’a demandé de suivre l’exemple, bien que lui-même ne songe pas à le faire. Dès demain, beaucoup de gens de la cour feront de même. Le prince de BourbonCondé plie déjà bagage, le marquis de Bouillé suit son exemple. La cour va se vider. Nous partirons dès demain pour votre château des bords de Garonne, nous y patienterons quelque temps pour voir comment le vent tourne. Au pire, nous prendrons un navire et sortirons des frontières. Je doute que nous en venions à ces extrémités. » Jeanne-Louise se demandait si elle comprenait bien. Deux jours avant, la vindicte populaire avait ouvert les portes de la Bastille, des émeutiers avaient massacré son gouverneur pour se munir d’armes et de munitions. Les émeutiers craignaient que les troupes étrangères massées autour de la capitale depuis le mois de juin ne finissent par être utilisées contre les États-Généraux ou pour servir un hypothétique massacre de la population des « patriotes ». Lorsque la nouvelle était arrivée jusqu’à elle par une de ses amies qui tenaient l’information de l’entourage royal, elle était restée dubitative, elle avait eu du mal à croire tout cela. Et maintenant, voilà que tout s’accélérait. Fataliste, elle n’avait guère le choix, le ton d’Horace ne laissait pas de place à l’hésitation, elle répondit. « — Bien, je suppose que nous laisserons Mathilde et Gilbert ici, je m’en vais demander à Jeanne et à Oscar de préparer nos bagages. Il nous faut aller chercher Edmée, bien sûr.

— Il va nous être difficile de rentrer dans Paris avec toute cette agitation et encore plus d’en ressortir, la populace a fermé les portes de la ville, cela est trop dangereux. Il vaut mieux laisser votre nièce au couvent, qui irait s’en prendre aux ursulines ? Gilbert, après notre départ ira la prévenir de notre séjour dans vos terres.

Jeanne-Louise acquiesça et garda pour elle la nouvelle de sa grossesse, elle ne voulut pas rajouter du poids aux difficultés à venir. Horace  s’inquiéterait inutilement, elle se sentait fort bien.

 ***

Louis Rolland Trinquesse A girl sleeping in an armchair, her feet resting on a chair.jpeg

Le voyage se révéla plus long et plus fatigant que prévu. Le carrosse utilisé était très lent, la voiture était mal suspendue et marchait à petite allure, au trot des chevaux. Il fallait relayer les chevaux à plusieurs reprises pendant la durée du voyage. Cette lenteur ne fut d’ailleurs pas due exclusivement au poids de la voiture ni même au mauvais état habituel du pavé. Ils durent s’arrêter avant la tombée de la nuit dans des auberges où ils étaient, leur semblait-il, examinés avec suspicion, au mieux, avec curiosité. Les nouvelles de Paris se rependaient dans toutes les provinces. De plus, Horace, bien qu’ayant choisi l’itinéraire passant par Tours, Poitiers, Ruffec, Angoulême, préféra toutefois contourner les bourgades de grandes importances pour plus de sécurité. Ces différents détours amenèrent leur équipage à n’avancer péniblement que d’une quinzaine de lieues par jour. Le voyage dura treize jours et demi jusqu’à Bordeaux. Ils avaient suivi la « route des charrois »jusqu’à Blaye puis avaient pris un bac pour traverser la Garonne. Le temps exécrable au moment de la traversée la rendit périlleuse, sous les éclairs d’un violent orage, une pluie battante soufflait avec de fortes rafales chahutant l’embarcation, pourtant fort solide et lourdement chargée.

Jeanne-Louise arriva exsangue sans une plainte. Elle dut s’aliter à peine arrivée, et cela pendant une huitaine de jours avant que de recouvrer des forces. Ce fut comme cela qu’Horace apprit qu’il allait être père.

épisode 010

1790– 1792, quand la vérité n’a plus d’importance

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Marie Catherine Amelot de Chaillou, était mère supérieure des Ursulines de la rue de Savoye depuis dix années sous le nom de dame Amelot. Parente d’un ministre du roi, elle était rentrée dans les ordres à quinze ans et grâce à sa famille, elle occupait sa charge présente.

La gestion de la maison était lourde et les évènements n’aidaient pas. Le début de l’année avait éclos avec une motion auprès de l’Assemblée constituante qui ébranlait pour la deuxième fois l’église de France après la nationalisation de ses biens pour renflouer les caisses de l’État. L’Assemblée avait voté l’abolition des vœux monastiques ainsi que la suppression des ordres et congrégations régulières autre que d’éducation publique et de charité.

Bien que contrariée, car elle avait espéré avoir du temps pour se retourner, Dame Amelot ne fut pas étonnée de voir entrer dans son bureau un représentant de la constituante, en ce matin de mars. Le fonctionnaire hautain, à l’air chafouin, petit homme coiffé d’une perruque filasse, faisant fi des présentations, tendit le document officiel de l’ordonnance. « — Ils n’auront pas attendu longtemps. » Pensa-t-elle. Elle resta impassible, son éducation l’avait gardé d’afficher ses sentiments. Sans se décontenancer, elle saisit le document et prit son temps pour rompre le cachet et en parcourir le contenu. Ce dernier était pour elle sans surprise. Le messager devant tant de sang froid devint mal à l’aise. Il ne s’attendait pas à ce manque de réaction apparent. Il était sûr de porter un coup bas. Il n’avait rien contre les ursulines ni contre leur supérieure, mais ce petit pouvoir le galvanisait. Il s’en était délecté par avance, aussi était-il fort désappointé. La dame Ursuline leva le regard vers lui et planta ses yeux dans les siens à sa grande gêne. « — Mon fils, je suppose que vous ne vous attendez pas à nous voir quitter ses lieux sur-le-champ ? » L’homme ne broncha pas, tant il était décontenancé par l’attitude pleine de dignité de la mère supérieure. « — Dans ce cas, je ne vous retiens pas, je me réserve le temps de la réflexion pour répondre à vos supérieurs. » Le petit fonctionnaire se le tint pour dit et avec un peu de hauteur se retira.

***

Charles_Maurice_de_Talleyrand-Périgord_by_François_Gérard,_1808.jpgLe couvent fut sauvé par celui-là même qui l’avait mis en danger. Bien que cela lui fut désagréable Dame Amelot écrivit à une connaissance de jeunesse d’avant son entrée au couvent, Charles-Maurice Talleyrand, comme il se faisait appeler depuis qu’il était apostat. Elle le rappela à son bon souvenir et celui-ci avait été si agréable qu’il avait failli compromettre sa prise de voile. Elle prétexta qu’il n’y avait au sein de son couvent plus que quarante-neuf religieuses, que la majorité des pensionnaires avaient suivi leurs familles en exil, qu’il ne lui en restait qu’une dizaine, la plupart de la bourgeoisie et beaucoup d’orphelines, de plus qu’elle et ses sœurs s’occupaient essentiellement d’éducation publique, celles des filles de la paroisse et de la charité avec ce qui restait de leur moyen.

La lettre dut recevoir un bon accueil, car bien qu’elle n’eut pas de réponse, le couvent ne fut plus visité par les fonctionnaires de la Constituante.

***

Pour des raisons différentes, Sophie et Edmée étaient cantonnées au couvent où, avec leurs quatorze années, elles étaient devenues les aînées des pensionnaires. Les parents de Sophie étaient bien trop occupés chacun à leur façon pour penser à la sortir du couvent, quant à Edmée, elle avait appris le départ de son oncle et de sa tante pour le Médoc, par une lettre de cette dernière, une autre lui avait annoncé la venue d’un enfant, celle d’Auguste Vielcastel.

Les deux amies acceptaient leur sort, obtenant des nouvelles de l’extérieur par les sœurs encore présentes et encore visitées par leur famille, les lettres s’espaçant dans le temps. La petite communauté s’était recroquevillée sur elle-même, espérant se faire oublier.

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GIOVANNI FRANCESCO BARBIERI, CALLED GUERCINO STUDY OF AN INFANT IN A BASKET (THE CHRIST CHILD).jpgLe petit Auguste était né par une froide nuit de février, au grand bonheur de Jeanne-Louise. Lorsque les premières douleurs étaient survenues, elle était seule au château, seule en compagnie de Mirande durant la gouvernante et de sa chambrière Jeanne. Il n’y avait plus qu’elle dans la demeure. Les évènements derniers avaient fait fuir l’ensemble du personnel. Chacun avait trouvé son excuse suite à ce que l’on avait fini par appeler la Grande Peur ou la Peur anglaise. Une semaine après leur arrivée au château, Jeanne-Louise à peine remise de sa fatigue, le bruit courut que des brigands étaient recrutés par l’aristocratie pour parcourir les campagnes afin de couper les blés verts et anéantir ainsi la récolte. La peur des brigands se répandit rapidement et les révoltes éclatèrent quasi simultanément en divers lieux. Le jeudi soir à neuf heures, à la surprise de tous, le tocsin sonna dans toute les villes et villages alentour. De toute part, des milliers d’hommes se procurèrent des armes et se rendirent aux nouvelles, au cœur de leur village ou de leur ville. Les paysans, une fois armés, ne rencontrèrent pas les supposés brigands. Toujours inquiets, ils se retournèrent vers les châteaux afin de réclamer, pour les brûler, les vieilles chartes sur lesquelles étaient inscrits les droits féodaux dont ils avaient demandé la suppression dans les cahiers de doléances. Dans la colère que la crainte génère, ils allèrent jusqu’à incendier certaines vieilles demeures seigneuriales. Dans l’affolement général, Jeanne-Louise et Horace virent arriver à la nuit tombée, torches au bout des bras, ses gens, métayers, paysans des terres du château Lamothe comme celui de Vertheuil, pour demander des explications. Sans crainte, gardant son sang-froid, Jeanne-Louise se présenta à eux, sur le perron de sa demeure. Devant son calme, ils s’apaisèrent, il connaissait la vicomtesse, elle les ramena à la raison. Quand plusieurs jours plus tard, il fut évident que rien ne s’était passé dans la région et que les seuls méfaits étaient venus des paysans qui avaient brûlé devant la peur des châteaux, la culpabilité entraîna le départ des quelques derniers membres du personnel du château, le manque d’argent eut raison des autres.

Anne Jacobé Nompar de Caumont La Force, comtesse de Balbi.jpgHorace, de son côté, était reparti avec son valet pour Paris deux mois après leur arrivée, Jeanne-Louise n’était alors plus en état de voyager et n’avait pu le suivre. Il n’avait pu résister au rappel de la comtesse de Balbi, la maîtresse du Comte de Provence. Ce dernier lassé par sa femme qui avait manifesté quelques faiblesses pour Madame de Gourbillon, une de ses suivantes, avait décidé, pour répondre à cet affront, de prendre pour favorite Madame de Balbi, avec qui, prétendait-on, il n’avait que des jeux chastes. Il l’installa dans un appartement du Petit-Luxembourg. Aux petits soins pour elle, il obtint même du roi, son frère, un appartement au premier étage du château de Versailles. Elle devint incontournable dans la proximité du Comte, connue pour son esprit pétillant et son physique agréable, elle excellait à retenir l’attention de tous, par sa gaieté naturelle, tout comme par son goût du persiflage et ses réparties joyeuses, quoique parfois impitoyables. Cela lui avait valu tout d’abord quelques inimitiés puis au cours des ans, quelques haines solides, mais elle n’en avait cure. Jeanne-Louise n’en était pas là à son sujet, mais elle devait avouer qu’elle ne l’appréciait pas, d’autant qu’Horace répondait au doigt et à l’œil à l’intrigante. Il prétendait ne pouvoir faire autrement pour répondre aux besoins de sa charge, ce qui agaçait Jeanne-Louise.

Jeanne-Louise était donc pour ainsi dire seule au château quand l’enfant décida de venir au monde. Laissant madame Durant à son chevet, sa chambrière alla chercher en urgence l’épouse du métayer Galbois, qui elle-même avait eu six enfants. La mère Galbois était donc venue accoucher la parturiente comme elle le faisait pour toutes celles des alentours. L’accouchement se passa au mieux, la mère Galbois mit, au bout de deux heures de délivrance, un beau poupon dans les bras de Jeanne-Louise. Deux semaines plus tard, il fut baptisé Auguste Louis Marie Vielcastel par le curé du village de Lamothe.

Elle en avait instruit Edmée, et lui demanda si elle avait eu l’occasion de voir son oncle. La réponse ne la surprit point, Edmée n’avait ni vu ni eu de nouvelles du vicomte. Elle-même n’avait pas eu de réponse suite à la lettre qu’elle lui avait envoyée pour lui annoncer la naissance de leur fils, ce qui l’avait quelque peu inquiétée. Elle avait donc écrit un peu à contrecœur à la Comtesse de Balbi qui lui avait répondu de ne pas s’inquiéter que son époux était en service commandé, qu’elle lui ferait part de l’heureuse nouvelle dès que possible. Jeanne-Louise ne pouvait savoir qu’à la demande du comte de Provence, Horace était allé chercher des informations auprès du prince de Condé qui formait une armée de l’autre côté de la frontière bien que cela fut contraire aux désirs du roi.

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LOUIS-LÉOPOLD BOILLY STANDING YOUNG WOMAN WITH A CHAIR.jpgJeanne avait mal au dos, elle avait mal dormi, la pleine lune sans doute. Elle avait commencé ses taches dès l’aube. Depuis qu’il n’y avait plus qu’elle et madame Durant, elle avait l’impression que ses journées n’en finissaient plus. Il y a longtemps que l’on avait abandonné l’idée d’entretenir l’ensemble du château, mais l’état de sa maîtresse demandait beaucoup d’attention et de soins. De plus, tout manquait, argent, nourriture, produit de première nécessité, que ce soit à la gouvernante ou à elle, toutes les portes se fermaient devant elles. Lorsqu’elles demandaient de l’aide auprès des villageois alentour, elles ne recevaient que silences gênés ou des fins de non-recevoir argumentés de mille excuses, cela mettait madame Durant dans des rages impuissantes, car elle savait que tous vivaient de revenus qui de droit auraient dû revenir à sa maîtresse. Quant à elle, elle semblait ne se rendre compte de rien. Après l’avoir quittée, Jeanne se dirigea vers les pièces adjacentes à sa chambre, les seules qu’elle occupait désormais. Elle s’était décidée à ouvrir les fenêtres de l’étage afin d’aérer les pièces de devant, celles qui donnaient sur la Gironde et qui étaient, à cette heure, baignées du soleil de juillet réchauffant l’atmosphère. Elle repoussa les volets intérieurs de la première fenêtre, illuminant la pièce transformée en salon. Elle débloqua le loquet et ouvrit largement les battants. Elle réitéra l’opération avec la deuxième quand balayant machinalement l’horizon, elle réalisa ce qu’elle voyait. Appuyée sur le dormant, elle se pencha n’en croyant pas ses yeux. Un contingent de la garde nationale arrivait, avec à sa tête trois civiles, lui semblait-il. Il était encore sur la route qui longeait les champs bordant le fleuve, il s’approchait du portail d’entrée au bout de l’allée.

Jeanne se précipita dans les escaliers, courut jusqu’à la buanderie à l’arrière du château, arriva affolée, essoufflée, perturbant la tache de madame Durant qui rassemblait le linge pour la lessive. « – Madame Durant, la garde… la garde nationale…

– quoi ? La garde.

– là, devant le château !

Artwork by Louis Rolland Trinquesse, Une femme assise cousant près d'une petite table, Made of red and black chalk on light brown paper.jpgMadame Durant aspira un grand coup, laissa le tas de linge en plan et se rendit au-devant du groupe de cavaliers. « — Jeanne, va prévenir Madame et arrange-la afin qu’elle soit présentable. » Montrant du doigt le groupe qui s’avançait, elle rajouta pour elle-même « — cela n’annonce rien de bon, il nous manquait plus que cela. »  La jeune fille écouta la gouvernante et se précipita à l’intérieur du château afin de s’occuper de sa maîtresse.

Le cœur battant la chamade, madame Durant attendit sur le perron que le groupe l’atteigne et que les cavaliers descendent de leurs montures. L’un des hommes se détacha, grand, malingre, l’air maladif, il avait tout d’un rapace fondant sur sa proie. La gouvernante resta stoïque gardant au mieux sa contenance. D’une voix presque féminine, un rien grinçante et menaçante, il s’adressa à elle. « — Dutoit, représentant en mission de la Constituante, je viens chercher le citoyen Vielcastel. » Elle frémit, elle avait appris deux jours avant que le roi et la reine s’étaient enfuis du château des Tuileries et elle pressentait que cela avait un rapport plus ou moins direct avec la demande. Mais cela faisait à peine une dizaine de jours que cela était arrivé, ils ne venaient tout de même pas directement de Paris. « — Monsieur le vicomte n’est pas là. Nous ne l’avons pas vu depuis bien longtemps. » Avec aigreur, elle rajouta, qu’il n’avait pas été plus là pour la naissance de son fils pas plus que pour sa mort. En fait, cela faisait bien dix-huit mois qu’il avait quitté le château. Le représentant trouvait que la femme parlait bien facilement, cela devait cacher quelque chose. Il commençait à croire que l’on ne l’avait pas envoyé pour rien dans ce coin perdu. « — Et la citoyenne Vielcastel ? » Madame Durant tiqua. Elle n’avait jamais entendu sa maîtresse nommée ainsi. « – Madame… madame la vicomtesse est alitée, elle est à l’étage. 

– Te fatigue pas avec tes vicomtes, tes vicomtesses. Cela n’existe plus. – La gouvernante ne comprit pas ce qu’il voulait dire, elle ne pouvait savoir que l’Assemblée constituante avait voté la suppression des titres de noblesse – Alors, au lieu de faire des simagrées annonce-moi. Si ta maîtresse ne peut venir à moi, j’irai à elle.

Madame Durant entra dans le vestibule suivi du commissionnaire et de ses deux acolytes. Elle fut quelque peu rassurée quand elle constata que le reste du détachement restait devant le perron. « – Jeanne, Jeanne… Madame est-elle en état de recevoir ? » La chambrière se pencha sur la rampe de pierre de l’escalier pour répondre. « – Oui, Madame, mais notre maîtresse n’a pas la force de se lever.

– Ce n’est pas grave, nous montons, coupa l’homme qui aussitôt grimpa les marches qui menaient à l’étage prenant de court la gouvernante. Contrariée, elle lui emboîta le pas, suivi par les deux affidés. Jeanne agitée s’était précipitée dans la chambre de Jeanne-Louise indiquant par son mouvement le chemin, à l’homme qui montait quatre à quatre les marches de l’escalier.

Smoker, Jean-Louis-Ernest Meissonier, French, (1815 - 1891) Hermitage Museum.jpgIl était venu de Paris à la demande de Brissot et il n’allait pas s’en laisser compter au fin fond de cette Province. Le nouveau groupe qui entourait Brissot à l’Assemblée voulait faire justice. Ceux que l’on nommait les brissotins n’avaient pas apprécié la fuite du roi, de sa famille et encore moins ses conséquences. La déclaration de Pillnitz qui coalisait les ennemis de la révolution avait amené la Constituante à réagir au plus vite et à chercher tous ses ennemis sur son sol. Elle voulait démasquer et frapper les traîtres. Il était là, car le Comte de Provence, lui aussi de son côté, avait quitté Paris ainsi que la France, du moins, le supposait-on. Il ne savait par quelle source, mais les espions de Brissot avaient su que la comtesse de Balbi avait organisé la fuite du frère du roi et cela avec la complicité du vicomte de Vielcastel. Ces soupçons étaient fondés, le Comte, son épouse et leurs maîtresses respectives étaient partis pour Coblence. Comme on ne savait pas où était le vicomte de Vielcastel et que l’on n’était pas sûr qu’il ait suivi les fuyards, il avait été chargé de trouver tous les éléments probants dans un sens ou dans un autre. Il le savait parti depuis longtemps de son hôtel versaillais, il avait choisi ce château des bords de la Gironde propice aux départs à l’immigration. Il avait eu d’autant le choix facile qu’avec un louis un voisin avait raconté tout ce qu’il désirait savoir.

Lorsqu’il entra dans la pièce, prêt à démontrer son autorité, il perdit de sa superbe. Dans un grand lit, une femme, qui avait sans nul doute était belle, était appuyée sur des coussins qui lui servaient visiblement plus de cales que de dossiers. Elle était exsangue, le teint cadavérique, même la mise en beauté de sa chambrière ne pouvait cacher les yeux caves, les lèvres blanchâtres et sèches. Il ne put s’empêcher d’espérer qu’elle ne fût pas contagieuse. Il prit sur lui et s’approcha raisonnablement du lit. « – Bonjour citoyenne, je viens pour rencontrer le citoyen Vielcastel. »

Jeanne-Louise fixa l’homme, avec un regard vague. Qui s’adressait à elle ? Qu’est ce qu’il lui contait là ? Elle ne douta pas un instant qu’il savait pour Horace, alors pourquoi venir jusqu’ici ? Prenant sur elle, rassemblant ses forces, elle lui grimaça un sourire de politesse. « — Il n’est pas ici, il m’a accompagné il y a un peu plus d’un an, puis il a été rappelé contre toute attente à son service…

— Auprès du comte de Provence ?

— Il n’en a pas d’autres que je sache.

— Je suppose que vous avez eu de ses nouvelles régulièrement ?

— Aucune monsieur. Je sais que cela est impensable, mais il n’a même pas su ce qui me mène au trépas. À croire qu’il m’a oublié, à moins que mes lettres n’aient pas atteint leurs destinations.

Jeanne-Louise avait deviné pourquoi il était reparti à Paris. Le comte de Provence était piégé jusqu’à peu, au Palais du Luxembourg. Horace était parti rejoindre la comtesse Balbi, elle supposait qu’il avait participé à l’évasion du Comte et qu’il l’avait suivi dans son exil, la rumeur en était parvenue jusqu’aux pieds de son lit. Madame Durant avait appris l’évasion du Roi et de son frère et les lui avait relatées. Elle disait vrai. Elle n’avait pas eu de nouvelles de sa part. Quelques anciens amis de Bordeaux venaient jusqu’à elle quand ils se rendaient dans leurs châteaux médocains et lui narraient les dernières nouvelles. Il y en avait parfois de lui, les nouvelles étaient indirectes, mais c’était toujours ça. À ce jour, elle ne savait pas où il était. Elle avait été seule dans la joie de la naissance de son fils, comme dans la souffrance de sa perte. Le nourrisson avait omis de respirer au milieu d’une nuit de printemps. Sa nourrice, qui s’était endormie, l’avait trouvé au matin gisant dans son berceau. Jeanne-Louise, bien que sachant que la pauvre femme n’y était pour rien, était rentrée dans une colère démesurée, et tout en lui jetant au visage tout ce qu’elle trouvait sur son passage, elle avait jeté la pauvre femme hors du château. La nourrice hors des murs, elle s’était affaissée sur elle même. Depuis, elle était rentrée dans une léthargie, la maladie l’emportait. Elle ne savait même pas quelle elle était, une langueur sans fin la guidait vers la tombe. Ses forces la quittaient. Comme elle avait visiblement perdu son attention, Dutoit haussa le ton. « — Si votre époux a émigré, tous ses biens seront confisqués et vous serez expulsé.

— Ne vous fatiguez pas, monsieur. Ici, rien n’est à mon époux.

— Cela ne change rien, vous l’avez épousé.

— Peut être monsieur, mais comme vous le savez, nous avons encore des lois, et je n’en ai enfreint aucune.

— Vous n’avez rien à ajouter ?

— Rien, monsieur.

— Alors adieu, tout au moins pour l’instant.

Il tourna les talons, sorti, et hurla « – fouillez tout, rien ne doit échapper à la justice. » Madame Durant s’affola, et allait se précipiter pour s’interposer quand Jeanne-Louise la retint. Elle la rassura, elle n’avait en sa possession aucune lettre ni aucun papier compromettant venant d’Horace. Elle n’était même pas sûre qu’il ait reçu ses lettres. Le seul échange, qu’elle avait eu, avait été avec madame Balbi, et de colère elle avait alors détruit la lettre. Jeanne-Louise ne pouvait savoir à quel point ce qu’elle supposait était vrai, car c’était une de ses lettres retrouvées dans un dossier au nom de Vielcastel qui avait incité l’enquête sur lui. La lettre avait intrigué Brissot puisqu’elle n’avait pas atteint son destinataire, celui-ci ne l’ayant pas récupérée à son hôtel versaillais ou visiblement son épouse le pensait.

Suite à la fouille des commissionnaires, elle envoya madame Durant à Bordeaux chez son notaire maître Collignan. Celui-ci ayant des accointances avec des représentants de l’Assemblé, notamment avec Pierre Vergniaud, elle espérait qu’il pourrait protéger ses biens et ceux de sa nièce.

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Eugene de Blaas I love nuns. They are mysterious and delightfully liminal figures..jpgDes coups terribles retentirent et se répercutèrent le long des couloirs silencieux du couvent. L’aube était à peine levée, sœur Antoine qui ramassait les derniers raisins de la saison sursauta. « – Qui, à cette heure, pouvait bien perturber la paix des lieux. » Elle qui aimait cette heure de tranquillité, où seule elle pouvait vaquer à ses occupations, non pas que le couvent fut un lieu très mouvementé surtout par les temps qui couraient, mais elle appréciait d’être seule. Elle posa ses outils au sol et d’un pas hâtif, autant que sa corpulence le lui permettait, elle se précipita à la porte. Elle n’avait nullement l’intention d’ouvrir, elle et sa communauté étaient encore sous le choc d’avoir échappé aux massacres qui avaient touché toute la ville. Elle n’avait pas atteint le vestibule que de toute part arrivaient ses consœurs, toutes aussi effrayées qu’elle-même. Elles entrèrent en conciliabule alors qu’à la porte les coups redoublaient. Au milieu de la confusion, dame Amelot arriva. « – Bien que je n’aime pas ça, nous pouvons ouvrir. Ils ne sont pas nombreux. Pas plus de six ou sept. Sœur Élizabeth, allez mettre en lieu sûr nos pensionnaires. » Sœur Antoine de son côté alla à la porte et ouvrit le guichet de la porte-cochère. Instinctivement, les sœurs firent corps autour de leur mère supérieure. « – Ah ! tout de même ! Marc-Antoine Montluçon, commissaire de la commune de Paris. J’ai ordre d’évacuer le couvent. » Son assertion jeta un froid sur la petite communauté. Le commissaire avait reçu l’ordre, la veille au soir, de la main même de Danton, il devait expulser en douceur les habitantes du couvent et si possible discrètement. On mettait déjà sur le dos du nouveau ministre de la Justice, les massacres qui resteraient dans les anales comme étant ceux de septembre, ce dernier ne tenait pas à un scandale supplémentaire aussi minime fût-il. En attendant plus amples informations, le commissaire devait retenir seulement trois personnes.

Les brissotins, hostiles au mouvement de foule de la commune de Paris, qu’ils ne maîtrisaient pas ou peu, avaient cherché un homme pour faire la liaison avec la Commune insurrectionnelle. Il fallait qu’il soit populaire et engagé auprès des insurgés, ils se décidèrent pour Danton, qu’ils estimaient corruptible, et ils le nommèrent au ministère de la Justice. L’homme était habile, pendant les journées des massacres de septembre, il avait adroitement réussi à faire échapper Adrien Duport, Charles de Lameth et Talleyrand. Ce dernier avait réussi à arracher un ordre de mission à son sauveur, car il ne voulait pas être considéré comme émigré. Il partit donc pour Londres sous le prétexte de travailler à l’extension du système de poids et de mesures. Danton en échange du service avait réclamé quelques informations qui pourraient lui être utiles. Talleyrand avait choisi les documents qui lui semblaient les plus anodins, les informations qu’il pensait sans conséquence. Au milieu de celles-ci, il y avait la lettre de Dame Amelot, rien de croustillant au goût du ministre qui dans un premier temps l’avait écartée puis après réflexion il avait décidé de réclamer son évacuation. Cela ne lui coûterait rien et démontrerait sa bonne volonté à mettre de l’ordre. Sur ce, il y avait sûrement une affaire immobilière à faire. De l’argent il en avait toujours besoin d’autant que la monnaie perdait de plus en plus de valeur, cela n’allait toutefois pas jusqu’à porter d’autres préjudices aux occupantes du couvent que leur expulsion.

La mère supérieure était quelque peu déconcertée, elle se doutait bien que leur paix n’allait pas durer, la plupart des maisons pieuses de son ordre avaient fermé leurs portes et leurs religieuses étaient sur les routes. D’une voix blanche, elle ne put retenir. « – Mais citoyens, où nous allons aller. 

– où vous vous voulez ! Estime-toi heureuse, citoyenne, je ne retiendrai, momentanément, que toi, car je suppose que tu es la citoyenne Amelot et tes deux dernières pensionnaires que par ailleurs je ne vois pas ici…

Comme personne ne bronchait, il reprit avec un ton sardonique. « – Ne venez pas me dire que les citoyennes Dambassis et Vertheuil ne sont plus là, s’il le faut je fais fouiller le couvent de fond en comble et vous ferez toutes arrêter. » Dame Amelot comprit, qu’elle et ses filles avaient plus à perdre qu’à gagner !

– Elles sont là bien sûr, mais promettez-moi de ne leur faire aucun mal.

– Quoi que je te promette, tu ne me croiras pas, il va falloir faire confiance à ton Dieu.

– En notre Dieu citoyen. N’oubliez pas que si vous ne vous croyez pas en sa puissance, vous pouvez craindre celles de vos supérieurs, Mademoiselle Dambassis est la fille d’un de leurs banquiers et mademoiselle Vertheuil-Reysson est sous sa protection.

– Je sais tout cela, te fatigue pas… tu vois, je ne peux leur faire de mal. Fais-les donc chercher, nous gagnerons du temps.

Sœur Élizabeth, qui entre temps s’était mêlée discrètement au groupe, sur un signe de tête de la mère supérieure, était repartie. Elle revint avec Sophie et Edmée se tenant le bras, la première était visiblement inquiète, la deuxième était stoïque.

– Bien puisque tout le monde est là, nous allons pouvoir procéder à l’évacuation. Toutefois, je vous conseille de changer vos frusques, cela risque de vous empêcher de passer inaperçues.

Monachism. Monastic costumes history. Augustinians Nuns habit. .jpgCela tétanisa l’ensemble de la communauté. Quitter l’habit était impensable pour elles. « – Ma Dame, nous avons les vêtements que nous gardions pour les pauvres. » Intervint Edmée d’une voix quelque peu tremblante. La mère supérieure sursauta légèrement et planta ses yeux dans ceux de la jeune fille. Celle-ci hocha la tête en signe d’assentiment à la question non formulée. Le commissaire sentit qu’il se passait quelque chose, cela le crispa, mais il resta sur sa position attendant la suite.

Dame Amelot, bien qu’elle ne fut point sûre que cela soit l’œuvre de Dieu, avait eu l’assurance du don de prémonition de la jeune fille, qui était de loin supérieur au sien tant il avait l’air précis. Les premières fois qu’il s’était exprimé, nul n’avait fait attention. Les deux amies en avaient fait un jeu loin des yeux des ursulines. Edmée tenait les mains d’une des pensionnaires, elle regardait le ciel et prétendait lui dire l’avenir. Sophie organisait et créait l’ambiance propice à ce qui pour elle était un jeu d’enfant. Au début, l’importance de la chose échappa à la jeune pythonisse. La valeur qu’elle avait prise aux yeux des autres la flattait, mais un jour, les êtres lumineux lui demandèrent de mettre en garde une de ses camarades, un voyage pourrait l’amener à la mort. Elle ne fut pas prise au sérieux, mais le voyage de départ de leur comparse quelques mois plus tard lui fut fatidique. De ce jour, ses camarades en eurent peur. Elle décida de tout arrêter, bien que certaines la sollicitèrent encore, malgré le frisson de la peur. Sophie avait regardé son amie différemment. Elle ne l’avait pas rejetée pour autant, elle avait compris la souffrance d’Edmée à défaut de comprendre son don. Elle l’avait dès lors protégée du mieux qu’elle pouvait. Elle allait jusqu’à servir d’intermédiaire quand la prémonition ou les mises en garde mystérieuses semblaient de trop grandes importances pour être gardées secrètes, elle faisait alors passer l’information sous forme de conseils aux concernés. Le don d’Edmée avait toutefois été mis à nu auprès des religieuses de la façon la plus inattendue, un peu plus d’un an plus tôt, alors que dans le réfectoire, la petite communauté soupait. Au fil du temps, celle-ci s’était fort réduite, les sœurs n’étaient pas plus de trente, beaucoup d’entre elles étaient âgées et n’avaient donc pas jugées utile d’émigrer, quant aux deux dernières, deux jeunes sœurs venant de famille noble, elles ne savaient que faire. En dehors des religieuses, il n’y avait plus que Sophie, sa mère n’avait pas toujours pas jugé utile de la sortir du couvent et Edmée, qui n’avait plus de nouvelles de sa tante. Dans un silence plus soucieux que voulu, elles ingurgitaient leur soupe. Tout à coup au-dessus des bruits des cuillères et des déglutitions, les paroles d’Edmée arrêtèrent tous les mouvements. « – Sœur Madeleine doit partir, ils vont venir la chercher demain à l’aube. »  Tous les regards se tournèrent vers la jeune fille qui ne quittait pas des yeux son assiette, avec un léger tremblement dans la main. Avait-elle été visitée ? Dame Amelot leva un sourcil et sans se décontenancer, car elle pressentait déjà quelque chose d’indéfinissable, elle intervint « – sœur Madeleine, nous ne serions être trop prudente, suivez-moi. Quant à vous, mes sœurs, vous pouvez reprendre votre souper. »

Dans la nuit, sœur Madeleine, fille d’une dame d’honneur de la comtesse de Provence, qui venait de s’enfuir avec cette dernière, quittait les lieux pour passer la frontière. La prédiction d’Edmée se révéla juste, un groupe de gens d’armes accompagnant un commissaire de la commune fouillèrent en vain le couvent. Parmi les religieuses, celles qui étaient restées, septiques, pensant qu’Edmée voulait se rendre intéressante, ne surent plus quoi penser. Dame Amelot avait rendu grâce à Dieu et depuis écoutait avec plus d’attention ce que disait la jeune fille qui en fait parlait peu. Pour les vêtements destinés aux pauvres, que les sœurs avaient triés et entassés dans une pièce pour une distribution ultérieure, la mère supérieure ne réalisait que maintenant que l’idée de remettre leur distribution venait d’Edmée par l’intermédiaire de Sophie. Elle ne se souvenait même plus du prétexte. Elle supposa que c’était un bon signe. Après avoir conduit le groupe au complet à la pièce où avait été entreposée les hardes et après avoir fait juger l’inviolabilité de celle-ci, la petite communauté piocha dans le lot de quoi changer d’allure, pendant que dame Amelot maintenait le commissaire et ses hommes à l’extérieur afin de préserver leur pudeur. Les ursulines ressortirent méconnaissables, Sophie eut bien envie de rire, mais la peur avait pris le dessus. « – Bien, puisque vous voilà prêtes, vous pouvez partir, à l’exception des citoyennes Amelot, Dambassis et Vertheuil.

– Partir ! Mais pour où ? s’exclama sœur Antoine qui n’avait jamais quitté la protection d’un couvent depuis sa petite enfance et ce n’est pas le nombre des années qui lui causaient mille douleurs qui allaient la rassurer. « – On va se débrouiller ! » intervint sœur Élizabeth, qui n’avait pas l’intention de s’en laisser compter par ces hommes. D’une trentaine d’années, originaire de Normandie, elle avait tout d’une femme viking. Bien que pas désagréable physiquement, elle avait l’allure et le comportement d’un homme. Lorsqu’on avait besoin d’un peu de force, toutes allaient chercher sœur Élizabeth. Elle cumulait les rôles de dépositaire, s’occupant des provisions, gardant en dépôt les objets nécessaires à la vie quotidienne, faisant les comptes, conservant les archives du couvent, et celui de boursière, établissant les commandes et recevant l’argent nécessaire pour payer les fournisseurs. Elle avait donc l’habitude de prendre les choses en main. Dame Amelot s’adressa au commissaire « – Mais qui me dit que rien d’horrible ne va leur arriver, que rien ne les attend, citoyen Montluçon ?

– Là aussi, il va falloir faire confiance en votre Dieu, mais si vous voulez nous pouvons d’une des fenêtres de cet étage nous assurer de leur route ?

– Si elles prenaient la rue Beaubourg et que les sœurs ne quittent pas sœur Élizabeth jusqu’à son injonction, cela devrait aller ma mère, qu’en pensez-vous ?

Padmé - Padmé Naberrie Amidala Skywalker Fan Art (27832487) - Fanpop.jpgDame Amelot, tout comme le commissaire, fut surprise de l’intervention d’Edmée. Mais si la jeune fille irritait le commissaire, qui trouvait étrange que la mère supérieure tienne toujours compte de ses réflexions, dame Amelot, elle, s’en trouvait rassurée, car jusque là cela les avait aidées. « – Edmée doit avoir raison, mes filles. » Du moins l’espérait-elle. Après des adieux quelque peu déchirants, la mère supérieure, suivis du commissaire et des deux dernières pensionnaires retenues dans les lieux, se mit à l’une des larges et hautes fenêtres de l’étage, pour voir partir ses filles. Elle avait la boule au ventre, elle était rongée d’inquiétude et appelait de toutes ses forces l’aide de Dieu. Qu’allaient-elles devenir ? Pouvait-elle avoir confiance dans la prédiction voilée d’Edmée ? Elle qui doutait de ses propres intuitions. La rue était vide, le groupe sorti avec sœur Élizabeth qui la tête haute les guidait, sa charge lui donnant le courage dont elle avait peur de manquer. Les moniales serrées les unes contre les autres, tel un troupeau allant à l’abattoir, levèrent les yeux vers la fenêtre de laquelle leur mère supérieure les bénissait. Comme convenu, au bout de la rue Geoffroy l’Angevin, elles prirent la rue Beaubourg, disparaissant aux yeux de celles qui restaient au couvent. La mère supérieure laissa échapper un soupir de soulagement, ce n’était pas un piège, elle mit alors tous ses espoirs dans son seigneur pour leur survie. « – Bien, je vous conduis au parloir, citoyenne, en attendant des nouvelles de mes supérieurs. »

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 010 bis

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 008

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épisode 008

26 au 28 avril 1789, Le mensonge destructeur

Ascension de la montgolfière dans le parc de la Folie Titon, 18 septembre 1783. Aquarelle originale, coll. Paul Tissandier..jpg

Si Monsieur Réveillon était connu pour sa participation auprès d’Étienne de Montgolfier d’un des premiers envols de ballons à air chaud, il était avant tout le propriétaire de la manufacture royale de papier peint. Il avait débuté chez un marchand mercier, puis s’était mis à son propre compte. De nature entreprenante, il s’était intéressé au papier importé d’Angleterre et d’Extrême-Orient. Profitant d’un concours de circonstances favorables, il s’était décidé à se lancer dans la fabrication de ce produit tant apprécié de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Il installa son modeste atelier dans les dépendances d’une propriété qu’il acquit dans le faubourg Saint-Antoine. Sa prospérité se confirmant de jour en jour, il fit de son commerce une manufacture de premier ordre. Sa notoriété, au fil du temps, plus importante, l’amena à abandonner sa maison de commerce, rue de l’arbre sec, pour aller s’installer rue du Carrousel en face de la porte des Tuileries.

En ce beau jour d’avril, il avait invité dans sa demeure, dénommée du nom de son précédent propriétaire, Évrard Titon du Tillet, les actionnaires qui lui avaient permis de mettre au point un nouveau procédé de fabrication de papier Vélin. Le nouveau système améliorait à la fois la quantité et la qualité de son approvisionnement en papier ce qui assurait sa fortune.

Monsieur Beller, suisse de Monsieur le duc d'Orléans Carmontelle (dit), Carrogis Louis (1717-1806) , peintre.jpg

Monsieur Réveillon attendait ses invités devant l’entrée principale de son manoir, qui au rez-de-chaussée abritait désormais son usine de papier peint, et aux étages supérieurs, ses appartements. C’était un homme de grande taille, légèrement bedonnant, dégageant une autorité naturelle, toujours tirée à quatre épingles, mais sans ostentation. Tous lui trouvaient du charme et éprouvaient de la sympathie pour l’homme. Bien qu’il affichât les différents éléments de sa fortune au travers de sa demeure, des parures de son épouse, il n’aimait pas les extravagances qu’étalaient certains nouveaux riches. Il était avant tout un homme d’affaires, un bourgeois qui avait réussi et qui s’intéressait essentiellement à sa manufacture et à ses biens. Pour l’heure, il fixait d’un œil inquiet le portail grand ouvert sur le faubourg Saint-Antoine. Le quartier, dominé par les différents métiers de l’ameublement, était depuis la veille en ébullition. Des heurts entre ouvriers et bourgeois avaient éclaté lors de la rédaction, au sein de sa fabrique, de cahiers de doléances pour les États généraux. Il faut dire que sa proposition, relayée par Henriot, un fabricant de salpêtre, de baisser le prix du pain et de diminuer les salaires d’autant, afin de stimuler le commerce et donc l’embauche, avait été mal comprise. Le matin même, un de ses ouvriers l’avait mis en garde. La colère grondait parmi les ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel qui en cortège aux cris de « Mort aux accapareurs ! Le pain à deux sous ! » s’en étaient allés à la manufacture de Saint-Gobain. Il avait cru comprendre qu’il y avait déjà des échauffourées entre le peuple et les troupes royales. Il se détendit, quand il vit s’avancer, sur l’allée principale, qui menait jusqu’au perron sur lequel il se tenait, le premier carrosse. Ses festivités ne seraient pas mises à mal par les troubles populaires. De la voiture descendit monsieur Dambassis de saint Martin, son banquier suivi de son épouse et de leur fille Sophie. L’hôte eut à peine le temps de saluer dans les formes ses premiers invités, que suivit la voiture de Monsieur Vielcastel, accompagné de Jeanne-Louise et d’Edmée. La jeune fille leva vers l’homme un regard translucide qui l’émerveilla. Après avoir fait une révérence, elle contempla la demeure qui faisait décor à son propriétaire. À ce moment-là surgit de la manufacture un homme d’âge mûr, dégarni, légèrement voûté et affublé d’un habit de couleur noire, suivi d’un plus jeune. Ils se dirigèrent vers le maître des lieux et respectueusement, attendirent que celui-ci leur adressât la parole. « — Oui, monsieur Froebel ? Est-ce que tout est en place ? » Le plus âgé des deux acquiesça, le plus jeune avec difficulté essayait de détourner le regard, il venait de découvrir Edmée. Celle-ci rougit, et baissa les yeux, se retournant vers Sophie, cherchant la sécurité. Son amie lui fit un clin d’œil, ce qui l’embarrassa de plus belle. Malgré leur jeune âge, les deux amies, l’une comme l’autre, avaient de quoi troubler la gent masculine, tout d’abord parce qu’elles étaient de grande taille, de plus elles commençaient à ressembler à de jeunes femmes, leurs formes annonçaient des promesses alors qu’elles quittaient à peine le monde de l’enfance. Chacune à sa façon avait de quoi attirer les regards, Sophie blonde comme les blés murs, avait tout d’une nymphe espiègle, Edmée brune comme l’encre était impassible comme une déesse de la raison. Sophie était lumineuse comme le soleil, souriait à tout à chacun. Edmée était mystérieuse, rêveuse et donnait l’impression que rien ne pouvait la toucher. Quand son regard touchait quelqu’un, celui-ci se sentait transpercé et quand par mégarde elle souriait, c’était lumineux, angélique. Contrairement à beaucoup de leurs consœurs, elles sortaient régulièrement du couvent, et si Sophie, de nature romanesque, voulait plaire à la gent masculine, Edmée n’en était pas là. Elle fut sortie de son embarras par l’invitation de Monsieur Réveillon à le suivre, car avant toute chose, il avait décidé qu’il fallait rejoindre son épouse en attendant les invités retardataires.

Elegant Woman, Late 1700s, Louis Rolland Trinquesse.jpgHabillée d’un large manteau en brocard fleuri laissant deviner une jupe de soie de couleur vieux rose, Madame Réveillon les attendait à l’arrière de la demeure, sur la terrasse donnant d’un côté sur le grand salon traversant et de l’autre, par une volée de marches, sur les jardins desquels avait eu lieu le premier envol de montgolfière. Elle avait fait dresser une table couverte d’agapes et rassembler fauteuils et bergères pour le confort de ses invités. Elle connaissait bien madame de Saint-Martin et madame Vertheuil-Lamothe, elle les fréquentait assidûment, ayant des œuvres de charité en commun et se croisant dans divers cercles littéraire et artistique notamment celui de madame Necker et celui de madame de Beauharnais. Elle les accueillit chaleureusement et les complimenta sur la joliesse de Sophie et d’Edmée. Elle installa tout son monde autour de la table et surprit ses convives en les servant elle-même, la mode était au naturel. Monsieur  Réveillon de son côté se mit en conversation avec messieurs Dambassis de Saint-Martin et de Vielcastel. Ce dernier le prit à partie sur l’ambiance électrique du faubourg. Le chevalier expliqua qu’ils avaient eu beaucoup de mal à arriver jusqu’à sa demeure. « – C’est exact, le quartier est, il est vrai, naturellement houleux, mais je soupçonne quelques mauvaises gens d’attiser la flamme de la révolte. Comme vous le savez, l’hiver a été particulièrement rigoureux et le chômage a fortement augmenté, la place de grève est remplie de demandeur d’emploi, aussi lors de la rédaction des cahiers, j’ai proposé de déréglementer la distribution du pain pour entraîner une baisse de prix ce qui aurait permis d’envisager un retour à des coûts salariaux plus raisonnables, ce qui à mon avis aurait entraîné une baisse des prix de la fabrication stimulant ainsi la consommation et donc l’emploi. Monsieur Henriot était d’ailleurs en accord avec moi, mais cette proposition a été colportée comme un désir de simplement faire baisser le salaire des ouvriers. Des individus malintentionnés à la solde de gens haut placés en mal de pouvoir ont même été dire que je soutenais qu’un ouvrier pouvait vivre avec 15 sols par jour. Aussi poussés par cette engeance, les ouvriers du faubourg sont allés demander réclamation à la manufacture de Saint-Gobain. Pour l’instant, ce n’est qu’une manifestation houleuse, heureusement contenue par la garde royale à la Bastille. » Jean-Michel Moreau (26 March 1741, Paris – 30 November 1814, Paris), called Moreau le Jeune,.jpgMachinalement, il leva les yeux vers la forteresse de la Bastille dont la vue se détachait au loin. Madame de Saint-Martin, qui avait suivi avec intérêt la conversation, intervint. « – … mais tout cela n’est-il pas dangereux pour nos affaires.

Oh… non, ce n’est pas la première fois que nous avons du tumulte. De plus, mes ouvriers n’ont pas à se plaindre du traitement que je leur octroie. Ils auront à cœur de protéger mes biens, car ils les nourrissent. » Rassurée, Madame de Saint-Martin guida la conversation vers d’autres sujets, plus en accord avec ses goûts. Un peu plus d’une heure s’écoula au gré de la conversation. Comme les autres invités n’arrivaient pas, Monsieur Réveillon proposa de passer à la visite de la manufacture qu’il avait organisée afin d’admirer son travail.

Arpentant les différents ateliers de la manufacture, écoutant patiemment les explications de monsieur Réveillon, le petit groupe avançait lentement sous l’œil fier des ouvriers, heureux de montrer à ces nobles gens leur travail quotidien. Edmée et Sophie écoutaient d’une oreille distraite les explications sans fin. Elles se contentaient du spectacle, admirant les tontures de drap, blanchies puis teintes et ensuite passées au moulin. Pendant ce temps, le manufacturier expliquait l’impression des papiers imprimés à l’aide d’une planche de bois reliéfée et chargée d’un mordant formé d’huile de lin rendue siccative par la litharge et broyée ensuite avec du blanc de céruse, qu’il dénomma encaustique. Il fit remarquer que le tout était ensuite placé dans une grande caisse au fond tendu d’une peau de veau, le tambour, dans lequel était jetée la poussière de tontisse. Comme son auditoire semblait distrait, il attira son attention sur l’ouvrier qui le prenait avec la planche, une fois le mordant étendu sur le drap du baquet à couleurs, et qui l’étendait uniformément sur une planche avec un tampon ou une espèce de pinceau, et qui le posait sur le papier aux endroits désignés par des repères. « — Comme vous pouvez le voir, une fois qu’il en est placé sur une étendue suffisante, l’apprenti, qui le sert, tire le papier et le couche dans le tambour ouvert ; il saupoudre à la main, avec de la poussière de laine, et lorsqu’il y a assez de longueurs de papier pour couvrir tout le fond du tambour, il frappe en cadence le fond en peau avec deux baguettes longues. » La tontisse s’éleva intérieurement comme une fumée, retomba sur le papier et pénétra fortement dans l’encaustique qui s’en satura et la retint. L’enfant secoua alors avec une de ses baguettes le papier par-derrière pour faire détacher toute la poussière qui n’était pas fixée, ce qui fit éternuer Sophie et rire Edmée, faisant sourciller Jeanne-Louise. Monsieur Réveillon qui sembla ne pas remarquer la dissipation des jeunes filles, continua avec sérieux son explication. « — On place ensuite le papier sur l’étendoir et on le laisse parfaitement sécher. Il arrive parfois, afin de nuancer le velouté et de pratiquer des ombres pour souligner le dessin, que l’ouvrier pratique un repiquage. Il reprend alors le rouleau de papier lorsqu’il est parfaitement sec, l’étend sur son établi et, à l’aide d’une planche de bois, place sur le velouté une couleur en détrempe plus foncée ou plus claire… »

Portrait du sculpteur Falconet à l’âge de 26 ans.jpgMonsieur Réveillon fut interrompu par l’entrée intempestive de Joseph, le fils de son secrétaire. Devinant son agitation, il s’excusa auprès de son auditoire et s’isola de quelques pas pour s’entretenir avec lui. « – Monsieur, Monsieur, il y a du raffut au portail, on l’a fermé, mais la populace s’agglutine contre les grilles. À force de les secouer, ils vont les faire tomber.

– Mais la garde royale est toujours présente ?

– Oui, oui, mais ils ne sont pas nombreux.

– J’y vais, Joseph. Monsieur Froebel, continuez la visite pour nos invités.

Monsieur Réveillon s’excusa une nouvelle fois, et prétexta un peu de remue-ménage à gendarmer devant sa porte. Il invita ses invités à suivre son secrétaire, il expliqua qu’il ferait au plus vite pour les rejoindre. « — Mesdames, messieurs, ne vous inquiétez pas, la garde royale est dans le faubourg, elle nous protégera de tout débordement. »

***

Quelle ne fut pas la stupeur du manufacturier de voir devant sa porte des manifestants brandissant une potence à laquelle, ils avaient accroché des mannequins représentant lui-même et Monsieur Henriot. Il en eut un frisson dans le dos. Il fut toutefois rassuré de voir la garde royale devant sa porte s’interposer entre la foule haineuse et ses biens. Les manifestants ne pouvant s’approcher, ils se rabattirent rue de Cotte, où ils saccagèrent la maison du manufacturier Henriot. Toutefois, un attroupement composé de diverses personnes, ouvriers, filles de mauvaise vie, hommes louches s’installa dans la rue, campant sous les yeux impavides des gens d’armes.

Bien qu’inquiet, il revint dans les ateliers, afin de rassurer quelque peu ses invités. Monsieur de Vielcastel sourcilla à ses explications qu’il trouva trop alambiquées à son goût. Prenant comme excuse le caractère exceptionnel de la situation, il proposa de laisser leurs hôtes à leurs affaires et de remettre les festivités troublées par le remue-ménage. « — Je suis désolé monsieur, mais à cette heure, je ne pense pas que nous puissions sortir de la Folie Titon. Une foule houleuse s’est installée devant ma porte. J’ai bien peur que nous soyons pris en otage et que nous soyons amenés à prendre notre mal en patience, mais soyez rassurés la garde royale est là. » La réplique jeta un froid sur le petit groupe amenant à chacun des pensées différentes. Pour la majorité d’entre eux, il leur sembla impensable que l’on puisse s’en prendre à eux, aussi ils firent bon cœur contre mauvaise fortune. Edmée était moins confiante, mais rien ne la guidait vers une autre voix. Sophie quant à elle, ne constatait qu’une chose à sa grande contrariété, c’est que la fête n’aurait pas lieu, elle qui avait mis tant de soin à choisir sa tenue avec son amie. Elle arborait pour la première fois une robe à la chemise en linon avec un caraco de satin bleu-turquoise et avait conseillé à Edmée une variante, mais bleu gris. Elle rageait intérieurement, mais que pouvait-elle faire ? Fataliste, elle suivit, comme le reste du groupe, Joseph dans les méandres de la manufacture afin de remonter aux appartements.

Le saccage de la manufacture Réveillon (avril 1789).jpgPendant ce temps, accompagné de son secrétaire, monsieur Réveillon revint vers le perron de sa demeure, afin de voir à quoi s’en tenir. Il se mit à scruter le bout de l’allée. Derrière le portail monumental clos, une foule haineuse hurlait des horreurs qu’il était difficile d’ignorer tant le vacarme était grand. Certains secoués toujours les mannequins à son effigie et à celle de son ami, prétendant leur faire mille sorts atroces. Le manufacturier ressentait un malaise profond qui commençait à lui liquéfier les tripes. Le seul rempart, entre eux et la colère de ses manifestants, était le détachement stoïque de la garde royale, dont il trouvait le nombre de ses membres bien petit. Il jeta un regard interrogateur vers son secrétaire qui haussa les épaules d’impuissance. Des ateliers, installés dans les communs, de chaque côté du jardin à la française, ornement de la façade, des ouvriers sortaient commentant la scène, certains avec colère. À la vue de leur patron, ils préférèrent se taire suivant en cela les conseils de monsieur Froebel. Il était inutile d’attiser la foule par d’autres propos haineux. Monsieur Réveillon, soucieux de connaître les ordres de la garde, finit par s’avancer vers son commandant. L’homme, suivi de son secrétaire, en imposait, la foule petit à petit se tut attendant quelque chose. Ce changement d’humeur fit se retourner le capitaine. « — N’avancez pas plus loin monsieur, cela pourrait être dangereux. Ils vont se calmer, il n’y a aucun doute… » La phrase n’était pas finie qu’une pierre tomba aux pieds de monsieur Réveillon, qui ne broncha pas. Il fixa son regard vers l’endroit d’où, lui sembla-t-il, l’objet avait été projeté. Il n’était pas en colère, il était triste. Il semblait avoir fait tout ce qu’il pouvait pour ses ouvriers, pour leur bien-être, leur confort, et voilà qu’on lui reprochait, à lui, tout l’inverse. Il sourit tristement, s’attirant un quolibet d’une femme efflanquée en haillon. Il n’avait pas voulu cela. Il trouvait injuste que ses propos aient été détournés à des fins malhonnêtes, au point de devenir une contre-vérité, un sujet de discorde. Il estimait qu’il n’y avait rien de bon à insuffler tant de haine.   « – Monsieur Froebel, écoutons les conseils avisés du capitaine, n’allons pas souffler sur les braises. »

Il fit demi-tour sous le silence tendu par la rancœur des insurgés et rejoignit sa demeure.

***

À l’intérieur, depuis le salon donnant sur la rue, les invités de monsieur Réveillon n’avaient pu s’empêcher d’examiner avec anxiété la rue du faubourg devenue noire de monde. Ils remarquèrent, tout à coup, une vague dans le mouvement de la foule, et virent le plus gros se mettre en branle en direction de Paris. Monsieur Dambassis en fit la remarque, mais leur soulagement fut de courte durée. Jeanne-Louise fit observer à voix basse, comme si elle avait peur d’être entendue, que certains manifestants semblaient dresser un campement. Ses compagnons durent acquiescer, c’était bien le cas, la nuit tombant, des feux étaient allumés avec tout ce qui pouvait être rassemblé. Des bancs de fortunes étaient dressés et du vin était distribué par des cabaretiers installés aux abords. Si une partie des agitateurs étaient allés saccager la demeure de monsieur Henriot à défaut de celle de monsieur Réveillon, les cris haranguant de la foule en attestaient, l’autre partie attendait son moment devant la garde qui ne bronchait toujours pas. Monsieur Réveillon entra, sur ces entrefaites, dans le grand salon. Il était repassé par ses ateliers, rassurant du mieux possible ses ouvriers et leur faisant distribuer de quoi les nourrir, car tout le monde était retenu dans la manufacture.Jean-Michel Moreau, dit le jeune. Illustration pour l'Emile dans Oeuvres de Jean-Jacques Rousseau copie.jpg « — Mes amis, je suis désolé de vous voir mêler à tout cela. Je n’ai point pensé que cela prendrait ces proportions. Cela sera moins festif que prévu, mais rien ne nous empêche de nous régaler et de passer à table. » Chacun le rassura, repoussant sa culpabilité, tous savaient bien qu’il n’y était pour rien. Ils s’installèrent à table, sans grand appétit, mais tous prêts à faire un effort pour leurs hôtes. À la demande du maître de maison, monsieur Froebel et son fils se joignirent à eux. Le secrétaire n’osa refuser. Un tant soit peu gêné, il s’assit auprès des invités de leur maître, enjoignant son fils à faire de même. Madame Réveillon, ignorant la singularité de l’invitation, lança le service et mit toute son amabilité à égayer le repas, entraînant madame de Saint Martin et Jeanne-Louise dans des considérations autres que les préoccupations du moment, chacune répondant à son effort. Monsieur Dambassis, de son côté, entama une conversation avec monsieur Vielcastel sur la mise en place des futurs états généraux prévue pour le mois suivant. Sophie et Edmée ne faisaient qu’écouter, leur éducation leur ayant appris à se taire en société tant que l’on ne s’adressait point à elles, de plus qu’auraient-elles eu à dire. L’une était curieuse de ce qui se passait au-dehors, ignorante du danger, et l’autre inquiète de celui-ci, troublée par ses compagnons, entités lumineuses et prophétiques qui s’agitaient autour d’elle.

La soirée s’écoula avec lenteur, chacun ayant du mal à se détendre. La brise amenait par vague le son étouffé des agapes et algarades des mécontents installés devant la grille de la demeure. De temps en temps, le rire d’une femme ou l’aboiement d’un homme enivré traversait le silence qui s’installait dans la conversation que chacun essayait de maintenir. Au milieu de ce malaise général, Edmée en ressentait un supplémentaire, celui du regard constant de Joseph. Le garçon de quelques années plus âgé qu’elle, bien que joli garçon avec sa tignasse presque blonde et ses yeux bruns, avait quelque chose de lourd dans le regard. Cela inquiétait la toute jeune fille, elle sentait quelque chose d’indéfinissablement trouble dans cette attention. Elle pressentait en lui un danger et telle une proie devant un prédateur elle tremblait d’effroi. Elle ne comprenait pas ce sentiment de peur irrationnelle dont elle ne trouvait ni explication ni justification, elle essayait de se raisonner, mais en vain l’impression restait. Sophie, assise en face d’elle, qui ne comprenait pas la gêne de son amie, essayait, en vain, d’attirer son regard, fixait dans son assiette. Elle supposait que son comportement était la conséquence des troubles extérieurs, qui devait l’effrayait, et elle voulait la rassurer. Elle-même était indifférente à tout cela, elle était loin de se sentir en danger, tant elle était assurée de la protection que lui offrait son statut. Dans sa naïveté, elle trouvait amusants ces bouleversements, qui perturbaient ses parents et ses amis. D’un tempérament enjoué et optimiste, elle ne comprenait pas ce qui contrariait son entourage, hormis la perturbation des festivités qui avaient été gâchées. Elle aurait voulu profiter de sa sortie du couvent offerte par cette occasion, et était déçue que les autres invités n’aient pu atteindre les lieux, limitant les membres de la gent masculine ayant un intérêt pour elle à ce Joseph qui n’avait d’yeux que pour son ami, qui ne semblait pas s’en apercevoir.

Le dîner traîna en longueur, puis monsieur Réveillon proposa l’hospitalité pour la nuit, celle-ci s’avançant. Sophie et Edmée se retrouvèrent dans une chambre donnant sur le jardin, madame Réveillon avait proposé de les laisser ensemble, ce que Jeanne-Louise trouva bien venu. Arrivée dans la chambre Edmée se retrouva soulagée de la présence oppressante du garçon. Elle se détendit au fil de la conversation prolixe de son amie. Elle n’osa lui faire part de l’impression que lui avait fait Joseph, elle ne savait pas comment l’exprimer et donc doutait d’être comprise. Elle laissa donc Sophie discourir sur les impressions que lui avait faites cette journée riches en rebondissements. Elle n’avait pas assez de mots pour exprimer sa déception envers cette journée dont elle attendait tant, car c’était un peu comme son entrée dans le monde, et voilà que cela était repoussé aux calendes grecques. Le tout s’était soldé par un dîner sans grand intérêt, elle qui se faisait une joie, depuis qu’elle en avait la teneur, de cette sortie inespérée du couvent. Il y aurait dû y avoir un bal et même un feu d’artifice, quel désastre que ces attroupements de gueux ! Edmée finit par rire des propos dépités de son amie tant ils étaient inconsidérés, naïfs et même enfantins. Elles étaient affalées sur le lit, et de là elles avaient pour vue le jardin par les portes-fenêtres qui donnaient sur un large balcon. Edmée finit par se laisser porter par la vision de la lune qui flottait à travers un voile. Elle regardait la masse sombre de la Bastille qui se profilait au loin. Elle trouvait la forteresse moyenâgeuse rassurante. Elle eut un frisson, elle avait l’impression qu’elle l’appelait. Elle en fit part à son amie qui à son tour se moqua.

Intérieur avec deux femmes et un gentilhomme, à la table de toilette, 1776 Louis 2.jpgSur une des chambres donnant sur le devant de la Folie, Jeanne-Louise qui s’était dévêtue de sa robe à l‘anglaise regardait elle aussi par la fenêtre. Elle avait mis par dessus sa chemise, son manteau de grosse soie qui lui servait de robe de chambre, elle le serrait contre elle comme l’on s’enveloppe d’une carapace. Elle examinait les campements de fortune, elle apercevait autour des feux des hommes et des femmes qui semblaient converser et parfois se quereller. La foule s’était calmée, mais ne s’était pas dispersée, qu’attendait-elle ? Elle se le demandait. Pourquoi restait-elle là ? Qu’aurait-elle de plus ? Elle exprima sa pensée à haute voix, son époux qui était assis sur le lit, se leva, s’approcha d’elle et la prit dans ses bras pour la rassurer. « — Ils veulent nous impressionner, mais nous ne risquons rien, ils n’oseront pas affronter les gardes postés dans le jardin. Ils s’échauffent inutilement, cela ne leur apportera rien. » Jeanne-Louise ne rajouta rien, les propos du chevalier ne la rassuraient guère. Elle se sentait piégée. Elle aurait aimé être loin, au château Lamothe, mais elle était là à attendre, elle ne savait quoi.

Dans la chambre d’à côté, les époux Dambassis de Saint-Pierre se préparaient à se coucher. Ils partageaient la même chambre, ce qu’ils n’avaient pas fait depuis la naissance de leurs enfants et cela les contrariait grandement, même s’ils ne l’exprimaient pas. L’assurance de leur sécurité ne les souciait pas. Par courtoisie, ils échangeaient leurs points de vue, et exprimaient leur déplaisir d’être contraint à rester dans les lieux, pour une fois ils étaient en accord.

Les plus inquiets, étaient les époux Réveillon, qui voyaient leurs biens et eux même vilipendés par la foule. Madame Réveillon essayait de rassurer son époux sans trop y croire, celui-ci ne quittait pas la fenêtre, il connaissait le caractère ombrageux des habitants du faubourg. Ils avaient saccagé plus d’une fois tout ce qu’ils trouvaient sur le passage de leur colère. Par les jardins, un de ses commis était venu donner des informations qui n’étaient pas bonnes. Les biens de monsieur Henriot, le fabricant de salpêtre, avaient été malmenés, lui-même s’était enfui devant la menace. « Mort aux accapareurs ! Le pain à deux sous ! » Il se demandait encore comment ses propos avaient pu être si mal interprétés ou détournés. Comment lui, que la crise avait forcé à débaucher certains de ses employés, et qui avait tout de même attribué à ces infortunés des allocations de chômage d’un montant relativement élevé, lui qui était l’un des seuls chefs d’entreprise à s’astreindre à cette mesure sociale, comment des ouvriers qu’il avait aidés de son mieux, pouvait-il lui faire cela ? Il ne comprenait pas plus pourquoi le détachement de la garde royale était si peu nombreux. Un plus grand nombre aurait intimidé les ouvriers en colère. Tout se bousculait dans sa tête, Versailles avait pourtant dû être averti, ce qui s’était passé sous les fenêtres de l’hôtel de ville et qui lui avait été rapporté n’avait pu rester sans écho auprès du roi. Les insurgés avaient, tout de même, sous les fenêtres de l’Hôtel de Ville, sous les yeux de l’autorité municipale, brandi une potence à laquelle ils avaient accroché les mannequins le représentant ainsi qu’Henriot et ils les avaient brûlées en place de Grève. Comment se faisait-il que le lieutenant de police, le prévôt des marchands, Flesselles, l’intendant Berthier, tous ces agents de la Cour ne se fussent pas émus de cela ? Il était tout de même manufacturier du roi et il estimait que l’on mettait peu d’ardeur à protéger ses biens et sa personne. Il devinait qu’il était devenu un enjeu pour détourner l’attention, ou tout au moins il supposait que l’on utilisait la situation pour interrompre le processus des états généraux avec le fallacieux prétexte des émeutes.

96732013be6f53c3573df8359a9bd1a9.jpgL’aube vint sans que monsieur Réveillon n’ait pu trouver quelques repos. Le soleil n’était pas levé. À peine blanchissait-il le ciel, que le manufacturier arpentait ses ateliers, saluant ses ouvriers qui ouvraient les yeux après un sommeil peu salvateur. Il passait de l’un à l’autre échangeant quelques mots qui se voulaient rassurants, eux lui assuraient leur fidélité. Le manufacturier ne put que s’en rendre compte, la foule qui s’était quelque peu amoindrie pendant la nuit à nouveau grossissait. Ce n’était donc pas fini. Elle s’énervait déjà, s’échauffait par à-coups sous les invectives de quelques un de ses membres, quelques agitateurs à la solde de profits politiques. Dépité, il rejoignit son épouse qui s’occupait déjà de ses invités, Jeanne-Louise était en sa compagnie. Elle avait visiblement mal dormi, elle était cernée et plus blanche que la normale. Monsieur Vielcastel vint dans la foulée suivi de peu par monsieur Dambassis qui excusa son épouse trop fatiguée pour mettre encore un pied devant l’autre.

La journée s’écoula lentement, une sourde angoisse tenaillait les habitants de la Folie Titon. Des fenêtres donnant sur le devant de la demeure chacun à leur tour, irrésistiblement attiré, ils guettaient la foule des manifestants qui paraissait de plus en plus dense. Tout le peuple du faubourg semblait se rassembler devant les grilles de la manufacture. Edmée et Sophie avaient interrompu leur attente en allant arpenter les allées du parc qui s’étendaient à l’arrière de la Folie jusqu’à la campagne et les faubourgs. Elles avaient pour garde du corps Joseph. Ce qui inquiétait, ou tout au moins mettait mal à l’aise, Edmée qui s’accrochait au bras de Sophie, qui elle essayait ses pouvoirs de séduction sur le jeune homme. Le parc, avec ses méandres tortueux, paraissait sans fin, ce qui n’était pas le cas, il était bordé d’un haut mur de pierre que la végétation recouvrait de lierre et autres plantes grimpantes. Pour contenter leur curiosité, Joseph les mena du côté de la forteresse, les tours crénelées, reliées par des murailles de même hauteur, en faisait une masse compacte qui surplombait au loin telle une montagne la frondaison des arbres. Elles trouvèrent le monument inquiétant et rassurant à la fois, cela fit sourire le jeune homme, qui se mit à leur conter des anecdotes sur les supposés prisonniers. Il leur détailla l’arrivée des prisonniers que l’on annonçait au son d’une cloche amenant les boutiques avoisinantes à fermer et les gardes à se couvrir le visage pour ne pas voir le visage du nouveau venu. Ce culte du secret motivait également l’enterrement des prisonniers de nuit sous de faux noms. Il leur raconta le mythe de l’homme au masque de fer. Elles l’écoutèrent avec attention comme on écoute un conteur d’histoire. Elles frissonnèrent d’effroi aux rythmes des chaos de l’histoire. Comme le jour baissait, le groupe de jeunes gens revint vers la maison. Edmée était toujours inquiète, c’était diffus et cela n’avait plus de rapport avec le garçon. Lorsque les jeunes gens entrèrent dans le grand salon, ils trouvèrent leurs hôtes et leurs familles aux fenêtres donnant sur l’avant de la demeure. Un grand tumulte les y avait attirés, les inquiétait par sa force soudaine. Le carrosse du duc d’Orléans essayait de passer au travers de la foule sous les « hourras ! », les « vive le roi ! », de celle-ci. Comme l’équipage stagnait devant le portail de la Folie, le duc ouvrit la portière et se pencha à l’extérieur pour la remercier de ses acclamations, faisant redoubler celles-ci. Monsieur Réveillon en put s’empêcher d’émettre un juron à la vue de la scène, faisant sourire monsieur Vielcastel qui rajouta « — c’est bien de lui ! 

1778 Jean-Michel Moreau, dit le jeune. Illustration pour l'Emile dans Oeuvres de Jean-Jacques Rousseau.jpg– mais il distribue le contenu de sa bourse ! Cet homme est inconscient ! » s’exclama madame de Saint Martin, personne ne rajouta quoi que ce fut, mais n’en pensa pas moins. Dans le grand salon Edmée, qui avec Sophie, était restée en retrait, d’une voix blanche sortie d’outre-tombe, laissa tomber « — il faut partir, il faut s’enfuir par les jardins, c’est notre seul salut ». Cela fit se retourner Jeanne-Louise et madame de Saint Martin interloquées et mal à l’aise de la prévention lugubre de la jeune fille que lui avait soufflée l’apparition fugace de l’Éthiopienne. Elles n’eurent pas le temps de faire une quelconque réflexion, madame Réveillon laissa échapper un cri. Son époux la soutint, sur l’instant, la pressentant défaillir. À l’extérieur, les choses s’étaient précipitées. Monsieur Vielcastel ramena l’attention sur la scène qui se déroulait dehors.   Le portail de l’entrée avait été ouvert, des hommes de la garde royale s’étaient précipités pour dégager la rue du faubourg afin de laisser passer le carrosse du Duc infatué qui paradait semblant ne pas se rendre compte du danger de la situation.   Profitant de cette ouverture inopinée, des manifestants s’étaient faufilés et ouvraient grand les battants, permettant ainsi à l’ensemble de la foule survolté d’envahir les lieux. Dans le mouvement, la garde royale se retrouva prise en étaux par les ouvriers, qui se précipitaient afin de protéger la manufacture, et des semeurs de troubles qui hurlaient de haine contre l’oppresseur supposé. Des coups de feu fusèrent, qui n’étaient que des coups de semonce, mais ils ne firent que décupler la rage des émeutiers.

Derrière les carreaux vitrés des portes-fenêtres, d’un ton glaçant, mais déterminé, monsieur Réveillon laissa tomber comme un couperet. « — La petite à raison, il nous faut fuir. Ils sont trop nombreux pour être contenu. » Montrant le mouvement, entraînant son épouse ébranlée, il se précipita vers la terrasse. « — Allez ! allez, mes amis, il ne faut plus tergiverser. Joseph part devant, montre-nous le chemin.

Il faut aller vers le muret écroulé, s’écria Edmée, les yeux semblant regarder quelqu’un, quelque chose dans le vide. Elle suivait les conseils de l’Éthiopienne qui lui faisait signe de se hâter. Ce fut alors le début de la débandade, une fuite en avant. Les femmes en corset et escarpins, faisaient un furieux effort tant elles étaient handicapées par leur vêture, leurs cavaliers tant bien que mal les soutenaient, les empêchaient de chuter. Sophie et Edmée, la main dans la main, devançaient le groupe dans la foulée de Joseph. Monsieur Froebel fermait la marche hâtive, l’âge ne lui permettait pas de mieux faire.

Les allées du parc et leurs méandres leur semblèrent sans fin, monsieur Réveillon se retournait sans cesse de crainte de voir faire irruption quelques enragés sur leurs talons. Joseph les guida sous les grands arbres dont l’ombre les cacha complètement, d’autant que la nuit commençait à tomber, c’était l’heure entre chien et loup. Ils arrivèrent enfin devant le mur d’enceinte en partie écroulé et dont le propriétaire avait toujours remis à plus tard la réfection. Une négligence qu’il ne regretta pas. Ils se retrouvèrent tous devant essoufflés, madame de Saint Martin prête à défaillir, tant son souffle était coupé par son corset fortement lacé. Elle fut soulagée par son époux qui trancha les lacets avec le coutelas que Joseph détenait. Son souffle repris, elle demanda. « — Où est la porte ? » Tout en ramenant son opulente chevelure en arrière, Edmée rétorqua sans vraiment savoir d’où elle tenait l’information. « — Nous ne pourrons l’ouvrir ». Madame de Saint Martin lui jeta un regard noir tant la jeune fille l’agaça avec ses airs de pythie. « — Il nous faut passer par-dessus !

— Quoi ?

Drawing of a Young Woman, by Fragonard, c 1770s-80s.jpg

Sophie qui était habituée aux réparties prophétiques de son amie, et qui depuis longtemps ne cherchait pas à savoir d’où elle les tenait, sourit devant ce qu’elle devinait être la suite des évènements.

— Est-ce vrai ? insista madame de Saint Martin. Le petit groupe se retourna vers monsieur Réveillon.

Oui, mademoiselle Edmée a raison.

 Madame de Saint Martin allait se révolter, tant elle ne se voyait pas faire cette acrobatie, tant elle la trouvait incongrue. Monsieur Dambassis l’arrêta dans l’élan. « — Nous n’avons pas le choix, monsieur Vielcastel. Venez ! Je vous fais la courte échelle, d’en haut vous aiderez ses dames. Joseph, passez de l’autre côté, il faudra aider ses dames à descendre. » Sans plus attendre, chose fut faite. Les hommes en place, monsieur Dambassis fit la courte échelle à Jeanne-Louise. La jeune femme, un peu déconcertée, mit son pied dans les mains jointes de l’homme, et fit comme si elle montait à cheval ne se souciant pas de sa toilette. Il la propulsa et elle se laissa hisser par son époux. Après elle suivit le reste du groupe sous l’éclairage du clair de lune. Instinctivement, de l’autre côté du mur, ils se rassemblèrent sous la frondaison qui les dissimulait. Étrangement, la route qui menait au village de Charonne était vide. Devant l’hésitation de monsieur Réveillon, Edmée proposa d’aller vers la forteresse de la Bastille ce qui intrigua à nouveau ses comparses. Madame de Saint Martin qui avait besoin de passer ses nerfs sur quelqu’un s’apprêtait à réagir, mais monsieur Réveillon acquiesça, arguant que c’était la meilleure solution. Il rajouta que le gouverneur les protégerait de la populace. Tout en regardant ses chaussures en triste état, l’une étant quelque peu éraflée, Jeanne-Louise laissa échapper. « – Mais c’est loin !

– courage, ma chère, nous n’avons guère le choix. Il encouragea madame Réveillon, qui elle aussi trouvait l’aventure passablement pénible. Elle n’avait jusque-là rien dit tant elle était effondrée par la situation, dans sa tête tout se mélangeait. Qu’allaient-ils devenir ? De plus, une pointe de côté l’empêchait de respirer facilement et son cœur battait la chamade, mais elle ne se plaignait pas. Elle ne voulait pas rajouter de sujets d’inquiétude à son époux. Le groupe se mit en mouvement. La forteresse royale qui se dessinait au loin, au-dessus de la campagne et du faubourg, leur paraissait bien loin. Leurs chaussures, peu faites pour la marche, leur mordaient les pieds. La première à s’en plaindre fut Sophie, lorsque l’un de ses escarpins de soie se déchira sur l’un des côtés de tout son long. Elle avait les pieds en sang et n’avait jusque-là émis aucune plainte. Joseph avec un lacet de cuir sorti dont ne savait où, saucissonnant son pied, lui maintint la semelle. Avec une grimace, s’appuyant sur son amie, la jeune fille reprit la marche. En fait, leur destination n’était qu’à une trentaine de minutes, mais le manque d’habitude rallongea le temps et à l’approche de la barrière Saint-Antoine, il leur fallait traverser un amas de maisons constitué de deux ou trois auberges. Malgré l’heure, il y avait du monde alentour, il régnait une agitation qui devait être due à l’agitation générale du faubourg. Le groupe s’arrêta afin d’évaluer le danger à l’abri d’un muret écroulé. Madame Réveillon que l’emballement de son cœur rapprochait de la défaillance s’assit, suivit en cela par ses comparses. Il leur fallait passer la barrière sans attirer l’attention, ce qui était difficile tant leur groupe ne pouvait paraître incongru à qui le verrait. Monsieur Dambassis proposa de passer par petits groupes, mais les femmes que le nombre rassurait ne voulurent rien entendre. Joseph leur proposa d’attendre un peu que le lieu se vide, ils pourraient ensuite passer par le jardin d’une des auberges dont il connaissait le fils du propriétaire qui était manœuvre à la manufacture. Avec une petite somme d’argent, l’homme devrait être facilement convaincu. « – Joseph à raison, c’est le plus raisonnable, intervint monsieur Réveillon. Monsieur Froebel, pouvez-vous accompagner votre fils ? La demande en aura que plus de poids.

– Bien sûr, monsieur, je connais l’homme, c’est le père Cateloup, il est honnête, il ne devrait pas y avoir d’empêchement.

Grande Halle du Château de chamerolles « Les femmes apportent dans l’art comme une vision neuve et pleine d’allégresse de l’univers.jpgÀ l’orée du petit bois, qui abritait le muret qui leur servait de refuge, ils attendirent que les lumières des auberges s’éteignent et que les abords se vident de toute personne. L’humidité tombait, les faisant frissonner. Ils trouvaient le temps long entre inquiétude et inconfort. Quand il n’y eut pour ainsi dire plus de mouvement, le père et le fils allèrent frapper à l’auberge du « sabot fracassé ». Ils revinrent un quart d’heure plus tard, pour annoncer que le champ était libre et qu’il fallait faire vite tant que les abords étaient déserts.

Le petit groupe se précipita éclairé par le clair de lune. Ils rentrèrent par le jardin adjacent à l’auberge où les attendait le propriétaire. Le père Cateloup se présenta avec humilité à monsieur Réveillon, s’excusant pour ce qui lui arrivait, comme si cela était sa faute. Le manufacturier remercia l’homme qui se lança alors dans une longue litanie explicative ayant pour but d’excuser le bon peuple qui souffrait. Le petit groupe s’impatientait, mais n’osait le faire voir à l’homme. Ce fut son épouse qui le coupa « – eh ! Mon mari ! Ces messieurs-dames n’ont pas que ça à faire ! Ils en ont assez vu pour aujourd’hui ! » Il sourcilla, mais acquiesça tout en s’excusant à nouveau de les importuner avec ses idées. Monsieur Réveillon, ne voulant pas le froisser, d’un ton paternel le remercia pour sa sollicitude. Monsieur Froebel rappela à tous l’urgence de la situation. Le père Cateloup opina tout en repartant sur un discours tout en les entraînant vers le fond de son auberge.   Il leur fit passer la porte du fond qui donnait sur son potager à l’arrière de l’auberge. Ils traversèrent celui-ci sur toute sa longueur et après avoir passé le poulailler endormi, ils n’eurent plus qu’à passer le portillon qui donnait sur un chemin longeant les fossés de la forteresse et qui menait jusqu’à la barrière à l’abri des regards. En quelques pas, ils furent à l’octroi de la porte Saint-Antoine. Ils remercièrent chaleureusement l’aubergiste qui les avait accompagnés jusque-là et sans plus ralentir ils se précipitèrent vers les gardes ébahis de les voir courir vers eux. En quelques mots, monsieur Réveillon résuma la situation. Le capitaine des gardes les laissa passer et leur adjoint un de ses subalternes pour les guider. Quelques minutes après, ils étaient devant la porte de la forteresse demandant protection.

***

Le_Marquis_de_Launay.pngLe marquis de Launay, gouverneur de la Bastille, alertait par un de ses subordonnés, se précipita au-devant des réfugiés de la Folie Titon. D’un ton qui sonnait faux, il s’adressa à monsieur Réveillon « – mon ami, nous nous faisions un sang d’encre, nous avons envoyé un détachement à votre secours. » Devançant monsieur Réveillon, monsieur Vielcastel, que la situation exaspérait, ne put s’empêcher de lui rétorquer « – c’est comme pour Madame Royale c’est un peu tard ! ». Le gouverneur blanchi au rappel de cette bévue qui lui avait valu les remontrances du roi en personne, les ordres n’arrivant pas, il n’avait pas fait tonner le canon, comme le voulait la tradition afin de saluer la naissance de la fille aînée du roi. Connaissant monsieur Vielcastel et le sachant au service du comte de Provence, frère du roi, il ne broncha pas. Monsieur Réveillon de son côté ne broncha pas et ne fit pas d’allusion, son ami ayant fort bien exprimé le fond de sa pensée. Moult questions se bousculaient dans sa tête, le manufacturier ne savait pas à cette heure ce qu’il était advenu de ses biens. Il ne se faisait pas d’illusions. Il ne pouvait savoir à quel point il avait raison. Sa maison avait été forcée, les manifestants avaient brisé, cassé, brûlé tout ce qui était à leur portée, le papier peint, la colle, ses meubles, ses tableaux se consumaient dans les flammes. Rien n’avait été emporté, sauf cinq cents louis en or qu’il avait entreposé dans son bureau pour payer un fournisseur. Beaucoup s’étaient établis dans ses caves. Les 2.000 bouteilles de vin étaient pillées et rapidement consommées par la foule jusqu’aux couleurs de la fabrique qui y étaient entreposées et qu’ils avaient prises aussi pour du vin.

« – Je vous remercie monsieur le gouverneur, mais le détachement de la garde royale a été débordé lors du passage de monsieur le duc d’Orléans. Puis-je vous demander l’hospitalité pour ma femme et moi-même jusqu’à ce que les choses se calment ? Et pouvez-vous faire raccompagner mes amis jusqu’à leur demeure ? Je pense qu’ils sont las de tout cela.

– bien entendu, cela va de soi, répondit monsieur de Launay, heureux de s’en tirer de si bon compte.

***

Girl [...] by Gilles Demarteau, 18th century. Bibliothèque municipale de Lyon, Public Domain.jpgPendant que les époux Réveillon constataient avec amertume l’étendue des dégâts, qui avait coûté, outre ses biens, la vie de vingt-cinq personnes, Edmée et Sophie devenaient les héroïnes du couvent où elles étaient rentrées dans la foulée des évènements. Madame de Saint-Martin n’étant pas en état de s’occuper de sa fille, Sophie avait été ramenée directement entre les mains protectrices des dames ursulines. Edmée avait demandé à la suivre, Jeanne-Louise avait accepté bien qu’elle aurait aimé la garder auprès d’elle.

À peine entourée de leurs camarades qui avaient eu vent d’une échauffourée dans le quartier Saint-Antoine, Sophie, avec l’agrément d’Edmée, se mit en devoir de raconter avec pléthore de détails leurs aventures au milieu de la vindicte des révoltés.    Leur héroïsme à toutes deux pris de l’ampleur au fur et à mesure que les nouvelles arrivaient du dehors. À chaque fois, Sophie rajoutait des faits qui au fil du temps devenaient de plus en plus extraordinaires mettant en exergue leur courage à toutes deux. Sophie n’omettait jamais de mettre en avant son amie, mettant en valeur son rôle dans leur échappée, rappelant à qui voulait l’entendre que c’était son intuition qui les avait sauvés. Edmée ne savait comment se comporter ni quoi rajouter lorsque des questions lui étaient adressées.

Lorsque quelques mois plus tard au milieu du mois de juillet, la populace prit la Bastille, l’aura des jeunes filles fut à son comble. Sophie n’eut plus de limites dans ses descriptions. En aparté, Edmée en fit la remarque à son amie, ce à quoi celle-ci répondit « – Edmée, plus tu répètes une chose, plus les gens sont prêts à y croire aussi invraisemblable que cela puisse paraître. Nous resterons pour nos compagnes, les sœurs et tous ceux qui auront entendu ce qu’elles vont colporter, des héroïnes. Tu peux me croire, ma mère m’a raconté plus d’une rumeur qui, bien que fausse, était crue de tous. La reine, la première, a eu droit à ces rumeurs, rappelle-toi de l’affaire du collier. » Edmée était bien placée pour le savoir, elle laissa donc Sophie continuer, cela n’était pas bien méchant.

Au-dehors, tout s’accélérait. Les États-Généraux avaient mal tourné. Ils étaient nimbés de malentendus, et avaient débouché sur le serment du jeu de Paume, la démission de Necker et le retour du baron Breteuil aux finances, puis à nouveau le retour de Necker et suite à la prise de la Bastille, un livre de proscription circula dans Paris dénonçant des personnes de haut rang et leur entourage et leur présageant un funeste sort, déclencha les premiers départs en émigration. Le comte d’Artois, frère du roi, le prince de Condé, affolés par la tournure que prenaient les évènements, s’exilèrent.

Les nouvelles entrèrent dans les murs, elles entraînèrent une vague d’immigration qui vida le couvent.

serment du jeu de peaume-david-001f.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 009 et 010

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 007 bis

épisode précédent

épisode 007 bis

1784, Quand un mensonge fait office de vérité

"A young girl at a window" By Jean-Baptiste Greuze, French, 1725 - 1805 .jpg

Après un court séjour à Bordeaux lors duquel la garde-robe de la fillette fut adaptée au climat bordelais et à l’automne des bords de la Garonne, Edmée découvrit à travers les vitres du carrosse le nouveau paysage qui l’environnait. Jeanne-Louise et madame de Cissac, le cœur empli de compassion et d’attendrissement faisait tout ce qu’elle pouvait pour rassurer et distraire la fillette. Celle-ci mettait de bonnes grâces à recevoir toutes ces attentions, mais restait silencieuse, acquiesçant d’un hochement de tête positif ou négatif. Elle était émerveillée par tout ce qu’elle voyait, elle était dépaysée à l’extrême, rien ne lui était familier. Elle avait même du mal à comprendre son entourage dont l’accent ou le langage lui était le plus souvent incompréhensible.

Ce fut au château de Lamothe-Cissac qu’elle s’exclama, ébahie, surprise de ne voir personne dans les champs « – mais vous n’avez pas de nègres ? Comment faites-vous ? »

Que ce soit Jeanne-Louise ou madame de Cissac, toutes les deux furent stupéfaites, autant par la réflexion que par le fait d’entendre à nouveau sa voix. Bien sûr, elle savait que la fillette parlait, mais comme elle n’avait plus rien entendu depuis leur présentation qui remontait à quatre jours, elles n’avaient plus su quoi penser. Ce fut madame de Cissac qui répondit « – mon petit, en France, il n’y a que des paysans libres.

– Ah ? … Et ils travaillent ?

– Bien sûr, Edmée, pourquoi ne le ferait-il pas ?

– Papa y disait toujours que le fouet est le nerf du travail. Elle omit de dire lequel de ses pères avait ce type de réflexion.

– C’était un peu excessif, et puis ici le climat permet de travailler avec plus de facilité.

Edmée ne répondit pas, elle était sceptique, puisque cette dame lui disait, c’est que cela devait être vrai.

***

Jean-Michel Moreau.pngAu château Lamothe, Edmée découvrit un monde merveilleux, qui se mit à tourner autour d’elle. Jeanne-Louise et madame de Cissac découvraient le plaisir d’avoir un enfant. Elles se mirent en devoir de l’éduquer dans tous les domaines et cela amusait la fillette qui devint une élève curieuse et appliquée. Sa première découverte fut l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Elle découvrit la valeur des mots. Madame de Cissac lui expliqua qu’il devenait précieux dès qu’on les comprenait. Il devenait même sacré dès que leur signification était éclairée. Edmée, depuis longtemps, avait compris que la magie était partout, que chaque chose détenait une parcelle des Dieux, de Dieu, elle savait qu’avec la magie elle pouvait intercéder auprès des Dieux, alors qu’avec les mots, l’on put en faire autant lui apporta du plaisir, cela lui convenait.

Jeanne-Louise laissa à Madame de Cissac, tout ce qui était théorique. Elle s’occupa de faire de la fillette une dame de qualité, maintien, conversation, recevoir des hôtes, faire de la broderie et toutes activités considérées comme typiquement féminines furent son domaine d’apprentissage. Edmée ne voyait pas l’utilité à tout cela, mais elle ne voulait pas causer de déplaisir à sa tante, elle aimait l’affection qu’elle lui portait.

Ce fut un temps béni, un temps heureux qui s’acheva avec la demande en mariage de monsieur de Vielcastel que Jeanne-Louise après moult tergiversations accepta, poussée par madame de Cissac.

***

Georg_Reimer_Junger_Edelmann_mit_Hund.jpgLe marquis de Vielcastel n’avait jamais abandonné l’idée des épousailles avec Jeanne-Louise. Il n’était pas énamouré de la jeune femme, cela ne se faisait pas d’avoir d’élan passionnel pour sa future épouse. Elle correspondait simplement à l’idée qu’il se faisait de la future madame de Vielcastel. Rang comme fortune, la jeune femme correspondait en tous points à ce qu’un homme de sa condition pouvait envisager d’épouser. Elle était séduisante, il pouvait le concéder, mais de là à admettre plus, cela aurait été déroger à sa caste. De plus, elle avait pour avantage de n’avoir que peu de famille, ce qui allégeait le poids des obligations familiales et éviterait la dispersion de l’héritage commun. Et ce qu’il n’aurait pas admis, c’est que la résistance de la jeune femme à sa demande blessait son orgueil et décuplait son envie de la voir céder. Il ne démordait pas de son projet, de simple tocade, cela était devenu une obsession devant la réticence de celle-ci.

Comme sa charge à Versailles auprès du comte de Provence, bien que lucrative, était plus décorative que nécessaire, et de plus, peu obligeante, il avait toute latitude pour mener sa vie comme il l’entendait. Il avait donc fait plusieurs voyages à Bordeaux, ce qui ne lui était pas désagréable, car les nouvelles fortunes construites sur le commerce antillais avaient transfiguré la ville. Les faubourgs n’avaient plus rien de champêtre. Saint-Seurin était désormais un quartier résidentiel, le quartier des Chartrons s’étendait jusqu’au lieu dit de Bacalan et abritait les fortunes du négoce. La ville s’était embellie, pavoisant avec une façade d’hôtels particuliers en pierre de taille sur les rives du fleuve. Son gouverneur, le maréchal de Richelieu, avait agrémenté la ville, dont il s’était entiché, d’un théâtre aux colonnes antiques, qui proposait un supplément d’opéras et de ballets aux multiples spectacles qu’offrait déjà Bordeaux, où tous affluaient, et qui rivalisait avec les plus grandes villes de France. Elle était devenue une des plus riches. Le duc de richelieu y menait grand train, offrait bal, dîners et spectacles, ce qui était un divertissement de plus aux séjours de monsieur de Vielcastel.

1786 Sir Christopher and Lady Sykes strolling in the garden at Sledmere by George Romney.jpgDe séjour en séjour, de lettre en lettre, il avait fait céder les barrières de Jeanne-Louise. Celle-ci avait fini par répondre favorablement à ses élans de cœur. Cela fut d’autant plus facile que madame de Cissac, qui s’était renseignée plus ou moins discrètement sur le prétendant, lui connaissait une vie sans souci et une fortune stable, aussi avait-elle de son côté appuyé le projet. Après l’établissement d’un contrat de mariage qui préservait la fortune de chacun, garantissant au futur marié une dot conséquente, le mariage fut célébré à Saint-André-de-Cubzac entouré d’amis et de voisins. Comme c’était le début de l’été, il fut décidé, que le jeune couple partirait pour Paris après les vendanges.

***

Les brumes de l’automne amenèrent le départ de Jeanne-Louise et de son époux laissant Edmée et Madame de Cissac, le cœur bien gros. Pendant qu’elles s’installaient dans de nouvelles habitudes, Jeanne-Louise pour la première fois quittait sa région, traversant la Garonne, puis la Loire, et entrant dans Paris par la porte d’Orléans. Monsieur de Vielcastel avait tout fait pour que le voyage se déroulât bien. Ils firent chaque jour des haltes dans des hôtelleries de choix et séjournèrent par deux fois chez des connaissances. Il découvrait sa jeune épouse de jour en jour et en était fort satisfait. De son côté, Jeanne-Louise ne se plaignait pas et appréciait les multiples attentions dont elle était l’objet.

C’est avec anxiété qu’elle découvrit la vie à Paris et à Versailles. Elle fut rapidement rassurée, Bordeaux l’avait fort bien préparée à comprendre les rouages de la société qui l’accueillait. Elle avait de plus été chaleureusement accueillie par l’entourage de son époux. Bien que parfois fatiguée de la frivolité générale, elle n’en courait pas moins de salon en dîner, de théâtre en représentation à la cour, son époux était notamment très fier de sa beauté. Elle sut se créer un cercle d’intime qui l’entraînait, la guidait dans les méandres du grand monde. Elle aurait pu s’enivrer de ce rythme fiévreux ou de bons mots en flatterie, on se gargarisait de ragots sous couvert d’idées politiques ou philosophiques, mais sa campagne lui manquait. Son époux se méprit et l’entraîna à la campagne chez des amis. Mais cette campagne-là était aussi factice que la mode qui l’avait créé. Les jardins à l’anglaise que tout aristocrate se devait d’avoir, ne lui faisait ressentir que bien plus le manque de ses rangs de vigne baignés par l’aube brumeuse s’élevant au-dessus de la Garonne scintillante. Elle ne s’ennuyait pas, bien sûr, depuis son arrivée sa vie n’était que divertissement, mais tout ce qu’elle entendait autour d’elle n’était que fadaise, qui meublait l’ennui de gens oisifs. Elle se sentait inutile, elle n’était que l’objet, le bibelot d’un décor qu’elle pressentait factice. Edmée et madame de Cissac lui manquaient, monsieur de Vielcastel lui promit de revenir au château Lamothe pour l’été, une fois la saison achevée. Elle combla le vide de cette absence par un échange épistolaire régulier avec sa belle-sœur.

***

Jean-Baptiste Greuze (1725–1805), Head of an Old Woman.jpgMadame de Cissac comme tous les jours s’était élevée à l’aube. Elle avait vérifié l’ordre du jour, donné les ordres à son personnel, puis à ses métayers. Était arrivée l’heure du lever d’Edmée, la fillette l’avait rejoint dûment préparée afin de partager le déjeuner, c’était un de leurs moments préférés. Bien que fraîche, cette journée de printemps était fort belle, aussi Madame de Cissac avait décidé de se rendre sur les terres voisines où elle devait régler quelques problèmes avec le contremaître, cela ferait une jolie promenade pour Edmée. La petite fille s’enveloppa dans un ample manteau et s’engouffra dans le landau qui avait été décapoté, trop heureuse d’échapper à la leçon d’arithmétique préalablement prévue. Madame de Cissac riait devant la précipitation de l’enfant. Elle s’arrêta sur le perron pour ajuster ses gants, admira la voiture récemment acquise, qui, bien que petite, pouvait faire des envieux. La berline n’était sortie désormais que pour les grandes occasions. Alors qu’elle avançait le pied sur la première marche, un pincement foudroyant dans le thorax arrêta son élan. Elle s’arrêta, avala de l’air, tout en portant sa main vers le cœur. Edmée perçut le mouvement, mais elle n’eut pas le temps de s’en inquiéter. Madame de Cissac avait repris la descente des marches du perron. Elle n’avait pas atteint la dernière qu’elle s’écroulait sous les cris affolés d’Edmée. L’effroi de la fillette fit accourir la gouvernante et des serviteurs à sa suite, mais c’était trop tard le cœur de Madame Cissac s’était arrêté.

***

La gouvernante, madame Durant, écrivit à Jeanne-Louise afin de la prévenir du drame. Le courrier mit près de trois jours à parvenir entre ses mains. Le temps de venir en toute hâte madame de Cissac avait été enterré.

Ce jour-là, mortifiée, Edmée s’était retrouvée seule avec la gouvernante à ses côtés devant la tombe béante, qui allait engloutir le cercueil. Tout au moins, ce fut son impression. En fait étaient venus les voisins suivis modestement par le personnel du château, des métayers et de leur famille. Ils furent, autant attristés, par la mort de cette femme respectée, que par la vision de la petite-fille bouleversée, qui retenait en vain ses larmes. Elle se sentait encore abandonnée par le destin. Qu’avait-elle fait pour que tous ceux qui l’aimaient la quittent de façon si effroyable ?

***

Thomas Gainsborough.jpgJeanne-Louise était moulue des soubresauts de la berline. À sa demande, le voyage avait été le plus court possible. Ils n’avaient fait qu’une étape, son cocher et son aide s’étaient relayés, elle avait dormi et elle s’était restaurée dans la voiture. Quand la berline franchit les grilles du château, elle était épuisée. Un valet se précipita et ouvrit la portière. Elle descendit les jambes un peu tremblantes, le temps qu’elle atteigne le perron Madame Durant surgit sur le pas de la porte. Jeanne-Louise tendit les mains vers elle « – oh ! Ma bonne Mirande, que nous voilà bien seules. » Elle n’avait même pas pris le temps de lui dire bonjour tant elle était soulagée de pouvoir dire le fond de sa pensée à quelqu’un qui allait la comprendre. « – Oui ! Madame, bien seule. Il est vrai. Mais au moins, elle est partie vite, Dieu a bien fait les choses, elle est partie au milieu du bonheur, sans trop de souffrance.

– C’est déjà ça. Piètre consolation pour nous, mais pour elle, cela a été une fort bonne chose. Je suppose que je ne suis pas arrivée assez vite pour l’accompagner jusqu’à son dernier logis.

– C’est exact, Madame, Monsieur le Curé a célébré les obsèques avant-hier. Il y avait beaucoup de monde. Madame était très aimée.

Les larmes aux yeux, Jeanne-Louise acquiesça. Elle jetait à même temps, qu’elle écoutait la gouvernante, des regards vers le château et ses alentours. Qu’allait donc devenir tout cela ? Quelle force, il allait lui falloir trouver ! Pendant que de sombres pensées l’envahissaient, elle n’avait pas réalisé le silence, qui s’était installé. Mirande regardait sa maîtresse, et ressentait le chagrin de celle-ci. Elle savait à quel point sa maîtresse était attachée à la disparue. Avec douceur, elle lui toucha les mains, la faisant tressaillir. « – La petite est en haut, elle ne quitte guère sa chambre.

– Ah ? C’est vrai, quel choc, cela a dû lui faire. Occupez-vous de mes bagages, je vais la voir.

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Edmée en voulait à la terre entière, tous ceux auxquels elle s’attachait disparaissaient. Enfin pas tout à fait, car dès le soir des obsèques, elle avait trouvé Madame de Cissac assise sur le bord de son lit, un sourire bienveillant affiché sur un visage reposé, et des paroles rassurantes sur les lèvres. « – Mon petit sucre, n’aie pas peur, je suis avec toi, n’aie crainte. » La fillette lui avait souri, elle avait sauté sur le lit. Pourquoi aurait-elle eu peur ? Elle qui voyait et parlait à l’Éthiopienne ou aux êtres lumineux. Il est vrai que cela n’était pas arrivé depuis qu’elle était au château. Elle savait toutefois qu’elle pouvait parler avec des proches qui était loin, pas de ce monde, du moins le supposait-elle. Elle n’avait jamais parlé de tout cela à qui que ce soit. Qui aurait pu la comprendre ? Alors voir Madame de Cissac, c’était pour elle somme toute normal. « – Tu vois mon petit sucre, il n’y a pas de quoi être triste. Je suis parti de ton monde, mais je suis encore avec toi. Patiente un peu, Jeanne-Louise est sur la route. Elle fait aussi vite que possible, elle sera là bientôt. » La fillette lui sourit, puis lui posa mille questions, dont les réponses n’étaient pas toujours claires pour l’enfant. Toujours est-il qu’elle ne voulait plus quitter la chambre, de peur que le fantôme de Madame de Cissac ne la quitte.

Boucher, Woman in an Armchair (Study for "Breakfast"), Circa 1739 (Hermitage).jpgTout le personnel avait respecté cette volonté qu’il m’était sur le compte du chagrin. Edmée était donc dans sa chambre avec Madame de Cissac, assise dans un des fauteuils près de la cheminée, quand le fracas des roues sur le pavé de la cour l’avait attirée à la fenêtre. « – Tu vois mon petit oiseau, c’est Jeanne-Louise qui arrive. » Edmée se retourna, mais Madame de Cissac n’était plus là. Il ne restait d’elle qu’un parfum indéfinissable. Elle en eut le cœur gros, car cette fois-ci, elle savait qu’elle ne la reverrait plus. Elle alla s’asseoir sur le lit et laissa ses larmes couler. Jeanne-Louise entra à ce moment-là. Dans un bruissement d’étoffe, elle se précipita vers l’enfant éploré. « – Oh. Ma petite Edmée, je sais, je sais, c’est plus que triste. » Elle l’a pris dans ses bras, la serra à l’étouffer. La fillette se blottit contre la jeune femme. « — Tu sais mon Edmée, à moi aussi elle me manque, c’était comme une seconde mère. Elle m’a aidé à être une femme… » Les mots s’enchaînèrent au fils des minutes puis des heures. Jeanne-Louise raconta ses souvenirs avec Madame de Cissac, certains les firent même rire. Quand l’heure du repas fut venue à la nuit tombée, Mirande, qui n’avait jusque-là pas voulu les déranger, gratta à la porte, et passa la tête pour les inviter à descendre.

Dans les semaines qui suivirent, Edmée sur les talons, Jeanne-Louise organisa la gestion de ses domaines sans Madame de Cissac. Elle engagea sur les conseils de son notaire, un contremaître, secrétaire, qui la tiendrait informée de la situation générale et particulière de ses biens et propriétés. Jean Arthur Duras semblait être l’homme de la situation, d’âge mûr, une quarantaine d’années, il était affable, dynamique et avec ses bicycles, car il était myope, il dégageait un mélange de sympathie et de sérieux. L’homme convint à Jeanne-Louise, d’autant qu’il lui fallait repartir au plus vite à Paris, malgré son deuil, Monsieur de Vielcastel la pressait pour un grand bal, les fêtes pour Pâques allaient commencer.

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Edmée, assise sur son lit, examinait son nouveau décor. Jeanne-Louise avait pendant son absence fait refaire la décoration d’une pièce que seule sa garde-robe séparait de sa propre chambre. Elle l’avait fait meubler d’un mobilier en bois clair, les fauteuils étaient tapissés de motifs floraux jaune paille et rose-carmin, tout comme les rideaux. La petite fille imaginait sa nouvelle vie dans ce nouveau décor, tout en sachant qu’elle ne serait que de passage, puisque Jeanne-Louise lui avait expliqué qu’elle rentrait aux ursulines pour parfaire son éducation.

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Lithographie Champin. Hôtel de Mesme. Rue St Avoye n° Série « Rues et monuments de Paris au XIXe siècle .jpgMonsieur de Vielcastel avait convaincu Jeanne-Louise de faire entrer Edmée au couvent des ursulines de la rue Saint-Avoye. Selon son avis, pour construire un avenir digne de ce nom, la fillette se devait de passer par une institution religieuse qui finaliserait son instruction. Cela lui permettrait de fréquenter et de tenir son rang dès son plus jeune âge dans la société qui serait la sienne. Jeanne-Louise, le cœur gros, aurait aimé garder auprès d’elle sa nièce, mais elle devait admettre que son époux avait de justes et bons arguments. Elle-même avait été heureuse au couvent, elle-même n’avait pas eu à s’en plaindre. Elle ne pouvait donc pas pousser l’égoïsme jusque-là, il fallait une bonne éducation à la fillette, éducation que sa vie mondaine ne pouvait mener à bien. Elle s’était donc rangée aux arguments de son époux.

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L’année précédente, Jeanne-Louise avait fait la connaissance de Madame Dambassis fille du marquis de Saint-Martin, dont son époux était devenu son banquier et homme d’affaires.

Monsieur Dambassis était originaire de Genève et avait été au pensionnat pour étudiants tenu pour le compte du gouvernement anglais par Charles Frédéric Necker, le père de Jacques Necker. Il avait entrepris tout d’abord une carrière dans la Banque Thellusson Vernet & Necker à Genève, dans laquelle il avait débuté comme simple commis. Il avait tenu tout d’abord les livres de compte, puis avait révélé toutes ses compétences lorsqu’un jour il avait remplacé le premier commis chargé de négociations à la Bourse lors d’une opération majeure. Il l’avait mené à bon terme, intrépide, il s’était éloigné des instructions laissées, et avait procuré à la banque un bénéfice de 300 000 livres. Réitérant ce que Jacques Necker avait réussi, quelque vingt plus tôt. Ce fut ainsi qu’il acquit la confiance de ses supérieurs, qui l’envoyèrent au printemps de 1773, à Paris à la banque Necker. Arrivé sur place, Jacques Necker l’avait présenté à son entourage et l’avait poussé à épouser la fille d’un ancien associé du Syndic de la Compagnie des Indes, partenaire de la maison de James Bourdieu & Samuel Chollet à Londres, mademoiselle de Saint-Martin. Pour en imposer et apprivoiser sa future clientèle, il avait rattaché le nom de son épouse au sien, devenant ainsi monsieur Dambassis de Saint-Martin. Un an plus tard, à l’automne 1775, Éloïse Dambassis de Saint-Martin lui avait donné deux enfants, un fils prénommé Louis et une fille Sophie. Celle-ci ayant estimé avoir fait son devoir pris un amant puis un deuxième, sa sensualité débordante lui en fit multiplier le nombre et malgré sa discrétion cela devint de notoriété publique, ce qui indifféra, son époux, tant c’était chose normale dans leur société.

 Sa dextérité à gérer et à faire croître les fortunes du négoce, lui firent tout d’abord s’attacher deux fermiers généraux dont Jean-Joseph de Laborde puis fut sollicité par un rival de Jacques Necker, alors aux finances du Royaume, le banquier suisse Isaac Panchaud. Ce dernier voulait lancer sa « grande idée », faire renoncer la Compagnie à son monopole sur le commerce des Indes afin de se transformer en une Caisse d’escompte grâce à une augmentation de capital, dont la moitié acquitterait les dettes de la Compagnie, et l’autre moitié pour constituer la Caisse. Cette idée fut un succès, aussi trois ans plus tard, il ouvrit sa propre banque avec pour associé son beau-frère. L’année 1780 fut pour lui une excellente année d’autant qu’il fit affaire à la demande de Necker avec le vicomte de Provence, ce qui assura sa fortune entraînant dans ce sillage de confiance, l’entourage du frère du roi dont monsieur de Vielcastel.

Portrait d'Antoine-Laurent Lavoisier et de sa femme - Jacques-Louis David. .jpgCe fut comme cela qu’à peine arrivée à Paris incitée par son mari, Jeanne-Louise rencontrait le banquier et son épouse en pleine ascension. Par l’entremise et les conseils de monsieur Dambassis de Saint-Pierre, elle plaçait de l’argent, dans la manufacture de monsieur Réveillon, devenant ainsi une des associés d’une entreprise novatrice de papier peint qui prenait de l’essor et que sur les conseils de madame Dambassis de Saint-Pierre elle choisit le couvent des ursulines de Saint-Avoye où leur fille était pensionnaire, pour Edmée.

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Le couvent des ursulines de Saint-Avoye s’étendait de la rue du Temple au coin de la rue Geoffroy d’Angevin. Il avait bonne réputation, accueillant comme pensionnaire les filles de la noblesse et de la bourgeoisie, il enseignait gratuitement aux enfants pauvres du quartier.

Edmée découvrit ce qui allait être son nouveau foyer pour les années à venir sous un soleil rasant d’une fin de journée de début septembre. Le bâtiment de facture classique, construit sous le règne du Grand Louis, prenait tout son relief de majesté dans le contraste des ombres et lumières des dernières heures du jour. Bien que fort impressionnée par l’inconnu de la nouveauté, elle marchait la tête haute, le regard ne semblant rien accrocher du décor environnant. Elle ne lâchait pas la main de sa tante. Jeanne-Louise avait beau la rassurer, elle se sentait inexorablement prise au piège.

Elles furent accueillies par la mère supérieure et une sœur qui accompagnait une petite fille ressemblant à un angelot plein de malice. Anonyme (Ecole-francaise XVIIIe siecle Madame Louise de france.jpgDame Amelot, tout en souriant, invita madame Vertheuil-Lamothe à s’asseoir. « — Alors voici mademoiselle Edmée qui vient nous rejoindre pour parfaire son éducation. »  La petite fille fixa les yeux de la mère supérieure semblant y chercher quelque chose. Ce n’était pas de l’arrogance, c’était de la perplexité. Elle se demandait bien ce qu’elle était supposée dire ou faire. Dame Amelot ne lâcha pas le regard et le prit pour ce qu’il était. Elle jaugeait la fillette, elle la trouvait étrange, elle la sentait habitée. Elle aurait juré que la fillette n’était pas seule. La mère supérieure, au fil des années qui avaient égrené ses quarante ans, avait constaté qu’elle pouvait se fier à son intuition, elle devinait à l’avance des faits. Elle devinait les gens qui, comme elle, avaient un don. Dans un premier temps, bien sûr, elle avait été déroutée, et ne s’était pas fait confiance, puis avait admis l’évidence. Elle savait qu’une nouvelle ou qu’un fait arrivait, avant même que cela soit porté à sa connaissance. Elle en avait déduit que c’était Dieu qui guidait ses pas. Fataliste, elle avait accepté, ce que l’on pouvait appeler un don, mais depuis qu’enfant, une de ses cousines l’avait qualifiée de sorcière ! Elle n’en avait plus parlé à personne. Elle ne l’aurait confessé pour rien au monde ! Elle sourit à Edmée avec chaleur afin de la rassurer, de l’apprivoiser. « — Avec votre tante, nous avons décidé de vous présenter une compagne avec laquelle vous allez partager une chambre, afin de vous acclimater le mieux possible à notre communauté. Je vous présente mademoiselle Sophie Dambassis de Saint Martin. » Edmée timidement se retourna vers la petite fille qui la mangeait des yeux et qui attendait avec impatience de faire connaissance avec cette nouvelle compagne. Elles s’échangèrent une révérence et des sourires, pour Edmée, timides et pour Sophie espiègles. Pendant que les deux fillettes s’appréciaient avec curiosité, Dame Amelot s’entretenait avec Jeanne-Louise, la rassurant quant au traitement que recevrait sa nièce.

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Daughter of the painter Emilie Vernet, mid 18th century, Nicolas Bernard Lépicié (1735-1784).jpgInstallées, dans leur nouvelle chambre, Sophie et Edmée firent plus amplement connaissance. La première était blonde autant que l’autre était brune. Sophie était pleine de vie, et ne savait pas rester en place. Le geste vif, plein d’allant, elle était toujours en train de rire et avait sans cesse un flot de paroles aux lèvres. Edmée, à l’encontre, avait des gestes mesurés, pleins de langueur et était le plus souvent murée dans un silence stoïque. De haut de leurs dix ans, elles firent de leur différence une force qui construisit rapidement une amitié indéfectible. Sophie guida Edmée au sein de la petite société qu’était le couvent. La communauté s’habitua à ne pas voir l’une sans l’autre. Si au premier abord le lieu et les gens avaient paru austères et froids à la petite créole, très vite Sophie lui démontra le contraire. Chacune à leur façon, pleine de charme, attirait à elle les autres pensionnaires et les couventines, et si parmi tout ce monde, certaines ressentaient l’étrangeté d’Edmée, elles supposaient que cela venait de ses origines pour le moins exotiques.

Deux jeunes fille, l'une, à droite, en buste, de profil à gauche, la main gauche sur un livre, l'autre au fond à gauche, la tête appuyée sur le bras | Demarteau, Gilles, 1729-1776 (graveur) ; Boucher, François, 1703-1770 (d'après).jpeg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 008

 

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 007

épisode précédent

épisode 007

1784, Quand un mensonge fait office de vérité

vicomtesse de Vertheuil.jpg

Dans le boudoir élégamment meublé de l’étage, la jeune femme contemplait, de ses fenêtres, l’or des feuillages. L’été avait été chaud, les vendanges promettaient une année d’exception, un excellent cru. Son regard tomba sur le guéridon marqueté où reposait la lettre de son frère André. Il était parti, il y avait de cela dix ans, deux ans après son mariage.

Son mariage…

Jean Baptiste Greuze - Draped female figure.jpg

Jeanne-Louise avait été sortie l’année de ses seize ans du couvent des ursulines de Libourne ; son frère André Vertheuil-Reysson avait organisé son mariage. Afin de redorer le blason familial, il avait accepté la demande du vicomte Lamothe-Cissac de quarante ans l’aîné de la jeune fille. Elle avait entre aperçus son futur époux, une seule fois, à la messe de Pâques, à Pauillac. La brève entrevue avait été conventionnelle, préparée au mot près. Elle n’avait, à cette occasion, point pensé que c’était pour estimer sa capacité à enfanter. Aucune jeune fille, au fond d’un couvent, n’aurait imaginé cela. Monsieur Lamothe-Cissac, au début du crépuscule de sa vie, lui ne pensait qu’à cela, il n’y avait plus d’héritier pour son nom, ses terres et sa fortune. C’était un homme très chrétien, d’une grande probité, il avait connu peu de femmes et elles lui avaient laissé peu d’intérêt pour la chose. Le mariage à peine effectué et fêté en petite compagnie, le nouvel époux avait conduit sa jeune femme au château Lamothe. C’était une bâtisse à un étage et huit travées ornées de frises sculptées réparties de chaque côté d’une porte majestueuse à double battant bardée de ferronneries à laquelle on accédait par une volée de cinq marches. Elle avait été construite à la Renaissance, avant les guerres de religion et agrémentée au fil des propriétaires de deux ailes imitant le corps principal et formant un U, l’ensemble encadrant une cour pavée fermée par un portail en volute de fer forgé et d’un muret peu élevé, le tout étant là pour l’agrément de l’œil. Les différentes bâtisses constituées par le château et ses dépendances étaient entourées de vignobles et se situaient sur les bords du fleuve dans la commune voisine de la petite ville de Pauillac.

IMG_0725.JPGSans consommer l’hymen, monsieur Lamothe-Cissac y avait laissé sa jeune épouse à demeure, auprès de sa sœur de quelques années sa cadette, madame de Cissac, comme dame de compagnie. L’homme était prude et timoré dans le domaine des choses du beau sexe, il ne savait comment s’y prendre. À sa deuxième visite, il se violenta de façon maladroite et passa à l’acte. Jeanne-Louise en sortie dépitée, un tant soit peu dégoûtée, toutefois elle se résigna et depuis ce jour subit un devoir conjugal, bref et sans intensité, mais heureusement pour elle, fort espacé dans le temps. Monsieur Lamothe-Cissac trouvait bien son épouse très jolie, mais cela ne le conduisait par jalousie qu’à la séquestrer dans ses domaines et non à profiter de sa compagnie. Jeanne-Louise n’eut guère souvent à souffrir ses assauts, mais au fil du temps elle devint neurasthénique tant elle était submergée par l’ennui.

Madame de Cissac, si elle était cantonnée par son frère, qui détenait la fortune, puisqu’elle était vieille fille et n’avait point voulu rentrer dans les ordres, à être le chaperon de sa belle-sœur, n’était pas pour autant un parangon de vertu. Elle n’en avait nulle ressemblance. Toute en rondeurs, la peau rougie par les plaisirs de la vie, toute en blondeur, frisottée, c’était la bonhomie incarnée. Lettrée, elle aimait la vie et n’était jamais plus heureuse qu’avec un bon verre de vin de ses domaines dans une main tout en lisant un livre digne de ce nom dans l’autre et n’avait rien contre un peu de sociétés et une partie de Reversis ou de Pharaon. D’un naturel charitable et compatissant et voyant dépérir la jeune épouse, elle prit les choses en main. Elle l’amena à s’intéresser aux registres et comptes des différents domaines de la famille, qu’elle-même tenait à jour. Afin de mieux se rendre compte à quoi correspondaient ses alignements de chiffres, elle l’entraîna, à pied, à cheval, en carrosse, aux quatre coins des terres, lui présentant les métayers, les différents corps de métiers vivants dans leur terre, donnant ainsi du corps et des images à ce travail qu’elle-même trouvait fastidieux. Contre toute attente, Jeanne-Louise s’y intéressa et à la grande satisfaction de madame de Cissac elle vit sa jeune belle-sœur se passionner pour la vigne et la rentabilité des terres et des fermages des domaines familiaux.

Isabel Smith, Called Munia, Nurse to the Angerstein Family circa 1800 by Sir Thomas Lawrence 1769-1830

Elle partagea avec la jeune femme ces tâches que son frère lui avait reléguées lui-même trop pris par sa charge au parlement de Bordeaux. Tout le monde y trouva son compte. À cette activité fort prenante, madame de Cissac inclut les goûters auxquels participaient les douairières du voisinage. Jeanne-Louise fut en charge d’organiser et de recevoir avec elle toutes ses vieilles amies. Madame de Cissac incitait l’air de rien, sa belle-sœur à avoir une vie mondaine. Au fil des conversations de ce que la jeunesse considérait comme l’arrière-garde, un passé révolu, Jeanne-Louise, elle, apprenait à connaître la société de son voisinage qui s’étendait jusqu’à Bordeaux et bien sûr tout ce qui se passait à Paris et à Versailles. Même au fin fond de sa campagne Jeanne-Louise découvrait tous les dessous, les us et coutumes de la société à laquelle elle appartenait, mais dont son mari l’écartait.

Après six ans de mariage au déroulement monotone, éloignant de plus en plus son époux de sa couche, puisque d’enfant, il ne venait point, vint le mal de son époux. Celui-ci fut pris d’une maladie malodorante, car elle le rendait incontinent. La courtoisie de tous ne leur permettait que de s’en éloigner, lui-même s’y habituant et n’y prêtant plus attention. Le mal empirant, il s’alita, puis il mourut, le tout en l’espace d’une année.

L’ensemble du voisinage découvrit alors la jeune et jolie Jeanne-Louise Vertheuil-Lamothe devant la tombe de son époux. Tous tombèrent d’accord devant l’élégance discrète de la jeune veuve, ceux qui l’avaient décrite comme une jolie femme avait été en dessous de la vérité, pensèrent ceux qui la découvraient.

18th C. Mezzotint..jpgPendant la première année de son veuvage, personne ne perturba le deuil de Jeanne-Louise, mais dès le début de la deuxième année comme si cela avait été inscrit dans l’almanach, elle reçut pléthore d’invitations des familles en vue du voisinage. Elle finit par en accepter sous la pression de madame de Cissac. Cette dernière ne voyait pas pourquoi elles devaient, l’une et l’autre, s’enterrer. Elles avaient fait cela pendant six longues années. Ces visites suscitèrent des invitations à Bordeaux dans les hôtels particuliers des grandes familles. Toujours sous la douce pression de sa belle-sœur, Jeanne-Louise s’y présenta en sa compagnie. Elle fit fort bonne impression, aussi commença-t-elle à recevoir des avances plus ou moins discrètes, les plus honnêtes ayant pour dessein des épousailles. Aux yeux de tous, la jeune veuve qu’était Jeanne-Louise avait tous les avantages, une fortune honnête solidement bâtie, un physique avenant et une moralité auquel nul n’avait à redire. La jeune femme, qui n’avait pas du tout le désir d’abandonner cette nouvelle liberté dont elle jouissait dignement, faisait la sourde oreille, ignorant toutes propositions à peine voilées, et rejetant les autres. Madame de Cissac, qui en recevait tout autant afin de s’entremettre auprès de sa jeune belle-sœur afin d’épouser les vues des familles demanderesses, repoussait-elle aussi à d’autres temps ces éventualités. Les deux belles sœurs profitaient d’une vie sans attaches où aucun homme ne venait peser. Leur seule obligation était la vie de leur domaine qu’elles géraient conjointement, vivant au rythme des saisons entre semailles et vendanges, et l’entretien des terres et des bâtiments.

Ce fut l’idée des vendanges prochaines qui ramena son attention sur cette lettre qui lui annonçait le retour de son frère aîné dont elle se souvenait vaguement. Elle l’avait surtout connu pendant sa petite enfance, car dès qu’elle fut mise au couvent, comme toute fille de sa condition, elle le croisa peu. Elle l’avait vu pour la dernière fois juste avant qu’il ne s’embarquât pour les Caraïbes, afin d’y faire fortune. Le blason familial fortement terni par la vie dispendieuse que préconisait la vie à Paris, à la mort de leur parent, il restait beaucoup de dettes, un nom et peu de terres. Il avait fallu y remédier, elle avait épousé avec pour seuls avantages sa jeunesse et une éducation irréprochable, et lui s’était exilé de l’autre côté de l’Atlantique après avoir épousé une fille du voisinage avec une petite dot. Il était désormais sur le retour veuf et fortune faite. Elle ne savait pas si elle devait s’en réjouir ou en être inquiète. Elle ne voulait pas être à nouveau assujettie à un homme, quel qu’il fût. Elle avait goûté à la liberté, elle ne comptait pas s’en passer.

Pour l’instant, il fallait s’occuper de son arrivée et de son installation et pour cela se rendre au château familial. Celui-ci n’avait pas été habité depuis son départ. Elle n’y avait elle-même pas mis les pieds depuis son mariage. Elle avait régi les terres, comme entendu entre son époux et son frère et avait pour cela entretenu un échange de courrier régulier avec ce dernier qui s’en était trouvé fort content. Le peu de terres familiales qui leur restaient faisait des profits, mais les bâtiments, enfin la demeure n’avait guère été entretenue.

Pour en avoir le cœur net, Jeanne-Louise s’y rendit avec madame de Cissac et la fidèle Mirande, la gouvernante du château Lamothe.

IMG_0727.JPGLe château, une grande bâtisse carrée à un étage, était inclus dans les restes d’un château fort en ruines. La jeune femme, qui ne le voyait habituellement que de loin, depuis la route, le trouvait à ses abords plus triste et plus vétuste qu’elle ne l’avait estimé. Les trois femmes réveillèrent, le vieil homme qui servait de concierge et d’homme à tout faire. Firmin qui avait toujours servi la famille Vertheuil fut très surpris de voir l’un de ses membres à la porte du château familial. Jeanne-Louise lui apprit le retour du maître des lieux et la réouverture de la demeure. Le vieil homme grimaça à cette idée, non pas qu’il ne fût point heureux de cet état de fait, mais cela inaugurait beaucoup de travail.

Jeanne-Louise se fit ouvrir la porte à double battant, ce qu’elle découvrit, au fur et à mesure de l’ouverture des volets et des contrevents, était sinistre. Les araignées avaient fait leur œuvre, l’humidité avait envahi les murs et les tentures. Les pièces étaient vides, la plupart des meubles avaient été vendus pour faire de la liquidité pour le voyage de son frère. La salle à manger n’avait plus que sa longue table encadrée de part et d’autre d’une cheminée qui chacune détenait incluse dans leur trumeau un portrait de l’un de ses parents qui se fixait. Elle croyait ne plus se souvenir, mais il lui suffisait de fermer les yeux pour ramener à sa mémoire les dîners que l’on y donnait quand ses parents vivaient encore avec faste. À l’étage, ce n’était guère mieux, seules deux chambres gardaient leur lit, celles de ses parents. André n’avait pas eu le courage de se séparer de ses deux lits monumentaux où avaient été conçues plusieurs générations de Vertheuil, mais la literie avait pourri et les rideaux et ciels de lit pendaient lamentablement. Elle voyait dans cet état de délabrement tout le travail et la main-d’œuvre que cela engendrait, sans omettre les meubles dont il fallait pourvoir la demeure pour plus de commodité. Mirande inspecterait ce qu’elle pourrait prélever au château Lamothe. Elle était fataliste, il en serait fait ainsi.

Tout en préparant l’organisation des prochaines vendanges sur les différentes propriétés avec les métayers, elle retint trois chambres dans une auberge du nouveau quartier des Chartrons à Bordeaux.

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À peine arrivée en compagnie de madame de Cissac, et de Mathilde, sa chambrière, dans la confortable auberge où son mari avait eu ses aises, Jeanne-Louise fit savoir à l’amirauté sa présence et son attente. Comme bien évidemment la date d’arrivée du navire était approximative, madame de Cissac fit connaître leur séjour à la bonne société bordelaise, et en retour les invitations se présentèrent. Jeanne-Louise s’en serait bien passée, tant le retour de son frère la taraudait, mais elle accepta de suivre sa belle-sœur entre une visite à son négociant en vins, monsieur Lacourtade père, une à sa couturière, madame Latour, et une à monsieur Lafargue, son pourvoyeur en soie et indienne.

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Valentine Cameron Prinsep (1838 - 1904).jpg

Il était dit que cet automne serait celui des changements. Le premier se présenta sous les traits aimables d’un gentilhomme venu tout droit de la cour de Versailles, secrétaire du Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé. Celui-ci avait été invité à venir séjourner à Bordeaux par monsieur de Saige, alors lui-même de passage à Paris. Ils s’étaient rencontrés chez monsieur de Calonne, ministre des Finances. Ils s’étaient plu. Ils avaient notamment en commun de partager la même loge maçonnique. Bien que le gentilhomme ait accepté l’invitation, monsieur de Saige n’y avait guère cru, prenant sa réponse pour une courtoisie. Il fut donc très surpris et très flatté de voir son invitation honorée. Ce fut son épouse madame de Verthamon qui présenta Jeanne-Louise et sa belle-sœur audit gentilhomme. La scène se déroula dans la loge de monsieur de Saige où les deux belles-sœurs avaient été invitées à voir une représentation d’Iphigénie le nouvel opéra de Gluck. L’homme se présenta à l’entracte et à même temps qu’il lui était servi un verre, madame de Verthamon se lança dans les présentations « – Madame de Cissac, madame Vertheuil Lamothe, je vous présente monsieur le marquis Horace comte de Vielcastel de Pommelé de Mayrand de Belfont Isaure de Salviac.

– Retenez, de Vielcastel. Le reste n’est que terres pour subvenir à quelques besoins.

Cela fit rire les dames et bien que la repartie fût trouvée cynique par Jeanne-Louise, elle n’en trouva pas moins l’homme charmant.

Au fil des invitations, ils se rencontrèrent à plusieurs reprises. Le marquis de Vielcastel prévenant sans être trop entreprenant avait compris après renseignements que la jeune veuve avait deux atouts, une fortune cossue et une fort jolie tournure. Il en espérait donc plus qu’une simple aventure d’autant que sa noblesse était aussi ancienne que la sienne ce qui siérait à son arbre généalogique. De son côté madame de Cissac, qui ne comptait plus les flatteries qu’il lui prodiguait, ayant rapidement compris que si bataille il y avait, il valait mieux qu’elle soit dans son camp, s’était renseignée sur le pressant galant. Ce qu’elle obtint par madame de Verthamon était en la faveur du prétendant, le chaperon se laissa donc cajoler. Jeanne-Louise n’était pas dupe, elle était séduite autant par le charme du physique que de l’esprit, en fait, elle tombait en amour pour la première fois et ne savait comment gérer ses premiers élans.

Vernet port de Bordeaux.jpgTout cet émoi fut perturbé par l’annonce de l’arrivée du navire « le Matamore», André Vertheuil-Reysson allait débarquer. L’estafette qui vint porter la nouvelle invita Jeanne-Louise à se rendre à l’hôtel de l’amirauté afin d’y attendre plus confortablement le débarquement. Dans l’heure qui suivit, elle était installée dans un des salons donnant sur le port en compagnie de sa belle-sœur. Celle-ci avait insisté pour l’accompagner connaissant le malaise dû au bonheur mitigé que lui causaient ces retrouvailles familiales.

Des fenêtres du prestigieux salon, elle pouvait tout à loisir examiner l’activité fourmillante du port. Le secrétaire de l’amiral, qui s’occupait de leur confort, lui indiqua le navire qu’elle attendait.

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CAPTAIN (later Admiral) SIR HYDE PARKER, Kt (1739- 1807) by George Romney, (1734-1802) on the Staircase at Melford Hall.jpgLe capitaine du « Matamore » avait vu s’embarquer monsieur Vertheuil-Reysson avec quelques surprises. Quand ses places avaient été retenues sur son trois-mâts, il ne s’attendait pas à le voir arriver seulement accompagné d’une fillette de six sept ans, d’autant qu’aucun serviteur n’avait été enregistré pour les accompagner. Comme il en faisait respectueusement la remarque à monsieur Vertheuil-Reysson, celui-ci le rassura, il s’occuperait personnellement de sa fille et de lui-même. Le capitaine n’en resta pas moins intrigué étant plutôt habitué par les nantis à les voir entourer d’une multitude de serviteurs pour accomplir chacun de leur besoin. En fait, monsieur Vertheuil-Reysson avait fait ce choix pour se couper complètement de la colonie et du risque de voir quelqu’un se souvenir d’Edmée, alors que lui-même oubliait que sa fille était celle d’un autre. Malgré la gêne que cela occasionnait, il en avait décidé ainsi. Edmée avait donc eu la joie enfantine de découvrir leur cabine donnant sur le château arrière. Elle était tout en acajou avec deux lits superposés inclus dans la paroi, le lit du bas reposant sur un coffre contenant une partie de leurs affaires. La petite fille était heureuse de ce voyage qu’elle faisait en la seule compagnie de son père. Elle était soulagée de ne plus être entourée par des servantes qui, elle le savait, la surveillaient à tout instant. Elle appréciait cette nouvelle liberté. Son père lui avait expliqué qu’il se rendait au pays des contes de fées, qu’il lui racontait et qu’ils allaient habiter dans un château. Il était heureux de voir sa petite fille irradiée de bonheur. Il ne pouvait savoir que tout ceci était entaché d’une ombre de malheur, les êtres lumineux étaient venus parler à la petite fille, ils lui avaient annoncé quelque chose qu’elle ne voulait pas croire.

Jeanne Bôle, Comtesse de Toulza (French, active 1870 - 1883)- A young girl with a butterfly net (1877) (via Bonhams) 2.jpgSur le navire, le couple, que faisaient le père et la fille, attirait l’attention des autres passagers, attisait la curiosité, tout au moins ce qui avait droit au premier pont. Ils furent présentés à tous par le capitaine lors de leur premier repas à la table de celui-ci. Edmée ce jour-là était exceptionnellement la seule enfant à la table. Il y avait d’autres enfants sur le bâtiment, mais ils étaient avec leur nourrice. Cela amusa les différents convives et attendrit particulièrement madame de la Quintaña qui avec son époux accompagnait leurs filles dans un couvent de la région bordelaise. Comme beaucoup d’enfants de famille créole, elles se devaient d’être éduquées en France. La plus jeune était à peine plus âgée qu’Edmée. La dame créole proposa aussitôt, à monsieur Vertheuil-Reysson la compagnie de ses filles et de leur gouvernante prétextant que cela serait sûrement plus agréable à la sienne d’être avec des enfants de son âge. Bien que réticent, comprenant bien qu’Edmée n’était pas à sa place au milieu de tous ces adultes, il accepta, au grand contentement du capitaine.

Edmée fut donc présentée à Rosa-Marie et à sa sœur Felipa, ainsi qu’à leur gouvernante madame Thénésol, jeune veuve désargentée, qui s’était convertie, faute de revenus, en gouvernante, choix qu’elle ne regrettait pas, n’ayant pu avoir d’enfant. Edmée n’avait jamais côtoyé d’autres enfants et ce nouveau fait l’inquiétait beaucoup. Elle ne savait comment il fallait se comporter avec ceux-ci. Monsieur Vertheuil-Reysson la rassura tant bien que mal et lui expliqua qu’il était bon qu’elle s’habituât à ces nouvelles fréquentations. Courageusement, elle prit sur elle. Droite comme « I », elle se présenta devant la gouvernante et les deux fillettes tout aussi intimidées par cette cérémonie officielle faite devant leurs parents conjoints. Madame Thénésol en sourire et en mots doux rassura le petit groupe et pour commencer elle leur raconta une histoire de Monsieur Perrault à l’ombre des voiles sur le premier pont du château avec pour décor l’océan infini. Apprivoisées, les fillettes partagèrent leur jeu en toute insouciance.

Meriel Legh and Dorothea Byrne by British (English) School, c.1750.jpg

Edmée un peu gauche restait souvent spectatrice notamment lorsque la gouvernante donnait ses leçons journalières à Rosa-Marie. Elle-même ne savait ni lire ni écrire et découvrait la honte d’être ignorante devant sa petite camarade. Pendant cette courte année, son père n’avait pas pris le temps de s’occuper de son éducation, il pensait qu’il n’y avait pas d’urgence puisque c’était une fille, et avait remis cela à plus tard. Quand il se rendit compte de l’intérêt de la fillette pour la lecture, l’ayant trouvé dans la cabine en train de feuilleter son livre de chevet, il la tranquillisa et lui assura que dès leur arrivée elle aurait une préceptrice.

Les journées étaient longues, elles s’écoulaient avec lenteur à cette époque de l’année notamment autour de l’équateur, elles semblaient ne jamais s’achever pour les oisifs qu’étaient les passagers. Monsieur Vertheuil-Reysson, comme tous voyageurs au long cours, afin de passer le temps, écrivait, lisait, s’entretenait avec les autres passagers de tout et de rien. Il n’aimait guère jouer, mais il faisait un effort, car c’était le plus souvent le meilleur moyen de tuer l’ennui au long des journées qui semblaient s’étirer sans fin. Cela aurait pu perdurer, mais dès la deuxième semaine, il commença à ressentir une très grande fatigue. Il prit cela tout d’abord pour une espèce de mal de mer, bien que son estomac se porta bien, ne lui causant aucun tourment. Il fut pris rapidement de suée qui le laissait éreinté, l’obligeant à s’allonger. Comme cela devenait de plus en plus fréquent, Edmée à son plus grand désarroi passa entièrement entre les mains de la gouvernante, qui faisait de son mieux pour qu’elle ne souffrît pas de cette situation. Comme il fut assuré par le chirurgien qu’il n’y avait nulle crainte de contagion, Edmée fut autorisée à passer une à deux heures par jour au chevet de son père, à condition de ne pas trop le fatigué. La petite fille, sagement assise à côté du lit, lui racontait ce qui se passait à bord et ce qu’elle voyait afin de le distraire. Elle lui décrivit un ballet de poissons volants surgi tout à coup de nulle part à son grand ravissement, elle raconta la pêche miraculeuse d’un monstre des mers par des marins, c’était un énorme poisson avec une multitude de dents. Tout en riant, elle rapporta la chute du second qui avait glissé sur le pont et qui avait même fait sourire le capitaine, elle l’avait vu. Celui-ci faisait un effort pendant qu’elle lui tenait compagnie, mais très vite il ne le put plus. Elle comprit très vite qu’elle ne pouvait attendre de réponse de son père que leur dialogue était devenu un monologue. Pourtant, un soir madame Thénésol, qui venait la chercher, fut persuadée qu’Edmée s’entretenait avec quelqu’un, elle aurait pu jurer que la fillette conversait avec quelqu’un. Rentrant dans la cabine, elle fut surprise de voir le malade endormi. Une fois seule avec Edmée, elle l’interrogea sur ce qu’elle croyait avoir entendu. En toute candeur, Edmée lui répondit que c’était avec sa grand-mère qu’elle s’entretenait. La gouvernante sourit, persuadée que dans son chagrin, l’enfant se raccrochait au souvenir d’un être aimé. Elle aurait été bien surprise si elle avait compris qu’Edmée parlait réellement depuis quelque temps à l’Éthiopienne. Susan Lyon 2017Lorsque son père n’avait plus été en état de l’écouter et que la petite fille fut envahie par l’injustice de son destin qu’elle voyait lui échapper encore une fois, vague qui allait engloutir son âme, l’Éthiopienne lui apparut. Edmée ne s’y attendait plus. Depuis qu’elle avait été adoptée par monsieur Vertheuil-Reysson, elle n’avait eu que la visite irrégulière des êtres lumineux. Comme personne ne croyait ce qu’elle rapportait de leur échange et qui le plus souvent ressemblait à des prédictions, elle avait arrêté de communiquer ces messages célestes. Elle en souffrait, étouffant parfois entre le nombre des messagers désirant divulguer leur message et son impuissance. Edmée faisait peur, elle inquiétait les gens avec ses dons de pythonisse alors qu’elle n’était qu’une enfant, aussi les gardait-elle pour elle. Elle savait sur son entourage des choses, des faits, dont eux-mêmes étaient loin de se douter, et qui tantôt l’attristait, tantôt lui faisait peur, voire la terrifiait ou qu’elle ne comprenait pas.

Alors qu’elle s’effondrait au pied du lit de son père, qui n’avait même plus la force de tendre la main vers elle, l’Éthiopienne apparue à ses côtés. « – Zaïde, c’est moi, rega’de moi mon petit. » Edmée leva son regard vers celle qui était son aïeule et lui sourit. « – alo’s mon petit te voilà pa’ti, mais ne t’inquiète pas, tu vas a’iver à bon port et tu seras accueilli par deux dames fort gentilles. Elles vont s’occuper de toi et elles vont faire de toi une v’aie dame. » Edmée répondit avec une grimace attristée. « – Mais, et mon père ?

tu le sais bien mon enfant, ils te l’ont dit, il va mou’ir mon enfant, son dieu en a voulu ainsi. Il n’au’a été avec sa bonté qu’une passe’elle vers la libe’té. Il t’au’a aidé à so’ti des orniè’es qui maintiennent not’e peuple et not’e famille dans les fers de l’esclavage. Te voilà lib’e et même si ce ne se’a pas toujours facile, n’oublie jamais que cont’ai’ement à toutes les femmes de not’e famille, tu au’as les ‘ênes de ton destin ent’e tes mains. Ne laisse aucun homme te les p’endre. » Comme la petite fille semblait perdue, apeurée par tout ce que l’Éthiopienne lui disait, celle-ci reprit. « – Viv’e, c’est avoir peu’ ! Il ne faut pas craind’e d’avoi’ peu’. Il faut app’ivoiser la peu’ pour que l’habitude de celle-ci nous la fasse oublie. Le nèg’e a peur du fouet, le blanc a peu’  de perd’e ses biens, la femme a peu’ de pe’dre ses enfants, l’homme son pouvoir ! Tous ont peu’, il ne faut pas avoi’ honte et tous ont peu’ de mou’ir. »

ane Austen Regency Fashion Costume Plates, Engravings, Paintings from late 1700- 1820's copie.jpgLa fillette acquiesça, elle ne comprenait pas tout ce que sous-entendait l’Éthiopienne. Si elle trouvait naturel de la voir et de converser avec elle ou tout au moins avec son apparition, elle ne saisissait pas bien le chapitre sur la liberté et son indépendance à garder vis-à-vis des hommes. Elle n’avait toujours pas admis qu’elle n’était pas blanche alors que tout disait le contraire. Elle ne pouvait pas admettre le fait d’être de la famille des esclaves. Elle était tiraillée entre l’affection un peu craintive qu’elle portait à l’Éthiopienne et le consentement d’être de sa lignée. Les faits avaient été trop violents, trop rapides pour qu’elle admette l’injustice du sort d’être noire dans cette partie du monde. Malgré tout ce que lui prônait l’Éthiopienne, elle ne comprenait pas en quoi elle devait être fière, alors qu’elle avait rencontré parmi cette race, sa race, qu’une caste inférieure à celle dans laquelle elle était élevée du fait de sa carnation. Tout s’emmêlait dans sa tête, l’écheveau était dense et confus. Elle trouvait rassurant de voir l’Éthiopienne et s’accrochait à ce qui dans sa jeune vie avait été stable. Elle mettait de côté toutes ces idées complexes sur sa couleur de peau supposée, sur son identité changeante. Petit à petit, elle devint aux yeux de tous de plus en plus rêveuse, absente, silencieuse, étrangement plus placide, rien ne semblait la toucher. Elle répondait à tous par un sourire silencieux que ses yeux détrompaient. Tous s’attendrissaient sur cette douleur muette.

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« – Là ! Là qui est-ce ? » Le moribond découvrait dans un angle de la petite cabine, derrière Edmée assise sagement à côté du lit, la silhouette tremblotante d’une sorcière africaine. La fillette surprise des allégations de son père se retourna et vit, chose somme toute normale pour elle, l’Éthiopienne. « – Ce n’est rien, père, c’est ma grand-mère. » Le moribond se recroquevilla dans l’angle le plus éloigné de sa couchette. « – Tu n’as pas de grand-mère. Qui est cette femme ? » Hurla-t-il. La petite fille, que cet excès de voix commençait à affoler, essayait de retirer de la poigne crispée de son père, qui essayait de l’attirer vers lui contre son gré, sa petite main. « – Ne vous inquiétez pas, monsieur. Je viens vous chercher pour vous guider. » Intervint la silhouette fantomatique. « – C’est le diable ! C’est le diable ! Au secours, mon Dieu, aidez-moi, pitié ! » La petite fille était tétanisée devant la rage terrorisée de son père, qui allait chercher dans ses dernières forces celles de se lever, de s’échapper. Edmée s’était dégagée de son emprise, elle était plaquée contre la paroi de bois opposée de la cabine, de gros sanglots secouaient son petit corps. La porte s’ouvrit sur le second qui passait aux abords. Surpris par les hurlements de monsieur Vertheuil-Reysson, il s’était précipité. Il avait surgi au moment où le moribond s’effondrait un masque d’horreur figé sur la face. À la faible lumière de la lanterne éclairant le lieu, il trouva repliée sur elle-même la fillette le plus loin possible du lit. Il se pencha vers elle et la prit dans ses bras. Lui tapotant le dos pour la rassurer, il se retourna de manière qu’elle ne contempla plus le cadavre de son père que les derniers spasmes de la maladie avaient emporté. Il sortit de la cabine son petit fardeau accroché au cou. Il tomba sur madame Thénésol, suivie de madame de la Quintana, toutes les deux alertées par le tapage. Elles prirent en main celle qui était devenue à nouveau une orpheline.

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Le lendemain matin même, monsieur Vertheuil-Reysson fut immergé, le capitaine avait organisé une brève cérémonie où passagers et membres de l’équipage avaient été réunis. Au milieu d’eux, impassible, les yeux dans le vague, Edmée ne semblait pas comprendre la situation. Elle était à nouveau seule, affligée par la mort de son protecteur. Elle s’accrochait à la prédiction de son aïeule comme à une bouée de sauvetage.

Le reste du voyage se passa sans à-coups, la seule contrariété fut une semaine de pluie pendant laquelle l’océan fut agité ce qui amena les passagers à se réfugier dans leurs cabines ou dans la chambre du capitaine.

Edmée s’était enfermée dans un profond mutisme où seules des grimaces muettes répondaient aux questions qui lui étaient posées. Personne ne savait quoi faire, tous étaient emplis de compassion en la voyant. Le seul qui la tirait de son abattement était le second Jean-François Marniac. Tous constatèrent qu’elle n’avait d’yeux que pour lui. Quand qu’il n’était pas avec elle, installée sur le deuxième pont, elle le suivait de ses yeux translucides, le cherchant, inquiète de son absence. Comme il l’avait lui-même constaté, il venait le plus souvent possible, s’installer avec elle et les petites de la Quintaña. Il venait leur raconter des histoires de marins terrifiantes et envoûtantes, ou des sirènes guidaient vers les abîmes les marins corrompus par leurs charmes, et où des monstres marins avalaient des navires ou déposaient au fond des eaux des îles sur lesquels leurs habitants construisaient des villes légendaires. Edmée remplie de toutes ces images attendait que les journées s’écoulent, ceci s’arrêta lorsque le navire entra dans le bras de mer qu’était la Gironde et qui lui ouvrait la voie vers son nouveau pays. Edmée était arrivée en France.

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Gainsborough Dupont (1754-1797 Portrait de la duchesse de DevonshireLa porte du salon de l’Amirauté s’ouvrit sur le second du « Matamore» tenant par la main une fillette d’une grande beauté. Jeanne-Louise comprit aussitôt que quelque chose s’était passé. Elle prit sur elle et se leva, suivie en cela par madame de Cissac. Elle attendit que le marin se présente. « – Mesdames, je suis monsieur Marniac, Second du navire le « Matamore ». Je désirerais m’entretenir avec Madame Vertheuil Lamothe.

– C’est moi-même, voici madame de Cissac, ma belle-sœur. Vous pouvez parler devant elle, elle est à même d’entendre tout ce qui me concerne.

– Madame, j’ai le regret de vous dire que je suis porteur d’une mauvaise nouvelle, votre frère monsieur Vertheuil-Reysson est décédé lors du voyage suite à une maladie inconnue.

La jeune femme sentit ses jambes fléchir, mais elle ne mollit pas. Elle sentit la pression de la main de Madame de Cissac qui aussitôt lui avait pris le bras. Elle se retourna vers elle avec un sourire triste. Elle extirpa de sa minaudière un mouchoir de batiste et essuya les premières larmes qu’elle n’avait pu retenir sous l’émotion faisant tomber la tension longtemps retenue. Toutes ses peurs s’envolaient au profit d’un sentiment de culpabilité et de solitude profond, elle était désormais seule. Le second était désemparé devant la tâche imposée par son supérieur. Le chagrin de cette femme qu’il trouvait fort belle et émouvante, au demeurant, le laissait impuissant, sans arguments. Il sentit alors la petite main d’Edmée lui rappelant sa présence. Il se racla discrètement la gorge afin d’annoncer sa prise de parole à venir. « – Je vous présente Edmée Vertheuil-Reysson, et qui si j’ai bien compris n’a plus que vous pour parente. » Jeanne-Louise tout à son émoi en avait oublié, non pas la petite fille, qui était de soi sa nièce, mais de s’en préoccuper. « – Oh ! oui ! évidemment, excusez-moi mademoiselle ma nièce, je m’épanche et oublie votre propre douleur. Voilà un bien mauvais exemple. Je suppose que votre père vous a parlé de votre famille et de moi-même.

– Oui Madame.

– C’est donc moi qui désormais vais s’occuper de vous. J’espère que nous allons nous entendre.

Edmée sourit, elle n’avait jamais vu une si jolie dame, et décida qu’elle l’aimait. Elle ne lâcha pas pour autant la main du second. Celui-ci desserra sa petite main tout en la gratifiant d’un sourire rassurant. Il releva les yeux vers Jeanne-Louise « – Madame, les effets de votre frère et de votre nièce ont été amenés jusque dans le hall de l’amirauté, mais je peux les faire porter où bon vous semble dans la ville. 

– Cela ira, je vous remercie.

– J’ai aussi son coffret avec moi contenant les valeurs et papiers de monsieur Vertheuil-Reysson, qu’il m’a été demandé de vous remettre en main propre.

Apparu alors un mousse, qui avait suivi le second, qui déposa le coffret cadenassé, dont il avait été chargé, sur une table de la pièce. Le second dans le même temps lui tendit la clef.

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self-portrait-with-dr-arrieta-francisco-goya-.jpgMonsieur Vertheuil-Reysson, lorsqu’il avait senti la mort venir, avait fait appeler le capitaine du « Matamore » à son chevet. « — Monsieur, je ne me leurre pas, ma fin est proche. Je ne sais ce qui m’emporte, mais c’est un fait… » Il s’était arrêté un instant afin de reprendre son souffle. Le commandant assis à ses côtes n’avait rien dit, patientant. De toute façon qu’aurait-il pu dire devant l’évidence ? Le moribond avait happé l’air y cherchant son dernier souffle et avait repris « — j’ai un immense service à vous demander. Je voudrais tout d’abord coucher mes dernières volontés devant témoins et ensuite je vous prierai de les faire parvenir à ma sœur. Elle devrait m’attendre à Bordeaux lorsque vous accosterez… Je lui avais écrit pour lui annoncer mon retour… Outre cela, et c’est le plus important, pouvez-vous m’assurer de remettre en mains propres ma fille à celle-ci. Elle va beaucoup souffrir et je ne voudrai pas qu’elle passe de main en main.

— Ne vous inquiétez pas, l’un de mes seconds est bordelais, et s’il le faut il accompagnera mademoiselle votre fille jusque chez madame votre sœur. N’ayez aucune crainte.

Ce jour-là, monsieur Vertheuil-Reysson rangea ses affaires terrestres ainsi que celles avec Dieu, même s’il omit de confesser quelques petites choses à son ministre venu à son chevet lui donner les derniers sacrements. Il ferma son coffret qui contenait une fortune en pièces d’or, en lettres de cachet et en titre de propriété. Il remit le tout au capitaine qui réitéra ses promesses. Le soir même, monsieur de Vertheuil-Reysson était mort laissant Edmée seule.

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 007 bis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 005 et 006

épisode précédent

épisode 005

Été 1783, la vérité

récolte du coton

C’était la période de la roulaison et le labeur s’intensifiait. Les tâches étaient particulièrement pénibles. Il fallait couper, empaqueter et amarrer les cannes sur les cabrouets, pour mettre la bagasse à sécher, puis les entasser près de la case qui servait de magasin de combustible. Ensuite, il fallait alimenter les fourneaux de la sucrerie et remuer sans interruption dans les cuves le jus des cannes, le vesou. Le fourneau pendant des jours et des nuits, sans interruption, transformait la canne en sucre. L’or du maître.

Le soleil déclinait déjà, Thésus, comme ses comparses, était épuisé et savait que la journée de travail finirait quand la lune serait à son zénith. La nuit serait illuminée alors par le disque lunaire en son entier qui éclairerait les champs et permettrait la continuation de la coupe. Rythmé au son des coups des machettes tranchant la tige des cannes et scandaient par les lamentations de leur souffrance, la masse servile sous l’œil vigilant des commandeurs avançait pied par pied. Derrière les hommes, les femmes rassemblaient et portaient jusqu’à la charrette les tiges gorgées de sucre. Sans réfléchir, ils répétaient les gestes. Au milieu de ce rythme harassant de régularité, un serpent jaillit de la canne et sauta sur une des ramasseuses, un hurlement vrilla l’air. Thésus sursauta et s’entailla la cheville. Le commandeur fit emporter la femme vers l’hospice de la plantation, puis examinant la blessure de Thésus, il décida de le remettre au travail jugeant l’entaille bénigne. Il ne pouvait se passer de la moindre main-d’œuvre.

Lionel smit.jpgThésus était de tous les esclaves de Bellaponté le plus vieux. Il était le fils d’un griot et avait été vendu par un négrier à une habitation de Saint-Domingue. Bellaponté était la troisième. Il n’était pas si vieux qu’il y paraissait, mais les nègres ne vivaient pas longtemps sur une habitation, blessures, maladies, malnutrition, faim écourtaient leur existence. Thésus était un miraculé, l’épuisement avait prématurément blanchi sa tignasse crépue et ralentit ses gestes. Sans qu’il le veuille, les autres lui prêtaient la sagesse et l’autorité, ce qui implicitement lui déféra le statut de chef du village des esclaves. Au fil des heures Thésus s’affaiblit, ses compagnons conscients de cela essayèrent de le cacher aux yeux du commandeur, afin de lui permettre de prendre quelques repos. Ce fut peine perdue, l’homme blanc réalisa le procédé, lui aussi été fatigué, la chaleur était intense, il la supportait mal, cela le rendait irascible, il s’approcha du blessé et le houspilla. Comme il ne réagissait pas, il lui donna un coup de fouet, n’obtenant guère plus de réaction, il réitéra avec plus de violence. Ce qui se passa ensuite fut impensable. Pourquoi Thésus, tout à coup, fut fatigué de cette violence gratuite, il n’aurait su le dire, la colère déchira le voile de sa résignation. Tous furent surpris, quand d’un coup prompt, il saisit la lanière de cuir huilée dans son envolée, l’enroula autour de son poignet et tira d’un coup brusque faisant perdre l’équilibre au commandeur saisi d’effroi. L’homme n’avait pas atteint le sol que Thésus était sur lui et à coup de machette lui fendait le crâne. Ce fut un déclic général, tous les autres se ruèrent sur le cadavre le mutilant le dépeçant. Le calme revenu, ils décidèrent de ne pas en rester là, leur âme guerrière avait repris le dessus, de toute façon les blancs allaient les poursuivre, et les occire, alors autant aller au-devant. Sans prêter attention aux coupures faites par les feuilles des cannes, ils traversèrent les champs. Seule la vague que créait leur passage les rendait visibles. Ils rejoignirent l’autre équipe, désarçonnèrent l’autre commandeur et le massacrèrent de la même façon. Il restait encore un commandeur et le maître bien sûr. Ils étaient sur la caféière sur le morne à une heure de là. Thésus décida qu’il valait mieux l’attendre. Ils cachèrent de leur mieux la dépouille du commandeur dans les cannes, attachèrent sa monture sous un arbre qui bordait le champ. Ils se remirent au travail tout au moins le simulèrent. Le soleil était bas et allait se coucher quand le maître arriva au-devant des nègres employés à la caféière. Les révoltés faisaient comme si de rien étaient. Philippe de Belpont remarqua le cheval attaché à la branche basse d’un tulipier. « – le contremaître, où est-il ? eh ! toi, je te parle ! » Thésus  se retourna alors que le maître intrigué s’approchait de lui toujours en selle. « – alors, il est où le contremaître  ? » Thésus, tête baissée, lui répondit  « – moi pas savoi’ mait’e. mett’e son cheval là, moi pas savoi’ plus.

– Oh, tu m’agaces ! 

Ecole italienne du XVIIIème siècle, d'après Pietro FABRIS. Cavalier et son chien..jpgPhilippe de Belpont tourna la tête, oubliant le nègre à ses pieds, cherchant en vain aux alentours l’absent. Thésus  d’un coup souleva le pied du cavalier, le désarçonnant par surprise. Sa monture effrayée s’éloigna, celui-ci se retrouva entouré de ses esclaves, machette à la main. Il n’avait plus qu’un couteau à la ceinture, son fusil était resté dans l’une des sacoches accrochées au cheval. Il se remit sur ses deux pieds et toisa ses nègres. « – S’il y en a un seul qui s’approche, je le trucide ! » Thésus  s’avança, Philippe de Belpont voulut le taillader avec l’intention de lui infliger une blessure handicapante pour l’exemple, mais l’esclave arrêta le geste du maître dans son élan, lui tordit le bras, lui prit son arme, lui enfonça dans l’abdomen et d’un geste sec l’éventra. Ahuri, Philippe de Belpont, écarquilla les yeux d’étonnement, ne comprit pas ce qui se passait tant il fut surpris. Ce fut le signal du massacre.

 Deux personnes de loin remarquèrent la scène macabre, le dernier commandeur qui suivait le troupeau d’esclaves lambinant à son goût et qui prit ses jambes à son cou et l’Éthiopienne. Zaïde, sans vraiment y croire, sans vraiment comprendre, avait rapporté à la gouvernante la scène que lui avaient décrite les êtres lumineux, aussi elle veillait depuis le matin, attendant, car elle ne doutait pas de la véracité de la prémonition. Depuis la galerie, elle considérait la situation, elle leva les yeux vers la lune qui venait brusquement de remplacer le soleil comme toujours sous ses latitudes. L’astre avait des lueurs rouges annonciatrices de drame. Tout en montrant d’un doigt accusateur le groupe qui s’acharnait sur leur victime, elle interpella sa fille qui entrait dans la galerie « – Noisette ! Noisette ! vite prend la petite, dépêche-toi ! » Au ton, celle-ci ne réfléchit pas, elle se précipita chercher Zaïde qu’elle venait de coucher. L’Éthiopienne enveloppa la fillette dans une couverture sombre, la rassurant et lui intimant des conseils d’obéissance. « – Noisette, ils vont arriver, ils vont nous faire le même sort qu’au maître. Part pour la grotte du morne, je vais les entraîner vers l’autre côté de la rivière. Allez, dépêche-toi ! » Elles dévalèrent l’escalier de la maison et se précipitèrent sous les premiers arbres. Elles devinaient au loin la masse sombre du groupe qui s’approchait. L’éclat lunaire faisait miroiter leurs yeux et leurs machettes d’un éclat sinistre. Zaïde, affolée, serrait à l’étouffer Noisette qui marmonnait tout bas des paroles apaisantes. L’Éthiopienne, qui avait saisi promptement sur son passage un coussin, de couleur claire, le maintenait dans ses bras comme on tient un enfant et sciemment elle s’éclairait à l’aide d’un lumignon pour que l’on la devine de loin. Elle regarda Noisette s’enfoncer dans le bosquet derrière la Grand-Case. Zaïde ne disait rien, elle pleurait en silence, dans les bras de Noisette qui courait de son mieux s’éloignant le plus possible. Quand le chemin se mit à grimper, exténuée, la nourrice posa la fillette, mais elle ne pouvait s’arrêter là. Elle lui prit la main jeta un regard inquiet derrière elle, puis elle avança à marche forcée, la fillette docile ne disait rien, elle suivait à petits pas précipités.

De son côté, l’Éthiopienne, assurée d’être suivie par le groupe assoiffé de sang, s’était précipitée vers la rivière en direction du guet. Elle savait que les émeutiers se fieraient à la lueur de sa faible lampe, et la poursuivraient persuadés qu’elle s’enfuyait avec dans les bras la fille du maître. Au bord de la rivière, elle jeta le lumignon à l’eau ainsi que le coussin. elle traversa le gué et se précipita dans les caféières. Elle s’enfonça dans les profondeurs de la végétation, grimpa la côte du morne. Elle se fondait dans les arbustes. Les insurgés, arrivés sur les rives du cours d’eau, dépités, ne distinguant plus la fuyarde, abandonnèrent leur poursuite devenue inutile. Ils se retournèrent vers la Grand-Case et y mirent le feu après l’avoir saccagée.

***

Desportes - Combat de deux chiens autour de la dépouille d'un sanglier - XVIIIe siècle - (C) RMN-Grand Palais (Château de Fontainebleau).jpgNoisette, au son des lugubres aboiements, poussa Zaïde dans un arbre. Derrière elle, elle se hissa esquivant de justesse la gueule du premier molosse à les avoir atteints. Il s’en était fallu de peu, le chien avait mal assuré sa prise lui permettant d’un mouvement brusque de dégager sa cheville. Il l’aurait déchiquetée s’il en avait été autrement, ils étaient dressés à cela. Noisette obligea la fillette à grimper le plus haut possible, l’animal, qui faisait de bons surprenants, risquait de l’atteindre. Depuis l’ombre du feuillage, terrorisées elles regardaient la meute hargneuse qui s’attroupait au pied de l’arbre.   La lune, jusque-là maîtresse du ciel, était sur l’instant voilée de nuages sombres annonciateurs d’orage. Lorsque les chasseurs d’esclaves, guidés par les aboiements agressifs, se trouvèrent eux aussi au pied de l’arbre protecteur, ils ne distinguèrent qu’une masse sombre. « – Descendez de là ! ou on vous tire à vue, on sait que vous êtes là ! » Noisette reconnut dans le cavalier, Pinchinat le voisin mulâtre de l’habitation. « – c’est Noisette, missie’ Pinchinat, je suis avec la fille du maît’e. j’ai t’op peur, alors j’ai caché la petiote. » Un autre cavalier, un autre voisin, monsieur Séguigneau s’alarmât. Si c’était la fille de Belpont, il ne fallait pas que les chiens aillent la blesser. Il intima l’ordre de les faire rappeler et de les mettre en laisse. Pinchinat de mauvaise grâce obtempéra. Noisette, tremblante de crainte, sauta et quand elle fut sûre de leur sécurité, elle fit descendre Zaïde le visage sale balafré par les traces de larmes.

***

Les yeux plissés par l’éclat du soleil matinal qui l’aveuglait, le conducteur de la charrette faisait avancer ses chevaux sur la route caillouteuse de Saint-Marc. Zaïde dans les bras de Noisette se laissait bringuebaler par les soubresauts de la charrette qui transportait la cage qui les retenait prisonnières. Épouvantée, elle se pelotonnait contre le sein de sa nourrice, elle ne comprenait pas ce qui se passait. Leur voiture faisait partie du convoi qui amenait les esclaves de Philippe de Belpont aux ventes enchères de Saint Marc. Comment avait-il fait ? et pourquoi ? Noisette ne le savait pas, Pinchinat avait réussi à faire inclure Zaïde dans le cheptel des dissidents. Noisette s’était révoltée, avait vitupéré, mais en vain. Elle avait rappelé au voisin mulâtre que la petite était comme lui, qu’elle avait du sang noir et du sang blanc. Mais cela n’avait rien changé, elle ne pouvait savoir à quel point Pinchinat était honteux de son sang entaché et jaloux de la fillette dont aucune trace de la race rejetée par lui n’était visible. Il s’était si bien débrouillé qu’aucun blanc n’avait voulu intervenir, aussi, elles étaient coincées au fond de la cage depuis l’aube, Zaïde ne parlait pas, ne demandait rien, elle était prostrée. Tout était incompréhensible pour elle. Les autres nègres les regardaient à la dérobée suspicieux, ils ne comprenaient pas pourquoi la fille du maître partageait leur sort. Noisette les fixait l’œil mauvais. « – Qu’est-ce que vous avez à nous regarder  comme ça ! » Leurs compagnons de cellule gênés baissèrent leurs yeux. « – vous quoi c’oire ? parce que nous êt’e à la Grand-Case, nous êt’e heureuses ? que Thaïs parce que le maître la chevaucher avoi » elle la vie plus facile que vous ? elle en mourir ! et c’est pour cela que vous vouloi » nous fai’e la peau ! fai’e comme au maître  ! eh bien vous voir, vous êt’e content, nous êt’e là comme vous ! » Alors qu’elle ne s’y attendait pas, Zaïde intervint  « – Noisette, c’est qui Thaïs ? 

– C’est ta mère !

William Adolphe Bouguereau - La tricoteuse 2.jpgLa fillette repoussa sa nourrice. « – c’est pas possible ! » elle se mit à pleurer, à marteler Noisette qui essayait de la reprendre dans ses bras. Elle se mordit l’intérieur de la bouche, elle réalisait que sous le coup de la colère, elle en avait trop dit. Elle voulut se reprendre et répondre que ce n’était personne, mais il fallait bien que Zaïde sache, sache pourquoi elle était là. « – Mon poussin… Thaïs, êt’e ta maman, êt’e aussi ma grande sœur, êt’e la fille de l’Éthiopienne…

– Mais ce n’est pas possible, je suis blanche ! » S’écria la fillette révoltée tout en repoussant à nouveau sa nourrice. Le cri de Zaïde fit se retourner le conducteur et sursauter les nègres. Pinchinat alerté s’approcha de la voiture et d’un coup de fouet accompagné d’une injonction réclama le calme. Noisette les larmes aux yeux poursuivit « – Thaïs êt’e la plus belle femme que moi voir, même à Saint-Marc et mère dire la même chose… Ton père acheter nous à cause d’elle… Elle, morte en mettant au monde toi, enfin p’esque, elle pas êt’e pa’tie de suite. Alors toi vouloir ou pas, toi avoir du sang noir, même si toi pas voir. L’Éthiopienne pensait êt’e ta chance, que toi êt’e libre ap’ès… Elle tromper. » Zaïde était abasourdie, elle qui avait tant voulu savoir, c’était donc cela le secret. Elle n’était pas sûre d’être contente de le savoir. Elle trouvait cela injuste. Elle se recroquevilla dans un coin de la cellule ambulante. Elle refusa toute marque d’affection de Noisette, elle se sentait trahie, elle s’enferma dans un profond mutisme, elle s’enfonça dans une profonde tristesse.

***

De ce troupeau humain ayant participé au massacre, sur les quatre-vingts esclaves de monsieur de Belpont, une vingtaine avait été tirée à vue ou pendu sur place. Ce que ne savaient pas les chasseurs d’esclaves, c’est que le meneur, Thésus, avait disparu dans les mornes. Quant à l’Éthiopienne personne ne s’était vraiment soucié ou ne voulait se soucier de sa disparition.

Arrivé à Saint-Marc, le convoi avait conduit son chargement à la salle des ventes qui détenait les cellules adéquates à son hébergement. Zaïde avait été séparée de Noisette. Il y avait peu d’enfants sur la plantation de Bellaponté, et tous avaient été vendus avec leur mère. Noisette, elle, avait fait partie d’un lot qui partait pour une habitation dans la région de Port-Au-Prince, et avait été vendue dès le premier jour.

Le négrier était quelque peu gêné à cause de Zaïde, car si elle était blanche, ce qui au premier abord aurait pu être un avantage, elle était trop jeune pour être mise sur le marché. Cette caractéristique était problématique, il ne savait qu’en faire. Peut-être la proposer comme jouet pour quelques enfants créoles, mais les mères allaient se méfier de ce qu’elle allait devenir. Elle présageait d’être belle en grandissant, c’était déjà une jolie fillette même sous la crasse. Ou alors, il allait la proposer à quelques bordels de Cap-Français.

épisode 006

Été 1783, un deuxième mensonge.

André Vertheuil-Reysson.jpg

À l’aube, sans se retourner, monsieur Vertheuil-Reysson avait quitté sa maison de la rue d’Anjou à Cap-Français pour se rendre à Saint-Marc. Son chagrin était tel qu’il ne pouvait plus supporter les murs qui avaient connu son bonheur. Il avait fui le lieu de son martyr espérant oublier, être soulagé de ce terrible poids qui écrasait sa poitrine et qui l’empêchait de respirer.

Il était venu s’installer dans la colonie avec sa jeune épouse neuf ans auparavant, deux ans après leur installation, trop faible pour supporter le climat, elle était morte des fièvres lui laissant une petite fille, Edmée. Le nourrisson avait été sa compensation face à ce malheur précoce. Elle était devenue son salut salvateur, l’objet de toutes ses attentions, et avait rempli d’amour le vide qu’avait laissé la jeune mère. Seulement l’épidémie, qui s’était abattue en cet été insupportable de chaleur et d’humidité, avait emporté le petit être fragile qu’était Edmée, laissant un vide incommensurable à la place. Il avait donc décidé de partir avec pour seule compagnie deux serviteurs. Il n’avait pas d’aspiration précise, seulement fuir le plus loin possible de ses souvenirs, de ses jours lugubres. Il avait choisi de se rendre chez Monsieur Terrien le jeune. Devenus amis depuis qu’ils avaient fait ensemble la traversée de la France à Saint-Domingue, ils se recevaient l’un l’autre. Il mit plusieurs jours pour se rendre chez son ami, lieu où il savait être accueilli chaleureusement.À l’aube, sans se retourner, monsieur Vertheuil-Reysson avait quitté sa maison de la rue d’Anjou à Cap-Français pour se rendre à Saint-Marc. Son chagrin était tel qu’il ne pouvait plus supporter les murs qui avaient connu son bonheur. Il avait fui le lieu de son martyr espérant oublier, être soulagé de ce terrible poids qui écrasait sa poitrine et qui l’empêchait de respirer.

L'esclavage et la traite des noirs.jpgLe lendemain de son arrivée sur la rade de Saint-Marc, afin de le distraire, il fut invité par son hôte à l’accompagner à une vente aux enchères de bois d’ébène fait par le « Marquis ». Le hall de la salle de ventes était bondé. À sa surprise, il y avait même plusieurs femmes pavoisant avec élégance. Peu de colons étaient là pour acquérir une nouvelle main-d’œuvre, une curiosité morbide les avait attirés, ils voulaient voir de plus près les esclaves que l’on allait disséminer dans la colonie, voire en dehors, pour s’être révoltés contre leur maître jusqu’à l’occire. Terrien le jeune avant de s’y rendre avait narré le drame survenu à une de leurs connaissances communes, monsieur de Belpont, et ses sinistres conséquences. L’habitation de Bellaponté allait être vendue et les esclaves restants dispersés, car en aucun cas la justice ne pouvait permettre de les laisser dans le domaine, lieu de la révolte. Terrien le jeune était donc là pour en acquérir pour les différentes habitations qu’il gérait.

La vente prit la matinée, monsieur Vertheuil-Reysson s’était installé dans un angle de la salle, espace où avaient été rassemblées tables et chaises pour pouvoir se désaltérer en patientant. Il était là comme spectateur, Terrien le jeune l’avait laissé à sa méditation, et avait rejoint quelques clients avec lesquels il était en affaires. Un serviteur lui avait servi un rhum qu’il sirota alternant sa dégustation avec le plaisir de tirer sur un cigarillo. De temps en temps, il était rejoint par une connaissance avec laquelle il partageait quelques nouvelles, mais la plupart du temps, seul, il laissait courir un regard indifférent sur la scène face à lui. Du fond, séparés du reste de la salle par une grille, encastrée entre les voûtes du haut plafond et le sol, les esclaves avaient été installés dans des stalles identiques aux enclos utilisés pour le bétail. Pour réserver un effet de surprise, le négrier avait mis un rideau, juste un drap sur le devant de chaque stalle, ainsi les enchérisseurs ne pouvaient pas voir le lot trop tôt. Ensuite, l’encanteur et ses hommes, comme au spectacle, tiraient le rideau vers le haut et les enchérisseurs s’entassaient autour. Ceux qui étaient derrière ne pouvant pas voir, le suppléant du « Marquis », un fouet comme un grand serpent noir et une corne à poudre pour son pistolet à la ceinture, les sortait et les poussait vers les marches de l‘estrade tout en clamant l’âge des esclaves et ce qu’ils savaient faire. Les derniers de la journée étaient un homme et sa femme avec un enfant dans chaque bras. Comme pour tous les autres, il répéta la même comédie, il proposa des gants blancs à un des enchérisseurs qui les enfila et qui ensuite frottait ses doigts sur les dents de l’homme. Et à chaque fois, le client se retournait vers le « Marquis ». « – Vous dites que ce baudet a vingt ans ? Ses dents sont usées comme s’il en avait quarante. » Car comme pour tout marchandage, il fallait faire ajuster le prix. En réponse le négrier hurlait « – le nègre, montre à monsieur comment tu marches ». L’esclave traversait l’estrade et les enchères commençaient. Le prix montait d’un client à un autre, un fut arrêté, concluant l’affaire. Le négrier fit descendre l’homme et monter à sa place la femme avec ses enfants, mettant en avant l’affaire à faire avec le lot.

138e376d-c781-4ccf-a749-a099705498d2.jpegAu fil de la matinée, les curieux et les acheteurs avaient quitté les lieux. Petit à petit la salle s’était vidée. Nonchalamment, las d’attendre, monsieur Vertheuil-Reysson rejoignit son compagnon visiblement encore en pourparlers avec le « Marquis ». Ce dernier à l’aide de grands gestes mettant surtout en évidence ses manchettes de dentelles, ce qui semblait être le dessein de sa gesticulation, essayait de convaincre son interlocuteur en lui en imposant. Monsieur Vertheuil-Reysson traversa le hall dans lequel seul résonnait la tractation pourtant faite à voix basse et ses pas sur les pavés qui constituaient le sol. Passant devant les grilles des geôles qu’il pensait vide, son regard fut arrêté par le mouvement d’une forme recroquevillée dans le coin le plus obscur. Curieux, car il pensait les stalles vides, il s’avança pour mieux voir, son cœur se serra, son estomac se crispa, il y avait un enfant blotti contre le mur de pierre. Il crut un instant voir sa petite fille. Cela ne pouvait être qu’un tour de son imagination ou un fantôme qui le torturait. Il s’approcha. L’attention de l’homme pesant sur elle, l’enfant qui était bien une petite fille leva ses yeux limpides attirant le peu de lumière vers eux, ils se mirent à briller comme deux pierres précieuses dans l’ombre du lieu. Si la vente des nègres l’avait laissé indifférent, ayant admis tout de suite l’utilité de cette institution particulière, la vue de l’enfant fit vibrer la corde sensible de sa compassion. Il accéléra le pas en direction du « Marquis » et de Terrien le jeune. Il coupa la parole à l’encanteur, interrompant la conversation sans s’en rendre compte tant sa préoccupation soudaine lui était devenue primordiale. « – le Marquis ! pourquoi cet enfant reste dans la geôle ? » les deux hommes surpris arrêtèrent leurs négoces, ils étaient habitués l’un comme l’autre à la morgue des planteurs. « – la négresse ? elle est inutile, trop jeune, si elle a six années c’est le bout du monde ! on ne peut rien en faire. Je ne peux même pas la proposer en jouet à quelques familles créoles, elle est trop blanche, les dames n’en voudront pas. En plus si ce que l’on m’a dit est vrai, c’est la fille de Belpont, alors elle me reste sur les bras, je ne peux pas la vendre.

– Je vous l’achète !

Le marquis resta bouche bée, il ne s’y attendait pas, vraiment pas. Terrien le jeune prit aussitôt la négociation en main. Il avait compris au ton de son ami l’importance que la chose prenait pour celui-ci. Il savait aussi que la petite finirait ou aux requins ou dans un bordel pour colon aimant la chair fraîche. Il ne laissa pas « le Marquis « se ressaisir. « – Vous pourriez, le Marquis, pour 500 livres la joindre à mon lot ? » Le négrier fit la grimace, il n’aimait pas que l’on lui force la main. D’un autre côté il ne pouvait se permettre de contrarier le négociant, il était son meilleur client. Ce dernier ne chipotait pas le prix de la marchandise à partir du moment où il l’estimait de qualité, il se devait donc d’être conciliant. « – bien sûr. Je ferai selon votre bon plaisir. » Monsieur Vertheuil-Reysson intervint alors « – je vous prierai de faire disparaître cette enfant des listes, je vous ferai parvenir le double de la somme dans la soirée. » La demande était illégale, nul n’avait le droit d’émanciper un esclave sans passer par un juge, et l’enfant était née de mère esclave donc elle était esclave. Le Marquis, que les scrupules n’étouffaient pas, jeta un regard interrogateur vers Terrien le jeune qui confirma d’un hochement de tête. Ce fut ainsi que Zaïde de Bellaponté disparue des listes d’esclaves, à côté de son nom, il fut rajouté trépassé.

Le « Marquis « se retourna vers son aide « – Mettez la négresse avec ceux de monsieur Terrien !

– Non ! non, je la prends tout de suite.

Le Marquis fut surpris, mais avant qu’il ne réagisse Terrien le jeune plantât ses yeux dans les siens coupant toute remarque. Le négociant en avait vu d’autres. Des hommes installaient leurs concubines mulâtresses et leur progéniture dans des maisons de ville et laissaient leurs propres familles sur les habitations, dans des lieux désertiques de toute civilisation. Dans certains cas, ils n’hésitaient pas à renvoyer femme et enfants en France afin de se consacrer à leur famille illégitime. Leurs rejetons mulâtres réclamant même une partie de l’héritage paternel et l’obtenant lorsque celui-ci avait laissé une trace dans son testament. Alors que monsieur de Vertheuil-Reysson pour cinq cents livres s’octroie une consolation à son malheur, c’était peu de chose.

D’un geste le négrier donna l’ordre d’ouvrir la grille de la geôle. André Vertheuil-reysson s’approcha de la forme blottie qui se recroquevillait autant qu’elle le pouvait, essayant de se fondre dans le mur à son approche. Il s’accroupit devant elle et de la voix plus douce possible, il chuchota « – tu n’as plus rien à craindre mon petit, plus personne ne te fera de mal, je vais t’emmener avec moi. » Il lui tendit la main, elle se retourna vers lui, plongea ses grands yeux translucides dans les siens. Pouvait-elle le croire ? ni voyant que douceur, que compassion, elle grimaça un sourire. Elle réalisa la large main rassurante, protectrice. Elle déplia son bras crispé par la peur, comme tout le reste de son corps, et lui livra la sienne. « – n’aie pas peur mon petit oiseau, je vais te sortir de ta cage et plus personne ne pourra te faire de mal, je te protégerai. » il l’attrapa par les aisselles et la souleva. Elle était légère comme une plume. Il la prit dans ses bras, elle se blottit instinctivement contre son cou, comme elle l’avait toujours fait à celui de son père.

***

4f15eca67c138388581106f27656ad3f.jpgZaïde fut remise entre les mains du couple de servantes de Terrien le jeune. Elle fut lavée, coiffée, changée avec douceur par les deux femmes. Elles ne firent aucune réflexion, ni au maître, ni à la petite fille. La plus âgée des deux savait très bien qui était l’enfant. Elle avait beau être blanche comme l’albâtre, d’autant qu’elle avait le teint un peu maladif, et ressembler à une blanche avec sa chevelure de jais brillante dont chaque mèche finissait par une torsade naturelle, son petit nez droit et surtout ses yeux que l’on avait du mal à fixer tant ils étaient limpides, elle avait tout de suite deviné. Elles avaient affaire à la petite de Belpont, ce blanc qui s’était fait trucider par ses nègres. Les maîtres ne pouvaient rien cacher à leurs serviteurs, et tous les nègres et mulâtres de la ville, esclaves ou libres connaissaient l’histoire de la révolte. Elle faisait peur autant que rêver, elle devenait la source de fantasmes brodant une légende où la révolte était libératrice, car cela ne faisait aucun doute, il y avait des marrons parmi les révoltés, des esclaves s’étaient enfuis vers les mornes. Elle savait que son maître était allé acheter le matin même des esclaves venants de cette habitation et avait connaissance de la présence de l‘enfant au milieu du troupeau humain mis en vente. Au vu de l’état de la petite fille à son arrivée, cela avait été une évidence pour elle, d’autant que sa blancheur et la couleur de ses yeux faisait déjà partie du mythe, elle était une des héroïnes de la tragédie, son cœur s’était serré à sa vue, aucun enfant ne méritait ce sort.

***

Monsieur Vertheuil-Reysson vint voir la petite fille une fois qu’elle eut mangé, et qu’elle fut prête à aller se coucher. Il entra dans la chambre qui lui avait été octroyé sans sourciller, en hôte délicat, par le maître de maison, à la satisfaction de celui-ci. Les servantes avaient tiré les rideaux, c’était l’heure de la sieste, l’heure la plus chaude de la journée. Lorsqu’il entra, il trouva Zaïde assise sur son lit, flottant dans une chemise d’homme adulte bien trop grande pour elle, bien que ce fût un don de leur hôte plus menu que lui-même. Malgré la pénombre, il sentit aussitôt son regard fixé sur lui. « – Ne t’inquiète pas petit oiseau, tu es en sécurité ici, je viens voir si tout va bien. » Zaïde, bien qu’épuisée, n’arrivait pas à relâcher la tension que les derniers jours avaient construite. Trop de choses avaient bouleversé sa vie. Elle ne comprenait pas toutes les pièces du puzzle qui l’avaient menée dans cette chambre grande et confortable, aux meubles d’acajou et aux étoffes soyeuses. « – Mon petit oiseau, nous allons faire un jeu, et afin que plus jamais personne ne te fasse de mal, nous allons l’un et l’autre garder le secret. » Zaïde regardait avec interrogation l’homme, tout de bienveillance, assis au bord du lit. Elle le trouvait gentil et lui était reconnaissant de l’avoir sorti de cette immonde prison, mais elle ne savait toujours pas si elle pouvait, devait, lui faire confiance. Tout ce en quoi elle croyait, c’était écroulé avec fracas et violence et elle n’avait pas compris pourquoi. Tout cela était encore confus dans sa tête. Comme elle ne pouvait que l’écouter, elle lui sourit pour lui montrer qu’elle était attentive. « – désormais tu vas t’appeler Edmée… Edmée Vertheuil-Reysson et devant tout le monde, tu devras m’appeler père. »  Zaïde était incrédule, c’était un drôle de jeu, mais comme elle ne voulait pas souffrir, elle était prête à accepter. De toute façon, visiblement pour les adultes rien n’avait besoin d’être vrai, bien qu’ils lui demandassent de ne pas mentir. Elle ne trouvait pas cela très logique mais visiblement ils étaient tous comme cela, au moins les blancs. Par ailleurs, elle avait appris par Noisette que son père avait été tué par ses nègres, ce que tout le monde avait l‘air de croire, alors que celui-ci veuille prendre sa place, pourquoi pas ? de toute façon la vérité ne semblait pas avoir de place dans sa vie, elle était elle-même une négresse alors que jusque-là tout le monde la prenait pour une blanche même son reflet dans la glace. En elle cela faisait écho, elle sentait que tout ce que lui avait dit Noisette sur sa mère et sa famille noire était vraie, mais c’était bien complexe à son entendement. Elle était donc prête à jouer si cela devait l’empêcher de retourner dans cette geôle, si cela devait la refaire devenir blanche aux yeux de tous, cela lui convenait, car elle avait compris que pour ne plus souffrir elle devait être blanche comme avant. Alors que cet homme qui l’avait sauvé des négriers lui demanda de devenir son père, c’était, de toute évidence, salvateur. 2013124228349387 copie.jpg« – mon petit oiseau, il faut vraiment que ce soit un secret, il ne faut le dire à personne, même si ce sont des gens que tu aimes. Il ne faut plus jamais que l’on sache ce que tu étais avant d’être ma fille, car des êtres méchants pourraient te renvoyer dans l’enfer dont je viens te sortir. » elle hocha la tête en signe d’assentiment. Elle savait que tout le monde avait des secrets, elle-même avait été le centre de l’un d’eux et une fois révélé tout le monde lui avait voulu du mal. Elle se souvenait de la fois où l’Éthiopienne lui avait expliqué pourquoi il ne fallait pas répéter, pour cela elle lui avait compté des histoires terribles où ceux qui avaient trahi des secrets étaient morts dans d’atroces souffrances. Elle se souvenait encore de la négresse morte sous les coups de fouet parce qu’une autre avait rapporté au contremaître que chaque nuit, elle quittait l’habitation. Plusieurs jours après, celle qui avait trop parlé était morte piqué par des serpents qui s’étaient lovés dans sa paillasse. Elle avait eu terriblement peur, car elle-même avait aperçu l’Éthiopienne sortir en catimini de la Grand-Case en direction des mornes. Elle avait alors même pensé qu’elle ne reviendrait plus, mais à son soulagement, elle avait été là le lendemain. Quand elle lui avait demandé ce qu’elle faisait la nuit, elle ne s’était pas fâché, mais ce fut ce jour-là qu’elle lui compta des histoires du pays de Pount où une reine légendaire avait vécu il y a fort longtemps. Ce souvenir lui fit venir les larmes aux yeux. Elle plongea ses yeux dans ceux plein de bonté de son bienfaiteur, elle sembla y chercher son âme, puis elle dit oui.

***

Quelques jours plus tard, monsieur Vertheuil-Reysson rentrait à Cap-Français avec sa fille Edmée alias Zaïde à bord d’un navire marchand.

Ils furent reçus de façon mitigée par les serviteurs de la rue d’Anjou. Edmée fut présentée à tous comme sa nouvelle petite fille, l’enfant d’un ami qui l’avait adoptée. Bien qu’ils comprirent qu’ils n’avaient pas d’avis à donner quant à la nouvelle venue de la petite fille et qu’aucune réflexion ne saurait être tolérée, mille questions se posaient derrière le dos du maître. Qui était-elle ? N’était-elle pas la fille d’une maîtresse ? La plus virulente de toutes était celle qui avait été la chambrière de la maîtresse de maison puis la gouvernante de la véritable Edmée, et de par ce statut, elle pensait pouvoir donner son avis afin de rendre justice au souvenir de ses maîtresses. Elle clama haut et fort qu’elle ne voulait rien entendre quant à ce subterfuge, cette substitution. Ces atermoiements agacèrent le maître de maison et sans aucun remords, il la renvoya dans son habitation de la plaine du nord, ce à quoi elle ne s’attendait pas. Les autres serviteurs, que la lubie du maître avait quelque peu surpris, se le tinrent pour dit et plus un n’émit un seul mot de curiosité. Tous se mirent à considérer Zaïde comme la remplaçante de la fille du maître. De ce jour, elle fut véritablement Edmée Vertheuil-Reysson.

b27e3a1430d1fd67d197101b5b94cb51.jpgLa nouvelle Edmée accepta tout ce que Zaïde de Bellaponté avait rejeté sans en comprendre l’importance. Elle se mit à porter corselets, jupons et robes encombrants, chapeaux et accessoires incontournables de la mise d’une petite Créole. Ce qu’elle avait rejeté à l’habitation était désormais une carapace, une protection contre sa négritude. Malgré son jeune âge, elle se mit à considérer sa mise comme un élément important faisant partie de son identité. Elle harcelait sa chambrière noire, du double de son âge, mise à sa disposition, lui faisant vérifier les détails de sa vêture à longueur de temps, craignant continuellement d’être négligée, c’était devenu une obsession qui faisait sourire son nouveau père. Pour les bonnes manières, elle eut une gouvernante blanche qu’elle écoutait à la lettre. Malgré cela, elle n’était à son aise ni avec la servante ni avec la gouvernante, elle avait continuellement peur d’être mise à jour. Elle cauchemardait, son père n’avait pas assez de mots rassurants pour la soulager de ses peurs, rien n’y faisait, elle avançait chaque jour dans la crainte irrationnelle d’être reconnue, tant et si bien qu’elle tomba malade. Le mal eut beau être bénin, il n’en inquiéta pas moins André Vertheuil-Reysson, qui revivait dans cette affliction les affres du souvenir terrible de ses deuils. Edmée se remit, mais son père y voyant un avertissement du destin, il ferma la maison et décida de repartir en France afin d’y élever sa fille en toute sérénité.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 007