La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 020 la suite

épisode précédent

Chapitre 20 suite

img_da40ad2a0c4e-1

 Lorsqu’ils arrivèrent à la Nouvelle-Orléans, Joseph-Marie de Thouais et Basile trouvèrent le gouverneur Luis de Unzaga y Amezaga en pleine préoccupation guerrière. Pour être plus exact Marie Elizabeth de St. Maxent, sa jeune épouse, donnait un bal de charité afin de rassembler des fonds pour aider ce que l’on appelait les américains, car les colonies anglaises à l’est du Mississippi faisaient plus que se rebeller, elles faisaient la révolution. Deux semaines avant l’arrivée des deux hommes dans la ville, le 4 juillet, les colonies anglaises avaient proclamé la Déclaration d’Indépendance, ce qui équivalait à une déclaration de guerre contre l’Angleterre. Toute la haute société créole avait été invitée aussi Joseph-Marie et Basile furent courtoisement éconduits par le majordome noir de l’hôtel du gouverneur. Ils furent de même éconduits chez monsieur Bevenot de Haussois, notaire à la Nouvelle-Orléans, chez qui ils s’étaient présentés sur les conseils d’un ami acadien, mais celui-ci était aussi de la fête. La journée étant avancée, après renseignement auprès de leur aubergiste, ils décidèrent d’aller acheter des chevaux dont ils auraient grand besoin. Ils se rendirent chez un maquignon en dehors de la ville, auprès duquel ils obtinrent pour un bon prix une jument baie pour Basile et un étalon brun pour Joseph-Marie. Ils s’équipèrent ensuite en selle et harnais. De retour à l’auberge où ils avaient trouvée à se loger, ils dînèrent et se couchèrent.

Capture d’écran 2014-11-10 à 10.29.08

Le lendemain, en fin de matinée afin de le trouver en de bonnes dispositions, il se rendit d’abord chez le notaire. Joseph-Marie de Thouais s’était vêtu selon son rang, s’il n’avait pas mis de perruques, il arborait un habit à la française de bonnes factures accompagné de chaussures à boucles et d’une canne. Arrivée rue du Maine devant la maison du notaire, il frappa, il fut courtoisement reçu par une négresse tout en rondeurs et en sourire qui lui demanda de patienter dans le vestibule le temps d’aller prévenir son maître. Des meubles, au tapis en passant par les tableaux, autour de lui tout prouvaient l’opulence du notaire. Monsieur Bevenot de Haussois avait repris la charge de son père. La trentaine, célibataire, c’était un homme mince au visage hermétique et de nature consciencieuse. Il fit rentrer Joseph-Marie baron de Thouais, comme il était écrit sur la carte. Il le fit asseoir face à lui et lui fit servir un rafraîchissement, car il faisait déjà très chaud. Après les salutations d’usage, avec un accent traînant, il engagea la conversation: « – Que puis-je pour vous monsieur de Thouais?

– Je viens de la part d’un de vos confrères de Québec, monsieur La Dauversière, qui m’a conseillé votre étude.

– Grands dieux mais comment va l’ami de mon père? Cela fait si longtemps que je n’ai pu avoir de ses nouvelles avec ses temps troublés.

Marie-Gabrielle Capet (homme à la redingote bleue

Joseph Marie Bevenot De Haussois

Après avoir rassuré le notaire Joseph-Marie reprit: « – J’ai des lettres de changes et de créances ainsi que quelques biens à mettre en lieu sûr et je compte sur vous pour me conseiller. ». Après avoir examiné chaque papier et les bijoux le notaire le rassura, il n’y avait aucun problème, il s’occuperait de tout. Il conclut en lui demandant s’il voulait vendre les bijoux car il n’aurait aucun mal à trouver acquéreur.

– Non! Surtout pas ce sont ceux de ma mère, je ne sais si elle est encore en vie, mais de toute façon ils reviendront à la femme de mon fils quand le temps sera venu.

– Voulez-vous vous installer dans la colonie?

– oui j’en ai l’intention. J’aimerais obtenir une concession de la part du gouverneur, je vais aller demander audience cet après-midi. J’ai repéré dans une courbe du fleuve avant la ville de l’ascension un endroit qui me conviendrait près d’une autre plantation.

– Ce doit être la plantation Houmas, c’est une bonne terre, mais ne la demandez pas tout de suite, le gouverneur vous proposera de vous installer au bayou Lafourche avec les acadiens. Allez voir après votre audience Monsieur de Saint-Maxent, il fait la pluie et le beau temps sur la colonie depuis que le gouverneur a épousé une de ses filles. De plus, il est favorable à l’installation de tout français surtout noble! Votre fortune ne suffirait pas pour les terres, les esclaves et toutes les fournitures dont vous auriez besoin. Il vaut mieux amener le gouverneur à vous donner la terre.

Gilbert_Antoine_de_Saint_Maxent

Gilbert Antoine de Saint Maxent

Suivant les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, il se rendit en début d’après-midi à l’hôtel du gouverneur. Le maître d’hôtel, noir-ébène, guindé et dédaigneux, le conduisit dans l’antichambre où il lui demanda de bien vouloir patienter. Joseph-Marie n’avait pas tenu compte de l’incontournable coutume des Caraïbes, la méridienne. La chaleur du milieu de journée arrêtait toute activité, du moins chez les nantis, pour la sieste. Deux heures plus tard, un homme traversa l’antichambre et entra dans la pièce contiguë sans frapper ni être présenté. L’homme, de belle prestance, d’une cinquantaine d’années, habillé avec soin d’un habit à la française avec perruque poudrée et chaussure à boucles d’argent, le toisa avec hauteur. Il semblait être chez lui et pour cause l’homme était le beau-père du gouverneur, c’était Gilbert Antoine de Saint-Maxent, alors l’homme le plus riche de Louisiane. Né à Longwy, en Meurthe-et-Moselle, en Lorraine, en 1747, il avait immigré à La Nouvelle-Orléans, et s’était enrôlé dans l’armée. Deux ans plus tard, il avait épousé la riche Elizabeth La Roche et avait utilisé sa dot afin d’ouvrir un bâtiment sur la rue Conti servant à l’approvisionnement des commerçants de fourrures. En 1753, il fut promu colonel et commandant du régiment de la Louisiane par le gouverneur Louis de Billouart Kerlerec. Il s’était distingué dans les combats de défense contre les incursions anglaises et des Chickasaws. Il avait marié sa seconde fille, Marie Elizabeth, à dix-huit ans au nouveau gouverneur de la ville, de l’âge de son père. Cela n’avait pas gêné la jeune fille qu’elle était alors. Elle avait été élevée dans ce sens et dans la colonie aucun parti n’était à la hauteur des attentes de son père et des siennes. De plus, cela allait tout à fait avec l’idée qu’elle se faisait de la vie, être à la meilleure place dans la société. Sa sœur aînée Marie-Felice de Saint-Maxent, jeune veuve de monsieur d’Estrehan avait eu la bonne idée d’épouser en deuxièmes noces, Bernardo de Gálvez y Gallardo, le général du gouverneur, une des plus anciennes familles d’Espagne. Monsieur de Saint-Maxent en se servant de ses filles avait su fort bien avancer ses pions. Le gouverneur venait de le nommer commandant de la milice de la Louisiane.

Un moment plus tard, le majordome vint chercher Joseph-Marie qui commençait à s’impatienter, bien qu’il fût conscient d’être obligé d’en passer par là. Le gouverneur à son bureau conversait avec l’homme que Joseph-Marie avait vu rentrer précédemment. Don de Unzaga y Amezaga était un homme affable, courtoisement il indiqua le fauteuil en face de lui.

– Veuillez m’excuser de cette attente monsieur de Saint-Maxent et moi-même réglions des problèmes urgents. Si j’ai bien compris monsieur de Thouais, vous venez d’arriver dans notre colonie.

– Oui, monsieur le gouverneur, je suis venu vous présenter mes hommages et vous demander l’autorisation de m’installer en Louisiane.

plantation La PalmeraieAvec un fort accent espagnol le gouverneur reprit : « – Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous vous installiez parmi nous, vous êtes le bienvenu. J’ai cru comprendre que je vous obligerais en vous donnant une concession. Cela a priori ne pose aucun problème. Je voudrais toutefois, si cela était possible, que vous me rendiez un service. Monsieur  de Saint-Maxent m’a fait savoir que vous étiez arrivé dans notre colonie depuis l’Acadie par le Mississippi. J’ai justement besoin de quelqu’un de confiance qui aurait vu le terrain récemment. Je ne sais si vous êtes informé, mais les Américains ont déclaré leur indépendance. Je vais être franc avec vous. Non pas que je veuille les aider particulièrement, mais je voudrais profiter de la faiblesse des Anglais pour récupérer quelques forts et leurs régions environnantes. Si je vous fais part de ces secrets militaires, c’est qu’il m’a semblé comprendre que vous aviez quelques rancœurs envers ceux-ci. En échange de ce service, je vous concéderai une plantation d’environ 3000 arrhes sur le lieu de votre choix et vingt esclaves pour démarrer.

Le baron de Thouais fut très surpris de tous les renseignements que détenait le gouverneur à son sujet. Ce qu’il ne savait pas c’est que Mr de Saint-Maxent avait déjeuné avec son notaire. Si celui-ci était resté discret quant à la fortune de ce dernier, Monsieur Bevenot de Haussois connaissant les projets de son ami de Saint-Maxent, n’en avait pas moins raconté le parcours du baron de Thouais jusqu’à la colonie, afin de lui donner un coup de pouce dans ses démarches. Sans se décontenancer Joseph-Marie de Thouais acquiesça à la demande, trouvant l’échange équitable. Il demanda toutefois de quoi il en retournait. Monsieur de Saint-Maxent prit le relais. Il expliqua qu’ils avaient l’intention d’aider secrètement les américains en leur livrant cinq tonnes de poudre à canon, des magasins du roi. La poudre à canon devait remonter le Mississippi, sous prétexte de protéger la colonie espagnole, le but étant de contrecarrer les plans anglais pour capturer Fort Pitt. Ils devaient donc livrer la marchandise au capitaine Georges Gibson Linn. S’il était d’accord pour participer à ce projet, il était attendu sous deux jours au palais du gouverneur. Le baron assura sa présence et garantit celle de son ami Basile Tremblay, se demandant toutefois ce qui se passerait le cas contraire.

Le gouverneur, comme monsieur de saint Maxent, avait choisi de faire ce marché avec le baron de Thouais, car il savait que dans une armée les uns étaient braves, parce qu’ils voyaient de loin la récompense, les autres l’étaient par dureté de caractère, et que beaucoup encore l’étaient parce que tout ce qui les entourait les animait. Combien en étaient-ils qui seraient lâches, s’ils étaient sûrs qu’on ne le sut pas!

Alonzo Chappel  (Wyoming Valley Massacre - 1-2-296-25-ExplorePAHistory-a0a9x7-a_349Deux jours plus tard comme prévu les deux acolytes qui venaient d’Acadie se présentaient à l’aube au palais du gouverneur. Outre le gouverneur les y attendaient monsieur de Saint-Maxent et Monsieur Bevenot de Haussois. Après avoir signé leurs engagements dans la milice de Louisiane qui serait sous les ordres de monsieur de Saint-Maxent, le baron de Thouais contresigna son acte de propriété pour la plantation située à l’endroit où il la désirait, son notaire ayant fourni l’information. Celle-ci lui reviendrait à la fin de son engagement et si par malheur il lui arrivait quelque chose, elle reviendrait à son héritier. C’est ainsi que commença la guerre de la colonie espagnole contre son voisin anglais. Cette guerre ressemblait plus à une guerre de maquis qu’à une guerre ouverte. Le général Gálvez, qui devait devenir à son tour gouverneur, avait pris position pour les rebelles et supervisait l’ensemble des mouvements. Il commença par fournir des armes aux insurgés et captura tous les postes britanniques à l’ouest de la Floride. Pour cela, il avait accepté l’enrôlement dans l’armée espagnole de volontaires louisianais pour combattre du côté des Américains.

*

Pour les deux amis cette guerre de guérilla se déroula malgré ses horreurs sans trop de mal jusqu’à la capture de Fort Bute. L’Espagne était officiellement entrée dans le conflit au côté de la Révolution américaine le 8 mai 1779, avec une déclaration de guerre par le roi Charles III. Cette déclaration avait été suivie par une autre le 8 juillet qui autorisait ses sujets coloniaux à s’engager dans des hostilités contre les Anglais. Bernardo de Gálvez avait intercepté des communications émanant des anglais à Pensacola, indiquant qu’ils avaient planifié une attaque surprise sur la Nouvelle-Orléans. Il décida donc de lancer sa propre attaque en premier. Elle commença par la capture de Fort Bute pour laquelle Bernardo de Gálvez rassembla l’armée régulière espagnole, et les milices acadiennes de Saint-Maxent. Cette prise marqua le début de l’intervention officielle de l’Espagne dans la guerre américaine aux côtés de la France et des rebelles.

de Maubeuge Louis Amédée marquis 05 - copie

Louis Amédée marquis de Maubeuge

Quelque temps auparavant, Louis Amédée, chevalier de Maubeuge, âgé de 24 ans, avait été détaché par Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau auprès de Monsieur de Saint Maxent. Il était arrivé en grand secret sur les lieux de la bataille à venir. L’engouement de monsieur de La Fayette pour le combat des Américains avait fini par faire des émules auprès de la société aristocratique française en plein engouement de philosophie et de liberté que les vannes des encyclopédistes, des écrits de Voltaire et des satires de Beaumarchais avaient ouverte. Afin de tâter le terrain monsieur de Rochambeau avait rassemblé un contingent qu’il avait mis sous les ordres du jeune chevalier de Maubeuge.

Le 7 septembre, à l’aube Bernardo Gálvez décida de prendre d’assaut le petit poste frontière britannique. Le fort Bute était situé sur les bords du Bayou Manchac, à environ 115 milles de La Nouvelle-Orléans, à l’extrême-ouest de la frontière ouest de la Floride britannique. Le lieutenant-colonel Alexander Dickson avait été chargé de la défense du district de Bâton-Rouge, qui comprenait forts Bute, Bâton-Rouge, et PanmureLes Anglais avaient commencé par envoyer un grand nombre de troupes au nord-ouest des colonies afin de capturer Georges Rogers Clark, le commandant américain, ce qui avait affaibli la région. Le commandant Dickson n’avait à sa disposition que 400 soldats réguliers et ayant eu connaissance des mouvements espagnols, il avait retiré la plupart de ses forces de Bâton-Rouge et Panmure, laissant à l’arrière, avec le capitaine Von Haake une petite garnison. Les Espagnols de leur côté avaient reçu des renforts de La Nouvelle-Orléans. Ceux-ci se composaient au départ de 520 réguliers, dont environ les deux tiers avaient été récemment recrutés, 60 miliciens, 80 mulâtres libres, et dix volontaires américains dirigés par Oliver Pollock parmi lesquels s’était glissé le jeune James Wilkinson.

John Burgoyne, premier duc d'Albany, portrait de Sir Joshua Reynolds,

James Wilkinson

Ce dernier commençait une carrière des plus particulières, engagé dans l’armée comme agent de liaison, il était surtout agent secret du général Washington et rendait compte de l’évolution de la guerre espagnole et de l’état d’esprit des alliés. Venant de l’amont du fleuve, la force avait été augmentée en plus des 600 hommes, indiens, acadiens, dont faisaient partie le baron de Thouais et Basile Tremblay. Gálvez avait réussi à rassembler plus de 1400 hommes, même si ce nombre avait été sensiblement réduit en raison des difficultés de la marche. La veille au soir, le baron de Thouais était arrivé avec son corps devant l’ancien fort construit en palissade. Il trouva que l’ennemi était en mauvaise posture, car il le jugea indéfendable la position. Lorsque les troupes furent rassemblées devant fort Bute, Gálvez informa ses hommes du véritable objectif de leur mission suscitant des hourras enthousiastes. Le baron de Thouais et son ami furent convoqués sous la tente de Saint-Maxent, qui leur apprit qu’il les mettait sous les ordres du jeune lieutenant français le chevalier de Maubeuge, car ils connaissaient le terrain bien mieux que le nouveau venu. Bien qu’il trouvât son supérieur assez jeune, Joseph-Marie obéit sans objection. À l’aube le lendemain, ils attaquèrent le fort, et après une brève escarmouche dans laquelle un seul homme fut tué, la garnison se rendit. Comme des soldats anglais s’échappaient, Gálvez envoya le corps expéditionnaire français capturer ceux qui s’enfuyaient sur le chemin de Bâton-Rouge. Alors qu’ils couraient derrière les fuyards dans le sous-bois qui longeait le bayou, ils furent pris à revers par un groupe d’Indiens amis des Anglais. Joseph-Marie et Basile n’entendirent pas l’avertissement que leur lança un soldat français. Joseph-Marie sentit le souffle d’une flèche passer sur son côté qui atteignit au milieu du dos son ami qui courait devant lui. Il le vit s’écrouler sans vie. Dans sa tête, un éclair brisa sa raison. Celui qu’il considérait comme son frère, depuis qu’il l’avait recueilli en Acadie venait de mourir devant lui. C’en était trop pour sa raison. Il devait le venger, venger tous ceux qui étaient morts et qu’il avait aimés. Il attrapa la hache de son ami et prit dans l’autre main, son épée se retourna et fonça vers les Indiens, aveuglé par la haine. La rage de l’homme blanc saisie de surprise les Indiens, qui ne purent se reprendre. Ils se défendirent de leur mieux. À la stupeur des Français, il massacra aveuglément tous les Indiens qui étaient à sa portée. Il sortit de ce combat couvert de sang avec juste quelques égratignures. Lorsque la raison lui revint, il était entouré des Français qui le congratulaient pour son courage. Monsieur de Maubeuge, quant à lui, resta sur sa réserve inquiet de cette subite frénésie sanguinaire. Les Français ne ramenèrent que quelques prisonniers, surtout des Indiens. Le général Gálvez resta à fort Bute pendant six jours, donnant à ses hommes le temps de se reposer avant de poursuivre sur Bâton-Rouge.

En 1777, le chef militaire espagnol Bernardo de Galvez est devenu le gouverneurL’armée de Gálvez arriva sous les murs de Bâton-Rouge le 20 septembre et il constata qu’il s’agissait d’une place forte occupée par environ trois cents hommes de l’armée régulière. Étant exposé aux feux des canons du fort et ne pouvant mettre en danger sa propre artillerie, le général ordonna une feinte par le nord, à travers la forêt qui encerclait la ville. Les Anglais tournèrent leurs canons vers le Nord et bombardèrent massivement cette position. Les Espagnols cachés sous l’épais feuillage n’eurent à déplorer que trois blessés, parmi lesquels Joseph-Marie de Thouais. Celui-ci reçut à l’épaule une balle de l’ennemi alors qu’il plaquait au sol l’un de ses comparses apercevant l’éclat du canon de fusil qui le visait. Pendant ce temps, les ingénieurs et spécialistes de siège du général Gálvez creusèrent des tranchées et établirent des abris sûrs pour les canons qui commencèrent à tirer sur le fort. Les Anglais endurèrent trois heures de pilonnage intense puis se rendirent. Ce fut la seconde place britannique à tomber aux mains des Espagnols lors de l’incursion de Bernardo de Gálvez dans le territoire anglais de l’ouest de la Floride. Les conditions de capitulation acceptée par Dickson, à Bâton-Rouge garantissaient à Gálvez la cession du reste des postes britanniques sur le fleuve Mississippi libérant ainsi la basse vallée du Mississippi. De retour à La Nouvelle-Orléans, il planifia une campagne contre le fort de La Mobile et de Pensacola, les autres bastions britanniques à l’ouest de la Floride, campagne que Joseph-Marie de Thouais ne vit pas.

*

Scott Burdick  (EbonyCharcoal

Mama Louisa

Pendant tout ce temps, Louisa devenue Mama-Louisa s’occupa de Charles-Henri de Thouais. Trois années auparavant étaient arrivées deux lettres à la plantation « la Nouvelle ». La première demandait à doña de Vilagaya d’acheminer Louisa jusqu’à la plantation des Breaux au bayou la Fourche, la deuxième était à remettre à Madame Tremblay. Doña de Vilagaya, à réception de la lettre, fit préparer Louisa. Elle lui fit constituer un petit trousseau en lui fournissant un métrage suffisant de coton blanc fin pour coudre deux corsages et deux métrages de toile de couleur neutre, afin de faire deux jupes, que la jeune fille s’empressa de blanchir. Le matin de son départ, la jeune fille attendait sous la véranda, à côté de la porte principale, le contremaître qui l’accompagnait. Elle n’était pas pressée de partir, mais puisqu’elle y était obligée, autant faire vite. Doña de Vilagaya avait clairement insisté sur le fait que la jeune fille devait arriver intacte sur le lieu de livraison. Le contremaître avait parfaitement compris et ne se l’était pas fait dire deux fois. Quand il trouva la jeune esclave, il remarqua qu’elle avait soigneusement préparé sa mise. Toute de blanc vêtue, elle avait tressé sa lourde chevelure noir corbeau qu’elle avait enveloppée dans un linge comme un turban, ce turban que les créoles appelaient tignon. Le corsage fermé haut, la jupe large accentuant sa taille qu’elle avait sciemment faite longue à toucher le sol comme la maîtresse. Elle se mit, impassible, à marcher fièrement à côté du cheval du contremaître, sans jamais se retourner. Celui-ci n’allait pas trop vite afin que la jeune fille ne se fatigue pas. Ils mirent une bonne partie de la journée à aller jusqu’à destination, à la surprise des habitants de la plantation Breaux, qui virent déboucher en fin de soirée au bout de l’allée un cavalier et une fille marchant à côté de lui. Madeleine Trahan intriguée attendit à sa porte que le couple s’approche. Le temps d’atteindre le perron s’étaient rassemblés tous les membres de la Washington_and_Lafayette_at_Mount_Vernon,_1784_by_Rossiter_and_Mignot,_1859 (détail)famille Breaux à portée de regard. Le cavalier se présenta à la porte et demanda à voir Madame Tremblay. Il fut tout aussi surpris qu’elle en voyant l’Indienne. Il lui remit la lettre et expliqua que la négresse à côté de lui était l’esclave de Monsieur de Thouais. Devant le regard interrogateur de Dewache, Cécile Breaux, son petit dernier calé contre sa hanche, prit la lettre qu’elle décacheta, car elle était la seule à savoir un peu lire. Après l’avoir déchiffrée, elle confirma les dires du cavalier et expliqua le départ de Basile Tremblay et du Baron de Thouais pour la guerre, quant à la fille devant eux elle devait faire office de nourrice auprès du fils du baron. Sa commission faite le cavalier reparti aussitôt voulant rentrer avant la nuit, car il ne tenait pas à rester chez les Acadiens. Il laissa l’assemblée, regroupée face à la métisse. Ils étaient sceptiques devant la nouvelle, la guerre, quelle guerre ? Ils n’avaient pas entendu parler de guerre. Et une esclave, personne n’en possédait chez les Acadiens. Alexis Breaux était bien travaillé par l’idée se disant que cela aiderait à développer son exploitation, mais il n’avait pas franchi le pas devant le regard de sa communauté. La jeune métisse qui gardait son masque impénétrable malgré l’inquiétude se laissait examiner comme un animal étrange par le groupe. Dewache ne savait pas comment se comporter avec Louisa ni ce qu’elle était supposée faire d’elle. C’est Charles-Henri qui ayant entendu le contremaître décoinça la situation. Interpellant la métisse, il lui demanda si elle devait vraiment s’occuper de lui. La jeune fille se pencha vers le petit garçon et lui dit : « Il semblerait que ton papa m’ait achetée pour ça. J’espère que cela va te convenir. » Le petit garçon flatté et sous le charme de la jeune fille lui prit la main, se retourna vers l’assemblée des Acadiens, et tout fier proclama : « C’est la maman que mon papa m’a achetée, elle est à moi ». Cela fit sourire Dewache et lui facilita la tâche. Tous les Acadiens éclatèrent de rire et l’affaire fut convenue. À la surprise de Louisa, ils l’intégrèrent comme un membre de la famille, lui faisant une place. Tout naturellement, elle participa à la vie de la plantation du moins à tous les travaux domestiques. Charles-Henri se retournait vers elle chaque fois qu’il avait besoin de soins, de tendresse, d’une autorisation. Tout le monde s’adapta à la nouvelle venue et ils finirent par oublier sa condition. Les années passèrent, les bruits de la guerre les atteignirent, des lettres arrivèrent donnant des nouvelles des hommes. Le temps s’écoula au fil des récoltes, des maladies infantiles, des naissances, des mariages, des fêtes. Louisa pensait bien que ça ne durerait pas, mais elle se laissa bercer par cette quiétude trompeuse.

*

Scott Burdick (Salem Scle

Mama louisa

Les tâches journalières effectuées les enfants Breaux jouaient au bord du fleuve. C’était la Toussaint, en attendant l’heure du repas qui rassemblait la famille, Nastazie jouait à chat perché avec son frère Alexis, Georges Tremblay, Charles-Henri de Thouais et les cousins des Breaux, Cloatre, Charles, et Magdeleine venus spécialement pour l’occasion. Deux ans plutôt, Charles Gaudet, et Cécile Breaux avaient enfin réaménagé dans une nouvelle maison que leurs parents et voisins avaient aidé à construire sur leur terre. Sous la véranda Marie, l’aînée des Breaux, qui allait être bientôt en âge de se marier, surveillait sa nièce et filleule qui trottait derrière un chaton. C’était la fille de l’aîné des Breaux, Honoré. Celui-ci s’était enfin décidé à épouser leur voisine Marguerite Aurion. Celle-ci avait été élevée par son oncle et sa tante, Joseph et Angélique Marant. Séparée de leur parent, suite au grand dérangement, elle avait appris qu’ils étaient morts lors de leur déportation. Quand arrivèrent ses quinze ans, sa beauté blonde fit venir de loin tous les Acadiens cherchant épouse, mais malgré son apparente douceur elle s’était obstinée à attendre qu’Honoré se décida. Comme toutes les jeunes filles acadiennes, elle avait été accoutumée dès son plus jeune âge aux travaux domestiques et aux mœurs de son peuple. De nature réservée, elle ne songeait pas à ces légers jeux de libertinage et attendait au milieu d’occupations utiles que l’on disposât d’elle. Sans malice et sans honte, puisqu’elle ne faisait rien qui put réellement la faire rougir, elle agissait avec l’assurance que donne la naïveté quand on ne pense point à mal. Les jours de fête, elle s’amusait modérément préférant aider autour d’elle, elle ne faisait pas partie de celles à qui l’ont fait des reproches pour un comportement frivole. À la Saint-Jean de ses treize ans, elle avait compris que ce serait Honoré Breaux qu’elle prendrait pour mari ou personne. Bien qu’âgé de dix ans de plus, les larges épaules, les jambes solides le sourire franc et les yeux noisette du jeune homme l’avait définitivement conquise. Aux bals réguliers qui ponctuèrent par la suite la vie de la communauté, elle refusa tous les cavaliers et attendit que le jeune homme vienne à elle. Comme cela tardait à venir, sa tante, connaissant le secret de la jeune fille, alla voir Madeleine Breaux, pour qu’elle intervienne. Ce qu’elle fit au bal suivant. « – Mon fils qu’est-ce que tu attends pour inviter la Marguerite à danser, qu’elle ait des cheveux blancs ?

Scott Burdick (Old Salem Autumn

Marguerite Aurion

– Mais elle refuse tous les cavaliers qui se présentent !

– Pas tous mon fils, allez va !

Et quand elle accepta la contredanse puis la suivante, il comprit. Secoué par sa mère, Madeleine Trahan, qui lui rappela son âge et le fait que la jeune fille n’attendrait pas indéfiniment il se décida, d’autant qu’elle lui plaisait.

Mais ce jour-là, tout ceci était bien loin, elle était dans le bâtiment à côté de la demeure qui servait de cuisine où elle aidait sa belle-mère et Mama-Louisa à préparer le repas de fête, quand déboulèrent, essoufflés, Charles et sa sœur Nastazie. « – Ma ! Y a des militaires en bateau qui accostent devant la plantation ! » Toutes s’arrêtèrent dans leurs activités. Louisa sentit son estomac se comprimer, elle avait déjà compris.

– Ils sont nombreux ?

– Six ou huit, j’ai pas bien vu.

– Va chercher ton père et tes frères et toi Nastazie, va chercher Dewache, elle doit être au potager !

Tout en s’essuyant les mains Madeleine Breaux se dirigea suivi de sa bru et de la métisse sur le devant de la maison, elle rejoignit son aînée qui avait pris sa nièce dans ses bras et qui examinait les nouveaux arrivants depuis la galerie de la demeure. Les petits, plus curieux que craintifs, étaient restés au bord du bayou et regardaient les soldats descendre de l’embarcation qui ressemblait à une gabarre à fond plat. Madeleine Breaux s’avança vers eux suivie des femmes de la maison sur ses talons. Alors qu’elles s’approchaient, elles les virent extirper une civière dans laquelle gisait un homme. Un noir immense dans la force de l’âge était à ses côtés.

Madeleine accéléra le pas pour voir qui s’y trouvait. Dewache qui les rejoignait à cet instant, savait elle qui était dans le brancard, car quelques jours avant alors qu’elle ramassait des baies sauvages, son cœur avait un instant oublié de battre lui causant un malaise qu’elle interpréta aussitôt, laissant échapper des larmes sur sa joue. L’officier du groupe s’avança vers la femme d’âge mûr qui venait au-devant de lui. Il la salua, se présenta et demanda : « – je suis bien à la plantation Breaux ? » Devant l’acquiescement de la femme, il reprit : « – c’est monsieur le Baron de Thouais, il m’a demandé de le reconduire chez vous.

– Il est mort ?

– Non, il a reçu une balle à l’épaule et la fièvre le laisse dans un état comateux, mais avec des soins, ça devrait passer. Le nègre à ses côtés est son valet.

Charles-Henri s’était approché pour voir l’homme allongé qu’il attendait depuis longtemps et crut le reconnaître. Les femmes quant à elles se retournèrent gênées vers Louisa, se rappelant soudain que la jeune femme était l’esclave de cet homme. Celle-ci, les mains moites, les essuyait nerveusement sur son tablier tout en restant impassible. Dewache interrompit ce moment de gêne et posa à l’officier la question dont elle connaissait la réponse : « – je suis madame Tremblay, est-ce que par hasard vous auriez des nouvelles de Basile Tremblay qui était aux côtés de monsieur de Thouais ?

– Je suis désolé, Madame, mais votre époux est tombé à la prise de fort Bute.

Devant la certitude, le deuil en elle pénétra définitivement dans son cœur. Impassible, sans rien répondre, laissant son fils Georges, les larmes aux yeux, abasourdie par la nouvelle, elle fit demi-tour et d’u4wt3t5isn pas régulier quitta l’assemblée sans un mot et partie vers le Nord. Elle dépassa la maison puis longea les champs, puis s’enfonça dans le sous-bois. Elle marcha une partie de la nuit, éclairée par la lune montante filtrant entre les chênes gigantesques couverts de rideaux de mousse fantomatique. Elle s’arrêta au centre d’une clairière. Elle ramassa du bois puis fit un feu au centre. Quand celui-ci prit, la lune était au-dessus de la clairière, Dewache défit ses cheveux, couvrit sa tête de terre et commença à tourner à petits pas saccadés, tout en murmurant une mélopée qui au fur et à mesure s’enfla, emplissant l’espace. Elle tourna pendant des heures rentrant en transe. Elle se maintenait en équilibre sur un globe qui flottait dans le vide. Devant elle une succession de globes identiques se succédait jusqu’à l’infini. Sur l’un d’eux, Basile était là, lui souriant et lui tendant la main. Elle semblait se mouvoir au ralenti. Sans effort, avec légèreté, elle sauta d’un globe à l’autre jusqu’à atteindre la main tellement aimée. Celui-ci la prit dans ses bras, lui caressant les cheveux, il lui montra sur les autres globes leur fils Georges avec à son bras une belle jeune femme, puis sur le suivant trois enfants et sur le suivant ceux-ci plus grands avec leurs conjoints, puis sur le suivant leurs enfants. Il lui montrait leur descendance sans fin, le résultat de leur amour et de leurs espérances. Son cœur était en paix. Épuisée, elle s’écroula. Au pic du soleil, Alexis Breaux et ses trois fils Honoré, Joseph et Charles la trouvèrent allongée auprès du feu refroidi. Ils crurent un instant qu’elle était morte. Confortés du contraire, ils la ramenèrent à la plantation. Ils se pressèrent, car à l’est des nuages s’agglutinaient annonçant un orage comme il y en avait tant à cette époque de l’année.

Dans la maison silencieuse troublée seulement par le grondement du tonnerre, avec l’aide de Madeleine Trahan, Mama-Louisa soignait le baron et s’occupait de Charles-Henri. Le blessé avait été installé dans une pièce du bas qui servait de salon. Pendant deux jours, il délira pris dans les accès de fièvre, il n’émergeait pas de sa torpeur. Le docteur venu de l’Ascension, après avoir changé ses pansements et examiné sa blessure, avait rassuré tout le monde, il fallait faire tomber la fièvre et tout irait bien. À tour de rôle, les femmes l’éventaient pour le rafraîchir tout en lui passant des compresses fraîches sur le front, elles lui faisaient boire des tisanes chaque fois qu’elles le pouvaient pour faire partir le mal. Puis un matin Marguerite Aurion le trouva assis sur son lit, la fièvre était enfin tombée. « – Où suis-je ? » demanda-t-il inquiet, il ne se souvenait plus de rien depuis qu’il avait senti la douleur de la balle pénétrant dans l’épaule. Elle le rassura, il demanda à voir son fils, elle le fit quérir. Lorsqu’il entra dans la pièce, le petit garçon s’accrochait machinalement à la jupe de sa nourrice qui l’accompagnait. « – Je suis votre père, vous n’avez aucune raison d’avoir peur. De plus, lâchez donc les jupes de votre nourrice, vous avez l’âge de raison, vous n’êtes plus en âge de vous cacher dedans. » Charles-Henri s’avança vers son père et se campa devant lui. Ce dernier ne pensait déjà plus à lui, il examinait celle qui le soignait depuis plusieurs jours, et qui le troublait. Elle était encore plus belle que dans son souvenir. Celle-ci le regardait se demandant comment elle devait se comporter, un comportement servile n’était pas dans son caractère ni dans ses habitudes.

Susan Lyon (DENTELLE À LA LUMIÈRE D'OR

mama Louisa

Sa convalescence dura trois bonnes semaines pendant lesquelles il amena Louisa à devenir sa maîtresse. Du moins le pensa-t-il. Ne pouvant être libre, celle-ci avait décidé que son seul choix était de pousser son maître à faire d’elle sa concubine, sa tisanière. Cela avait réussi à sa mère, même si elle était morte en couches, aussi jouant les Salomé elle fit tout pour le séduire. Tour à tour distante, puis attentionnée, sous prétexte de le soigner ou de remettre sa literie d’aplomb, elle approchait ses atouts qui se dévoilaient sous la tension du tissu de la blouse qui s’échancrait au fil des jours. Il attendait sa venue et allait jusqu’à la réclamer sous des prétextes divers. Puis un soir, alors que tout le monde était couché, elle vint lui porter une carafe d’eau qu’elle croyait avoir oublié de mettre à sa portée. Les forces du convalescent étaient revenues et décuplées par le désir, il la bascula sur le lit, mollement, elle résista lui donnant la satisfaction de lui offrir sa virginité. Le stratagème de la jeune esclave réussit au-delà de ses espérances, il ne pouvait plus se passer d’elle. Lorsque Alexis Breaux poussé par sa femme vint proposer de la racheter pour la libéreril n’en fut pas question, et sans plus de mots l’acadien comprit pourquoi. Alexis Breaux eut bien du mal à expliquer à son épouse la situation qu’elle trouvait inconvenante.

Noël arriva, les fêtes de la nativité passées, comme il était rétabli, Joseph-Marie de Thouais décida, accompagné d’Honoré Breaux et de son jeune frère Joseph, d’aller à La Nouvelle-Orléans se faire remettre le titre de sa concession.

*

Trois années s’étaient écoulées depuis l’accord entre le gouverneur de l’époque et le jour où le baron frappa chez son notaire. Joseph-Marie Bevenot de Haussois l’attendait depuis qu’il avait eu connaissance de son retour sur le bayou La Fourche, il lui remit en bonne et due forme la copie de son titre de concession. Il s’excusa devant l’impossibilité de fournir les vingt esclaves prévus dans le contrat, il lui faudrait revenir, car il n’y avait pas de vente prévue dans les jours à venir, la guerre avec les Anglais, les Américains et les Français avait ralenti le commerce du bois d’ébène. Satisfait par la réalisation du contrat, le baron de Thouais ne put toutefois remercier le gouverneur Bernardo de Gálvez, encore sur le terrain des batailles.

*

À cette époque de l’année, le temps était particulièrement agréable les températures étaient douces et l’on craignait beaucoup moins les brusques changements de temps qu’offrait le climat des tropiques. Ils avançaient lentement sur la route qui longeait les plantations créoles, au rythme des deux chariots lourdement chargés et attelés à des mulets. Le baron de Thouais s’était approvisionné en vivres, volailles sur pied, en outil et en fournitures de tous genres. Il avait bien évidemment investi en boutures et en graines de toutes sortes. Les trois hommes arrivèrent sur la concession en milieu d’après-midi. Après avoir dépassé la plantation Houmas, ils découvrirent une forêt de chênes, de cyprès, de cirier et autres essences comme les néfliers, les pommiers, les pruniers, les merisiers, qui annonçaient une lourde charge de travail afin de débroussailler et dégager les futurs champs à cultiver. Ils s’installèrent près du fleuve dans une clairière qui allait de la rive à un monticule herbeux. À sa vue, le baron projeta d’y faire un jour construire sa demeure. Une fois le campement installé Honoré Breaux les quitta afin de prévenir les siens de leur nouvelle installation.

Sur les lieux, aidé de Joseph Breaux, Joseph-Marie de Thouais délimita sa concession, plantant un piquet tous les 20 pieds. Estimant que Georges Tremblay avait été lésé à cause de la mort de son père, il agrandit abusivement sa plantation vers l’Est jusqu’au bord du bayou, dans le but de lui donner ce bout de parcelle à sa majorité. Il décida de nommer sa terre « la Palmeraie », car il avait déjà envisagé de transplanter des palmiers de Floride qui feraient une allée qui irait jusqu’à la future demeure. Honoré revint deux jours plus tard, avec tous les Acadiens de leur communauté afin d’aider le baron à défricher. Ceux-ci arrivèrent, les bras chargés, les uns rapportant des jeunes plants d’arbres fruitiers, les autres un animal domestique, poules, truie… Alexis Breaux tint à offrir à son ami une vache et son veau. Pendant les semaines qui suivirent, infatigables, les uns abattaient les arbres avec leurs cognées massives, les autres ameublissaient la terre avec la bêche, qu’ils enfonçaient d’un bras vigoureux, d’autres déchiraient le sein de cette terre, avec le tranchant d’une charrue, que traînaient à pas lents deux bœufs accouplés qu’ils avaient conduits et vendus au baron.

Plusieurs débitaient des arbres énormes, les sciaient en planches, en poteaux, en solives, en chevrons, en bardeaux pour élever tout d’abord un bungalow sur un soubassement de briques, de quatre pièces successives avec véranda à l’arrière et à l’avant. À l’arrière de celui-ci, ils élevèrent une grange sur une des buttes du terrain, prévoyant les débordements du fleuve. Lorsque les bâtiments furent prêts, accompagnés des femmes de la famille Breaux, Dewache, Mama-Louisa, et les garçons vinrent s’installer. Pendant ce temps, une autre partie de ces hommes laborieux commencèrent à labourer les premiers champs dégagés de la nature sauvage. Ils creusèrent de longs sillons, qu’ils plantèrent de cotons et de canne à sucre, qu’ils piquèrent de riz, qu’ils cajun1ensemencèrent de maïs pour se nourrir et, d’herbes de Guinée qui serviraient de fourrage pour les bêtes et étoufferaient les herbes indésirables. Ils plantaient, semaient, nivelaient, faisaient des saignées pour guider l’eau vers les plantations et des levées pour maintenir le fleuve dans son lit. Tous commençaient leurs travaux dès le lever de l’aurore et ne le finissaient qu’après le coucher du soleil. De son côté, Abraham, le géant noir, aida les femmes et prépara le potager pour Mama-Louisa et Dewache. Elles y plantèrent pour nourrir les habitants de la plantation, petits pois, haricots de primeurs, raves et radis, laitue, chicorée, céleri, carottes courtes, des choux paumés hâtifs de Bonneuil, des choux d’Alsace, des brocolis, des melons et des concombres, des brehêmes, des tomates, des pattes d’anémone, des griffes de renoncules et des oignons de fleurs qu’avaient apportées Madeleine Breaux et sa belle-fille Marguerite. En attendant les récoltes, ils vivaient sur les réserves de farine de maïs et de viande de porc. Pendant leur séjour chez les Acadiens Mama-Louisa et Dewache avaient appris à repérer dans la nature les baies, les fruits et légumes sauvages qui pourraient le moment venu améliorer leur ordinaire. Après avoir parcouru les alentours de la plantation, Dewache récolta des herbes, des racines médicinales dont elle connaissait les vertus. Entre ce qu’avaient amené les Acadiens et ce qu’avait acheté le baron, la basse-cour se trouva riche de plusieurs poules, d’un coq, d’une truie avec sa portée de gorets, sans oublier la vache et son veau. Ils ne manquaient de rien. Quand viendrait la fin de l’été, tout ceci se transformerait en conserve de fruits et de légumes, en pots de confiture et de gelée, on salerait la viande qu’elle soit le produit de l’élevage ou de la chasse.

Captured Africans Taken to the Coast, Nigeria, 1853; (or), Liberia, 1840L’installation dura trois semaines, après moult remerciements de la part du baron, les Acadiens retournèrent sur leurs terres. Cela coïncida avec l’arrivée au milieu du premier jour de février d’une file d’hommes noirs attachés entre eux accompagnés par deux cavaliers. Le premier d’un âge mûr était d’origine française et avait été embauché par le baron, comme régisseur, l’autre ayant dépassé à peine l’adolescence était un jeune Allemand qui lui servait d’aide. Les esclaves promis par le gouverneur espagnol étaient arrivés. Satisfait de son examen, le baron les fit nourrir par Mama-Louisa. Parmi les nouveaux esclaves se trouvaient trois femmes, l’une visiblement âgée avait été donnée en supplément par le notaire du baron. Celle-ci était dénommée Noémie, elle avait des connaissances qui lui permettraient de soigner ses congénères. L’une des femmes du groupe était sa petite-fille Néora, un peu plus jeune que Mama-Louisa, elle fut très impressionnée par l’allure de titan d’Abraham le valet du baron. Celui-ci avait été ramené par le baron des champs de bataille contre les Anglais, le baron lui avait sauvé la vie lors d’une escarmouche dans laquelle avait été tué son précédent maître. Comme on ne savait quoi faire du nègre, son supérieur le lui avait donné.

Dans l’année qui suivit leur installation, Mama-Louisa ressentit les premiers malaises dus à sa première grossesse. Si elle était heureuse de ressentir ses premiers émois de mère, à chaque nausée du matin pendant les premiers mois, elle pensa à Ma-Hadassah, la prévenant que son enfant ne serait jamais assez blanc pour être libre. Après les récoltes à la fin du mois de septembre, avec l’aide de Néora, Aaron vint au monde sans difficulté. Il était la fierté de sa mère, quant à son père, il resta indifférent à la naissance. Dès qu’il put marcher, il s’avéra très indépendant, Louisa le mit à la surveillance des volailles et des cochons.

Carrying Cotton to the Gin, U.S. South, 1850sLa deuxième année avec une partie de l’argent de son ancien négoce de fourrure le baron de Thouais acheta une vingtaine d’esclaves supplémentaires pour compléter son cheptel. Pendant la première année, il n’avait perdu que deux esclaves, l’un de maladie, l’autre avait été entraîné par un crocodile au fond du fleuve. Il profita du voyage pour amener son fils Charles-Henri à La Nouvelle-Orléans et demanda conseil à maître Bevenot de Haussois pour le choix d’une école. Les circonstances avaient fait que l’enfant ne savait toujours ni lire ni écrire. Le notaire lui conseilla celle que le gouverneur Luis de Unzaga avait inaugurée en 1772. Il n’y apprendrait pas autant d’espagnol que l’avait espéré le gouverneur, mais il fréquenterait toute l’élite créole ce qui serait bon pour l’avenir de l’héritier de la « Palmeraie ». De plus, comme il n’y avait pas de pensionnat le notaire proposa d’accueillir le garçon. L’accord fut passé, le baron en étant satisfait. Accompagné d’Ismaël, jeune esclave de son âge qui lui servait de valet, Charles-Henri resta chez lui pendant les dix années qui suivirent soit jusqu’à ses 17 ans. Il passa plus de temps chez son bienfaiteur que sur la plantation de son père. S’il fit peu de progrès dans son éducation, il devint un vrai créole et fit partie intégrante de l’élite de La Nouvelle-Orléans.

De son côté, Georges Tremblay fut éduqué par le baron lui-même. Ce dernier lui apprit les rudiments de l’écriture, de la lecture et de l’arithmétique juste ce qu’il fallait pour devenir un jour le régisseur de la plantation. Georges ne prisait que fort peu la ville, il n’aimait pas le monde qui s’y agglutinait et obligeait souvent des effets de courtoisie qu’il trouvait hypocrites. À ces séjours qui l’incommodaient au court desquels il était amené à fréquenter les jeunes créoles ne pensant qu’à parader, affichant des mulâtresses qu’il couvrait de toilettes, il préférait la surveillance des travaux agricoles, le compte des semences et des récoltes. À la place des promenades en vogue et des bals qui se multipliaient dans les demeures de La Nouvelle-Orléans, il privilégiait la chasse et les chevauchées le long du fleuve ou dans les bayous. Aux salons de la ville, il affectionnait les longues soirées sous la galerie avec ses amis lors desquelles on jouait aux cartes ou aux échecs en tenant à distance les femmes qui jasaient entre elles de l’autre côté de la maison.

Au fil des chaleurs, des ouragans, des inondations, le temps s’écoula, la plantation se développa au gré des champs exploités, des récoltes, des bénéfices, multipliant le nombre d’esclaves. Elle se peupla de femmes et d’enfants noirs tous esclaves sous la domination du baron. Mama-Louisa quant à elle continua à dominer le cœur du planteur, son maître. Quatre ans après son premier fils, elle mit au monde Nathanaël enfant docile souriant et toujours dans les jupes de sa mère. L’enfant était le portrait craché de Charles-Henri de Thouais.

plantation La Palmeraie  (15) face

 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 020

épisode précédent

Chapitre 20.

Clark Gayton, White 1779, Artjohn Singleton, Century Portraits, 18Th Century, Century Awesome, John Singleton Copley, Maritime Museums, 1779

baron de Thouais

Les souvenirs de Charles-Henri.

Joseph Marie de Thouais, Baron de son état, était le dernier descendant de la famille de Thouais et le premier à être né en Acadie. À la fin des années 1720, son père, Philémon Barthélemy de Thouais avait reçu en héritage un domaine marécageux au fin fond de la région des Landes dans le sud-ouest de la France. C’était tout ce qui restait de l’héritage de la famille, le reste avait fondu au fil des dépenses somptuaires que réclamait la vie à la cour de Versailles. Voyant qu’il n’avait guère d’espoir de voir sa fortune s’agrandir ni même se rétablir, il décida d’émigrer pour la Nouvelle-France. Après avoir vendu son domaine par l’intermédiaire d’un ami négociant bordelais et avec l’aide de l’entremise de Monsieur de Tauzin, partenaire de débauche du régent et vieil ami de la famille, il put devenir propriétaire d’un très grand domaine sur les bords de la baie Française près de la rivière saint Jean.

Le baron proposa aux familles de métayers de son domaine de l’accompagner. Trois d’entre elles acceptèrent de tenter l’aventure plutôt que de voir leur famille décimer par les fièvres et la faim. Les Borda, les Dabadie, et les Tremblay signèrent un contrat dans lequel le baron s’engageait à les payer par moitié en numéraire ou victuailles et par moitié en terre, comme métayers de ses nouvelles terres. C’est ainsi qu’il bâtit un domaine à l’ouest de « fort saint Jean » en Acadie. À peine arrivés ils construisirent une ferme assez grande pour abriter les quatre familles, puis tous ensemble ils dégagèrent et labourèrent assez de champs pour nourrir tout le monde. La deuxième année avec l’aide des familles des alentours, ils construisirent les fermes de chaque famille et labourèrent plus de champs, la construction du manoir du baron attendit la cinquième année. D’année en année, la prospérité vint. Le seul malheur pour le baron était le manque de descendance. Après plusieurs fausses couches, Anne-Françoise d’Holhassary de Gamont mit au monde en 1736 son premier fils Joseph-Marie à la grande joie de son époux, puis vinrent deux filles.

Francis Back (les colons

Leurs voisins et prédécesseurs étaient arrivés au Canada dans les premières décennies du siècle précédent. Ils étaient venus du Poitou, de l’Aunis, de l’Angoumois, de la Saintonge, de l’Anjou, provinces de la France du centre-ouest. Ils s’étaient établis autour de la baie Française, sur les côtes intérieures et extérieures de la longue presqu’île à la forme irrégulière. C’était une région appartenant à la Compagnie de la Nouvelle-France et qui, d’après le terme employé par les Indiens Micmacs pour désigner un lieu d’abondance, fut appelée La Cadie et par la suite Acadie. Il s’agissait de paysans catholiques qui fuyaient les désordres causés par les guerres de religion, la chute de La Rochelle, la peste, la chasse aux sorcières de Loudun et qui en terre d’Amérique, et grâce à l’aide des Micmacs, se réinventèrent poseurs de pièges et chasseurs, artisans et constructeurs de digues, car les marées de la baie Française étaient les plus grandes du monde. Et c’est ainsi qu’ils devinrent acadiens. C’étaient des populations homogènes du point de vue des origines géographiques et sociales, des traditions et des dialectes parlés, du système de famille élargie, de l’habitude au travail collectif, de l’antagonisme avec le gouvernement central.

Si le baron de Thouais était le plus riche de la paroisse et était devenu son meilleur représentant auprès du pouvoir, il était considéré par ses voisins comme un égal et ce dernier n’en demandait pas plus. S’il n’y avait pas eu les Anglais, tout eut été parfait. Mais au printemps 1755, ceux-ci en avaient décidé autrement. La guerre de Sept Ans, ce conflit opposant principalement le Royaume de France au Royaume de Grande-Bretagne d’une part, l’Archiduché d’Autriche au Royaume de Prusse d’autre part, rejaillit lugubrement sur l’Acadie.

Scène de la vie quotidienne au fort Beauséjour, vers 1753

Cette année-là, Joseph-Marie fit ses19 ans, le sang bouillant, comme beaucoup de ses amis, il décida de s’engager auprès du marquis Louis du Pont du Chambon. Son père très contrarié, il trouvait leur situation assez floue entre les Anglais et les Français, ne put rien faire contre l’emballement de son fils. Le jeune homme, plein d’ardeur, arriva en compagnie d’un groupe d’amis, pour la plupart fils de ses voisins, afin de prendre son poste au fort « Beauséjour ». De forme pentagonale, il faisait partie des cinq bastions gardant la frontière entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Écosse. Il se situait face au fort Lawrence détenus pas l’armée britannique sur l’isthme de Chignectou. Les deux régions cherchaient à commander le territoire contesté qui s’étendait autour du village de « Beaubassin ».

Joseph-Marie découvrit, désappointé, la bâtisse militaire en piteux état. Les travaux de réfection du fort étaient toujours en cours. Il fut intégré dans la milice qui comptait près de trois cents Acadiens et quelques Indiens micmacs. Elle venait renforcer les forces ridicules maintenues au fort amenant son nombre à environ quatre cent soixante hommes. Joseph-Marie arrivé plein d’une ardeur guerrière fut très vite déçu. Tout d’abord, on ne pouvait loger au sein du fort que deux cent cinquante soldats. Il dut s’installer avec ses compagnons, sous des tentes de fortunes en dehors des limites du fort, et cela malgré un titre de noblesse qu’il n’hésita pas à rappeler, mais qui ne changea rien. Ensuite, les évènements lui firent perdre toutes ses illusions.

*

Le premier lundi de juin, la journée étant belle, Pierre-Jean Timon partit à l’aube avec l’intention de pêcher à l’embouchure de la rivière Messaguash avant d’aller faucher les foins avec ses voisins. Arrivée au bord du cours d’eau, quelle ne fut pas sa stupeur d’apercevoir la flotte britannique constituée d’une quarantaine de navires dans la baie Française, en attente de jeter l’ancre à l’entrée de Beaubassin ! L’effet de surprise passé, il repartit en courant, perdant ses sabots dans sa course, jusqu’à son village. Il fut décidé d’alerter Monsieur de Vergor au fort. Celui-ci envoya aussitôt des courriers à Québec, à Rivière-Saint-Jean, à Louisbourg et à l’île Saint-Jean pour solliciter de l’aide, pendant que la population locale allait se réfugier au fort. Le colonel Monckton, officier britannique, arrivait au commandement d’une troupe de deux mille volontaires du Massachusetts et d’un petit détachement de troupes régulières. Après avoir jeté l’ancre à l’embouchure de la rivière, il débarqua sans rencontrer d’opposition.

Le mardi matin, le jeune de Thouais fut parmi les premiers, du haut des remparts, à voir les uniformes rouges arriver devant le fort. C’était le 3 juin, Joseph-Marie devait s’en souvenir toute sa vie. Avec l’arrivée de cette puissante armée commençait l’offensive britannique. Le colonel Monckton avançait soigneusement et méthodiquement sur la fortification française, en venant par le Nord. Lorsque ses forces furent assez près, le commandant anglais commença le bombardement avec des mortiers de 13 pouces. Malgré des bombardements incessants, pendant deux semaines les Français défièrent les Anglais et leur commandant basé au Fort Lawrence. Le but évident des Anglais était d’ouvrir l’Isthme de Chignectou à leurs troupes. Malgré leur courage et ne voyant pas comment faire lever ce siège, le marquis de Vergor finit par signer la capitulation du fort français l’après-midi du 16 juin 1755. Le feu des mortiers britanniques ayant ouvert une brèche dans les fortifications et malmené la garnison, celui-ci avait préféré capituler. Il ne brûla pas le fort et demanda aux Anglais d’être transporté avec armes et bagages à Louisbourg, ce qui fut accepté. Ce soir là, à la grande stupeur des Acadiens piégés dans un conflit qu’ils subissaient, il offrit un banquet à tous les officiers vainqueurs ou vaincus, livrant gaiement la clef de l’Acadie à la couronne britannique. Dégoûté Joseph-Marie avec deux de ses compagnons et des indiens Micmacs de leurs amis quittèrent furtivement les lieux afin de rejoindre leurs familles. Le jour suivant, les troupes françaises abandonnèrent aussi le Fort Gaspareaux, satellite de Beauséjour sans même qu’il ne soit attaqué !

Francis Back (Young coureur des bois

*

Joseph-Marie avec ses camarades, piètre reste de la milice, errèrent entre les lignes ennemies afin de rejoindre le domaine familial. Ce, qui aurait pris quelques jours en longeant la côte, voire moins en remontant la baie avec une quelconque embarcation, leur demanda plus d’un mois. Ralentissant leur marche, le temps se mêla de la partie, il se mit à pleuvoir toute la journée. La bruine s’infiltrait dans leurs vêtements et les laissait grelottants le soir venu alors qu’ils étaient en plein été. Puis, lorsque la pluie s’arrêta, le soleil prit le relais les écrasant de ses rayons. Entre le climat et les affres de la faim, car ils prenaient peu de temps pour chasser, le moral de la troupe baissait. L’inquiétude commençait à gagner le groupe, ils croisaient de temps en temps des fermes isolées brûlées, vidées de leurs occupants. Les Anglais avaient commencé ce que les Acadiens allaient appeler le grand dérangement. La campagne anglaise de cette année-là n’avait pas été stratégiquement décisive et ne menaça pas l’intégrité territoriale de la Nouvelle-France. Les Français avaient arrêté la poussée du général anglais Edward Braddock dans la vallée de l’Ohio à la bataille du Monongahela. Le commandant Monckton gardait rancune aux Acadiens de ce désastre. Ceux-ci, qui bien qu’ayant déclaré rester neutres dans ce conflit entre la France et l’Angleterre avaient été obligés de participer à la bataille au côté des Français. Cette infraction ouverte à la neutralité, bien que faite par devoir, avait été perçue par le commandant anglais comme inacceptable. Il décida donc que les Acadiens des abords, et plus tard de toute l’Acadie seraient emprisonnés ou expulsés.

Le petit groupe d’amis s’approcha enfin de fort Saint-Jean, après un large détour les ayant faits passer au nord de la rivière Kennebacasis, puis en descendant la rivière Saint-Jean. Ils firent le trajet de nuit se cachant le jour des troupes ennemies. Ils contournèrent le fort supposant à juste titre que les anglais y étaient, ils s’enfoncèrent vers l’Ouest pour rejoindre la propriété de la famille de Thouais. Ils restèrent dissimulés tout le jour dans les bois qui longeaient les premiers champs. Ils scrutaient désespérément cherchant tout signe d’une activité. À la tombée du jour, ils s’approchèrent de la lourde bâtisse de pierre sur deux étages avec une tour accolée qui était le manoir de famille. Achak, le plus anciens des micmacs, conseilla de se séparer en deux groupes. Avec son frère Chogan et Aymeric Pontel, ils passèrent par l’arrière des bâtiments.

Tout était silencieux, les dépendances qui jouxtaient le bâtiment principal qui normalement grouillait de vie semblaient vides. On n’entendait même pas un meuglement ou un hennissement venant des étables attenantes. Joseph-Marie, Guillaume Lacombe, Askuwheteau et ses deux fils allèrent directement vers la porte principale qu’ils trouvèrent grande ouverte. Joseph-Marie avait l’estomac noué. Il pressentait le malheur qu’il allait découvrir. Il n’y avait en fait plus un seul être humain ni une seule bête dans les lieux. Par prudence, il pénétra seul dans la demeure. Les larmes aux yeux, il parcourut toutes les pièces. Tout avait été vandalisé, pillé, les meubles étaient éventrés, renversés, les tableaux de famille lacérés. Il rentra dans le bureau de son père, il avait été fouillé de fond en comble, mais les Anglais n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient. Les fonds en argent et bijoux, ainsi que les papiers et lettres de change étaient cachés dans l’épaisseur d’un mur derrière la boiserie de la chambre du maître. Il hésita à aller vider de ses richesses le coffre dissimulé. Il était en train de réfléchir à ce qu’il devait faire quand derrière lui il entendit un bruit dans la pièce d’à côté. Aux aguets, il sortit de sa ceinture son coutelas, se cacha aussitôt derrière la porte et retint sa respiration. Il découvrit alors derrière le lit, recroquevillé, un adolescent tremblant. C’était Basile, le petit Tremblay, le fils des métayers.

– Que fais-tu là? Où sont les autres?

Friedrich von Amerling (1803-1887), Fisherboy (Josef von Amerlin

– Ils sont venus au matin messier, avec un détachement, ils ont emmené tout le monde, votre père, il a eu beau vitupérer, il n’a rien voulu entendre l’anglais! Messier rien. Vous vous rendez compte, c’était le lieutenant-gouverneur. Sans sommation, ils ont tiré du lit tout le monde, même madame votre mère et vos jeunes sœurs et ils les ont tous emmenés à fort saint-Jean, comme ils étaient. Mes parents, tous les autres, tous, messier, même que mon père, il s’est débattu et ils l’ont frappé à coups de crosse. Moi j’étais allé ouvrir l’étable pour sortir les vaches quand je les ai vus, mais j‘ai pas eu le temps de les prévenir, alors je me suis caché sous le foin. Et bien même les bêtes, ils ont emmené, même les poules, messier, même les poules… L’adolescent pleurait en tremblant de tout son corps.

– Mais ils sont venus quand?

– Y a trois jours messier, trois jours.

Ce soir de début juillet, après avoir fait le tour des fermes avoisinantes, dont celles d’Aymeric Pontel et de Guillaume Lacombe, force fut de constater que Basile Tremblay était le seul rescapé de la rafle des Anglais qui avait emmené en déportation sa famille, celle des Thouais et toutes celles de la paroisse. La troupe recueillit l’adolescent, et il fut décidé d’un commun accord d’aller le plus près de fort Saint-Jean afin de savoir ce qu’il était advenu des déportés.

Scène de la vie quotidienne au fort Beauséjour, vers 1753

Scène de la vie quotidienne au fort Beauséjour, vers 1753

Ils n’eurent pas besoin de s’approcher du fort, ils rencontrèrent des groupes d’Acadiens, qui alertaient, se cachaient dans les bois et fuyaient vers Québec par famille entière. Ils apprirent ainsi que les Anglais les mettaient sur des bateaux et les envoyaient, Dieu sait où ! Le petit groupe, qu’ils étaient, décida de faire comme les autres et de partir vers la région du Québec, mais avant Joseph-Marie demanda à repasser par chez lui afin d’y prendre ce qui restait de ses biens. Une fois revenu au manoir familial, il vida le coffre paternel dans ses sacoches, puis la mort dans l’âme, il mit le feu au manoir et à ses dépendances. Sa décision avait été prise, quand il avait appris par un des rescapés que le gouvernement colonial de la Nouvelle-Écosse avait l’intention de redistribuer les terres acadiennes à des colons anglais. Il était impensable pour lui qu’un Anglais puisse loger dans la demeure familiale. Il les regarda brûler tard dans la nuit, songeant aux siens qu’il ne savait où. Son cœur se ferma, l’orgueil prit le relais. Achak le sortit de sa contemplation, car l’incendie devait se voir à des lieues et ils n’étaient pas de force à combattre une patrouille nombreuse. Alors, ils pénétrèrent dans le sous-bois, ils s’enfuirent en remontant le fleuve saint Jean comme des milliers d’Acadiens, les uns allant vers la région du Québec et les autres espérant atteindre l’île Saint-Jean avec les soldats anglais à leur trousse. Plus d’un mourut de faim et de maladies avant d’atteindre son but. Les érables étaient rouges quand Joseph-Marie et ses amis arrivèrent à destination au bord de la rivière des Outaouais près du lac des Deux-Montagnes, étendue d’eau, au nord-ouest de l’île de Montréal, au Québec. Les Micmacs y avaient établi leurs campements.

*

commerce des fourrures

Joseph-Marie de Touais refit fortune, cette fois-ci dans le négoce des fourrures. Les chapeaux en feutres faits en poils de castor étaient très en vogue en Europe, c’était une vraie manne pour le négoce. Aidé de ses amis indiens et de Basile Tremblay qui en devenant un homme se révéla être un excellent trappeur, il avait créé un réseau qui s’étendait au-delà des Grands Lacs en direction du golfe du Mexique. Il s’était endurci, laissant parler sa violence naturelle que son orgueil entérinait sans autre forme d’excuse. Avec les Anglais dans la région, il s’était retrouvé dans des situations périlleuses qu’il avait souvent surmontées sans pitié pour l’adversaire. L’arrivée du général français Louis-Joseph de Montcalm, avec trois mille hommes, offrit un semblant de paix que trois ans plus tard James Wolfe, son homologue britannique, dissipât. Celui-ci jeta l’ancre près de Québec et l’assiégea pendant dix semaines, et au terme de la bataille dans les Plaines d’Abraham au seuil de la ville, il fit capituler les Français. Entre temps Joseph-Marie avait évacué son comptoir de la proximité du combat. Il était allé s’installer à Montréal pour développer son négoce de peaux.

Le printemps suivant, le général français François-Gaston de Lévis, fort d’une nouvelle armée en provenance de Montréal, poussa les Britanniques à se retrancher, et les assiégea à leur tour dans Québec. Toutefois, cette victoire ne fut pas décisive. Les Britanniques bénéficièrent eux aussi de renforts, puis s’emparèrent de Montréal et de Trois-Rivières, prenant pour de bon possession de la Nouvelle-France.

Les guerres en Europe avaient fini par achever les réserves et le peuple criait famine, Louis XV et son gouvernement sacrifièrent donc la Nouvelle-France aux Britanniques, en offrant toutefois à ses habitants la possibilité de retourner en France. France qui avait choisi de conserver les îles des Antilles, par le traité de Paris. Entre-temps, les rescapés apprirent les détails de l’abominable exil des Acadiens. Beaucoup ne savaient pas où se trouvaient les leurs, voire s’ils étaient en vie. Bon gré mal gré, on courba l’échine devant les Anglais, espérant voir revenir les siens, tout en les haïssant, le jeune baron de Thouais alla jusqu’à faire du commerce avec eux.

Quelque temps plus tard, face à des combats sans fin avec les Abénakis, Indiens alliés aux Français qui se révoltaient sous la direction de leur chef Pontiac, et afin d’éviter que les troubles dans les colonies américaines ne se répandent jusqu’au Canada, le gouvernement anglais décida d’être plus ouvert face aux Français. Pour cela, il décida de révoquer la proclamation royale qui, entre autres, faisait de la religion protestante la seule religion officielle.Morgan Weistling

*

Installé à Montréal, dans une jolie maison de la rue Saint-Paul parallèle au fleuve, le négoce de Joseph-Marie de Thouais fructifiait. Il venait d’avoir trente ans, il décida qu’il était temps de convoler en justes noces. Il jeta son dévolu sur une jeune acadienne de la moitié de son âge, qui avait deux avantages, l’un d’être joli et l’autre d’être la fille unique de l’un de ses plus sérieux concurrents. Sa réserve naturelle, son indifférence à tout, l’avait touché, il pressentait une douleur qui faisait écho à la sienne. Elle semblait traverser la vie sans que rien ne la touche. Elle avait la douceur et la distance d’un ange. Elle lui rappelait un tableau d’une sainte. Qu’elle ne soit pas noble n’avait pas d’importance. L’ayant aperçu plusieurs fois à l’office dominical, il avait fini par pousser ses pions à la sortie de l’office de Pâques. Le père de la jeune fille n’en revenait pas, un baron courtisait sa fille, et de plus un baron riche. Il ne se le fit pas dire deux fois, il donna sa fille en mariage avec pour dot une association à son entreprise de négoce. Alors commencèrent les jours heureux. À l’automne suivant, c’est Basile Tremblay qui ramena Dewache. Elle l’avait soigné suite à une altercation avec une tribu huronne, son père Huritt l’avait ramené au village algonquin à l’agonie. Il l’épousa comme beaucoup de trappeurs à l’indienne et devant le curé. L’année suivante vint au monde le petit Georges Tremblay. De son côté malgré quelques inquiétudes Madeleine de Thouais, née Hébert, mit au monde Charles-Henri le 4 mai 1770. Et son père fut très fier de l’inscrire sur les fonts baptismaux du comté.

Quatre ans plus tard, à la satisfaction des Français, les Anglais rédigèrent l’Acte de Québec. Il venait atténuer les velléités d’assimilation exprimées onze ans plus tôt. Il établissait les droits du peuple canadien avec l’usage de la langue française, le droit civil français et la religion catholique. Il augmenta les frontières de la Nouvelle-France en créant la province du Québec, un vaste territoire qui longeait la vallée du fleuve Saint-Laurent et allait de Terre-Neuve aux Grands Lacs, ainsi que le pourtour de ceux-ci et de la vallée de l’Ohio. Il donna un large territoire aux Indiens afin d’arrêter une éventuelle rébellion de leur part.

Joseph-Marie de Thouais ne se fit pas d’illusions, cette nouvelle constitution avait été rédigée suite aux velléités d’indépendance des colonies nord-américaines, et visait à conserver une colonie en Amérique en réduisant tout mouvement. Mais, quant à l’automne suivant, les Américains, comme ils se faisaient appeler, prirent le fort Carillon puis le fort Pointe-à-la-Chevelure et pour finirent le fort Saint-Jean et que l’on apprit qu’avec à leur tête Benedict Arnold et Richard Montgomery, ils ralliaient les Canadiens, par la force, à leur lutte pour l’indépendance, Joseph-Marie de Thouais commença à se dire que cela lui rappelait quelque chose. D’autant que même l’évêque de Québec Jean-Olivier Briand fit l’éloge du gouverneur Carleton dans ses sermons dominicaux afin d’inciter ses ouailles à s’enrôler dans la milice pour défendre leur patrie et leur roi. Mais le roi d’Angleterre n’était pas son roi.

Joseph-Marie gardait rancune aux Anglais depuis la déportation de ses parents dont il n’avait jamais pu savoir où ils avaient été débarqués. Il ne voulait pas les aider, pas plus que ces Américains dont il savait que certains avaient traité les siens comme des esclaves. Après réflexion, il décida d’immigrer en Louisiane, bien que sous domination espagnole, il savait que les Français en place y avaient beaucoup d’influence. Donc à 39 ans pour la troisième fois de sa vie, alors que les Américains s’approchaient de Montréal et malgré les premières neiges de l’hiver, accompagné de la famille Tremblay et des siens, il quitta définitivement le Canada. Après avoir tout vendu à un négociant anglais, Joseph-Marie avait transformé le tout en lettres de change, qu’il portait à même la peau dans un sac de cuir attaché sur son torse, avec les bijoux de sa mère.

Marche en raquettes

Cette nuit-là, la neige tombait dru, ils s’étaient emmitouflés sous plusieurs épaisseurs de vêtements et de fourrures. Comme la ville était barricadée après le couvre-feu, ils quittèrent Montréal par une maison d’un de leurs amis acadiens. Celle-ci était accolée aux remparts et avait la particularité d’avoir un tunnel qui passait dessous pour la contrebande. Georges avec ses six ans était peu rassuré par cette aventure, il tenait serrée la jupe de sa mère. Madeleine quant à elle portait Charles-Louis trop petit pour pouvoir suivre avec ses propres jambes. Les deux mères avaient longuement expliqué aux enfants que l’on devait se cacher des Anglais et qu’il fallait faire le moins de bruit possible, ce qui les amusa beaucoup. La nuit sans lune leur permit de courir jusqu’à l’orée du bois sans être vus par la garde. Sans se retourner une heure durant, ils marchèrent péniblement dans l’obscurité, s’enfonçant dedans parfois jusqu’aux genoux, le rideau de neige effaçant leurs traces au fur et à mesure. Ils atteignirent le lieu où ils avaient au préalable caché sous des branches de sapin, un long canoë indien, à quelque distance de la ville. Celui-ci était rempli de leurs vivres et de leurs effets. Ils remontèrent la rivière Saint-Laurent, les deux hommes pagayant avec ardeur pour mettre le plus de distance entre eux et Montréal, les femmes blotties avec leurs enfants qui s’endormaient malgré le froid. Cachés par le brouillard qui recouvrait le fleuve, ils passèrent pendant la nuit sous le fort Frontenac à l’entrée du lac Ontario. Après avoir contourné les chutes Niagara, ils traversèrent le lac Érié puis ils remontèrent la rivière Miami. Navigants entre les lignes des Américains et des Anglais, ils durent affronter les rudesses de l’hiver ralentissant leur route vers le sud salvateur.

William Bouguereau

*

Il arriva le moment où le cours de la rivière ne leur permit plus de la remonter, ils songèrent donc à abandonner leur embarcation. Ils établirent un campement sur ses rives à l’abri d’un bois de bouleau, afin de se reposer et de préparer les paquetages qu’ils se partageraient. Alors que les femmes préparaient le cuisseau d’une biche que les hommes avaient débusquée, ils se retrouvèrent entourés d’Indiens qui s’avérèrent amicaux. La fumée de leur feu avait attiré un groupe d’Indiens Miami avec lesquels Basile Tremblay avait par chance déjà commercé. Après le rituel des saluts, ils les invitèrent à partager leur repas. Ils laissèrent ensuite les femmes avec les enfants au campement, à la grande contrariété du petit Georges et se rendirent au camp indien niché plus haut dans la courbe d’une crique. Auprès du chef, ils marchandèrent deux carabines et des couvertures en laine rouge contre des porteurs. Ils marchèrent pendant dix jours vers l’Est, accompagnés de six guerriers portant le canoë rempli des paquetages. Si Dewache avait l’habitude de parcourir avec son peuple de longues distances, c’était loin d’être le cas de Madeleine. Elle ne se plaignit jamais, pas plus que lorsque son père lui avait annoncé un dimanche après la messe qu’elle allait se marier avec le baron de Thouais. Orpheline depuis sa tendre enfance, sa mère était morte d’une fluxion de poitrine, elle avait été très vite corvéable aux tâches ménagères remplaçant en cela sa mère. Son père avait trouvé ça tout naturel sans se rendre compte de l’âge de la fillette qui venait d’avoir sept ans. Elle avait grandi comme beaucoup d’Acadiennes le nez dans les corvées de la maison et comme par économie son père n’avait pas pris de domestique, elle était passée de servante à baronne sans vraiment comprendre ce qui lui arrivait. Son époux, s’il n’était pas particulièrement tendre, ce dont elle ne se rendit pas compte par manque d’expérience, avait toujours fait attention à son confort, elle s’était donc retrouvée à l’âge de seize ans, avec sous ses ordres une cuisinière, une bonne et un rang à tenir dans la société acadienne. N’ayant reçu aucune éducation en dehors de la religion, elle avait dû faire beaucoup d’efforts pour être à la hauteur de l’attente de son époux. De nature docile, elle avait toujours fait ce qu’il lui demandait et avait veillé à son bien-être comme toute épouse dévouée. Son plus grand bonheur fut la naissance de son fils. Et si l’accouchement avait été interminable, elle ne l’en avait que plus aimé. Quand son époux était venu lui annoncer qu’ils allaient quitter Montréal pour toujours sans lui demander son avis, elle était restée indifférente. Rien ne la rattachait vraiment à cette ville, pas plus son père que des amis, elle avait vécu recluse sans affection ni attention dans la maison paternelle. Elle se sentait redevable envers son époux qui lui en avait ouvert les portes.

Au milieu du printemps, ils atteignirent la région des basses terres par le fleuve Illinois et ils s’engagèrent enfin sur le Mississippi en direction de son embouchure vers le Sud. Ils franchirent la confluence du Missouri puis celle de l’Ohio et là ils découvrirent des étendues de noues qui élargissaient les rives du fleuve à perte de vue. Vingt jours plus tard, ils pénétrèrent dans le territoire des tribus Chickasaw. Ceux-ci étaient des ennemis des Français depuis qu’ils avaient aidé leurs proches parents les Choctaw à se défendre contre leurs attaques. Les Chickasaw attaquaient leurs voisins et les vendaient après les avoir réduits en esclavage, avec des armes fournies par les Anglais. Mais Basile connaissait un peu la région pour y être descendu quelques années plutôt. Continuellement sur leur garde, ils purent éviter ce danger.Robert Griffing (17625_0049_1_lg

Les jours suivants, ils avancèrent dans un labyrinthe d’eaux, de cannaies et de marais. Ils s’y perdirent par deux fois. Ils commencèrent à souffrir de la chaleur et des moustiques. Deux semaines plus tard, alors qu’ils cherchaient le meilleur emplacement pour accoster afin d’établir un campement pour la nuit, ils furent enveloppés par un brouillard si épais que les deux rives en devinrent indiscernables, mais à leur droite, leur parvinrent le son étouffé des tambours de guerre, des cris et des chants. Affolés, bien que ne les voyant point, ils essayèrent de glisser sur l’eau en faisant le moins de bruit. Mais quand le son des tambours se fut tu, les cris effroyables des guerriers démentirent leur discrétion. Les Indiens Tunicas eux les avaient remarqués. Ils étaient très en colère, leur camp avait été attaqué pendant que les guerriers étaient à la chasse et plusieurs de leurs squaws avaient été enlevées, aussi étaient-ils à la poursuite de leurs ennemis le cœur plein d’une haine vengeresse. Sur leur chemin se trouvait le canoë des deux familles que le hasard avait approché de la tribu en mal de représailles. Comprenant qu’ils étaient pourchassés, ils appuyèrent sur leurs pagaies, essayant de s’éloigner le plus vite possible. Madeleine, tendue par la peur, protégeait de son corps Charles-Henri qui étouffait ses sanglots dans son giron, le petit Georges était couché sur le fond du canoë. Dewache, à l’avant, comme les hommes, faisait de son mieux pour pagayer. Ils entendaient toujours les cris terribles étouffés par la brume, mais ne voyaient toujours pas leurs ennemis. Quand un lambeau du brouillard se leva, Madeleine hurla de terreur apercevant sur sa droite, à quelques longueurs de pagaie la face peinte d’un guerrier qui profita de ce fugace moment pour tirer une flèche. Le baron tira avec son fusil, l’indien tomba dans l’eau, coulant aussitôt. Madeleine s’écroula sur son enfant transpercée mortellement, le sang s’écoulant de la plaie. Les hommes redoublèrent d’efforts et s’enfoncèrent à nouveau dans le brouillard. Ils contournèrent une île, et faisant un silence absolu, se laissèrent emporter par le fleuve. La ruse les sauva. Dès qu’ils furent rassurés, ils abordèrent sur la rive opposée. Atterré, Joseph-Marie descendit le corps sans vie de Madeleine, Charles-Henri consterné ne comprenant pas ce qui était arrivé. Joseph-Marie maudissait Dieu et tous les saints pour cette fatalité qui lui faisait perdre les siens. S’il n’avait guère montré d’amour à sa jeune épouse, c’était à cause de l’indifférence qu’elle affichait continuellement, cela lui faisait mal. Il ne pouvait savoir que c’était sa façon à elle de faire glisser tout ce qui risquait la faire souffrir. Le jour finissait de tomber, à la clarté d’un quartier de lune qui se levait, ils enterrèrent la jeune femme sous un grand chêne et après une courte prière ils reprirent le canoë de peur que les Tunicas ne les retrouvent. Le baron laissa à la tombe tout ce qui lui restait de bonté voire d’humanité, la mort de sa femme était injuste, celle-ci n’avait jamais fait le moindre mal à quiconque, il en garda une profonde amertume. Quant à Charles-Henri, Dewache se chargea de lui expliquer qu’elle était montée au ciel. Il ne voyait pas pourquoi elle ne l’avait pas emmené et commença à souffrir de cet abandon qui lui laissa à l’âme, une langueur continue.

*

Le périple continua sans plus de problème, bien que rencontrant d’autres tribus, mais celles-ci étaient des amies des Français depuis longtemps. Ils arrivèrent au plus gros village de la région, l’Ascension, dans lequel ils savaient leurs compatriotes installés depuis des années. La bourgade était établie à la confluence du Mississippi et du bayou Lafourche où s’étaient installés d’anciens voisins de fort Saint-Jean qui avaient échappé aux Anglais. Ils s’appelaient Cantrelle, Boudreau, Gaudet, Arsenault, Mélanson ou Bergeron. Ils avaient fait souche à la naissance du bayou. Pour bon nombre d’entre eux, ils étaient arrivés là aux premiers temps de la déportation. Ils avaient fui des prisons de Pennsylvanie, de Caroline et de Géorgie, ou ils avaient été libérés par les catholiques du Maryland qui voyaient en eux des frères. Ils avaient rejoint le Mississippi, comme le baron de Thouais et ses compagnons, par ses affluents puis avaient descendu le fleuve jusqu’au Delta. Ils faisaient partie de ceux qui avaient miraculeusement échappé aux maladies, aux privations et aux Indiens en révolte ou en guerre ouverte. Au bout de leur odyssée aux couleurs du malheur, ils avaient cru parvenir dans une colonie française, mais ils s’étaient retrouvés en territoire espagnol où ils avaient été toutefois bien accueillis.

Le plus gros de leurs compatriotes fut autorisé par le gouverneur espagnol à s’installer sur les deux rives du Mississippi, entre Bâton Rouge et le comté de Saint-Jacques, avec une ramification descendant au sud, le long du Bayou Lafourche jusqu’à Houma. Le long du Mississippi et des autres cours d’eau, les Acadiens délimitèrent leurs terres d’après la coutume française, de longs champs rectangulaires s’enfonçant dans les terres que le chef de famille partageait longitudinalement entre enfants et petits-enfants. Ils construisirent de petits villages dont les maisons en bois et en pierres s’égrenaient sur la rive. Ils firent des marais des rizières et des forêts des champs de blé, de maïs, de coton ou de cannes à sucre. Ils ouvrirent des sentiers, ils mirent en place un réseau dense de communications aquatiques avec des pirogues et des bateaux. Ils reprirent la tradition de grands travaux collectifs, comme le « coup de main » pour la construction de maisons, étables, greniers, la boucherie, l’abattage des animaux et la distribution de la viande. Ils reprirent aussi les passe-temps communautaires : les bals de maison et les veillées, les fêtes populaires qui attiraient dans un seul endroit les avant-postes perdus entre lacs, marais, prairies et bois. Les ouragans, les orages, les crues du fleuve n’avaient pas ébranlé leur foi, leurs espérances en leur nouvelle vie.

Robert DAFFORD (L'Arrivée des Acadiens en Louisiane détails Robert DAFFORD (L’Arrivée des Acadiens en Louisiane détails[/ca

Le baron de Thouais eut la joie de retrouver un proche voisin, Alexis Breaux et sa nombreuse famille, comme il se doit pour un Acadien. Il vivait sur une plantation dont la superficie était bien supérieure à celle de ses voisins, sur laquelle sa famille et celle de son beau-frère vivaient suite à un ouragan qui avait détruit la maison de ce dernier. Il y avait été élevé une grande maison à étage et véranda qui n’avait rien à envier à celle des créoles alentour. Suite aux aléas destructeurs du ciel s’y entassait Madeleine Trahan, sa femme, et leurs six enfants, dont l’aîné pas encore marié avait 23 ans et le benjamin allait sur ses quatre ans. Ils avaient donc quatre garçons Honoré, Joseph, Charles, Alexis et deux filles Marie et Nastazie. Son beau-frère Charles Gaudet n’était pas, en reste, marié à sa sœur Cécile, ils avaient trois garçons, dont des jumeaux Joseph et Cloatre et le petit Charles, quatre ans, et une fille Magdeleine du même âge que la plus jeune de ses cousines. Cela faisait du monde, de la vie et de la bonne humeur, dans la grande demeure, et tout ce monde était là lorsque s’amarrèrent les nouveaux arrivants, au jour tombant. Il en sortit de partout, de la maison, des dépendances et tous allèrent à leur rencontre, car tous espéraient en ceux qui n’avaient pu les suivre, en ceux qu’ils avaient perdus en chemin, à ceux dont ils avaient entendu parler. Ils furent accueillis chaleureusement, les plus anciens se reconnaissant.

Les Thouais et les Tremblay furent aussitôt adoptés, les enfants s’accaparèrent les deux petits garçons et les emportèrent dans un tumulte joyeux, bien que Charles-Henri fût très impressionné par tout ce remue-ménage. Au bout de quelques jours, suite aux conseils de Charles Gaudet et d’Alexis Breaux, Joseph-Marie de Thouais et Basile Tremblay décidèrent d’aller à La Nouvelle-Orléans voir le gouverneur pour obtenir des terres, sans être obligés de faire comme ces squatteurs américains qui s’installaient dans les terres qu’ils jugeaient sans propriétaire et parfois en s’en débarrassant sans autre forme de contrat. Ils laissèrent Dewache et les enfants à leurs anciens voisins de l’Acadie jusqu’à leur retour. Et même si le baron avait laissé un peu d’argent pour couvrir leurs besoins, il savait qu’il n’avait pas à s’inquiéter.

Dewache Tremblay

Aux bords de la rivière, accrochés aux jupes de Dewache, les deux petits garçons regardèrent partir leurs pères à bord de leur canoë. Ils avaient quitté la plantation des Breaux à l’aube pour ne pas trop souffrir de terribles chaleurs de l’été. Ils remontèrent le bayou jusqu’à l’ascension où ils firent un arrêt pour faire une livraison pour leurs amis. Le casse-croûte de midi pris, ils s’engagèrent sur le large Mississippi. Cela ne faisait même pas une heure qu’ils se laissaient porter par son courant que le ciel devint noir transportant l’orage. Le vent souffla, le fleuve se couvrit de vagues, le ciel se zébra d’éclairs, le tonnerre se mit à gronder de plus en plus près. D’un commun accord, ils décidèrent d’aborder. Ils accostèrent devant une plantation, Joseph-Marie de Thouais décida d’aller y demander l’hospitalité. Ils s’engagèrent dans l’allée qui menait à la demeure, croisant des esclaves curieux encore courbés sur les champs. À l’étage, Ma-Hadassah ouvrait les portes-fenêtres afin de laisser entrer l’air plus frais que l’orage amenait. C’est de là qu’elle vit les deux hommes en train de remonter l’allée. De son pas pesant, elle descendit prévenir sa maîtresse, laissant sa nièce Louisa finir. La maîtresse de maison, intriguée, alla au-devant de ses invités imprévus et se posta en haut des marches du perron. Doña Maria Helena de Vilagaya était toute sauf une jolie femme. Grande, masculine, malgré ses effets à la dernière mode française, comme toutes les créoles, il se dégageait de son allure une autorité naturelle. Elle était sans grâce tout en énergie et d’un caractère entier sans fioritures. Arrivés dix ans plutôt d’Espagne avec son époux, ils avaient racheté la plantation de François-Joseph Antheaulme de Nouville, mort des fièvres et de ses différents excès. Ce fut elle qui décida de faire du coton au lieu de l’indigo, son époux n’avait pas eu son mot à dire, d’autant que c’était grâce à sa fortune personnelle qu’ils avaient pu faire l’acquisition des terres et des esclaves de la plantation « la Nouvelle ». Ils n’avaient pas eu à le regretter. Voyant approcher les deux hommes, elle grimaça et pensa que ce devait être des Acadiens, vu leurs vêtures. Joseph-Marie de Thouais arrivé au pied du perron fit une révérence qui surprit doña de Vilagaya et se présenta : « Madame, je me permets de me présenter Joseph-Marie baron de Thouais et mon ami Monsieur Tremblay. » Ah ! Un noble, c’est déjà mieux, pensa-t-elle. Puis poursuivant, il demanda l’autorisation de camper sur ses terres, ce qui la fit sourire. « – Voyons, Monsieur, nous allons vous offrir l’hospitalité comme il se doit, veuillez entrer, à moins que vous ayez des affaires à aller chercher ? » Basile Tremblay se chargea des bagages et le baron de Thouais de tenir compagnie à leur hôtesse. Elle excusa son époux qui était encore aux champs, mais qui n’allait pas tarder vu l’avancée des nuées annonciatrices des colères du ciel. Elle demanda à Ma-Hadassah, qui n’avait pas bougé de derrière sa maîtresse attendant les ordres, de faire servir des rafraîchissements. Alors qu’ils conversaient, Louisa servit. Joseph-Marie n’arrivait pas à quitter des yeux la jeune métisse. Il n’avait jamais vu taille si fine, buste si fier, traits si beaux, c’était une beauté à la peau ambrée et aux yeux en amande s’étirant sur les tempes. Doña de Vilagaya ne put que le remarquer, ce qui fit germer une idée dans sa tête. Sur ce, Basile revint suivi de près par don de Vilagaya. L’homme tout en rondeurs sûr des mollets de coq que ses culottes à la française dégageaient avait une allure sympathique que son sourire affable confirmait. Il s’avéra enchanté de cette visite qui allait agréablement le divertir de ses problèmes. « C’est un plaisir de vous avoir à ma table, mon épouse a eu raison de vous garder sous notre toit. Le Mississippi s’il est beau et déjà assez dangereux en dehors de l’orage, entre son courant, ses bancs de sable, ses îles mouvantes et ses alluvions chargées d’arbres, par ce temps-là, il aurait été dangereux même d’établir un campement trop près de ses rives. »

Sir_Henry_Raeburn_005Après s’être rafraîchi et changé de vêture, le baron en profita pour enfiler une veste plus en accord avec son rang, ils passèrent à table. La conversation tourna sur les raisons à tous d’être venus dans cette partie du monde. Dona de Vilagaya attendait le moment propice pour tendre son piège, et le baron lui tendit la perche lorsque après la question de celle-ci « – Et vous êtes certainement marié? ». Il répondit qu’il venait de perdre sa femme, laissant son petit garçon de quatre ans, orphelin. L’hôtesse s’attendrit sur le sort du père et de l’enfant. Elle s’enquit alors du bien-être de l’enfant et demanda qui s’en occupait.

« – Pour l’instant, c’est Madame Tremblay, la femme de Basile!

– Vous devriez prendre une nourrice, ce serait plus simple, vous savez.

– J’avoue ne pas y avoir encore réfléchi, mon deuil est encore très frais.

– Si vous voulez, nous pourrions nous séparer d’une de nos esclaves. Vous n’avez pas dû la remarquer, mais notre Louisa est en âge de pouvoir le faire et, malheureusement nous n’avons pas d’enfant.

Son époux surpris par l’annonce souleva un sourcil interrogateur vers sa femme dont elle ne tint pas compte. Don de Vilagaya n’était pas porté sur le sexe, ni le beau ni un autre, aussi après quelques efforts infructueux, au début de son mariage, il avait déserté le lit conjugal. Au grand désespoir de son épouse, il préférait les livres. Mais Louisa devenait trop attirante au goût de fons de Vilagaya, car malgré une fidélité sans faille de son époux, elle était extrêmement jalouse. Aussi sous prétexte de compassion, elle insista auprès du baron afin de la lui vendre, lui assurant un prix convenable pour tous. Il hésita un instant, ceci était nouveau pour lui. Acheter un être humain n’était ni dans sa culture, ni dans ses habitudes et bien que cela paraisse naturel à ses hôtes, il n’était pas tout à fait à l’aise avec l’idée. Toutefois, le souvenir encore chaud de la métisse le convainquit effaçant ses scrupules à l’étonnement de Basile. Il acheta donc Louisa pour être la nourrice de Charles-Henri. Comme ils descendaient le fleuve, ils décidèrent de conclure la vente, mais de ne prendre la fille qu’au retour.

Lorsque sur le fleuve reprenant leur voyage Basile parla de l’étrange vente. Joseph-Marie qui avait réfléchi entre temps à son acte, lui expliqua que de toute façon s’il voulait refaire fortune en faisant fructifier les terres qu’ils comptaient obtenir, leurs bras n’y suffiraient pas. L’aide des voisins pour défricher des terres vierges, les labourer, les semer, engranger les récoltes, élever du bétail, construire leurs maisons, prendrait une éternité voire ils n’en verraient pas le résultat, alors autant faire comme les créoles, en passer par l’esclavage. « – Et puis le système n’est pas une nouveauté, il suffit de lire la Bible ! » Balayant ainsi les dernières objections de son ami qui n’en fut pas pour autant convaincu. Mais pour le baron, au plus profond de lui, la loi du plus fort était la meilleure.

*

mama Louisa bis

mama Louisa

Pendant ce temps à la plantation « la Nouvelle », dans la cuisine, Ma-Hadassah apprenait à Louisa qu’elle avait été vendue au baron français de passage. Elle était abasourdie.

« – Voyons, Louisa, tu voyais bien les drôles de regards de la maîtresse, tu grandis ma fille et tu deviens drôlement belle comme ta mère, plus belle encore ! Alors, elle s’inquiète.

– Pour le maître ?

– Naturellement ! c’est bête, mais ces choses-là ne se contrôlent pas.

– Alors, je vais m’enfuir !

– Dis pas des bêtises, t’enfuir pour où ? Car à part les marécages, les crocodiles et les Indiens y a rien ! Sois pas bête ma fille au moins, tu n’as pas d’homme ni d’enfants ! Et je vais te donner des graines de tanaisie pour décider quand tu en auras.

– On peut décider quand on aura des enfants ?

– Naturellement que non, mais on peut s’arranger à ne pas en avoir quand on n’en veut pas. Tu ne crois quand même pas que je n’ai pas eu d’homme ? Je n’ai pas voulu d’enfants pour ne pas les voir dans les champs travaillant sous le fouet ou pis encore. Et ta mère aurait mieux fait de faire de même !

Louisa n’avait pas réfléchi à tout ça, sa tante avait remplacé sa mère alors qu’elle avait à peine trois ans, aussi ce genre de questions ne lui était jamais venu à l’esprit. Fille du maître précédent, elle était restée, malgré la vente, auréolée de cette paternité que Monsieur de Nouville n’avait pas alors cachée. Les autres noirs ne l’approchaient guère. Elle n’était pas innocente au point de ne pas savoir ce qui se passait dans les champs le soir tombé, ou lorsqu’on entendait râler dans les cases. Elle avait elle-même refusé des avances explicites que des nègres des champs avaient osé faire, mais elle était de la maison et l’on ne se mélangeait pas. Exaspérée par tout ça, elle s’exclama : « – quoi qu’il en soit, si j’en ai ils seront blancs !

– D’abord pour ça, il faut que le père soit blanc, et puis ils ne seront jamais assez blancs pour être libres !

Louisa haussa les épaules. Irritée, fatiguée, elle finit par fondre en larmes devant la fatalité. Sans ajouter un mot, elle n’en avait plus, Ma-Hadassah la prit dans ses bras potelés. Elle aussi son cœur fatiguait devant le manque de répit de sa vie.

mama-louisa.jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 019

épisode précédent

Chapitre 19

plantation la Palmeraie (-003

Juillet 1789, Arrivée à la plantation La Palmeraie

Sur le Mississippi, voguait le plus charmant des tableaux pour qui pouvait l’apercevoir. Depuis le matin, sur le pont, Antoinette-Marie, le dos bien droit, assise sur une des caisses amarrées au centre de l’embarcation, attendait avec appréhension et impatience le terme de son voyage. Elle touchait au but. Sa gorge se nouait. À quelques encablures, un univers inconnu, fascinant, inquiétant, l’attendait, mais au moins elle y aurait sa place. Pour être sûre d’avoir toutes ses chances, elle avait apporté un grand soin à sa tenue. Son buste menu moulé dans une robe à l’anglaise de couleur crème assortie d’une jupe chocolat, un fichu de linon blanc croisé sur la poitrine et noué dans le dos, elle espérait être à la hauteur de l’attente de son époux. Elle était abritée du soleil par une grande capeline de paille, basculée sur le front et maintenue sur la nuque par un large ruban, ses longues boucles blond-argent tombant jusqu’au bas de son dos. De temps en temps, elle agitait son éventail, chassant un insecte ou se donnant un peu d’air. Sur les bords de la Garonne, elle n’avait jamais vu autant de moustiques. Ici, ils semblaient être au festin. Un nuage de maringouins bourdonnait, autour de l’embarcation, sûrement attiré par l’odeur des hommes en activité. La chaleur était moite, mais elle ne le réalisait pas vraiment. À ses pieds, Esther se tenait assise guettant les besoins de sa maîtresse, les chiens couchés à ses côtés.

*

Elle s’était levée alors que la jolie pendule de sa chambre, sur laquelle était appuyée une jeune déesse de bronze, sonnait cinq heures. Agitée par l’anxiété, elle se retournait dans son lit bien avant que le soleil ne filtrât à ses persiennes. Le temps qu’Esther la prépara et qu’elle avala avec difficulté son déjeuner, ses compagnons l’attendaient et les bagages avaient été chargés.

Au quai, patientait le bateau à fond plat « Le Viking ». Évidemment, ce n’était pas un navire au long cours, mais il était large et long avec un gouvernail solide et un mât central dont la voile captait le peu de brise qui soufflait sur le fleuve. Il était parfaitement adapté à la remontée du courant fluvial et au transport des marchandises dont c’était l’activité principale. Chaque soir, il était amarré à la rive du fleuve et l’on montait le camp pour la nuit, aucun espace n’étant prévu pour le logement de l’équipage et encore moins pour les rares voyageurs qui faisaient le déplacement à son bord. Il n’y avait qu’une cabine rudimentaire à la poupe qui servait d’abri en cas de pluie. Son jeune capitaine le sourire aux lèvres accueillit ses passagers. Son équipage était déjà prêt à la manœuvre. Le voyage n’était guère long, ils en avaient pour la journée. Monsieur d’Estournelles laisserait Antoinette-Marie, sa servante et sœur Élisée à la plantation. De son côté, il se rendait à Natchez pour livrer en mains propres des marchandises de grande valeur ramenées d’Europe.

Ils naviguaient au milieu du large fleuve évitant tous ses pièges, bancs de sable, déchets naturels flottants au gré du courant, embarcations diverses chargées de multiples marchandises pour La Nouvelle-Orléans. À la vue du paysage qui défilait devant elle, malgré ses préoccupations, elle se laissa aller à de douces rêveries, de celles qui de tout temps charmaient l’âme des voyageurs qui se trouvaient sur le bord d’une belle étendue d’eau, et qui reportaient leurs pensées mélancoliques au premier temps du monde. Elle trouvait le décor envoûtant et se laissa croire qu’elle traversait les Champs-Élysées, ce paradis antique. Le fleuve était un bassin immense au milieu d’une forêt de chênes et de cyprès épais, dont les alentours exhalaient l’odeur aromatique de plantes qu’elle n’avait jamais vues. À chaque moment, elle trouvait l’occasion de s’étonner de la beauté de la nature, ce pays l’enchantait bien que sa sauvagerie évidente lui faisait peur. Malgré l’assurance du contraire faite par son entourage, elle craignait toujours de voir un indien peinturluré fondre sur elle, ou une panthère se jetait tout croc dehors sur l’embarcation. Et plus que tout, elle avait peur de ces immondes crocodiles qui elle en était sûre pouvaient renverser l’embarcation.

IMG_1530

Monsieur d’Estournelles commentait le voyage. Il montrait aux dames les plantations, souvent cachées par les levées et la végétation, et citait le nom des familles y habitant. Ils passèrent ainsi devant la plantation Maubeuge, qu’elles admirèrent au bout de son allée de pacaniers. Il énuméra les différents champs de cultures sur lesquels ils apercevaient les esclaves suant à la tache.

En fin d’après-midi, Constant d’Estournelles annonça le petit village de Bringier, celui-ci était le plus près du domaine. Désappointée, Antoinette-Marie ne vit que le clocher de l’église et quelques maisons, c’était aussi petit que Cambes. Monsieur d’Estournelles rassura la jeune femme, ils étaient bien entrés dans le comté de l’Ascension, la paroisse de l’abbé Hubert dont elle avait entendu parler, mais la ville, elle-même était sur la rive Est du fleuve après la Palmeraie, face à la plantation des Johnson, des bordelais par ailleurs. « – C’est de cette ville que part le bayou Lafourche au bord duquel beaucoup d’acadiens se sont installés, dont les derniers sont arrivés, il y a de cela quatre ans, les terres y sont riches. Vous verrez, il y a aussi beaucoup de nos compatriotes entre votre plantation et Bâton Rouge. » Ensuite, s’approchant de la fin du voyage, le guide leur cita le nom des voisins de la Palmeraie « – La première plantation, que nous allons voir sur la rive ouest, est la plantation « la Nouvelle », y vivent les Vilagaya, c’est de chez eux que vient Mama-Louisa, la gouvernante de la Palmeraie. » Venait ensuite celle des Segonzac, un charmant couple du sud-ouest de la France, avec un jeune garçon. « – Ils ont une très belle demeure, ils font essentiellement de la canne à sucre, mais ils se mettent au coton. Monsieur de Segonzac pense que c’est l’avenir de la région, mais cette culture demande plus d’esclaves. » Un peu plus loin, il reprit « – Bien que l’on ne la voit pas trop, car elle n’est pas surélevée, voici la plantation Carassoum. Sur la rive Est, nous allons bientôt voir celle des Andruetti. C’est un couple sans enfants, malheureusement pour eux. Monsieur Andruetti fait en ce moment bâtir sa demeure, il a choisi une architecture rappelant un temple antique. Elle devrait être très belle. 

Et celle-ci, à qui est-elle ? interrompit Antoinette-Marie en montrant une demeure au fier fronton antique qui se montrait au travers d’une forêt de chênes et de magnolias.

– C’est celle des Crécy, un veuf avec trois enfants de votre âge, vous en avez peut-être entendu parler ?

– Non ! J’aurai dû ?

– Non, non ! Et tout en éludant toute explication, il poursuivit son descriptif. Sœur Élisée ne fut pas dupe, celui qui était devenu un ami plus qu’un compagnon de voyage ne tenait pas à dire quelque chose, ce qui l’intrigua, elle remit à plus tard ses investigations.

Ils amorcèrent la courbe du fleuve. Il leur montra la plantation Houmas, celle d’Alexandre Latil. « – Ce sont vos voisins les plus proches avec les Bertin-Dunogier. Une belle famille que voilà, ils ont eu sept enfants, ils ne restent chez eux que quatre de leurs filles, ils ont marié les autres principalement à des familles espagnoles. Les premiers propriétaires de la plantation étaient les Indiens Houmas, expliqua-t-il. Les Houmas avaient vendu la terre à Maurice Conway et à Alexandre Latil pour aller occuper une concession de terre dans la plaine fertile entre le Mississippi et le lac Maurepas plus au nord.

– Mon dieu des Indiens !

– Rassurez-vous ma sœur, le peu qui reste n’est pas dangereux et nous n’avons plus qu’avec eux des rapports de négoce.

*

Troublé par l’inactivité sur les plantations qu’ils venaient de passer, ce n’était ni dimanche ni un jour de fête justifiant le repos, Monsieur d’Estournelles annonça à Antoinette-Marie le début de la Palmeraie. Elle se leva et lissa sa jupe, remettant de l’ordre dans le volume de celle-ci dont l’ampleur était projetée à l’arrière. Elle rajusta son fichu sur la poitrine. Bien décidée à faire honneur à sa nouvelle vie, superstitieusement elle toucha son pendentif.

Plantation la PalmeraieLe bateau accosta devant le ponton face à la plantation que l’on apercevait au loin. Passé la levée plantée de saules et de peupliers, la propriété se découvrait au sommet d’une élévation de terrain. Aucune barrière, aucun arbre, aucun buisson n’en coupaient le champ de vision. Antoinette-Marie subjuguée descendit la passerelle, suivie d’Esther  instinctivement accrochée à sa robe et de sœur Élisée Chomont-Charvet. Monsieur d’Estournelles surveillait le déchargement des malles et des effets des voyageuses par l’équipage. Antoinette-Marie, droite sous son ombrelle, fixait la demeure bâtie sur un mound herbeux érodé par le temps qui formait une colline assez spacieuse pour la supporter. Ces tertres indiens, dont elle avait déjà eu le descriptif, étaient un mystère, certains pensaient que c’étaient peut-être des tombes. Il y en avait plusieurs dans cette partie de la région souvent en vue du fleuve. Sa curiosité en éveil, son regard courait, sur la demeure et ses alentours. Dans sa tête mille pensées se bousculaient. Son cœur battait la chamade, elle était arrivée à destination, ceci allait être son univers. Dans le même temps, Navarre et Béarn découvraient leur nouveau territoire. Ils furetaient, sentaient chaque brin d’herbe, repérant et marquant leur nouveau domaine. Monsieur d’Estournelles lui commençait à s’inquiéter, il était intrigué, car il ne voyait arriver personne. Pris par le temps, il n’avait pu faire prévenir les gens de la plantation, mais il ne s’expliquait toutefois pas pourquoi personne ne venait à leur rencontre. Il y avait toujours un négrillon pour annoncer un bateau à l’accostage, d’autant que l’on devait le voir de l’habitation. Le soleil déclinait dans le ciel qui leur avait épargné les averses tropicales de la saison. L’air tremblotait encore sous la chaleur de fin d’après-midi, un malaise s’installait et nul n’osait formuler la question « – Qu’est-ce qu’il y a ? Que ce passe-il ? ». Il était évident que quelque chose n’allait pas, ce calme oppressant était anormal. Des ibis jusqu’alors immobiles, inquiétés par l’intrus, s’envolaient. Des spatules balisaient le regard en coin, faussement paisible, la plume frémissante, semblant sommeiller, s’y préparaient. Antoinette-Marie crispée sursauta au son du plongeon d’un héron blanc pêchant sa nourriture. Alors que les marins finissaient de décharger les malles qu’ils avaient consciencieusement ordonnées sur le ponton, une carriole sortit de derrière le bâtiment, s’engagea dans l’allée ombragée de chênes encore jeunes et s’approcha. Tout le monde respira de soulagement. Dans celle-ci se trouvaient deux hommes, un blanc et un noir, Antoinette-Marie afficha un sourire de circonstance supposant que celui qui venait à elle était son époux. L’homme blanc descendit de la voiture et s’avança l’air sombre et contrarié. Jeune, de taille moyenne, la mâchoire carrée, les épaules larges, habillé d’une culotte de peau moulante rentrée dans des bottes de cuir souple, et d’une chemise, à jabot, largement ouverte, la mine renfrognée, il passa sa main dans ses cheveux noirs pour cacher sa gêne et salua. « – Bonjour, mesdames, bonjour Monsieur d’Estournelles. » Surprise par autant de solennité et de froideur qui semblait être de l’indifférence, Antoinette-Marie sentit son estomac se crisper. Elle allait intervenir quand son compagnon de voyage le fit à sa place. « – Bonjour, Monsieur Tremblay, je vous présente Madame de Thouais et sœur Élisée Chaumont Charvet.

j’me doute, mais y a un problème. Répondit le jeune homme, coupant court d’un ton bourru. Antoinette-Marie pensa tout de suite à la voyante et à ses prédictions qu’elle avait préféré prendre pour des billevesées. D’une voix blanche, elle interrogea. « Et lequel ? Monsieur. » Obligeant celui-ci à la regarder. Embarrassé, ce tournant vers elle, l’homme reprit son explication. « On est en pleine épidémie de fièvre, et monsieur de Thouais est très malade. Il serait peut-être bon que vous repartiez ! De la gorge de la jeune fille sortit sa réponse tel un cri d’animal déchiré. « Repartir ! Vous n’y pensez pas ! » Se reprenant elle continua avec un peu de hauteur. « De plus, je suppose que l’épidémie ne s’arrête pas aux bornes de la plantation ? Agacé, le messager reprit. « Non, madame ! mais elle fait rage dans tout le comté et nous avons déjà perdu beaucoup de monde. »

L’épidémie montait rarement aussi haut dans le nord de la région, de plus en plus pensif, Monsieur d’Estournelles lui proposa de suivre le conseil du régisseur et de remonter avec lui sur l’embarcation. Elle pourrait revenir une fois l’épidémie passée. Révoltée par le tour que le destin lui faisait, elle répondit. « – Je n’ai pas fait tout ce chemin pour faire demi-tour, si Dieu l’a voulu ainsi cela sera, de plus rien ne me dit que la contagion ne me rattraperait pas où que j’aille. De plus, ma place est ici. Si mon beau-père est malade, je ne vois pas pourquoi je ne rejoindrais pas mon époux.

– Mais madame, c’est votre époux qui est malade, son père a été enterré, il y a de cela deux jours, juste quand Charles-Henri a déclaré les premiers symptômes.

– Mon Dieu ! laissa échapper Antoinette-Marie accrochant le bras de sœur Élisée, sentant ses jambes lui faire défaut. Ne sachant que faire, fataliste, têtue, elle se raccrocha à sa décision et demanda à sa compagne si elle voulait repartir puisqu’en ce qui la concernait, elle était arrivée à destination. « – Voyons, Antoinette-Marie, vous n’y songez tout de même pas, il est évident que je reste avec vous. C’est dans l’affliction que nous devons être solidaires ! »

La décision prise, le capitaine du bateau que la crainte de l’épidémie inquiétait demanda à Monsieur d’Estournelles de remonter à bord afin de repartir, ne pensant qu’à s’éloigner du milieu infectieux. Contrarié, le secrétaire de Monsieur de Maubeuge quitta les dames, leur rappelant que la plantation de ses maîtres leur était ouverte et qu’à son retour, il passerait prendre des nouvelles. Il reprit donc son voyage avec regret et culpabilité, mais ne put à son corps défendant qu’accepter la décision de la jeune femme.

 Georges Tremblay, dépité, se demandait si elles réalisaient bien. Il aida Antoinette-Marie et sœur Élisée à monter sur la banquette avant de la carriole, les deux esclaves prenant place à l’arrière. Montant à son tour, il prit les rênes et fit avancer le cheval au pas. Les chiens couraient derrière découvrant une nouvelle liberté. Crispé, mais le plus aimablement possible, il expliqua qu’Abraham reviendrait chercher les bagages.

Ils remontèrent la pente douce de l’allée qui traversait la prairie qui s’étendait du fleuve au pied de l’habitation. Antoinette-Marie apercevait au-delà des grands chênes, couverts de mousse espagnole fantomatique, et des cèdres majestueux, qui l’entouraient ce qu’elle supposait être des champs de canes sur la gauche et les enclos des bêtes sur la droite. Elle apercevait d’autres toits derrière des magnolias en fleurs qui encadraient de part et d’autre l’habitation. Plus ils s’approchaient de celle-ci, plus Antoinette-Marie restait ébahi par ses dimensions. Elle songea qu’elle devait être aussi large et haute que l’hôtel de Saige. Elle était en bois de cyprès des bayous et en bousillage, selon une tradition indienne, visiblement encore sans enduit. Un haut toit pyramidal d’essentes, à pente raide, garnit de chiens assis, surplombait l’habitation. Elle était, à deux étages, agrémentés d’une profonde véranda à chacun d’eux afin de la protéger des intempéries. Ornée de huit colonnes sur la façade, elle reposait sur un soubassement de briques. Un escalier au centre permettait d’accéder à la galerie du rez-de-chaussée, face auquel une porte à double battant ouvrait sur l’intérieur. Celle-ci était encadrée de deux portes-fenêtres de chaque côté, l’étage lui en avait cinq. Le contremaître arrêta la voiture, descendit et aida sœur Élisée et Antoinette-Marie à en faire autant. Après avoir spontanément remis de l’ordre à sa jupe, Antoinette-Marie releva la tête et vit sortir de la profondeur de la véranda une silhouette qui visiblement attendait. De l’ombre de la galerie, la forme blanche et altière, d’une métisse de grande beauté apparut. Derrière elle en groupe compact et silencieux suivait une dizaine d’esclaves des deux sexes et de tout âge. Ils semblaient apeurés, mal à l’aise.

DENTELLE À LA LUMIÈRE D'OR

mama Louisa

Georges présenta Mama-Louisa, la gouvernante de la maison, visiblement enceinte. Bien que de mise simple avec son tignon et sa robe blanche, Antoinette-Marie la trouva naturellement élégante. Lasse, contrariée de la voir là, d’une voix chaude et traînante sans accent nègre, celle-ci s’adressa à Antoinette-Marie, tout en faisant descendre le groupe qui se mit en rang d’oignons. « – Bonjour maîtresse, voici vos gens ». Restés en retrait, sœur Élisée, Esther et le contremaître, qui visiblement laissait faire la gouvernante, examinaient la scène avec d’un côté les esclaves se tortillant sous le soleil, de l’autre côté, la silhouette élégante de leur nouvelle maîtresse et au milieu telle une statue la gouvernante. La peau claire de couleur ambre, le visage impassible, le port de tête arrogant, celle-ci l’attendait que sa maîtresse soit prête. Elle commença les présentations par celui qui accompagnait le contremaître. « – Voici, Abraham le majordome et le cocher de monsieur le Baron. » Antoinette-Marie n’avait jamais vu un homme si grand et si noir. Continuant elle présenta. « Néora, l’hospitalière, ses deux filles Léa et la petite Bethsabée ». Celle-ci, estima-t-elle, devait avoir cinq ans, à ses côtés, elle présenta un négrillon un peu plus âgé du nom de Hyacinthe qui l’accueillit avec un grand sourire, suivait Dalila, une fillette craintive, puis Martha, Rébecca, Judith, Ariel, Élisée. La métisse fit remarquer qu’il manquait le valet du maître, celui-ci était resté à son chevet. Antoinette-Marie découvrit alors un petit garçon blond comme un ange qui se tenait maladroitement sur ses jambes dans les jupes de la métisse. Antoinette-Marie se pencha, attendrie et intriguée, et s’adressant à lui, elle lui demanda.  « Et toi qui es-tu ?

C’est mon fils Nathanaël. Répondit, stoïque, la gouvernante. Surprise, se redressant Antoinette-Marie, sans réfléchir, s’exclama. « – Mais il est blanc !

– Cela arrive, maîtresse ! Se demandant si cette dernière était idiote ou si elle le faisait exprès. Antoinette-Marie resta interloquée et se demanda qui pouvait bien être le père. Mama-Louisa reprit. « Il aurait peu été bon que vous vous installiez dans le bungalow pour éviter si possible la contagion.

Je préférerais voir mon époux.

Perplexe, l’esclave insista. « – Mais madame, maître Charles est très malade, et très contagieux. »

La jeune épouse persista, agacée par autant de résistances, si son mari agonisait, elle préférait le voir avant qu’il ne soit trop tard.

Suivant Mama-Louisa, elle pénétra avec sœur Élisée dans le vestibule, monta l’escalier qui faisait face à l’entrée. Elle constata au passage que les murs comme les parquets étaient bruts, sans apprêt sans décoration. Dans l’obscurité, elle ne réalisa pas les proportions de la pièce ni les deux portes latérales. Angoissée par la crainte de ce qu’elle allait découvrir, elle suivait la gouvernante. À l’étage, elles contournèrent la cage d’escalier et rentrèrent dans la pièce qui devait être devant la maison au-dessus de la porte par laquelle elles étaient entrées. La gouvernante s’effaça et laissa entrer sa nouvelle maîtresse. Dans la pénombre de la pièce, éclairée par un rai de lumière qui passait entre les volets entrebâillés, elle découvrit un homme blafard, la peau jaunie, frissonnant de fièvre au fond d’un lit. L’odeur pestilentielle, liée aux problèmes gastriques que la maladie provoquait, emplissait la pièce. Louisa s’approcha de lui et le prévint de sa présence. À bout de souffle, il articula. « – Fais-la sortir, qu’elle sorte ! ». Antoinette-Marie réprima son premier geste qui aurait été d’obéir. Elle s’avança, éclairée par une simple bougie sur une table à côté du lit, elle lui sourit « – non, non mon ami, mon voyage a été trop long pour que je reparte sans vous être présentée. 

– Je suis désolé, madame, je me meurs.

William Beckford

Charles Henri de Thouais

– Ne dites pas ça, nous allons vous soigner, n’est-ce pas Élisée, sœur Élisée ? Se retournant vers son amie, qui l’avait suivie jusque dans la chambre, le regard désespéré, celle-ci posa sa main sur son épaule en geste de compassion, mais elle voyait bien que le jeune homme était à l’agonie.

– Que vous êtes belle, aussi belle que le portrait, j’aurais fini par avoir un peu de chance. Il acheva sa phrase dans un souffle, épuisé qu’il était par l’effort. Les larmes aux yeux, résignée, Antoinette-Marie sortit gentiment poussée par sœur Élisée. « – Laissez-nous faire Antoinette-Marie, nous allons nous occuper de lui. Allez vous reposer ! »

Écrasée par le choc, hagarde, Antoinette-Marie sortit de la demeure, refaisant machinalement le chemin inverse à son arrivée. Elle descendit les marches du perron et se dirigea vers le fleuve, sous l’œil interrogatif de Georges Tremblay et d’Esther qui ne savait que faire. Arrivée à la levée, sans plus réfléchir, elle prit un chemin qui la longeait. Elle pénétra, dans l’ombre dense du sous-bois suivant les chemins à peine marqués. Après avoir marché un long moment sans but précis, elle se trouva devant une maison sur pilotis, les pieds dans l’eau. C’était une maisonnette, en bois usé par le temps, protégée par de grands chênes, aux marches de bois grinçantes, sur la véranda trônait un vieux fauteuil. Butant contre cet obstacle, elle réalisa qu’elle avait chaud et qu’elle ne savait pas où elle était. Ses jambes ne la portaient plus, elle était fatiguée de sa marche, de ses émotions par trop violentes, ne sachant que faire elle frappa à la porte. Une indienne au visage brun, habillée d’une tunique de daim sur une large jupe de coton brun rouge, lui ouvrit la porte. Antoinette-Marie hoqueta et se raidit de surprise. Une voix derrière elle lui dit. « N’ayez pas peur. C’est madame Tremblay, la mère de monsieur Georges ! » Mama-Louisa qui la suivait avait fini par la rattraper au seuil de la baraque. « Toi nouvelle. Toi pas savoir ! » Rétorqua l’indienne. La métisse ébaucha un sourire plein d’ironie devant l’accent moqueur de l’indienne. Celle-ci reprit dans un français quelque peu semblable à celui d’Antoinette-Marie, quoiqu’un peu haché par l’accent de sa langue maternelle. « – Excusez-moi, je me gausse. J’essaie de détendre l’atmosphère. Je ne devrais pas. Je suppose que vous êtes la jeune épouse que Georges attendait. Et vous l’avez vu ? Je suis désolé que vous arriviez dans un moment si difficile. » Antoinette-Marie en resta les bras ballants. L’indienne la fit entrer. À l’intérieur, dans les pièces étroites, une fraîcheur et semi-obscurité rendirent la vie à Antoinette-Marie après la lourde chaleur de l’extérieur. Noémie, vieille négresse aux larges hanches et au parler traînant, prit le relais et lui servit de guide jusqu’à la pièce qui servait de salon. Antoinette-Marie s’assit sur l’un des fauteuils encore debout qui se présentaient à elle. L’Indienne s’assit en face d’elle et lui offrit de la limonade que l’esclave avait apportée. Dehors Mama-Louisa s’était permis de s’affaler dans le vieux fauteuil en attendant que les deux femmes aient fini de faire connaissance. « – Mon enfant voici un moment difficile pour commencer une nouvelle vie. Il va vous falloir beaucoup de courage. » La jeune fille, désemparée, ne sut quoi lui répondre, devant cette soudaine sollicitude elle s’effondra en pleurs. « – Tout doux mon petit, il faut vous reprendre, vous écrouler ne vous aidera pas à surmonter tout ce qui vous attend !

– Je sais bien, mais je suis idiote, je ne savais pas quoi faire, tout ce chemin, venir de si loin pour trouver ça ! Ces gens à qui je semble faire peur. Et puis ma stupidité devant cet enfant tout blond ! Dit-elle entre deux hoquets.

– Nathanaël ? Le petit de Mama-Louisa ? Ne vous faites pas de soucis à son sujet, c’est le fils de votre beau-père.

– De mon beau-père, le baron ? Avec Mama-Louisa ? Georges devant la surprise s’arrêta de pleurer.

– Vous avez beaucoup à apprendre, mon petit, sur notre société. Et non, il n’est pas de Georges, vous savez, Mama-Louisa lui a servi de seconde mère. La sienne est morte lors de notre venue depuis l’Acadie.

– Ah ! Je ne savais pas.

– Oui, comme vous, excepté quelques esclaves comme Mama-Louisa, aucun d’entre nous n’est né au bord de ce fleuve. Vous venez de France, je crois ?

– Oui, je suis née au bord d’un autre fleuve qui s’appelle la Garonne.

Meadow Gist

Dewache Tremblay

S’ensuivit alors une conversation entre les deux femmes, qui après coup surprit Antoinette-Marie par son naturel et la confiance qui s’était installée. Chacune apprit à l’autre d’où elle venait qui elle était. Ainsi, Antoinette-Marie découvrit que madame Tremblay était de la Tribu des Algonquins, et qu’elle était née au bord d’une rivière nommée Outaouais près de Montréal. Elle était devenue la compagne de Basile Tremblay, le père de Georges, alors que celui-ci était trappeur pour le compte du Baron de Thouais. Elle avait fait sa connaissance alors que blessé, il était soigné par sa tribu. Ils étaient tous venus par les rivières, les lacs et le fleuve pour s’installer ici.

– Si vous avez besoin de quoi que ce soit, nous sommes là, Mama-Louisa est assez distante et mon Georges assez bourru, mais tous vous aideront. Et n’oubliez pas, vous êtes la maîtresse de ce domaine. Et il y a du monde !

– Oui, j’ai vu, Mama-Louisa m’a présenté tous ces gens qui sont supposés être à moi, enfin à mon époux.

– Oh ! Elle n’a dû vous présenter que les gens de maison, une dizaine de personnes ?

– Oui ! Pourquoi ? Il y en a plus ?

– Oh oui ! Il y a bien une centaine d’esclaves sur la plantation, mais ne vous inquiétez pas, Georges est là pour gérer l’ensemble jusqu’à ce que vous soyez plus à l’aise.

– Une centaine d’esclaves… reprit-elle dans un soupir. Elle était médusée de ce qu’elle apprenait, c’était beaucoup pour un seul jour.

– c’n’est pas tout ça, il faut que vous preniez des précautions pour ne pas être contaminée par la maladie. Et pour commencer, sachez que ce n’est pas par un humain que vous contracterez la maladie, mais par ces saletés de maringouins, alors voici un onguent qu’il faut vous passer sur le corps pour les éloigner. Et tout en lui expliquant, elle attrapa sur une étagère un pot qu’elle lui tendit.

*

Le lendemain matin Antoinette-Marie se leva avant le soleil. À peine couchée, elle s’était endormie, c’était l’avantage de la jeunesse. Elle fut réveillée par un cauchemar dans lequel elle se noyait. Tout en sueur, complètement affolée, elle ouvrit les yeux. Elle paniqua, car sur l’instant, elle ne sut plus où elle était. Puis cela lui revint, la plantation. Elle sortit du lit, puis pieds nus, sa chemise en linon traînant sur le plancher juste poncé, elle alla jusqu’à la porte-fenêtre. Elle poussa les persiennes et sortit sur la galerie. Par pudeur, elle s’était, au passage, drapée dans une étole et appuyée contre une des colonnes, elle considéra ce qu’elle avait devant elle. À l’horizon, sur la frondaison de la forêt, une ligne de lumière blanche annonçait le jour naissant. Mama-Louisa lui avait préparé la chambre de feu son beau-père. Il n’y avait de meublé dans la demeure que cette chambre et celle de son époux agonisant. Elle avait découvert une pièce quelque peu austère avec juste un large lit en chêne, couvert d’une dentelle de tulle servant de moustiquaire, deux fauteuils, une armoire, et une table sur laquelle se trouvait de quoi faire ses ablutions. À sa surprise, elle découvrit deux dessins de Boucher représentant des nymphes. Rien de très féminin dans l’ensemble, mais elle avait trouvé le tout assez confortable. Elle était tellement fatiguée que de toute façon un grabat aurait fait son affaire. La chambre donnait sur l’arrière de la maison et avait vu à l’infini sur les champs. Elle n’en voyait pas la fin. Entre ceux-ci et elle, il y avait le bungalow, une construction rectangulaire avec véranda qui sur un étage semblait être un essai de la maison. Elle savait qu’y logeait le contremaître et que l’on y avait installé sœur Élisée. Entre les deux bâtiments, sur le côté, elle en découvrit un, plus petit, carré, dans lequel entra Mama-Louisa et qui s’avéra être la cuisine, isolée par crainte d’incendie. Encore plus loin, elle devinait d’autres constructions sur d’autres élévations de terrain similaires à celles sur laquelle reposait la demeure.   Elle laissa ses pensées vagabonder sur son nouvel univers.

*

Scott Burdick  2003

Esther

À cette heure-là, tout était étrangement calme, ayant remarqué le lever de sa maîtresse, Esther était allée chercher de quoi lui faire un déjeuner. Après avoir discrètement fait signe aux chiens de la suivre, elle traversa la maison silencieuse. Elle s’était vite repérée, les plans de l’ensemble étaient simples. Sur les deux étages principaux toutes les pièces étaient réparties autour du vestibule et de la cage d’escalier et pour monter sous les combles deux escaliers en colimaçon de part et d’autre du palier permettaient d’y accéder. C’est là que Mama-Louisa l’avait momentanément installée, juste au-dessus de la chambre de sa maîtresse. Elle était impressionnée par le silence et le mystère qui semblait entourer l’habitation. La maladie du maître et son agonie semblaient avoir arrêté toute vie. Elle était restée allongée sur le dos guettant les bruits de la maison, épiant le moindre craquement. Seuls le vol et le hululement des hiboux avaient rompu le silence de la nuit, ainsi que les échanges des ouaouarons, d’énormes grenouilles. Elle réfléchit longtemps sur sa nouvelle condition qui lui demandait une assurance qu’elle était loin d’avoir encore. Son jeune âge, sa dernière condition ne l’avait pas préparée, elle était habituée à obéir et non à prendre les choses en main et sa maîtresse semblait compter sur elle. La gentillesse qu’elle montrait à son encontre la poussait à faire bien et lui donnait un courage qu’elle était loin de ressentir. Parvenue aux cuisines, timidement elle poussa la porte, elle trouva Mama-Louisa aux fourneaux. « – Entre, n’aie pas peur, assois-toi ». La pièce était vaste, éclairée par de larges fenêtres des deux côtés, au fond une porte était ouverte sur ce qui devait être un garde-manger. Attablé à côté d’elle, sur une table tout en longueur, en chêne, patiné par son usage, Abraham touillait son grumeau d’un air nonchalant, en face de lui Nathanaël et Hyacinthe dormaient plus qu’ils ne déjeunaient. Comme dans toutes les plantations le chant du coq n’avait pas jailli de sa gorge que les esclaves étaient debout. Aussi arrivèrent derrière elle, Néora, la compagne d’Abraham, et ses deux filles puis Ariel et Ismaël à qui Esther demanda, pas très à l’aise, de quoi préparer un bain. Chacun s’examinait, se jaugeait. Esther prenait sa place dans la hiérarchie des gens de maison et personne n’essaya de la rembarrer. Bien que méfiante, elle reçut un bon accueil. Mama-Louisa avec amabilité engagea la conversation tout en lui tendant une assiette avec son déjeuner. « – La maîtresse est toujours si matinale ?

– Oh non ! Mais elle do’mir mal, elle rêver. Beaucoup rêver !

La gouvernante lui sourit, décidément elle trouvait la chambrière bien jeune pour ses responsabilités, mais bon ce n’était pas son problème. Elle reprit dans le silence général

– Il faut dire qu’elle n’a pas beaucoup de chance, arrivée alors que le maître est plus que malade.

– Lui mou’ir ?

Je crois bien. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour le sauver, mais la vie ne veut plus de lui. C’est un grand malheur. Mama-Louisa retint ses larmes à la pensée de celui qu’elle avait en parti élevé et instinctivement toucha son ventre où la vie se développait. « – Je ne sais pas ce que nous allons devenir ! Monsieur Georges dit qu’il ne faut pas s’inquiéter, mais tout va dépendre de la maîtresse et elle me semble bien fragile et bien jeune.

– Oh, mais elle gentille !

– Je ne sais pas si ça va suffire ! Il va falloir l’aider !

Tous hochèrent de la tête en signe d’assentiment. Ils vivaient tous avec la peur d’être vendus et séparés, alors ils feraient tout ce qu’ils pourraient pour l’éviter. Le plateau étant prêt Esther se leva pour le porter à sa maîtresse, Louisa la suivit pour aller porter un bouillon au maître.

– Il y a longtemps que tu sers la maîtresse ?

– Oh non ! moi êt’e avant chez la ma’quise de Maubeuge ! Moi êt’e avec la mait’esse depuis qu’elle arriver. Toi pas savoir ?

– Non, pourquoi saurais-je ?

– Moi croire toi connaît’e la Da’cantel !

– Oui, un peu c’est un peu ma cousine et alors ?

– Elle pa’ler de toi à ma Mama, alo’ moi c’oire que toi savoi »

Comme elles entraient dans la maison, elles en restèrent là et chacune alla à sa besogne.

*

Une fois prête, Antoinette-Marie descendit rejoindre sœur Élisée dans le salon du rez-de-chaussée. Elle la trouva somnolente sur une marquise, elle avait veillé le malade toute la nuit en alternance avec la gouvernante et avec la compagnie silencieuse d’Ismaël le valet de chambre. Cette pièce s’avéra être la seule meublée de l’étage, un canapé, deux fauteuils cabriolet, quatre chaises, un tapis ayant fait de l’usage, une table, un guéridon, et sur les murs nus rien hormis son portrait par madame Vigée-Lebrun. Sa vue la ramena à une période de sa vie qui lui semblait très lointaine, pleine de rêves et d’espoirs, son cœur se serra et des larmes lui vinrent aux yeux. Elle sentit autour de sa taille le bras de sœur Élisée. « – Et si nous allions voir le reste de la maison, de votre maison !

John Hoppner (Britannique, 1758-1810). Portrait de l'honorable Lucy Elizabeth Byng

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Oui. Vous avez raison Élisée. Ce n’est pas la peine de s’appesantir ! Sœur Élisée sourit devant la familiarité d’Antoinette-Marie qui en oubliait son sacerdoce. Elle avait déjà remarqué cela sur le bateau que sous le coup de l’émotion ou dans l’intimité Antoinette-Marie n’utilisait que son prénom. Elle avait compris que cette familiarité était de l’affection, de la confiance. Elle avait été très touchée de le constater. Les deux jeunes femmes passèrent dans la pièce d’à côté, elles en poussèrent les persiennes laissant entrer la lumière. Elles découvrirent une pièce haute de plafond comme la précédente et totalement vide, la plupart des murs étaient garnis d’étagères. Elles en déduisirent, qu’en toute logique, c’était la future bibliothèque. Au milieu, attendaient d’être ouvertes des caisses closes à l’exception d’une. Avec un peu de gêne, se sentant des intruses, elles regardèrent ce qu’il y avait dedans. Elles trouvèrent des registres, ceux de la plantation. Après les avoir vaguement feuilletés, elles les remirent soigneusement où elles les avaient trouvés. Elles passèrent dans la suivante nue du sol au plafond, ainsi que toutes les autres qui suivirent. Elles firent le tour de la maison et elles constatèrent qu’il n’y avait de meublé que les deux chambres de l’étage et le salon, pour toutes les autres les murs, les planchers étaient à l’état brut. Visiblement, la maison était plus que neuve. « – C’est pour vous que monsieur le baron l’a fait construire, mais comme vous pouvez voir, ce n’est pas fini ! » L’information qui avait fait sursauter les deux jeunes femmes venait de Georges Tremblay qui venait d’arriver. Ils les avaient trouvés le nez en l’air dans la salle opposée au salon examinant la hauteur des plafonds. Antoinette-Marie ne sut que dire à part qu’elle était grande. « – Oui, monsieur le baron voyait toujours assez grand, de plus il estimait que son statut et celui de sa famille ne lui permettaient pas de faire autrement.

Ah. Je vois. Un peu gênée, elle rougit, remit machinalement une mèche de ses cheveux derrière son oreille et rajouta.   – Pouvons-nous quelque chose pour vous ?

– Non, madame, je venais simplement voir avant de partir pour les champs, si vous aviez besoin de moi ?

Devant sa gêne, il sourit. Il la trouvait jolie bien que ce ne fût point son genre. Il se doutait bien que sa situation n’était pas facile. Personne ne savait ce que l’avenir serait. Tout le monde était inquiet devant la fin imminente de Charles-Henri. Lui-même avait le cœur lourd de voir son ami d’enfance partir, celui avec qui il avait tout partagé, les peurs, les peines, les frustrations. Quant à la jeune femme qu’il avait devant lui, il ne savait qu’en faire, c’était la nouvelle maîtresse de la plantation et il voyait bien qu’elle était totalement inexpérimentée. Elle était empêtrée dans ses idées et ses manières françaises. Il avait remarqué à son comportement qu’elle n’avait pas l’habitude de donner des ordres, elle était mal à l’aise avec sa chambrière ou avec Mama-Louisa. Il savait bien que ce n’était pas sa faute, mais dans la situation cela allait être un handicap. Il sortit de sa réflexion en entendant la jeune fille répondre. « A priori non, mais peut-être partagerez-vous notre dîner ?

– Ce soir si vous n’y voyez pas d’inconvénient, dans la journée, je serai dans les rizières qui jouxtent le bayou et elles sont assez loin de la demeure.

– Bien, bien !

Antoinette-Marie était vraiment gênée, car elle ne savait pas ce qu’elle était supposée faire ni comment elle devait se comporter envers lui. Cela l’agaçait, elle se retrouva donc soulagée quand le contremaître sortit. Mais elle n’était pas plus avancée, car elle ne savait pas ce qu’elle devait faire. Dans sa tête tourbillonnaient tous les conseils qui lui avaient été donnés sur son rôle en tant que maîtresse de maison, mais ils n’étaient pas adaptés à sa situation ou du moins elle ne savait par où démarrer. Sœur Élisée la sortit de son embarras. « Vous devriez aller voir votre époux, Antoinette-Marie. Nous lui avons fait sa toilette avec Mama-Louisa, il est visible et à peu près frais. De mon côté, je vais me rendre au dispensaire voir ce que je peux faire pour soulager les malades. » Antoinette-Marie était un peu jalouse de la facilité avec laquelle sœur Élisée trouvait sa place, mais d’un côté son rôle était défini. Elle enfila donc le sien celui de l’épouse du jeune homme qui se mourrait à l’étage au-dessus.

Elle allait monter quand la gouvernante sortant de l’ombre arriva dans le vestibule, par une porte qu’elle devina au fond de la pièce à côté de l’escalier. Cette dernière s’adressa à elle avec déférence. « Excusez-moi, maîtresse, mais votre chambrière m’a fait part d’un flacon que Marguerite Darcantel vous aurait donné et qui pourrait bien nous servir.

– Mon Dieu ! Où avais-je la tête ? Mais bien sûr, nous allons en donner à Charles-Henri. Elle allait se précipiter quand la voix de la métisse la retint.

– Oh ! maîtresse, ce remède ne pourra malheureusement plus sauver maître Charles, mais par contre il pourrait vous préserver de la maladie, vous et à sœur Élisée et cela sera déjà bien.

– Mais comment savez-vous qu’il ne pourra sauver mon époux ?

– Maîtresse que vous a dit Marguerite ?

– C’est vrai. Vous avez raison, c’était trop beau, bien sûr !

Abattue, elle monta les escaliers, alla à sa chambre et demanda à Esther le coffret dans lequel elle l’avait rangé. Elle le donna à Mama-Louisa, celle-ci de ce jour, consciencieusement, après l’avoir dilué en donna à sœur Élisée et à Antoinette-Marie. Cette dernière insista pour qu’elle-même en prenne, mais elle répondit que ça ne servait que pour le sang des blancs. Comme elle insistait, elle fit comme sa maîtresse et en prit tous les jours.

Antoinette-Marie se rendit ensuite jusqu’à la chambre du malade. Elle toqua doucement et entra.

Le jeune homme, le teint terreux, somnolait calé dans de gros oreillers. Afin d’aérer la pièce, les volets et portes-fenêtres étaient ouverts, mais la lumière faisait souffrir ses yeux. Il avait ressenti les premiers symptômes du mal alors qu’il surveillait le travail sur les champs de canes au nord de la plantation, remplaçant ses économes disparus avec l’épidémie. Pris d’un vertige, il était tombé de son cheval et avait perdu connaissance. Dans un silence de mort, il avait été ramené sur un brancard de fortune porté par ses gens inquiets. Mama-Louisa qui veillait le père entré dans un coma depuis plusieurs heures fut interrompue par le petit Hyacinthe apportant la mauvaise nouvelle. Affolée, elle avait accouru et installé son Charlot, son petit, dans la chambre de la future maîtresse. Le mal avait très vite empiré, céphalées et vertiges entraînèrent un malaise général, suivis par des embarras gastriques et des diarrhées, en quelques jours la maladie en fit une loque humaine. Il réalisa à peine la mort de son père quand sa garde-malade lui annonça. Mama-Louisa, Georges Tremblay, comme tous les gens de la plantation se demandèrent alors ce qu’allait être la suite des évènements. Mama-Louisa était enceinte pour la troisième fois du maître que le curé venait d’enterrer dans la plus grande solitude. Tout le comté subissait la fièvre qui s’étendait, personne ne se déplaça. La mère de Georges, Dewache, trancha dans l’incertitude générale, elle annonça avec calme que la solution voguait vers eux. Bien qu’obscurs, ses dires ne furent pas remis en doute, aucun n’aurait osé. Les esclaves la considéraient comme une sorcière ayant le pouvoir de dire l’avenir, et beaucoup avaient été soignés par elle.

Jacques Louis David

Charles Henri de Thouais

Pour Charles-Henri, il s’ensuivit un état stationnaire. Il était passé d’un accès de fièvre proche du coma à la disparition momentanée de la fièvre lui apportant ainsi un peu de repos. Sa jeune épouse était arrivée alors qu’il pensait ne jamais la voir. Depuis la vue de son portrait, il s’était mis à penser à elle oubliant tout le reste. Il n’alla plus à La Nouvelle-Orléans, oublia le jeu et les jolies mulâtresses. Il s’intéressa même à la plantation au point de se faire taquiner par Georges, celui qu’il considérait comme un grand frère. Son père, lui, trouva le changement surprenant et intéressant, mais n’y fit aucune allusion. Le jeune homme se mit à rêver sa vie avec cette jolie fille au sourire énigmatique, il imaginait son corps, sa grâce, ses gestes, les attentions qu’il aurait. Il serait enfin aimé et serait heureux, mais la maladie s’en était mêlée. Tout ça n’était pas pour lui et, pourtant elle était là. Quand il la vit se glisser dans la pièce avec difficulté, il lui sourit. Elle tira une chaise qu’elle approcha du lit. « – Comment vous allez ce matin ?

– Mieux, vous êtes là, réussit-il à articuler avec difficulté.

Oh ! c’est aimable à vous, avez-vous besoin de quelque chose ?

– Les volets, la lumière, pouvez…

Elle se leva aussitôt tout en lui répondant. « Oui ! Oui, je les tire ! Une fois faite, elle revint à sa place. Dans la demi-obscurité, la silhouette claire d’Antoinette-Marie se détachait légèrement auréolée par la lumière passant entre les persiennes. « Vous voulez autre chose ? Un peu d’eau peut-être ? » Il hocha la tête, elle remplit le verre sur la table à côté d’elle. Elle le souleva tant bien que mal et lui fit ingurgiter le contenu qu’il avala de travers. Elle s’excusa de sa maladresse tout en l’essuyant.

 – Non ! Non, ne vous excusez pas madame, c’est très bien ! C’est très bien comme ça !

Sous l’effort, il ferma un instant les yeux. Elle examina le jeune homme qu’elle trouva beau malgré les affres de la maladie. Blond, les traits fins, de grands yeux bruns et la bouche pulpeuse, bien que craquelée par la fièvre, il plaisait à Antoinette-Marie. Dans une bouffée d’espoir teintée d’inconscience, elle trouva qu’elle avait un bien joli mari. Il se reprit et lui demanda de lui raconter son voyage, ce qu’elle fit. La jeune fille se lança dans un long monologue pendant lequel le malade resta suspendu à ses lèvres. Il fut interrompu par la visite de Mama-Louisa venant aux nouvelles. Comme tout allait bien, elle repartit, elle trouvait que sa jeune maîtresse faisait bien les choses pour son petit maître, car il resterait à jamais pour elle le petit garçon tremblant que le baron de Thouais lui avait mis dans les bras. Une fois qu’elle fut sortie après lui avoir donné à boire, la voix empâtée, il s’adressa à la jeune fille avec quelques difficultés

– Vous savez notre famille vient aussi du sud-ouest de la France, nous sommes originaires des Landes. Pour être franc je ne sais où c’est, mais mon père m’a certifié que c’était près de chez vous !

– Oui, c’est vrai, enfin sur la carte, mais je vous croyais de Nouvelle-France ?

– Oui, oui de l’Acadie !

Il avait de plus en plus de mal à s’exprimer, la fatigue commençait à faire son effet. Antoinette-Marie l’interrompit  

 – Vous me raconterez après vous être reposé, vous avez besoin de dormir. Je vais vous laisser un moment et reviendrai pour que vous puissiez me narrer l’histoire de votre famille. 

Elle se leva, tapota ses coussins, remonta ses draps, le jeune homme tremblait sous l’effet de la fièvre. Il lui sourit et ferma les yeux lorsqu’elle lui passa sa main dans les cheveux qui lui tombaient sur le front. Il était heureux, un ange s’occupait de lui. Pendant les trois jours qui suivirent entre deux accès de fièvre, il s’évertua à raconter l’histoire des Thouais et des Tremblay qui était liée.

plantation la Palmeraie  (Houmas Plantation-031.JPG

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

 

 

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 015 et 16

épisode précédent

Chapitre 15

Première vue du port de Bordeaux, prise du côté des salinières (Vernet Joseph (1714-1789)

Fin avril 1789, La traversée

Elles s’étaient embarquées, au matin, sur la gabarre, quai des Chartrons, pour rejoindre le navire, leurs bagages les ayant devancés la veille.Ce matin-là, le chant du merle avait sorti Antoinette-Marie de son sommeil agité. Trompé par l’éclat de la pleine lune, l’oiseau avait exprimé son art bien avant que mâtine ne soit sonnée. Ce qui n’était pas dans sa nature. Antoinette-Marie s’était levée, avait tiré le rideau et s’était mise à rêvasser en regardant le globe nocturne. La tristesse liée à la peur du lendemain l’oppressait. Les pieds froids, elle s’était finalement recouchée et avait continué à remuer de sombres pensées. Elle avait fini par prier formulant tous ses espoirs.Dans l’hôtel des Lacourtade, sœur Élisée Chomont-Charvet, à genoux, les mains jointes, faisait de même, espérant avoir fait le bon choix et remerciant le seigneur de l’avoir mise sur le bon chemin. Elle avait douté après avoir accepté. N’avait elle pas choisi par opportunité une voie trop facile ? Afin de lui faire comprendre dans quoi elle s’engageait, la mère supérieure lui avait donné à lire la narration de la création du couvent de La Nouvelle-Orléans. Elle avait mis toute sa conscience dans cette lecture. Elle y avait découvert que si l’ordre des Ursulines possédait déjà une maison hospitalière au Canada, il n’y avait rien au sud de la colonie qui à cette période s’étalait tout le long du Mississippi. Ce furent donc les religieuses de son ordre qui furent mises en charge des misères physiques et morales d’une communauté multiraciale, cosmopolite et, par certains aspects, interlope ! « C’est sœur Catherine de Bruserby de Saint-Amand, première supérieure des ursulines de France, dont elle avait beaucoup entendu parler, qui le 18 septembre 1726 avait conçu un accord permettant à un groupe de religieuses de l’ordre de s’installer à La Nouvelle-Orléans. Elle devait y assurer le fonctionnement d’un hospice pour les pauvres et les malades et d’un établissement d’éducation pour les jeunes filles. Six religieuses, une novice et deux séculières avaient été réunies au couvent d’Hennebont, haut lieu de l’ordre. Toutes avaient reconnu comme supérieure de la future communauté louisianaise la mère Marie Tranchepain de Saint-Augustin. Cette religieuse issue d’une famille fortunée, de son vrai nom Catherine Tranchepain, avait, en 1702, abjuré la religion réformée pour embrasser le catholicisme, malgré l’opposition de ses parents. marie_incarnation_tours_38Les fondatrices du futur couvent s’étaient embarquées avec deux jésuites, à la fin de l’hiver 1727, à Lorient, sur la « Gironde ». La Compagnie des Indes avait accepté d’entretenir les religieuses, de payer leur passage et celui de leurs quatre servantes, ainsi que d’assurer le rapatriement de celles qui voudraient revenir en France. »  Comme si l’une d’entre elles pouvait en avoir l’idée, pensa sœur Élisée Chomont-Charvet. Elle reprit sa lecture. « La traversée, extrêmement périlleuse, avait duré cinq mois puisque les sœurs n’arrivèrent à La Nouvelle-Orléans que le 7 août 1727. Il y eut tout d’abord les vents contraires puis les corsaires qui avaient été découragés, à deux reprises. Les religieuses, cachées dans l’entrepont en avaient été quittes pour la peur. Pour finir, le vaisseau s’était échoué sur un haut-fond dans le golfe du Mexique. Il fallut délester le navire, les ursulines avaient dû sacrifier leurs nombreux coffres et bagages. « – Nous ne fûmes pas longtemps à nous raisonner, et nous consentîmes de bon cœur à nous voir dénuées de tout pour pratiquer une plus grande pauvreté », commenta plus tard la mère Tranchepain. Après s’être remis à flotter pendant quelques milles le navire s’échoua à nouveau sans aucune chance de se désensabler. Le capitaine abandonna son bateau et transborda ses passagères dans un canot. Ils mirent trois semaines à arriver jusqu’à l’île Dauphine, où les autorités locales les attendaient depuis trois mois ! Il faut dire que le sort s’étant acharné, elles avaient fait un détour par l’île Sainte-Rose, alors occupée par les Espagnols. Le 7 août, les sœurs découvrirent enfin La Nouvelle-Orléans et entendirent leur première messe d’Action de grâce sur le sol louisianais. » La lectrice commençait à se dire que son sacerdoce n’allait peut-être pas être si facile, même si les conditions de voyage avaient dû s’améliorer depuis ce temps. Reprenant son ouvrage, elle découvrit que ce n’était pas tout. « Elles durent lutter pour obtenir le bâtiment promis qui devait devenir leur couvent. Elles se contentèrent pendant cinq années de la location d’une maison exigüe, pour le nombre de personnes qu’elles étaient. Elles patientèrent avant d’emménager, près du Mississippi, dans un beau bâtiment de deux étages, fait de briques entre poteaux de cyprès. Malheureusement, quatre des sœurs, dont la mère supérieure, furent emportées par la maladie et ne devaient jamais voir leur nouvelle maison. Malgré deux sœurs qui repartirent, elles assurèrent, avec un parfait dévouement, le service de l’hôpital, créèrent un orphelinat alors ouvert à tous les enfants, sans distinction de race ou de croyance, s’intéressèrent au sort des femmes abandonnées et des prostituées, fondèrent un collège pour jeunes filles. Certaines sœurs, épistolières prolixes, entretinrent une correspondance avec leurs parents, ce qui permettait à sœur Élisée d’en prendre connaissance. Elle s’attendrit particulièrement sur un passage qui relatait l’accueil d’orphelins suite aux massacres des Indiens Natchez. Les sœurs avaient créé un carnaval, pour faire oublier aux enfants des colons assassinés les visions d’horreur qui surgissaient encore dans leurs cauchemars. » Suite à cette lecture, elle avait beaucoup pesé le pour et le contre, puis avait abdiqué devant le fait accompli.Le voyage par le coche entre Toulouse et Bordeaux avait été agréable, son statut lui conférant des égards qu’elle ne demandait pas. Elle était arrivée chez les Lacourtade assez fourbue, mais l’accueil de Marie-Amélie, qu’elle n’avait pas revue depuis son départ du couvent de Libourne, lui fit du bien. Elle ne fit la connaissance d’Antoinette-Marie que le lendemain matin. Sœur Angélique lui avait raconté la vie et les projets que l’on avait faits pour celle-ci. Quand elle fut présentée à la frêle jeune fille qui semblait si triste, son cœur s’était étreint. Elle n’eut plus de doutes sur son devoir et son affection lui fut acquise.*LOUIS-LÉOPOLD BOILLY STANDING YOUNG WOMAN WITH A CHAIRAux premiers rayons de l’aube la chambrière s’était glissée dans la chambre trouvant Antoinette-Marie assise sur le lit fixant rêveusement devant elle. Elle ouvrit les rideaux, comme de coutume, laissant entrer un jour timide. Elle posa sur les genoux de la rêveuse un plateau avec un déjeuner arrosé de café. Elle y toucha à peine. Ensuite commença le rituel du levé. Rose-Marie, après lui avoir montré, pour la énième fois, comment se faire un chignon toute seule à l’aide d’une grosse tresse placée haut, le bout ramené par en dessous, elle l’avait habillée d’un caraco, chocolat, en soie damassée, avec manches en sabot, basque courte plissée et jupe assortie. Le tout avait été enfilé sur un corset, une chemise et plusieurs jupons de linon. Pendant tout ce temps, Rose-Marie l’abreuvait d’un flot de conseils pour cacher son émotion. Antoinette-Marie ne disait rien, avec un sourire attendri, elle la regardait évoluer dans le reflet de la glace devant laquelle elle était placée pour vérifier sa tenue. Elle se retourna, arrêta Rose-Marie dans son élan et l’a pris dans ses bras. « Je t’aime ma Rose, et jamais je ne t’oublierai. Je t’écrirai souvent, ne t’inquiète pas ». Il n’en fallut pas tant pour que la chambrière s’effondre en pleurs. Ce chagrin partagé redonna à Antoinette-Marie tout le courage qui lui manquait. Elle trouvait ça contradictoire, mais elle le sentait en elle. Après qu’elles se furent ressaisies, Antoinette-Marie se rendit au salon bleu avec tout de même un creux au ventre.Madame de Verthamon y avait fait préparer un déjeuner, elle y trouva attablés Madame La Fauve-Moissac, Marie-Amélie et son époux qui étaient venus chercher les voyageurs afin de les accompagner jusqu’au quai de départ. Monsieur d’Estournelles y disait au revoir à ses hôtes, les remerciant chaleureusement de leur accueil.Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (162) copie.jpgMadame de Verthamon ne voulait pas quitter la jeune fille sur le quai triste du départ, elle préférait lui dire adieu à l’hôtel. À peine celle-ci entrée dans le salon bleu, elle l’entraîna dans le petit salon adjacent pour lui remettre un cadeau de départ. Elle sortit du tiroir secret, d’un bureau marqueté, une petite boite de cuir rouge qu’elle lui tendit. Antoinette-Marie l’ouvrit et en sortit un pendentif en or ouvragé au bout d’une chaine. Madame de Verthamon lui montra comment en ouvrir le mécanisme. Elle découvrit à l’intérieur une miniature. Celle-ci représentait délicatement peint le château de Cambes. Émue aux larmes, Antoinette-Marie avait du mal à articuler quoi que ce soit. La femme la prit dans ses bras et lui dit toute l’affection qu’elle avait pour elle. Antoinette-Marie remercia longtemps son hôtesse pour son cadeau et toutes ses attentions. Elle s’excusa, un peu désespérée, pour les tourments qu’elle lui avait causés. L’une comme l’autre avait essuyé quelques larmes et revinrent vers leurs amis et familles les yeux rougis ce qui émut l’assemblée. Sur ces entrefaites, Sœur Élisée Chomont-Charvet revint de l’église des Dominicains où elle était allée se recueillir une dernière fois avant le départ.   Elle entra dans la pièce, François-Xavier Lacourtade en profita pour faire remarquer à l’assemblée qu’il était temps de partir, car il n’était pas question de manquer la marée. Dans une dernière effusion, Antoinette-Marie dit adieu aux Saige et suivit tout le monde jusqu’à la berline. D’une fenêtre de l’étage, Rose-Marie tenant son ventre arrondi, la regarda monter dans la voiture stationnée devant la porte. À la surprise de la jeune fille l’y attendaient dans un panier deux chiots. C’étaient des dogues de Bordeaux, au poil doré. Ils étaient les représentants de la dernière portée des compagnons de jeu d’Antoinette-Marie à Cambes.C’était un don d’Antonin, lui expliqua François-Xavier avec un sourire malicieux. Touchée de l’attention de son frère de lait, elle en excusa son absence. Il n’avait pas eu le courage de venir lui dire à nouveau adieu, avec son départ, c’était leur enfance, leur insouciance qui finissaient. Il était passé la veille, tout penaud, avec une vague excuse, à l’hôtel des Lacourtade remettre les deux chiots à peine sevrés. Avant de les laisser, il leur avait glissé à l’oreille ses recommandations, ils devaient protéger son amie d’enfance de tous les dangers. Il reçut en réponse des coups de langue ponctués de jappements.Antoinette-Marie s’empara du premier chiot. Elle le serra contre son cœur, celui-ci la lécha aussitôt ce qui la fit rire. Tout en s’installant, elle prit le deuxième qu’elle installa sur ses genoux lui caressant son ventre encore rose. Pendant le court trajet, entre l’hôtel et les quais, Antoinette-Marie décida avec l’ensemble des dames, comme il y avait un mâle et une femelle, de les nommer respectivement, Béarn et Navarre, en souvenir d’un roman sur Gaston Phébus, dans lequel elle avait appris l’espagnol.Le trajet sur la Garonne fut nostalgique. Après le dernier adieu aux siens, l’embarquement sur la gabarre avait été un peu périlleux afin de ne pas se crotter dans la boue du quai en pente, malgré les planches qui amenaient au bord du fleuve, puis sur le ponton afin de ne pas tomber à l’eau. Sœur Élisée, assise à côté d’Antoinette-Marie, n’était pas très fière sur l’eau, le roulis lui donnant le haut-le-cœur et faisant fuir son courage. Monsieur d’Estournelles tenait les chiots dans leurs paniers qui s’agitaient, ressentant eux aussi le mouvement de l’embarcation. Le voyage prit une bonne partie de la journée. La brume se levait sur le fleuve, les rayons du soleil les chassant et illuminant le cours d’eau et ses alentours. Triste, elle découvrait au fil de l’eau ce pays qui était le sien, qu’elle connaissait peu et qu’elle quittait.

Chapitre 16

Portrait d'une femme Johann Heinrich Fuseli

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

A bord !

Le capitaine Dubosq attendait ses passagers à bord du trois-mâts « la Louison », mouillé en rade de Pauillac.Le bateau appartenait à monsieur Lacourtade père et lui avait coûté 20 000 livres, mais cela restait une excellente affaire. L’opération avait été faite lors d’une vente judiciaire qui avait suivi la faillite d’un armateur, par l’intermédiaire d’un négociant de Boston, sir Madgrave, avec qui il était en affaires régulières et dont la maison de négoce lui servait de comptoir en Amérique du Nord. Le navire n’était sur les mers que depuis deux ans et n’avait qu’un voyage « au long cours » à son actif. Par ailleurs, il bénéficiait d’une nouveauté, la partie immergée de la coque avait été doublée par du cuivre afin de retarder sa détérioration par la faune et la flore marine, dans les mers chaudes. Les Lacourtade et leurs associés pour ce voyage en droiture l’avaient rempli des produits dont pouvaient avoir besoin les colons de Saint-Domingue. Cela allait des farines des minoteries de l’Agenais et du Quercy, des vins du Palus, des graves de la rive gauche en général, à des draps de Montauban, d’Agen et de Nérac, des pavés de Barsac pris en lest, des poteries de Sadirac, des tuiles, des chaudières à sucre, des fusils boucaniers, des ferrements, de la résine, du goudron, du bois de pin des landes, de la vaisselle, de la céramique, et de la faïence.Une fois à bord, le capitaine en second Armand Bouyssounot installa les dames dans la cabine qu’elles partageraient, dans le gaillard arrière. Le navire était large et disposait d’une galerie de poupe sur laquelle donnaient les logements du commandant, ainsi que de quelques passagers. Ce balcon couvert faisait toute la largeur de la poupe, au niveau du premier pont. Il était fermé par une balustrade au centre de laquelle figurait une cartouche portant les marques de nationalité du navire. Sous celle-ci prenaient place la voûte d’étrave du navire et son gouvernail.Malgré l’invitation, Sœur Élisée Chomont-Charvet ne put assister au premier dîner, car à peine le pied sur le pont de la gabarre qui les avait conduites sur le navire, elle avait souffert d’un affreux mal de mer. Elle avait découvert qu’elle n’avait pas le pied marin. Monsieur Greffil, médecin à bord, lui fit absorber afin de la réconforter quelques gouttes d’éther sur du sucre, seul remède efficace contre ce mal.Les passagers, comme le voulait la tradition, partageaient le repas du capitaine, dans le salon dit « la chambre ». La pièce était largement ouverte sur le sillage du vaisseau que la lune éclairait abondamment à travers les claires-voies vitrées. Sous celles-ci, une banquette recouverte de coussins de cuir à boutons s’étendait sur tout son long où bavardaient des officiers. Quand Antoinette-Marie, intimidée, mais poussée par sœur Élisée à participer au souper, entra, ils se levèrent d’un seul homme pour l’accueillir. Elle découvrit un décor sombre, net, tout était recouvert d’acajou de grande qualité. Des moulures encadraient les panneaux de bois précieux, veiné, moucheté, c’était un somptueux travail d’ébénisterie. L’une des portes de la pièce donnait accès à l’une des coursives desservant des cabines et l’autre à la cabine du capitaine. Amarrée à la cloison opposée, elle remarqua une armoire-desserte avec la vaisselle et la verrerie, tout cela bien rangé dans des casiers antiroulis. Au centre de la chambre, le dîner était installé sur une table massive en acajou poli et verni, les pieds vissés sur le pontage par des tourillons de bronze. Deux bancs à coussins de cuir encadraient la table. Au moment de s’y installer, Antoinette-Marie découvrit que ces bancs avaient un dossier mobile, une longue barre d’acajou de section ovale dont les montants pivotaient sur eux-mêmes, cela pour permettre au dossier d’être rabattu. Cette commodité permettait de s’asseoir sans être obligé de se glisser entre bancs et tables fixes. Elle était émerveillée par toutes ses nouveautés qui la distrayaient de son départ. En bout de table trônait le fauteuil du capitaine. Comme dans les coursives, le mousse avait allumé les lampes à huile, celles qui étaient au-dessus de la table du salon oscillaient dans leur monture au cardan. Le cuivre poli rutilait à la lueur de la flamme dans le globe-diffuseur en verre dépoli. L’abat-jour de laiton renvoyait la lumière sur la table. Celle-ci était dressée comme pour un dîner d’apparat, nappe blanche damassée et vaisselle en porcelaine. L’argenterie du navire s’ornait d’entrelacs de feuilles de chêne servant à rehausser la sobriété de l’ancre de Marine. Ce motif était aussi gravé sur les manches des couteaux, fourchettes et cuillères, il était même moulé dans les anses des soupières et des saladiers. Antoinette-Marie ne s’attendait pas à autant de luxe sur un navire. Le capitaine se tenait au bout de la table, il installa à sa droite Antoinette-Marie et à sa gauche une charmante dame tout en rondeurs.

L'amiral Arthur Phillip

Capitaine Duboscq

Une fois tout le monde assis, d’une voix de ténor, il dit le bénédicité puis présenta toutes les personnes autour de la table. Tout d’abord les différents gradés de l’équipage, messieurs Bouyssounot, Aumassin et Cerveillon, ainsi que les aspirants Bidalec et Chabrenat, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil ; puis les passagers, un américain du nom de Wilkinson, un couple les Authier-Cousteille et leur garçon Philippe âgé de dix ans, monsieur d’Estournelles et Madame de Thouais. Antoinette-Marie se raidit sous l’énoncé de son nouveau nom. L’américain, qui s’en rendit compte, sourit et dit « Seriez-vous par hasard la nouvelle Madame de Thouais, l’épouse de Charles-Henri de Thouais ? » Antoinette-Marie acquiesça timidement. « – Il a bien de la chance ! La France, Bordeaux nous cède une de ses plus jolies fleurs. » Tout en rougissant, elle le remercia de son compliment et confirma Bordeaux. Constant d’Estournelles intrigué, reprit la conversation « – connaissez – vous la famille de Thouais ?– Oui ! Le baron de Thouais pour être exact, à la bataille de Bâton-Rouge, à laquelle vous étiez, je crois ? J’étais délégué par le général Washington afin de rejoindre les troupes du général Galvez. » Agacé, tout autant qu’étonné par autant de précision, il répondit « – c’est un fait, je suis désolé, mais je n’ai pas de souvenir de votre personne.– Nous étions nombreux !Installée face à Antoinette-Marie que le détour que prenait la conversation n’intéressait pas, Madame Authier-Cousteille s’adressa directement à elle « – comme c’est charmant une jeune mariée, je suppose que vous rejoignez votre époux à Saint-Domingue ?– Non, à La Nouvelle-Orléans, enfin en Louisiane !– Cela me rappelle lorsque j’ai fait comme vous mon premier voyage, de ma Dordogne natale à notre sucrerie de Léogane où m’attendait monsieur Authier-Cousteille. Cette fois-ci, nous sommes venus accompagner notre fille aînée, au couvent des Ursulines de Libourne.Le repas se déroula dans la bonne humeur du départ. Chacun racontant une anecdote sur ses voyages passés, en omettant les mauvais moments par superstition. Antoinette-Marie écoutait avec intérêt, d’autant que c’était sa première traversée. Et visiblement, les officiers et les sous-officiers avaient décidé d’étonner les dames. Avant qu’elles ne se retirent, le capitaine demanda à Antoinette-Marie et madame Authier-Cousteille de ne pas aller en dehors de la dunette sans être accompagnées d’un gradé ou d’un passager afin de ne pas être importunées et de ne pas distraire les marins à la manœuvre, ce qu’elles acceptèrent sans sourciller.Pendant ce temps, Kerrien, le mousse, promenait Navarre et Béarn sur le pont, nettoyant derrière eux. Du haut de ses huit ans, le mousse en avait reçu la responsabilité par monsieur Aumassin, le second à bord. C’était une fonction dont il était très fier d’autant qu’il était tombé en pâmoison devant Antoinette-Marie dès qu’il l’avait aperçue. De plus, cela l’amusait, il trouvait que comme corvée, c’était bien de la chance que de s’occuper des deux chiots. Il les fit courir sur l’entrepont à leur grande joie. Il finit par s’adosser contre la muraille verticale qui bordait la dunette et tout en les caressant il attendit leur maîtresse. Elle sortit de la porte de tribord du fronteau de la dunette. Ayant poussé la lourde porte de parquetage, elle trouva le petit mousse endormi, les deux chiots avachis sur lui. Elle sourit attendrie par le spectacle et lui secoua doucement l’épaule. Elle lui prit les deux boules de poils et pénétra par la porte-bâbord dans la coursive au fond de laquelle se trouvait sa cabine. Elle rentra dans la chambre en faisant le moins de bruit possible, sœur Élisée semblant s’être enfin assoupie. À la lueur tremblotante de la lampe à huile accrochée à une poutre du plafond, elle posa sur son lit les deux chiots. Elle s’assit à côté d’eux et examina la cabine tout en caressant le bois ciré du montant. Elle ne pouvait se plaindre, belle sœur de l’un des armateurs, elle avait avec sa compagne une cabine qui était assez grande et confortable. Elle était toute en longueur. Leurs deux lits étaient en hauteur, en acajou et laiton, montés en fait sur une commode à quatre tiroirs contenant leur nécessaire pour le voyage. La décoration de la cabine, comme la chambre, avait été étudiée pour être élégante. Elle constata le travail d’ébénisterie en acajou recouvrant les murailles et le plafond. Les parois de bois étaient sculptées dans le goût des moulures des intérieurs élégants. Elle en jugea l’effet très beau. Les châssis vitrés, moulurés, étaient équipés de barres de cuivre protégeant les carreaux contre les coups ou la chute d’une manœuvre ou d’une poulie. Des coulisseaux de laiton permettaient d’ouvrir plus ou moins les ventaux. Elle avait essayé le système, dès qu’elle était rentrée dans la cabine comme l’oiseau pris au piège qui cherche à s’échapper aussitôt. Au milieu de la pièce, face à la large ouverture qui donnait, comme celle du salon, puisque voisine, sur le sillage du navire, trônait une table aux pieds chantournés, accompagnés de deux fauteuils-canés en pied de fonte à trois pattes dont l’assise pivotait, bien entendu, le tout fixé au sol. Toutes les charnières et les serrures étaient en bronze, les tiroirs, étagères et casiers étaient prévus pour que rien ne bouge ni ne glisse à l’intérieur. Le mobilier était complété par un bureau à abattant avec équerre de cuivre et deux armoires à serrure en bronze. Doucement, elle se dévêtit et baissa la lampe comme on le lui avait recommandé. Elle se glissa sous les draps et l’épais édredon, car dans un premier temps les nuits étaient fraîches. Allongée sur le dos, Navarre et Béarn collés contre elle, elle écouta les bruits du navire, le craquement de la coque, les conversations étouffées des marins et voyageurs, les cliquetis des cabestans, le claquement des voiles. Malgré son inquiétude, elle s’endormit.*Le voyage commença par une lente dérive du bâtiment vers le bas de l’estuaire de la Gironde. Le lendemain matin, n’ayant pas tiré les rideaux, les premiers rayons du soleil réveillèrent les deux jeunes femmes, toutes étonnées d’avoir si bien dormi. Elles montèrent, une fois rafraîchies, sur la dunette. Le bateau poussé par un vent nord-est passait la Pointe de Grave, pour se retrouver en pleine mer. Elles se joignirent, aux autres passagers déjà sur place, à la prière d’usage des matelots à la Sainte Vierge pour obtenir un heureux voyage. Antoinette-Marie laissa couler une larme. Elle quittait son pays et les siens et savait ne jamais y revenir. Elle resta là appuyée sur la main-courante en acajou du garde-corps, regardant le rivage doré des plages sans fin du sud-ouest du royaume de France s’éloigner irrémédiablement. Comme tout voyage au long cours, il se faisait au sein d’une flotte. Bien que les premiers appareillés et en tête du convoi, ils ne tardèrent pas à être rejoints puis dépassés par des unités plus légères. Chargée à ras bord, la marche du navire était très lourde.Accompagnée généralement de sœur Élisée Chomont-Charvet, Antoinette-Marie, dès que le temps le permettait, accédait à la dunette, par les échelles en spirale de chaque côté de son fronteau, comme tous disaient puisque l’on n’utilisait pas le mot escalier à bord ! Elle s’installait alors avec un livre ou un ouvrage. Le plus souvent, elle rêvassait en regardant rouler les vagues et glisser les nuages. Monsieur d’Estournelles l’y rejoignait régulièrement l’entretenant sur son nouveau pays et ses coutumes. Madame Authier-Cousteille venait lui faire la conversation pendant que son fils Philippe jouait avec les chiots sur l’entrepont sous la surveillance de sa nourrice Tati Ouda pas très rassurée au milieu de tous ces marins. De temps en temps, l’enfant était rejoint par Kerrien, avec l’autorisation de ses supérieurs, afin de canaliser les jeux du jeune passager et de ses turbulents compagnons. Son mari comme monsieur Wilkinson avaient opté pour le jeu avec les officiers qui n’étaient point de service. Très rapidement, Antoinette-Marie comprit que le gaillard arrière était réservé aux officiers et aux passagers de marques. Surélevé par rapport au pont principal, il permettait d’embrasser du regard tout le bâtiment, afin d’exercer le commandement. Aucun matelot n’avait le droit d’y accéder sans un ordre d’un officier, sauf si son service l’amenait à s’y trouver. À la barre, permettant la manœuvre du gouvernail, un quartier-maître timonier maintenait la route du bâtiment, quelles que soient les circonstances.Près de la roue se trouvait une ardoise où l’officier de quart se devait de noter toutes les observations et manœuvres nécessaires à la bonne marche du navire, changement de quart, modification du vent, manœuvres de voilures, changements de cap, vitesse du navire… Outre le commandant ou son second, l’un des deux aspirants de Marine, officier en formation, à tour de rôle, était chargé de transmettre et de recevoir les signaux par pavillons. Il s’installait debout près du coffre contenant les différents pavillons, dont l’agencement précis permettait de transmettre des messages aux autres bâtiments de la flotte ou ceux qu’ils croisaient. La jeune femme n’y était donc jamais seule.scene-de-pont-montrant-poulailler-barreur-et-capitaine-vers-1775L’ouvrage ne manquait pas sur le navire, de la timonerie, à l’entrepont ou au pont encombré de cages pour la volaille et les gorets. Les marins ne ménageaient pas leurs peines. Le capitaine avait exigé le lavage des ponts au grattage à sec, l’eau salée entretenait une humidité poisseuse et pestilentielle, il était à cheval sur les conditions d’hygiène et la discipline était de fer. Elle comportait des châtiments terribles, comme celui de « la cale ». L’homme puni était précipité d’une vergue dans la mer au bout d’un filin et tiré de l’autre bord par un autre filin qui le ramenait à la surface après l’avoir fait passer sous la quille du bâtiment. Les coups de garcette ou les fers sanctionnaient les fautes moins graves. Écoutant les explications que lui donnaient les seconds et les aspirants en fonction, Antoinette-Marie les regardait, paumoyer un câble, prendre un ris, amener un pavillon, affourcher les ancres, larguer une aussière…La vie y était dure. Ce que l’on se gardait bien de dire à la jeune fille. Les hommes étaient entassés dans un espace restreint. Généralement, deux marins se partageaient le même hamac. La nuit, les ponts étaient plongés dans une épaisse obscurité. Les sabords étaient plus souvent fermés qu’ouverts. Une lourde atmosphère régnait dans les batteries, les odeurs humaines se mêlant à celles des bœufs, moutons, porcs, poules, embarqués pour fournir à l’équipage, autant que possible, de la nourriture fraîche. Mais celle-ci s’épuisait vite et c’est surtout de biscuits et de salaisons qu’ils se nourrissaient. L’absence de légumes frais risquant d’engendrer des épidémies de scorbut, maladie redoutée de tous et pouvant décimer l’équipage, le jus de citron leur était obligatoirement distribué. Malgré ces précautions, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil dû affronter une épidémie de faible amplitude et pour cela accepta l’aide de sœur Élisée. Sa connaissance en pharmacopée et plantes médicinales l’aida à secourir les quelques marins, dont le petit Kerrien. Elle découvrit ainsi l’envers du décor. Bien que d’apparences fragiles, en partie due à sa jeunesse, elle sut faire preuve de courage ne se laissant pas gagner par la fatigue ni le découragement. Elle réconfortait les malades par la bonne humeur qu’elle mettait à les soigner, toute à la joie de faire le bien. À chaque retour dans la cabine, elle racontait à Antoinette-Marie, qu’elle considérait comme une sœur, l’état d’avancement du mal tout en le minimisant pour ne pas l’affoler. Le mal avait aussi pour cause l’eau douce. Elle était très rare à bord et croupissait dans des futailles. Heureusement arriva l’escale en l’île de Santo Antâo, avant de remonter en droiture, vers les îles d’Amérique. Le capitaine y fit une « aiguade », une de ces escales spéciales, pour renouveler la provision d’eau.Les passagers, à la demande du capitaine, ne prirent pas la peine de descendre, seuls les marins et leur gradé s’y rendirent pour l’approvisionnement. Les malades étant sur la voie de la guérison le capitaine préféra les garder à bord afin de ne pas perdre d’hommes d’équipage. Ce fut la dernière fois que les passagers furent autorisés à faire une toilette humide. Antoinette-Marie s’en donna à cœur joie, tellement elle se sentait poisseuse, la température ayant fortement augmenté en descendant vers l’équateur.Profitant de la brise matinale seul rafraîchissement de la journée, les passagers s’étaient retrouvés sur la dunette. Les messieurs se faisaient expliquer sur la carte, tout en fumant leur premier cigare, où ils se trouvaient par l’officier de service, Monsieur Aumassin. Armance Authier-Cousteille, qui avait pour habitude de donner des conseils sur tout et à tous, ce qui avait tendance malgré son amabilité à agacer son entourage, avait décidé que c’était le tour d’Antoinette-Marie. Ce jour-là, elle racontait sa vie au sein de son habitation à Saint-Domingue. Elle estimait qu’elle devait fournir tous les renseignements possibles à cette jeune fille qui semblait bien ignorante sur sa nouvelle vie. Cela l’attendrissait tant elle se revoyait au même âge et dans les mêmes conditions. Tout en caressant Navarre sur ses genoux et Béarn affalés à ses pieds, Antoinette-Marie écoutait. La narratrice expliquait que leur sucrerie se trouvait entre Léogane, un petit bourg et le ruisseau de l’Acul, c’était un vrai paradis, d’autant qu’ils n’étaient pas loin de « port au prince ». La « grand-case », comme ils disaient chez eux, soit la maison du colon, dominait toute la plantation. C’était soit dit en passant pour mieux la surveiller. Son époux l’avait fait construire au vent des bâtiments d’exploitation, pour éviter tous risques et désagréments tels que les bruits, les odeurs, et les incendies dont on avait fort peur. Plus d’une habitation était partie en fumée et parfois avec une partie de ses habitants. Antoinette-Marie imaginant le désastre en eut un frisson. On arrivait à leur grande case par une grande allée, bordée d’arbres, menant à un portail, aux pilastres monumentaux, fermé par une grille en fer forgé. Elle était très fière de la beauté de cette entrée, car elle estimait qu’il fallait tout de suite montrer au nouveau venu qui l’on était. Antoinette-Marie que la réflexion fit sourire trouvait que la vanité se nichait partout où elle pouvait.La maison était en bois, ses esclaves avaient fait du très beau travail. De loin, on la pensait en dentelle. Elle avait été construite sur un socle de maçonne, elle trouvait que cela lui donnait de l’élan. Les murs étaient « bousillés entre poteaux » comme cela se faisait par là bas. Elle avait un étage entouré d’une galerie, ce qui n’était pas courant dans leur paroisse. Le toit était en tuiles de la région de bordeaux et le sol du rez-de-chaussée était carrelé. Ils avaient même une cave voûtée, elle trouvait cela très confortable surtout pour la préservation des aliments sous ces latitudes, bien que l’on n’ait pas à se plaindre du climat. Les journées étaient douces et les nuits fraîches. La cuisine était à l’écart, toujours à cause des craintes d’incendies. Elle avait un dispensaire, dont elle s’occupait personnellement. Elle y tenait, c’était un bon moyen de se faire respecter, de plus elle estimait que ses gens étaient sous sa responsabilité aussi, elle faisait attention à la santé du corps et de l’âme ! Et puis cela permettait de déceler les paresseux, car les nègres, comme on le sait, sont de natures alanguies. À proximité, elle avait logé deux hospitalières, des domestiques, et son cuisinier. Elle était très fière de ce dernier qu’elle l’avait fait former à Bordeaux chez les Nairac qu’elle devait sûrement connaître. Antoinette-Marie acquiesça et se disait que décidément ce discours l’agaçait par sa suffisance. Elle reprit. « Mon époux a même eu la délicatesse de construire aussi une case pour le logement des hôtes. Vous n’imaginez pas le nombre de bâtiments qu’il y a ! Un poulailler, un colombier, des magasins et entrepôts, les logements des économes et guildiviers blancs, le clocher pour appeler les esclaves au travail, un cachot voûté en maçonne, un four à chaux, des bâtiments abritant machoquèterie (forge), tonnelleries et charronnerie, des parcs à bêtes, puits, abreuvoirs. Enfin, tout ceci est le décor de ma vie. Mais vous savez, j’ai beaucoup de travail, moins que monsieur mon époux, cela va de soi, mais je n’ai guère le temps de m’ennuyer. Il faut continuellement surveiller mes gens, du moins, pour ceux de l’habitation. Ils fainéanteraient facilement, vous vous en rendrez compte. Quand on pense à tout ce que nous leur donnons, et nous en avons deux cents approximativement. Nous sommes toutefois bien secondés par nos économes, ce qui nous a permis de nous absenter pour amener la petite, car je ne fais guère confiance à l’éducation reçue chez nous. – Il y a pourtant un couvent des ursulines à « Port-Au-Prince » si je ne m’abuse ? L’interrompit, sœur Élisée.– Je ne veux pas vous contrarier ma sœur, mais rien ne vaut la métropole ! » Sœur Élisée n’en pensa pas moins, car elle trouvait la dame assez infatuée à son goût.

(Portrait of Mary Graham (1757–92), who reportedly had a relationship with Georgiana in the 1770s © National Portrait Gallery, London

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Quant à Antoinette-Marie, elle restait sur sa faim, elle n’y trouvait pas son compte. Elle ne savait pas ce qu’elle attendait exactement. Elle trouvait que l’on ne touchait pas le cœur du sujet et qu’à chaque fois on lui décrivait un décor, mais guère plus. Elle n’osait poser de questions. De toute façon, elle n’aurait pas su lesquelles. Elle venait toutefois de réaliser qu’elle aussi, d’une façon ou d’une autre, allait posséder des esclaves. Elle ne savait qu’en penser, elle qui n’avait jamais eu de personne à son service hormis Rose-Marie, et encore elle la considérait plus comme une amie qu’une chambrière. Monsieur d’Estournelles, qui avait remarqué le sourire ironique d’Antoinette-Marie et l’agacement de sœur Élisée, profita de l’absence momentanée de la narratrice partie chercher son fils et sa nourrice. « – Vous savez, il ne faut pas vous formaliser du discours de notre compagne de voyage. C’est un bon exemple de ce que vous allez entendre et à Saint-Domingue et en Louisiane. Pour tous les colons, c’est un refuge contre leurs sentiments de dépréciation par rapport au pays natal. Ils combattent l’éloignement par un développement de l’arrogance afin de se valoriser. » Bien que septiques, les deux jeunes femmes acceptèrent l’explication, d’autant qu’à ce moment-là, les détournant de leurs pensées, la vigie cria « – Bateau à bâbord, bateau à bâbord ». Inquiètes, toutes les têtes fixèrent l’horizon. Tout le monde attendait un supplément d’information, car la peur du pirate s’était insinuée dans chaque pensée. Antoinette-Marie se leva, la main au-dessus des yeux pour limiter la réverbération, elle scruta l’océan en direction du point noir. La vigie reprit « – Bateau français ! Bateau français ! C’est « l’Albatros « ! ». Tout le monde respira. Celui-ci mit une bonne heure à s’approcher, pendant ce temps les passagers allèrent chercher les différents courriers à destination de la France, voire prendre le temps de les finir. Antoinette-Marie, depuis le départ, s’était astreinte une heure par jour à la rédaction d’un journal. Elle en tirait de temps en temps des extraits pour les siens et même si elle n’y avait pas grand-chose à dire, elle y puisait une anecdote.Une fois à l’approche, le capitaine de l’Albatros fut invité avec ses seconds à monter à bord. Ils furent invités au dîner du soir, mettant ainsi de l’animation avec les nouvelles des Antilles d’où ils venaient. Outre Saint-Domingue, ils avaient poussé en Martinique et en Guadeloupe, ils purent ainsi donner des nouvelles de tous. Ils rapportèrent les déboires de certains propriétaires de Guadeloupe avec la fuite de leurs esclaves, les épidémies de fièvre jaune qui avait encore décimé une partie de la population de Saint-Domingue. Mais ils rassurèrent les passagers ; le fléau était en voie de finir lors de leur passage. Ils avaient continué sur les pirates qui sillonnaient encore la mer des caraïbes, mais constataient qu’ils s’attaquaient de moins en moins aux navires de gros tonnage et encore moins lorsqu’ils voyageaient en convoi, comme eux.Après la conversation avec Madame Authier-Cousteille et celles du souper, une fois dans leur cabine, Antoinette-Marie exprima son inquiétude quant à la société qu’elle allait trouver dans son nouveau pays. D’après ce qu’elle entendait des uns et des autres, cela oscillait entre un pays de sauvages et un paradis. Poussant Béarn, Sœur Élisée s’assit à côté d’elle. Dérangé, celui-ci grogna et s’installa sur ses genoux. Elle le laissa faire. « – Antoinette-Marie, vous avez peur ?– Oui bien sûr ! De tout, pour être franche, de tout cet inconnu. D’un autre côté, je n’ai pas le choix, c’est comme ça ! » Haussant les épaules elle conclut « – C’est la fatalité, il faut que j’avance. » Sœur Élisée lui prit la main et lui caressant les cheveux comme on fait à une petite fille, elle l’attira sur son épaule. « – Ce que j’en sais, je le tiens de la lecture de lettres que sœur Marie-Madeleine Hachard adressa à son père. Le tableau qu’elle fait de La Nouvelle-Orléans, même s’il n’est pas récent, et pas toujours rassurant, me semble plein de franchise et de couleurs. J’ai été étonnée d’apprendre, qu’il y avait de cela un peu plus de quatre-vingts ans autant « de magnificence et de politesse » en Louisiane qu’en France. Elle y fait même mention d’une chanson locale soutenant que la ville avait aussi bonne apparence que Paris. La religieuse supposa que l’auteur de ces couplets n’avait jamais dû voir Paris ! Elle révèle que les étoffes galonnées d’or, le velours, le damas, les rubans sont communs « quoique trois fois plus cher qu’à Rouen » et que les Louisianaises se maquillent. « Les femmes portent, comme en France, du blanc, du rouge pour cacher les rides de leur visage et des mouches. » Elle semblait même y voir une relation de cause à effet, elle prétendait que « le démon y possédait un grand empire ». Elle devait exagérer, du moins je l’espère. Mais du même coup, elle écrivait que la débauche y régnait et que, pour tendre à l’extirper, les autorités avaient recours aux châtiments corporels les plus humiliants. Les filles qui y avaient une mauvaise conduite étaient surveillées de près et sévèrement punies. Attachées sur un chevalet, elles étaient même fouettées. Les voleurs blancs, indiens ou noirs sont pendus, à moins que l’on ne leur brise les os sur la roue.– Grand Dieu, excusez-moi de l’expression, mais tout ceci n’est effectivement guère rassurant, si ce n’est que depuis le temps cela a dû s’améliorer.– Je pense oui. Enfin, j’espère, et je serai là quoiqu’il arrive Antoinette-Marie. Nous nous tiendrons les coudes.*Au sud de l’archipel du Cap-Vert, le passage de la ligne équatoriale détourna Antoinette-Marie de ses sombres pensées. La cérémonie, à laquelle il donna lieu, comme le voulait la coutume, fut l’un des événements qui devait rester en mémoire des nouvelles passagères. Le lieutenant, monsieur Bouyssounot, fut chargé d’organiser une mascarade avec dans le rôle du maître de cérémonie. Un colosse choisi parmi les matelots, costumé à la mode des boucaniers, armé d’une foène, une espèce de trident, et d’un sabre de bois. Pour inaugurer le « baptême du bonhomme Tropique », le sort tomba sur le jeune pilotin dénommé Bidalec, le plus jeune des pilotins, comme dans la chanson. Flanqué des deux parrains de son choix, accroupi sur des peaux de mouton, devant un tribunal burlesque, avec comme spectateurs une partie de l’équipage et les passagers.Après un ondoiement copieux, il fut précipité, accompagné de versets cabalistiques, dans un cuveau plein d’eau, puis il assista sans déplaisir au baptême des passagers. Sœur Élisée de par sa condition y avait échappé contrairement à Antoinette-Marie, qui n’apprécia guère ce bain forcé, malgré ses protestations, à la grande joie du fils Authier-Cousteille. Le jeune Bidalec paya le prix de cet honneur d’une tournée générale offerte aux officiers et aux passagers.Les jours passant, à la mi-mai, la chaleur devint difficilement supportable. Les passagers restaient le plus possible sur le pont et à l’ombre profitant du moindre souffle d’air. Les cabines étaient devenues irrespirables, tous laissaient les fenêtres ouvertes la nuit espérant le moindre rafraîchissement. Chacun souffrait du manque d’hygiène, Antoinette-Marie commençait à manquer de linges, mais elle se résignait. L’équipage voulut profiter d’un manque de vent pour se baigner. Le capitaine le lui interdit en raison de la présence de requins dans le sillage du navire.À quelques jours de là, les matelots afin de changer leur ordinaire décidèrent de pécher et ils eurent pour prise un requin de dix pieds de long. Jeté sur le pont, ils le lardèrent de coups de couteau pour le plaisir de le voir se débattre. Les dames, dont Antoinette-Marie était, en furent assez choquées même si l’animal était effrayant au point d’en avoir des sueurs froides et des cauchemars à venir. Monsieur Bouyssounot les invita à descendre sur le pont pour le voir de plus près. L’effroyable poisson éventré livra les motifs de sa présence dans leur sillage. Il avalait tout ce que rejetaient les occupants du vaisseau, et notamment, ce qui occasionna la stupeur des curieuses, un marteau qu’un charpentier avait laissé échapper.*Quelques jours plus tard, au milieu de l’océan, sortant des cabines pour aller s’installer sur le gaillard arrière comme à son habitude, Antoinette-Marie fut le témoin fortuit du châtiment infligé à un matelot qui avait manqué son quart. Elle n’avait pas tenu compte des recommandations du capitaine à ne pas se présenter sur la dunette, le matin. L’homme était déjà attaché à un canon, en présence de l’équipage. Il reçut cinquante coups de corde qui le laissèrent sanglant et inanimé. Contrarié d’avoir été désobéi, le capitaine fut très en colère quand il trouva la jeune fille, blanche comme un linge, cramponnée à la porte des coursives. Il lui rétorqua « – Mademoiselle, il va falloir vous y faire dans le monde où vous allez, retournez donc dans votre cabine ! » Comme une somnambule, elle fit demi-tour. Elle était bouleversée par la scène, sœur Élisée eut toutes les peines du monde à la consoler. Elle resta le reste de la journée dans la cabine et soupa sans en sortir. Elle s’endormit, le soleil disparaissait à l’horizon. Elle fut réveillée par ce qui semblait être un gémissement. Elle ouvrit les yeux et écouta attentivement, cherchant la source de ce qui petit à petit devenait mélodieux. Cela semblait venir du fond du bateau, elle serrait un des chiots contre elle pour se rassurer. « – Sœur Élisée, vous êtes réveillée » murmura-t-elle. Sa compagne remua. « – Sœur Élisée, vous entendez ? Sœur Élisée ! » Elle finit elle aussi par s’éveiller. « – Oui, qu’est-ce que c’est ?– Je ne sais pas, on dirait un chant maintenant, mais cela ne fait pas humain. Sœur Élisée, venez dormir avec moi, j’ai peur. » L’autre jeune femme ne se fit pas prier, elle poussa les chiots et s’allongea à côté de sa compagne et lui serra la main pour la rassurer. Le chant se rapprocha, sembla passer à côté du navire puis petit à petit s’éloigna. Elles se détendirent se demandant quel monstre avait pu passer à côté du vaisseau. Était-ce le chant d’une sirène ? Elles apprirent au déjeuner que c’étaient des baleines, mais qu’en fait, elles ne devaient pas être si près que cela. Elles pouvaient être à des miles, leur expliqua Monsieur Cerveillon qui avait servi sur un baleinier. Et il s’éclaffa quand Antoinette-Marie lui dit qu’elle avait pensé à une sirène comme pour Ulysse. Il s’excusa aussitôt voyant la jeune fille se déconfire. Non, de mémoire de marin aucun marin sobre n’avait vu de sirènes, enfin pas celles d’Ulysse. Il y avait bien assez d’autres monstres dans la mer comme cela.*Vêtue d’une robe à la chemise, abritée du soleil par les voiles du mât d’artimon, Antoinette-Marie s’était installée sur un fauteuil que Monsieur Bidalec avait apporté à la demande du second Aumassin qui était de quart. Elle s’était plongée dans un roman de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, « Paul et Virginie », qu’elle avait empruntés dans la petite bibliothèque du capitaine. L’histoire de ces deux enfants de l’Île-de-France aux amours contrariées avait tout de suite captivé la lectrice. Elle avait à peine levé la tête qu’elle avait été rejointe par sœur Élisée et madame Authier-Cousteille qui s’étaient mises à broder des monogrammes sur du linge de cette dernière. Les unes et les autres s’éventaient machinalement souffrant de la chaleur du jour avançant, quand d’une voix blanche Antoinette-Marie balbutia « Les vagues, les vagues, le ciel, regardez le ciel, la tempête, on va couler… c’est terrible ! » Finit-elle par hurler. Marek Rużyk captent la magnifique Gloire des Navires en MerUn peu surprises du ton, ses deux comparses relevèrent la tête se demandant si c’était un passage du livre. Le second ayant entendu releva la tête vers l’horizon, mais ne vit rien. Alors qu’Antoinette-Marie, la crise passée, s’affaissait sur elle-même, retenue par Madame Authier-Cousteille et que sœur Élisée appelait au secours Monsieur Bidalec, le second vit venir à eux, du fond de l’horizon, un de ces phénomènes redoutables qu’en termes de Marine, on appelle des « grains blancs ». Il murmura « Bon Dieu ! Elle a raison ! » et aussitôt il hurla « – Appelez le capitaine, les passagers dans leurs cabines, et diminuez la voile, nom de Dieu ». Tout le monde releva la tête se demandant ce qui pouvait bien se passer. Ils aperçurent alors au loin des vagues dressées comme un mur sur une mer d’une coloration blanche insolite, alors que le vent n’avait pas encore pris d’ampleur. Ce fut aussitôt le branle-bas ! Il fallut haler les bonnettes en dedans, carguer les perroquets, fermer l’artimon et prendre toute autre mesure de rigueur. Il n’était que temps. Un coup de vent soudain ébranla le navire, qui s’inclina à prendre l’eau sur le plat-bord. Dans la coursive des cabines, Monsieur Bidalec qui avait encore Antoinette-Marie dans les bras chuta tout en essayant de la protéger. Monsieur d’Estournelles qui lisait dans sa cabine, s’était précipité, l’aida à se relever tout en soutenant Madame Autier Cousteille. Tout le monde réussit à rejoindre sa cabine. Le petit Philippe, qui était à la sieste, hurlait de terreur dans les bras de Tati Ouda. Après qu’une habile manœuvre du timonier eut fait se relever le navire, les marins coururent sous la misaine, où ils restèrent, durant une bonne partie de la nuit, fouettés par des bourrasques. La tempête s’amplifia, l’orage gronda zébrant le ciel de ses éclairs. Les lames inondèrent le pont et obligèrent à mettre les pompes en action. Le vaisseau s’élevait sur les flots en fureur et retombait aussi brusquement dans un abîme dont il ne sortait que pour s’y précipiter à nouveau. Les charpentiers se tenaient prêts à abattre le mât de misaine. Sans la vigilance et l’autorité du capitaine, ils auraient été perdus corps et biens. Dans les cabines, les passagers s’étaient allongés sur leurs lits s’accrochant désespérément. Les mugissements de la mer faisaient un tel bruit, qu’ils étaient comme les préliminaires d’une mort violente. Les passagers étaient glacés de peur, les matelots tremblaient et balbutiaient des prières. Le capitaine lui-même malgré son courage et l’exemple qu’il devait montrer laissait apercevoir le danger. Terrifiée, Sœur Élisée s’était couchée contre Antoinette-Marie, les deux chiots collés contre elles, hurlant à la mort autant que leurs jeunes âges le leur permettaient. Elle priait sans fin Dieu et tous ses saints. Monsieur d’Estournelles avait pris la couchette de sœur Élisée afin de rester auprès des deux jeunes femmes. Il essayait de les rassurer lui-même peu convaincu.Puis quelques heures plus tard, d’un coup tout s’arrêta, le temps redevint serein. Le bateau fut encore ballotté un moment. Le calme revenu avec le jour, l’équipage put repérer les avaries. Comparés aux ravages que la tempête avait occasionnés sur le pont et dans les vergues, les voyageurs eurent plus de peur que de mal.Ils sortirent de leurs cabines, épuisés et effarés, remerciant Dieu de les avoir épargnés. Le chirurgien n’eut à constater que quelques blessures bénignes et une jambe cassée. La tempête d’une rare violence avait dispersé les unités du convoi. Certains navires durent mettre le cap sur la Guyane, d’autres comme eux, sur les petites Antilles.Pour se remettre et sachant qu’ils allaient pouvoir se ravitailler, le capitaine offrit un dîner de fête à ses passagers et officiers, ainsi qu’une rasade de rhum à son équipage. Lors du repas, chacun raconta sa version de la tempête. Le capitaine félicita pour sa prémonition Antoinette-Marie qui avait permis à l’équipage de réagir très vite et avait sauvé le navire. Elle était confuse, d’autant que tout le monde se mit à lui poser des questions auxquelles elle n’avait pas de réponse. Monsieur d’Estournelles coupa court à ce flot.Le surlendemain, c’est avec soulagement qu’Antoinette-Marie vit apparaître les premiers volatiles qui annonçaient la terre. Le capitaine de la Louison décida une halte à Sainte Lucie ayant appris par le capitaine de « l’albatros » qu’elle était en ce moment sous domination française. Le navire mouilla dans le port de Castries. Tous les passagers descendirent et profitèrent de la halte forcée pour se rafraîchir, ils furent agréablement accueillis par le gouverneur de l’île. Celui-ci se comportant en cacique fit venir des négresses pour servir leurs hôtes. Tout le monde en profita pour se récurer, faire laver du linge, car le manque d’hygiène à bord, malgré tous les efforts, était pénible. Devant le peu de confort que pouvait proposer leur hôte, la guerre avec l’Angleterre ne permettant pas une installation durable, ils ne restèrent que le temps de faire quelques réparations et le ravitaillement en eau et fruit. Ils reprirent donc la mer, se dirigèrent en droite ligne vers l’île de Saint-Domingue, la contournèrent par le Sud avant de pénétrer dans la baie de Léogane. Six jours plus tard, il mouillait enfin dans la rade de Port-au-Prince, sans autres désagréments.

De-Grasse-Le-Cap-1781-G-Alaux-1943-2

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 003 à 006

épisode précédent

Chapitre 3

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie  (43).jpg

Novembre 1781, L’enfance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Le carrosse entra dans la cour empierrée du château à grand bruit. Les habitants en sortirent, empressés et curieux de voir qui à cette heure pouvait bien arriver.

 Paris, Orléans, Blois, Tours, Port-de-Piles, Châtellerault, Poitiers, Marie-Louise le fauve Moissac marquise D’Ajasson de Grandsagne voyageait sous la pluie depuis déjà huit Jours, par chance le carrosse ne s’était ni embourbé, ni rompu, sur des routes fort mal entretenues. Elle s’était arrêtée à Tours puis à Poitiers chez des amis. Elle était en route pour Bordeaux où elle était invitée comme chaque année chez son amie Jacqueline de Verthamon, mais cette année, c’était particulier, elle venait assister à la prise de voile de Marie-Angélique Cambes-Sadirac, l’aînée de ses nièces.

Elle était parvenue en fin d’après-midi au couvent des ursulines de Libourne au milieu des éléments déchaînés. Malgré l’heure, il faisait presque nuit tant le ciel s’était assombri. La tourmente faisait rage, le vent balayait tout, les religieuses couraient en tous sens barricadant la moindre ouverture. Son valet de pied l’annonça. La marquise descendit, enjambant au passage les flaques d’eau qui se créaient dans la cour, elle courut se mettre à l’abri sous le porche de la bâtisse, serrant son manteau à capuche contre elle. La sœur portière la fit entrer hâtivement, refermant derrière elle la lourde porte du couvent résistant sous la force d’une bourrasque. Elle la guida aussitôt devant la flambée de la magistrale cheminée du parloir, et lui fit porter une boisson chaude. Elle eut à peine le temps de se réchauffer que ses nièces la rejoignirent. Impatientes de la voir, elles guettaient sa venue. L’aînée ne devant prendre le voile qu’à la Sainte-Catherine, elle leur avait écrit afin de leur annoncer qu’elle venait les chercher pour un court séjour à Bordeaux. L’impatience de la plus jeune qui était friande de tout ce qui pouvait la sortir du couvent avait entraîné l’enthousiasme plus modéré de son aînée.

Après des embrassades affectueuses, leur tante, leur servant de mère de substitution depuis le décès de la leur, décida un prompt départ. Elle ne tenait pas à être bloquée dans l’enceinte religieuse. Elle craignait de ne pouvoir passer le bac à la Bastide pour l’autre rive de la Garonne. Elles n’étaient pas sorties de Libourne que le cocher de la marquise lui conseillait de faire demi-tour, des arbres risquaient de se coucher sous la force du vent. Après réflexion, elle décida, en attendant un temps plus clément pour voyager, de faire étape au château de Cambes.

Elles arrivèrent au château deux heures plus tard dans la soirée, surprenant tout le monde. Mathilde Freydou, dite Nounou Freydou, qui en avait été la nourrice, accueillit avec un sentiment mêlé de joie et d’inquiétude l’élégante dame qui descendait du carrosse. C’était encore une très belle femme, de taille moyenne, ronde sans être opulente, à la peau rose, les yeux pervenche, et châtain de cheveux. Les deux jeunes filles, l’une de dix-sept ans, l’autre de onze, étaient des répliques de leur tante en plus longiligne. L’une et l’autre n’étaient pas revenues au château depuis la mort de leur mère. Elles descendirent de la voiture sans empressement, bien que la plus jeune des deux n’en ait que peu de souvenirs.

la Fauve Moissac Marie Louise 2 (2).jpgMadame La Fauve-Moissac s’excusa pour ne pas avoir prévenu, prise par tempête, elle avait dû improviser. Mathilde la rassura, il n’y avait aucun problème. On allait installer au mieux, tout le monde. Gaspard avec le cocher et le valet de pied se chargea de l’équipage. Antonin du haut de ses huit ans aida Bertrande et sa belle-mère à porter les bagages. Tout ce remue-ménage était observé du coin de la porte par une petite fille filiforme et aux cheveux filasse d’environ sept ans. Elle semblait hypnotisée.

Pour rentrer dans le vestibule, la dame lui souriant dut la bousculer afin de passer sans tacher sa robe. Sur l’instant, elle ne fit pas attention à ses deux grands yeux noirs médusés, qui la fixaient. Elle ôta sa pelisse et secoua sa jupe de velours puce afin d’en faire tomber la poussière et entra dans le salon. Enfin arrivée, fourbue, elle rejeta le drap qui protégeait le sofa et s’y affala. En attendant que Gaspard vienne allumer le feu de la cheminée, elle observa l’état de délabrement de l’habitat. Il faut dire que depuis la mort de sa sœur personne ne s’était vraiment occupé du lieu hormis ce qu’il rapportait en vignes. Elle-même n’y était pas revenue depuis près de dix ans, préférant la ville à la campagne et en cela en dépit de la mode du moment du retour à la nature. Bertrande vint prévenir qu’elle allait préparer un repas.

De son poste d’observation, la fillette s’interrogeait sur l’identité de cette dame, si bien habillée, accompagnée de ses deux grandes filles, tout aussi élégamment vêtues, et qui paraissait connaître la demeure. Elle rejoignit les femmes de la maisonnée dans la cuisine en grand conciliabule. L’inquiétude était là, « visiblement Madame la marquise n’avait pas l’air informée ». Au courant de quoi pensait la petite fille ? Elle garda sa remarque pour elle, elle savait ne pas obtenir de réponse, elle attendit les indices à venir.

Quelques instants plus tard, dans le salon éclairé par deux candélabres, Nounou Freydou dressa et servit un repas, sur une table, qui donnait par la porte-fenêtre sur les dernières lueurs du jour que la tempête avait lavé. Bertrande, sa belle-fille, à l’étage, préparait les chambres. La fillette sous prétexte de l’aider, posait une multitude de questions dont elle ne recevait pour réponse que de vagues allocutions.

De son côté, tout en mangeant, Marie-Louise bavardait avec sa nourrice lui demandant des nouvelles de la région. Ayant épuisé les sujets de conversation, il lui revint à l’esprit la petite fille. Elle demanda si c’était la dernière-née de Bertrande. Nounou Freydou en fit tomber son plat.

La voix éteinte, elle répliqua qu’elle était surprise par la question et que si elle n’y voyait pas d’objection, il serait bon d’aborder le sujet une fois la plus jeune de ces demoiselles couchée. L’aînée était apte à entendre, pensa la vieille femme. La dame, interloquée par la réponse, acquiesça se demandant pourquoi faire tant de secrets, cela devait un être un tant soit peu sulfureux. Une fois les conditions requises, Mathilde Freydou expliqua que l’enfant était ni plus ni moins Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, dernière-née de Monsieur et Madame la baronne. « – La dernière-née de sa sœur ! La dernière-née de sa sœur ? » Consternée, bien que doutant, la colère envahit Madame La Fauve-Moissac, son beau-frère ne pouvait pas lui avoir caché ça. La vieille insista, la preuve en était le registre paroissial signé de son père et de plus elle rappela qu’elle était là ce jour funeste. Marie-Angélique, qui assistait à la scène, essayait désespérément de se souvenir. Elle ne se souvenait que de l’abandon de son père au couvent au milieu du chagrin causé par le deuil maternel. Elle ne se remémorait pas le bébé, elle ne l’avait pas vu ; il lui semblait qu’il était mort-né. Au milieu du tumulte des pensées contradictoires des différentes personnes ressurgit Marie-Amélie, qui, bien évidemment, était revenue écouter subrepticement ce que l’on voulait lui cacher. D’une voix pleine d’assurance, elle dit qu’elle savait. Elle avait vu le bébé le jour d’après, dans la chambre de Bertrande, devenue par circonstance la nourrice du bébé, mais n’avait pas alors compris pourquoi il n’existait pas ! Ensuite, elle avait oublié, trop de choses s’étaient passées, le retour à Paris sans sa sœur, le départ de son frère pour l’École militaire et elle, toute seule, dans l’hôtel Cambes-Sadirac. S’ensuivit un long silence. La marquise prit un verre de vin se laissant le temps de réfléchir, puis décida que, pour l’instant, il ne fallait rien dire à l’enfant. Incommodée, l’ancienne nourrice expliqua qu’Antoinette-Marie avait bien dû comprendre qui était arrivée. Dès qu’elle avait pu poser des questions, on avait été amené à lui répondre, même si on n’avait pas tout dit. Marie-Louise d’un geste de la main balaya l’argument, de toute façon cela pouvait attendre demain.

De son côté, attablée dans la cuisine, l’intéressée continuait à poser mille et une questions à son entourage. Gaspard partait du principe que ce n’était pas son domaine. Bertrande qui était sa nourrice essayait de noyer le poisson attendant de savoir par sa mère, ce qu’il fallait faire. Alors, elle se fit les réponses et les partagea avec celui qui partageait le plus clair de son temps, Antonin.

Le lendemain sans explication supplémentaire, la dame et les fillettes partirent pour Bordeaux, laissant dans l’embarras les Freydou et les questions à Antoinette-Marie.

Chapitre 4

la Fauve Moissac Marie Louise 8 (2).jpg

Novembre 1781, Une explication houleuse

Madame La Fauve-Moissac était rentrée dans son hôtel particulier, de la rue vieille du temple dans le quartier du Marais, sitôt la prise de voile de Marie-Angélique faite. Elle s’était empressée d’écrire à son mari, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, à Versailles, où sa charge au ministère des Finances le retenait. Elle avait besoin de conseils sur la façon d’aborder son beau-frère quant à l’avenir de sa nouvelle nièce, Antoinette-Marie.

Vingt ans plus tôt, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, qui venait de prendre sa charge au ministère des Finances, finissait une tournée d’inspection, dans le Tarn-et-Garonne. Il fut invité avec son supérieur par le baron La Fauve-Moissac, dans son château de Moissac. Il arriva, dans le domaine, pour récupérer une jeune fille qui venait de choir dans un bassin devant un joli château qui devait dater de la renaissance. Surprise par leur approche, elle venait de perdre l’équilibre et était partie d’un éclat de rire qu’elle ne pouvait plus contrôler. À côté d’elle, médusée, Jeanne-Henriette, sa sœur cadette, regardait l’homme prendre dans ses bras son aînée. Elles s’étaient installées là pour faire le portrait de Marie-Louise quand avaient surgi les deux cavaliers les surprenant dans leur activité. Gabriel Henri tomba sous le charme de la jolie naïade de circonstance. Il était subjugué par la joie, et la beauté de la jeune fille. De taille moyenne, la taille fine, une chevelure blond foncé, les yeux en amande avec toujours un éclat malicieux, qui faisait écho à son intelligence, une bouche gourmande, elle était la joie de vivre incarnée. Pour un homme de nature grave, ce n’était pas rien.

Son séjour fut bref, mais déterminant. De retour à Paris, malgré ses trente ans, il sollicita de son père la permission de demander la main de la jeune fille. Ce dernier lui accorda sans problème, cette famille étant de vieille souche aristocratique. Par les temps qui couraient, il trouvait que la complaisance royale offrait beaucoup trop de lettres patentes et à son goût l’ancienneté valait de loin l’argent nouveau dont ils n’avaient nul besoin. Aussi, un mois plus tard, à la surprise des La Fauve-Moissac, le baron reçut une demande en mariage pour sa fille aînée. Marie-Louise n’eut pas besoin des explications de sa mère, madame La Tour Veyran, pour comprendre les avantages qu’elle tirerait de cette union. Elle avait suffisamment la tête sur les épaules pour comprendre que l’on ne pouvait refuser une couronne de marquise. De plus, elle avait trouvé Gabriel Henri des plus agréables et elle avait confiance dans l’ascendant qu’elle avait sur lui. Six mois après sa première venue, Gabriel Henri Ajasson de Grandsagne épousait dans la petite chapelle du château familial Marie-Louise La Fauve-Moissac. Le séjour des époux à la campagne avait été de courte durée. Le jeune marié devait reprendre ses fonctions à Versailles et tenait à ce que sa jeune épouse rentra dans le monde en bonne et due forme selon sa condition. Ils revinrent vite à Paris où Marie-Louise découvrit son nouvel univers et toutes ses coutumes, mille choses l’y attendaient. Sa belle sœur Marie-Sophie du Cheyron de la Loubarie la prit en main pour son entrée dans le monde. Marie-Louise se retrouva dans l’obligation de rendre des visites à des gens qu’elle ne connaissait pas, mais qui allaient être son entourage. Elle comprit très vite qu’elle devait prendre possession de sa position, et se mit à jouir de ses nouveaux droits. Sa belle sœur de dix ans son aînée s’amusait de son rôle de guide, d’autant que la jeune mariée prenait sa situation très au sérieux. À Paris, dans le grand monde, la tradition obligeait une jeune femme à ne pas laisser passer la semaine de son mariage sans se montrer à l’Opéra avec tous ses diamants. Elle afficha donc, à cet effet, avec plaisir la parure que son époux lui offrit pour cette occasion et qui avait appartenu à sa mère. Pour suivre la coutume, accompagnée de son époux et de sa belle sœur, elle parut le vendredi dans la loge spéciale affectée aux mariés titrés et de condition, la première loge du côté de la reine, ce qui lui permit d’apercevoir à son grand émoi, le dauphin et la dauphine.

la Fauve Moissac Marie Louise (3).jpgL’impatience la gagna alors d’être présentée à la cour, de découvrir ce monde qui lui paraissait fabuleux et dont ces prémices l’avaient appâtée. La présentation fut une grande affaire, autant pour elle que pour son entourage. Sa belle sœur lui fit comprendre que pour elle et son époux, c’était la consécration sociale incontournable. Cela allait lui donner sa place, la faire asseoir dans le monde, à son rang. La présentation la sortait de cette situation douteuse ; fraîchement débarquée de sa province, elle ne pouvait percevoir à quel point elle était équivoque aux yeux de la cour. Cette cérémonie allait l’extirper des limbes qu’était cette demi-existence des femmes non présentées et n’ayant point eu ce vernis de Versailles. Le jour de la présentation fut un jour solennel ! Sa belle-sœur, Madame du Cheyron de la Loubarie, la fit coiffer trois fois. À la troisième fois elle n’était pas encore tout à fait contente, tant une coiffure de présentation demande de talent, de travail, de patience. Marie-Louise coiffée fut poudrée, la chambrière lui posa le rouge selon ses indications. Puis elle fut vêtue du grand-corps avec lequel elle dîna pour en prendre l’habitude. À la collerette, une discussion sans fin s’engagea entre madame du Cheyron de la Loubarie et son autre marraine pour la cérémonie Madame Fournel à La Hoguette. Par quatre fois, on la lui mit. Quatre fois, on la lui ôta. Quatre fois, on la remit. Les femmes de chambre de Madame du Cheyron de la Loubarie furent appelées à la rescousse. Devant une hésitation qu’elle trouvait puérile, Marie-Louise trancha, mais cela n’arrêta point la discussion qui dura encore tout le dîner. On passa, à la fin de la toilette, à la mise du panier et du bas de la robe. Puis arriva une grande répétition pour les révérences. Il s’ensuivit, de la part de ses marraines, des conseils, des remarques, des critiques, sur le coup de pied à donner dans la queue de sa robe, lorsqu’elle devrait se retirer à reculons, coup de pied que ces dames trouvèrent un peu trop théâtral, mais qu’en fait Marie-Louise avait du mal à gérer. Puis enfin, ce fut le moment du départ. Ce fut encore du rouge foncé, que Madame Fournel de la Hoguette tira de sa boîte à mouches et dont elle rougit tout le visage de Marie-Louise à sa grande contrariété.

Le lendemain de la présentation, Marie-Louise se demanda si elle n’avait pas rêvé. Elle se voyait avancer sur cette scène du grand monde dont la nouveauté l’avait éblouie, l’avait étourdie. Elle avait été effrayée par le public, étonnée par cette société qui la regardait, et au travers de laquelle elle marcha d’un pas hésitant. Entre les instincts de son caractère, son ignorance, et l’obéissance due à son éducation, elle réussit à présenter une façade réservée, modeste, douce aux autres, contenant sa peur et la lassitude qui la gagnaient. Sa contenance fut un peu gauche, et elle n’arriva pas à dissiper son embarras. Elle fit sourire ses marraines attendries par son petit air effarouché, mais elle s’en sortit avec les honneurs d’un compliment de la reine.

 Son nouveau statut l’intégra dans le fleuron de la société. Elle n’y eut guère de contrariété qu’elle ne supporta pas, ainsi fut-elle dans l’obligation de remettre à sa place un gentilhomme qui prétendit lui faire la morale dans un dessein peu honorable  « Comment ! Il y a six mois que le sacrement vous lie, et vous aimez encore votre mari ! Votre marchande de mode a le même faible pour le sien ; mais vous êtes marquise… 

– Monsieur votre morale n’est pas la mienne et si je vous semble si bourgeoise, je n’en ai que faire, et oubliez donc de me fréquenter.

Sa belle sœur l’aida à ne pas faire d’impair dans le monde dans lequel elle devait évoluer même si parfois elle trouvait ridicules les faux-semblants qui faisaient le savoir-vivre. Elle apprit à vivre en perpétuelle représentation tout en réservant toute son attention à son époux. Mais elle apprit à aller au spectacle sans lui, à ne pas rougir si son cavalier la trouvait belle. Elle accepta de faire croire en son détachement pour son époux et à paraître désinvolte en public sans jamais laisser de privautés à personne. Sa maison fut toujours bien tenue et son personnel n’eut jamais à se plaindre lui vouant une fidélité sans failles. Levée à huit heures, donnant ses ordres dans la foulée à son cuisinier et à son maître d’hôtel, passant ensuite à sa toilette, y faisant très attention, n’omettant aucun code. Elle suivit la mode sans ostentation, mais avec goût que ce soit pour ses vêtements ou pour ses loisirs. S’il lui arrivait d’être dehors le matin pour ses œuvres et qu’on la croisa, personne ne fit de remarque, elle était considérée comme une femme de qualité et sur qui l’on pouvait compter.

Son époux ne devait jamais regretter d’avoir épousé la pétillante Marie-Louise La Fauve-Moissac, consommant, aux yeux de tous, un bonheur considéré par beaucoup comme tout à fait bourgeois.

*

Elle reçut le lendemain, la réponse de son époux lui conseillant la modération, la diplomatie. Il lui suggérait par ailleurs de pourvoir au bien-être de l’enfant discrètement. Il lui faisait savoir aussi que le baron de Cambes-Sadirac était dans son hôtel parisien. Elle décida donc de s’y rendre le lendemain matin.

Cambes-Sadirac  hotel particulier (003.jpgÀ la surprise de Philippe, le cocher de Madame la marquise, il fallut préparer l’attelage pour le milieu de la matinée. Madame allait à l’hôtel Cambes-Sadirac sur la rive gauche, cela n’était pas arrivé depuis le départ au couvent de Marie-Amélie, la plus jeune de ses nièces. En fait, depuis la mort de sa sœur, ce moment funeste, elle n’avait que très peu revu le baron. Elle l’avait croisé à la cour, dans des salons, au théâtre, les rencontres étaient à chaque fois empreintes de courtoisie, mais sans plus. Elle avait été amenée à l’entretenir sur l’éducation de ses filles, mais il l’avait laissée faire à sa guise, ne s’en préoccupant pas. Elle avait parfois dans le monde entendu parler de ses maîtresses, mais sans plus. Ce jour-là, cela allait être autre chose. Confortablement installée dans son carrosse, de ses mains gantées de chevreau crème, elle lissait machinalement sa jupe bleu roi assortie au caraco aux bords brodés. Elle fixait machinalement le décor des rues qui défilaient sous une journée ensoleillée, mais clémente de température. Elle laissait encore courir son esprit quand la voiture pénétra dans la cour de l’hôtel. Son cocher présenta sa carte de visite, le majordome l’annonça à monsieur le baron. Il l’a reçue dans son bureau, se demandant ce que sa belle sœur pouvait lui vouloir. Si c’était pour lui reprocher de ne pas être venu à la prise de voile de l’aînée ou s’il y avait des problèmes avec la cadette, il la renverrait poliment. Il avait autre chose à faire de plus important. Il l’accueillit sans chaleur et sur la défensive, mais avec déférence. Il lui en voulait encore d’être en vie et toujours si belle. Marie Louise La Fauve-Moissac après les échanges de politesses s’installa dans un fauteuil face au grand bureau plat du siècle dernier. « – Je viens vous voir, car comme vous le savez, je me suis rendue pour la prise de voile de Marie-Angélique dans le Bordelais. » Le baron commença à s’agacer et s’apprêta à couper la marquise, mais celle-ci reprit  « – Comme il se faisait tard, une tempête nous ayant retardés, et que je ne pouvais prendre le bac pour me rendre à Bordeaux, je me suis arrêtée au château de Cambes ». Le baron se raidit, se crispa. Elle continua  « – Et quelle ne fut pas ma surprise d’y découvrir une enfant, le dernier enfant de ma sœur, qu’avez-vous à me dire à ce sujet ? » Il se leva, blanc de rage, prit le bras de la marquise l’obligeant à se lever. « – Madame ceci ne vous regarde en rien, je ne veux pas entendre parler de cet enfant, et quoiqu’il arrive elle reste là où elle est ! Avez-vous compris ? Vous ne changez rien à sa condition, bien beau qu’elle soit encore en vie ! Je ne veux pas en entendre parler ! Avez-vous bien compris, Madame ? » Il ouvrit la porte, reprenant son contrôle, il la salua et lui ferma la porte au nez. Elle resta médusée, elle se retourna et descendit l’escalier encore sous le choc de la violence de l’entretien. En montant dans sa voiture, elle en avait encore les membres tremblants.

*

Lettre de Marie-Louise La Fauve-Moissac  

À Madame La Tour Veyran

Paris, le 20 décembre 1781

Chère mère,

J’espère que votre santé s’améliore ou tout du moins se stabilise. Je me fais à votre sujet beaucoup de soucis. Les nouvelles que m’a données père n’étaient point rassurantes.

Depuis le 21 novembre, comme vous devez le savoir, depuis la mort de Monsieur de Maurepas, monsieur de Vergennes est aux affaires, ce qui cause beaucoup du souci à mon époux. Il semblerait qu’ils aient plus d’un point de divergence. Mais ce n’est pas le Premier ministre que mon époux voit passer.

Comme vous devez vous en souvenir, j’ai accompagné notre douce Marie-Angélique à sa prise de voile. Ce fut fort émouvant, elle s’est déroulée comme prévu au couvent des Ursulines à Libourne. Madame de Verthamon avait offert à chaque novice une fleur de lys. Je ne sais vraiment pas comment elle a pu faire en cette saison, mais cela rajoutait de la poésie à leurs entrées. Toutes de blancs vêtues, leurs voiles maintenus par des couronnes de fleurs, elles se sont avancées vers l’hôtel en deux colonnes émouvantes, la lumière des vitraux leur traçait le chemin sur le sol de pierre de l’église. C’était magique, notre jolie demoiselle était pleine de grâce. Que Dieu m’excuse, mais elle avait tout pour faire le bonheur d’un mari, je crois que c’est elle qui ressemble le plus à notre chère Jeanne-Henriette. Quant à notre Marie-Amélie, je crois que c’est à moi qu’elle ressemble, autant dire qu’elle ne prendra pas le voile. Marie-Angélique est maintenant au couvent de Grenade près de Toulouse, elle y aura pour consœur la petite Bole du Chomont-Charvet, si vous vous en souvenez. Elles ne se seront pas quittées depuis leur entrée au couvent.

J’ai maintenant une nouvelle à vous annoncer qui va vous faire un choc. J’ai longtemps hésité à vous l’écrire, mais je ne peux vous la cacher plus longtemps. Vous êtes en droit de savoir. En allant à Bordeaux, je me suis arrêtée au château de Cambes pour la nuit. J’y ai fait une rencontre surprenante qui m’a mise très en colère. J’ai découvert une petite fille nommée Antoinette-Marie, qui s’avère être la dernière-née de Jeanne-Henriette. Car si ma sœur est morte en couches, l’enfant lui n’était pas mort-né. Ce sont les époux Freydou, métayers du château qui s’en occupent. Dans son chagrin et son égoïsme, le baron a omis de nous en faire part, et veut la laisser dans l’oubli général. Après une entrevue houleuse, je n’ai pu le faire changer d’avis. Je vais donc pourvoir à son bien-être par le biais du curé de la paroisse. Je suis vraiment désolée de vous causer cette vive émotion, mais il fallait que vous sachiez que vous aviez encore une petite fille.

Je vous laisse sur cette nouvelle et vais faire tout mon possible pour aider cette enfant. Je vous embrasse, très chère mère.

 Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

Madame de La Tour Veyran mourut deux mois plus tard sans voir sa dernière petite fille, la maladie l’avait emportée.

Chapitre 5

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie  (132).jpg

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Automne 1787, L’organisation du mariage par procuration

En août 1787, le parlement de Bordeaux avait refusé d’enregistrer l’édit sur les assemblées provinciales. Le 18 août, il avait été exilé ainsi que le parlement de Libourne entraînant des mouvements de colère. À Paris du 20 au 30 août, des émeutes populaires éclatèrent pour soutenir les Parlements. La négociation, entre ceux-ci et Loménie de Brienne, aboutit à un compromis. Le gouvernement envisagea de convoquer les États-Généraux, mais demanda du temps et des moyens financiers. À cette saison, Bordeaux se tourna vers ses champs de vignes, il fallait surveiller la maturité du raisin.

Comme partout où il était passé précédemment les vendanges avaient été précoces et avaient donné peu, François-Xavier Lacourtade sortit de la cave tout en continuant de s’entretenir avec Gaspard sur les résultats de la récolte. Émergeant du local, il fut bousculé par une gamine échevelée, courant derrière un énorme chien, qui s’excusa tout en riant. La sauvageonne devait avoir dans les quatorze printemps.

« – Dieu, qui est cette donzelle ?

– Mais c’est Mademoiselle Antoinette-Marie.

– Cette gamine n’est tout de même pas ma belle-sœur. »

Haussant les épaules, Gaspard confirma et émit des inquiétudes quant à l’avenir de la demoiselle. Les gars du village tournaient de plus en plus autour du château, et il ne savait plus trop quoi faire. Pour ses filles, ça avait été facile, il les avait mariées. Cela fit sourire le négociant. Les dernières instructions données, il prit son cheval et rentra à Bordeaux.

Arrivé à la nuit dans son hôtel « des Chartrons « donnant sur les quais, il trouva au premier étage, attablée à son bureau, son épouse vérifiant les livres de comptes. Il n’y avait qu’un an qu’ils étaient mariés, et Marie-Amélie, née Cambes-Sadirac, avait déjà tout compris du rôle de l’épouse d’un négociant-armateur. Elle avait pris son statut à bras le corps, elle avait l’intention de remplir pleinement la charge. François Xavier avait été étonné qu’une aussi jeune et jolie femme puisse avoir la tête si sérieuse. Quant à son père, il en était enchanté, il était sous le charme de sa belle-fille. Après l’avoir embrassée, il s’assit en face d’elle, de l’autre côté de son bureau, cela l’amusa. Il raconta à Marie-Amélie, sa tournée sur les différentes propriétés viticoles, dont l’entreprise familiale était ou le courtier ou le propriétaire. Pendant ce temps, elle continuait ses comptes tout en l’écoutant. Bien qu’ils fussent de plus en plus complexes à cause de la multiplication des actions commerciales de l’entreprise familiale, elle appréciait de faire les comptes, de relancer et d’expédier les commandes. Quand il lui dit que les vendanges avaient donné peu, mais que le vin serait excellent, elle lui répondit sans lever la tête  « – nous en vendrons moins, mais plus cher, ce n’est pas très grave ! » Ce qui agrandit le sourire de son mari. Mais quand il lui narra sa rencontre avec sa sœur, elle s’arrêta et releva la tête.

« – Je crois que ça lui fait quatorze ans. Est-elle jolie ?

– Ma foi, pour le court instant que j’ai pu en juger la famille ne peut la renier !

– Ce n’est pas plus mal.  

– De plus, les Freydou s’inquiètent, les garçons commencent à lui tourner autour et ils ne savent pas quel parti prendre.

– Il va falloir y réfléchir… Je vais écrire à ma tante. Il serait peut-être bon de s’occuper de son avenir. »

*

De Marie-Amélie Lacourtade.

À Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Bordeaux, le 12 septembre 1787

Ma chère tante,

Cambes-Sadirac Marie-Amélie (23)Ici, c’est la fin des vendanges. Elles ont remplacé les problèmes politiques que nous avons vécus, nous offrant ainsi une accalmie. Mon mari et moi-même nous nous apprêtons à aller passer une quinzaine de jours dans notre propriété de Caudéran. Mon beau-père s’occupera des affaires familiales.

Nous avons un nouveau commis, Karel Van der Hartig, qui nous vient d’Amsterdam. Il est le fils d’un de nos associés aux Pays-Bas. Il est tout roux avec beaucoup de pigasses. Il est un peu perdu, mais il a trouvé un allié en son homologue américain John Madgrave.

Madame de Verthamon a donné, comme chaque année, un très joli bal champêtre pour clore les vendanges. Cette année, elle l’a fait dans son nouveau château de Cadaujac. C’est une très belle propriété, sur les bords de la Garonne, à laquelle on accède par une allée de chênes. Il y avait toute l’aristocratie de la région ainsi que les plus gros négociants de Bordeaux. J’avais pour ce jour une très belle robe de soie rose. C’était un modèle fourreau, ceux qui vous font la taille si fine, avec un décolleté échancré qui mettait en valeur une très belle parure de grenat que mon époux m’a offert pour notre première année de mariage. Je l’avoue, j’étais très fière de l’effet que je faisais…

… Sur ce, si je vous écris, c’est afin de vous parler d’Antoinette-Marie que mon époux a croisé au château de Cambes. Il semblerait que le temps est venu de décharger les époux Freydou. Ceux-ci s’inquiètent de l’avenir de ma jeune sœur, qui semble sortir très rapidement de l’enfance. C’est somme toute normal puisqu’elle a fait ses quatorze ans cet été. Je ne l’ai pas revu depuis sept ans, mais mon mari m’affirme que celle-ci deviendrait une jolie fille. C’est donc votre avis que je sollicite pour entamer, ou vous aider dans l’entreprise que vous trouverez la plus judicieuse.

Respectueusement,

Votre Marie-Amélie

*

De Marie-Louise La Fauve-Moissac.

À Marie Amélie Lacourtade

Versailles, le 2 octobre 1787

Ma chère enfant,

Si je ne vous ai pas répondu aussitôt, c’est que je me suis d’abord renseignée auprès du curé de Cambes quant au parti à prendre pour votre sœur. Celui-ci ne voit que le mariage comme sortie à sa situation, le tempérament d’Antoinette-Marie n’étant pas très approprié à une entrée dans les ordres.

la Fauve Moissac Marie Louise 10 (2).jpgJe suis donc allée voir votre père. Il s’obstine à vouloir nier son existence, et il m’a donné une fin de non-recevoir quant à fournir une dot à Antoinette-Marie… Il faut dire qu’il a décidé d’épouser, en décembre, mademoiselle Marie Josèphe Bechade-de-Fonroche, une pimbêche de vingt ans. Elle va lui fournir une dot qui pourra redorer sa fortune. Sa vie à Versailles semble l’avoir fait fondre comme neige au soleil, d’autant qu’il ne veut pas vendre de terre. Il va donc falloir nous débrouiller par nous-mêmes.

Je donnerai ce que je pourrai pour constituer une dot, mais j’ai peur que cela n’aille pas loin. Quant à trouver un parti, il nous faudra être discrets, pour que votre père ne nous mette pas de bâtons dans les roues. Il ne faut pas générer un scandale qui discréditerait la famille et Antoinette-Marie, de plus cela nous compliquerait la tâche.

J’ai toutefois demandé de l’aide de votre marraine, Jacqueline de Verthamon, en qui j’ai toute confiance.

Tendres baisers, votre tante.

Marie-Louise La Fauve-Moissac  

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

*

De Marie-Louise La Fauve-Moissac  

À Jacqueline de Verthamon

Versailles, le 2 octobre 1787

Très chère amie,

 À la cour, les affaires se bousculent les unes aux autres. Coincé entre deux factions, mon époux se trouve dans des situations litigieuses. Entre la disgrâce de Monsieur de Calonne, la nomination de monsieur Loménie de Brienne et l’archevêque de Toulouse, poussé au pouvoir par la coterie de la reine, sa position est fragile. Il n’y a eu de positif dans cette cabale que le prêt accordé de 67 millions, par les notables et les parlements, permettant ainsi d’éviter la banqueroute.

L’opposition des cours souveraines n’a rien amélioré à l’état d’inquiétude de mon époux, notamment celle du parlement de Paris qui a refusé l’impôt sur le timbre et a réclamé la convocation des États-Généraux. Enfin comme le gouvernement a fini par capituler et a envisagé de les convoquer, nous avons un moment de répit.

 Si je vous écris, c’est afin de me confesser d’un secret familial qui vous concerne en la personne de Jeanne-Henriette ma défunte sœur, votre amie d’enfance. Dans la douleur de la perte de sa femme, mon beau-frère, le baron Cambes-Sadirac, a nié la naissance qui avait emmené celle-ci à la mort. Il y a de cela sept ans, j’ai appris l’existence d’Antoinette-Marie. Elle vit sous la bienveillance des métayers du château de Cambes, les époux Freydou. J’ai été très choquée, comme vous devez l’être en me lisant. J’ai pourvu au confort de cette enfant par le biais du curé de Cambes. Seulement, aujourd’hui je me confronte à un problème pour lequel j’aurais besoin d’aide. Il me faut la marier, bien et discrètement, car j’obtiendrai la signature du baron pour le mariage, mais rien d’autre. De plus si cela venait à se savoir, il me la refuserait. Je suis donc obligée d’être la plus discrète possible. Il serait donc judicieux de la marier en province et surtout avec quelqu’un qui y reste…

Avec affection, votre amie.

Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

*

De Jacqueline de Verthamon.

À Marie-Louise La Fauve-Moissac

Bordeaux, le 20 octobre 1787

Mon amie,

J’ai été consternée à la lecture de votre lettre, comme vous le pensiez. Je ne vous en veux point sachant la douleur que cela a dû raviver. Il est évident que je vais vous apporter toute mon aide. Je vais augmenter la dot. Plus elle sera importante plus nous aurons de faciliter à lui trouver un bon parti et à conclure en toute discrétion. Je vais essayer de dégager sur mes biens des disponibilités afin de compléter votre propre donation. Mais afin que la dot soit correcte, je vais me tourner vers un ami qui se fera un plaisir de participer à sa constitution en souvenir du bon vieux temps. De plus, celui-ci donnera du poids à votre demande de signature auprès du baron. Je ne vous en dis pas plus à ce sujet tant que je n’ai pas son accord. Quant à la recherche du futur époux, cela va être plus délicat, car je ne peux faire jouer mon entourage, mais ne vous inquiétez pas, je vais y réfléchir.

Toute mon affection,

 Votre amie,

Jacqueline de Verthamon,

Baronne de Beautiran

*

de Verthamont Jacqueline 05 (2).jpgJacqueline de Verthamon avait eu une liaison avec Louis Antoine Sophie, duc de Fronsac, fils du gouverneur de Bordeaux, le maréchal de Richelieu. Bien que de courte durée, interlude entre les deux mariages de celui-ci, ils en avaient gardé un bon souvenir et une solide amitié. Il ne fut donc pas surpris par son bristol lui annonçant sa visite cet après-midi de décembre. Il était lui-même en visite chez son père pour les fêtes de Noël. Le maréchal Louis François Armand de Vignerot du Plessis s’était entiché de la ville dont il était le gouverneur. Il avait justifié une mauvaise santé pour ne pas se rendre à Versailles en cette occasion.

Tous les après-midi Marie-Antoinette-Marie de Galliffet, sa belle-fille, offrait le thé et le chocolat chaud dans les salons de l’hôtel du gouvernement. Elle en profitait pour faire admirer ses superbes services de porcelaine de Chine. Madame de Verthamon fit son entrée en fin d’après-midi. Après avoir fait le tour de toutes les personnes présentes dont la plupart étaient des amies ou connaissances et avoir félicité son hôtesse pour sa toilette, une robe à l’anglaise de couleur lie-de-vin, en velours, elle s’isola avec son époux le duc de Fronsac dans un petit salon adjacent. En une courte explication, elle raconta la vie d’Antoinette-Marie et son problème. Amusé et attendri par l’énergie qu’y mettait la baronne, il lui accorda son aide. Il la pria de patienter jusqu’à ce qu’il ait pu en parler à son père. Il pensait que pour l’honneur du baron Cambes-Sadirac, le connaissant bien, il valait mieux que ce soit le gouverneur qui dota la jeune fille, cela passerait mieux. Elle n’en demandait pas tant, aussi remercia-t-elle avec chaleur son ancien amant et ami. Deux mois plus tard, elle devait avoir la réponse affirmative du gouverneur lui-même. Il l’invitait afin de lui remettre en mains propres la lettre de gage. Ayant toujours été très admirateur d’un sexe qu’il ne trouvait pas si faible, mais très attrayant, il était toujours prêt à l’aider, d’autant que sa fortune le lui permettait.

*

De Marie-Angélique Cambes-Sadirac.

À Marie-Amélie Cambes-Sadirac.

Grenade, le 24 novembre 1787

Ma chère sœur,

Nous avons reçu notre nouvelle supérieure sœur Ambroise, bien qu’autoritaire, nous en sommes très contentes. C’est une femme organisée d’une grande bonté qui fait l’unanimité.

J’ai reçu des nouvelles d’Amérique, ce qui m’a donné une idée que je voudrais partager avec vous et de ce fait avoir votre avis. Mon amie, Nathalie Bourdeille de la Salle m’a annoncé la nomination de son mari, monsieur de Maubeuge, au Cabildo. Cette institution est en quelque sorte un conseil municipal ayant autorité sur La Nouvelle-Orléans et sur toute la Louisiane. Elle en est très contente, cela lui assure une position enviable dans cette société, d’autant que son époux est le représentant des Français auprès du gouverneur, le senior Miro y Sabater. C’est d’autant plus confortable pour elle que ce dernier est favorable à nos compatriotes comme son prédécesseur. Je me demandais si nous ne pourrions pas lui demander de l’aide afin de trouver un parti enviable pour notre jeune sœur. Cela résoudrait notre problème discrètement et avantageusement. Il doit bien y avoir quelques familles qui trouveraient un intérêt à se marier avec une jeune fille d’une noblesse aussi ancienne que la nôtre. Si cela vous convient, je me ferai un plaisir de lui écrire, c’est malheureusement la seule aide que je peux apporter à notre sœur…

Soyez bénie.

Votre tendre sœur.

Sœur Angélique.

*

De Marie Amélie Lacourtade.

À Marie angélique Cambes-Sadirac.

Bordeaux, le 30 novembre 1787

Ma très chère sœur,

L’automne est toujours si doux, et ma foi cela est agréable. Après le remue-ménage de l’été, il est aussi très calme, ce qui est reposant, aussi j’ai profité avec plaisir de notre propriété caudéranaise. Elle est enfin finie de meubler. J’ai reçu mon salon d’apparat, il y a deux semaines, les chaises à la reine sont un ravissement. Les tapisseries des dossiers et assises ont pour thème les fables de la fontaine, ce qui est du meilleur effet pour une propriété de campagne. Je sais, ce n’est que vanité ! …

… Votre idée de faire appel à Madame de Maubeuge est excellente, bien que loin de nous, Antoinette-Marie pourrait faire sa place au sein de ce pays. J’en ai parlé à Mme de Verthamon, comme moi elle pense que ce serait le plus judicieux. Elle avait pensé à quelques partis à Saint-Domingue, mais avait peur que cela ne puisse se faire avec discrétion, aussi elle est enchantée de votre proposition. Nous n’arrêtons pas nos recherches, mais attendons la réponse de votre amie…

Tendrement.

Votre sœur,

Marie Amélie Cambes-Sadirac

*

De Nathalie Bourdeille de la Salle. Marquise de Maubeuge.

À sœur Angélique.

Nouvelle-Orléans, le 3 février 1788.

Très chère amie,

de Maubeuge Nathalie marquise de Maubeuge 03 (2).jpgJe m’empresse de répondre à votre lettre, et comme vous vous en doutez j’y réponds par l’affirmative. J’ai été stupéfiée par son contenu, comme quoi chaque famille a ses secrets. Je suis donc heureuse de participer à la conspiration des femmes de la famille Cambes-Sadirac pour le bien-être de cette demoiselle. En espérant que vous ne m’en voudrez pas, j’ai devancé la réponse que je vous envoie, et me suis adressée à l’abbé Huber, mon ancien confesseur. Il est aujourd’hui le curé de la paroisse de l’Ascension. Il y a dans cette paroisse quelques héritiers qui auraient plaisir à épouser du sang bleu de métropole. J’ai déjà quelques noms, le fils du baron de Thouais, Charles-Henri, le baron ayant servi sous les ordres de mon mari lors de la bataille de Bâton-Rouge, ainsi que le fils du seigneur de Crécy, Louis Adam. Ce dernier est, me semble-t-il, un peu jeune. Il est de deux ans l’aîné de notre protégée. Le premier aurait ma faveur, outre le titre de noblesse plus en phase avec la qualité de votre sœur, il a quatre ans de plus qu’elle. Je me suis permis, toujours par l’intermédiaire de l’abbé Hubert, de tâter le terrain, et ma foi, l’un comme l’autre serait intéressé. Les deux familles sont essentiellement attirées par le prestige que leur amènerait le mariage. Loin de la France, c’est d’autant plus un honneur. Ni l’un ni l’autre ne se sont intéressés au montant de la dot, ce qui ne veut pas dire que ce ne sera pas un argument de poids.

Par ailleurs, afin de participer à la constitution de la dot de notre jeune demoiselle, j’ai demandé à mon époux d’approcher notre gouverneur pour obtenir une concession dans la paroisse du futur époux. Ceci n’est pas encore fait, mais j’ai confiance.

J’envoie tout de suite cette lettre par le premier bateau pour la France.

Sincèrement,

Votre amie

Nathalie Bourdeille de la Salle, marquise de Maubeuge

*

La lettre mit trois mois à faire le trajet entre les deux continents et les deux amies. À peine réceptionnée, sœur Angélique en faisait une copie pour sa tante et sa sœur, qui elle-même prévenait, Madame de Verthamon. Agréée par toutes les complices, Madame de Maubeuge reçut l’accord pour le début des négociations. La réponse revenue, un contrat de mariage fut convenu avec le baron de Thouais, par l’entremise de l’abbé Hubert et de Monsieur d’Estournelles secrétaire de Monsieur de Maubeuge. Ce fut d’autant plus aisé que la jeune fille arrivait avec une dot raisonnable.

Chapitre 6.

Sans titre.png

Juan Felipe Marqués de Puerto Valdez

Septembre 1788. L’incendie.

Aout 1787

Le jeune homme de dix-neuf ans arpentait les couloirs sombres et austères, agrémentés d’immenses portraits d’ancêtres, de la demeure familiale. Il ne décolérait pas. Il entra dans ses appartements, et ouvrit les rideaux laissant entrer la lumière. Madrid était écrasée par le soleil de midi. Son père était mort deux jours avant des suites d’une longue maladie qui l’avait rongé de l’intérieur. Ses obsèques avaient eu lieu le matin même en grande pompe, après une messe digne d’un roi, dans l’église de saint Francisco el grande. Celle-ci avait été construite sur le lieu de campement de saint François d’Assise, allant en pèlerinage vers Compostelle, lors de son séjour de quelques jours dans cette ville.

Don Rodrigo, marqués de fuente Pelayo, ministre de Charles III d’Espagne, sous les ordres consécutifs du comte D’Aranda, président du conseil de Castille et de don José Moñino, comte de Floridablanca, avait participé à toutes les réformes du règne. Fort respecté, d’une des plus anciennes familles d’Espagne, il n’avait qu’une tache au tableau de sa vie. Il avait été extrêmement jaloux, et avait entouré son épouse, la belle Maria Almeida de Guimarães, d’une surveillance constante. De ses six grossesses, avaient survécu deux fils. Mais le père avait toujours eu des suspicions quant à la légitimité du cadet de la famille. Ses doutes étaient fondés sur le fait qu’il était le portrait craché de sa mère. Il ne lui trouvait aucune ressemblance avec lui ou un de ses ancêtres. Bien qu’irrationnel, il fit payer à son fils, cette idée obsessionnelle. Il n’accorda qu’indifférence ou mépris à Juan-Felipe. Aussi ce dernier ne fut pas surpris de découvrir à l’ouverture du testament, qu’en tant que cadet, il héritait du titre de marqués de Puerto Valdès, titre appartenant à son défunt oncle maternel, s’accompagnant d’une terre aride en Castille, donc peu rentable, en fait de son père, rien. Quelques années auparavant, sa mère s’était battue pour que celui-ci ne le fasse pas rentrer au séminaire et donc dans les ordres. Elle avait fini par l’envoyer auprès de son frère à Tolède, loin des yeux de son père.

Il était considérablement abattu devant cette injustice, mais il n’y pouvait rien. Après mûre réflexion, il décida de s’expatrier en Nouvelle-Espagne pour y faire fortune. Sur les conseils de sa mère, il choisit La Nouvelle-Orléans. Il embarqua à Cadix pour l’Amérique, avec une lettre de recommandation pour le gouverneur de la Louisiane, Estéban Rodriguez Miró y Sabater, qui était un ami de sa famille et pour don Almonester, riche propriétaire de la Louisiane, un des anciens prétendants de sa mère que son grand-père avait alors éconduit pour manque de fortune, au grand dépit du jeune couple. Pour ses maigres possessions, il ne voulait pas en passer par des banquiers qu’ils considéraient comme des vautours guettant leurs proies. Il chargea donc son frère de vendre ses terres et de lui faire parvenir l’argent qu’il retirerait de la transaction.

*

Esteban_Rodríguez_Miró 2.jpg

Le soleil laissait passer ses rayons au travers des persiennes, le gouverneur de la Louisiane avalait de nouveau un café tout en réglant les problèmes de la colonie. Depuis l’autorisation donnée pour la création de leurs premiers entrepôts, les États-Uniens essayaient de s’imposer un peu plus, malgré les sévères restrictions à la circulation, sur le Mississippi. Ceci créait des tensions avec Philadelphie qui s’accompagnaient de menaces de guerre et d’invasion. Les planteurs ne facilitaient pas les négociations diplomatiques en faisant de la contrebande avec eux, sans parler de l’installation des derniers français de Nouvelle-France qui arrivaient. Tout cela était souvent cornélien et lui procurait bien du souci. Ce matin de janvier 1788, son secrétaire, Baldino-Bartolomé De las Casas annonça la visite d’un jeune andalou. Il venait présenter sa lettre de recommandation afin de prendre son service en tant que capitan. Après avoir pris connaissance de celle-ci, il accepta de le recevoir entre deux rendez-vous. Il vit rentrer un vrai hidalgo, de taille moyenne, mais bien proportionné, mince, nerveux, ombrageux, les cheveux bouclés noirs et l’œil de velours. Le gouverneur pensa aussitôt qu’il allait faire des ravages dans la colonie. Il se leva pour le saluer et le fit asseoir tout en restant debout. « – Savez-vous jeune homme que je connais fort bien votre mère et sa famille ?

– Oui, senior, c’est elle-même qui m’a conseillé de venir vers vous et qui a fait le nécessaire auprès du comte de Floridablanca.

– Elle a eu raison. Nous avons besoin de sang neuf et de qualité, comment va-t-elle ?

– Aussi bien qu’elle peut depuis la mort de mon père.

– Ah ! je ne savais pas pour votre père, toutes mes condoléances. Puis il demanda des nouvelles de toutes les connaissances qu’ils avaient en commun. Juan-Felipe fit de son mieux pour renseigner le senior Miró y Sabater. Puis celui-ci le remit entre les mains de son secrétaire pour qu’il le fasse accompagner jusqu’à la caserne, où il logerait. Il lui laissait une semaine pour s’acclimater et faire connaissance avec la ville. Il ouvrait sa table à une poignée de privilégiés tous les dimanches et il l’invita à partager son prochain repas dominical.

L’hidalgo suivit à grandes enjambées l’aide de camp que lui avait présenté le secrétaire du gouverneur. Ils traversèrent la place d’Armes, les casernes étant en face du palais du gouverneur à côté du Cabildo. Ils passèrent devant l’église Saint Louis qui s’élevait face au fleuve. Il le présenta au « lieutenant-colonel » de garde, qui l’installa. Après les formalités, il prit connaissance de ses quartiers qu’il partagerait avec un autre capitan, le senior Carlos da Silva. C’était un jeune homme long, élancé, et athlétique, qui se déplaçait toujours d’un pas vif. Le visage long, le nez aquilin, les yeux en amande, le sourcil gauche toujours relevé, le tout lui donnait un air plein de morgue. Il avait reconnu dans le nouvel arrivant l’un des siens, aussi lui accorda-t-il tout de suite sa confiance et sa sympathie.

Accompagné du jeune secrétaire du gouverneur et de son compagnon de chambrée, il visita La Nouvelle-Orléans et ses environs. Juan-Felipe fut ainsi introduit très rapidement dans la société orléanaise espagnole comme française. Aimant la parure, il était toujours élégamment habillé, et il était d’un naturel charmeur. Il flirtait avec les filles comme avec les mères devenant ainsi sous le coup de la nouveauté, la nouvelle coqueluche de cette société.

 Trois jours après son arrivée, avec ses deux acolytes, il se rendit à la messe dominicale et découvrit ainsi l’un des rituels incontournables de la colonie. Devant l’église, une file de calèches laissait descendre tout ce qui comptait à La Nouvelle-Orléans et qui n’était pas dans sa plantation. Une foule se pressait vers l’entrée, où se mélangeaient des créoles en robes, de soie ou de coton, colorées, coiffées majoritairement d’une mantille dont les Espagnoles avaient lancé la mode, et d’hommes en habit à la française. Quelques gens de couleur rentraient discrètement s’installer au fond pour suivre l’office. Parmi eux, Juan Felipe remarqua l’arrivée d’une métisse, à la peau caramel. La taille fine, le buste moulé dans une robe de soie noire à large jupe qui se balançait au rythme de l’ondulation de sa démarche, le tignon blanc et les anneaux dorés aux oreilles, elle rentra, balayant l’assistance d’un regard hautain. Carlos, ayant remarqué son regard, lui glissa discrètement à l’oreille le nom de la belle. « – C’est Marguerite Darcantel, la placée de Charles Laveau. » Sur le perron, le gouverneur était en conciliabule avec le marquis de Maubeuge, créole français représentant de ses compatriotes. Le compagnon de chambrée de Juan-Felipe, de son côté, saluait courtoisement ou galamment son entourage. Pendant ce temps, Baldino Bartolomé De las Casas se chargea de présenter Juan-Felipe à tous ceux qu’ils ne connaissaient pas encore. L’hidalgo présenta ses hommages à madame Céleste McCarthy, la femme du gouverneur. D’origine allemande, c’était une grande femme blonde et majestueuse, de la paroisse de Saint-Charles à dix lieues de La Nouvelle-Orléans. Paroisse ainsi nommée en l’honneur de l’évêque Charles Borromée, sur la rive du bayou des Allemands, elle avait été fondée par des colons allemands cinquante ans auparavant. Par ce mariage, la notoriété du gouverneur s’était alors accrue, ainsi que sa fortune d’une belle plantation. Elle lui présenta ses deux nièces Elizabeth et Mary McCarthy, ainsi que Mme de Maubeuge, puis une multitude de planteurs et notables. Le protocole des salutations, ciment de cette société, terminé il entra et s’assit avec ses compagnons pour suivre la messe. À son étonnement, il constata que le service religieux était continuellement perturbé par les conversations, ce qui laissait stoïque le curé. Venant d’un pays qui avait abandonné depuis peu les autodafés et où l’Inquisition avait encore un œil sur tout, ce laxisme le surprit. Il ne pouvait savoir que les différentes plaintes ultérieures du curé n’y avaient rien changé.

Le culte fini, il se rendit, avec ses deux compagnons, à l’hôtel du gouverneur pour le dîner. Il y retrouva le gouverneur et sa famille, les Maubeuge qui étaient régulièrement invités en qualité de représentant des colons français, et quelques notables, autant Espagnols que Français, la plupart membres de l’assemblée civile du Cabildo, gérant la colonie. Autour de la table, tous parlaient français. Peu familier de cette langue, Juan-Felipe  s’appliquait à suivre tant bien que mal les conversations.

Maccarthy élisabeth (2).jpgIl fut interrompu dans sa persévérance à comprendre, par l’aînée des sœurs McCarthy. Celle-ci avait la joliesse de la fraîcheur, mais il était évident qu’avec le temps elle s’alourdirait. À seize ans, c’était une grande jeune fille au teint clair qui avait des facilités à rougir sous le coup de l’émotion, avec de très beaux yeux limpides. En espagnol, avec peu d’accent, elle l’interrogea « – vous ne comprenez pas le français ?

– Non pas très bien, je l’ai appris, évidemment, mais je l’ai peu pratiqué.

– Il va falloir vous y mettre, c’est chez les Français que l’on s’amuse le plus ! Mais ne vous inquiétez pas, vous êtes à ma droite à table, je vous traduirai les conversations si besoin est.

À partir de ce jour, chaque fois qu’elle le put, Elizabeth mit le grappin sur le jeune andalou, ce qui agaçait ce dernier et amusait ses camarades. En dehors du service, qui consistait en patrouille autour de la ville ou sur le Mississippi, Juan-Felipe, ponctuait ses journées, de déjeuners, de jeux, cartes ou dés, et de bals. S’il appréciait sa nouvelle vie, il ne voyait pas vraiment comment améliorer sa situation et son établissement, mais le destin allait se charger de lui donner un coup de pouce.

*

La famille Nuñez avait depuis plusieurs générations une relique d’un doigt de sainte Rita, patronne des femmes stériles et des causes désespérées. Lors de sa nomination en tant que payeur général de l’armée à La Nouvelle-Orléans, don José Vincente Nuñez, sa famille et la relique avaient immigré depuis la province de León, en Espagne jusqu’en Nouvelle-Espagne. Ils s’étaient installés dans une très belle maison à balcon ouvragé à l’angle des rues de Chartres et de Toulouse, de La Nouvelle-Orléans.

Depuis le mercredi saint, début du Calvaire du Christ, la señora Maria Térésa, sa femme, allumait devant la châsse familiale de la sainte une multitude de chandelles votives. Elle venait d’avoir trente ans, elle avait accouché de cinq enfants, quatre lui avait été enlevés par différentes fièvres, il ne lui restait que la petite Daria Felicia. Elle espérait bien donner encore un fils, mais son époux la délaissait de plus en plus pour une tisanière du quartier Marigny, comme la bonne société disait pudiquement. Elle priait plusieurs fois par jour espérant que les choses finissent par changer.

Le jour de la commémoration de la Passion, le Vendredi saint, elle pria avec plus de force, puis se prépara pour la messe à l’église où toute la congrégation se rassemblait. Elle embrassa sa fillette qu’elle laissait à sa nourrice. Elle posa sa mantille sur sa chevelure d’ébène adroitement coiffée et rejoignit son époux dans la voiture, qu’il avait fait atteler pour les quelques mètres qui les séparaient du lieu du culte.

*

Maccarthy Céleste (2).jpgLe 21 mars au milieu de la sainte journée, et bien que Madame McCarthy commençât à voir d’un mauvais œil l’intérêt que lui portait sa nièce, Juan-Felipe, comme son compagnon de chambrée, le capitan Carlos da Silva  accompagnait le gouverneur et sa famille à la messe. Madame McCarthy avait, le matin même, demandé à son époux d’éloigner le jeune andalou jusqu’au départ de ses nièces dans leurs familles au bord du bayou des Allemands. Et si elle n’avait rien contre le jeune capitan, elle estimait que l’aînée de ses nièces avait tendance à oublier qu’elle était déjà promise.

Comme il se devait, la famille du gouverneur s’installa au premier rang. Les grandes familles s’installèrent derrière eux par ordre de fortune, selon leurs rang social, Monsieur et Madame de Maubeuge, qui en étaient et des plus riches, s’assirent derrière eux. Entre eux, Jean-Nicolas, leur fils aîné déjà très digne calmait son puîné Philippe, le petit dernier Guillaume étant resté dans leur maison de la rue Dauphine. Juan-Felipe resta debout dans la traverse latérale, avec le secrétaire du gouverneur, Baldino-Bartolomé, et son ami Carlos, le capitan don da Silva. Petit à petit l’église se remplit. Les habitants de la ville, malgré un certain laxisme religieux, ne se permettaient pas de manquer les grandes messes. Cela eut été mal vu. Chacun rentra, salua ses connaissances, et prit sa place. Rapidement, l’église fut bondée.

La chaleur était exténuante, un vent du sud soufflait depuis trois jours. Les deux premiers temps de la messe étaient bercés par le mouvement régulier des éventails des élégantes paroissiennes, le bruit des étoffes chaque fois que l’une d’elles bougeait, le raclement des gorges ou le chuchotement des conciliabules. Lors du troisième temps de la messe, brutalement les portes de l’église s’ouvrirent en grand, laissant pénétrer de la fumée, un esclave cria « – Fuego, Fuego ! ». La peur des louisianais se réalisait, en un instant la panique se cristallisa. Le premier cri de femme provoqua la débandade vers la sortie, les mères tirant leurs enfants derrière elles, les hommes dégageant le chemin. À l’extérieur, la panique était générale. Les gens couraient dans tous les sens, perdus dans leur affolement, ne sachant s’il fallait fuir le fléau ou courir chercher ses biens.

Agrippant le bras de Monsieur de Maubeuge à côté de lui afin de l’entraîner avec sa famille, Juan-Felipe hurla dans le vacarme « – Par ici ! La sacristie ! Gouverneur, par ici ! » Ce dernier, qui dans un premier réflexe entraînait sa famille vers l’allée centrale, cramponna le bras de sa femme, lui faisant faire un demi-tour brutal, dans le mouvement, la plus jeune de ses nièces, Marie la suivit. Déstabilisée, désorientée, étouffant dans son corset soudain trop serré, Elizabeth s’évanouit dans l’ignorance de tous. Les Maubeuge, le gouverneur et les siens traversèrent en courant la petite sacristie nimbée d’une lueur inquiétante. Sorti par la porte latérale, tout le monde reprit son souffle, soulagé de s’extirper avec tant de facilité du traquenard créé par la panique. Le ciel s’obscurcissait sous la chape noirâtre qui commençait à recouvrir la ville, cachant le disque or du soleil de la mi-journée. Madame de Maubeuge rassura son cadet en le prenant dans ses bras, l’aîné tenait la main de son père faisant de son mieux pour garder bonne figure. Pour pouvoir évacuer rapidement, Baldino-Bartolomé parti en courant chercher les voitures et les cochers inquiets, qui ne savaient que faire. Madame McCarthy, reprenant ses esprits, s’écria  « – Elizabeth, Elizabeth n’a pas suivi ! »  Mary fut prise d’une crise de nerfs que son oncle calma d’un ordre.

3450253.jpegSans prendre le temps de réfléchir, alors que les premières flammes léchaient la façade de l’église, Juan-Felipe revint à l’intérieur. Un vitrail éclata sous la chaleur et fit pénétrer une langue de feu. Elle lui permit au milieu de la fumée de distinguer la jeune fille inanimée, allongée par terre devant l’autel. Il la prit dans ses bras, la couvrit de sa jupe pour la protéger des flammèches et ressortit. Toussant et crachant la fumée, il la posa saine et sauve sur le sol. Sa tante la ranima en lui tapotant les joues.

Ce que n’avait pas vu Juan-Felipe, c’est la forme allongée dans l’allée centrale qui rampait. Marguerite Darcantel, la jeune métisse aux yeux couleur d’ambre, avait été violemment poussée par un homme, et avait été projetée contre une colonne, sa tête percutant l’un des bancs. Ayant perdu connaissance, elle avait repris ses esprits alors que les flammes rongeaient les murs intérieurs de l’église. Elle se vit perdue. Elle n’arrivait pas à se lever, la fumée l’asphyxiait, sa tête tournait. Dans un sursaut de survie, invoquant Dieu de toutes ses forces, prenant appui sur un banc, elle réussit à se mettre sur ses jambes et à s’extraire du bâtiment. Arrivant à l’extérieur, suffocant, elle respira un grand coup et sentit ses forces la quitter. Alors qu’elle montait dans la calèche, que Samson avait réussi à rapprocher malgré la panique des chevaux, Madame à Maubeuge aperçut la jeune femme. Elle cria de surprise, montrant du doigt la porte de l’église, Juan-Felipe se retourna et voyant la forme noire s’effondrer, il se précipita. Ramenant la jeune femme vers le groupe, la marquise la fit installer dans sa voiture, oubliant toute convenance, à la stupeur de la femme du gouverneur quand elle reconnut la tisanière. Personne n’eut le temps d’avoir d’états d’âme, l’église Saint-Louis s’écroula en une fraction de seconde dans un craquement assourdissant devant le groupe ahuri.

De l’Est du quartier, que l’on surnommait le Carré, des brumes puantes déferlaient, une panique générale s’était déclenchée devant la peur du brasier. Elle poussait devant elle des familles entières ne sachant où aller ni quoi faire, juste guidées par la peur. Au milieu des fumées et du vrombissement de l’incendie s’échappaient des cris, des hurlements terrifiés, des hennissements. Dans la multitude fuyante qui courait dans le plus grand désordre, des attelages lancés à vive allure vers le soleil couchant renversaient les malheureux sur leur passage. Le gouverneur, ne perdant nullement son sang-froid, ordonna à toutes les personnes autour de lui d’aller se réfugier sur les bords du Mississippi. Puis il donna des ordres autour de lui afin d’organiser le sauvetage des habitants et si possible des habitations. Le capitan da Silva fut chargé de coordonner la lutte contre le feu. Regroupant les hommes à sa portée, il commença par ordonner l’organisation d’une chaîne humaine du fleuve jusqu’au feu apportant l’eau comme elle pouvait. Le plus grand désordre régnait.

Le marquis de Maubeuge, de son côté, prit un cheval encore attaché près de l’église. Il le calma tant bien que mal. L’animal affolé par l’odeur de la fumée raclait le sol et tirait sur ses rênes, il réussit à le monter. Il se précipita vers sa maison pour aller y chercher son cadet et tous ses gens. Il s’engouffra dans la rue de Chartres puis dans la rue Saint-Louis, évitant de son mieux le flot compact des gens paniqués. Ceux-ci décampaient des maisons qui s’effondraient, ils emportaient les quelques biens qu’ils pouvaient porter. Il s’arrêta tout net, faisant cabrer l’animal qu’il montait pour aider une femme fuyant sa demeure que les flammes avaient prise pour victime. Il retira avec précipitation sa veste étouffant tant bien que mal le feu qui rongeait la robe de celle-ci. Une fois sauvée, il s’excusa et la laissa là désemparée au milieu de la rue. Elle fut emportée par le mouvement du flot humain s’enfuyant du lieu du drame. Il poursuivit sa route évitant les fragments de toitures enflammées qui retombaient sur les autres blocs, propageant ainsi l’incendie. Il finit par rencontrer ses gens au milieu des fuyards. Sara, la mâchoire serrée, tenace, déterminée, ouvrait le chemin vers leur sauvegarde, elle tenait le petit Guillaume dans ses bras et la jeune Esther sa jupe. Abigaïl, la nourrice de Madame de Maubeuge, soutenu par sa sœur Josépha, tenait contre elle les quelques bijoux de sa maîtresse dans un coffret, l’essentiel étant au coffre. Derrière elles suivaient la plupart des gens de maison de la famille Maubeuge. Soulagé de les voir en vie, il leur donna l’ordre de prendre la rue Bourbon puis la rue Iberville pour rejoindre le fleuve où elles pourraient retrouver leur maîtresse sur la levée. De son côté, il continua jusqu’à sa demeure, évitant de son mieux la foule en sens contraire, sa maison était encore éloignée du sinistre par un îlot de maisons. Il se précipita à l’intérieur, monta les marches du grand escalier quatre à quatre. Il se rua sur son coffre dans le bureau, après avoir pris une sacoche, il la remplit avec tout ce qu’il pouvait, papiers, bijoux, argent. Voyant le feu approcher, il abandonna sa demeure et repartit retrouver sa famille.

IMG_1454.JPGJuan-Felipe de son côté organisa avec son régiment la canalisation des rescapés sur la digue, face à la ville en flammes, afin d’éloigner le plus possible la population du danger. Déjà installée sur celle-ci, encore dans la sécurité du landau que Samson avait solidement attaché à l’un des poteaux servant d’habitude à amarrer les navires, Nathalie de Maubeuge, d’une voix calme, rassurait le plus jeune de ses fils tandis que le cocher faisait de même avec les chevaux effrayés de l’attelage. Elle guettait de ce promontoire, le retour de son époux avec son benjamin, ainsi que ses gens. Afin de ne pas inquiéter ses fils, elle ne montrait pas l’angoisse qui ravageait son cœur. Sur la banquette de la voiture face à la marquise, Marguerite Darcantel finit par revenir à elle surprise d’être là. Réalisant où elle était, elle tomba à genoux dans la voiture et en pleurs elle se mit à remercier vivement sa bienfaitrice, lui promettant son aide quoiqu’il advienne. La marquise calma de son mieux la tisanière pleine de reconnaissance.

De son côté, une fois ses ordres donnés, en chemise, sa veste ayant servi à étouffer des flammes, un mouchoir noué sur le bas du visage, évitant le flot vociférant des fuyards, Juan-Felipe rejoignit ceux qui luttaient contre le feu. Le vent rabattait la fumée vers le sol, la cendre s’infiltrait partout, l’air s’épaississait à mesure que l’on approchait des décombres de l’église Saint-Louis et du Cabildo, chacun suffoquait, cherchait l’air salvateur. Il dut finir par rebrousser chemin à la place d’armes, le quartier de l’église était devenu inaccessible. Le brasier engloutissait à une vitesse surnaturelle les demeures, les granges, les entrepôts. La caserne était déjà un tas de cendres et de débris. Dans la panique générale, quelques silhouettes commencèrent à se détacher de par leur calme, elles marchaient vers l’incendie, des seaux au bout des mains. Petit à petit une chaîne humaine s’était organisée. Malgré la suie collante et les brûlures dues à la proximité du feu, Juan Philippe resta à son poste, insufflant du courage aux autres. Avec ses compagnons de lutte, impuissant, il voyait la ville devenir cendres. Sa gorge, ses poumons et ses yeux lui faisaient mal, la fumée lui déclenchait des quintes de toux. Les habitants continuaient à fuir l’enfer, ayant rassemblé en toute hâte ce qu’ils pouvaient encore sauver de leurs affaires, et abandonnant désespérés ce qu’ils ne pouvaient emporter. Les langues de flamme poursuivaient leur dessein passant d’une demeure à l’autre engloutissant des fortunes entières. Chacun se demandait si l’ogre vorace allait s’arrêter. Dans une écurie attenante à une maison en proie aux flammes, Juan-Felipe perçut des hennissements. Des chevaux étaient prisonniers à l’intérieur de leur remise. Il se précipita pour les libérer, mais un craquement sinistre l’engloutit sous la toiture de l’écurie. Bloqué par une poutre, il se crut perdu. Étouffant, il poussait, il tirait, le poids qui le bloquait. L’asphyxie lui fit perdre connaissance. Il fut sorti des décombres par les hommes qui l’entouraient et qui l’avaient vu disparaître dans ce qui était devenu des décombres. Un seau d’eau sur la tête le remit sur pied. La résistance s’était étoffée, des hommes s’activaient par dizaines. Juste avant le lever du jour, le vent s’apaisa ralentissant l’avance de l’incendie. À bout de forces, s’arrêtant un instant pour se reposer, Juan-Felipe découvrit la réalité, la catastrophe. Le Carré n’était plus qu’un immense foyer de braise d’où surgissaient par endroits des flammes, le feu essayant de reprendre. De ce qui avait été une multitude de jardins luxuriants entourant des édifices publics, des maisons modestes ou arrogantes, il ne restait qu’un amas fumant. Des fortunes entières étaient parties en fumée. Avec un peu de chance, leurs propriétaires étaient encore en vie. Des milliers de ballots de coton, d’indigo, de riz avaient disparu ruinant des familles entières. Les navires, qui auraient dû en remplir leurs cales, avaient largué leurs amarres et s’étaient prudemment rassemblés au milieu du fleuve. Il faudrait qu’ils attendent encore longtemps pour pouvoir remplir à nouveau leurs ventres.

Le drame fut définitivement circoncis au petit matin, l’incendie cessa, faute d’aliment, laissant les survivants hagards, les bras ballants, devant le sinistre. La population ne put que constater la destruction de centaines d’édifices, beaucoup de maisons particulières, la vieille église Saint-Louis, la prison, les casernes, l’armurerie et les archives de la cité n’étaient que trou béant et noir au milieu de la ville ! Tout était passé dans les flammes, églises, école, Cabildo, tour de guet, le couvent des Capucins, des habitations, des commerces, au cœur du Carré. Seules les maisons proches de la levée du Mississippi avaient pu être protégées par les pompes puisant l’eau du fleuve. Au milieu des ruines fumantes, les habitants hagards retournèrent, lentement vers les lieux du drame, constater l’étendue de leurs pertes. Les uns cherchaient les leurs, les autres pleuraient devant les ruines, ils fouraillaient dans les ruines à la recherche de quelques restes. Beaucoup avaient perdu des proches et souvent tous leurs biens.

La grande levée de La Nouvelle-Orléans, face à ce, qui avait été le centre de la ville, était transformée en camp de toile pour les rescapés. Avec l’aide de Samson et de ses gens, qui avaient fini par la retrouver, la marquise de Maubeuge avait organisé un campement de fortune au centre duquel ses trois fils dormaient enfin. La jeune femme contemplait devant elle le champ de monticules noir vestige de la ville. Des larmes coulaient le long de son visage, elle faisait partie de ceux qui remerciaient Dieu d’avoir épargné les siens. Son époux la prit dans ses bras, heureux de l’y sentir, ils avaient tous eu si peur.

Les Orléanais s’organisèrent, les cendres à peine refroidies, certains déblayaient déjà les décombres. C’était un peuple de pionniers, cette catastrophe ne les abattrait pas, cela ne se pouvait. Les pauvres furent pris en charge par les riches qui eux se firent une raison. Les familles qui le pouvaient, repartirent vers leur plantation, envoyant en échange des esclaves pour la reconstruction de la ville, il ne fallait pas attendre. Ceux qui restaient construisirent un camp sur les bords du Mississippi. Sous les tentes, chacun entassait les restes, se créait un confort, un lieu de repos. Les sœurs ursulines dont le couvent avait été miraculeusement épargné portaient secours à ceux qui en avaient le plus besoin. Elles avaient recueilli les orphelins, les plus souffrants, et dans un camp de tentes qui faisait office d’hôpital de fortune, elles soignaient avec l’aide des biens portants, les plus malheureux. Il fallait éviter si possible les autres fléaux bien connus, les épidémies.

Le gouverneur mit tout son dévouement et ses hommes pour faire dégager les ruines et entreprendre aussitôt la reconstruction. Sa femme ouvrit ses jardins et ses murs, qui avaient été épargnés, aux indigents. L’hôtel du gouverneur n’avait fait que roussir sous l’effet de la chaleur du brasier. La reconstruction de la ville prit plusieurs mois et fit apparaître, à la place des maisons de bois et de bousillage, des demeures aux soubassements de briques, construites autour de patios, et souvent ceinturées de galeries. Afin de limiter les risques d’incendie, Estéban Miró fit reconstruire la ville dans un style plus espagnol. Grâce à la générosité de don Andrés Almonester Y Roxas, le gouverneur put prévoir la reconstruction de l’église Saint-Louis, d’après les plans de l’architecte français Gilbert Guillemard, et pour cela il fut décidé à faire récupérer les briques de la clôture du vieux cimetière de la rue Saint-Pierre. Cela redonna courage aux Orléanais et leur mit du baume au cœur.

*

Le feu avait pris dans la maison de don Nuñez. Une des chandelles votives, allumées devant la châsse de sainte Rita, avait mis le feu à un rideau, et en un instant l’incendie s’était propagé à une vitesse effrayante, dévorant, la demeure puis ses voisines. Le feu progressa d’autant plus aisément que l’alerte ne fut pas donnée à la première flamme, la plupart des habitants étant réunis à l’église paroissiale pour l’office, et le clergé ayant refusé de faire sonner les cloches en cette période sainte. La peur du blasphème avait perdu les hommes.

La petite Daria Felicia et sa nourrice faisaient la sieste. Elles furent asphyxiées et périrent dans l’incendie de l’habitation. Elles furent les premières victimes. Sa mère en devint folle. Elle était persuadée que ses prières égoïstes avaient déclenché le drame et que tout était de sa faute, Dieu l’avait punie pour son égoïsme.

*

Quelques semaines plus tard après l’incendie, le gouverneur manda Juan-Felipe. Le jeune homme perplexe se présenta, comme demandé, en fin d’après-midi. Il fut reçu par le gouverneur et sa femme, dans la plus stricte intimité de leurs appartements. Le jeune homme un peu gêné s’installa sur le fauteuil qui lui avait été présenté et attendit de savoir ce qu’on lui voulait. Le gouverneur commença par lui demander comment il se trouvait au sein de la colonie et s’il avait l’intention de rester parmi eux. Le jeune homme de plus en plus perplexe le rassura quant à son désir de s’installer dans la colonie rappelant qu’il attendait des fonds provenant d’une vente de terres lui appartenant en Espagne. Le gouverneur rassuré en vint au but de son invitation. Il le remercia à nouveau pour le sauvetage de sa nièce Elizabeth. IMG_1456.JPGIl s’excusa de ne pouvoir lui offrir la main de celle-ci, fiancée qu’elle était. Intérieurement, le jeune hidalgo en fut soulagé tout en émettant des regrets de convenances. Pour pallier cela, le gouverneur lui remit l’acte de propriété d’un terrain entre la rue de Toulouse et la rue Saint-Pierre sur la rue de Bourgogne. Après l’incendie, certains propriétaires avaient dû revendre leurs parcelles qu’ils ne pouvaient rebâtir par manque de moyen, le gouverneur et don Almonester en acquirent plusieurs au prix le plus bas et il lui offrit deux de celles-ci. Il lui conseilla de les garder quelque temps avant de les revendre, mais le nouveau propriétaire se disait qu’un jour il aurait les fonds pour bâtir dessus sa résidence. Il sortit le cœur gonflé d’espoir et heureux de vivre, la terre ne le portait plus, il tenait une partie de ses rêves entre ses mains.

*

Le même jour, le marquis de Maubeuge traversa la ville en pleine reconstruction à bord de son cabriolet, qu’il aimait conduire lui-même. Arrivé à destination, il donna les rênes à Samson, assis à côté de lui. Il pénétra dans l’hôtel qu’occupait le gouverneur Miró y Sabater. Il se fit annoncer auprès de l’huissier et attendit qu’on l’introduise, dans le salon aménagé à cet effet. Il se demandait encore comment il allait présenter la supplique pour laquelle, sa femme lui avait demandé d’intercéder. L’attente fut de courte durée, l’huissier vint le chercher et le fit pénétrer dans le bureau du gouverneur.

Donnant sur la place, et pourtant pourvue de deux hautes portes-fenêtres, la pièce était dans la pénombre. Pour se préserver de la chaleur étouffante, malgré l’heure matinale, les serviteurs avaient fermé les persiennes, celles-ci ne laissaient passer que des rais de lumières. Dans un angle de la pièce, un négrillon tirait sur une corde qui faisait balancer un panka donnant un peu d’air. Le gouverneur se leva de derrière un grand bureau plat à pieds galbés et plateau marqueté de facture française et le salua. Chacun prit des nouvelles de l’épouse et de la famille de l’autre, celles-ci étant sur leurs plantations respectives, suite à l’incendie et de toute façon comme chaque été pour éviter les épidémies. Chaque rencontre était prétexte pour faire le point sur les problèmes de la colonie et de ses habitants. Ils passèrent au peigne fin tous les problèmes liés à la reconstruction de la ville et notamment au ravitaillement en matières premières. Après s’être mis d’accord sur les différentes solutions à adopter monsieur de Maubeuge demanda au gouverneur s’il pouvait lui présenter une requête personnelle.

de Maubeuge Louis Amédée marquis 02 (2).jpg« – Mon ami, c’est à voir, quel est votre problème ? » Il pensa que le représentant du Cabildo allait demander du crédit, ou l’autorisation pour une nouvelle vente d’esclaves qui allait encore l’enrichir, car il en serait l’intermédiaire. Tout en remettant de l’ordre dans la dentelle de ses manchettes, il expliqua  « – Mon cher, une amie de ma femme vient de France épouser le fils du baron de Thouais, de la plantation la Palmeraie, dans la paroisse de l’Ascension. Bien que ce ne soit pas dans les habitudes de votre gouvernement, serait-il possible d’accorder une concession à cette jeune fille ? » Le gouverneur se remplit un verre d’eau, l’avala, se donnant ainsi le temps de réfléchir. Il pensait que les Français s’étaient bien comportés dans la lutte contre l’incendie. Ils avaient même oublié leur arrogance coutumière. Ils avaient participé activement à l’entraide sans regarder qui ils aidaient, appréciant même le geste de Madame de Maubeuge envers la Darcantel. Ils n’avaient pas rechigné à prêter et à faire venir des esclaves de leurs plantations pour accélérer la reconstruction de la ville. Ils n’avaient même pas critiqué et beaucoup avaient même fait preuve de compréhension quand il avait essayé d’imposer la nouvelle architecture, loin du style français. Il pouvait bien faire ce cadeau, qui ne lui coûtait rien, il lui permettrait de maintenir le calme au sein du conseil en faisant plaisir à un de ses membres éminents, ainsi qu’à la communauté française. Le marquis croyant le senior Miró y Sabater hésitant, il rajouta. « – De plus, cette paroisse est peu peuplée et mademoiselle Cambes-Sadirac aurait une dot lui permettant d’exploiter cette dernière et de tenir dignement son rôle.

– Je pense que je peux vous faire ce cadeau, notre colonie manque de jeune femme de qualité, et un mariage donnerait un peu d’espoir, ce dont nous avons tous besoin. Cette jeune fille pourrait être un bon présage. Évidemment, ceci est exceptionnel et doit rester entre nous mon ami. Je ne veux pas que cela s’ébruite et c’est à charge de revanche.

– Certainement, monsieur le gouverneur ! Pensant que cela ne faisait pas totalement son affaire, il n’aimait pas l’idée de devoir, mais il n’avait pas le choix.

 – Je ferai parvenir, par mon secrétaire, le titre de propriété pour une concession jouxtant celle de la Palmeraie, à votre notaire, monsieur Bevenot de Haussois, je crois.

– Je ne peux demander mieux et vous remercie.

Sur ce, il se retira satisfait, laissant le gouverneur assez heureux de cette entrevue qui lui donnait un peu de poids sur la communauté remuante des Français.

Quelques jours plus tard, le marquis mettait le titre de la concession, au nom d’Antoinette-Marie, dans son coffre. Celui-ci était pour une plantation de huit arpents de large et sur quarante arpents de profondeur soit environ mille deux cent trente ares. Elle s’engageait, comme tous les propriétaires, à édifier en bordure des fleuves, rivières ou bayous, une levée protectrice, à tracer un chemin de vingt pieds de large et à laisser deux arpents en jachère avant la zone de culture.

JOSEPH RUSLING MEEKER (Bayou

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

 

 

 

 

 

 

 

 

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 001 et 002

Nous voulons, nous pouvons, nous pouvons, nous devons.

« Qui volt, potest, qui potest, debet »

CHAPITRE 1

la fauve moissac Jeanne Henriette. (002.jpg

Juillet 1773, La naissance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Les raisins étaient déjà gonflés de sucre. Les martinets volaient bas à l’affût des insectes. Sous le ciel noir de nuages, le fleuve sombre coulait lentement entre les coteaux. Sa proche présence ne venait pas rafraîchir la parturiente.

L’été de 1773 était particulièrement chaud. Le samedi 17 juillet s’avérait très lourd, pesant, étouffant. Mathilde, dit Nounou Freydou, grommelait tout en faisant chauffer l’eau, ce n’était pas le bon jour. C’était trop tôt. L’orage s’approchait, tout était moite. Les contractions avaient commencé depuis le matin, et plus la journée s’écoulait, et plus sa petite fille s’épuisait. Les enfants jouaient dehors, monsieur le baron faisait les cent pas sur le perron. L’inquiétude montait, l’enfant ne se présentait pas bien. Trop de femmes mourraient en couches. Ils avaient trois enfants, l’aîné était un garçon, cela aurait dû être suffisant, de plus l’argent ne coulait pas à flots.

*

 Un mois auparavant, Jeanne-Henriette avait demandé à se rendre au château de Cambes pour se reposer. Paris, ses bruits, sa vie, tout la fatiguait. Son mari n’y avait vu aucune objection. Il la rejoindrait plus tard. Versailles et ses nouvelles fonctions au cabinet des armées le monopolisaient. Elle partit donc avec les enfants, Charles, Marie-Angélique, Marie-Amélie et leur gouvernante, Françoise Alavoine-Bremond.

Elle n’était qu’à six mois de grossesse, malgré cela le voyage lui fut pénible. Il lui parut long et fatigant, bien que le comte du Muy, lui eut prêté l’un de ses carrosses et que le voyage fut ponctué de plusieurs escales chez des amis, au demeurant, pour la plupart absents de leur terre. Elle arriva à destination épuisée. Sa nourrice, Nounou Freydou, pleine de joie de la revoir, n’en montra pas moins son inquiétude. Son enfant chérie était blanche comme la craie, affichant un masque de grossesse bien avant la date.

Elle installa toute la maisonnée, avec l’aide de Bertrande, sa belle fille.

Jeanne-Henriette La Fauve-Moissac avait toujours aimé la région qui lui rappelait la douceur de vivre de Moissac où elle était née et où elle avait été élevée. Une fois l’an, en général à cette période, elle investissait le château tant et si bien, que, lorsque le baron, son époux, avait eu besoin d’un nouveau métayer, elle lui avait conseillé le fils de sa nourrice. Elle avait donc encore plus de plaisir à y venir, retrouvant celle qui avait entouré toute son enfance.

À peine arrivés, les enfants reprirent leurs habitudes du grenier au fond du parc, accompagnés des enfants Freydou et se mêlant à ceux du village. Quant à la baronne, elle s’alita dans sa chambre face à la Garonne qu’elle apercevait de son balcon. Si dans un premier temps, elle reprit des couleurs, sa lassitude ne la quittait pas, décidément cet enfant avait du mal à venir. Elle n’avait perdu aucun de ses enfants, ce qui était rare, mais celui-ci avait décidé de lui en faire voir.

Freydou Nounou (2).jpgLe temps s’était mis de la partie, il fit de plus en plus chaud et orageux. Chacun se traînait comme il le pouvait, oppressé par cette chaleur humide. Le linge dans les armoires moisissait sur place. Jeanne-Henriette avait de plus en plus de mal à respirer, elle avait à peine la force d’avaler régulièrement un bouillon. Nounou Freydou avait pris sur elle de faire venir de Bordeaux le docteur Berthaud. Impuissant, celui-ci avait donné pour seule consigne de prévenir monsieur le baron. Il n’y avait rien d’autre à faire. Comme il repartait aussitôt à Bordeaux, il préviendrait lui-même monsieur Lacourtade, le courtier bordelais du baron, afin qu’il lui fasse parvenir d’urgence le message.

Celui-ci mit trois jours et le baron quatre. À brides abattues, Jean Étienne Cambes-Sadirac arriva la veille du funeste jour. Tout le long de sa route, il avait ressassé ses souvenirs. Il se souvenait de la première fois où il avait rencontré Jeanne-Henriette. C’était le dimanche de Pâques de 1761, avec François de Verthamon de Chaluchet d’Amblois, qui l’avait convié dans son fief de Bordeaux, ils étaient arrivés en retard à la messe. Ils s’étaient fait remarquer en s’installant avec maladresse sur les bancs de l’église. Ils avaient fait retourner deux jeunes filles, Jacqueline la sœur de son ami et Jeanne-Henriette. Amusée par ce remue-ménage, cette dernière n’avait pu retenir un sourire d’amusement. Il l’avait trouvée aussi belle qu’un ange et s’était renseigné aussitôt auprès de son ami. Il avait décidé sur l’instant que cette apparition serait son épouse. À peine présenté, sans en douter un seul instant, ce fut la première chose qu’il dit à la jeune fille. Amusée, elle rit, il fut envoûté, il lui assura qu’il ne pouvait en être autrement. Elle fut séduite par sa fougue et puis elle le trouvait beau.

Avec l’appui de la famille de Verthamon, il obtint la main de Jeanne-Henriette, qu’il revoyait rougissant devant l’autel sous son voile de dentelle. Il avait dix-neuf ans et elle quinze. L’un et l’autre étaient de vieilles noblesses. La dot de la jeune fille était modeste, mais le jeune homme n’en avait cure. Le mariage avait donc pu se faire avec le consentement des deux familles.

Il fit tout pour la rendre heureuse. Entre deux guerres, il lui avait fait trois enfants. Dès la première année, elle lui avait donné un fils, il avait été au comble du bonheur.

*

Il n’était pas cinq heures du matin quand les douleurs de l’enfantement se firent sentir, elles s’accentuèrent au fil de la journée. Nounou Freydou demanda à la gouvernante d’éloigner le plus possible les enfants. Elle envoya prévenir le docteur Berthaud et prit en attendant son rôle de sage-femme en main. Le médecin eut amplement le temps d’arriver, la nuit tombait que l’enfant n’avait pas vu le jour. On avait fait souper et coucher les enfants. Quand la voiture du docteur arriva, le Baron arpentait le salon d’apparat, bouillant d’impatience, il le retint un instant et lui donna pour seule consigne, sauver la mère. Le docteur lui dit qu’il ferait son possible.

L’orage grondait de plus en plus près, Bertrande et sa mère s’affairaient dans la pièce, elles passaient chacune à leur tour un linge imbibé d’eau sur le visage et les bras de la parturiente pour la rafraîchir. Tous étaient tendus devant cette douleur qui semblait sans fin, les nerfs à fleur de peau étaient prêts à craquer. Nul ne savait quoi faire de plus pour soulager la future mère qui hurlait tout ce qui lui restait de souffle, puis au milieu des éclairs la pluie tomba enfin et l’enfant sortit dans un dernier soupir. Les femmes récupérèrent l’enfant et le docteur sortit annoncer la mort.

Jeanne Henriette La Fauve-Moissac était morte, elle n’avait que vingt-six ans. Son époux perdait le seul être qu’il avait vraiment aimé. Blanc comme un linge, les yeux révulsés, tous crurent qu’il allait mourir foudroyé par la douleur. Mais la rage au cœur, il hurla que jamais il ne voulait entendre ni voir cet enfant, qu’il le voudrait mort. Il s’enferma dans la chambre avec sa défunte épouse, lui fit la toilette mortuaire et sanglota toute la nuit durant. Alors que le chagrin submergeait l’ensemble de la maisonnée, stupéfaite de la douleur du maître de maison, Bertrande, pleurant, s’occupa de la première toilette et des premiers langes de l’enfant qui était une fille. Venue avant l’heure, elle était toute petite, fripée, laide, rouge encore des convulsions de souffrance de ce périple vers la vie. Si chétive, Bertrande se demanda si elle survivrait.

Après l’enterrement de sa mère, qu’à cause de la chaleur on précipita, le curé de Cambes réussit à faire signer l’acte de naissance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, par son père. Pour le baptême, on se débrouillerait sans lui, un ondoiement suffirait dans un premier temps.

Trois jours plus tard, ayant tenu sa promesse sur son dernier enfant, il quitta avec ses aînés le château pour Paris.

Chapitre 2

Esther (en tanzanie (2)

Mai 1779, Esther ou le carnet de bord d’un navire négrier

C’était le premier voyage du capitaine Des Molières. Il était sorti de la garde marine de Brest, après avoir fait ses armes sur la côte de Malabar. Il avait rejoint son père au sein de la Compagnie avec le grade de capitaine de brûlot dans la marine Royale. Grade qu’il avait acquis lors d’un fait d’armes sous les ordres de Jean François de Galoup de La Pérouse lors de la défense de Mahé.

Il avait reçu son ordre le jour de ses fiançailles, du directeur Jacques Alexandre de Gourlade, de la Compagnie des Indes Orientales. Ami de son père, il avait appuyé sa candidature au vu de ses états de service. Il avait été heureux d’offrir ce cadeau au fils de son ami. Ce voyage lui permettrait, avec les subsides reçus, de se marier et de s’installer à Nantes à son retour, soit à peu près un an plus tard.

Son premier ordre de mission avait pour but un voyage pour la traite du bois d’ébène, comme il était de bon ton de qualifier ces voyages. Le capitaine Des Molières avait de quoi être fier de son premier navire, « l’Espérance ». Les 360 tonneaux du vaisseau en faisaient un assez gros navire, nettement plus grand que la moyenne des négriers de son époque, ce qui lui donnait l’avantage d’une meilleure rentabilité. La traite devait s’effectuer sur la côte orientale de l’Afrique, et utiliserait l’Île-de-France, et ensuite l’île Bourbon, comme relais. Son navire irait tout d’abord à Madagascar, puis à Port-Louis, chargé de marchandises et de passagers qu’il débarquerait. Il repartirait ensuite avec le produit de ses ventes, numéraire en pièces d’argent destiné à l’achat des esclaves.

La compagnie laissa le capitaine Des Molières choisir la plus grande partie de son équipage. « L’Espérance » avait quatre lieutenants, deux aspirants de Marine, et un en surnuméraire, deux subrécargues, un écrivain, chargé de la tenue des registres durant la campagne concernant non seulement l’équipage, mais aussi la gestion des vivres. Il y avait aussi un aumônier d’origine bretonne et un chirurgien major, un maître d’équipage, un tonnelier, un charpentier, un cuisinier et enfin des matelots, au total quarante-deux hommes.

*

Sous un ciel dégagé, par vent arrière « l’Espérance » partit de Lorient le 5 mai 1779. Sur le quai tout en tenant d’une main son large chapeau, la silhouette d’une jeune fille le regarda s’éloigner, puis remonta dans le carrosse qui l’attendait.

capitaine des Molières (3).jpgLe capitaine Des Molières écrivit le soir même sur la première page du journal de bord  « Au nom de Dieu et de la Sainte Vierge soit commencé le présent journal de navigation ». La première partie du trajet se passa sans faits notoires. « L’Espérance » mouilla à l’Île-de-France du 18 septembre au 5 novembre puis se dirigea vers l’île Bourbon.

Le capitaine avait décidé un détour par cette île, avant de se rendre en Afrique, afin de transporter des passagers entre Port-Louis et Saint-Denis ; il s’agissait de faire une escale afin d’approvisionner le navire en denrées faisant défaut dans l’île sœur, avant d’entreprendre une longue traversée jusqu’au continent.

Quatre jours plus tard, on déposa un grand nombre de passagers payants embarqués à Port-Louis à l’île Bourbon. Il y avait quinze officiers de marine et deux cent un soldats, voyageant aux frais du roi, quinze noirs et négresses domestiques dont le transport était payé par les officiers supérieurs auxquels ils appartenaient, et un tailleur de l’Île-de-France, soit au total deux cent trente-deux passagers. Ce fut pendant cette escale que deux matelots désertèrent le navire. Le rêve de faire fortune dans les colonies entraînait beaucoup de jeunes hommes vers l’aventure. Le capitaine connaissait la fréquence de cette méthode qui consistait à s’embarquer afin de faire le voyage à moindres frais. Ils furent toutefois rattrapés, et écroués à la caserne de Saint-Denis. Sans autre incident, le vaisseau quitta l’île le 15 novembre.

À peine éloignés de ses côtes, les marins trouvèrent caché à bord, au fond d’une chaloupe, un petit nègre nommé Jasmin. Le marin, qui l’avait trouvé, l’amena, tout tremblant, devant le capitaine. Après l’avoir fait parler, on apprit du garçonnet qu’il avait fui sa maîtresse de Port-Louis. Le capitaine surprit, se demanda ce qu’il devait en faire, car il n’était pas question de faire demi-tour pour le rendre à sa propriétaire. Un officier, monsieur Ermenole, proposa de le racheter au capitaine pour une somme raisonnable. Cela régla le problème, le capitaine réalisa, sans vraiment s’en rendre compte, sa première vente de bois d’ébène. L’enfant ne resta donc pas libre longtemps.

Le fort tirant d’eau du bateau, s’il était un avantage pour ses cales, ralentissait la navigation, aussi la première partie du voyage dura quatre jours entre les deux îles et plus de sept semaines entre celles-ci et Zanzibar, la destination d’arrivée. Ils passèrent donc Noël à bord, ce qui ne les empêcha pas de fêter la venue du fils de Dieu en toute humilité avec une messe donnée sur le pont et un repas amélioré, du moins pour les officiers et du rhum offert pour l’occasion au reste de l’équipage.

*

Les plages blanches, bordées de palmiers, de Zanzibar, illuminées par la lumière crue des premiers rayons du soleil, furent en vue au matin du 8 janvier 1780. La ville avançait dans la mer avec ses murailles fortifiées, ponctuées de tours crénelées, blanches comme la craie. Le capitaine Des Molières, comme le reste de l’équipage, était émerveillé par la vue. Peu parmi eux étaient venus de ce côté du monde.

L’archipel de Zanzibar était constitué de trois îles principales Unguja, Pemba et Mafia. L’île principale Unguja nommée aussi Zanzibar avait été choisie, car elle assurait un bon mouillage et une proximité, à un ou deux jours de navigation, de Bagamoyo et Kilwa, centre de traite à l’intérieur du continent.

Tournelles Jacques (2).jpgSuivant les conseils de monsieur de Gourlade, afin de faciliter leur activité, le capitaine envoya son second, Jacques Tournelles, à terre avec quelques cadeaux comme marque de respect auprès des autorités locales. Celui-ci revint un peu embarrassé, le gouverneur de Zanzibar avait sollicité une invitation à bord, ayant la curiosité de visiter un bâtiment si impressionnant par sa taille. Le Second n’avait pu refuser. Le capitaine Des Molières le rassura, il allait recevoir et contenter la curiosité du potentat. Les marins reçurent l’ordre d’astiquer les moindres recoins du navire afin de faire honneur à la Compagnie. Les officiers enfilèrent du linge propre, le capitaine fit dresser une table sur le gaillard d’arrière avec nappe blanche, porcelaine et couverts d’argent, ainsi que des présents pour l’invité d’honneur. Puis ils attendirent. Le jour déclinait lorsque l’équipage aperçut au loin, sur le port, le gouverneur et sa suite qui embarquait sur des esquifs. Le capitaine fit rajouter des chandeliers sur la table et allumer des flambeaux sur le pont. Le premier à monter à bord fut un noir, de grande corpulence, habillé de soie orangée et brodée, aux mains couvertes de bagues. Aziz, l’eunuque, annonça l’arrivée du potentat, Kheireddine III (le bien de la religion), tout en maintenant une ombrelle, qui n’était là que par déférence puisqu’elle ne servait plus à abriter du soleil l’homme qui montait. De grande taille, légèrement corpulent, un keffieh décoré d’une agrafe en pierre précieuse, vêtu d’un gilet long en brocard sombre sur une chemise de soie rouge et d’un pantalon turquoise, l’homme s’imposait par son autorité. Il était suivi d’un adolescent infatué de sa personne au regard inquisiteur. Il s’éventait avec un éventail précieux de plumes d’autruche, et s’avérait être Mokhtar (le choisi), le fils aîné du gouverneur. Puis suivit sa suite exclusivement masculine.

 Le capitaine Des Molières, avec un geste élégant, se découvrit de son tricorne et s’inclina respectueusement afin de saluer l’invité. D’un même mouvement, il fut en cela copié de ses officiers. Ils n’avancèrent pas le pied vers l’avant, ce qui était la coutume de la cour de France, lorsque l’on se courbait avec déférence devant le roi ou un grand de France, le gouverneur n’était à leurs yeux qu’un indigène. Il présenta les officiers de son équipage  « Messieurs Jacques Tournelles, Olivier Bosuel, Philippe Chanseaux, Pierre Ermenole, notre chirurgien, monsieur Jean-Louis Bequet et les agents de la Compagnie messieurs Étienne Bardon et André Clergeaud ». Aziz traduit l’allocution pour son maître. Le capitaine d’un geste élégant guida l’invité vers la dunette. Après les formules de politesse et les rafraîchissements le capitaine Des Molières fit présent, de deux pistolets en argent à un coup présenté dans une boîte d’acajou, de deux pistolets en argent à deux coups et quatre mousquetons pour le fils du gouverneur. Il compléta les cadeaux d’un sac de piastres, et un rouleau de soierie venant de Lyon. Fort content de la réception, le gouverneur autorisa ses hôtes à amasser une cargaison d’environ 600 nègres. Il proposa, au capitaine, une maison au centre de la ville de Zanzibar pendant son séjour. « – Passez au palais voir Aziz, il vous guidera jusqu’à la demeure et vous trouvera le personnel pour l’entretenir ». Lors de son retour à terre, sur incitation du capitaine, l’équipage lui fit les honneurs de sept « vive le roi » et autant de coups de canon. Le capitaine était satisfait de cette entrevue. Elle promettait de faciliter son service auprès de la compagnie et permettrait de ne pas lambiner sur ces côtes.

*

Le lendemain, accompagné de deux de ses officiers, le capitaine se rendit au palais du potentat, dominant la capitale. Dans un vestibule aux murs de mosaïque bleue et blanche, meublé de canapés couverts de coussins soyeux et multicolores, ils attendirent deux bonnes heures le bon vouloir de l’eunuque. Dans toute sa majesté, entouré de serviteurs, il se présenta et sans plus d’excuses les invita à le suivre. Ils parcoururent les rues de la ville, suivant leur guide et ses gardes, jusqu’à la maison qui lui était offerte.

Zanzibar House.jpgCelle-ci se situait dans un quartier occupé essentiellement par les riches notables d’origine étrangère. C’était une grande maison, sur deux niveaux, aux balcons de dentelles en bois, construite lors de l’occupation portugaise, rafraîchie par un patio arrosé d’une fontaine. Le rez-de-chaussée se composait d’une succession de pièces agrémentées de meubles occidentaux pour recevoir, et à l’étage de chambres. Outre celle qu’il s’octroya avec un bureau, il mit à disposition les autres pour ses officiers lorsqu’ils ne seraient pas de service. Aziz le prévint que viendraient, tous les jours, trois serviteurs pour s’occuper de leur bien-être.

Ils se présentèrent, pour la première fois, une couple d’heures plus tard sur la recommandation de l’eunuque. Il s’agissait de deux femmes et d’un jeune homme visiblement de la même famille. Pour les femmes, l’une devait être la fille de l’autre tant elles se ressemblaient sans être de la même génération. Le capitaine les accueillit avec chaleur, tout en remarquant la beauté de la jeune fille, prénommée Tiwul (celle du cœur) qui malgré sa peau dorée et son opulente chevelure noire avait les yeux d’un vert limpide. Ce constat le dérouta tant cela attira son attention. Encore d’une grande beauté, l’autre femme s’avéra être sa tante, Bahac. Elle expliqua qu’elle s’occuperait de la cuisine et son fils Afra (la paix), ferait l’homme à tout faire. Ce dernier, les traits fins, féminins, les yeux sombres étirés vers les tempes, avait tout de suite remarqué l’avantage qu’il pourrait tirer du regard en coulisse de l’un des officiers. Les présentations faites, les ordres donnés, tout le monde alla à ses occupations.

*

La difficulté à se procurer du bois d’ébène sur la côte incita le capitaine Des Molières à négocier avec les marchands arabes installés à Zanzibar, comme cela lui avait été préconisé. Depuis huit siècles, ils avaient créé et organisé un important marché aux esclaves, approvisionné en Cafres, race un peu belliqueuse, mais solide et endurante à l’ouvrage.

Aziz.jpgPar l’intermédiaire de l’eunuque Aziz, le capitaine prit contact avec un négociant, qui lui avait été conseillé, un nommé Barrebacao. L’homme, un musulman d’origine indienne, les yeux et le sourire énigmatiques, se présenta le lendemain en fin d’après-midi. Le capitaine le reçut dans le patio à l’ombre d’un parasol. Il offrit des rafraîchissements qu’Afra présenta à leur invité. Ils échangèrent des politesses et mirent au point leur accord. Il fut prévu que grâce à ses courtiers, le négociant indien pourrait pourvoir le capitaine de plus de 800 pièces, un peu plus que les six cents autorisés, mais avec un ou deux cadeaux supplémentaires cela devrait pouvoir se faire. Le pourvoyeur fit la promesse de les embarquer en un temps très court. Le temps passé dans les lieux étant essentiel, car plus le séjour en Afrique était long, plus l’expédition devenait coûteuse et hasardeuse. À cause des conditions atmosphériques, on craignait toujours la dégradation des navires, la surmortalité des matelots et de premiers esclaves embarqués.

Dès le jour suivant, les formalités terminées, les subrécargues, Étienne Bardon et André Clergeaud, commencèrent leurs démarches. Embarqués sur le navire pour représenter à bord les intérêts de l’armateur, ils avaient pour mission d’acheter des esclaves, pas de troc, la transaction se payait en pièces d’argent ramenées par caisses entières de l’Île-de-France. Ils utilisaient les services d’un navire plus petit, une corvette, « l’Étoile du matin », pour assurer la liaison entre différents points de la côte, où étaient achetés les esclaves. Son faible tonnage lui permettait de manœuvrer avec aisance, de mouiller au plus près de la côte, voire de remonter les embouchures de fleuves. Sur un îlot proche de Zanzibar, appelé « l’île de la Vieille Femme », Barrebacao conseilla de parquer les Cafres dans l’attente d’être embarqués à bord de « l’Espérance ».

Pendant les trois premières semaines d’escale, tandis que les subrécargues procédaient aux négociations pour l’acquisition d’esclaves, « l’Espérance », attendant sa cargaison, mouilla dans la rade de Zanzibar. À son bord, dans la journée, le capitaine occupait un équipage réduit à son entretien. Chaque matin un canot allait à terre, déposait une partie de l’équipage et se ravitaillait en vivres et en eau. Il revenait le soir pour récupérer les hommes obligés de dormir à son bord, afin d’éviter toute désertion.

Pendant ce temps, le capitaine et ses officiers se mirent au rythme de la ville. Il n’y avait qu’à attendre. Le capitaine Des Molières ponctua ses journées en courrier pour la Compagnie, afin de la tenir informée du déroulement des opérations, en promenades et lectures. Le gouverneur avait eu l’amabilité de le fournir en livres français. L’après-midi à l’abri des fortes chaleurs, il prenait plaisir à lire dans le salon tous volets fermés ou dans le patio.

Un jour après le repas alors qu’il mangeait seul, le capitaine afin de tuer l’ennui engagea la conversation avec Bahac. Elle desservait la table tout en lui répondant. Après quelques détails et commérages sur la ville et ses habitants, il en vint à lui demander si elle et sa famille étaient originaires de la région. Elle lui apprit qu’elle était berbère, du pays appelé Maroccos. Sa famille et elle étaient venues avec leur maître Abdessator (serviteur de celui qui protège) un négociant de Rabat. Il était malheureusement mort de maladie en arrivant. Le pays était alors ravagé par une épidémie de peste, sa sœur et son beau-frère avaient succombé au même terrible fléau. Elle était restée seule, sans argent pour un voyage de retour, avec les enfants alors en bas âge. Elle s’était débrouillée tant bien que mal et s’était mise au service d’un marchand français et de sa famille. Son parler français, ainsi que celui de son fils et sa nièce, s’expliquait par cela. Après plusieurs années à leurs services, ceux-ci étaient repartis chez eux. Sur leurs recommandations, Aziz, l’eunuque pensait à eux dès que des Français avaient besoin de serviteurs. Le capitaine fut touché par l’histoire, d’autant que Tiwul et ses yeux limpides imprégnaient de plus en plus ses pensées et ses rêves de moins en moins chastes. Sa lutte intérieure était de plus en plus difficile, non pas qu’il tînt à être fidèle à sa fiancée, ce n’était guère qu’un mariage arrangé entre deux familles, mais il ne savait comment se comporter envers elle. La solution se présenta d’elle-même.

Tous les soirs, Tiwul restait afin de servir le dîner, ce soir-là le capitaine Des Molières était en compagnie d’Olivier Bosuel et de Jacques Tournelles, son second. Restaurés, les deux hommes quittèrent leur capitaine pour une virée dans les bas-fonds de la ville. Resté seul, il monta à l’étage. Il s’alluma un cigare dans l’air du soir parfumé et se mit à rêvasser, accoudé à la mezzanine donnant sur le patio. Tiwul (2).jpgTiwul demanda si elle pouvait débarrasser, il sursauta, surpris, la croyant partie. Il la regarda ramasser la vaisselle restante, tournant gracieusement autour de la table, quand maladroitement elle fit tomber la pile de plats en grès qu’elle tenait en équilibre. S’excusant du dérangement, elle s’accroupit pour ramasser ses maladresses, le capitaine se précipita pour l’aider. Elle essaya de l’en empêcher, mais il insista. S’approchant d’elle, les cheveux parfumés de la jeune fille le frôlant, il ne put résister à caresser son épaule. Surprise, elle se retourna, ne voyant aucune crainte, aucun désaccord dans son regard transparent, il se pencha et l’embrassa sans rencontrer plus de résistance. Elle lui rendit sa caresse, elle n’attendait que ça. Ils eurent à peine le temps de monter dans la chambre. Le lendemain matin, avant que le soleil n’éclaire, la belle se leva. Elle se drapa dans un drap de lin, le capitaine la suivit. Quelle ne fut pas sa surprise de voir sortir en catimini le cousin de Tiwul, de la chambre de son second ! Le jeune homme resta figé de stupeur, ne s’attendant pas à croiser qui ce fut à cette heure, et encore moins le capitaine avec sa cousine. Celui-ci reprit les choses en main  « – Déjà à l’ouvrage, Afra, c’est bien ! » Et comme si de rien n’était, il réclama son déjeuner au salon.

Il savait ce qui se passait, la Marine n’était pas exempte de ce prétendu vice, par lequel beaucoup passaient par manque de femme. Lui-même, aspirant de Marine, avait partagé plus d’un moment de tendresse avec son compagnon de cabine, devenu par ailleurs son meilleur ami. Il savait aussi que pour certains ce n’était pas qu’un passage et qu’ils continuaient toute leur vie cette pratique. À vrai dire, cela le laissait indifférent. C’était un moindre mal, aussi sourit-il au jeune homme pour le rassurer, comptant bien en rester là. Il n’en dit mot à son officier.

Deux jours auparavant, Afra, ayant remarqué l’intérêt que lui portait monsieur Tournelles, provoqua la rencontre. À la tombée de la nuit, celui-ci étant seul dans la demeure, le capitaine et l’autre officier étant encore sur le navire, il vint proposer de préparer un bain. Olivier Tournelles était un jeune officier de vingt-sept ans. Il avait été nommé second sur la demande du capitaine. Grand, bien fait de sa personne, châtain, les yeux bleus, ce qui était courant dans sa Normandie, il n’avait jamais été attiré par la gent féminine. Il se faisait le plus discret possible sur ses goûts, les longs voyages lui ayant octroyé quelques occasions pour les assouvir. Il avait tout de suite été attiré par la beauté exotique du jeune berbère juste rentré dans l’âge d’homme, aussi avait-il beaucoup de mal à se contenir. Cette invitation qu’il accepta, si c’en était une, le troubla. Il se rendit au bain. C’était une pièce réservée à cet usage, et que l’officier n’avait jamais vu avant son arrivée. Elle était couverte de mosaïques bleues du sol au plafond. Un bassin était creusé en son centre rempli d’eau chaude, couvrant chaque surface d’humidité. Il se déshabilla et s’y immergea. Afra rentra dans la pièce, avec juste son pantalon bouffant, et vint proposer ses services. Confondu, l’homme accepta, le jeune homme lui frotta le dos, le rinça à l’eau froide, le massa. Rapidement, il fut évident que l’un comme l’autre n’était pas indifférent à tous ces attouchements. À partir de ce jour, ils partagèrent tous les moments possibles et finirent par se rendre compte que le charnel n’était pas le seul lien qui les unissait.

*

Quelques jours plus tard, le capitaine Des Molières reçut la première invitation du gouverneur. C’était pour le repas du soir, il pouvait se faire accompagner de ses officiers. Il prévint donc les deux, qui n’étaient pas de service à bord, de se préparer en tenue d’apparat pour la nuit tombée. Bahac, Tiwul, et Afra furent mis à contribution pour le rafraîchissement des uniformes. Le soir venu, les trois hommes se présentèrent aux portes monumentales du palais. Un garde les dirigea jusqu’au majordome. Plus noir que l’ébène, tout en longueur, sec comme un sarment, vêtu de blanc, chemise, gilet brodé ton sur ton, pantalon large, anneaux d’or aux oreilles, il s’avança vers eux. Il les guida vers la salle de réception dite du trône, après s’être courbé et avoir dit le bonjour rituel « – es salâm ‘aleikum » (la paix sur vous). Elle était richement ornée. La salle était soutenue par deux séries de six colonnes en marbre blanc avec arcs brisés sculptés de mille arabesques. L’un des murs supportait un balcon donnant sur des moucharabiehs archéens. Le mur frontal était couvert d’une mosaïque avec pour sujet un arbre gigantesque au pied duquel paissaient des gazelles attaquées par un lion. Dessous se trouvait le trône vide du gouverneur, en ivoire et bois précieux. Les hommes s’avancèrent dans la salle illuminée par une multitude de chandeliers, sur un sol de carreaux aux différentes formes géométriques bleues ou blanches qui s’imbriquaient entre elles. Ils s’installèrent assis en tailleur sur les coussins de brocarts qui servaient d’assise, devant la table basse aussi longue que la salle. Il y avait déjà une douzaine de notables de la ville, deux banquiers juifs de Rotterdam, des négociants français ayant l’autorisation de tenir un comptoir ainsi qu’un Grec et un Portugais. Aucune femme n’était présente. Une fois tous les invités installés, le gouverneur et son fils entrèrent et saluèrent l’assemblée. Chacun d’eux s’assit à une extrémité de la longue table. Le ballet des serviteurs commença au rythme d’un concerto donné par un groupe de musiciens installé sur le balcon. Des mets raffinés furent servis, à la surprise de monsieur Des Molières, arrosés de vins de Bourgogne et de Bordeaux. Le potentat s’assura, avec un sourire malicieux, de leurs qualités. Jongleurs, cracheurs de feu, acrobates divertirent l’assemblée. Le clou de la soirée fut l’arrivée lascive de six danseuses du ventre, au son de leurs tambourins et de leurs bracelets de clochettes tintant à leurs poignets et à leurs chevilles. Tout cela emmena les spectateurs jusqu’au petit matin. Le groupe repu et ivre du spectacle rentra aux premiers rayons du soleil tout en commentant ce qu’il avait vu et entendu. Le capitaine trouva Tiwul emmitouflée dans un châle bariolé qui le guettait depuis le balcon donnant sur la rue. Attendri, il sourit, et à peine arrivé à l’étage il la prit dans ses bras et l’entraîna dans sa chambre. Ils se levèrent au pic du soleil, elle le conduisit par les ruelles de la ville vers le souk. Ils mangèrent aux étals des marchands ambulants, visitèrent les échoppes des artisans. Il lui acheta une babiole qu’elle voulut refuser. De ruelle en ruelle, ils se trouvèrent au port et continuèrent sur les plages.

Les jours s’écoulèrent dans une douce félicité. Outre ses échanges amoureux, le capitaine reçut les négociants français, fut invité par quelques notables et rendit visite régulièrement à Kheireddine III. Le temps passait et le séjour s’allongeait sans impatience de la part du capitaine au grand dam des subrécargues de la compagnie qui s’agaçaient devant la lenteur des livraisons.

*

Le soir du 28 janvier 1780, il trouva un message lui annonçant le premier arrivage de la cargaison sur l’île de la « vieille femme ». Le lendemain à l’aube lui et monsieur Ermenole rejoignirent la corvette dans le port. Après quelques heures de voyage, ils arrivèrent devant la petite île, à première vue déserte. À l’aide des chaloupes, ils débarquèrent, aveuglés par le soleil miroitant sur l’eau limpide et sur la plage de sable blanc, qui s’étendait sur toute la côte visible. Trois immenses cages y avaient été bâties. La marchandise serait cantonnée là en attendant que l’on en ait une quantité suffisante à charger sur « l’Espérance ». Étienne Bardon, rondouillard à l’esprit consciencieux, voire pointilleux, attendait le capitaine, il le salua et lui fit la visite du lieu. Il lui expliqua les détails de ses constructions. Il insista sur les pieux verticaux des cages profondément enfoncés dans le sable pour éviter toutes velléités d’évasions des nègres en creusant par en dessous. Il fit remarquer les marins qui les surveilleraient et seraient enfin occupés utilement. Il fit observer trois gros chiens couchés sous les premiers palmiers, des molosses noirs, acquis auprès de Barrebacao, pour dissuader toutes tentatives. Le capitaine approuva toutes ses prévoyances, mais notifia sa surprise de voir les cages vides. Le subrécargue le rassura, la cargaison était débarquée de l’autre côté de l’île. En effet, une longue file, tel du bétail humain, d’hommes, de femmes et d’enfants à l’air hagard, sortit de la forêt. Ils étaient conduits par un grand noir, sous-fifre du négociant indien. Il avait sur son épaule droite le manche de la fourche qui maintenait le premier captif, celle-ci était solidement fermée par une corde derrière son cou. Chaque esclave portait de même le manche de la fourche de celui qui le suivait. Les enfants, eux, étaient accrochés à leurs mères par une corde au cou, pas un seul ne semblait avoir moins de six ans. Cette arrivée fut un coup à l’estomac du capitaine. Étienne Bardon s’en rendit compte. Il haussa les épaules et se demanda, à quoi pouvait bien s’attendre celui-ci. Le capitaine Des Molières ne le savait pas lui-même. Il reprit contenance et demanda un peu rudement leur embarquement sur « l’Espérance « pour la fin de la semaine.

*

cropped-esclaves.jpgL’embarquement commença donc le vendredi suivant avec un lot de quarante Cafres, appelés pièces d’Inde à cause de leur qualité, et de neuf femmes. Quatre-vingt-huit autres furent embarqués lors de la semaine qui suivit, il s’agissait d’hommes et de femmes sans défaut notable, âgés de 15 à 30 ans. Puis jusqu’au 8 mars, chaque jour, y compris les jours de fête, deux cent six esclaves furent amenés à bord, au moyen d’une chaloupe faisant la navette entre la terre et « l’Espérance ». À chaque arrivage, le capitaine Des Molières mettait un point d’honneur à aller vérifier la marchandise. Rongé par le remords, il renouvelait ses recommandations à ses subordonnés. Il leur enjoignit, de bien traiter les esclaves, de veiller à leur faire faire de l’exercice sur le pont et de leur imposer un minimum de règles d’hygiène, telles que se laver le corps et se brosser les dents. Il n’aimait pas ce qu’il faisait et s’en voulait de son aveuglement tacite. Il n’était pas ignorant du travail qu’il était supposé faire quand il avait reçu son commandement. Mais ce n’était que théorie, que des mots, il était loin de se douter que la pratique était si écœurante. Et l’eut-il connu ? Il n’était pas sûr de l’évidence de son refus devant cette offre si avantageuse. Il se méprisait et consciemment se réfugiait derrière le devoir et ce que la Bible prétendument disait.

L’organisation ayant été prévue afin d’assurer la sécurité et les risques d’évasion, à bord, hommes et femmes furent parqués séparément. Les négresses et leur progéniture furent installées dans la « grande chambre », près des soutes et de la Sainte Barbe où sont entreposées les armes. Les nègres, eux, furent enchaînés dans les cales dont les sabords étaient ouverts pour l’aération, mais grillagés par précaution, tandis que l’équipage dormait dans l’entrepont. Nourris une fois par jour, la nourriture des prisonniers consistait en biscuit, maïs, mil, pois du Cap et haricots. Les céréales étaient achetées sur place, moulue et vannée au fur et à mesure des besoins.

Malgré toutes les précautions, les prisonniers séparés de leur famille, devant un univers inconnu, et cernés par l’océan, qu’ils assimilaient au monde des morts, les tentatives d’évasion et de suicide se produisirent peu après la montée à bord. Ce furent d’abord deux femmes qui cherchèrent à trouver la mort un soir, elles se jetèrent à la mer par la fenêtre de la grande chambre, après avoir cassé les grillages. L’une fut reprise, l’autre se noya. Le subrécargue fit exposer son cadavre à la poupe du navire à titre d’exemple et le fit passer devant toutes les négresses pour les dissuader de se jeter à la mer.

À trois reprises, les grillages, servant à obturer les aérations des cales, furent arrachés par des esclaves mâles tentant de s’échapper du navire à la faveur de la nuit. Trois d’entre eux y réussirent. Après avoir arraché le grillage d’un sabord à l’arrière du navire, ils coupèrent une drisse du perroquet l’utilisant pour descendre le long de la coque de « l’Espérance » et monter dans une pirogue au moyen de laquelle ils gagnèrent le rivage. Pour éviter les désertions, le capitaine fit renforcer la surveillance de nuit et fit contrôler tous les grillages des sabords.

 Au cours des cinq semaines que durèrent l’embarquement des esclaves, dix adultes et un nourrisson succombèrent, les uns de la dysenterie, les autres d’une maladie inconnue provoquant le délire pendant trois jours puis le coma. Le chirurgien examina les morts pour déterminer la cause des décès, ausculta les malades et décida de l’évacuation à terre de certains d’entre eux afin d’éviter la promiscuité, préjudiciable à la guérison et propice à la contagion. Une fois rétablis, les esclaves furent ramenés à bord.

*

Sur le pont de « l’Espérance », Philippe Chanseaux flânait en taillant un morceau de bois, il n’avait rien à faire à part attendre. Officier en second, il surveillait l’équipage et le navire au mouillage éloigné de la côte. À l’instar de tous ses comparses, il avait passé deux jours consécutifs et une nuit à bord à se languir et attendre d’être relevé afin de parcourir la ville et ses plaisirs exotiques. Le soir, comme prévu, Olivier Bosuel arriva pour le remplacer. Il descendit à terre et sur le rythme de la promenade se dirigea vers la demeure, essayant de ne pas se perdre dans le dédale des rues du bazar de la médina qu’il devait traverser. La nuit tombait et les ombres s’allongeaient. La lune était pleine et éclairait abondamment le chemin. Un coup à droite, un coup à gauche, il se dirigeait dans ce dédale de rues en levant la tête cherchant entre les bâtiments le sommet du minaret de la mosquée d’où le muezzin avait scandé son dernier appel de la journée. Il croisait de moins en moins de monde chacun ayant retrouvé son foyer. La ville se calmait et se préparait à la nuit. Son attention fut tout à coup attirée dans une ruelle, par un mouvement et un son qui lui parurent incongrus. Dans l’encoignure d’une porte, une femme se débattait, il se précipita, interpellant l’agresseur. Celui-ci se retourna. Il insulta dans sa langue le jeune homme, et avant que celui-ci ne s’en rendît compte, il sortit un poignard le lui plantant dans l’abdomen avant de le repousser brutalement pour s’enfuir. Terrorisée, la femme hurla, des maisons les gens sortirent, avec des armes de tous genres. Mais ce fut pour constater l’agression et aider le blessé. La femme tout en pleurant expliqua qu’elle avait été agressée par un inconnu en rentrant chez elle. Le jeune homme fut ramené dans le quartier des étrangers plus morts que vifs par un cortège bigarré et inquiet, car c’était un étranger protégé par le gouverneur. À la maison ils furent reçus par Afra. Celui-ci, affolé, courut chercher monsieur Tournelles. Ce dernier fit installer le blessé dans l’un des salons du rez-de-chaussée, demanda à Afra de le nettoyer et s’en alla quérir en urgence le chirurgien qui était resté à bord du navire. À son retour, le blessé était au plus mal, la fièvre s’était déclarée. Le chirurgien fit ce qu’il put, mais annonça qu’il y avait peu de chances qu’il survive à sa blessure. Elle avait touché des organes vitaux, l’agresseur savait ce qu’il faisait. Tiwul, vint se joindre à eux pour s’occuper du jeune officier et fit tout ce qu’elle put pour adoucir les derniers instants du jeune second. Malgré les soins attentifs de tous, deux jours s’écoulèrent avant qu’il ne rende l’âme. Sur cette entrefaite, le maître de maison rentra au milieu de l’affliction générale et ce fut avec stupeur qu’il apprit la mort absurde de son jeune subalterne. Il en réclama la justice auprès du gouverneur. Il était en colère contre lui-même, il s’attardait depuis trop longtemps sur cette île, et cela apportait moult ennuis. Ce drame n’en était pas le moindre. L’indolence que créait l’inactivité causée par une attente qui durait par trop ne pouvait qu’être néfaste. Malgré Tiwul et le besoin qu’il avait d’elle, il décida de hâter les préparatifs et de presser ses gens afin d’écourter le séjour.

*

Avant le départ prévu, le gouverneur invita monsieur Des Molières à une chasse au lion sur le continent, ceci afin de fêter la fin de son séjour. Les deux hommes s’étaient appréciés, aussi cultivés, l’un que l’autre, ils avaient beaucoup devisé, faisant fi de leur religion et montrant beaucoup de liberté dans leurs échanges qui s’avérèrent enrichissants, chacun expliquant à l’autre sa culture, sa philosophie, la façon de vivre de ses congénères, chacun surprenant l’autre par ses anecdotes.

Le jour dit, le capitaine français se rendit sur le port, en compagnie de Jacques Tournelles, Olivier Bosuel et d’Afra. Aziz les conduisit sur la frégate du gouverneur, sur laquelle ils firent le voyage jusqu’au campement installé sur la plage à l’abri des palmiers. Il y avait une vingtaine de chevaux qui attendaient, ainsi que des mules pour transporter les bagages. Hormis les Français, il y avait quelques nobles, le potentat et son fils Mokhtar. Tous échangèrent avec courtoisie les salutations d’usage et une fois la colonne prête, la journée durant, elle suivit la rivière Wami, jusqu’au camp préalablement installé dans une courbe du cours d’eau dans la profondeur du pays. Ils dérangèrent des girafes broutant la cime des acacias. Ils aperçurent un troupeau de zèbres qui détala à leur approche. Les Français étaient ébahis devant ces animaux qu’ils ne connaissaient pas encore, tout au moins pas vraiment. Sous les arbres, des tentes colorées étaient édifiées autour desquelles s’affairaient des esclaves, chacune était attribuée aux invités, la plus grande au centre était celle du potentat et de son fils.

lion.jpgLe gouverneur Kheireddine III faisait chasser le lion à l’appel. Cette chasse consistait à imiter le rugissement du lion, elle commençait dès l’aube, dès que les pisteurs avaient vérifié la présence d’un mâle à proximité. Aussi les chasseurs furent réveillés par le second pisteur effectuant l’appel en soufflant dans un instrument tubulaire en acier d’un mètre de long et quatre centimètres de diamètre environ. Ce matin-là, le lion avait répondu de très près, presque immédiatement, par un terrible rugissement, pour chasser l’intrus qui empiétait sur son territoire. L’équipe de chasseurs s’affaira avec précipitation et avança vers le lion. Le pisteur réitéra son appel encore une ou deux fois pour situer la position du fauve. Ce premier contact avec un fauve avait eu pour effet de glacer les os du capitaine Des Molières. Il eut l’impression que ses cheveux s’étaient dressés sur sa tête. D’après Issene, le premier pisteur, l’animal était situé de l’autre côté de la rivière. Marchant majestueusement, sûr de sa force, le lion vint vers les chasseurs en grognant. Lorsqu’il fut proche, les chasseurs se figèrent et se dissimulèrent derrière des taillis. Ils attendirent de voir l’animal à bonne portée pour pouvoir le tirer. Il bondit sur le côté et disparut dans la brousse. Un vol d’oiseaux affolés par la présence humaine avait éventé le piège. Les chasseurs furent désappointés et plus encore quant à la nuit, ils rentrèrent bredouilles au camp. Le lendemain, les pisteurs rappelèrent le lion qui répondit à nouveau, mais, méfiant, au lieu de venir vers eux, il partit plus loin. Les chasseurs le perdirent à nouveau.

Le troisième jour, à pied d’œuvre de bonne heure, la troupe reprit la chasse. Les pisteurs appelèrent sans résultat. Ils trouvèrent les traces fraîches d’un couple. Pourquoi le mâle ne répondait-il pas à l’appel ? Mystère. Peut-être la présence de la femelle… D’après les pisteurs, les fauves ne devaient plus être très loin. Mais les traces arrivaient près de la Wami, puis plus rien ! Après inspection de la rive, Issene trouva l’endroit où les deux lions avaient sauté de l’autre côté de la rive. Un bond de six mètres environ ! Cela laissait présager une très belle bête. Ils traversèrent la rivière. Les lions avaient suivi la rive opposée et avaient sauté à nouveau la rivière, un peu plus en aval, les fauves zigzagants au fil du cours d’eau. Ils les cherchèrent prudemment toute la matinée en sachant qu’ils étaient très près, sans résultat. Ils devaient s’être enfoncés dans la forêt toute proche. Il était tard, le potentat décida de rentrer au campement, ils reviendraient le lendemain appeler ce lion. Monsieur Des Molières commença à trouver cette chasse un peu longue et cela n’arrangeait pas ses affaires, il aurait préféré jouir de Tiwul et de ses douceurs en ces derniers instants de son séjour.

Le lendemain, les pisteurs indiquèrent la direction à prendre et se dirigèrent, à grandes enjambées, dans la direction du fauve repéré. Issene tenta un appel. Le lion répondit, il était très près. Ils s’approchèrent encore et s’arrêtèrent à nouveau pour écouter le fauve qui rugissait furieusement et presque sans arrêt en s’approchant d’eux. Le gouverneur le repéra à proximité d’un groupe d’arbres où ils se cachèrent. Le gouverneur, son fils, le capitaine et le pisteur s’étaient groupés tous les quatre, leurs sens en éveil. À la demande du gouverneur, Issene appela doucement. Un énorme rugissement leur répondit. Ils attendirent le moment propice, prêts à tirer. L’animal tourna autour d’eux sans qu’ils puissent le voir pour pouvoir l’ajuster. Les hommes sous tension, le poil hérissé à chaque rugissement de la bête en colère, guettaient le moment propice. Leur excitation était au paroxysme du soutenable. Ils le virent, furtivement, à moins de cent mètres, mais rusé, le lion resta dans les buissons. Ils essayèrent de se déplacer, mais il s’enfuit à nouveau. Marchant en file indienne, ils virent le lion qui, couché sous un arbre situé à la sortie des pailles, était reparti en sens inverse de leur progression dans la brousse. L’animal semblait les narguer. Ils eurent beaucoup de chance de retrouver ses traces et le pistage recommença. Cela faisait cinq heures qu’ils suivaient le félin. Dans leur enthousiasme, les quatre hommes s’isolaient petit à petit du reste du groupe. Issene montra l’endroit où le lion avait été couché. Le gouverneur chuchota au capitaine qu’il avait très peu d’avance et qu’ils avaient de grandes chances de pouvoir le rattraper dans peu de temps. Tout à coup, Issene quitta la file indienne et montra du doigt droit devant lui  « – Lion, lion… ». Effectivement, ils aperçurent le lion à cent mètres d’eux. Il trottinait dans la brousse. Le fils du gouverneur visa et tira. Touché, il sauta et roula sur lui-même. Les quatre hommes coururent vers le fauve  il était là sous un arbuste à cinquante mètres d’eux, mal en point, mais rugissant encore, prêt à se défendre. Le fils du gouverneur prit le fusil que lui tendait son père et tira à nouveau, l’animal s’écroula. Mais à ce moment-là, une lionne déboula vers le tireur, Monsieur Des Molières, la perçut plus qu’il ne la vit, pivota, épaula et l’arrêta dans l’élan. Le reste de la suite très en arrière vit la scène sans avoir la possibilité d’intervenir. La lionne tombée, tous aux aguets, ils attendirent de peur qu’elle ne fût pas seule, et que d’autres compagnes du mâle ne veuillent le venger. La tension tomba, rien ne bougeait.

Tout le monde félicita le capitaine de sa réactivité et ainsi d’avoir sauvé le jeune homme. Tous congratulèrent le jeune chasseur pour son premier lion. C’était un très gros lion avec une lourde crinière fauve striée de noir. Les pisteurs chargèrent les deux fauves et ils rentrèrent au campement. Les Africains chantèrent pour fêter la chasse. Le personnel du campement, averti par ces chants, se joignit à eux. Ce fut la fête, les tam-tams battirent tard dans la nuit au milieu des bruits de la brousse pour célébrer la mort du lion. Ce lion accusait la longueur totale d’environ trois mètres, cela en faisait un beau trophée.

Sur le chemin de retour, pour avoir sauvé son fils Mokhtar, Kheireddine III proposa au capitaine de choisir le cadeau qu’il désirait. Ce dernier sollicita si cela était possible la propriété de la maison de Zanzibar. Le gouverneur savait ce que cela cachait, il accepta tout en souriant malicieusement. Il savait bien que le français n’était pas prêt à revenir dans son île.

Dès le lendemain, l’eunuque du gouverneur se présenta. Monsieur Des Molières reçut Aziz dans le salon de réception avec les honneurs dus à sa position privilégiée auprès du potentat. Il lui proposa des rafraîchissements que ce dernier accepta tout en parlant de tout et de rien, il n’était pas question d’aborder directement le sujet de sa venue, c’eut été inconvenant. Au bout du temps convenable, l’eunuque en vint au fait  « – J’ai ici l’acte de propriété de la demeure, il ne me reste plus qu’à mettre le nom du futur propriétaire ». Sans hésiter, le capitaine le pria d’y mettre Tiwul de Zanzibar. Celle-ci, respectueusement resté dans un coin de la pièce afin de pouvoir répondre à tous besoins, sursauta, mais ne dit rien. Aziz s’exécuta et écrit élégamment en français et en arabe le nom de la jeune femme sur l’acte. Pendant ce temps, le capitaine alla chercher une pièce de soierie chatoyante mise de côté pour l’occasion et l’offrit à l’eunuque en remerciement des différents services qu’il lui avait rendus.

Ce dernier flatté, agréablement surpris, le remercia et se retira, mais avant de le quitter, le capitaine lui demanda un dernier service, celui de veiller sur les habitants de la demeure. Aziz accepta et partit.

*

 La lune se couchait et le soleil apparaissait comme un trait incandescent au-dessus du plateau drainé par une multitude de rivières. Les enkang avaient été construits par les femmes, quelques jours auparavant. Les cases circulaires de branchages entrecroisés avaient été recouvertes de bouses de vaches et de boue. Les groupes de maisons en cercles étaient ceints d’une clôture formée de branches épineuses. Chaque nuit, les hommes regroupaient les troupeaux, des bestiaux rouge sang, au centre du Boma, dans le village du clan Mengana.

Suwena (bonté) fut réveillée par le silence ambiant. On n’entendait ni les grands fauves ni le meuglement du bétail, pas même les oiseaux. Inquiète, elle se leva et réveilla la première épouse, Ancesa (guide). Lisimba (lion), son époux, avait acquis suffisamment de vaches pour se permettre d’avoir deux épouses. Celle-ci grogna. Contrariée, elle ouvrit les yeux. Elle comprit tout de suite l’appréhension dans les yeux de la seconde épouse. Elles prirent chacune leurs enfants, les calèrent sur leurs hanches et sortirent de l’habitation. De toutes les cases sortaient les membres du clan curieux et troublé par ce silence. Ils n’attendirent pas longtemps, un crépitement attira leur attention. La clôture du village brûlait du côté du soleil levant. Les femmes se précipitèrent dans la direction opposée. Elles furent arrêtées dans l’élan par une horde d’hommes qui les attendaient. Les premières firent demi-tour bousculant celles qui les suivaient. Puis l’horreur du massacre commença. Les hommes se précipitaient, fauchés par les feux d’hommes blancs et les lances des tribus ennemies, qui les accompagnaient. Les femmes hurlaient de terreur, les hommes de rage. Suwena fut assommée et tomba sur son enfant. Lorsqu’elle revint à elle dans le silence terrifiant suite à une bataille, le village n’était que cendres. Elle avait été laissée pour morte. Ceux de sa famille dont le corps ne jonchait pas le sol avaient disparu. Il n’y avait plus une seule tête de bétail. Elle réalisa alors que ce qui l’avait sortie de son semi-coma, c’étaient les cris affamés de son enfant. Instinctivement, elle lui donna le sein. Elle sortit des ruines fumantes et s’enfonça dans la forêt. Elle marcha tout le jour en suivant le cours de la rivière. Elle ne savait où aller, elle fuyait simplement le lieu du cauchemar. Exténuée, à la nuit tombée, elle s’assoupit au creux des racines d’un arbre. Elle fut réveillée par la lumière aveuglante de la torche qu’un homme blanc tenait entre elle et lui. La terreur l’envahit. Un deuxième homme se tenait derrière lui et s’approcha d’elle. Acculée, dos à l’arbre, elle ne savait que faire bloqué dans sa fuite. L’homme l’a pris par le poignet, la jeta sur le sol, l’écrasa de tout son poids. L’ayant violée il passa le relais à son compagnon. Les deux hommes assouvis, elle espéra que ces monstres blancs la laisseraient. Mais l’un des deux l’entraîna jusqu’à la rivière, elle eut juste le temps d’attraper son enfant, qu’ils n’avaient pas vu et qu’elle ne voulait pas laisser aux bêtes sauvages. Ils la jetèrent dans une pirogue qu’elle découvrait. Leur voyage dura quatre jours, ils lui laissèrent son enfant afin qu’elle se tienne tranquille. Ils la nourrirent et abusèrent d’elle régulièrement. Elle serrait les dents. Elle les laissait faire. Elle espérait toujours pouvoir s’enfuir avec son enfant, mais ils la surveillaient et la maintenaient attachée. Puis le quatrième jour, au milieu de la journée, ils arrivèrent sur la côte, à l’embouchure de la rivière. Avec effroi, Zuwena découvrit l’étendue infinie de l’océan. Sur la plage, de grandes cages emprisonnaient ses congénères de toutes tribus de la région. Les deux hommes la firent descendre de la pirogue. À peine le pied sur le sol, elle s’élança à l’opposé de l’océan. Les deux hommes s’esclaffèrent et ils lui coururent derrière. L’ayant rattrapée, ils la tirèrent vers les cages, l’enfant pleurait. « – On peut se débarrasser du marmot maintenant ! Il m’énerve à hurler comme ça ! » Le plus massif des deux sortit son pistolet et le dirigea vers l’enfant qu’il avait extirpé des bras de sa mère et jeté sur le sable immaculé de la plage. Instinctivement, Zuwena comprit et se jeta entre l’enfant et la mort. Le coup partit, heurtant définitivement sa tête. Ses yeux se brouillèrent sur son enfant. « – Et merde ! » L’homme en colère s’apprêta à tirer une nouvelle fois sur l’enfant qui hurlait de plus belle. « – Non ! Je ne vous le conseille pas, donnez-moi cet enfant ! » L’homme fut surpris. Il leva les yeux et découvrit un homme élégant et autoritaire. Derrière lui se tenait Barrebacao, son maître qui lui fit signe d’obtempérer. Il obéit, supposant que c’était un officier du navire qui croisait au loin. En fait, c’était le capitaine Des Molières, qui venant chercher la fin de sa cargaison était tombé sur la scène. Et cette fois-ci, il avait trouvé que c’était excessif, trop d’horreur qu’il devait accepter pour le bénéfice de ce commerce. Il aurait un jour des comptes à rendre à Dieu et il n’était pas sûr d’avoir assez d’une vie pour pouvoir tout justifier. Aussi cet enfant lui offrait-il, peut-être le début de sa rédemption et lui ouvrirait-il les portes du Paradis ? Et même s’il n’y croyait pas trop, le doute et l’espoir étaient permis. Il prit l’enfant dans ses bras. « – Chargez-les ! Dès que ce sera fini, nous quittons ces côtes. » Se retournant vers le négociant, aux yeux sombres, qui souriaient avec ironie, il montra un coffre que les matelots descendaient de la chaloupe. « – Prenez votre bien, monsieur, pendant que je charge celui de la compagnie, et je vous remercie pour votre aide et me permets de vous saluer une dernière fois. » Il lui tendit la main que l’arabe lui prit et le tira à lui pour le prendre chaleureusement dans ses bras. « – Adieu monsieur, qu’Allah soit avec vous ! ». Il monta dans la chaloupe, regagna son navire l’enfant endormi au creux de son bras. Arrivé à bord de celui-ci, il s’adressa à l’un de ses officiers et lui demanda de lui trouver une négresse qui pourrait allaiter l’enfant. Puis il les fit installer dans sa cabine à la stupeur de ses hommes. Il nomma l’enfant Esther, qui s’avérait être une petite fille d’environ trois ans et Sara, sa nourrice, celle-ci ayant perdu son enfant lors de sa capture.

Tiwul 002 (2).jpgIls quittèrent définitivement les côtes de l’archipel, puis de l’Afrique. Avant de partir, monsieur Des Molières avait donné l’acte de propriété de la maison de Zanzibar à Tiwul. Il l’avait quittée la mort dans l’âme, car il savait ne jamais la revoir, il ne pouvait faillir au devoir envers sa famille, aussi belle et douce fût-elle. Elle l’accompagna jusqu’au port, digne, retenant ses larmes. Depuis le début, elle savait de façon certaine qu’il repartirait et qu’elle ne serait pas du voyage. Elle monta sur les remparts, y suivant le départ du navire jusqu’à sa disparition de l’horizon. Elle laissa couler ses larmes et caressa son ventre qui détenait déjà le plus beau souvenir de cet amour éphémère. Quant à Afra, son cousin, Monsieur Tournelles avait demandé l’autorisation de l’emmener comme serviteur, le capitaine l’y avait autorisé et avait aussi accepté leurs débarquements à Saint-Domingue où ils s’installeraient dans une propriété familiale à l’intérieur des terres.

Au total, ce furent huit cent trente et un Cafres qui furent déportés, cinq cent quarante-neuf hommes, deux cent quarante femmes, quarante-deux négrillons. Quelques-uns furent acquis personnellement par le capitaine du navire. On les marqua au fer d’un « M », au bras gauche, marque, destinée à identifier le propriétaire de l’esclave, procédé rendu obligatoire par la Compagnie des Indes. Malgré sa culpabilité, celui-ci ne comptant pas renouveler ce genre de voyage comptait bien le rentabiliser, il jouait évidemment avec sa conscience.

À peine partie en mer, une femme accoucha avant le terme d’une petite fille que l’on baptisa et qui mourut à trois heures du matin. Elle fut jetée à la mer. Au matin, afin d’améliorer l’ordinaire des marins prirent un gros requin et découvrirent avec horreur l’enfant tout entier dans le corps de l’animal. Le capitaine exigea la discrétion absolue sur l’incident afin d’éviter de donner un motif supplémentaire de peur panique ou d’agitation aux esclaves.

Mais la malédiction qui semblait poursuivre le sillage du navire continua. Accentué par les conditions de vie à bord du navire, l’entassement notamment, et l’état dépressif des passagers, les esclaves furent victimes de deux maladies  La dysenterie et la variole. Onze d’entre eux étaient décédés de maladie à Zanzibar, soixante-seize moururent au cours des onze semaines de navigation, avec l’aggravation de l’épidémie de variole et l’apparition du scorbut.

Le capitaine inscrit dans son rapport

« Au début de la traversée, la dysenterie fut la principale cause de mortalité à bord. Elle fut responsable de trois décès pendant l’escale à Zanzibar, elle emporta au moins trente esclaves dans les premières semaines de navigation, essentiellement des enfants et des hommes. Les femmes furent moins touchées, peut-être car elles étaient parquées dans des conditions moins insalubres, la « grande chambre » des vaisseaux étant mieux ventilée et approvisionnée en eau, les déjections plus facilement vidées, l’entassement moindre. Lors de la dernière semaine, la dysenterie n’affecta plus personne ; entre temps, une épidémie de variole a commencé à décimer les esclaves. »

*

Dans les premiers jours de juin 1780, un marin cria  « – Terre ! terre ! » au grand soulagement de tous. Avant d’accoster sur l’île de Saint-Domingue, le navire fut mis en quarantaine, pendant une vingtaine de jours, personne ne put débarquer avant que les autorités sanitaires du port aient constaté la fin de l’épidémie de variole.

the pepin press costume.jpgL’arrivée des esclaves fut un grand moment pour la colonie. Sa vente fut annoncée par voie d’affiches et se fit sur le navire. Un coup de canon annonça le début de la vente. Les acheteurs montèrent à bord, parmi eux un français de la métropole demanda un rendez-vous auprès du capitaine avant la vente. Cela allait lui être refusé, car il n’était pas rare de voir des colons essayant d’avoir des avantages lors d’une vente quitte à verser un pot-de-vin, mais celui-ci avait pour lui son titre et sa lettre d’introduction. Monsieur de Maubeuge tira parti de de son escale à Saint-Domingue et de l’aubaine de l’arrivée conjointe du navire négrier. Il se présenta auprès de Monsieur Des Molières avec un billet à ordre de Monsieur Necker, Premier ministre du roi de France. Celui-ci lui permettait de réquisitionner, tout en la payant à son juste prix, la moitié de la cargaison pour ravitailler les colons français de Louisiane en main d’œuvre. Le jeune marquis revenait de la métropole, où il avait épousé Nathalie Bourdeille de la Salle et partait s’installer avec elle à La Nouvelle-Orléans. La vente faite, afin de fêter celle-ci, monsieur de Maubeuge invita le capitaine à sa table, pour le soir même. Il logeait dans l’hôtel particulier de la famille Nairac à Cap-Français.

Pendant ce temps, Étienne Bardon et André Clergeaud, les subrécargues, préparèrent leurs arguments pour la vente des trois cents nègres qui restaient à vendre. Chaque nègre mis en vente dut monter sur une estrade, que l’on avait installée sur le pont, pour être visible du plus grand nombre. Ils furent alors examinés, palpés par les acheteurs qui leur faisaient prendre différentes attitudes et remuer bras et jambes afin de juger de leur force et de leur santé. Tous furent vendus à un bon prix, la colonie était grande consommatrice d’esclaves et le dernier bateau qui était passé deux mois plus tôt avait beaucoup perdu de sa cargaison lors de son voyage.

*

Le capitaine Des Molières arriva au dîner accompagné de monsieur Tournelles. Monsieur et Madame de Maubeuge les accueillirent chaleureusement, il y avait un cousin Nairac qui tenait le comptoir en ville et sa jeune femme. La soirée fut agréable, les Maubeuge donnant des nouvelles de la France et de Bordeaux.

La fin de la soirée venue, le capitaine du négrier demanda une faveur à Mme de Maubeuge. Aurait-elle l’obligeance d’accepter en cadeaux deux esclaves qu’ils ne voulaient ni vendre ni emmener en France, où de toute façon selon la loi, il ne pourrait les garder plus de trois ans ? Il raconta l’histoire d’Esther. Trouvant la demande excentrique, elle n’en accepta pas moins de ne jamais vendre les deux esclaves. Il lui donna Esther et sa nourrice en plus des esclaves vendus.

Jean-Léon Gérôme (1824-1904). Esclave au Caire, 1872.jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

 

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 020 la suite

 

épisode précédent

Chapitre 20 suite

img_da40ad2a0c4e-1

 Lorsqu’ils arrivèrent à la Nouvelle-Orléans, Joseph-Marie de Thouais et Basile trouvèrent le gouverneur Luis de Unzaga y Amezaga en pleine préoccupation guerrière. Pour être plus exact Marie Elizabeth de St. Maxent, sa jeune épouse, donnait un bal de charité afin de rassembler des fonds pour aider ce que l’on appelait les américains, car les colonies anglaises à l’est du Mississippi faisaient plus que se rebeller, elles faisaient la révolution. Deux semaines avant l’arrivée des deux hommes dans la ville, le 4 juillet, les colonies anglaises avaient proclamé la Déclaration d’Indépendance, ce qui équivalait à une déclaration de guerre contre l’Angleterre. Toute la haute société créole avait été invitée aussi Joseph-Marie et Basile furent courtoisement éconduits par le majordome noir de l’hôtel du gouverneur. Ils furent de même éconduits chez monsieur Bevenot de Haussois, notaire à la Nouvelle-Orléans, chez qui ils s’étaient présentés sur les conseils d’un ami acadien, mais celui-ci était aussi de la fête. La journée étant avancée, après renseignement auprès de leur aubergiste, ils décidèrent d’aller acheter des chevaux dont ils auraient grand besoin. Ils se rendirent chez un maquignon en dehors de la ville, auprès duquel ils obtinrent pour un bon prix une jument baie pour Basile et un étalon brun pour Joseph-Marie. Ils s’équipèrent ensuite en selle et harnais. De retour à l’auberge où ils avaient trouvée à se loger, ils dînèrent et se couchèrent.

Capture d’écran 2014-11-10 à 10.29.08

Le lendemain, en fin de matinée afin de le trouver en de bonnes dispositions, il se rendit d’abord chez le notaire. Joseph-Marie de Thouais s’était vêtu selon son rang, s’il n’avait pas mis de perruques, il arborait un habit à la française de bonnes factures accompagné de chaussures à boucles et d’une canne. Arrivée rue du Maine devant la maison du notaire, il frappa, il fut courtoisement reçu par une négresse tout en rondeurs et en sourire qui lui demanda de patienter dans le vestibule le temps d’aller prévenir son maître. Des meubles, au tapis en passant par les tableaux, autour de lui tout prouvaient l’opulence du notaire. Monsieur Bevenot de Haussois avait repris la charge de son père. La trentaine, célibataire, c’était un homme mince au visage hermétique et de nature consciencieuse. Il fit rentrer Joseph-Marie baron de Thouais, comme il était écrit sur la carte. Il le fit asseoir face à lui et lui fit servir un rafraîchissement, car il faisait déjà très chaud. Après les salutations d’usage, avec un accent traînant, il engagea la conversation: « – Que puis-je pour vous monsieur de Thouais?

– Je viens de la part d’un de vos confrères de Québec, monsieur La Dauversière, qui m’a conseillé votre étude.

– Grands dieux mais comment va l’ami de mon père? Cela fait si longtemps que je n’ai pu avoir de ses nouvelles avec ses temps troublés.

Marie-Gabrielle Capet (homme à la redingote bleueAprès avoir rassuré le notaire Joseph-Marie reprit: « – J’ai des lettres de changes et de créances ainsi que quelques biens à mettre en lieu sûr et je compte sur vous pour me conseiller. ». Après avoir examiné chaque papier et les bijoux le notaire le rassura, il n’y avait aucun problème, il s’occuperait de tout. Il conclut en lui demandant s’il voulait vendre les bijoux car il n’aurait aucun mal à trouver acquéreur.

– Non! Surtout pas ce sont ceux de ma mère, je ne sais si elle est encore en vie, mais de toute façon ils reviendront à la femme de mon fils quand le temps sera venu.

– Voulez-vous vous installer dans la colonie?

– oui j’en ai l’intention. J’aimerais obtenir une concession de la part du gouverneur, je vais aller demander audience cet après-midi. J’ai repéré dans une courbe du fleuve avant la ville de l’ascension un endroit qui me conviendrait près d’une autre plantation.

– Ce doit être la plantation Houmas, c’est une bonne terre, mais ne la demandez pas tout de suite, le gouverneur vous proposera de vous installer au bayou Lafourche avec les acadiens. Allez voir après votre audience Monsieur de Saint-Maxent, il fait la pluie et le beau temps sur la colonie depuis que le gouverneur a épousé une de ses filles. De plus, il est favorable à l’installation de tout français surtout noble! Votre fortune ne suffirait pas pour les terres, les esclaves et toutes les fournitures dont vous auriez besoin. Il vaut mieux amener le gouverneur à vous donner la terre.

Gilbert_Antoine_de_Saint_MaxentSuivant les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, il se rendit en début d’après-midi à l’hôtel du gouverneur. Le maître d’hôtel, noir-ébène, guindé et dédaigneux, le conduisit dans l’antichambre où il lui demanda de bien vouloir patienter. Joseph-Marie n’avait pas tenu compte de l’incontournable coutume des Caraïbes, la méridienne. La chaleur du milieu de journée arrêtait toute activité, du moins chez les nantis, pour la sieste. Deux heures plus tard, un homme traversa l’antichambre et entra dans la pièce contiguë sans frapper ni être présenté. L’homme, de belle prestance, d’une cinquantaine d’années, habillé avec soin d’un habit à la française avec perruque poudrée et chaussure à boucles d’argent, le toisa avec hauteur. Il semblait être chez lui et pour cause l’homme était le beau-père du gouverneur, c’était Gilbert Antoine de Saint-Maxent, alors l’homme le plus riche de Louisiane. Né à Longwy, en Meurthe-et-Moselle, en Lorraine, en 1747, il avait immigré à La Nouvelle-Orléans, et s’était enrôlé dans l’armée. Deux ans plus tard, il avait épousé la riche Elizabeth La Roche et avait utilisé sa dot afin d’ouvrir un bâtiment sur la rue Conti servant à l’approvisionnement des commerçants de fourrures. En 1753, il fut promu colonel et commandant du régiment de la Louisiane par le gouverneur Louis de Billouart Kerlerec. Il s’était distingué dans les combats de défense contre les incursions anglaises et des Chickasaws. Il avait marié sa seconde fille, Marie Elizabeth, à dix-huit ans au nouveau gouverneur de la ville, de l’âge de son père. Cela n’avait pas gêné la jeune fille qu’elle était alors. Elle avait été élevée dans ce sens et dans la colonie aucun parti n’était à la hauteur des attentes de son père et des siennes. De plus, cela allait tout à fait avec l’idée qu’elle se faisait de la vie, être à la meilleure place dans la société. Sa sœur aînée Marie-Felice de Saint-Maxent, jeune veuve de monsieur d’Estrehan avait eu la bonne idée d’épouser en deuxièmes noces, Bernardo de Gálvez y Gallardo, le général du gouverneur, une des plus anciennes familles d’Espagne. Monsieur de Saint-Maxent en se servant de ses filles avait su fort bien avancer ses pions. Le gouverneur venait de le nommer commandant de la milice de la Louisiane.

Un moment plus tard, le majordome vint chercher Joseph-Marie qui commençait à s’impatienter, bien qu’il fût conscient d’être obligé d’en passer par là. Le gouverneur à son bureau conversait avec l’homme que Joseph-Marie avait vu rentrer précédemment. Don de Unzaga y Amezaga était un homme affable, courtoisement il indiqua le fauteuil en face de lui.

– Veuillez m’excuser de cette attente monsieur de Saint-Maxent et moi-même réglions des problèmes urgents. Si j’ai bien compris monsieur de Thouais, vous venez d’arriver dans notre colonie.

– Oui, monsieur le gouverneur, je suis venu vous présenter mes hommages et vous demander l’autorisation de m’installer en Louisiane.

plantation La PalmeraieAvec un fort accent espagnol le gouverneur reprit : « – Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous vous installiez parmi nous, vous êtes le bienvenu. J’ai cru comprendre que je vous obligerais en vous donnant une concession. Cela a priori ne pose aucun problème. Je voudrais toutefois, si cela était possible, que vous me rendiez un service. Monsieur  de Saint-Maxent m’a fait savoir que vous étiez arrivé dans notre colonie depuis l’Acadie par le Mississippi. J’ai justement besoin de quelqu’un de confiance qui aurait vu le terrain récemment. Je ne sais si vous êtes informé, mais les Américains ont déclaré leur indépendance. Je vais être franc avec vous. Non pas que je veuille les aider particulièrement, mais je voudrais profiter de la faiblesse des Anglais pour récupérer quelques forts et leurs régions environnantes. Si je vous fais part de ces secrets militaires, c’est qu’il m’a semblé comprendre que vous aviez quelques rancœurs envers ceux-ci. En échange de ce service, je vous concéderai une plantation d’environ 3000 arrhes sur le lieu de votre choix et vingt esclaves pour démarrer.

Le baron de Thouais fut très surpris de tous les renseignements que détenait le gouverneur à son sujet. Ce qu’il ne savait pas c’est que Mr de Saint-Maxent avait déjeuné avec son notaire. Si celui-ci était resté discret quant à la fortune de ce dernier, Monsieur Bevenot de Haussois connaissant les projets de son ami de Saint-Maxent, n’en avait pas moins raconté le parcours du baron de Thouais jusqu’à la colonie, afin de lui donner un coup de pouce dans ses démarches. Sans se décontenancer Joseph-Marie de Thouais acquiesça à la demande, trouvant l’échange équitable. Il demanda toutefois de quoi il en retournait. Monsieur de Saint-Maxent prit le relais. Il expliqua qu’ils avaient l’intention d’aider secrètement les américains en leur livrant cinq tonnes de poudre à canon, des magasins du roi. La poudre à canon devait remonter le Mississippi, sous prétexte de protéger la colonie espagnole, le but étant de contrecarrer les plans anglais pour capturer Fort Pitt. Ils devaient donc livrer la marchandise au capitaine Georges Gibson Linn. S’il était d’accord pour participer à ce projet, il était attendu sous deux jours au palais du gouverneur. Le baron assura sa présence et garantit celle de son ami Basile Tremblay, se demandant toutefois ce qui se passerait le cas contraire.

Le gouverneur, comme monsieur de saint Maxent, avait choisi de faire ce marché avec le baron de Thouais, car il savait que dans une armée les uns étaient braves, parce qu’ils voyaient de loin la récompense, les autres l’étaient par dureté de caractère, et que beaucoup encore l’étaient parce que tout ce qui les entourait les animait. Combien en étaient-ils qui seraient lâches, s’ils étaient sûrs qu’on ne le sut pas!

Alonzo Chappel  (Wyoming Valley Massacre - 1-2-296-25-ExplorePAHistory-a0a9x7-a_349Deux jours plus tard comme prévu les deux acolytes qui venaient d’Acadie se présentaient à l’aube au palais du gouverneur. Outre le gouverneur les y attendaient monsieur de Saint-Maxent et Monsieur Bevenot de Haussois. Après avoir signé leurs engagements dans la milice de Louisiane qui serait sous les ordres de monsieur de Saint-Maxent, le baron de Thouais contresigna son acte de propriété pour la plantation située à l’endroit où il la désirait, son notaire ayant fourni l’information. Celle-ci lui reviendrait à la fin de son engagement et si par malheur il lui arrivait quelque chose, elle reviendrait à son héritier. C’est ainsi que commença la guerre de la colonie espagnole contre son voisin anglais. Cette guerre ressemblait plus à une guerre de maquis qu’à une guerre ouverte. Le général Gálvez, qui devait devenir à son tour gouverneur, avait pris position pour les rebelles et supervisait l’ensemble des mouvements. Il commença par fournir des armes aux insurgés et captura tous les postes britanniques à l’ouest de la Floride. Pour cela, il avait accepté l’enrôlement dans l’armée espagnole de volontaires louisianais pour combattre du côté des Américains.

*

Pour les deux amis cette guerre de guérilla se déroula malgré ses horreurs sans trop de mal jusqu’à la capture de Fort Bute. L’Espagne était officiellement entrée dans le conflit au côté de la Révolution américaine le 8 mai 1779, avec une déclaration de guerre par le roi Charles III. Cette déclaration avait été suivie par une autre le 8 juillet qui autorisait ses sujets coloniaux à s’engager dans des hostilités contre les Anglais. Bernardo de Gálvez avait intercepté des communications émanant des anglais à Pensacola, indiquant qu’ils avaient planifié une attaque surprise sur la Nouvelle-Orléans. Il décida donc de lancer sa propre attaque en premier. Elle commença par la capture de Fort Bute pour laquelle Bernardo de Gálvez rassembla l’armée régulière espagnole, et les milices acadiennes de Saint-Maxent. Cette prise marqua le début de l’intervention officielle de l’Espagne dans la guerre américaine aux côtés de la France et des rebelles.

de Maubeuge Louis Amédée marquis 05 - copieQuelque temps auparavant, Louis Amédée, chevalier de Maubeuge, âgé de 24 ans, avait été détaché par Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau auprès de Monsieur de Saint Maxent. Il était arrivé en grand secret sur les lieux de la bataille à venir. L’engouement de monsieur de La Fayette pour le combat des Américains avait fini par faire des émules auprès de la société aristocratique française en plein engouement de philosophie et de liberté que les vannes des encyclopédistes, des écrits de Voltaire et des satires de Beaumarchais avaient ouverte. Afin de tâter le terrain monsieur de Rochambeau avait rassemblé un contingent qu’il avait mis sous les ordres du jeune chevalier de Maubeuge.

Le 7 septembre, à l’aube Bernardo Gálvez décida de prendre d’assaut le petit poste frontière britannique. Le fort Bute était situé sur les bords du Bayou Manchac, à environ 115 milles de La Nouvelle-Orléans, à l’extrême-ouest de la frontière ouest de la Floride britannique. Le lieutenant-colonel Alexander Dickson avait été chargé de la défense du district de Bâton-Rouge, qui comprenait forts Bute, Bâton-Rouge, et Panmure. Les Anglais avaient commencé par envoyer un grand nombre de troupes au nord-ouest des colonies afin de capturer Georges Rogers Clark, le commandant américain, ce qui avait affaibli la région. Le commandant Dickson n’avait à sa disposition que 400 soldats réguliers et ayant eu connaissance des mouvements espagnols, il avait retiré la plupart de ses forces de Bâton-Rouge et Panmure, laissant à l’arrière, avec le capitaine Von Haake une petite garnison. Les Espagnols de leur côté avaient reçu des renforts de La Nouvelle-Orléans. Ceux-ci se composaient au départ de 520 réguliers, dont environ les deux tiers avaient été récemment recrutés, 60 miliciens, 80 mulâtres libres, et dix volontaires américains dirigés par Oliver Pollock parmi lesquels s’était glissé le jeune James Wilkinson.

John Burgoyne, premier duc d'Albany, portrait de Sir Joshua Reynolds,

James Wilkinson

Ce dernier commençait une carrière des plus particulières, engagé dans l’armée comme agent de liaison, il était surtout agent secret du général Washington et rendait compte de l’évolution de la guerre espagnole et de l’état d’esprit des alliés. Venant de l’amont du fleuve, la force avait été augmentée en plus des 600 hommes, indiens, acadiens, dont faisaient partie le baron de Thouais et Basile Tremblay. Gálvez avait réussi à rassembler plus de 1400 hommes, même si ce nombre avait été sensiblement réduit en raison des difficultés de la marche. La veille au soir, le baron de Thouais était arrivé avec son corps devant l’ancien fort construit en palissade. Il trouva que l’ennemi était en mauvaise posture, car il le jugea indéfendable la position. Lorsque les troupes furent rassemblées devant fort Bute, Gálvez informa ses hommes du véritable objectif de leur mission suscitant des hourras enthousiastes. Le baron de Thouais et son ami furent convoqués sous la tente de Saint-Maxent, qui leur apprit qu’il les mettait sous les ordres du jeune lieutenant français le chevalier de Maubeuge, car ils connaissaient le terrain bien mieux que le nouveau venu. Bien qu’il trouvât son supérieur assez jeune, Joseph-Marie obéit sans objection. À l’aube le lendemain, ils attaquèrent le fort, et après une brève escarmouche dans laquelle un seul homme fut tué, la garnison se rendit. Comme des soldats anglais s’échappaient, Gálvez envoya le corps expéditionnaire français capturer ceux qui s’enfuyaient sur le chemin de Bâton-Rouge. Alors qu’ils couraient derrière les fuyards dans le sous-bois qui longeait le bayou, ils furent pris à revers par un groupe d’Indiens amis des Anglais. Joseph-Marie et Basile n’entendirent pas l’avertissement que leur lança un soldat français. Joseph-Marie sentit le souffle d’une flèche passer sur son côté qui atteignit au milieu du dos son ami qui courait devant lui. Il le vit s’écrouler sans vie. Dans sa tête, un éclair brisa sa raison. Celui qu’il considérait comme son frère, depuis qu’il l’avait recueilli en Acadie venait de mourir devant lui. C’en était trop pour sa raison. Il devait le venger, venger tous ceux qui étaient morts et qu’il avait aimés. Il attrapa la hache de son ami et prit dans l’autre main, son épée se retourna et fonça vers les Indiens, aveuglé par la haine. La rage de l’homme blanc saisie de surprise les Indiens, qui ne purent se reprendre. Ils se défendirent de leur mieux. À la stupeur des Français, il massacra aveuglément tous les Indiens qui étaient à sa portée. Il sortit de ce combat couvert de sang avec juste quelques égratignures. Lorsque la raison lui revint, il était entouré des Français qui le congratulaient pour son courage. Monsieur de Maubeuge, quant à lui, resta sur sa réserve inquiet de cette subite frénésie sanguinaire. Les Français ne ramenèrent que quelques prisonniers, surtout des Indiens. Le général Gálvez resta à fort Bute pendant six jours, donnant à ses hommes le temps de se reposer avant de poursuivre sur Bâton-Rouge.

En 1777, le chef militaire espagnol Bernardo de Galvez est devenu le gouverneurL’armée de Gálvez arriva sous les murs de Bâton-Rouge le 20 septembre et il constata qu’il s’agissait d’une place forte occupée par environ trois cents hommes de l’armée régulière. Étant exposé aux feux des canons du fort et ne pouvant mettre en danger sa propre artillerie, le général ordonna une feinte par le nord, à travers la forêt qui encerclait la ville. Les Anglais tournèrent leurs canons vers le Nord et bombardèrent massivement cette position. Les Espagnols cachés sous l’épais feuillage n’eurent à déplorer que trois blessés, parmi lesquels Joseph-Marie de Thouais. Celui-ci reçut à l’épaule une balle de l’ennemi alors qu’il plaquait au sol l’un de ses comparses apercevant l’éclat du canon de fusil qui le visait. Pendant ce temps, les ingénieurs et spécialistes de siège du général Gálvez creusèrent des tranchées et établirent des abris sûrs pour les canons qui commencèrent à tirer sur le fort. Les Anglais endurèrent trois heures de pilonnage intense puis se rendirent. Ce fut la seconde place britannique à tomber aux mains des Espagnols lors de l’incursion de Bernardo de Gálvez dans le territoire anglais de l’ouest de la Floride. Les conditions de capitulation acceptée par Dickson, à Bâton-Rouge garantissaient à Gálvez la cession du reste des postes britanniques sur le fleuve Mississippi libérant ainsi la basse vallée du Mississippi. De retour à La Nouvelle-Orléans, il planifia une campagne contre le fort de La Mobile et de Pensacola, les autres bastions britanniques à l’ouest de la Floride, campagne que Joseph-Marie de Thouais ne vit pas.

*

Scott Burdick  (EbonyCharcoal

Mama Louisa

Pendant tout ce temps, Louisa devenue Mama-Louisa s’occupa de Charles-Henri de Thouais. Trois années auparavant étaient arrivées deux lettres à la plantation « la Nouvelle ». La première demandait à doña de Vilagaya d’acheminer Louisa jusqu’à la plantation des Breaux au bayou la Fourche, la deuxième était à remettre à Madame Tremblay. Doña de Vilagaya, à réception de la lettre, fit préparer Louisa. Elle lui fit constituer un petit trousseau en lui fournissant un métrage suffisant de coton blanc fin pour coudre deux corsages et deux métrages de toile de couleur neutre, afin de faire deux jupes, que la jeune fille s’empressa de blanchir. Le matin de son départ, la jeune fille attendait sous la véranda, à côté de la porte principale, le contremaître qui l’accompagnait. Elle n’était pas pressée de partir, mais puisqu’elle y était obligée, autant faire vite. Doña de Vilagaya avait clairement insisté sur le fait que la jeune fille devait arriver intacte sur le lieu de livraison. Le contremaître avait parfaitement compris et ne se l’était pas fait dire deux fois. Quand il trouva la jeune esclave, il remarqua qu’elle avait soigneusement préparé sa mise. Toute de blanc vêtue, elle avait tressé sa lourde chevelure noir corbeau qu’elle avait enveloppée dans un linge comme un turban, ce turban que les créoles appelaient tignon. Le corsage fermé haut, la jupe large accentuant sa taille qu’elle avait sciemment faite longue à toucher le sol comme la maîtresse. Elle se mit, impassible, à marcher fièrement à côté du cheval du contremaître, sans jamais se retourner. Celui-ci n’allait pas trop vite afin que la jeune fille ne se fatigue pas. Ils mirent une bonne partie de la journée à aller jusqu’à destination, à la surprise des habitants de la plantation Breaux, qui virent déboucher en fin de soirée au bout de l’allée un cavalier et une fille marchant à côté de lui. Madeleine Trahan intriguée attendit à sa porte que le couple s’approche. Le temps d’atteindre le perron s’étaient rassemblés tous les membres de la Washington_and_Lafayette_at_Mount_Vernon,_1784_by_Rossiter_and_Mignot,_1859 (détail)famille Breaux à portée de regard. Le cavalier se présenta à la porte et demanda à voir Madame Tremblay. Il fut tout aussi surpris qu’elle en voyant l’Indienne. Il lui remit la lettre et expliqua que la négresse à côté de lui était l’esclave de Monsieur de Thouais. Devant le regard interrogateur de Dewache, Cécile Breaux, son petit dernier calé contre sa hanche, prit la lettre qu’elle décacheta, car elle était la seule à savoir un peu lire. Après l’avoir déchiffrée, elle confirma les dires du cavalier et expliqua le départ de Basile Tremblay et du Baron de Thouais pour la guerre, quant à la fille devant eux elle devait faire office de nourrice auprès du fils du baron. Sa commission faite le cavalier reparti aussitôt voulant rentrer avant la nuit, car il ne tenait pas à rester chez les Acadiens. Il laissa l’assemblée, regroupée face à la métisse. Ils étaient sceptiques devant la nouvelle, la guerre, quelle guerre ? Ils n’avaient pas entendu parler de guerre. Et une esclave, personne n’en possédait chez les Acadiens. Alexis Breaux était bien travaillé par l’idée se disant que cela aiderait à développer son exploitation, mais il n’avait pas franchi le pas devant le regard de sa communauté. La jeune métisse qui gardait son masque impénétrable malgré l’inquiétude se laissait examiner comme un animal étrange par le groupe. Dewache ne savait pas comment se comporter avec Louisa ni ce qu’elle était supposée faire d’elle. C’est Charles-Henri qui ayant entendu le contremaître décoinça la situation. Interpellant la métisse, il lui demanda si elle devait vraiment s’occuper de lui. La jeune fille se pencha vers le petit garçon et lui dit : « Il semblerait que ton papa m’ait achetée pour ça. J’espère que cela va te convenir. » Le petit garçon flatté et sous le charme de la jeune fille lui prit la main, se retourna vers l’assemblée des Acadiens, et tout fier proclama : « C’est la maman que mon papa m’a achetée, elle est à moi ». Cela fit sourire Dewache et lui facilita la tâche. Tous les Acadiens éclatèrent de rire et l’affaire fut convenue. À la surprise de Louisa, ils l’intégrèrent comme un membre de la famille, lui faisant une place. Tout naturellement, elle participa à la vie de la plantation du moins à tous les travaux domestiques. Charles-Henri se retournait vers elle chaque fois qu’il avait besoin de soins, de tendresse, d’une autorisation. Tout le monde s’adapta à la nouvelle venue et ils finirent par oublier sa condition. Les années passèrent, les bruits de la guerre les atteignirent, des lettres arrivèrent donnant des nouvelles des hommes. Le temps s’écoula au fil des récoltes, des maladies infantiles, des naissances, des mariages, des fêtes. Louisa pensait bien que ça ne durerait pas, mais elle se laissa bercer par cette quiétude trompeuse.

*

Scott Burdick (Salem Scle

Mama louisa

Les tâches journalières effectuées les enfants Breaux jouaient au bord du fleuve. C’était la Toussaint, en attendant l’heure du repas qui rassemblait la famille, Nastazie jouait à chat perché avec son frère Alexis, Georges Tremblay, Charles-Henri de Thouais et les cousins des Breaux, Cloatre, Charles, et Magdeleine venus spécialement pour l’occasion. Deux ans plutôt, Charles Gaudet, et Cécile Breaux avaient enfin réaménagé dans une nouvelle maison que leurs parents et voisins avaient aidé à construire sur leur terre. Sous la véranda Marie, l’aînée des Breaux, qui allait être bientôt en âge de se marier, surveillait sa nièce et filleule qui trottait derrière un chaton. C’était la fille de l’aîné des Breaux, Honoré. Celui-ci s’était enfin décidé à épouser leur voisine Marguerite Aurion. Celle-ci avait été élevée par son oncle et sa tante, Joseph et Angélique Marant. Séparée de leur parent, suite au grand dérangement, elle avait appris qu’ils étaient morts lors de leur déportation. Quand arrivèrent ses quinze ans, sa beauté blonde fit venir de loin tous les Acadiens cherchant épouse, mais malgré son apparente douceur elle s’était obstinée à attendre qu’Honoré se décida. Comme toutes les jeunes filles acadiennes, elle avait été accoutumée dès son plus jeune âge aux travaux domestiques et aux mœurs de son peuple. De nature réservée, elle ne songeait pas à ces légers jeux de libertinage et attendait au milieu d’occupations utiles que l’on disposât d’elle. Sans malice et sans honte, puisqu’elle ne faisait rien qui put réellement la faire rougir, elle agissait avec l’assurance que donne la naïveté quand on ne pense point à mal. Les jours de fête, elle s’amusait modérément préférant aider autour d’elle, elle ne faisait pas partie de celles à qui l’ont fait des reproches pour un comportement frivole. À la Saint-Jean de ses treize ans, elle avait compris que ce serait Honoré Breaux qu’elle prendrait pour mari ou personne. Bien qu’âgé de dix ans de plus, les larges épaules, les jambes solides le sourire franc et les yeux noisette du jeune homme l’avait définitivement conquise. Aux bals réguliers qui ponctuèrent par la suite la vie de la communauté, elle refusa tous les cavaliers et attendit que le jeune homme vienne à elle. Comme cela tardait à venir, sa tante, connaissant le secret de la jeune fille, alla voir Madeleine Breaux, pour qu’elle intervienne. Ce qu’elle fit au bal suivant. « – Mon fils qu’est-ce que tu attends pour inviter la Marguerite à danser, qu’elle ait des cheveux blancs ?

– Mais elle refuse tous les cavaliers qui se présentent !

– Pas tous mon fils, allez va !

Scott Burdick (Old Salem AutumnEt quand elle accepta la contredanse puis la suivante, il comprit. Secoué par sa mère, Madeleine Trahan, qui lui rappela son âge et le fait que la jeune fille n’attendrait pas indéfiniment il se décida, d’autant qu’elle lui plaisait.

Mais ce jour-là, tout ceci était bien loin, elle était dans le bâtiment à côté de la demeure qui servait de cuisine où elle aidait sa belle-mère et Mama-Louisa à préparer le repas de fête, quand déboulèrent, essoufflés, Charles et sa sœur Nastazie. « – Ma ! Y a des militaires en bateau qui accostent devant la plantation ! » Toutes s’arrêtèrent dans leurs activités. Louisa sentit son estomac se comprimer, elle avait déjà compris.

– Ils sont nombreux ?

– Six ou huit, j’ai pas bien vu.

– Va chercher ton père et tes frères et toi Nastazie, va chercher Dewache, elle doit être au potager !

Tout en s’essuyant les mains Madeleine Breaux se dirigea suivi de sa bru et de la métisse sur le devant de la maison, elle rejoignit son aînée qui avait pris sa nièce dans ses bras et qui examinait les nouveaux arrivants depuis la galerie de la demeure. Les petits, plus curieux que craintifs, étaient restés au bord du bayou et regardaient les soldats descendre de l’embarcation qui ressemblait à une gabarre à fond plat. Madeleine Breaux s’avança vers eux suivie des femmes de la maison sur ses talons. Alors qu’elles s’approchaient, elles les virent extirper une civière dans laquelle gisait un homme. Un noir immense dans la force de l’âge était à ses côtés.

Madeleine accéléra le pas pour voir qui s’y trouvait. Dewache qui les rejoignait à cet instant, savait elle qui était dans le brancard, car quelques jours avant alors qu’elle ramassait des baies sauvages, son cœur avait un instant oublié de battre lui causant un malaise qu’elle interpréta aussitôt, laissant échapper des larmes sur sa joue. L’officier du groupe s’avança vers la femme d’âge mûr qui venait au-devant de lui. Il la salua, se présenta et demanda : « – je suis bien à la plantation Breaux ? » Devant l’acquiescement de la femme, il reprit : « – c’est monsieur le Baron de Thouais, il m’a demandé de le reconduire chez vous.

– Il est mort ?

– Non, il a reçu une balle à l’épaule et la fièvre le laisse dans un état comateux, mais avec des soins, ça devrait passer. Le nègre à ses côtés est son valet.

Charles-Henri s’était approché pour voir l’homme allongé qu’il attendait depuis longtemps et crut le reconnaître. Les femmes quant à elles se retournèrent gênées vers Louisa, se rappelant soudain que la jeune femme était l’esclave de cet homme. Celle-ci, les mains moites, les essuyait nerveusement sur son tablier tout en restant impassible. Dewache interrompit ce moment de gêne et posa à l’officier la question dont elle connaissait la réponse : « – je suis madame Tremblay, est-ce que par hasard vous auriez des nouvelles de Basile Tremblay qui était aux côtés de monsieur de Thouais ?

– Je suis désolé, Madame, mais votre époux est tombé à la prise de fort Bute.

Devant la certitude, le deuil en elle pénétra définitivement dans son cœur. Impassible, sans rien répondre, laissant son fils Georges, les larmes aux yeux, abasourdie par la nouvelle, elle fit demi-tour et d’u4wt3t5isn pas régulier quitta l’assemblée sans un mot et partie vers le Nord. Elle dépassa la maison puis longea les champs, puis s’enfonça dans le sous-bois. Elle marcha une partie de la nuit, éclairée par la lune montante filtrant entre les chênes gigantesques couverts de rideaux de mousse fantomatique. Elle s’arrêta au centre d’une clairière. Elle ramassa du bois puis fit un feu au centre. Quand celui-ci prit, la lune était au-dessus de la clairière, Dewache défit ses cheveux, couvrit sa tête de terre et commença à tourner à petits pas saccadés, tout en murmurant une mélopée qui au fur et à mesure s’enfla, emplissant l’espace. Elle tourna pendant des heures rentrant en transe. Elle se maintenait en équilibre sur un globe qui flottait dans le vide. Devant elle une succession de globes identiques se succédait jusqu’à l’infini. Sur l’un d’eux, Basile était là, lui souriant et lui tendant la main. Elle semblait se mouvoir au ralenti. Sans effort, avec légèreté, elle sauta d’un globe à l’autre jusqu’à atteindre la main tellement aimée. Celui-ci la prit dans ses bras, lui caressant les cheveux, il lui montra sur les autres globes leur fils Georges avec à son bras une belle jeune femme, puis sur le suivant trois enfants et sur le suivant ceux-ci plus grands avec leurs conjoints, puis sur le suivant leurs enfants. Il lui montrait leur descendance sans fin, le résultat de leur amour et de leurs espérances. Son cœur était en paix. Épuisée, elle s’écroula. Au pic du soleil, Alexis Breaux et ses trois fils Honoré, Joseph et Charles la trouvèrent allongée auprès du feu refroidi. Ils crurent un instant qu’elle était morte. Confortés du contraire, ils la ramenèrent à la plantation. Ils se pressèrent, car à l’est des nuages s’agglutinaient annonçant un orage comme il y en avait tant à cette époque de l’année.

Dans la maison silencieuse troublée seulement par le grondement du tonnerre, avec l’aide de Madeleine Trahan, Mama-Louisa soignait le baron et s’occupait de Charles-Henri. Le blessé avait été installé dans une pièce du bas qui servait de salon. Pendant deux jours, il délira pris dans les accès de fièvre, il n’émergeait pas de sa torpeur. Le docteur venu de l’Ascension, après avoir changé ses pansements et examiné sa blessure, avait rassuré tout le monde, il fallait faire tomber la fièvre et tout irait bien. À tour de rôle, les femmes l’éventaient pour le rafraîchir tout en lui passant des compresses fraîches sur le front, elles lui faisaient boire des tisanes chaque fois qu’elles le pouvaient pour faire partir le mal. Puis un matin Marguerite Aurion le trouva assis sur son lit, la fièvre était enfin tombée. « – Où suis-je ? » demanda-t-il inquiet, il ne se souvenait plus de rien depuis qu’il avait senti la douleur de la balle pénétrant dans l’épaule. Elle le rassura, il demanda à voir son fils, elle le fit quérir. Lorsqu’il entra dans la pièce, le petit garçon s’accrochait machinalement à la jupe de sa nourrice qui l’accompagnait. « – Je suis votre père, vous n’avez aucune raison d’avoir peur. De plus, lâchez donc les jupes de votre nourrice, vous avez l’âge de raison, vous n’êtes plus en âge de vous cacher dedans. » Charles-Henri s’avança vers son père et se campa devant lui. Ce dernier ne pensait déjà plus à lui, il examinait celle qui le soignait depuis plusieurs jours, et qui le troublait. Elle était encore plus belle que dans son souvenir. Celle-ci le regardait se demandant comment elle devait se comporter, un comportement servile n’était pas dans son caractère ni dans ses habitudes.

Susan Lyon (DENTELLE À LA LUMIÈRE D'OR

mama Louisa

Sa convalescence dura trois bonnes semaines pendant lesquelles il amena Louisa à devenir sa maîtresse. Du moins le pensa-t-il. Ne pouvant être libre, celle-ci avait décidé que son seul choix était de pousser son maître à faire d’elle sa concubine, sa tisanière. Cela avait réussi à sa mère, même si elle était morte en couches, aussi jouant les Salomé elle fit tout pour le séduire. Tour à tour distante, puis attentionnée, sous prétexte de le soigner ou de remettre sa literie d’aplomb, elle approchait ses atouts qui se dévoilaient sous la tension du tissu de la blouse qui s’échancrait au fil des jours. Il attendait sa venue et allait jusqu’à la réclamer sous des prétextes divers. Puis un soir, alors que tout le monde était couché, elle vint lui porter une carafe d’eau qu’elle croyait avoir oublié de mettre à sa portée. Les forces du convalescent étaient revenues et décuplées par le désir, il la bascula sur le lit, mollement, elle résista lui donnant la satisfaction de lui offrir sa virginité. Le stratagème de la jeune esclave réussit au-delà de ses espérances, il ne pouvait plus se passer d’elle. Lorsque Alexis Breaux poussé par sa femme vint proposer de la racheter pour la libérer, il n’en fut pas question, et sans plus de mots l’acadien comprit pourquoi. Alexis Breaux eut bien du mal à expliquer à son épouse la situation qu’elle trouvait inconvenante.

Noël arriva, les fêtes de la nativité passées, comme il était rétabli, Joseph-Marie de Thouais décida, accompagné d’Honoré Breaux et de son jeune frère Joseph, d’aller à La Nouvelle-Orléans se faire remettre le titre de sa concession.

*

Trois années s’étaient écoulées depuis l’accord entre le gouverneur de l’époque et le jour où le baron frappa chez son notaire. Joseph-Marie Bevenot de Haussois l’attendait depuis qu’il avait eu connaissance de son retour sur le bayou La Fourche, il lui remit en bonne et due forme la copie de son titre de concession. Il s’excusa devant l’impossibilité de fournir les vingt esclaves prévus dans le contrat, il lui faudrait revenir, car il n’y avait pas de vente prévue dans les jours à venir, la guerre avec les Anglais, les Américains et les Français avait ralenti le commerce du bois d’ébène. Satisfait par la réalisation du contrat, le baron de Thouais ne put toutefois remercier le gouverneur Bernardo de Gálvez, encore sur le terrain des batailles.

*

À cette époque de l’année, le temps était particulièrement agréable les températures étaient douces et l’on craignait beaucoup moins les brusques changements de temps qu’offrait le climat des tropiques. Ils avançaient lentement sur la route qui longeait les plantations créoles, au rythme des deux chariots lourdement chargés et attelés à des mulets. Le baron de Thouais s’était approvisionné en vivres, volailles sur pied, en outil et en fournitures de tous genres. Il avait bien évidemment investi en boutures et en graines de toutes sortes. Les trois hommes arrivèrent sur la concession en milieu d’après-midi. Après avoir dépassé la plantation Houmas, ils découvrirent une forêt de chênes, de cyprès, de cirier et autres essences comme les néfliers, les pommiers, les pruniers, les merisiers, qui annonçaient une lourde charge de travail afin de débroussailler et dégager les futurs champs à cultiver. Ils s’installèrent près du fleuve dans une clairière qui allait de la rive à un monticule herbeux. À sa vue, le baron projeta d’y faire un jour construire sa demeure. Une fois le campement installé Honoré Breaux les quitta afin de prévenir les siens de leur nouvelle installation.

Sur les lieux, aidé de Joseph Breaux, Joseph-Marie de Thouais délimita sa concession, plantant un piquet tous les 20 pieds. Estimant que Georges Tremblay avait été lésé à cause de la mort de son père, il agrandit abusivement sa plantation vers l’Est jusqu’au bord du bayou, dans le but de lui donner ce bout de parcelle à sa majorité. Il décida de nommer sa terre « la Palmeraie », car il avait déjà envisagé de transplanter des palmiers de Floride qui feraient une allée qui irait jusqu’à la future demeure. Honoré revint deux jours plus tard, avec tous les Acadiens de leur communauté afin d’aider le baron à défricher. Ceux-ci arrivèrent, les bras chargés, les uns rapportant des jeunes plants d’arbres fruitiers, les autres un animal domestique, poules, truie… Alexis Breaux tint à offrir à son ami une vache et son veau. Pendant les semaines qui suivirent, infatigables, les uns abattaient les arbres avec leurs cognées massives, les autres ameublissaient la terre avec la bêche, qu’ils enfonçaient d’un bras vigoureux, d’autres déchiraient le sein de cette terre, avec le tranchant d’une charrue, que traînaient à pas lents deux bœufs accouplés qu’ils avaient conduits et vendus au baron.

Plusieurs débitaient des arbres énormes, les sciaient en planches, en poteaux, en solives, en chevrons, en bardeaux pour élever tout d’abord un bungalow sur un soubassement de briques, de quatre pièces successives avec véranda à l’arrière et à l’avant. À l’arrière de celui-ci, ils élevèrent une grange sur une des buttes du terrain, prévoyant les débordements du fleuve. Lorsque les bâtiments furent prêts, accompagnés des femmes de la famille Breaux, Dewache, Mama-Louisa, et les garçons vinrent s’installer. Pendant ce temps, une autre partie de ces hommes laborieux commencèrent à labourer les premiers champs dégagés de la nature sauvage. Ils creusèrent de longs sillons, qu’ils plantèrent de cotons et de canne à sucre, qu’ils piquèrent de riz, qu’ils cajun1ensemencèrent de maïs pour se nourrir et, d’herbes de Guinée qui serviraient de fourrage pour les bêtes et étoufferaient les herbes indésirables. Ils plantaient, semaient, nivelaient, faisaient des saignées pour guider l’eau vers les plantations et des levées pour maintenir le fleuve dans son lit. Tous commençaient leurs travaux dès le lever de l’aurore et ne le finissaient qu’après le coucher du soleil. De son côté, Abraham, le géant noir, aida les femmes et prépara le potager pour Mama-Louisa et Dewache. Elles y plantèrent pour nourrir les habitants de la plantation, petits pois, haricots de primeurs, raves et radis, laitue, chicorée, céleri, carottes courtes, des choux paumés hâtifs de Bonneuil, des choux d’Alsace, des brocolis, des melons et des concombres, des brehêmes, des tomates, des pattes d’anémone, des griffes de renoncules et des oignons de fleurs qu’avaient apportées Madeleine Breaux et sa belle-fille Marguerite. En attendant les récoltes, ils vivaient sur les réserves de farine de maïs et de viande de porc. Pendant leur séjour chez les Acadiens Mama-Louisa et Dewache avaient appris à repérer dans la nature les baies, les fruits et légumes sauvages qui pourraient le moment venu améliorer leur ordinaire. Après avoir parcouru les alentours de la plantation, Dewache récolta des herbes, des racines médicinales dont elle connaissait les vertus. Entre ce qu’avaient amené les Acadiens et ce qu’avait acheté le baron, la basse-cour se trouva riche de plusieurs poules, d’un coq, d’une truie avec sa portée de gorets, sans oublier la vache et son veau. Ils ne manquaient de rien. Quand viendrait la fin de l’été, tout ceci se transformerait en conserve de fruits et de légumes, en pots de confiture et de gelée, on salerait la viande qu’elle soit le produit de l’élevage ou de la chasse.

Captured Africans Taken to the Coast, Nigeria, 1853; (or), Liberia, 1840L’installation dura trois semaines, après moult remerciements de la part du baron, les Acadiens retournèrent sur leurs terres. Cela coïncida avec l’arrivée au milieu du premier jour de février d’une file d’hommes noirs attachés entre eux accompagnés par deux cavaliers. Le premier d’un âge mûr était d’origine française et avait été embauché par le baron, comme régisseur, l’autre ayant dépassé à peine l’adolescence était un jeune Allemand qui lui servait d’aide. Les esclaves promis par le gouverneur espagnol étaient arrivés. Satisfait de son examen, le baron les fit nourrir par Mama-Louisa. Parmi les nouveaux esclaves se trouvaient trois femmes, l’une visiblement âgée avait été donnée en supplément par le notaire du baron. Celle-ci était dénommée Noémie, elle avait des connaissances qui lui permettraient de soigner ses congénères. L’une des femmes du groupe était sa petite-fille Néora, un peu plus jeune que Mama-Louisa, elle fut très impressionnée par l’allure de titan d’Abraham le valet du baron. Celui-ci avait été ramené par le baron des champs de bataille contre les Anglais, le baron lui avait sauvé la vie lors d’une escarmouche dans laquelle avait été tué son précédent maître. Comme on ne savait quoi faire du nègre, son supérieur le lui avait donné.

Dans l’année qui suivit leur installation, Mama-Louisa ressentit les premiers malaises dus à sa première grossesse. Si elle était heureuse de ressentir ses premiers émois de mère, à chaque nausée du matin pendant les premiers mois, elle pensa à Ma-Hadassah, la prévenant que son enfant ne serait jamais assez blanc pour être libre. Après les récoltes à la fin du mois de septembre, avec l’aide de Néora, Aaron vint au monde sans difficulté. Il était la fierté de sa mère, quant à son père, il resta indifférent à la naissance. Dès qu’il put marcher, il s’avéra très indépendant, Louisa le mit à la surveillance des volailles et des cochons.

Carrying Cotton to the Gin, U.S. South, 1850sLa deuxième année avec une partie de l’argent de son ancien négoce de fourrure le baron de Thouais acheta une vingtaine d’esclaves supplémentaires pour compléter son cheptel. Pendant la première année, il n’avait perdu que deux esclaves, l’un de maladie, l’autre avait été entraîné par un crocodile au fond du fleuve. Il profita du voyage pour amener son fils Charles-Henri à La Nouvelle-Orléans et demanda conseil à maître Bevenot de Haussois pour le choix d’une école. Les circonstances avaient fait que l’enfant ne savait toujours ni lire ni écrire. Le notaire lui conseilla celle que le gouverneur Luis de Unzaga avait inaugurée en 1772. Il n’y apprendrait pas autant d’espagnol que l’avait espéré le gouverneur, mais il fréquenterait toute l’élite créole ce qui serait bon pour l’avenir de l’héritier de la « Palmeraie ». De plus, comme il n’y avait pas de pensionnat le notaire proposa d’accueillir le garçon. L’accord fut passé, le baron en étant satisfait. Accompagné d’Ismaël, jeune esclave de son âge qui lui servait de valet, Charles-Henri resta chez lui pendant les dix années qui suivirent soit jusqu’à ses 17 ans. Il passa plus de temps chez son bienfaiteur que sur la plantation de son père. S’il fit peu de progrès dans son éducation, il devint un vrai créole et fit partie intégrante de l’élite de La Nouvelle-Orléans.

De son côté, Georges Tremblay fut éduqué par le baron lui-même. Ce dernier lui apprit les rudiments de l’écriture, de la lecture et de l’arithmétique juste ce qu’il fallait pour devenir un jour le régisseur de la plantation. Georges ne prisait que fort peu la ville, il n’aimait pas le monde qui s’y agglutinait et obligeait souvent des effets de courtoisie qu’il trouvait hypocrites. À ces séjours qui l’incommodaient au court desquels il était amené à fréquenter les jeunes créoles ne pensant qu’à parader, affichant des mulâtresses qu’il couvrait de toilettes, il préférait la surveillance des travaux agricoles, le compte des semences et des récoltes. À la place des promenades en vogue et des bals qui se multipliaient dans les demeures de La Nouvelle-Orléans, il privilégiait la chasse et les chevauchées le long du fleuve ou dans les bayous. Aux salons de la ville, il affectionnait les longues soirées sous la galerie avec ses amis lors desquelles on jouait aux cartes ou aux échecs en tenant à distance les femmes qui jasaient entre elles de l’autre côté de la maison.

Au fil des chaleurs, des ouragans, des inondations, le temps s’écoula, la plantation se développa au gré des champs exploités, des récoltes, des bénéfices, multipliant le nombre d’esclaves. Elle se peupla de femmes et d’enfants noirs tous esclaves sous la domination du baron. Mama-Louisa quant à elle continua à dominer le cœur du planteur, son maître. Quatre ans après son premier fils, elle mit au monde Nathanaël enfant docile souriant et toujours dans les jupes de sa mère. L’enfant était le portrait craché de Charles-Henri de Thouais.

plantation La Palmeraie  (15) face

 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

Évangéline de Henry Wadsworth Longfellow

(traduction française de Pamphile LeMay (1837-1918)
ÉVANGELINE

ÉVANGELINE

C’est l’antique forêt!… Noyés dans la pénombre,
Vieux et moussus, drapés dans leur feuillage sombre,
Les pins au long murmure et les cyprès altiers,
Qui bercent aujourd’hui, sur des fauves sentiers,
Les nids harmonieux, sont semblables aux bardes
Qui venaient, chevelus, chanter dans les mansardes,
Aux druides sacrés dont la lugubre voix
S’élevait, prophétique, au fond des vastes bois.
Sauvage et tourmenté, l’océan vert, tout proche,
Se lamente sans cesse en ses antres de roche,
Et la forêt répond, par de profonds sanglots,
Au long gémissement qui monte de ses flots.

C’est l’antique forêt, et c’est l’efflorescence!…
Mais tous ces cœurs naïfs, et charmants d’innocence,
Que l’on voyait bondir comme bondit le daim,
Quand le cri du chasseur a retenti soudain,
Que sont-ils devenus? Et les modestes chaumes?
Et les vergers en fleurs d’où montaient tant de baumes?
Et les jours qui coulaient, comme au bois les ruisseaux
Dans la clairière bleue ou sous les noirs arceaux,
Ensoleillés souvent par une paix profonde,
Assombris quelquefois par la crainte du monde,
Que sont-ils devenus?… Quel calme dans les champs!
Plus de gais laboureurs. La haine des méchants
Jadis les a chassés, comme, au bord d’une grève,
Quand octobre est venu, l’ouragan qui s’élève
Chasse et disperse au loin, sur l’onde ou les sillons,
Des feuilles et des fleurs les légers tourbillons.
Grand-Pré n’existe plus; nul n’en a souvenance;
Mais il vit dans l’histoire, il vit dans la romance.

Ô vous tous qui croyez à cette affection
Qui s’enflamme et grandit avec l’affliction;
Ô vous tous qui croyez au bon cœur de la femme,
À la force, au courage, à la foi de son âme,
Écoutez un récit que disent, tour à tour,
Et l’océan plaintif et les bois d’alentour.
C’est un poème doux que le cœur psalmodie,
C’est l’idylle d’amour de la belle Acadie!

http://genealogie.dalbiez.eu/Evangeline.htm

la véritable histoire d’Evangeline (chapitre IX)

épisode précédent

Les Acadiens quittent Maryland pour aller en Louisiane .

Comme je vous l’ai déjà dit, Petiots, pendant trois ans, nous avons vécu content et heureux dans le Maryland, lorsque nous avons reçu la nouvelle qu’un nombre d’Acadiens, exilés tout comme nous, s’étaient installés en Louisiane, qu’ils y prospéraient et récupéraient leurs fortunes perdues sous la bienveillance du gouvernement français.

Francis Back

Francis Back

Ces nouvelles nous troublèrent, et plongèrent notre esprit dans l’expectative, nous ne parlions plus que de cela. Cela donnait lieu à des conjectures extravagantes, et nous redonna l’espoir de voir, une fois de plus, ceux dont nous avions été si cruellement séparés. Cela regonfla nos cœurs. Ces nouvelles n’étaient pas précises, nous étions toujours ignorants du sort de ceux qui, comme nous, avaient été exilés de Saint-Gabriel.

Cette incertitude assombrit nos espoirs et entacha notre joie et notre bonheur, augmentant notre inquiétude.

L’angoisse de cet inconnu devint insupportable, nous avons finalement discuté sérieusement de l’opportunité d’émigrer en Louisiane. Les plus timides d’entre nous prenait notre témérité pour une folle entreprise, mais le désir de chercher nos frère exilés a grandi en nous et chaque jour cela est devenu plus vif. Ce désir est devenu si profondément enracinée dans nos esprits, que nous avons conclu qu’il nous fallait partir pour la Louisiane, où la bannière de France flottait au-dessus des coeurs de véritables français.

Nous avons annoncé notre volonté à nos bienfaiteurs, les Familles Brent et Smith, et, sans se laisser abattre par les périls qui nous attendaient, et les obstacles que nous allions devoir surmonter, nous avons préparé notre périple du Maryland à la Louisiane.

Nos amis mirent toute leur éloquence pour nous dissuader de notre volonté, mais nous avons résisté à toutes leurs instances, même si nous étions profondément touchés par cette nouvelle preuve d’amitié. Nous avons cédé tout ce que nous ne pouvions emporter, et avons gardé les wagons et les chevaux pour transporter les femmes et les enfants, ainsi que les bagages. En tout, nous étions deux cents personnes, et parmi eux, cinquante étaient bien armés, et prêts à affronter n’importe quel danger.

Claude Picard (déportation des Acadiens

Claude Picard (déportation des Acadiens

Nous avons avancé lentement, les wagons placés au centre, tandis que vingt hommes à l’avant, et autant à l’arrière, défilaient quatre de front. Dix des plus braves et des plus actifs de nos jeunes hommes avaient pris la tête avec une courte avance par rapport à la colonne, et formaient notre avant-garde. Nos forces étaient distribués avec sagesse, pour notre sécurité, car la route devant nous s’enfonçait dans la montagne, et dans un pays sauvage et morne habité par les Indiens.

Nous avons obtenu, comme éclaireur et guides, deux Indiens bien connus de la famille Brent, et dans lesquels, nous avons pu placer notre confiance. Nous avons eu l’occasion, de reconnaître plus d’une fois de la chance de nous être assurés de leurs services. Notre voyage était plein de tristesse car nous quittions des amis aimables et généreux, amis qui nous avaient soulagé dans nos besoins, et qui avait prouvé la valeur de leur amitié fraternelle. Nous les avons quittés, attirés par des espoirs qui pouvaient se révéler illusoire, et quand nous avons saisi leurs mains pour un dernier adieu, nous avons eu du mal à trouver les mots, ils nous ont manqué, et nos larmes et nos sanglots leur ont exprimé notre reconnaissance pour les bienfaits dont ils nous avaient si généreusement couverts. Eux aussi pleuraient, touchés au cœur par de si éloquentes expressions de notre gratitude. Leurs derniers mots étaient des mots d’amour illuminés par un ardent désir de voir nos espoirs se réaliser.

Howard Chandler Christy: Evangeline

Howard Chandler Christy: Evangeline

Nous partîmes en direction de l’ouest, et nous avons bientôt perdus de vue les toits hospitaliers des familles Brent et Smith. Nous avons de nouveau eu l’impression que nous étions de pauvres exilés errants à travers le monde à la recherche d’une maison.

Notre voyage, Petiots, était lent et fastidieux, mille obstacles entravaient notre progression. Nous avons rencontré des torrents rapides et profonds que nous ne pouvions traverser, faute de bateaux. Nous avons voyagé à travers la montagne où les chemins étroits et dangereux serpentaient sans fin sur ses versants et par vaux et par monts, nous avancions sur des pentes escarpées, où un faux pouvait nous faire chuter dans des gouffres béants. Nous avons souffert de tempêtes et de pluies diluviennes, et la nuit, quand nous nous arrêtions pour reposer nos membres fatigués, nous n’avions que la toile de nos tentes pour nous abriter de ces intempéries.

Ah! Petiots, nous avons été soumis à des épreuves douloureuses! Mais nous avons été bercés par l’espoir que loin, très loin en Louisiane, nous trouverions nos parents et nos amis. Ce rêve radieux éclairait notre chemin, il brillait tel un phare sur lequel nous gardions nos yeux rivés. Il endurcit notre cœur contre les souffrances et les privations presque trop grandes pour être prises en charge autrement.

Robert Griffing: la prise de Mary Jemison

Robert Griffing: la prise de Mary Jemison

Ainsi, nous avancions sans crainte, oui, presque gaiement, et la nuit, quand nous montions nos tentes dans quelque endroit solitaire, nos chansons acadiennes rompaient le silence et la solitude, et, comme la douce brise, elles flottaient sur les collines, leurs couplets légers retentissaient de nouveau en nous si clairement et si distinctement, qu’ils semblaient être l’écho de la voix de quelque ami.

Tant que nous avons voyagé en Virginie, sauf les obstacles présentés par les routes d’un pays aux reliefs variés, notre progression, bien que lente était satisfaisante. Les gens étaient généreux, et nous ont fourni avec abondance de l’aide. Mais quand la population blanche s’est fortement clairsemée et quand nous sommes arrivés dans la province sauvage et montagneuse  qui, nous dit-on, portait le nom de Caroline, alors, Petiots, il nous fallut un coeur vaillant et ferme de résolution, pour ne pas abandonner l’idée de gagner la Louisiane par la voie terrestre que nous suivions.

Pendant des jours et des semaines, nous avons eu à marcher péniblement dans des forêts sans fin, notre chemin coupait à travers des bois si épais de broussailles, qu’ils étaient presque imperméables à la lumière. Un ennemi cruel pouvait se poster, se cacher en embuscade pour nous tuer, car nous étions maintenant dans le cœur du territoire indien, et les sauvages nous suivaient, furtivement, jour et nuit. Nous pouvions les voir, hideux, avec leurs visages tatoués et leurs coiffures de plumes, effrayant en apparence, nous rôdant autour, et en épiant nos mouvements. Nous étions toujours sur le qui-vive, s’attendant à une attaque à tout moment, car nous pouvions entendre distinctement leurs  féroces hululements.

Ah! Petiots, c’est alors que notre angoisse devint extrême. Les cœurs les plus vaillant grandirent en faiblesse sous la pression de ces malheurs accumulés. Nos nuits étaient sans sommeil, soucieuse et la famine nous tenaillait, nous étions l’image du découragement et du désespoir. Pendant deux longs mois, nous avons ainsi peiné jour après jour, et nuit après nuit,  nous étions épuisés de ce voyage sans fin apparente, le découragement nous laissât croire que nous avions échoué.

L’heure était sombre, pleine de pressentiments inquiétants, et nous étions abattus par cet exile plein de tristesse et d’appréhension.

Meyer Straus

Meyer Straus

Mais une sorte de Providence veillait sur nous. L’espoir de trouver notre parentèle perdue soutenait nos esprits fatigués. On nous avait dit que la Louisiane était une terre d’enchantement, où un printemps perpétuel régnait. Une terre où le sol était extrêmement fertile, où le climat était tellement agréable et tempéré que le ciel était perpétuellement serein, au point de mériter à juste titre le nom d’Eden d’Amérique. Cette idée nous souriait effaçant la distance vers cette terre promise, vers ce pays, cela guidait nos pas fatigués. La nostalgie s’effacerait le jour où nous foulerions son sol, et respirerions une fois de plus l’air pur dans lequel flottait la bannière de la France.

Enfin nous arrivâmes à la rivière Tennessee, là où elle s’incurve gracieusement autour de la base d’une montagne surgissant à une hauteur de plusieurs centaines de pieds. Ses rebords étaient rocheux et escarpés, et vers le bas, plongeant au moins de cinquante pieds, nous avons pu voir, dans ce gouffre ses eaux qui coulaient majestueusement vers le grand vieux Meschacebé. Il était hors de question de traverser la rivière  à cet endroit, et nous avons suivi son cours sur le bord abrupt de ses berges , avançant prudemment évitant le danger menaçant.

Cette nuit-là, nous avons dormi dans une grande grotte naturelle sur le bord même du précipice, au bord du fleuve. À l’aube de la journée, nous avons repris notre marche, et avons avancé. Le pays devint de plus en plus plat, et après quatre jours harassants, nous nous sommes arrêtés et avons campé sur une colline près d’une rivière, se jetant dans le fleuve. Nous y avons rencontré un groupe de Chasseurs et de trappeurs canadiens qui nous ont fait un accueil chaleureux, et nous ont réapprovisionné en venaison. Ils nous ont informés que la façon la plus facile et la moins fatigante pour atteindre la Louisiane était de flotter sur les rivières Tennessee et Meschacebé. La suggestion a été adoptée, et nos hommes aidés par nos amis canadiens, ont abattu les arbres pour construire une embarcation adaptée.

Là, Petiots, un grand malheur nous arriva. Nous avons connu une grande perte avec la mort de René Leblanc, qui avait été notre chef et conseiller dans les heures de nos doutes douloureux. La vieillesse avait brisé sa constitution, il avait dépérit, et les fatigues de notre long pèlerinage, l’avaient mené dans la tombe sans une plainte. La mort de ce héros, de ce chrétien, qui nous consolait quand nous pleurions à ses côté, et qui nous encourageait dans nos problèmes, nous affligea cruellement, et la nuit au cours de laquelle il fut exposé, préambule à son enterrement, le silence ne fut pas troublé, dans notre camp, sauf par nos chuchotements, comme si nous craignions de troubler le repos de l’homme grand et bon qui dormait du sommeil éternel. Nous l’avons enterré au pied de la colline, dans un bosquet de noyers. Nous avons gravé son nom et une croix sur l’écorce de l’arbre abritant sa tombe, et après avoir dit les prières pour les morts, nous avons fermé sa tombe, mouillés par les larmes de ceux qu’il avait tant aimés.

Franck Dicksee: Evangeline

Franck Dicksee: Evangeline

Mon récit n’ai pas gai, Petiots, mais la sombre morosité va maintenant être dissipée par le soleil radieux de la joie et du bonheur.

Notre bateau était lourd, mais il servit notre but. Nous y avions stocké nos bagages et nos fournitures, nous avons vendu nos chevaux et nos chariots à nos amis canadiens, nous avons pris congé de nos guides indiens et nous avons lâché les amarres du bateau. Nous avons flotté en aval, nos jeunes hommes poussant l’aviron, et chantant des chansons acadiennes.

Rien d’important ne se passa suite à notre embarquement. Pendant la journée, nous naviguions, et la nuit, nous amarrions notre bateau en toute sécurité, et campions sur les rives de la rivière. Enfin, nous nous sommes lancés sur le eaux tumultueuses du Mississippi et sur ce noble fleuve avons flotté jusqu’au Bayou Plaquemines, en Louisiane, où nous avons débarqué. Une fois de plus nous marchions sur le sol français, nous étions libérés de la domination anglaise.

Joseph Rusling Meeker: bayous

Joseph Rusling Meeker: bayous

La nouvelle de notre arrivée se propagea et un grand nombre d’exilés acadiens affluèrent vers notre campement pour nous accueillir et nous souhaiter la bienvenue. Ah! Petiots, comment puis-je décrire notre joie et notre ravissement, quand nous avons reconnu des visages familiers. Saisissant les mains, le cœur trop plein de parole, nous avons pleuré comme des enfants. L’amour et le bonheur reprirent possession de notre  cœur  ce jour-là. Plus d’une femme pressée à son sein un mari depuis longtemps perdu. Plus d’un parent aimé serrait avec extase un enfant aimant. Ah! Un tel moment, nous a remboursé toutes nos souffrances et nos privations, et nous avons passé la journée dans la joie, la convivialité et la gaieté.

La suite de mon histoire sera vite dit, Petiots. Peu de temps après, nous sommes partis pour la région du bayou Teche, où des terres nous avaient été concédées par le gouvernement. Nous avons dirigé notre chemin, dans des marécages sombres, à travers les bayous sans nombre, à travers des lacs jusqu’à ce que nous ayons atteint Portage Sauvage, à Fausse Pointe, qui nous était destinées. Le lendemain, nous étions à la Poste des Attakapas, un petit hameau à deux ou trois maisons, un magasin et une petite église en bois, situé sur Bayou Teche que nous avons traversé en bateau.

Là, plusieurs Acadiens se sont séparés afin de s’installer sur les terres mises à leur disposition.

Vous ne devez pas imaginer, Petiots, que la région du Teche, tout comme aujourd’hui, était parsemée de florissante fermes, d’élégantes maisons et de beaux villages. Non, Petiots, elle a exigé de la persévérance de la part de vos pères acadiens pour s’y installer. Bien que belle et pittoresque, il était une région sauvage habitée, la plupart du temps, par des Indiens et par quelques hommes blancs, des trappeurs et des chasseurs de profession. Ses immenses prairies, couvertes de mauvaises herbes aussi grandes que vous, étaient communes et des troupeaux de bovins et de cerfs y erraient sans encombre, sauf par le chasseur et la panthère. Telle était la région où vos ancêtres se sont installés, et qui grâce à leur énergie s’est transformée en un jardin regorgeant de richesses.

Meyer Straus (le bayou teche.

Meyer Straus (le bayou teche.

Les Acadiens se sont enrichis dans un pays où personne ne meurt de faim s’il est laborieux, et où l’on peut facilement devenir riche s’il craint Dieu, et s’il est économe et ordonné dans ses affaires.

Petiots, j’ai tenu ma promesse, et je vous ai raconté mon histoire. Vos pères acadiens étaient les martyrs d’une noble cause, et vous devez toujours être fiers d’être leurs fils des martyrs et des hommes de principe.

« – Grand-mère – lui avions nous  dit, comme nous l’embrassions tendrement – vos mots ont imprégné nos cœurs bien disposés et affectueux, et ils porteront leurs fruits. Nous sommes fiers aujourd’hui d’être appelé Acadiens, car il n’y a jamais eu peuple plus noble, plus dévoué au devoir et plus patriotes que les Acadiens qui devenus exilés, ont bravé la mort elle-même, plutôt que de renoncer à leur foi, leur roi et leur pays. « 

fin

la véritable histoire d’Evangeline (chapitre VIII)

épisode précédent

L’histoire vraie d’Evangeline

Howard Chandler Christy : Evangeline

Howard Chandler Christy : Evangeline

Emmeline Labiche, Petiots, était une orpheline dont les parents étaient morts quand elle était toute enfant. Je l’avais prise à mon domicile, et l’avais élevée comme ma propre fille. Elle était douce d’humeur, et affectueuse! Elle avait grandi et à l’âge adulte avait toutes les attractions de son sexe, et, bien que pas d’une beauté dans le sens donné habituellement à ce mot, elle était considérée comme la plus belle fille de Saint-Gabriel. Son regard doux, transparent, de couleur noisette, reflétait ses pensées pures; ses cheveux bruns foncés tombaient en ondulations gracieuses sur son front intelligent, et en boucles sur ses épaules, son sourire envoûtant, son visage mince, symétrique, contribué à donner à son apparence tous les attraits de la beauté pour une jeune fille.

Franck Dicksee : Evangeline

Franck Dicksee : Evangeline

Emmeline, qui venait de terminer sa seizième année, était à la veille d’épouser un des plus méritants, des plus laborieux et des mieux fait de sa personne,Louis Arceneaux, un jeune homme de Saint-Gabriel, . Leur amour mutuel datait de leur première année, et tous admettaient que la Providence désirait leur union comme homme et femme, elle, la jeune fille la plus belle, et lui, le plus méritant des jeunes gens de Saint-Gabriel.

Leurs bans furent publiés dans l’église du village, le jour nuptial fut fixé, et leur amour longtemps rêvé fut sur le point de se réaliser, quand l’invasion barbare de notre colonie eut lieu.

Nos oppresseurs nous poussaient à la mer, où leurs navires roulaient à l’ancre, quand Louis résistant fut brutalement blessé. Emmeline assista à toute la scène. Son amant fut aussitôt transporté à bord de l’un des navires qui leva l’ancre. Une forte brise bientôt conduit le navire hors de la vue. Emmeline, sans larmes et sans voix, se tenait à la même place, immobile comme une statue, et lorsque la voile blanche disparut au loin, elle poussa un cri sauvage perçant, avant que de tomber évanouie sur le sol.

Quand elle revint à elle, elle s’accrocha à moi,  je l’a serrée dans mes bras, et dans l’agonie du chagrin, elle sanglota piteusement. «- Maman, maman – dit-elle, bégayant sous l’émotion – il est parti, ils l’ont tué, que vais-je devenir ? » J’apaisai sa douleur avec des mots pleins de tendresse jusqu’à ce qu’elle cessât de pleurer. Peu à peu, sa violence se calma, mais la tristesse de son visage affichait la douleur qui dévorait son cœur, ne jamais partager son amour avec son prétendant engloutissait son âme.

Franck Dicksee: Evangeline

Franck Dicksee: Evangeline

Ainsi, vécut-elle au milieu de nous, toujours si douce, raisonnable, mais languissante, l’humeur triste avec un sourire douloureux affiché sur son visage. Nous en étions venus à voir en elle, non pas un être terrestre, mais plutôt un ange, notre ange gardien, et c’est pourquoi nous en sommes venus non plus à l’appeler Emmeline, mais Evangeline, ou petit ange de Dieu.

La suite de son histoire n’est pas gaie, Petiots, et mon pauvre vieux cœur s’arrête, chaque fois que je me rappelle la misère de son destin.

Et alors que notre grand-mère parlait ainsi, toute sa personne était tremblante d’émotion. «- Grand-mère – lui avons-nous dit – nous sommes vivement intéressé par l’histoire Evangeline, il faut nous dire ce qu’il advint d’elle par la suite.

– Petiots, comment puis-je refuser de répondre à votre demande ? Je vais maintenant vous dire ce qu’il est devenu de la pauvre Emmeline – et après être resté un certain temps dans une réflexion rêveuse, elle reprit son récit – Emmeline, Petiots, a été exilés au Maryland avec moi. Elle était, comme je l’ai dit, mon enfant adopté. Elle habitait avec moi, et elle m’a suivi dans ma longue migration du Maryland à la Louisiane. Je me dois maintenant de vous détailler les nombreux dangers qui nous assaillirent pendant notre voyage, et les nombreux obstacles que nous avons dû surmonter pour atteindre la Louisiane…J’anticipe sur ce qui me reste à vous dire mais sachez que lorsque nous avons atteint le Teche pays, à la Poste des Attakapas, nous y avons trouvé une population rassemblée pour nous accueillir.

Nous sommes venus par voie de terre, Emmeline marchait à mes côtés, mais elle ne semblait pas remarquer le magnifique paysage qui se déroulait devant nos yeux. Hélas! il était sans importance pour elle. Que nous marchions sur les rives poétiques de la Teche, ou errions dans les sites pittoresques du Maryland, elle, elle vivait dans le passé, et son âme était toute absorbée dans la douleur du regret. Pour elle, l’univers avait perdu toute saveur, elle ne ressentait rien devant ses beautés, sa fraîcheur, et ses splendeurs. L’éclat de ses rêves était grisé, et elle respirait dans une atmosphère de ténèbres et de désolation.

Elle marchait à côté de moi d’un pas mesuré lorsque tout à coup, elle me saisit la main, et, comme fasciné par une vision, elle resta immobile, sur place. Le sang de son cœur imprégnait ses joues, et avec le ton cristallin d’une voix vibrante de joie: «- Mère! Mère! – cria-t-elle – c’est lui! C’est Louis! pointant vers la haute silhouette d’un homme couché sous un grand chêne. » Cet homme était bien Louis Arceneaux.

Avec la rapidité de l’éclair, elle vola à son côté, et dans l’extase de la joie: «- Louis, Louis – dit-elle – je suis votre Emmeline, votre Emmeline, depuis longtemps perdue! M’avez-vous oublié? »

Louis pâlit, son visage avait la couleur de la cendre et baissa la tête, sans prononcer un mot. «- Louis – dit-elle, douloureusement impressionné par le silence de son amant et sa froideur – pourquoi te détourner de moi? Je suis toujours votre Emmeline, ta fiancée, j’ai gardé intacte ma promesse envers toi. Pas même un mot de bienvenue, Louis ? » Interrogea-t-elle. Les larmes commencèrent à monter à ses yeux. «- Dis-moi que tu m’aimes encore, que la joie de me revoir étouffe ta parole. « 

Louis Arceneaux, la voix tremblante, répondit: « – Emmeline ne me prétend pas tant de bonté, car je suis indigne de toi. Je ne peux plus t’aimer, Je me suis engagé auprès d’une autre. Arrache à ton cœur le souvenir du passé, et pardonne-moi.» Et aussi vite il s’éloigna, et fut bientôt perdu de vue dans la forêt.

Pauvre Emmeline, elle se mit à trembler comme une feuille, je lui prit la main, elle était glacée. Une pâleur mortelle se répandit sur son visage, et son regard était vide. « -Emmeline, ma chère fille, viens » Dis-je. elle me suivit comme un enfant. Je la serrai dans mes bras.

– Emmeline, ma chère enfant, console toi, il y a sûrement encore du bonheur pour toi.

– Emmeline, Emmeline – murmura-t-elle à voix basse, comme si elle essayait de se souvenir de ce nom – qui est Emmeline ? » Puis, regardant mon visage avec peur, les yeux brillants ce qui me fit frémir, elle dit avec une voix étrange, anormale: «- Qui êtes-vous? » Et elle se détourna de moi. Son esprit avait décroché, cette dernière secousse avait été de trop pour son cœur brisé, elle avait sombré dans la folie.

Comme il est étrange, Petiots, que les êtres, pure et céleste comme Emmeline, doivent lutter contre le sort, et être ainsi exposés à l’adversité. Est-il vrai, alors, que Dieu, le bien-aimé, se dévoile toujours dans la douleur ? Est-ce que Emmeline était trop éthérée pour être un être de ce monde, et que Dieu la voulait en son doux paradis ? Il ne nous appartient pas, Petiots, de résoudre ce mystère et d’examiner les décrets de la Providence. Nous ne pouvons que nous incliner devant sa volonté.

Franck Dicksee: Evangeline

Franck Dicksee: Evangeline

Emmeline n’a jamais recouvré sa raison, et une profonde mélancolie s’installa en elle. Son beau visage était régulièrement éclairé par un triste sourire qui la rendait d’autant plus sainte. Elle n’a jamais reconnu une quelconque personne hormis moi, et niché dans mes bras comme un enfant gâté, elle me donnait les noms les plus attachants. Aussi douce et aussi aimable que jamais, chacun la plaignait et l’aimait.

Lorsque, pauvre folle, Emmeline se promenait sur les bords de la Teche, elle cueillait les fleurs sauvages qui jonchaient sa route, et fredonnait des chansons acadiennes, ceux qui la rencontraient lui demandaient pourquoi une si belle et une si douce jeune fille avait été visitée par la colère de Dieu. Elle parlait de l’Acadie et de Louis avec des mots d’amour, et personne ne pouvait l’écouter sans verser des larmes. Elle se croyait encore la jeune fille de seize ans, à la veille d’épouser l’élu de son cœur, qu’elle aimait avec tant de constance et de dévouement, qu’elle imaginait que les cloches de l’église du village sonnaient pour son mariage, son visage s’illuminait, alors et son corps tremblait de joie extatique. Et puis, brusquement elle passait de la joie au désespoir, son visage changeait et, tremblant convulsivement, haletant, luttant pour s’exprimer, et pointant son doigt vers un objet invisible, avec des accents aigus et perçants, elle criait: « – Mère, mère, il est parti, ils l’ont tué, que vais-je devenir ? Et poussant un cri sauvage, surnaturel, elle tombait dans mes bras. »

Enfin sous les ravages de sa maladie mentale, elle expira dans mes bras sans lutte, et avec un sourire angélique sur les lèvres.

Elle dort maintenant dans sa tombe, à l’ombre du grand chêne près de la petite église de la Poste des Attakapas, et sa tombe fut fleuri tant que votre grand-mère a pu la visiter. Ah! Mes Petiots, triste fut le sort de la pauvre Emmeline, Evangeline, notre petit ange de Dieu.

Et enfouissant son visage dans ses mains, grand-mère pleura et sanglota amèrement. Nos cœurs se gonflèrent aussi avec émotion, par empathie des larmes roulèrent sur nos joues. Nous nous sommes retirés doucement et avons laissé seule notre chère grand-mère, à ses pensées et pleurer pour son Evangeline, son petit ange de Dieu.

 

suite au prochain numéro.

libre traduction de : Acadian Reminiscences by Felix Voorhies