Tragédie Canadienne, Survivre ou mourir

 

 Antoine Gaston AlciatoreLorsqu’ils arrivèrent à la Nouvelle-Orléans, Joseph-Marie de Thouais et Basile trouvèrent le gouverneur Luis de Unzaga y Amezaga en pleine préoccupation guerrière. Pour être plus exact Marie Elizabeth de St. Maxent, sa jeune épouse, donnait un bal de charité afin de rassembler des fonds pour aider ce que l’on appelait les américains, car les colonies anglaises à l’est du Mississippi faisaient plus que se rebeller, elles faisaient la révolution. Deux semaines avant l’arrivée des deux hommes dans la ville, le 4 juillet, les colonies anglaises avaient proclamé la Déclaration d’Indépendance, ce qui équivalait à une déclaration de guerre contre l’Angleterre. Toute la haute société créole avait été invitée aussi Joseph-Marie et Basile furent courtoisement éconduits par le majordome noir de l’hôtel du gouverneur. Ils furent de même éconduits chez monsieur Bevenot de Haussois, notaire à la Nouvelle-Orléans, chez qui ils s’étaient présentés sur les conseils d’un ami acadien, mais celui-ci était aussi de la fête. La journée étant avancée, après renseignement auprès de leur aubergiste, ils décidèrent d’aller acheter des chevaux dont ils auraient grand besoin. Ils se rendirent chez un maquignon en dehors de la ville, auprès duquel ils obtinrent pour un bon prix une jument baie pour Basile et un étalon brun pour Joseph-Marie. Ils s’équipèrent ensuite en selle et harnais. De retour à l’auberge où ils avaient trouvée à se loger, ils dînèrent et se couchèrent.

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Le lendemain, en fin de matinée afin de le trouver en de bonnes dispositions, il se rendit d’abord chez le notaire. Joseph-Marie de Thouais s’était vêtu selon son rang, s’il n’avait pas mis de perruques, il arborait un habit à la française de bonnes factures accompagné de chaussures à boucles et d’une canne. Arrivée rue du Maine devant la maison du notaire, il frappa, il fut courtoisement reçu par une négresse tout en rondeurs et en sourire qui lui demanda de patienter dans le vestibule le temps d’aller prévenir son maître. Des meubles, au tapis en passant par les tableaux, autour de lui tout prouvaient l’opulence du notaire. Monsieur Bevenot de Haussois avait repris la charge de son père. La trentaine, célibataire, c’était un homme mince au visage hermétique et de nature consciencieuse. Il fit rentrer Joseph-Marie baron de Thouais, comme il était écrit sur la carte. Il le fit asseoir face à lui et lui fit servir un rafraîchissement, car il faisait déjà très chaud. Après les salutations d’usage, avec un accent traînant, il engagea la conversation: « – Que puis-je pour vous monsieur de Thouais?

– Je viens de la part d’un de vos confrères de Québec, monsieur La Dauversière, qui m’a conseillé votre étude.

– Grands dieux mais comment va l’ami de mon père? Cela fait si longtemps que je n’ai pu avoir de ses nouvelles avec ses temps troublés.

Marie-Gabrielle Capet (homme à la redingote bleueAprès avoir rassuré le notaire Joseph-Marie reprit: « – J’ai des lettres de changes et de créances ainsi que quelques biens à mettre en lieu sûr et je compte sur vous pour me conseiller. ». Après avoir examiné chaque papier et les bijoux le notaire le rassura, il n’y avait aucun problème, il s’occuperait de tout. Il conclut en lui demandant s’il voulait vendre les bijoux car il n’aurait aucun mal à trouver acquéreur.

– Non! Surtout pas ce sont ceux de ma mère, je ne sais si elle est encore en vie, mais de toute façon ils reviendront à la femme de mon fils quand le temps sera venu.

– Voulez-vous vous installer dans la colonie?

– oui j’en ai l’intention. J’aimerais obtenir une concession de la part du gouverneur, je vais aller demander audience cet après-midi. J’ai repéré dans une courbe du fleuve avant la ville de l’ascension un endroit qui me conviendrait près d’une autre plantation.

– Ce doit être la plantation Houmas, c’est une bonne terre, mais ne la demandez pas tout de suite, le gouverneur vous proposera de vous installer au bayou Lafourche avec les acadiens. Allez voir après votre audience Monsieur de Saint-Maxent, il fait la pluie et le beau temps sur la colonie depuis que le gouverneur a épousé une de ses filles. De plus, il est favorable à l’installation de tout français surtout noble! Votre fortune ne suffirait pas pour les terres, les esclaves et toutes les fournitures dont vous auriez besoin. Il vaut mieux amener le gouverneur à vous donner la terre.

Gilbert_Antoine_de_Saint_MaxentSuivant les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, il se rendit en début d’après-midi à l’hôtel du gouverneur. Le maître d’hôtel, noir-ébène, guindé et dédaigneux, le conduisit dans l’antichambre où il lui demanda de bien vouloir patienter. Joseph-Marie n’avait pas tenu compte de l’incontournable coutume des Caraïbes, la méridienne. La chaleur du milieu de journée arrêtait toute activité, du moins chez les nantis, pour la sieste. Deux heures plus tard, un homme traversa l’antichambre et entra dans la pièce contiguë sans frapper ni être présenté. L’homme, de belle prestance, d’une cinquantaine d’années, habillé avec soin d’un habit à la française avec perruque poudrée et chaussure à boucles d’argent, le toisa avec hauteur. Il semblait être chez lui et pour cause l’homme était le beau-père du gouverneur, c’était Gilbert Antoine de Saint-Maxent, alors l’homme le plus riche de Louisiane. Né à Longwy, en Meurthe-et-Moselle, en Lorraine, en 1747, il avait immigré à La Nouvelle-Orléans, et s’était enrôlé dans l’armée. Deux ans plus tard, il avait épousé la riche Elizabeth La Roche et avait utilisé sa dot afin d’ouvrir un bâtiment sur la rue Conti servant à l’approvisionnement des commerçants de fourrures. En 1753, il fut promu colonel et commandant du régiment de la Louisiane par le gouverneur Louis de Billouart Kerlerec. Il s’était distingué dans les combats de défense contre les incursions anglaises et des Chickasaws. Il avait marié sa seconde fille, Marie Elizabeth, à dix-huit ans au nouveau gouverneur de la ville, de l’âge de son père. Cela n’avait pas gêné la jeune fille qu’elle était alors. Elle avait été élevée dans ce sens et dans la colonie aucun parti n’était à la hauteur des attentes de son père et des siennes. De plus, cela allait tout à fait avec l’idée qu’elle se faisait de la vie, être à la meilleure place dans la société. Sa sœur aînée Marie-Felice de Saint-Maxent, jeune veuve de monsieur d’Estrehan avait eu la bonne idée d’épouser en deuxièmes noces, Bernardo de Gálvez y Gallardo, le général du gouverneur, une des plus anciennes familles d’Espagne. Monsieur de Saint-Maxent en se servant de ses filles avait su fort bien avancer ses pions. Le gouverneur venait de le nommer commandant de la milice de la Louisiane.

Un moment plus tard, le majordome vint chercher Joseph-Marie qui commençait à s’impatienter, bien qu’il fût conscient d’être obligé d’en passer par là. Le gouverneur à son bureau conversait avec l’homme que Joseph-Marie avait vu rentrer précédemment. Don de Unzaga y Amezaga était un homme affable, courtoisement il indiqua le fauteuil en face de lui.

– Veuillez m’excuser de cette attente monsieur de Saint-Maxent et moi-même réglions des problèmes urgents. Si j’ai bien compris monsieur de Thouais, vous venez d’arriver dans notre colonie.

– Oui, monsieur le gouverneur, je suis venu vous présenter mes hommages et vous demander l’autorisation de m’installer en Louisiane.

plantation La PalmeraieAvec un fort accent espagnol le gouverneur reprit : « – Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous vous installiez parmi nous, vous êtes le bienvenu. J’ai cru comprendre que je vous obligerais en vous donnant une concession. Cela a priori ne pose aucun problème. Je voudrais toutefois, si cela était possible, que vous me rendiez un service. Monsieur  de Saint-Maxent m’a fait savoir que vous étiez arrivé dans notre colonie depuis l’Acadie par le Mississippi. J’ai justement besoin de quelqu’un de confiance qui aurait vu le terrain récemment. Je ne sais si vous êtes informé, mais les Américains ont déclaré leur indépendance. Je vais être franc avec vous. Non pas que je veuille les aider particulièrement, mais je voudrais profiter de la faiblesse des Anglais pour récupérer quelques forts et leurs régions environnantes. Si je vous fais part de ces secrets militaires, c’est qu’il m’a semblé comprendre que vous aviez quelques rancœurs envers ceux-ci. En échange de ce service, je vous concéderai une plantation d’environ 3000 arrhes sur le lieu de votre choix et vingt esclaves pour démarrer.

Le baron de Thouais fut très surpris de tous les renseignements que détenait le gouverneur à son sujet. Ce qu’il ne savait pas c’est que Mr de Saint-Maxent avait déjeuné avec son notaire. Si celui-ci était resté discret quant à la fortune de ce dernier, Monsieur Bevenot de Haussois connaissant les projets de son ami de Saint-Maxent, n’en avait pas moins raconté le parcours du baron de Thouais jusqu’à la colonie, afin de lui donner un coup de pouce dans ses démarches. Sans se décontenancer Joseph-Marie de Thouais acquiesça à la demande, trouvant l’échange équitable. Il demanda toutefois de quoi il en retournait. Monsieur de Saint-Maxent prit le relais. Il expliqua qu’ils avaient l’intention d’aider secrètement les américains en leur livrant cinq tonnes de poudre à canon, des magasins du roi. La poudre à canon devait remonter le Mississippi, sous prétexte de protéger la colonie espagnole, le but étant de contrecarrer les plans anglais pour capturer Fort Pitt. Ils devaient donc livrer la marchandise au capitaine Georges Gibson Linn. S’il était d’accord pour participer à ce projet, il était attendu sous deux jours au palais du gouverneur. Le baron assura sa présence et garantit celle de son ami Basile Tremblay, se demandant toutefois ce qui se passerait le cas contraire.

Le gouverneur, comme monsieur de saint Maxent, avait choisi de faire ce marché avec le baron de Thouais, car il savait que dans une armée les uns étaient braves, parce qu’ils voyaient de loin la récompense, les autres l’étaient par dureté de caractère, et que beaucoup encore l’étaient parce que tout ce qui les entourait les animait. Combien en étaient-ils qui seraient lâches, s’ils étaient sûrs qu’on ne le sut pas!

Alonzo Chappel  (Wyoming Valley Massacre - 1-2-296-25-ExplorePAHistory-a0a9x7-a_349Deux jours plus tard comme prévu les deux acolytes qui venaient d’Acadie se présentaient à l’aube au palais du gouverneur. Outre le gouverneur les y attendaient monsieur de Saint-Maxent et Monsieur Bevenot de Haussois. Après avoir signé leurs engagements dans la milice de Louisiane qui serait sous les ordres de monsieur de Saint-Maxent, le baron de Thouais contresigna son acte de propriété pour la plantation située à l’endroit où il la désirait, son notaire ayant fourni l’information. Celle-ci lui reviendrait à la fin de son engagement et si par malheur il lui arrivait quelque chose, elle reviendrait à son héritier. C’est ainsi que commença la guerre de la colonie espagnole contre son voisin anglais. Cette guerre ressemblait plus à une guerre de maquis qu’à une guerre ouverte. Le général Gálvez, qui devait devenir à son tour gouverneur, avait pris position pour les rebelles et supervisait l’ensemble des mouvements. Il commença par fournir des armes aux insurgés et captura tous les postes britanniques à l’ouest de la Floride. Pour cela, il avait accepté l’enrôlement dans l’armée espagnole de volontaires louisianais pour combattre du côté des Américains.

*

Pour les deux amis cette guerre de guérilla se déroula malgré ses horreurs sans trop de mal jusqu’à la capture de Fort Bute. L’Espagne était officiellement entrée dans le conflit au côté de la Révolution américaine le 8 mai 1779, avec une déclaration de guerre par le roi Charles III. Cette déclaration avait été suivie par une autre le 8 juillet qui autorisait ses sujets coloniaux à s’engager dans des hostilités contre les Anglais. Bernardo de Gálvez avait intercepté des communications émanant des anglais à Pensacola, indiquant qu’ils avaient planifié une attaque surprise sur la Nouvelle-Orléans. Il décida donc de lancer sa propre attaque en premier. Elle commença par la capture de Fort Bute pour laquelle Bernardo de Gálvez rassembla l’armée régulière espagnole, et les milices acadiennes de Saint-Maxent. Cette prise marqua le début de l’intervention officielle de l’Espagne dans la guerre américaine aux côtés de la France et des rebelles.

de Maubeuge Louis Amédée marquis 05 - copieQuelque temps auparavant, Louis Amédée, chevalier de Maubeuge, âgé de 24 ans, avait été détaché par Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau auprès de Monsieur de Saint Maxent. Il était arrivé en grand secret sur les lieux de la bataille à venir. L’engouement de monsieur de La Fayette pour le combat des Américains avait fini par faire des émules auprès de la société aristocratique française en plein engouement de philosophie et de liberté que les vannes des encyclopédistes, des écrits de Voltaire et des satires de Beaumarchais avaient ouverte. Afin de tâter le terrain monsieur de Rochambeau avait rassemblé un contingent qu’il avait mis sous les ordres du jeune chevalier de Maubeuge.

Le 7 septembre, à l’aube Bernardo Gálvez décida de prendre d’assaut le petit poste frontière britannique. Le fort Bute était situé sur les bords du Bayou Manchac, à environ 115 milles de La Nouvelle-Orléans, à l’extrême-ouest de la frontière ouest de la Floride britannique. Le lieutenant-colonel Alexander Dickson avait été chargé de la défense du district de Bâton-Rouge, qui comprenait forts Bute, Bâton-Rouge, et Panmure. Les Anglais avaient commencé par envoyer un grand nombre de troupes au nord-ouest des colonies afin de capturer Georges Rogers Clark, le commandant américain, ce qui avait affaibli la région. Le commandant Dickson n’avait à sa disposition que 400 soldats réguliers et ayant eu connaissance des mouvements espagnols, il avait retiré la plupart de ses forces de Bâton-Rouge et Panmure, laissant à l’arrière, avec le capitaine Von Haake une petite garnison. Les Espagnols de leur côté avaient reçu des renforts de La Nouvelle-Orléans. Ceux-ci se composaient au départ de 520 réguliers, dont environ les deux tiers avaient été récemment recrutés, 60 miliciens, 80 mulâtres libres, et dix volontaires américains dirigés par Oliver Pollock parmi lesquels s’était glissé le jeune James Wilkinson. burgoyneCe dernier commençait une carrière des plus particulières, engagé dans l’armée comme agent de liaison, il était surtout agent secret du général Washington et rendait compte de l’évolution de la guerre espagnole et de l’état d’esprit des alliés. Venant de l’amont du fleuve, la force avait été augmentée en plus des 600 hommes, indiens, acadiens, dont faisaient partie le baron de Thouais et Basile Tremblay. Gálvez avait réussi à rassembler plus de 1400 hommes, même si ce nombre avait été sensiblement réduit en raison des difficultés de la marche. La veille au soir, le baron de Thouais était arrivé avec son corps devant l’ancien fort construit en palissade. Il trouva que l’ennemi était en mauvaise posture, car il le jugea indéfendable la position. Lorsque les troupes furent rassemblées devant fort Bute, Gálvez informa ses hommes du véritable objectif de leur mission suscitant des hourras enthousiastes. Le baron de Thouais et son ami furent convoqués sous la tente de Saint-Maxent, qui leur apprit qu’il les mettait sous les ordres du jeune lieutenant français le chevalier de Maubeuge, car ils connaissaient le terrain bien mieux que le nouveau venu. Bien qu’il trouvât son supérieur assez jeune, Joseph-Marie obéit sans objection. À l’aube le lendemain, ils attaquèrent le fort, et après une brève escarmouche dans laquelle un seul homme fut tué, la garnison se rendit. Comme des soldats anglais s’échappaient, Gálvez envoya le corps expéditionnaire français capturer ceux qui s’enfuyaient sur le chemin de Bâton-Rouge. Alors qu’ils couraient derrière les fuyards dans le sous-bois qui longeait le bayou, ils furent pris à revers par un groupe d’Indiens amis des Anglais. Joseph-Marie et Basile n’entendirent pas l’avertissement que leur lança un soldat français. Joseph-Marie sentit le souffle d’une flèche passer sur son côté qui atteignit au milieu du dos son ami qui courait devant lui. Il le vit s’écrouler sans vie. Dans sa tête, un éclair brisa sa raison. Celui qu’il considérait comme son frère, depuis qu’il l’avait recueilli en Acadie venait de mourir devant lui. C’en était trop pour sa raison. Il devait le venger, venger tous ceux qui étaient morts et qu’il avait aimés. Il attrapa la hache de son ami et prit dans l’autre main, son épée se retourna et fonça vers les Indiens, aveuglé par la haine. La rage de l’homme blanc saisie de surprise les Indiens, qui ne purent se reprendre. Ils se défendirent de leur mieux. À la stupeur des Français, il massacra aveuglément tous les Indiens qui étaient à sa portée. Il sortit de ce combat couvert de sang avec juste quelques égratignures. Lorsque la raison lui revint, il était entouré des Français qui le congratulaient pour son courage. Monsieur de Maubeuge, quant à lui, resta sur sa réserve inquiet de cette subite frénésie sanguinaire. Les Français ne ramenèrent que quelques prisonniers, surtout des Indiens. Le général Gálvez resta à fort Bute pendant six jours, donnant à ses hommes le temps de se reposer avant de poursuivre sur Bâton-Rouge.

En 1777, le chef militaire espagnol Bernardo de Galvez est devenu le gouverneurL’armée de Gálvez arriva sous les murs de Bâton-Rouge le 20 septembre et il constata qu’il s’agissait d’une place forte occupée par environ trois cents hommes de l’armée régulière. Étant exposé aux feux des canons du fort et ne pouvant mettre en danger sa propre artillerie, le général ordonna une feinte par le nord, à travers la forêt qui encerclait la ville. Les Anglais tournèrent leurs canons vers le Nord et bombardèrent massivement cette position. Les Espagnols cachés sous l’épais feuillage n’eurent à déplorer que trois blessés, parmi lesquels Joseph-Marie de Thouais. Celui-ci reçut à l’épaule une balle de l’ennemi alors qu’il plaquait au sol l’un de ses comparses apercevant l’éclat du canon de fusil qui le visait. Pendant ce temps, les ingénieurs et spécialistes de siège du général Gálvez creusèrent des tranchées et établirent des abris sûrs pour les canons qui commencèrent à tirer sur le fort. Les Anglais endurèrent trois heures de pilonnage intense puis se rendirent. Ce fut la seconde place britannique à tomber aux mains des Espagnols lors de l’incursion de Bernardo de Gálvez dans le territoire anglais de l’ouest de la Floride. Les conditions de capitulation acceptée par Dickson, à Bâton-Rouge garantissaient à Gálvez la cession du reste des postes britanniques sur le fleuve Mississippi libérant ainsi la basse vallée du Mississippi. De retour à La Nouvelle-Orléans, il planifia une campagne contre le fort de La Mobile et de Pensacola, les autres bastions britanniques à l’ouest de la Floride, campagne que Joseph-Marie de Thouais ne vit pas.

*

Scott Burdick  (EbonyCharcoalPendant tout ce temps, Louisa devenue Mama-Louisa s’occupa de Charles-Henri de Thouais. Trois années auparavant étaient arrivées deux lettres à la plantation « la Nouvelle ». La première demandait à doña de Vilagaya d’acheminer Louisa jusqu’à la plantation des Breaux au bayou la Fourche, la deuxième était à remettre à Madame Tremblay. Doña de Vilagaya, à réception de la lettre, fit préparer Louisa. Elle lui fit constituer un petit trousseau en lui fournissant un métrage suffisant de coton blanc fin pour coudre deux corsages et deux métrages de toile de couleur neutre, afin de faire deux jupes, que la jeune fille s’empressa de blanchir. Le matin de son départ, la jeune fille attendait sous la véranda, à côté de la porte principale, le contremaître qui l’accompagnait. Elle n’était pas pressée de partir, mais puisqu’elle y était obligée, autant faire vite. Doña de Vilagaya avait clairement insisté sur le fait que la jeune fille devait arriver intacte sur le lieu de livraison. Le contremaître avait parfaitement compris et ne se l’était pas fait dire deux fois. Quand il trouva la jeune esclave, il remarqua qu’elle avait soigneusement préparé sa mise. Toute de blanc vêtue, elle avait tressé sa lourde chevelure noir corbeau qu’elle avait enveloppée dans un linge comme un turban, ce turban que les créoles appelaient tignon. Le corsage fermé haut, la jupe large accentuant sa taille qu’elle avait sciemment faite longue à toucher le sol comme la maîtresse. Elle se mit, impassible, à marcher fièrement à côté du cheval du contremaître, sans jamais se retourner. Celui-ci n’allait pas trop vite afin que la jeune fille ne se fatigue pas. Ils mirent une bonne partie de la journée à aller jusqu’à destination, à la surprise des habitants de la plantation Breaux, qui virent déboucher en fin de soirée au bout de l’allée un cavalier et une fille marchant à côté de lui. Madeleine Trahan intriguée attendit à sa porte que le couple s’approche. Le temps d’atteindre le perron s’étaient rassemblés tous les membres de la Washington_and_Lafayette_at_Mount_Vernon,_1784_by_Rossiter_and_Mignot,_1859 (détail)famille Breaux à portée de regard. Le cavalier se présenta à la porte et demanda à voir Madame Tremblay. Il fut tout aussi surpris qu’elle en voyant l’Indienne. Il lui remit la lettre et expliqua que la négresse à côté de lui était l’esclave de Monsieur de Thouais. Devant le regard interrogateur de Dewache, Cécile Breaux, son petit dernier calé contre sa hanche, prit la lettre qu’elle décacheta, car elle était la seule à savoir un peu lire. Après l’avoir déchiffrée, elle confirma les dires du cavalier et expliqua le départ de Basile Tremblay et du Baron de Thouais pour la guerre, quant à la fille devant eux elle devait faire office de nourrice auprès du fils du baron. Sa commission faite le cavalier reparti aussitôt voulant rentrer avant la nuit, car il ne tenait pas à rester chez les Acadiens. Il laissa l’assemblée, regroupée face à la métisse. Ils étaient sceptiques devant la nouvelle, la guerre, quelle guerre ? Ils n’avaient pas entendu parler de guerre. Et une esclave, personne n’en possédait chez les Acadiens. Alexis Breaux était bien travaillé par l’idée se disant que cela aiderait à développer son exploitation, mais il n’avait pas franchi le pas devant le regard de sa communauté. La jeune métisse qui gardait son masque impénétrable malgré l’inquiétude se laissait examiner comme un animal étrange par le groupe. Dewache ne savait pas comment se comporter avec Louisa ni ce qu’elle était supposée faire d’elle. C’est Charles-Henri qui ayant entendu le contremaître décoinça la situation. Interpellant la métisse, il lui demanda si elle devait vraiment s’occuper de lui. La jeune fille se pencha vers le petit garçon et lui dit : « Il semblerait que ton papa m’ait achetée pour ça. J’espère que cela va te convenir. » Le petit garçon flatté et sous le charme de la jeune fille lui prit la main, se retourna vers l’assemblée des Acadiens, et tout fier proclama : « C’est la maman que mon papa m’a achetée, elle est à moi ». Cela fit sourire Dewache et lui facilita la tâche. Tous les Acadiens éclatèrent de rire et l’affaire fut convenue. À la surprise de Louisa, ils l’intégrèrent comme un membre de la famille, lui faisant une place. Tout naturellement, elle participa à la vie de la plantation du moins à tous les travaux domestiques. Charles-Henri se retournait vers elle chaque fois qu’il avait besoin de soins, de tendresse, d’une autorisation. Tout le monde s’adapta à la nouvelle venue et ils finirent par oublier sa condition. Les années passèrent, les bruits de la guerre les atteignirent, des lettres arrivèrent donnant des nouvelles des hommes. Le temps s’écoula au fil des récoltes, des maladies infantiles, des naissances, des mariages, des fêtes. Louisa pensait bien que ça ne durerait pas, mais elle se laissa bercer par cette quiétude trompeuse.

*

Scott Burdick (Salem ScleLes tâches journalières effectuées les enfants Breaux jouaient au bord du fleuve. C’était la Toussaint, en attendant l’heure du repas qui rassemblait la famille, Nastazie jouait à chat perché avec son frère Alexis, Georges Tremblay, Charles-Henri de Thouais et les cousins des Breaux, Cloatre, Charles, et Magdeleine venus spécialement pour l’occasion. Deux ans plutôt, Charles Gaudet, et Cécile Breaux avaient enfin réaménagé dans une nouvelle maison que leurs parents et voisins avaient aidé à construire sur leur terre. Sous la véranda Marie, l’aînée des Breaux, qui allait être bientôt en âge de se marier, surveillait sa nièce et filleule qui trottait derrière un chaton. C’était la fille de l’aîné des Breaux, Honoré. Celui-ci s’était enfin décidé à épouser leur voisine Marguerite Aurion. Celle-ci avait été élevée par son oncle et sa tante, Joseph et Angélique Marant. Séparée de leur parent, suite au grand dérangement, elle avait appris qu’ils étaient morts lors de leur déportation. Quand arrivèrent ses quinze ans, sa beauté blonde fit venir de loin tous les Acadiens cherchant épouse, mais malgré son apparente douceur elle s’était obstinée à attendre qu’Honoré se décida. Comme toutes les jeunes filles acadiennes, elle avait été accoutumée dès son plus jeune âge aux travaux domestiques et aux mœurs de son peuple. De nature réservée, elle ne songeait pas à ces légers jeux de libertinage et attendait au milieu d’occupations utiles que l’on disposât d’elle. Sans malice et sans honte, puisqu’elle ne faisait rien qui put réellement la faire rougir, elle agissait avec l’assurance que donne la naïveté quand on ne pense point à mal. Les jours de fête, elle s’amusait modérément préférant aider autour d’elle, elle ne faisait pas partie de celles à qui l’ont fait des reproches pour un comportement frivole. À la Saint-Jean de ses treize ans, elle avait compris que ce serait Honoré Breaux qu’elle prendrait pour mari ou personne. Bien qu’âgé de dix ans de plus, les larges épaules, les jambes solides le sourire franc et les yeux noisette du jeune homme l’avait définitivement conquise. Aux bals réguliers qui ponctuèrent par la suite la vie de la communauté, elle refusa tous les cavaliers et attendit que le jeune homme vienne à elle. Comme cela tardait à venir, sa tante, connaissant le secret de la jeune fille, alla voir Madeleine Breaux, pour qu’elle intervienne. Ce qu’elle fit au bal suivant. « – Mon fils qu’est-ce que tu attends pour inviter la Marguerite à danser, qu’elle ait des cheveux blancs ?

– Mais elle refuse tous les cavaliers qui se présentent !

– Pas tous mon fils, allez va !

Scott Burdick (Old Salem AutumnEt quand elle accepta la contredanse puis la suivante, il comprit. Secoué par sa mère, Madeleine Trahan, qui lui rappela son âge et le fait que la jeune fille n’attendrait pas indéfiniment il se décida, d’autant qu’elle lui plaisait.

Mais ce jour-là, tout ceci était bien loin, elle était dans le bâtiment à côté de la demeure qui servait de cuisine où elle aidait sa belle-mère et Mama-Louisa à préparer le repas de fête, quand déboulèrent, essoufflés, Charles et sa sœur Nastazie. « – Ma ! Y a des militaires en bateau qui accostent devant la plantation ! » Toutes s’arrêtèrent dans leurs activités. Louisa sentit son estomac se comprimer, elle avait déjà compris.

– Ils sont nombreux ?

– Six ou huit, j’ai pas bien vu.

– Va chercher ton père et tes frères et toi Nastazie, va chercher Dewache, elle doit être au potager !

Tout en s’essuyant les mains Madeleine Breaux se dirigea suivi de sa bru et de la métisse sur le devant de la maison, elle rejoignit son aînée qui avait pris sa nièce dans ses bras et qui examinait les nouveaux arrivants depuis la galerie de la demeure. Les petits, plus curieux que craintifs, étaient restés au bord du bayou et regardaient les soldats descendre de l’embarcation qui ressemblait à une gabarre à fond plat. Madeleine Breaux s’avança vers eux suivie des femmes de la maison sur ses talons. Alors qu’elles s’approchaient, elles les virent extirper une civière dans laquelle gisait un homme. Un noir immense dans la force de l’âge était à ses côtés.

Madeleine accéléra le pas pour voir qui s’y trouvait. Dewache qui les rejoignait à cet instant, savait elle qui était dans le brancard, car quelques jours avant alors qu’elle ramassait des baies sauvages, son cœur avait un instant oublié de battre lui causant un malaise qu’elle interpréta aussitôt, laissant échapper des larmes sur sa joue. L’officier du groupe s’avança vers la femme d’âge mûr qui venait au-devant de lui. Il la salua, se présenta et demanda : « – je suis bien à la plantation Breaux ? » Devant l’acquiescement de la femme, il reprit : « – c’est monsieur le Baron de Thouais, il m’a demandé de le reconduire chez vous.

– Il est mort ?

– Non, il a reçu une balle à l’épaule et la fièvre le laisse dans un état comateux, mais avec des soins, ça devrait passer. Le nègre à ses côtés est son valet.

Charles-Henri s’était approché pour voir l’homme allongé qu’il attendait depuis longtemps et crut le reconnaître. Les femmes quant à elles se retournèrent gênées vers Louisa, se rappelant soudain que la jeune femme était l’esclave de cet homme. Celle-ci, les mains moites, les essuyait nerveusement sur son tablier tout en restant impassible. Dewache interrompit ce moment de gêne et posa à l’officier la question dont elle connaissait la réponse : « – je suis madame Tremblay, est-ce que par hasard vous auriez des nouvelles de Basile Tremblay qui était aux côtés de monsieur de Thouais ?

– Je suis désolé, Madame, mais votre époux est tombé à la prise de fort Bute.

Devant la certitude, le deuil en elle pénétra définitivement dans son cœur. Impassible, sans rien répondre, laissant son fils Georges, les larmes aux yeux, abasourdie par la nouvelle, elle fit demi-tour et d’u4wt3t5isn pas régulier quitta l’assemblée sans un mot et partie vers le Nord. Elle dépassa la maison puis longea les champs, puis s’enfonça dans le sous-bois. Elle marcha une partie de la nuit, éclairée par la lune montante filtrant entre les chênes gigantesques couverts de rideaux de mousse fantomatique. Elle s’arrêta au centre d’une clairière. Elle ramassa du bois puis fit un feu au centre. Quand celui-ci prit, la lune était au-dessus de la clairière, Dewache défit ses cheveux, couvrit sa tête de terre et commença à tourner à petits pas saccadés, tout en murmurant une mélopée qui au fur et à mesure s’enfla, emplissant l’espace. Elle tourna pendant des heures rentrant en transe. Elle se maintenait en équilibre sur un globe qui flottait dans le vide. Devant elle une succession de globes identiques se succédait jusqu’à l’infini. Sur l’un d’eux, Basile était là, lui souriant et lui tendant la main. Elle semblait se mouvoir au ralenti. Sans effort, avec légèreté, elle sauta d’un globe à l’autre jusqu’à atteindre la main tellement aimée. Celui-ci la prit dans ses bras, lui caressant les cheveux, il lui montra sur les autres globes leur fils Georges avec à son bras une belle jeune femme, puis sur le suivant trois enfants et sur le suivant ceux-ci plus grands avec leurs conjoints, puis sur le suivant leurs enfants. Il lui montrait leur descendance sans fin, le résultat de leur amour et de leurs espérances. Son cœur était en paix. Épuisée, elle s’écroula. Au pic du soleil, Alexis Breaux et ses trois fils Honoré, Joseph et Charles la trouvèrent allongée auprès du feu refroidi. Ils crurent un instant qu’elle était morte. Confortés du contraire, ils la ramenèrent à la plantation. Ils se pressèrent, car à l’est des nuages s’agglutinaient annonçant un orage comme il y en avait tant à cette époque de l’année.

Dans la maison silencieuse troublée seulement par le grondement du tonnerre, avec l’aide de Madeleine Trahan, Mama-Louisa soignait le baron et s’occupait de Charles-Henri. Le blessé avait été installé dans une pièce du bas qui servait de salon. Pendant deux jours, il délira pris dans les accès de fièvre, il n’émergeait pas de sa torpeur. Le docteur venu de l’Ascension, après avoir changé ses pansements et examiné sa blessure, avait rassuré tout le monde, il fallait faire tomber la fièvre et tout irait bien. À tour de rôle, les femmes l’éventaient pour le rafraîchir tout en lui passant des compresses fraîches sur le front, elles lui faisaient boire des tisanes chaque fois qu’elles le pouvaient pour faire partir le mal. Puis un matin Marguerite Aurion le trouva assis sur son lit, la fièvre était enfin tombée. « – Où suis-je ? » demanda-t-il inquiet, il ne se souvenait plus de rien depuis qu’il avait senti la douleur de la balle pénétrant dans l’épaule. Elle le rassura, il demanda à voir son fils, elle le fit quérir. Lorsqu’il entra dans la pièce, le petit garçon s’accrochait machinalement à la jupe de sa nourrice qui l’accompagnait. « – Je suis votre père, vous n’avez aucune raison d’avoir peur. De plus, lâchez donc les jupes de votre nourrice, vous avez l’âge de raison, vous n’êtes plus en âge de vous cacher dedans. » Charles-Henri s’avança vers son père et se campa devant lui. Ce dernier ne pensait déjà plus à lui, il examinait celle qui le soignait depuis plusieurs jours, et qui le troublait. Elle était encore plus belle que dans son souvenir. Celle-ci le regardait se demandant comment elle devait se comporter, un comportement servile n’était pas dans son caractère ni dans ses habitudes.

Susan Lyon (lace_with_golden_light-115-800-550-80Sa convalescence dura trois bonnes semaines pendant lesquelles il amena Louisa à devenir sa maîtresse. Du moins le pensa-t-il. Ne pouvant être libre, celle-ci avait décidé que son seul choix était de pousser son maître à faire d’elle sa concubine, sa tisanière. Cela avait réussi à sa mère, même si elle était morte en couches, aussi jouant les Salomé elle fit tout pour le séduire. Tour à tour distante, puis attentionnée, sous prétexte de le soigner ou de remettre sa literie d’aplomb, elle approchait ses atouts qui se dévoilaient sous la tension du tissu de la blouse qui s’échancrait au fil des jours. Il attendait sa venue et allait jusqu’à la réclamer sous des prétextes divers. Puis un soir, alors que tout le monde était couché, elle vint lui porter une carafe d’eau qu’elle croyait avoir oublié de mettre à sa portée. Les forces du convalescent étaient revenues et décuplées par le désir, il la bascula sur le lit, mollement, elle résista lui donnant la satisfaction de lui offrir sa virginité. Le stratagème de la jeune esclave réussit au-delà de ses espérances, il ne pouvait plus se passer d’elle. Lorsque Alexis Breaux poussé par sa femme vint proposer de la racheter pour la libérer, il n’en fut pas question, et sans plus de mots l’acadien comprit pourquoi. Alexis Breaux eut bien du mal à expliquer à son épouse la situation qu’elle trouvait inconvenante.

Noël arriva, les fêtes de la nativité passées, comme il était rétabli, Joseph-Marie de Thouais décida, accompagné d’Honoré Breaux et de son jeune frère Joseph, d’aller à La Nouvelle-Orléans se faire remettre le titre de sa concession.

*

Trois années s’étaient écoulées depuis l’accord entre le gouverneur de l’époque et le jour où le baron frappa chez son notaire. Joseph-Marie Bevenot de Haussois l’attendait depuis qu’il avait eu connaissance de son retour sur le bayou La Fourche, il lui remit en bonne et due forme la copie de son titre de concession. Il s’excusa devant l’impossibilité de fournir les vingt esclaves prévus dans le contrat, il lui faudrait revenir, car il n’y avait pas de vente prévue dans les jours à venir, la guerre avec les Anglais, les Américains et les Français avait ralenti le commerce du bois d’ébène. Satisfait par la réalisation du contrat, le baron de Thouais ne put toutefois remercier le gouverneur Bernardo de Gálvez, encore sur le terrain des batailles.

*

À cette époque de l’année, le temps était particulièrement agréable les températures étaient douces et l’on craignait beaucoup moins les brusques changements de temps qu’offrait le climat des tropiques. Ils avançaient lentement sur la route qui longeait les plantations créoles, au rythme des deux chariots lourdement chargés et attelés à des mulets. Le baron de Thouais s’était approvisionné en vivres, volailles sur pied, en outil et en fournitures de tous genres. Il avait bien évidemment investi en boutures et en graines de toutes sortes. Les trois hommes arrivèrent sur la concession en milieu d’après-midi. Après avoir dépassé la plantation Houmas, ils découvrirent une forêt de chênes, de cyprès, de cirier et autres essences comme les néfliers, les pommiers, les pruniers, les merisiers, qui annonçaient une lourde charge de travail afin de débroussailler et dégager les futurs champs à cultiver. Ils s’installèrent près du fleuve dans une clairière qui allait de la rive à un monticule herbeux. À sa vue, le baron projeta d’y faire un jour construire sa demeure. Une fois le campement installé Honoré Breaux les quitta afin de prévenir les siens de leur nouvelle installation.

Sur les lieux, aidé de Joseph Breaux, Joseph-Marie de Thouais délimita sa concession, plantant un piquet tous les 20 pieds. Estimant que Georges Tremblay avait été lésé à cause de la mort de son père, il agrandit abusivement sa plantation vers l’Est jusqu’au bord du bayou, dans le but de lui donner ce bout de parcelle à sa majorité. Il décida de nommer sa terre « la Palmeraie », car il avait déjà envisagé de transplanter des palmiers de Floride qui feraient une allée qui irait jusqu’à la future demeure. Honoré revint deux jours plus tard, avec tous les Acadiens de leur communauté afin d’aider le baron à défricher. Ceux-ci arrivèrent, les bras chargés, les uns rapportant des jeunes plants d’arbres fruitiers, les autres un animal domestique, poules, truie… Alexis Breaux tint à offrir à son ami une vache et son veau. Pendant les semaines qui suivirent, infatigables, les uns abattaient les arbres avec leurs cognées massives, les autres ameublissaient la terre avec la bêche, qu’ils enfonçaient d’un bras vigoureux, d’autres déchiraient le sein de cette terre, avec le tranchant d’une charrue, que traînaient à pas lents deux bœufs accouplés qu’ils avaient conduits et vendus au baron.

Plusieurs débitaient des arbres énormes, les sciaient en planches, en poteaux, en solives, en chevrons, en bardeaux pour élever tout d’abord un bungalow sur un soubassement de briques, de quatre pièces successives avec véranda à l’arrière et à l’avant. À l’arrière de celui-ci, ils élevèrent une grange sur une des buttes du terrain, prévoyant les débordements du fleuve. Lorsque les bâtiments furent prêts, accompagnés des femmes de la famille Breaux, Dewache, Mama-Louisa, et les garçons vinrent s’installer. Pendant ce temps, une autre partie de ces hommes laborieux commencèrent à labourer les premiers champs dégagés de la nature sauvage. Ils creusèrent de longs sillons, qu’ils plantèrent de cotons et de canne à sucre, qu’ils piquèrent de riz, qu’ils cajun1ensemencèrent de maïs pour se nourrir et, d’herbes de Guinée qui serviraient de fourrage pour les bêtes et étoufferaient les herbes indésirables. Ils plantaient, semaient, nivelaient, faisaient des saignées pour guider l’eau vers les plantations et des levées pour maintenir le fleuve dans son lit. Tous commençaient leurs travaux dès le lever de l’aurore et ne le finissaient qu’après le coucher du soleil. De son côté, Abraham, le géant noir, aida les femmes et prépara le potager pour Mama-Louisa et Dewache. Elles y plantèrent pour nourrir les habitants de la plantation, petits pois, haricots de primeurs, raves et radis, laitue, chicorée, céleri, carottes courtes, des choux paumés hâtifs de Bonneuil, des choux d’Alsace, des brocolis, des melons et des concombres, des brehêmes, des tomates, des pattes d’anémone, des griffes de renoncules et des oignons de fleurs qu’avaient apportées Madeleine Breaux et sa belle-fille Marguerite. En attendant les récoltes, ils vivaient sur les réserves de farine de maïs et de viande de porc. Pendant leur séjour chez les Acadiens Mama-Louisa et Dewache avaient appris à repérer dans la nature les baies, les fruits et légumes sauvages qui pourraient le moment venu améliorer leur ordinaire. Après avoir parcouru les alentours de la plantation, Dewache récolta des herbes, des racines médicinales dont elle connaissait les vertus. Entre ce qu’avaient amené les Acadiens et ce qu’avait acheté le baron, la basse-cour se trouva riche de plusieurs poules, d’un coq, d’une truie avec sa portée de gorets, sans oublier la vache et son veau. Ils ne manquaient de rien. Quand viendrait la fin de l’été, tout ceci se transformerait en conserve de fruits et de légumes, en pots de confiture et de gelée, on salerait la viande qu’elle soit le produit de l’élevage ou de la chasse.

Captured Africans Taken to the Coast, Nigeria, 1853; (or), Liberia, 1840L’installation dura trois semaines, après moult remerciements de la part du baron, les Acadiens retournèrent sur leurs terres. Cela coïncida avec l’arrivée au milieu du premier jour de février d’une file d’hommes noirs attachés entre eux accompagnés par deux cavaliers. Le premier d’un âge mûr était d’origine française et avait été embauché par le baron, comme régisseur, l’autre ayant dépassé à peine l’adolescence était un jeune Allemand qui lui servait d’aide. Les esclaves promis par le gouverneur espagnol étaient arrivés. Satisfait de son examen, le baron les fit nourrir par Mama-Louisa. Parmi les nouveaux esclaves se trouvaient trois femmes, l’une visiblement âgée avait été donnée en supplément par le notaire du baron. Celle-ci était dénommée Noémie, elle avait des connaissances qui lui permettraient de soigner ses congénères. L’une des femmes du groupe était sa petite-fille Néora, un peu plus jeune que Mama-Louisa, elle fut très impressionnée par l’allure de titan d’Abraham le valet du baron. Celui-ci avait été ramené par le baron des champs de bataille contre les Anglais, le baron lui avait sauvé la vie lors d’une escarmouche dans laquelle avait été tué son précédent maître. Comme on ne savait quoi faire du nègre, son supérieur le lui avait donné.

Dans l’année qui suivit leur installation, Mama-Louisa ressentit les premiers malaises dus à sa première grossesse. Si elle était heureuse de ressentir ses premiers émois de mère, à chaque nausée du matin pendant les premiers mois, elle pensa à Ma-Hadassah, la prévenant que son enfant ne serait jamais assez blanc pour être libre. Après les récoltes à la fin du mois de septembre, avec l’aide de Néora, Aaron vint au monde sans difficulté. Il était la fierté de sa mère, quant à son père, il resta indifférent à la naissance. Dès qu’il put marcher, il s’avéra très indépendant, Louisa le mit à la surveillance des volailles et des cochons.

Carrying Cotton to the Gin, U.S. South, 1850sLa deuxième année avec une partie de l’argent de son ancien négoce de fourrure le baron de Thouais acheta une vingtaine d’esclaves supplémentaires pour compléter son cheptel. Pendant la première année, il n’avait perdu que deux esclaves, l’un de maladie, l’autre avait été entraîné par un crocodile au fond du fleuve. Il profita du voyage pour amener son fils Charles-Henri à La Nouvelle-Orléans et demanda conseil à maître Bevenot de Haussois pour le choix d’une école. Les circonstances avaient fait que l’enfant ne savait toujours ni lire ni écrire. Le notaire lui conseilla celle que le gouverneur Luis de Unzaga avait inaugurée en 1772. Il n’y apprendrait pas autant d’espagnol que l’avait espéré le gouverneur, mais il fréquenterait toute l’élite créole ce qui serait bon pour l’avenir de l’héritier de la « Palmeraie ». De plus, comme il n’y avait pas de pensionnat le notaire proposa d’accueillir le garçon. L’accord fut passé, le baron en étant satisfait. Accompagné d’Ismaël, jeune esclave de son âge qui lui servait de valet, Charles-Henri resta chez lui pendant les dix années qui suivirent soit jusqu’à ses 17 ans. Il passa plus de temps chez son bienfaiteur que sur la plantation de son père. S’il fit peu de progrès dans son éducation, il devint un vrai créole et fit partie intégrante de l’élite de La Nouvelle-Orléans.

De son côté, Georges Tremblay fut éduqué par le baron lui-même. Ce dernier lui apprit les rudiments de l’écriture, de la lecture et de l’arithmétique juste ce qu’il fallait pour devenir un jour le régisseur de la plantation. Georges ne prisait que fort peu la ville, il n’aimait pas le monde qui s’y agglutinait et obligeait souvent des effets de courtoisie qu’il trouvait hypocrites. À ces séjours qui l’incommodaient au court desquels il était amené à fréquenter les jeunes créoles ne pensant qu’à parader, affichant des mulâtresses qu’il couvrait de toilettes, il préférait la surveillance des travaux agricoles, le compte des semences et des récoltes. À la place des promenades en vogue et des bals qui se multipliaient dans les demeures de La Nouvelle-Orléans, il privilégiait la chasse et les chevauchées le long du fleuve ou dans les bayous. Aux salons de la ville, il affectionnait les longues soirées sous la galerie avec ses amis lors desquelles on jouait aux cartes ou aux échecs en tenant à distance les femmes qui jasaient entre elles de l’autre côté de la maison.

Au fil des chaleurs, des ouragans, des inondations, le temps s’écoula, la plantation se développa au gré des champs exploités, des récoltes, des bénéfices, multipliant le nombre d’esclaves. Elle se peupla de femmes et d’enfants noirs tous esclaves sous la domination du baron. Mama-Louisa quant à elle continua à dominer le cœur du planteur, son maître. Quatre ans après son premier fils, elle mit au monde Nathanaël enfant docile souriant et toujours dans les jupes de sa mère. L’enfant était le portrait craché de Charles-Henri de Thouais.

plantation La Palmeraie  (15) face

 

Les souvenirs de Charles-Henri de Thouais, extrait de « la Palmeraie » de la Garonne au Mississippi.

Un jour peut être saurez vous ce que sont devenus tous ses personnages dont l’histoire est au fond de l’ordinateur et qu’il faudra éditer.

Tragédie Canadienne, les vies perdues.

Clark Gayton, White 1779, Artjohn Singleton, Century Portraits, 18Th Century, Century Awesome, John Singleton Copley, Maritime Museums, 1779Joseph Marie de Thouais, Baron de son état, était le dernier descendant de la famille de Thouais et le premier à être né en Acadie. À la fin des années 1720, son père, Philémon Barthélemy de Thouais avait reçu en héritage un domaine marécageux au fin fond de la région des Landes dans le sud-ouest de la France. C’était tout ce qui restait de l’héritage de la famille, le reste avait fondu au fil des dépenses somptuaires que réclamait la vie à la cour de Versailles. Voyant qu’il n’avait guère d’espoir de voir sa fortune s’agrandir ni même se rétablir, il décida d’émigrer pour la Nouvelle-France. Après avoir vendu son domaine par l’intermédiaire d’un ami négociant bordelais et avec l’aide de l’entremise de Monsieur de Tauzin, partenaire de débauche du régent et vieil ami de la famille, il put devenir propriétaire d’un très grand domaine sur les bords de la baie Française près de la rivière saint Jean.

Le baron proposa aux familles de métayers de son domaine de l’accompagner. Trois d’entre elles acceptèrent de tenter l’aventure plutôt que de voir leur famille décimer par les fièvres et la faim. Les Borda, les Dabadie, et les Tremblay signèrent un contrat dans lequel le baron s’engageait à les payer par moitié en numéraire ou victuailles et par moitié en terre, comme métayers de ses nouvelles terres. C’est ainsi qu’il bâtit un domaine à l’ouest de « fort saint Jean » en Acadie. À peine arrivés ils construisirent une ferme assez grande pour abriter les quatre familles, puis tous ensemble ils dégagèrent et labourèrent assez de champs pour nourrir tout le monde. La deuxième année avec l’aide des familles des alentours, ils construisirent les fermes de chaque famille et labourèrent plus de champs, la construction du manoir du baron attendit la cinquième année. D’année en année, la prospérité vint. Le seul malheur pour le baron était le manque de descendance. Après plusieurs fausses couches, Anne-Françoise d’Holhassary de Gamont mit au monde en 1736 son premier fils Joseph-Marie à la grande joie de son époux, puis vinrent deux filles.

Francis Back  (les colons

Leurs voisins et prédécesseurs étaient arrivés au Canada dans les premières décennies du siècle précédent. Ils étaient venus du Poitou, de l’Aunis, de l’Angoumois, de la Saintonge, de l’Anjou, provinces de la France du centre-ouest. Ils s’étaient établis autour de la baie Française, sur les côtes intérieures et extérieures de la longue presqu’île à la forme irrégulière. C’était une région appartenant à la Compagnie de la Nouvelle-France et qui, d’après le terme employé par les Indiens Micmacs pour désigner un lieu d’abondance, fut appelée La Cadie et par la suite Acadie. Il s’agissait de paysans catholiques qui fuyaient les désordres causés par les guerres de religion, la chute de La Rochelle, la peste, la chasse aux sorcières de Loudun et qui en terre d’Amérique, et grâce à l’aide des Micmacs, se réinventèrent poseurs de pièges et chasseurs, artisans et constructeurs de digues, car les marées de la baie Française étaient les plus grandes du monde. Et c’est ainsi qu’ils devinrent acadiens. C’étaient des populations homogènes du point de vue des origines géographiques et sociales, des traditions et des dialectes parlés, du système de famille élargie, de l’habitude au travail collectif, de l’antagonisme avec le gouvernement central.

Si le baron de Thouais était le plus riche de la paroisse et était devenu son meilleur représentant auprès du pouvoir, il était considéré par ses voisins comme un égal et ce dernier n’en demandait pas plus. S’il n’y avait pas eu les Anglais, tout eut été parfait. Mais au printemps 1755, ceux-ci en avaient décidé autrement. La guerre de Sept Ans, ce conflit opposant principalement le Royaume de France au Royaume de Grande-Bretagne d’une part, l’Archiduché d’Autriche au Royaume de Prusse d’autre part, rejaillit lugubrement sur l’Acadie.

Scène de la vie quotidienne au fort Beauséjour, vers 1753

Scène de la vie quotidienne au fort Beauséjour, vers 1753

Cette année-là, Joseph-Marie fit ses19 ans, le sang bouillant, comme beaucoup de ses amis, il décida de s’engager auprès du marquis Louis du Pont du Chambon. Son père très contrarié, il trouvait leur situation assez floue entre les Anglais et les Français, ne put rien faire contre l’emballement de son fils. Le jeune homme, plein d’ardeur, arriva en compagnie d’un groupe d’amis, pour la plupart fils de ses voisins, afin de prendre son poste au fort « Beauséjour ». De forme pentagonale, il faisait partie des cinq bastions gardant la frontière entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Écosse. Il se situait face au fort Lawrence détenus pas l’armée britannique sur l’isthme de Chignectou. Les deux régions cherchaient à commander le territoire contesté qui s’étendait autour du village de « Beaubassin ».

Joseph-Marie découvrit, désappointé, la bâtisse militaire en piteux état. Les travaux de réfection du fort étaient toujours en cours. Il fut intégré dans la milice qui comptait près de trois cents Acadiens et quelques Indiens micmacs. Elle venait renforcer les forces ridicules maintenues au fort amenant son nombre à environ quatre cent soixante hommes. Joseph-Marie arrivé plein d’une ardeur guerrière fut très vite déçu. Tout d’abord, on ne pouvait loger au sein du fort que deux cent cinquante soldats. Il dut s’installer avec ses compagnons, sous des tentes de fortunes en dehors des limites du fort, et cela malgré un titre de noblesse qu’il n’hésita pas à rappeler, mais qui ne changea rien. Ensuite, les évènements lui firent perdre toutes ses illusions.

*

Le premier lundi de juin, la journée étant belle, Pierre-Jean Timon partit à l’aube avec l’intention de pêcher à l’embouchure de la rivière Messaguash avant d’aller faucher les foins avec ses voisins. Arrivée au bord du cours d’eau, quelle ne fut pas sa stupeur d’apercevoir la flotte britannique constituée d’une quarantaine de navires dans la baie Française, en attente de jeter l’ancre à l’entrée de Beaubassin ! L’effet de surprise passé, il repartit en courant, perdant ses sabots dans sa course, jusqu’à son village. Il fut décidé d’alerter Monsieur de Vergor au fort. Celui-ci envoya aussitôt des courriers à Québec, à Rivière-Saint-Jean, à Louisbourg et à l’île Saint-Jean pour solliciter de l’aide, pendant que la population locale allait se réfugier au fort. Le colonel Monckton, officier britannique, arrivait au commandement d’une troupe de deux mille volontaires du Massachusetts et d’un petit détachement de troupes régulières. Après avoir jeté l’ancre à l’embouchure de la rivière, il débarqua sans rencontrer d’opposition.

Le mardi matin, le jeune de Thouais fut parmi les premiers, du haut des remparts, à voir les uniformes rouges arriver devant le fort. C’était le 3 juin, Joseph-Marie devait s’en souvenir toute sa vie. Avec l’arrivée de cette puissante armée commençait l’offensive britannique. Le colonel Monckton avançait soigneusement et méthodiquement sur la fortification française, en venant par le Nord. Lorsque ses forces furent assez près, le commandant anglais commença le bombardement avec des mortiers de 13 pouces. Malgré des bombardements incessants, pendant deux semaines les Français défièrent les Anglais et leur commandant basé au Fort Lawrence. Le but évident des Anglais était d’ouvrir l’Isthme de Chignectou à leurs troupes. Malgré leur courage et ne voyant pas comment faire lever ce siège, le marquis de Vergor finit par signer la capitulation du fort français l’après-midi du 16 juin 1755. Le feu des mortiers britanniques ayant ouvert une brèche dans les fortifications et malmené la garnison, celui-ci avait préféré capituler. Il ne brûla pas le fort et demanda aux Anglais d’être transporté avec armes et bagages à Louisbourg, ce qui fut accepté. Ce soir là, à la grande stupeur des Acadiens piégés dans un conflit qu’ils subissaient, il offrit un banquet à tous les officiers vainqueurs ou vaincus, livrant gaiement la clef de l’Acadie à la couronne britannique. Dégoûté Joseph-Marie avec deux de ses compagnons et des indiens Micmacs de leurs amis quittèrent furtivement les lieux afin de rejoindre leurs familles. Le jour suivant, les troupes françaises abandonnèrent aussi le Fort Gaspareaux, satellite de Beauséjour sans même qu’il ne soit attaqué !

Francis Back (Young coureur des bois

Joseph-Marie avec ses camarades, piètre reste de la milice, errèrent entre les lignes ennemies afin de rejoindre le domaine familial. Ce, qui aurait pris quelques jours en longeant la côte, voire moins en remontant la baie avec une quelconque embarcation, leur demanda plus d’un mois. Ralentissant leur marche, le temps se mêla de la partie, il se mit à pleuvoir toute la journée. La bruine s’infiltrait dans leurs vêtements et les laissait grelottants le soir venu alors qu’ils étaient en plein été. Puis, lorsque la pluie s’arrêta, le soleil prit le relais les écrasant de ses rayons. Entre le climat et les affres de la faim, car ils prenaient peu de temps pour chasser, le moral de la troupe baissait. L’inquiétude commençait à gagner le groupe, ils croisaient de temps en temps des fermes isolées brûlées, vidées de leurs occupants. Les Anglais avaient commencé ce que les Acadiens allaient appeler le grand dérangement. La campagne anglaise de cette année-là n’avait pas été stratégiquement décisive et ne menaça pas l’intégrité territoriale de la Nouvelle-France. Les Français avaient arrêté la poussée du général anglais Edward Braddock dans la vallée de l’Ohio à la bataille du Monongahela. Le commandant Monckton gardait rancune aux Acadiens de ce désastre. Ceux-ci, qui bien qu’ayant déclaré rester neutres dans ce conflit entre la France et l’Angleterre avaient été obligés de participer à la bataille au côté des Français. Cette infraction ouverte à la neutralité, bien que faite par devoir, avait été perçue par le commandant anglais comme inacceptable. Il décida donc que les Acadiens des abords, et plus tard de toute l’Acadie seraient emprisonnés ou expulsés.

Le petit groupe d’amis s’approcha enfin de fort Saint-Jean, après un large détour les ayant faits passer au nord de la rivière Kennebacasis, puis en descendant la rivière Saint-Jean. Ils firent le trajet de nuit se cachant le jour des troupes ennemies. Ils contournèrent le fort supposant à juste titre que les anglais y étaient, ils s’enfoncèrent vers l’Ouest pour rejoindre la propriété de la famille de Thouais. Ils restèrent dissimulés tout le jour dans les bois qui longeaient les premiers champs. Ils scrutaient désespérément cherchant tout signe d’une activité. À la tombée du jour, ils s’approchèrent de la lourde bâtisse de pierre sur deux étages avec une tour accolée qui était le manoir de famille. Achak, le plus anciens des micmacs, conseilla de se séparer en deux groupes. Avec son frère Chogan et Aymeric Pontel, ils passèrent par l’arrière des bâtiments.

Tout était silencieux, les dépendances qui jouxtaient le bâtiment principal qui normalement grouillait de vie semblaient vides. On n’entendait même pas un meuglement ou un hennissement venant des étables attenantes. Joseph-Marie, Guillaume Lacombe, Askuwheteau et ses deux fils allèrent directement vers la porte principale qu’ils trouvèrent grande ouverte. Joseph-Marie avait l’estomac noué. Il pressentait le malheur qu’il allait découvrir. Il n’y avait en fait plus un seul être humain ni une seule bête dans les lieux. Par prudence, il pénétra seul dans la demeure. Les larmes aux yeux, il parcourut toutes les pièces. Tout avait été vandalisé, pillé, les meubles étaient éventrés, renversés, les tableaux de famille lacérés. Il rentra dans le bureau de son père, il avait été fouillé de fond en comble, mais les Anglais n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient. Les fonds en argent et bijoux, ainsi que les papiers et lettres de change étaient cachés dans l’épaisseur d’un mur derrière la boiserie de la chambre du maître. Il hésita à aller vider de ses richesses le coffre dissimulé. Il était en train de réfléchir à ce qu’il devait faire quand derrière lui il entendit un bruit dans la pièce d’à côté. Aux aguets, il sortit de sa ceinture son coutelas, se cacha aussitôt derrière la porte et retint sa respiration. Il découvrit alors derrière le lit, recroquevillé, un adolescent tremblant. C’était Basile, le petit Tremblay, le fils des métayers.

– Que fais-tu là? Où sont les autres?

Friedrich von Amerling (1803-1887), Fisherboy (Josef von Amerlin

– Ils sont venus au matin messier, avec un détachement, ils ont emmené tout le monde, votre père, il a eu beau vitupérer, il n’a rien voulu entendre l’anglais! Messier rien. Vous vous rendez compte, c’était le lieutenant-gouverneur. Sans sommation, ils ont tiré du lit tout le monde, même madame votre mère et vos jeunes sœurs et ils les ont tous emmenés à fort saint-Jean, comme ils étaient. Mes parents, tous les autres, tous, messier, même que mon père, il s’est débattu et ils l’ont frappé à coups de crosse. Moi j’étais allé ouvrir l’étable pour sortir les vaches quand je les ai vus, mais j‘ai pas eu le temps de les prévenir, alors je me suis caché sous le foin. Et bien même les bêtes, ils ont emmené, même les poules, messier, même les poules… L’adolescent pleurait en tremblant de tout son corps.

– Mais ils sont venus quand?

– Y a trois jours messier, trois jours.

Ce soir de début juillet, après avoir fait le tour des fermes avoisinantes, dont celles d’Aymeric Pontel et de Guillaume Lacombe, force fut de constater que Basile Tremblay était le seul rescapé de la rafle des Anglais qui avait emmené en déportation sa famille, celle des Thouais et toutes celles de la paroisse. La troupe recueillit l’adolescent, et il fut décidé d’un commun accord d’aller le plus près de fort Saint-Jean afin de savoir ce qu’il était advenu des déportés.

Claude Picard (déportation des Acadiens

Claude Picard (déportation des Acadiens

Ils n’eurent pas besoin de s’approcher du fort, ils rencontrèrent des groupes d’Acadiens, qui alertaient, se cachaient dans les bois et fuyaient vers Québec par famille entière. Ils apprirent ainsi que les Anglais les mettaient sur des bateaux et les envoyaient, Dieu sait où ! Le petit groupe, qu’ils étaient, décida de faire comme les autres et de partir vers la région du Québec, mais avant Joseph-Marie demanda à repasser par chez lui afin d’y prendre ce qui restait de ses biens. Une fois revenu au manoir familial, il vida le coffre paternel dans ses sacoches, puis la mort dans l’âme, il mit le feu au manoir et à ses dépendances. Sa décision avait été prise, quand il avait appris par un des rescapés que le gouvernement colonial de la Nouvelle-Écosse avait l’intention de redistribuer les terres acadiennes à des colons anglais. Il était impensable pour lui qu’un Anglais puisse loger dans la demeure familiale. Il les regarda brûler tard dans la nuit, songeant aux siens qu’il ne savait où. Son cœur se ferma, l’orgueil prit le relais. Achak le sortit de sa contemplation, car l’incendie devait se voir à des lieues et ils n’étaient pas de force à combattre une patrouille nombreuse. Alors, ils pénétrèrent dans le sous-bois, ils s’enfuirent en remontant le fleuve saint Jean comme des milliers d’Acadiens, les uns allant vers la région du Québec et les autres espérant atteindre l’île Saint-Jean avec les soldats anglais à leur trousse. Plus d’un mourut de faim et de maladies avant d’atteindre son but. Les érables étaient rouges quand Joseph-Marie et ses amis arrivèrent à destination au bord de la rivière des Outaouais près du lac des Deux-Montagnes, étendue d’eau, au nord-ouest de l’île de Montréal, au Québec. Les Micmacs y avaient établi leurs campements.

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commerce des fourrures

Joseph-Marie de Touais refit fortune, cette fois-ci dans le négoce des fourrures. Les chapeaux en feutres faits en poils de castor étaient très en vogue en Europe, c’était une vraie manne pour le négoce. Aidé de ses amis indiens et de Basile Tremblay qui en devenant un homme se révéla être un excellent trappeur, il avait créé un réseau qui s’étendait au-delà des Grands Lacs en direction du golfe du Mexique. Il s’était endurci, laissant parler sa violence naturelle que son orgueil entérinait sans autre forme d’excuse. Avec les Anglais dans la région, il s’était retrouvé dans des situations périlleuses qu’il avait souvent surmontées sans pitié pour l’adversaire. L’arrivée du général français Louis-Joseph de Montcalm, avec trois mille hommes, offrit un semblant de paix que trois ans plus tard James Wolfe, son homologue britannique, dissipât. Celui-ci jeta l’ancre près de Québec et l’assiégea pendant dix semaines, et au terme de la bataille dans les Plaines d’Abraham au seuil de la ville, il fit capituler les Français. Entre temps Joseph-Marie avait évacué son comptoir de la proximité du combat. Il était allé s’installer à Montréal pour développer son négoce de peaux.

Le printemps suivant, le général français François-Gaston de Lévis, fort d’une nouvelle armée en provenance de Montréal, poussa les Britanniques à se retrancher, et les assiégea à leur tour dans Québec. Toutefois, cette victoire ne fut pas décisive. Les Britanniques bénéficièrent eux aussi de renforts, puis s’emparèrent de Montréal et de Trois-Rivières, prenant pour de bon possession de la Nouvelle-France.

Les guerres en Europe avaient fini par achever les réserves et le peuple criait famine, Louis XV et son gouvernement sacrifièrent donc la Nouvelle-France aux Britanniques, en offrant toutefois à ses habitants la possibilité de retourner en France. France qui avait choisi de conserver les îles des Antilles, par le traité de Paris. Entre-temps, les rescapés apprirent les détails de l’abominable exil des Acadiens. Beaucoup ne savaient pas où se trouvaient les leurs, voire s’ils étaient en vie. Bon gré mal gré, on courba l’échine devant les Anglais, espérant voir revenir les siens, tout en les haïssant, le jeune baron de Thouais alla jusqu’à faire du commerce avec eux.

Quelque temps plus tard, face à des combats sans fin avec les Abénakis, Indiens alliés aux Français qui se révoltaient sous la direction de leur chef Pontiac, et afin d’éviter que les troubles dans les colonies américaines ne se répandent jusqu’au Canada, le gouvernement anglais décida d’être plus ouvert face aux Français. Pour cela, il décida de révoquer la proclamation royale qui, entre autres, faisait de la religion protestante la seule religion officielle.

Morgan Weistling

Installé à Montréal, dans une jolie maison de la rue Saint-Paul parallèle au fleuve, le négoce de Joseph-Marie de Thouais fructifiait. Il venait d’avoir trente ans, il décida qu’il était temps de convoler en justes noces. Il jeta son dévolu sur une jeune acadienne de la moitié de son âge, qui avait deux avantages, l’un d’être joli et l’autre d’être la fille unique de l’un de ses plus sérieux concurrents. Sa réserve naturelle, son indifférence à tout, l’avait touché, il pressentait une douleur qui faisait écho à la sienne. Elle semblait traverser la vie sans que rien ne la touche. Elle avait la douceur et la distance d’un ange. Elle lui rappelait un tableau d’une sainte. Qu’elle ne soit pas noble n’avait pas d’importance. L’ayant aperçu plusieurs fois à l’office dominical, il avait fini par pousser ses pions à la sortie de l’office de Pâques. Le père de la jeune fille n’en revenait pas, un baron courtisait sa fille, et de plus un baron riche. Il ne se le fit pas dire deux fois, il donna sa fille en mariage avec pour dot une association à son entreprise de négoce. Alors commencèrent les jours heureux. À l’automne suivant, c’est Basile Tremblay qui ramena Dewache. Elle l’avait soigné suite à une altercation avec une tribu huronne, son père Huritt l’avait ramené au village algonquin à l’agonie. Il l’épousa comme beaucoup de trappeurs à l’indienne et devant le curé. L’année suivante vint au monde le petit Georges Tremblay. De son côté malgré quelques inquiétudes Madeleine de Thouais, née Hébert, mit au monde Charles-Henri le 4 mai 1770. Et son père fut très fier de l’inscrire sur les fonts baptismaux du comté.

Quatre ans plus tard, à la satisfaction des Français, les Anglais rédigèrent l’Acte de Québec. Il venait atténuer les velléités d’assimilation exprimées onze ans plus tôt. Il établissait les droits du peuple canadien avec l’usage de la langue française, le droit civil français et la religion catholique. Il augmenta les frontières de la Nouvelle-France en créant la province du Québec, un vaste territoire qui longeait la vallée du fleuve Saint-Laurent et allait de Terre-Neuve aux Grands Lacs, ainsi que le pourtour de ceux-ci et de la vallée de l’Ohio. Il donna un large territoire aux Indiens afin d’arrêter une éventuelle rébellion de leur part.

Joseph-Marie de Thouais ne se fit pas d’illusions, cette nouvelle constitution avait été rédigée suite aux velléités d’indépendance des colonies nord-américaines, et visait à conserver une colonie en Amérique en réduisant tout mouvement. Mais, quant à l’automne suivant, les Américains, comme ils se faisaient appeler, prirent le fort Carillon puis le fort Pointe-à-la-Chevelure et pour finirent le fort Saint-Jean et que l’on apprit qu’avec à leur tête Benedict Arnold et Richard Montgomery, ils ralliaient les Canadiens, par la force, à leur lutte pour l’indépendance, Joseph-Marie de Thouais commença à se dire que cela lui rappelait quelque chose. D’autant que même l’évêque de Québec Jean-Olivier Briand fit l’éloge du gouverneur Carleton dans ses sermons dominicaux afin d’inciter ses ouailles à s’enrôler dans la milice pour défendre leur patrie et leur roi. Mais le roi d’Angleterre n’était pas son roi.

Joseph-Marie gardait rancune aux Anglais depuis la déportation de ses parents dont il n’avait jamais pu savoir où ils avaient été débarqués. Il ne voulait pas les aider, pas plus que ces Américains dont il savait que certains avaient traité les siens comme des esclaves. Après réflexion, il décida d’immigrer en Louisiane, bien que sous domination espagnole, il savait que les Français en place y avaient beaucoup d’influence. Donc à 39 ans pour la troisième fois de sa vie, alors que les Américains s’approchaient de Montréal et malgré les premières neiges de l’hiver, accompagné de la famille Tremblay et des siens, il quitta définitivement le Canada. Après avoir tout vendu à un négociant anglais, Joseph-Marie avait transformé le tout en lettres de change, qu’il portait à même la peau dans un sac de cuir attaché sur son torse, avec les bijoux de sa mère.

Marche en raquettes

Cette nuit-là, la neige tombait dru, ils s’étaient emmitouflés sous plusieurs épaisseurs de vêtements et de fourrures. Comme la ville était barricadée après le couvre-feu, ils quittèrent Montréal par une maison d’un de leurs amis acadiens. Celle-ci était accolée aux remparts et avait la particularité d’avoir un tunnel qui passait dessous pour la contrebande. Georges avec ses six ans était peu rassuré par cette aventure, il tenait serrée la jupe de sa mère. Madeleine quant à elle portait Charles-Louis trop petit pour pouvoir suivre avec ses propres jambes. Les deux mères avaient longuement expliqué aux enfants que l’on devait se cacher des Anglais et qu’il fallait faire le moins de bruit possible, ce qui les amusa beaucoup. La nuit sans lune leur permit de courir jusqu’à l’orée du bois sans être vus par la garde. Sans se retourner une heure durant, ils marchèrent péniblement dans l’obscurité, s’enfonçant dedans parfois jusqu’aux genoux, le rideau de neige effaçant leurs traces au fur et à mesure. Ils atteignirent le lieu où ils avaient au préalable caché sous des branches de sapin, un long canoë indien, à quelque distance de la ville. Celui-ci était rempli de leurs vivres et de leurs effets. Ils remontèrent la rivière Saint-Laurent, les deux hommes pagayant avec ardeur pour mettre le plus de distance entre eux et Montréal, les femmes blotties avec leurs enfants qui s’endormaient malgré le froid. Cachés par le brouillard qui recouvrait le fleuve, ils passèrent pendant la nuit sous le fort Frontenac à l’entrée du lac Ontario. Après avoir contourné les chutes Niagara, ils traversèrent le lac Érié puis ils remontèrent la rivière Miami. Navigants entre les lignes des Américains et des Anglais, ils durent affronter les rudesses de l’hiver ralentissant leur route vers le sud salvateur.

William Bouguereau

Il arriva le moment où le cours de la rivière ne leur permit plus de la remonter, ils songèrent donc à abandonner leur embarcation. Ils établirent un campement sur ses rives à l’abri d’un bois de bouleau, afin de se reposer et de préparer les paquetages qu’ils se partageraient. Alors que les femmes préparaient le cuisseau d’une biche que les hommes avaient débusquée, ils se retrouvèrent entourés d’Indiens qui s’avérèrent amicaux. La fumée de leur feu avait attiré un groupe d’Indiens Miami avec lesquels Basile Tremblay avait par chance déjà commercé. Après le rituel des saluts, ils les invitèrent à partager leur repas. Ils laissèrent ensuite les femmes avec les enfants au campement, à la grande contrariété du petit Georges et se rendirent au camp indien niché plus haut dans la courbe d’une crique. Auprès du chef, ils marchandèrent deux carabines et des couvertures en laine rouge contre des porteurs. Ils marchèrent pendant dix jours vers l’Est, accompagnés de six guerriers portant le canoë rempli des paquetages. Si Dewache avait l’habitude de parcourir avec son peuple de longues distances, c’était loin d’être le cas de Madeleine. Elle ne se plaignit jamais, pas plus que lorsque son père lui avait annoncé un dimanche après la messe qu’elle allait se marier avec le baron de Thouais. Orpheline depuis sa tendre enfance, sa mère était morte d’une fluxion de poitrine, elle avait été très vite corvéable aux tâches ménagères remplaçant en cela sa mère. Son père avait trouvé ça tout naturel sans se rendre compte de l’âge de la fillette qui venait d’avoir sept ans. Elle avait grandi comme beaucoup d’Acadiennes le nez dans les corvées de la maison et comme par économie son père n’avait pas pris de domestique, elle était passée de servante à baronne sans vraiment comprendre ce qui lui arrivait. Son époux, s’il n’était pas particulièrement tendre, ce dont elle ne se rendit pas compte par manque d’expérience, avait toujours fait attention à son confort, elle s’était donc retrouvée à l’âge de seize ans, avec sous ses ordres une cuisinière, une bonne et un rang à tenir dans la société acadienne. N’ayant reçu aucune éducation en dehors de la religion, elle avait dû faire beaucoup d’efforts pour être à la hauteur de l’attente de son époux. De nature docile, elle avait toujours fait ce qu’il lui demandait et avait veillé à son bien-être comme toute épouse dévouée. Son plus grand bonheur fut la naissance de son fils. Et si l’accouchement avait été interminable, elle ne l’en avait que plus aimé. Quand son époux était venu lui annoncer qu’ils allaient quitter Montréal pour toujours sans lui demander son avis, elle était restée indifférente. Rien ne la rattachait vraiment à cette ville, pas plus son père que des amis, elle avait vécu recluse sans affection ni attention dans la maison paternelle. Elle se sentait redevable envers son époux qui lui en avait ouvert les portes.

Au milieu du printemps, ils atteignirent la région des basses terres par le fleuve Illinois et ils s’engagèrent enfin sur le Mississippi en direction de son embouchure vers le Sud. Ils franchirent la confluence du Missouri puis celle de l’Ohio et là ils découvrirent des étendues de noues qui élargissaient les rives du fleuve à perte de vue. Vingt jours plus tard, ils pénétrèrent dans le territoire des tribus Chickasaw. Ceux-ci étaient des ennemis des Français depuis qu’ils avaient aidé leurs proches parents les Choctaw à se défendre contre leurs attaques. Les Chickasaw attaquaient leurs voisins et les vendaient après les avoir réduits en esclavage, avec des armes fournies par les Anglais. Mais Basile connaissait un peu la région pour y être descendu quelques années plutôt. Continuellement sur leur garde, ils purent éviter ce danger.

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Les jours suivants, ils avancèrent dans un labyrinthe d’eaux, de cannaies et de marais. Ils s’y perdirent par deux fois. Ils commencèrent à souffrir de la chaleur et des moustiques. Deux semaines plus tard, alors qu’ils cherchaient le meilleur emplacement pour accoster afin d’établir un campement pour la nuit, ils furent enveloppés par un brouillard si épais que les deux rives en devinrent indiscernables, mais à leur droite, leur parvinrent le son étouffé des tambours de guerre, des cris et des chants. Affolés, bien que ne les voyant point, ils essayèrent de glisser sur l’eau en faisant le moins de bruit. Mais quand le son des tambours se fut tu, les cris effroyables des guerriers démentirent leur discrétion. Les Indiens Tunicas eux les avaient remarqués. Ils étaient très en colère, leur camp avait été attaqué pendant que les guerriers étaient à la chasse et plusieurs de leurs squaws avaient été enlevées, aussi étaient-ils à la poursuite de leurs ennemis le cœur plein d’une haine vengeresse. Sur leur chemin se trouvait le canoë des deux familles que le hasard avait approché de la tribu en mal de représailles. Comprenant qu’ils étaient pourchassés, ils appuyèrent sur leurs pagaies, essayant de s’éloigner le plus vite possible. Madeleine, tendue par la peur, protégeait de son corps Charles-Henri qui étouffait ses sanglots dans son giron, le petit Georges était couché sur le fond du canoë. Dewache, à l’avant, comme les hommes, faisait de son mieux pour pagayer. Ils entendaient toujours les cris terribles étouffés par la brume, mais ne voyaient toujours pas leurs ennemis. Quand un lambeau du brouillard se leva, Madeleine hurla de terreur apercevant sur sa droite, à quelques longueurs de pagaie la face peinte d’un guerrier qui profita de ce fugace moment pour tirer une flèche. Le baron tira avec son fusil, l’indien tomba dans l’eau, coulant aussitôt. Madeleine s’écroula sur son enfant transpercée mortellement, le sang s’écoulant de la plaie. Les hommes redoublèrent d’efforts et s’enfoncèrent à nouveau dans le brouillard. Ils contournèrent une île, et faisant un silence absolu, se laissèrent emporter par le fleuve. La ruse les sauva. Dès qu’ils furent rassurés, ils abordèrent sur la rive opposée. Atterré, Joseph-Marie descendit le corps sans vie de Madeleine, Charles-Henri consterné ne comprenant pas ce qui était arrivé. Joseph-Marie maudissait Dieu et tous les saints pour cette fatalité qui lui faisait perdre les siens. S’il n’avait guère montré d’amour à sa jeune épouse, c’était à cause de l’indifférence qu’elle affichait continuellement, cela lui faisait mal. Il ne pouvait savoir que c’était sa façon à elle de faire glisser tout ce qui risquait la faire souffrir. Le jour finissait de tomber, à la clarté d’un quartier de lune qui se levait, ils enterrèrent la jeune femme sous un grand chêne et après une courte prière ils reprirent le canoë de peur que les Tunicas ne les retrouvent. Le baron laissa à la tombe tout ce qui lui restait de bonté voire d’humanité, la mort de sa femme était injuste, celle-ci n’avait jamais fait le moindre mal à quiconque, il en garda une profonde amertume. Quant à Charles-Henri, Dewache se chargea de lui expliquer qu’elle était montée au ciel. Il ne voyait pas pourquoi elle ne l’avait pas emmené et commença à souffrir de cet abandon qui lui laissa à l’âme, une langueur continue.

*

Le périple continua sans plus de problème, bien que rencontrant d’autres tribus, mais celles-ci étaient des amies des Français depuis longtemps. Ils arrivèrent au plus gros village de la région, l’Ascension, dans lequel ils savaient leurs compatriotes installés depuis des années. La bourgade était établie à la confluence du Mississippi et du bayou Lafourche où s’étaient installés d’anciens voisins de fort Saint-Jean qui avaient échappé aux Anglais. Ils s’appelaient Cantrelle, Boudreau, Gaudet, Arsenault, Mélanson ou Bergeron. Ils avaient fait souche à la naissance du bayou. Pour bon nombre d’entre eux, ils étaient arrivés là aux premiers temps de la déportation. Ils avaient fui des prisons de Pennsylvanie, de Caroline et de Géorgie, ou ils avaient été libérés par les catholiques du Maryland qui voyaient en eux des frères. Ils avaient rejoint le Mississippi, comme le baron de Thouais et ses compagnons, par ses affluents puis avaient descendu le fleuve jusqu’au Delta. Ils faisaient partie de ceux qui avaient miraculeusement échappé aux maladies, aux privations et aux Indiens en révolte ou en guerre ouverte. Au bout de leur odyssée aux couleurs du malheur, ils avaient cru parvenir dans une colonie française, mais ils s’étaient retrouvés en territoire espagnol où ils avaient été toutefois bien accueillis.

Le plus gros de leurs compatriotes fut autorisé par le gouverneur espagnol à s’installer sur les deux rives du Mississippi, entre Bâton Rouge et le comté de Saint-Jacques, avec une ramification descendant au sud, le long du Bayou Lafourche jusqu’à Houma. Le long du Mississippi et des autres cours d’eau, les Acadiens délimitèrent leurs terres d’après la coutume française, de longs champs rectangulaires s’enfonçant dans les terres que le chef de famille partageait longitudinalement entre enfants et petits-enfants. Ils construisirent de petits villages dont les maisons en bois et en pierres s’égrenaient sur la rive. Ils firent des marais des rizières et des forêts des champs de blé, de maïs, de coton ou de cannes à sucre. Ils ouvrirent des sentiers, ils mirent en place un réseau dense de communications aquatiques avec des pirogues et des bateaux. Ils reprirent la tradition de grands travaux collectifs, comme le « coup de main » pour la construction de maisons, étables, greniers, la boucherie, l’abattage des animaux et la distribution de la viande. Ils reprirent aussi les passe-temps communautaires : les bals de maison et les veillées, les fêtes populaires qui attiraient dans un seul endroit les avant-postes perdus entre lacs, marais, prairies et bois. Les ouragans, les orages, les crues du fleuve n’avaient pas ébranlé leur foi, leurs espérances en leur nouvelle vie.

Robert DAFFORD (L'Arrivée des Acadiens en Louisiane détails

Robert DAFFORD (L’Arrivée des Acadiens en Louisiane détails

Le baron de Thouais eut la joie de retrouver un proche voisin, Alexis Breaux et sa nombreuse famille, comme il se doit pour un Acadien. Il vivait sur une plantation dont la superficie était bien supérieure à celle de ses voisins, sur laquelle sa famille et celle de son beau-frère vivaient suite à un ouragan qui avait détruit la maison de ce dernier. Il y avait été élevé une grande maison à étage et véranda qui n’avait rien à envier à celle des créoles alentour. Suite aux aléas destructeurs du ciel s’y entassait Madeleine Trahan, sa femme, et leurs six enfants, dont l’aîné pas encore marié avait 23 ans et le benjamin allait sur ses quatre ans. Ils avaient donc quatre garçons Honoré, Joseph, Charles, Alexis et deux filles Marie et Nastazie. Son beau-frère Charles Gaudet n’était pas, en reste, marié à sa sœur Cécile, ils avaient trois garçons, dont des jumeaux Joseph et Cloatre et le petit Charles, quatre ans, et une fille Magdeleine du même âge que la plus jeune de ses cousines. Cela faisait du monde, de la vie et de la bonne humeur, dans la grande demeure, et tout ce monde était là lorsque s’amarrèrent les nouveaux arrivants, au jour tombant. Il en sortit de partout, de la maison, des dépendances et tous allèrent à leur rencontre, car tous espéraient en ceux qui n’avaient pu les suivre, en ceux qu’ils avaient perdus en chemin, à ceux dont ils avaient entendu parler. Ils furent accueillis chaleureusement, les plus anciens se reconnaissant.

Les Thouais et les Tremblay furent aussitôt adoptés, les enfants s’accaparèrent les deux petits garçons et les emportèrent dans un tumulte joyeux, bien que Charles-Henri fût très impressionné par tout ce remue-ménage. Au bout de quelques jours, suite aux conseils de Charles Gaudet et d’Alexis Breaux, Joseph-Marie de Thouais et Basile Tremblay décidèrent d’aller à La Nouvelle-Orléans voir le gouverneur pour obtenir des terres, sans être obligés de faire comme ces squatteurs américains qui s’installaient dans les terres qu’ils jugeaient sans propriétaire et parfois en s’en débarrassant sans autre forme de contrat. Ils laissèrent Dewache et les enfants à leurs anciens voisins de l’Acadie jusqu’à leur retour. Et même si le baron avait laissé un peu d’argent pour couvrir leurs besoins, il savait qu’il n’avait pas à s’inquiéter.

Dewache Tremblay

Aux bords de la rivière, accrochés aux jupes de Dewache, les deux petits garçons regardèrent partir leurs pères à bord de leur canoë. Ils avaient quitté la plantation des Breaux à l’aube pour ne pas trop souffrir de terribles chaleurs de l’été. Ils remontèrent le bayou jusqu’à l’ascension où ils firent un arrêt pour faire une livraison pour leurs amis. Le casse-croûte de midi pris, ils s’engagèrent sur le large Mississippi. Cela ne faisait même pas une heure qu’ils se laissaient porter par son courant que le ciel devint noir transportant l’orage. Le vent souffla, le fleuve se couvrit de vagues, le ciel se zébra d’éclairs, le tonnerre se mit à gronder de plus en plus près. D’un commun accord, ils décidèrent d’aborder. Ils accostèrent devant une plantation, Joseph-Marie de Thouais décida d’aller y demander l’hospitalité. Ils s’engagèrent dans l’allée qui menait à la demeure, croisant des esclaves curieux encore courbés sur les champs. À l’étage, Ma-Hadassah ouvrait les portes-fenêtres afin de laisser entrer l’air plus frais que l’orage amenait. C’est de là qu’elle vit les deux hommes en train de remonter l’allée. De son pas pesant, elle descendit prévenir sa maîtresse, laissant sa nièce Louisa finir. La maîtresse de maison, intriguée, alla au-devant de ses invités imprévus et se posta en haut des marches du perron. Doña Maria Helena de Vilagaya était toute sauf une jolie femme. Grande, masculine, malgré ses effets à la dernière mode française, comme toutes les créoles, il se dégageait de son allure une autorité naturelle. Elle était sans grâce tout en énergie et d’un caractère entier sans fioritures. Arrivés dix ans plutôt d’Espagne avec son époux, ils avaient racheté la plantation de François-Joseph Antheaulme de Nouville, mort des fièvres et de ses différents excès. Ce fut elle qui décida de faire du coton au lieu de l’indigo, son époux n’avait pas eu son mot à dire, d’autant que c’était grâce à sa fortune personnelle qu’ils avaient pu faire l’acquisition des terres et des esclaves de la plantation « la Nouvelle ». Ils n’avaient pas eu à le regretter. Voyant approcher les deux hommes, elle grimaça et pensa que ce devait être des Acadiens, vu leurs vêtures. Joseph-Marie de Thouais arrivé au pied du perron fit une révérence qui surprit doña de Vilagaya et se présenta : « Madame, je me permets de me présenter Joseph-Marie baron de Thouais et mon ami Monsieur Tremblay. » Ah ! Un noble, c’est déjà mieux, pensa-t-elle. Puis poursuivant, il demanda l’autorisation de camper sur ses terres, ce qui la fit sourire. « – Voyons, Monsieur, nous allons vous offrir l’hospitalité comme il se doit, veuillez entrer, à moins que vous ayez des affaires à aller chercher ? » Basile Tremblay se chargea des bagages et le baron de Thouais de tenir compagnie à leur hôtesse. Elle excusa son époux qui était encore aux champs, mais qui n’allait pas tarder vu l’avancée des nuées annonciatrices des colères du ciel. Elle demanda à Ma-Hadassah, qui n’avait pas bougé de derrière sa maîtresse attendant les ordres, de faire servir des rafraîchissements. Alors qu’ils conversaient, Louisa servit. Joseph-Marie n’arrivait pas à quitter des yeux la jeune métisse. Il n’avait jamais vu taille si fine, buste si fier, traits si beaux, c’était une beauté à la peau ambrée et aux yeux en amande s’étirant sur les tempes. Doña de Vilagaya ne put que le remarquer, ce qui fit germer une idée dans sa tête. Sur ce, Basile revint suivi de près par don de Vilagaya. L’homme tout en rondeurs sûr des mollets de coq que ses culottes à la française dégageaient avait une allure sympathique que son sourire affable confirmait. Il s’avéra enchanté de cette visite qui allait agréablement le divertir de ses problèmes. « C’est un plaisir de vous avoir à ma table, mon épouse a eu raison de vous garder sous notre toit. Le Mississippi s’il est beau et déjà assez dangereux en dehors de l’orage, entre son courant, ses bancs de sable, ses îles mouvantes et ses alluvions chargées d’arbres, par ce temps-là, il aurait été dangereux même d’établir un campement trop près de ses rives. »

Sir_Henry_Raeburn_005Après s’être rafraîchi et changé de vêture, le baron en profita pour enfiler une veste plus en accord avec son rang, ils passèrent à table. La conversation tourna sur les raisons à tous d’être venus dans cette partie du monde. Dona de Vilagaya attendait le moment propice pour tendre son piège, et le baron lui tendit la perche lorsque après la question de celle-ci « – Et vous êtes certainement marié? ». Il répondit qu’il venait de perdre sa femme, laissant son petit garçon de quatre ans, orphelin. L’hôtesse s’attendrit sur le sort du père et de l’enfant. Elle s’enquit alors du bien-être de l’enfant et demanda qui s’en occupait.

« – Pour l’instant, c’est Madame Tremblay, la femme de Basile!

– Vous devriez prendre une nourrice, ce serait plus simple, vous savez.

– J’avoue ne pas y avoir encore réfléchi, mon deuil est encore très frais.

– Si vous voulez, nous pourrions nous séparer d’une de nos esclaves. Vous n’avez pas dû la remarquer, mais notre Louisa est en âge de pouvoir le faire et, malheureusement nous n’avons pas d’enfant.

Son époux surpris par l’annonce souleva un sourcil interrogateur vers sa femme dont elle ne tint pas compte. Don de Vilagaya n’était pas porté sur le sexe, ni le beau ni un autre, aussi après quelques efforts infructueux, au début de son mariage, il avait déserté le lit conjugal. Au grand désespoir de son épouse, il préférait les livres. Mais Louisa devenait trop attirante au goût de fons de Vilagaya, car malgré une fidélité sans faille de son époux, elle était extrêmement jalouse. Aussi sous prétexte de compassion, elle insista auprès du baron afin de la lui vendre, lui assurant un prix convenable pour tous. Il hésita un instant, ceci était nouveau pour lui. Acheter un être humain n’était ni dans sa culture, ni dans ses habitudes et bien que cela paraisse naturel à ses hôtes, il n’était pas tout à fait à l’aise avec l’idée. Toutefois, le souvenir encore chaud de la métisse le convainquit effaçant ses scrupules à l’étonnement de Basile. Il acheta donc Louisa pour être la nourrice de Charles-Henri. Comme ils descendaient le fleuve, ils décidèrent de conclure la vente, mais de ne prendre la fille qu’au retour.

Lorsque sur le fleuve reprenant leur voyage Basile parla de l’étrange vente. Joseph-Marie qui avait réfléchi entre temps à son acte, lui expliqua que de toute façon s’il voulait refaire fortune en faisant fructifier les terres qu’ils comptaient obtenir, leurs bras n’y suffiraient pas. L’aide des voisins pour défricher des terres vierges, les labourer, les semer, engranger les récoltes, élever du bétail, construire leurs maisons, prendrait une éternité voire ils n’en verraient pas le résultat, alors autant faire comme les créoles, en passer par l’esclavage. « – Et puis le système n’est pas une nouveauté, il suffit de lire la Bible ! » Balayant ainsi les dernières objections de son ami qui n’en fut pas pour autant convaincu. Mais pour le baron, au plus profond de lui, la loi du plus fort était la meilleure.

*

mama Louisa bisPendant ce temps à la plantation « la Nouvelle », dans la cuisine, Ma-Hadassah apprenait à Louisa qu’elle avait été vendue au baron français de passage. Elle était abasourdie.

« – Voyons, Louisa, tu voyais bien les drôles de regards de la maîtresse, tu grandis ma fille et tu deviens drôlement belle comme ta mère, plus belle encore ! Alors, elle s’inquiète.

– Pour le maître ?

– Naturellement ! c’est bête, mais ces choses-là ne se contrôlent pas.

– Alors, je vais m’enfuir !

– Dis pas des bêtises, t’enfuir pour où ? Car à part les marécages, les crocodiles et les Indiens y a rien ! Sois pas bête ma fille au moins, tu n’as pas d’homme ni d’enfants ! Et je vais te donner des graines de tanaisie pour décider quand tu en auras.

– On peut décider quand on aura des enfants ?

– Naturellement que non, mais on peut s’arranger à ne pas en avoir quand on n’en veut pas. Tu ne crois quand même pas que je n’ai pas eu d’homme ? Je n’ai pas voulu d’enfants pour ne pas les voir dans les champs travaillant sous le fouet ou pis encore. Et ta mère aurait mieux fait de faire de même !

Louisa n’avait pas réfléchi à tout ça, sa tante avait remplacé sa mère alors qu’elle avait à peine trois ans, aussi ce genre de questions ne lui était jamais venu à l’esprit. Fille du maître précédent, elle était restée, malgré la vente, auréolée de cette paternité que Monsieur de Nouville n’avait pas alors cachée. Les autres noirs ne l’approchaient guère. Elle n’était pas innocente au point de ne pas savoir ce qui se passait dans les champs le soir tombé, ou lorsqu’on entendait râler dans les cases. Elle avait elle-même refusé des avances explicites que des nègres des champs avaient osé faire, mais elle était de la maison et l’on ne se mélangeait pas. Exaspérée par tout ça, elle s’exclama : « – quoi qu’il en soit, si j’en ai ils seront blancs !

– D’abord pour ça, il faut que le père soit blanc, et puis ils ne seront jamais assez blancs pour être libres !

Louisa haussa les épaules. Irritée, fatiguée, elle finit par fondre en larmes devant la fatalité. Sans ajouter un mot, elle n’en avait plus, Ma-Hadassah la prit dans ses bras potelés. Elle aussi son cœur fatiguait devant le manque de répit de sa vie.

suite au prochain épisode: Tragédie Canadienne, Survivre ou mourir

Souvenirs de Charles-Henri de Thouais, extrait de « la Palmeraie » de la Garonne au Mississippi.

Évangéline de Henry Wadsworth Longfellow

(traduction française de Pamphile LeMay (1837-1918)
ÉVANGELINE

ÉVANGELINE

C’est l’antique forêt!… Noyés dans la pénombre,
Vieux et moussus, drapés dans leur feuillage sombre,
Les pins au long murmure et les cyprès altiers,
Qui bercent aujourd’hui, sur des fauves sentiers,
Les nids harmonieux, sont semblables aux bardes
Qui venaient, chevelus, chanter dans les mansardes,
Aux druides sacrés dont la lugubre voix
S’élevait, prophétique, au fond des vastes bois.
Sauvage et tourmenté, l’océan vert, tout proche,
Se lamente sans cesse en ses antres de roche,
Et la forêt répond, par de profonds sanglots,
Au long gémissement qui monte de ses flots.

C’est l’antique forêt, et c’est l’efflorescence!…
Mais tous ces cœurs naïfs, et charmants d’innocence,
Que l’on voyait bondir comme bondit le daim,
Quand le cri du chasseur a retenti soudain,
Que sont-ils devenus? Et les modestes chaumes?
Et les vergers en fleurs d’où montaient tant de baumes?
Et les jours qui coulaient, comme au bois les ruisseaux
Dans la clairière bleue ou sous les noirs arceaux,
Ensoleillés souvent par une paix profonde,
Assombris quelquefois par la crainte du monde,
Que sont-ils devenus?… Quel calme dans les champs!
Plus de gais laboureurs. La haine des méchants
Jadis les a chassés, comme, au bord d’une grève,
Quand octobre est venu, l’ouragan qui s’élève
Chasse et disperse au loin, sur l’onde ou les sillons,
Des feuilles et des fleurs les légers tourbillons.
Grand-Pré n’existe plus; nul n’en a souvenance;
Mais il vit dans l’histoire, il vit dans la romance.

Ô vous tous qui croyez à cette affection
Qui s’enflamme et grandit avec l’affliction;
Ô vous tous qui croyez au bon cœur de la femme,
À la force, au courage, à la foi de son âme,
Écoutez un récit que disent, tour à tour,
Et l’océan plaintif et les bois d’alentour.
C’est un poème doux que le cœur psalmodie,
C’est l’idylle d’amour de la belle Acadie!

http://genealogie.dalbiez.eu/Evangeline.htm

la véritable histoire d’Evangeline (chapitre IX)

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Les Acadiens quittent Maryland pour aller en Louisiane .

Comme je vous l’ai déjà dit, Petiots, pendant trois ans, nous avons vécu content et heureux dans le Maryland, lorsque nous avons reçu la nouvelle qu’un nombre d’Acadiens, exilés tout comme nous, s’étaient installés en Louisiane, qu’ils y prospéraient et récupéraient leurs fortunes perdues sous la bienveillance du gouvernement français.

Francis Back

Francis Back

Ces nouvelles nous troublèrent, et plongèrent notre esprit dans l’expectative, nous ne parlions plus que de cela. Cela donnait lieu à des conjectures extravagantes, et nous redonna l’espoir de voir, une fois de plus, ceux dont nous avions été si cruellement séparés. Cela regonfla nos cœurs. Ces nouvelles n’étaient pas précises, nous étions toujours ignorants du sort de ceux qui, comme nous, avaient été exilés de Saint-Gabriel.

Cette incertitude assombrit nos espoirs et entacha notre joie et notre bonheur, augmentant notre inquiétude.

L’angoisse de cet inconnu devint insupportable, nous avons finalement discuté sérieusement de l’opportunité d’émigrer en Louisiane. Les plus timides d’entre nous prenait notre témérité pour une folle entreprise, mais le désir de chercher nos frère exilés a grandi en nous et chaque jour cela est devenu plus vif. Ce désir est devenu si profondément enracinée dans nos esprits, que nous avons conclu qu’il nous fallait partir pour la Louisiane, où la bannière de France flottait au-dessus des coeurs de véritables français.

Nous avons annoncé notre volonté à nos bienfaiteurs, les Familles Brent et Smith, et, sans se laisser abattre par les périls qui nous attendaient, et les obstacles que nous allions devoir surmonter, nous avons préparé notre périple du Maryland à la Louisiane.

Nos amis mirent toute leur éloquence pour nous dissuader de notre volonté, mais nous avons résisté à toutes leurs instances, même si nous étions profondément touchés par cette nouvelle preuve d’amitié. Nous avons cédé tout ce que nous ne pouvions emporter, et avons gardé les wagons et les chevaux pour transporter les femmes et les enfants, ainsi que les bagages. En tout, nous étions deux cents personnes, et parmi eux, cinquante étaient bien armés, et prêts à affronter n’importe quel danger.

Claude Picard (déportation des Acadiens

Claude Picard (déportation des Acadiens

Nous avons avancé lentement, les wagons placés au centre, tandis que vingt hommes à l’avant, et autant à l’arrière, défilaient quatre de front. Dix des plus braves et des plus actifs de nos jeunes hommes avaient pris la tête avec une courte avance par rapport à la colonne, et formaient notre avant-garde. Nos forces étaient distribués avec sagesse, pour notre sécurité, car la route devant nous s’enfonçait dans la montagne, et dans un pays sauvage et morne habité par les Indiens.

Nous avons obtenu, comme éclaireur et guides, deux Indiens bien connus de la famille Brent, et dans lesquels, nous avons pu placer notre confiance. Nous avons eu l’occasion, de reconnaître plus d’une fois de la chance de nous être assurés de leurs services. Notre voyage était plein de tristesse car nous quittions des amis aimables et généreux, amis qui nous avaient soulagé dans nos besoins, et qui avait prouvé la valeur de leur amitié fraternelle. Nous les avons quittés, attirés par des espoirs qui pouvaient se révéler illusoire, et quand nous avons saisi leurs mains pour un dernier adieu, nous avons eu du mal à trouver les mots, ils nous ont manqué, et nos larmes et nos sanglots leur ont exprimé notre reconnaissance pour les bienfaits dont ils nous avaient si généreusement couverts. Eux aussi pleuraient, touchés au cœur par de si éloquentes expressions de notre gratitude. Leurs derniers mots étaient des mots d’amour illuminés par un ardent désir de voir nos espoirs se réaliser.

Howard Chandler Christy: Evangeline

Howard Chandler Christy: Evangeline

Nous partîmes en direction de l’ouest, et nous avons bientôt perdus de vue les toits hospitaliers des familles Brent et Smith. Nous avons de nouveau eu l’impression que nous étions de pauvres exilés errants à travers le monde à la recherche d’une maison.

Notre voyage, Petiots, était lent et fastidieux, mille obstacles entravaient notre progression. Nous avons rencontré des torrents rapides et profonds que nous ne pouvions traverser, faute de bateaux. Nous avons voyagé à travers la montagne où les chemins étroits et dangereux serpentaient sans fin sur ses versants et par vaux et par monts, nous avancions sur des pentes escarpées, où un faux pouvait nous faire chuter dans des gouffres béants. Nous avons souffert de tempêtes et de pluies diluviennes, et la nuit, quand nous nous arrêtions pour reposer nos membres fatigués, nous n’avions que la toile de nos tentes pour nous abriter de ces intempéries.

Ah! Petiots, nous avons été soumis à des épreuves douloureuses! Mais nous avons été bercés par l’espoir que loin, très loin en Louisiane, nous trouverions nos parents et nos amis. Ce rêve radieux éclairait notre chemin, il brillait tel un phare sur lequel nous gardions nos yeux rivés. Il endurcit notre cœur contre les souffrances et les privations presque trop grandes pour être prises en charge autrement.

Robert Griffing: la prise de Mary Jemison

Robert Griffing: la prise de Mary Jemison

Ainsi, nous avancions sans crainte, oui, presque gaiement, et la nuit, quand nous montions nos tentes dans quelque endroit solitaire, nos chansons acadiennes rompaient le silence et la solitude, et, comme la douce brise, elles flottaient sur les collines, leurs couplets légers retentissaient de nouveau en nous si clairement et si distinctement, qu’ils semblaient être l’écho de la voix de quelque ami.

Tant que nous avons voyagé en Virginie, sauf les obstacles présentés par les routes d’un pays aux reliefs variés, notre progression, bien que lente était satisfaisante. Les gens étaient généreux, et nous ont fourni avec abondance de l’aide. Mais quand la population blanche s’est fortement clairsemée et quand nous sommes arrivés dans la province sauvage et montagneuse  qui, nous dit-on, portait le nom de Caroline, alors, Petiots, il nous fallut un coeur vaillant et ferme de résolution, pour ne pas abandonner l’idée de gagner la Louisiane par la voie terrestre que nous suivions.

Pendant des jours et des semaines, nous avons eu à marcher péniblement dans des forêts sans fin, notre chemin coupait à travers des bois si épais de broussailles, qu’ils étaient presque imperméables à la lumière. Un ennemi cruel pouvait se poster, se cacher en embuscade pour nous tuer, car nous étions maintenant dans le cœur du territoire indien, et les sauvages nous suivaient, furtivement, jour et nuit. Nous pouvions les voir, hideux, avec leurs visages tatoués et leurs coiffures de plumes, effrayant en apparence, nous rôdant autour, et en épiant nos mouvements. Nous étions toujours sur le qui-vive, s’attendant à une attaque à tout moment, car nous pouvions entendre distinctement leurs  féroces hululements.

Ah! Petiots, c’est alors que notre angoisse devint extrême. Les cœurs les plus vaillant grandirent en faiblesse sous la pression de ces malheurs accumulés. Nos nuits étaient sans sommeil, soucieuse et la famine nous tenaillait, nous étions l’image du découragement et du désespoir. Pendant deux longs mois, nous avons ainsi peiné jour après jour, et nuit après nuit,  nous étions épuisés de ce voyage sans fin apparente, le découragement nous laissât croire que nous avions échoué.

L’heure était sombre, pleine de pressentiments inquiétants, et nous étions abattus par cet exile plein de tristesse et d’appréhension.

Meyer Straus

Meyer Straus

Mais une sorte de Providence veillait sur nous. L’espoir de trouver notre parentèle perdue soutenait nos esprits fatigués. On nous avait dit que la Louisiane était une terre d’enchantement, où un printemps perpétuel régnait. Une terre où le sol était extrêmement fertile, où le climat était tellement agréable et tempéré que le ciel était perpétuellement serein, au point de mériter à juste titre le nom d’Eden d’Amérique. Cette idée nous souriait effaçant la distance vers cette terre promise, vers ce pays, cela guidait nos pas fatigués. La nostalgie s’effacerait le jour où nous foulerions son sol, et respirerions une fois de plus l’air pur dans lequel flottait la bannière de la France.

Enfin nous arrivâmes à la rivière Tennessee, là où elle s’incurve gracieusement autour de la base d’une montagne surgissant à une hauteur de plusieurs centaines de pieds. Ses rebords étaient rocheux et escarpés, et vers le bas, plongeant au moins de cinquante pieds, nous avons pu voir, dans ce gouffre ses eaux qui coulaient majestueusement vers le grand vieux Meschacebé. Il était hors de question de traverser la rivière  à cet endroit, et nous avons suivi son cours sur le bord abrupt de ses berges , avançant prudemment évitant le danger menaçant.

Cette nuit-là, nous avons dormi dans une grande grotte naturelle sur le bord même du précipice, au bord du fleuve. À l’aube de la journée, nous avons repris notre marche, et avons avancé. Le pays devint de plus en plus plat, et après quatre jours harassants, nous nous sommes arrêtés et avons campé sur une colline près d’une rivière, se jetant dans le fleuve. Nous y avons rencontré un groupe de Chasseurs et de trappeurs canadiens qui nous ont fait un accueil chaleureux, et nous ont réapprovisionné en venaison. Ils nous ont informés que la façon la plus facile et la moins fatigante pour atteindre la Louisiane était de flotter sur les rivières Tennessee et Meschacebé. La suggestion a été adoptée, et nos hommes aidés par nos amis canadiens, ont abattu les arbres pour construire une embarcation adaptée.

Là, Petiots, un grand malheur nous arriva. Nous avons connu une grande perte avec la mort de René Leblanc, qui avait été notre chef et conseiller dans les heures de nos doutes douloureux. La vieillesse avait brisé sa constitution, il avait dépérit, et les fatigues de notre long pèlerinage, l’avaient mené dans la tombe sans une plainte. La mort de ce héros, de ce chrétien, qui nous consolait quand nous pleurions à ses côté, et qui nous encourageait dans nos problèmes, nous affligea cruellement, et la nuit au cours de laquelle il fut exposé, préambule à son enterrement, le silence ne fut pas troublé, dans notre camp, sauf par nos chuchotements, comme si nous craignions de troubler le repos de l’homme grand et bon qui dormait du sommeil éternel. Nous l’avons enterré au pied de la colline, dans un bosquet de noyers. Nous avons gravé son nom et une croix sur l’écorce de l’arbre abritant sa tombe, et après avoir dit les prières pour les morts, nous avons fermé sa tombe, mouillés par les larmes de ceux qu’il avait tant aimés.

Franck Dicksee: Evangeline

Franck Dicksee: Evangeline

Mon récit n’ai pas gai, Petiots, mais la sombre morosité va maintenant être dissipée par le soleil radieux de la joie et du bonheur.

Notre bateau était lourd, mais il servit notre but. Nous y avions stocké nos bagages et nos fournitures, nous avons vendu nos chevaux et nos chariots à nos amis canadiens, nous avons pris congé de nos guides indiens et nous avons lâché les amarres du bateau. Nous avons flotté en aval, nos jeunes hommes poussant l’aviron, et chantant des chansons acadiennes.

Rien d’important ne se passa suite à notre embarquement. Pendant la journée, nous naviguions, et la nuit, nous amarrions notre bateau en toute sécurité, et campions sur les rives de la rivière. Enfin, nous nous sommes lancés sur le eaux tumultueuses du Mississippi et sur ce noble fleuve avons flotté jusqu’au Bayou Plaquemines, en Louisiane, où nous avons débarqué. Une fois de plus nous marchions sur le sol français, nous étions libérés de la domination anglaise.

Joseph Rusling Meeker: bayous

Joseph Rusling Meeker: bayous

La nouvelle de notre arrivée se propagea et un grand nombre d’exilés acadiens affluèrent vers notre campement pour nous accueillir et nous souhaiter la bienvenue. Ah! Petiots, comment puis-je décrire notre joie et notre ravissement, quand nous avons reconnu des visages familiers. Saisissant les mains, le cœur trop plein de parole, nous avons pleuré comme des enfants. L’amour et le bonheur reprirent possession de notre  cœur  ce jour-là. Plus d’une femme pressée à son sein un mari depuis longtemps perdu. Plus d’un parent aimé serrait avec extase un enfant aimant. Ah! Un tel moment, nous a remboursé toutes nos souffrances et nos privations, et nous avons passé la journée dans la joie, la convivialité et la gaieté.

La suite de mon histoire sera vite dit, Petiots. Peu de temps après, nous sommes partis pour la région du bayou Teche, où des terres nous avaient été concédées par le gouvernement. Nous avons dirigé notre chemin, dans des marécages sombres, à travers les bayous sans nombre, à travers des lacs jusqu’à ce que nous ayons atteint Portage Sauvage, à Fausse Pointe, qui nous était destinées. Le lendemain, nous étions à la Poste des Attakapas, un petit hameau à deux ou trois maisons, un magasin et une petite église en bois, situé sur Bayou Teche que nous avons traversé en bateau.

Là, plusieurs Acadiens se sont séparés afin de s’installer sur les terres mises à leur disposition.

Vous ne devez pas imaginer, Petiots, que la région du Teche, tout comme aujourd’hui, était parsemée de florissante fermes, d’élégantes maisons et de beaux villages. Non, Petiots, elle a exigé de la persévérance de la part de vos pères acadiens pour s’y installer. Bien que belle et pittoresque, il était une région sauvage habitée, la plupart du temps, par des Indiens et par quelques hommes blancs, des trappeurs et des chasseurs de profession. Ses immenses prairies, couvertes de mauvaises herbes aussi grandes que vous, étaient communes et des troupeaux de bovins et de cerfs y erraient sans encombre, sauf par le chasseur et la panthère. Telle était la région où vos ancêtres se sont installés, et qui grâce à leur énergie s’est transformée en un jardin regorgeant de richesses.

Meyer Straus (le bayou teche.

Meyer Straus (le bayou teche.

Les Acadiens se sont enrichis dans un pays où personne ne meurt de faim s’il est laborieux, et où l’on peut facilement devenir riche s’il craint Dieu, et s’il est économe et ordonné dans ses affaires.

Petiots, j’ai tenu ma promesse, et je vous ai raconté mon histoire. Vos pères acadiens étaient les martyrs d’une noble cause, et vous devez toujours être fiers d’être leurs fils des martyrs et des hommes de principe.

« – Grand-mère – lui avions nous  dit, comme nous l’embrassions tendrement – vos mots ont imprégné nos cœurs bien disposés et affectueux, et ils porteront leurs fruits. Nous sommes fiers aujourd’hui d’être appelé Acadiens, car il n’y a jamais eu peuple plus noble, plus dévoué au devoir et plus patriotes que les Acadiens qui devenus exilés, ont bravé la mort elle-même, plutôt que de renoncer à leur foi, leur roi et leur pays. « 

fin

la véritable histoire d’Evangeline (chapitre VIII)

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L’histoire vraie d’Evangeline

Howard Chandler Christy : Evangeline

Howard Chandler Christy : Evangeline

Emmeline Labiche, Petiots, était une orpheline dont les parents étaient morts quand elle était toute enfant. Je l’avais prise à mon domicile, et l’avais élevée comme ma propre fille. Elle était douce d’humeur, et affectueuse! Elle avait grandi et à l’âge adulte avait toutes les attractions de son sexe, et, bien que pas d’une beauté dans le sens donné habituellement à ce mot, elle était considérée comme la plus belle fille de Saint-Gabriel. Son regard doux, transparent, de couleur noisette, reflétait ses pensées pures; ses cheveux bruns foncés tombaient en ondulations gracieuses sur son front intelligent, et en boucles sur ses épaules, son sourire envoûtant, son visage mince, symétrique, contribué à donner à son apparence tous les attraits de la beauté pour une jeune fille.

Franck Dicksee : Evangeline

Franck Dicksee : Evangeline

Emmeline, qui venait de terminer sa seizième année, était à la veille d’épouser un des plus méritants, des plus laborieux et des mieux fait de sa personne,Louis Arceneaux, un jeune homme de Saint-Gabriel, . Leur amour mutuel datait de leur première année, et tous admettaient que la Providence désirait leur union comme homme et femme, elle, la jeune fille la plus belle, et lui, le plus méritant des jeunes gens de Saint-Gabriel.

Leurs bans furent publiés dans l’église du village, le jour nuptial fut fixé, et leur amour longtemps rêvé fut sur le point de se réaliser, quand l’invasion barbare de notre colonie eut lieu.

Nos oppresseurs nous poussaient à la mer, où leurs navires roulaient à l’ancre, quand Louis résistant fut brutalement blessé. Emmeline assista à toute la scène. Son amant fut aussitôt transporté à bord de l’un des navires qui leva l’ancre. Une forte brise bientôt conduit le navire hors de la vue. Emmeline, sans larmes et sans voix, se tenait à la même place, immobile comme une statue, et lorsque la voile blanche disparut au loin, elle poussa un cri sauvage perçant, avant que de tomber évanouie sur le sol.

Quand elle revint à elle, elle s’accrocha à moi,  je l’a serrée dans mes bras, et dans l’agonie du chagrin, elle sanglota piteusement. «- Maman, maman – dit-elle, bégayant sous l’émotion – il est parti, ils l’ont tué, que vais-je devenir ? » J’apaisai sa douleur avec des mots pleins de tendresse jusqu’à ce qu’elle cessât de pleurer. Peu à peu, sa violence se calma, mais la tristesse de son visage affichait la douleur qui dévorait son cœur, ne jamais partager son amour avec son prétendant engloutissait son âme.

Franck Dicksee: Evangeline

Franck Dicksee: Evangeline

Ainsi, vécut-elle au milieu de nous, toujours si douce, raisonnable, mais languissante, l’humeur triste avec un sourire douloureux affiché sur son visage. Nous en étions venus à voir en elle, non pas un être terrestre, mais plutôt un ange, notre ange gardien, et c’est pourquoi nous en sommes venus non plus à l’appeler Emmeline, mais Evangeline, ou petit ange de Dieu.

La suite de son histoire n’est pas gaie, Petiots, et mon pauvre vieux cœur s’arrête, chaque fois que je me rappelle la misère de son destin.

Et alors que notre grand-mère parlait ainsi, toute sa personne était tremblante d’émotion. «- Grand-mère – lui avons-nous dit – nous sommes vivement intéressé par l’histoire Evangeline, il faut nous dire ce qu’il advint d’elle par la suite.

– Petiots, comment puis-je refuser de répondre à votre demande ? Je vais maintenant vous dire ce qu’il est devenu de la pauvre Emmeline – et après être resté un certain temps dans une réflexion rêveuse, elle reprit son récit – Emmeline, Petiots, a été exilés au Maryland avec moi. Elle était, comme je l’ai dit, mon enfant adopté. Elle habitait avec moi, et elle m’a suivi dans ma longue migration du Maryland à la Louisiane. Je me dois maintenant de vous détailler les nombreux dangers qui nous assaillirent pendant notre voyage, et les nombreux obstacles que nous avons dû surmonter pour atteindre la Louisiane…J’anticipe sur ce qui me reste à vous dire mais sachez que lorsque nous avons atteint le Teche pays, à la Poste des Attakapas, nous y avons trouvé une population rassemblée pour nous accueillir.

Nous sommes venus par voie de terre, Emmeline marchait à mes côtés, mais elle ne semblait pas remarquer le magnifique paysage qui se déroulait devant nos yeux. Hélas! il était sans importance pour elle. Que nous marchions sur les rives poétiques de la Teche, ou errions dans les sites pittoresques du Maryland, elle, elle vivait dans le passé, et son âme était toute absorbée dans la douleur du regret. Pour elle, l’univers avait perdu toute saveur, elle ne ressentait rien devant ses beautés, sa fraîcheur, et ses splendeurs. L’éclat de ses rêves était grisé, et elle respirait dans une atmosphère de ténèbres et de désolation.

Elle marchait à côté de moi d’un pas mesuré lorsque tout à coup, elle me saisit la main, et, comme fasciné par une vision, elle resta immobile, sur place. Le sang de son cœur imprégnait ses joues, et avec le ton cristallin d’une voix vibrante de joie: «- Mère! Mère! – cria-t-elle – c’est lui! C’est Louis! pointant vers la haute silhouette d’un homme couché sous un grand chêne. » Cet homme était bien Louis Arceneaux.

Avec la rapidité de l’éclair, elle vola à son côté, et dans l’extase de la joie: «- Louis, Louis – dit-elle – je suis votre Emmeline, votre Emmeline, depuis longtemps perdue! M’avez-vous oublié? »

Louis pâlit, son visage avait la couleur de la cendre et baissa la tête, sans prononcer un mot. «- Louis – dit-elle, douloureusement impressionné par le silence de son amant et sa froideur – pourquoi te détourner de moi? Je suis toujours votre Emmeline, ta fiancée, j’ai gardé intacte ma promesse envers toi. Pas même un mot de bienvenue, Louis ? » Interrogea-t-elle. Les larmes commencèrent à monter à ses yeux. «- Dis-moi que tu m’aimes encore, que la joie de me revoir étouffe ta parole. « 

Louis Arceneaux, la voix tremblante, répondit: « – Emmeline ne me prétend pas tant de bonté, car je suis indigne de toi. Je ne peux plus t’aimer, Je me suis engagé auprès d’une autre. Arrache à ton cœur le souvenir du passé, et pardonne-moi.» Et aussi vite il s’éloigna, et fut bientôt perdu de vue dans la forêt.

Pauvre Emmeline, elle se mit à trembler comme une feuille, je lui prit la main, elle était glacée. Une pâleur mortelle se répandit sur son visage, et son regard était vide. « -Emmeline, ma chère fille, viens » Dis-je. elle me suivit comme un enfant. Je la serrai dans mes bras.

– Emmeline, ma chère enfant, console toi, il y a sûrement encore du bonheur pour toi.

– Emmeline, Emmeline – murmura-t-elle à voix basse, comme si elle essayait de se souvenir de ce nom – qui est Emmeline ? » Puis, regardant mon visage avec peur, les yeux brillants ce qui me fit frémir, elle dit avec une voix étrange, anormale: «- Qui êtes-vous? » Et elle se détourna de moi. Son esprit avait décroché, cette dernière secousse avait été de trop pour son cœur brisé, elle avait sombré dans la folie.

Comme il est étrange, Petiots, que les êtres, pure et céleste comme Emmeline, doivent lutter contre le sort, et être ainsi exposés à l’adversité. Est-il vrai, alors, que Dieu, le bien-aimé, se dévoile toujours dans la douleur ? Est-ce que Emmeline était trop éthérée pour être un être de ce monde, et que Dieu la voulait en son doux paradis ? Il ne nous appartient pas, Petiots, de résoudre ce mystère et d’examiner les décrets de la Providence. Nous ne pouvons que nous incliner devant sa volonté.

Franck Dicksee: Evangeline

Franck Dicksee: Evangeline

Emmeline n’a jamais recouvré sa raison, et une profonde mélancolie s’installa en elle. Son beau visage était régulièrement éclairé par un triste sourire qui la rendait d’autant plus sainte. Elle n’a jamais reconnu une quelconque personne hormis moi, et niché dans mes bras comme un enfant gâté, elle me donnait les noms les plus attachants. Aussi douce et aussi aimable que jamais, chacun la plaignait et l’aimait.

Lorsque, pauvre folle, Emmeline se promenait sur les bords de la Teche, elle cueillait les fleurs sauvages qui jonchaient sa route, et fredonnait des chansons acadiennes, ceux qui la rencontraient lui demandaient pourquoi une si belle et une si douce jeune fille avait été visitée par la colère de Dieu. Elle parlait de l’Acadie et de Louis avec des mots d’amour, et personne ne pouvait l’écouter sans verser des larmes. Elle se croyait encore la jeune fille de seize ans, à la veille d’épouser l’élu de son cœur, qu’elle aimait avec tant de constance et de dévouement, qu’elle imaginait que les cloches de l’église du village sonnaient pour son mariage, son visage s’illuminait, alors et son corps tremblait de joie extatique. Et puis, brusquement elle passait de la joie au désespoir, son visage changeait et, tremblant convulsivement, haletant, luttant pour s’exprimer, et pointant son doigt vers un objet invisible, avec des accents aigus et perçants, elle criait: « – Mère, mère, il est parti, ils l’ont tué, que vais-je devenir ? Et poussant un cri sauvage, surnaturel, elle tombait dans mes bras. »

Enfin sous les ravages de sa maladie mentale, elle expira dans mes bras sans lutte, et avec un sourire angélique sur les lèvres.

Elle dort maintenant dans sa tombe, à l’ombre du grand chêne près de la petite église de la Poste des Attakapas, et sa tombe fut fleuri tant que votre grand-mère a pu la visiter. Ah! Mes Petiots, triste fut le sort de la pauvre Emmeline, Evangeline, notre petit ange de Dieu.

Et enfouissant son visage dans ses mains, grand-mère pleura et sanglota amèrement. Nos cœurs se gonflèrent aussi avec émotion, par empathie des larmes roulèrent sur nos joues. Nous nous sommes retirés doucement et avons laissé seule notre chère grand-mère, à ses pensées et pleurer pour son Evangeline, son petit ange de Dieu.

 

suite au prochain numéro.

libre traduction de : Acadian Reminiscences by Felix Voorhies

la véritable histoire d’Evangeline (chapitre V, VI, VII)

épisode précédent

Les Acadiens décident de quitter l’Acadie comme des exilés plutôt que de se soumettre à la domination anglaise.

Abbaye Edwin Austin (1852-1911)

Abbaye Edwin Austin (1852-1911)

Leur physionomie annonçait la gravité de la situation, elle était beaucoup plus grave, en effet, que ce que nous supposions. Un silence de mort régnait alors qu’ils nous approchaient, nous pouvions entendre distinctement les battements de nos cœurs. Nous étions impatients d’apprendre notre sort, bien que nous redoutions de le connaître. Notre attente inquiète fut de courte durée, et un de nos aînés parla de la façon suivante. Je répète ses paroles qui tombèrent de ses lèvres avec un ton solennel qui sonnait comme le glas. Elles se sont gravées dans mon cœur. «- Mes bons amis – nous dit-il – nos espoirs sont illusoires et l’avenir est lourd de menaces inquiétantes. Un ennemi cruel et implacable est à nos portes. L’histoire de l’homme blessé est vrai, les Anglais se répandent, brûlent nos villages, et propagent la ruine à mesure qu’ils avancent. Ils n’épargnent ni vieillesse ni infirmité, ni les femmes ni les enfants, et sont seulement cléments envers les renégats et des apostats. Êtes-vous prêt à accepter ces conditions humiliantes, et être stigmatisés comme des traîtres et des lâches ?

– Jamais – avons-nous répondu – jamais, plutôt le bannissement, la ruine et la mort!

– Mes amis – a-t-il ajouté – l’exil et la ruine, c’est le désespoir, la désolation. Prenons le temps de réfléchir, avant de former notre détermination.

Aucun de nous ne tressaillit, et sans hésitation, nous avons tous crié: «- Plutôt que de renier notre mère-patrie, devenons apostats, exilés, acceptons la ruine, la mort, si tel doit être notre sort.

– Votre réponse est noble et généreuse, mes bons amis, et votre détermination est sublime – dit-il – donc que l’exil soit notre sort. Plus d’un a souffert encore plus que ce que nous allons souffrir et pour des causes moins saintes que la nôtre. Préparons-nous au pire.  Pour aujourd’hui, disons adieu, peut-être à jamais, à l’Acadie, à nos maisons, allons nous recueillir sur les tombes de ceux que nous avons tant aimés. Quittons sans amis et sans le sou notre pays pour des terres lointaines. Partons pour la Louisiane, où nous serons libres d’honorer et de respecter la France, ainsi que de servir notre Dieu selon notre croyance. Mes bons amis, nous avons à peine le temps de nous préparer. Ce soir, nous devrons être loin de Saint-Gabriel. « 

Ces mots glaçèrent nos cœurs. Il nous sembla, que tout cela était un mauvais rêve, une illusion terrible, qui collait à nos cœurs, à nos âmes. Malgré cela, sans une larme, sans une plainte, nous nous sommes résignés à notre destin.

Ah! C’était un jour bien cruel pour nous, Petiots. Nous partions d’Acadie, nous laissions à l’abandon des maisons où nos enfants étaient nés et avaient grandi, nous partions comme des malfaiteurs, sans une lueur d’espoir pour alléger notre sombre avenir, et il nous semblait que la pauvre et désolée Acadie était plus chère pour nous, maintenant que nous étions obligés de la quitter pour toujours. Tout ce que nous voyons, chaque objet que nous examinions, rappelait à nos cœurs les doux souvenirs d’une époque révolue. Notre vie entière semblait s’être concentrée dans les meubles de nos maisons désolées, dans les fleurs qui embellissaient nos jardins et même dans les arbres qui ombrageaient nos chantiers. Ils nous chuchotaient les chansonnettes de notre enfance insouciante, ils nous rappelaient les rêves de notre adolescence, illuminés d’illusions éphémères, ils nous parlaient de l’espoir et du bonheur de nos années de maturité. Ils avaient été les témoins muets de nos joies et de nos peines, et nous les laissions pour toujours. Nous pleurions amèrement sur eux, et dans notre désespoir, nous avons cru que le sacrifice était au-delà de notre résistance. Mais notre sens du devoir nous soutint, et la terrible épreuve que nous vivions n’ébranla pas notre détermination, ni notre soumission à la volonté de Dieu. Nous avons préféré l’exil et la pauvreté, avec leur cortège de malheurs et d’humiliations, plutôt que de nous déshonorer en devenant traîtres et renégats.

Au cours de la journée notre douleur augmenta, et les scènes qui eurent lieu furent déchirantes. Je ne puis me les rappeler sans frémir.

Franck Dicksee: Evangeline

Franck Dicksee: Evangeline

Nous, gens si doux, si paisibles, étions devenu hystériques de désespoir. Les femmes et les enfants allaient de maison en maison, pleurant et poussant des cris déchirants. Chaque objet qui eut pu être un butin était détruit, et le feu était mis aux maisons. Les foyers, attisés par un vent que trop disposés à poursuivre l’œuvre incendiaire, se répandit rapidement, et dans un court délai, Saint-Gabriel fut enveloppé dans une nasse sinistre de flammes dévorantes. Nous pouvions entendre le craquement des planches torturé par le feu, la chute lugubre des toits, tandis que les flammes grimpées à une hauteur immense avec le sifflement d’un ouragan. Ah! Petiots, c’était l’image fidèle d’un tohu-bohu. Les gens semblaient être une armée de démons, répandant la ruine et la désolation sur leur chemin. Le travail des bœufs était détruit, et quelques-uns d’entre nous, avec l’espoir d’un retour rapide à l’Acadie, jetaient leur argenterie dans les puits. Oh!  la ruine! quelle ruine ! mes Petiots. C’était horrible.

Nous avons quitté Saint-Gabriel au nombre d’environ trois cents, tandis que les cendres de nos maisons en flammes, portaient par le vent, tournoyaient devant nous comme un pilier de lumière guidant nos pas hésitants dans le désert qui s’étendait devant nous « .

Une nuit de terreur et de misère. Les Exilés sont capturés par les soldats Anglais et conduits à la mer pour s’embarquer pour l’exil. Ils sont envoyés sur les rives du Maryland.

Alors que la nuit fut venue, nous jetâmes un regard triste vers l’endroit où notre paisible et heureuse Saint-Gabriel se trouvait autrefois. Hélas, nous ne pouvions rien voir sauf le ciel cramoisi reflétant la lueur blafarde des flammes qui dévoraient notre village.

Pas un mot ne tombait de nos lèvres tandis que lentement nous voyagions. La nuit était venue, son obscurité augmentait notre misère et  notre découragement, malgré cela, nous aurions affronté la mort sans frémir.

Enfin, nous nous arrêtâmes dans un profond ravin à l’ombre des rochers et nous nous sommes assis afin de reposer nos membres fatigués. Nous parlions à voix basse, et n’avons pas fait de feu de peur que le moindre bruit ou la moindre lumière ne trahissent notre cachette. Nos cœurs étaient mornes, opprimés par de sombres pressentiments, les événements de la journée nous semblaient cauchemardesques.

Oh! si seulement cela n’avait été qu’un rêve mes Petiots. Hélas! C’était la triste réalité, et encore, dans notre misère, nous ne réalisions pas vraiment que ces événements s’étaient réellement passés.

Nos aînés s’étaient retirés de quelques pas afin de se prononcer sur la meilleure façon de poursuivre, car, dans la précipitation du départ, aucun plan d’action n’avait été vraiment décidé, notre but principal étant d’échapper aux outrages et aux mauvais traitements d’une soldatesque impitoyable et cruelle. Il fut décidé que la meilleure façon était de se rendre au Canada, après quoi, nous traverserions les grands lacs du Nord, notre voyage deviendrait alors terrestre jusqu’à la rivière Mississippi, sur les eaux de laquelle nous pourrions voyager en descendant vers le sud pour Louisiane. Cette colonie française était habitée par des gens de notre race, et professant la même croyance religieuse que la nôtre.

Mais pour mener à bien ce plan, mes Petiots, nous devions voyager des milliers de milles à travers un pays vierge de civilisation, à travers des forêts sans fin, et sur des lacs larges et profonds comme la mer. Nous étions conscients qu’il nous faudrait surmonter des obstacles sans nombre, rencontrer des dangers, des difficultés à chaque étape, et pourtant nous sommes restés fermes dans notre détermination. C’était l’exil avec son cortège de malheurs et de misère, c’était peut-être la mort pour beaucoup d’entre nous, mais nous nous soumettions à notre sort, nous étions prêts à sacrifier tout ce que nous avions pour notre religion, et pour l’amour de la France.

Nous nous mîmes à genoux afin d’implorer l’aide et la protection de Dieu pour nous secourir dans les nombreux dangers qui ne manqueraient pas de nous assaillir, et, confiant dans la Providence, nous nous sommes couchés sur le sol nu afin de dormir.

Comme vous pouvez l’imaginer, Petiots, personne, sauf les petits enfants dormirent cette nuit-là. Nous étions dans un état d’angoisse si déchirant que les heures s’écoulèrent sans amener le doux repos d’un sommeil réparateur.

Quand la lune se leva, dissipant peu à peu l’obscurité de la nuit, nous avons décidé de poursuivre notre voyage. Nous avons fait le moins de bruit possible, nous avancions prudemment, nos craintes et appréhensions augmentant de plus en plus à chaque étape. Tout à coup, notre colonne s’arrêta. Un silence de mort régnait, et nos cœurs battaient la chamade. Était-ce le son d’un tambour qui nous avait surpris ? Personne ne pouvait le dire. Nous avons écouté avec attention, mais le son s’était éteint, et le silence de la nuit restait intact. Notre inquiétude devint plus intense. Était-ce l’ennemi qui nous poursuivait ? Nous sommes restés sur le qui vive, rempli de cette angoissante oppression de l’inconnu, ne sachant pas si le danger rôdait devant nous. Les quelques minutes qui suivirent semblèrent durer une éternité. Nous nous sommes rapprochés les uns des autres et avons chuchoté notre craintes aux autres, Petiots, notre destin était scellé. Nous étions dans un chemin étroit entouré par l’ennemi, sans la possibilité de lui échapper. Je ne sais comment vous décrire ce qui suivit. Les femmes se tordaient les mains et sanglotaient piteusement dans leur désespoir. Les enfants, terrifiés, émettaient des cris aigus et perçants, tandis que les hommes, aiguillonnés par la colère, exprimaient leur rage avec des exclamations confuses, et étaient déterminés à vendre leur vie la plus chère possible.

Après un certain temps, le tumulte s’apaisa, et l’ordre fut quelque peu rétabli.

Le commandant s’approcha de nous,« – Acadiens – dit-il, vous avez fui de vos maisons après les avoir réduites en cendres, vous avez conçus des actes séditieux contre l’Angleterre, et nous vous retrouvons ici, dans la profondeur de la nuit, rassemblés et complotant contre le roi, notre seigneur et souverain. Vous êtes des traîtres et vous devez être traité comme tel, mais dans sa clémence, le roi offre son pardon à tous ceux qui lui prêtent serment de fidélité et d’allégeance.

Franck Dicksee: Evangeline

Franck Dicksee: Evangeline

– Monsieur – répondit René Leblanc, sous la direction duquel nous avions quitté Saint- Gabriel – notre roi est le roi de France, et nous ne sommes pas des traîtres au roi d’Angleterre dont nous ne sommes pas les sujets. Si par la force des armes, vous avez conquis ce pays, nous sommes prêts à reconnaître votre suprématie, mais nous ne sommes pas disposés à nous soumettre à la domination anglaise, et pour c’est pourquoi nous avons abandonné nos maisons pour émigrer en Louisiane, y chercher, sous la protection du drapeau français, le calme, la paix et le bonheur que nous avons connus ici.

L’officier, qui avait écouté les bras croisés les nobles paroles de René Leblanc, répondit avec un air menaçant de haine: « – En Louisiane vous souhaitez aller ? en Louisiane vous irez, et vous y chercherez en vain le drapeau français et sa protection que vous avez n’avez pas réussi à obtenir de lui au Canada. Soldats – a-t-il ajouté, avec un sourire qui fit frémir – escortez ces dignes patriotes au bord de la mer, où le transport leur sera donné aux frais de Sa Majesté sur ses navires ».

Ces mots, pour nous, sonnaient comme le glas; nous avons clairement vu que notre destin était scellé. Nous étions anéanti, et encore, dans l’amertume de notre malheur, nous n’émettions pas un mot de remontrance. Nous nous soumettions à notre sort sans une plainte.

Ils nous ont traités brutalement, sans considération que ce soit pour l’âge ou le sexe. Ils nous ont conduits à travers la forêt jusqu’à la mer, où leurs navires étaient ancrée. Ils ont embarqué le plus grand nombre d’entre nous dans l’un de leurs navires, levèrent l’ancre, et mirent les voiles. Le reste de notre groupe avait été conduits sur un autre navire qui quitta les lieux avant le nôtre.

Claude Picard

Claude Picard

Est-il nécessaire, Petiots, de vous décrire notre désespoir quand arrachés à nos parents et à nos amis, nous nous vîmes enfermés dans les cales de ce navire comme des malfaiteurs? Est-il nécessaire de vous décrire l’horreur de notre situation, nos souffrances, notre angoisse pendant les nombreux jours que notre voyage sur la mer dura?

Cela peut être plus facilement imaginé que décrit. Nous étions blottis dans un espace à peine assez grand pour nous contenir. L’air raréfié par notre respiration était devenu malsain et oppressant. Nous ne pouvions nous allonger pour reposer nos membres fatigués. Peu de nourriture, de l’eau donnée à contrecœur, à peine assez pour mouiller nos lèvres desséchées, sans personne pour s’occuper de nous, vous pouvez bien imaginer que nos souffrances devinrent insupportables. Lorsque nous faisions des remontrances à nos geôliers sur notre traitement, et que nous nous plaignions amèrement de l’excès de malheurs, eux semblaient s’en réjouir. Ils nous raillaient, nous moquaient nous surnommant de nobles patriotes, de français tenaces et papistes. Ces épithètes nous allaient droit au cœur, et ajoutaient à notre détresse.

Notre navire jeta enfin l’ancre, et l’on nous dit arrivé à notre destination. Était-ce la Louisiane ? nous avons demandé. leur seule réponse ne fut qu’une litanie de Railleries grossières, d’invectives. Nous fûmes débarqués avec la même brutalité impitoyable avec laquelle nous avions été traînés sur leur navire. Ils nous débarquèrent sur un abrupt et rocheux rivage, en nous laissant quelques rations. Ils nous saluèrent avec dérision avec leur casquettes et nous dire : « – adieu nobles patriotes ». Notre angoisse, à ce moment là, peut difficilement se concevoir. Nous étions des parias dans un pays étranger. Nous étions sans amis et sans le sou, avec quelques rations que l’on nous avait jetés comme à des chiens. Le soleil était maintenant tombé, et nous étions plongés dans sombre désespoir.

Birket Foster: Bateaux de deportation

Birket Foster: Bateaux de deportation

Notre seul espoir résidait dans la miséricorde d’un genre de Providence, et avec un cœur trop plein de prière, nous nous agenouillâmes d’un commun accord et en silence suppliâmes le Seigneur afin qu’il daigne nous avoir en pitié et qu’il nous prenne sous sa protection. Jamais prière ne fut plus profonde ni plus sincère pour aller jusqu’au trône de Dieu. Lorsque nous sommes revenus à l’espoir, une fois de plus souriant en l’avenir, nos âmes irradiaient et le désespoir s’était dissipé, comme si par magie, l’obscurité qui s’était installé dans nos cœurs avait disparu. Nous avons estimé qu’il n’y avait que des causes nobles qui conduisaient au martyre, et nous avons cherché en nous la force des martyrs d’une cause sainte, et avec une conscience claire, nous nous sommes posés pour dormir sous la voûte étoilée du ciel.

L’aube du jour nous a trouvés dispersés en petits groupes, discutant sur la façon de poursuivre notre migration, et nos cœurs grandis s’étaient à nouveau affaiblis à l’idée de l’inconnu qui nous attendait.

À ce moment-là, nous aperçûmes deux cavaliers s’approchant de notre campement de fortune. Nos cœurs battaient avec émotion, l’incident, aussi simple qu’il fut, s’avéra être de grande importance pour nous. Nous avons pressenti que la Providence ne nous avait pas abandonné, et que les deux cavaliers annonçaient la paix et la joie, qu’ils étaient les messagers de la fin de nos douloureuses épreuves.

Nous n’avions pas tort, Petiots. Lorsque les cavaliers mirent pied-à-terre, ils se sont adressés à nous en anglais, mais avec des mots courtois et aimables, aussi le son de la langue haïe ne nous écorcha point les oreilles, et nous sembla aussi doux que celle de notre propre langue. Ils nous saluèrent gracieusement, et se présentèrent comme étant Charles Smith et Henry Brent. «- Nous sommes informés – déclarèrent-ils – et savons que vous êtes exilés, et que vous avez été jeté dans le plus grand dénuement sur nos côtes. Nous sommes venus pour vous saluer, vous souhaiter la bienvenue et vous offrir l’hospitalité.» Ces paroles aimables pénétrèrent dans nos cœurs. «- Bons messieurs – répondit René Leblanc – vous voyez  là un peuple malheureux privé de leurs maisons et dont le seul crime est l’amour pour la France et leur dévouement à la foi catholique», et disant cela, il souleva son chapeau, et tous les hommes de notre groupe firent de même. «- Nous vous remercions de bon cœur pour votre accueil et pour  votre offre généreuse. Mais voyez-vous, nous comptons plus de deux cents personnes, et cela serait taxé trop lourdement votre générosité, seul un roi pourrait accomplir votre noble invitation. « 

franck dicksee: evangeline

franck dicksee: evangeline

– Monsieur – répondirent-ils – nous sommes des citoyens du Maryland, et nous possédons de grands domaines. Nous avons tout en abondance dans nos maisons, et cette abondance, nous sommes prêts à la partager avec vous. Accepter notre offre, et les familles Brent et Smith seront toujours reconnaissantes à Dieu, qui leur a donné les moyens de soulager vos besoins, d’apaiser vos souffrances et vos douleurs.  »

Comment pouvions-nous refuser une offre si généreusement faite ? Il était impossible pour nous de trouver les mots pour exprimer notre gratitude. Incapable de prononcer un seul mot, nous leur avons serré la main, mais notre silence était beaucoup plus éloquent que n’importe quelle langue que nous aurions pu utiliser « .

Assisté par leur générosité de leurs amis, Les Acadiens deviennent prospères, mais aspirent à rejoindre leurs amis et parents de Louisiane.

Le même jour, nous sommes allés à leurs fermes, qui se trouvaient à proximité. Je n’ai jamais oublié le bon accueil que nous avons reçu de la part de ces deux familles. Elles ont rivalisé dans leurs bons offices, et chaque membre est allé au-devant de nos besoins avec tant de grâce et d’affabilité, que cela a donné plus de charme et de valeur à leur immense hospitalité.  » – Petiots, laissez les noms de Brent et de Smith enchâssés comme des bijoux précieux dans vos cœurs, que le souvenir de ces êtres, les plus dignes et les plus généreux qui n’aient jamais respiré l’air pur du ciel, ne se fanent jamais dans votre mémoire ».

C’est ainsi, mes Petiots, que nous nous sommes installés dans le Maryland après avoir quitté Acadie.

Abbaye Edwin Austin (1852-1911)

Abbaye Edwin Austin (1852-1911)

Trois ans se sont écoulés en paix et en bonheur, et pendant tout ce temps-là, les familles Smith et Brent sont restés des amis fidèles. Notre groupe prospéra, et beaucoup retrouvaient le sourire dans leurs maisons. Nous vivions aussi heureux que des exilés puissent le faire loin de leur patrie et dans l’ignorance du sort de ceux qui nous avaient été arrachés si impitoyablement. En vain nous avons essayé de connaître le sort de nos amis et parents afin de savoir ce qu’ils étaient devenus, nous ne pouvions rien apprendre. Beaucoup de parents pleuraient leurs enfants disparus, plus d’une femme était inconsolable et dépérissait dans la douleur et le chagrin sans espoir pour un mari perdu, mais, mes Petiots, le plus triste de tout, c’était le sort de la pauvre Emmeline Labiche.

Emmeline Labiche? Qui était Emmeline Labiche? Nous n’en avions jamais entendu parler auparavant, et notre curiosité fut excitée au plus haut point.

 

suite au prochain numéro.

libre traduction de : Acadian Reminiscences by Felix Voorhies

la véritable histoire d’Evangeline (chapitre IV)

épisode précédent

Les nuages menacent le ciel acadien, Les anciens de la colonie se rencontrent en conseil pour discuter de la situation.

Six mois s’écoulèrent sans que nous ne reçûmes le moindre renseignement sur ce qui était advenu à nos braves jeunes hommes. Cela a contribué à augmenter notre malaise, et à attrister nos pensées, nous avons pressenti dans nos cœurs qu’ils ne reviendraient jamais. « Nos prémonitions s’avérèrent que trop bien fondée – dit ma grand-mère, d’une voix hésitante – Nous n’avons jamais su ce qu’avait été leur sort ».

Nous savions cependant que la guerre avait encore progressé, et que les Français étaient en train de perdre du terrain chaque jour. Les Anglais dirigeaient tous leurs efforts contre le Canada, et semblaient avoir perdu de vue l’Acadie dans la tourmente et la fureur de la bataille. Malgré notre inquiétude et notre appréhension, la paix et la tranquillité de la colonie restaient imperturbables. Hélas! nous nous bercions d’illusions, notre sécurité n’était qu’un mirage, et la tempête, qui balayait le Canada, fondait sur nous en une nuée furieuse et incontrôlée.

Notre jour venait, et, nous étions condamnés à être les victimes d’un destin cruel, nous étions sur le point de subir des souffrances au-delà de l’endurance humaine, et de faire l’expérience inégalée d’une succession d’outrages et de cruauté. »

Notre grand-mère, à ce stade, fut vaincu par son émotion et pencha sa tête. Intimidés par l’admiration mêlée de respect, que ses nobles sentiments et l’amour ardent qu’elle conservait pour son pays perdu, nous la regardions en silence, et comprenions maintenant pourquoi elle pleurait toujours quand elle parlait de l’Acadie. Après avoir maîtrisé ses émotions, elle essuya ses larmes et reprit son récit d’un ton triste.

« – Petiots, votre grand-mère pleure toujours quant à son cœur revient le souvenir de ses souffrances et de ses erreurs. Je suis une vieille femme et mes larmes apaisent ma douleur. Les cicatrices d’un cœur blessé ne guérissent jamais entièrement, seuls, la joie et le bonheur ne laissent aucune trace de leur passage, comme vous l’apprendrez plus tard bien entendu. Mais pourquoi vous dire tout cela ? Vous apprendrez bien assez vite ces sombres expériences, plus que de toutes les paroles et les maximes, aussi sages et judicieuses soient-elles, elles vous enseigneront la vie.

Un bruit vint à Saint-Gabriel annonçant que les troupes Anglaises avaient débarqué en Acadie. D’où venait la rumeur, nul ne pouvait le dire, et il était impossible d’en retrouver la source, et bien qu’incertaine, ces nouvelles créaient une inquiétude considérable dans la communauté. Les mauvaises nouvelles allaient vite, Petiots, il semblait que quelque mauvais génie avait plaisir à expédier des messagers ailés pour propager celles-ci sur la terre. La rumeur fut confirmée d’une manière aussi tragique qu’inattendue.

Un matin, à l’aube d’un jour, on retrouva un jeune homme gisant inconscient sur le pré vert devant l’église. Son bras était brisé, et il avait saigné abondamment, ce fut avec la plus grande difficulté que nous le rendîmes à la vie. Quand il ouvrit les yeux son regard était terrifié, et, malgré sa faiblesse, il fit un effort désespéré pour se lever et fuir.

Nous l’avons apaisé avec des mots d’amitié, il poussa un profond soupir de soulagement. Il avait une fièvre ardente, et ses lèvres desséchées tremblaient en murmurant des paroles incohérentes. Dans le presbytère, nous l’avons déshabillé et avons pensé ses blessures, et quand il eut récupéré de l’épuisement causé par la perte de sang, il nous raconta ce qui lui était arrivé. Nous avons écouté ses paroles dans une attente angoissée pleine d’anxiété. »

Claude Picard: le grand derangement

Claude Picard: le grand derangement

« Les Anglais – dit-il – ont débarqué leurs troupes sur la côte orientale de l’Acadie, et commettent les cruautés les plus atroces. Leur inhumanité dépasse tout entendement. Ils pillent et brûlent nos villages, et ils poussent le sacrilège à faire main basse sur les vases sacrés de nos églises. Ils séparent les femmes de leurs maris, les enfants de leurs parents, et ils conduisent leurs malheureuses victimes vers la mer, et les embarquent sur des navires qui naviguent immédiatement pour des terres inconnues. Ils épargnent seulement les traîtres venus à leur foi et à leur roi. Hier, ils ont attaqué notre village au crépuscule, et ont commis les mêmes outrages, des cruautés immondes. Ils ont tout réduit en cendres, et à la moindre protestation de notre part nous étions exposés à être abattu comme des hors la loi. Ils ont poussé les habitants de mon village à la mer comme du bétail, et quand, par épuisement, l’un d’eux tombé sur le côté de la route, j’ai vu ces démons leur imposer avec la crosse de leurs mousquets, de se lever et de marcher. Je leur ai échappé, dans l’obscurité de la nuit, avec un bras fracassé par une balle perdue. J’ai couru épuisé par la perte de sang et je suis tombé où vous m’avez trouvé. Ils sont en train d’envahirent l’Acadie, et ils ne vous épargneront pas mes amis si vous leur montrez quelques hostilités. Votre ville sera attaqué dans peu de temps, et vous ne pourrez pas leur résister. Abandonnez vos maisons, et rechercher la sécurité ailleurs, si vous avez le temps et la chance de le faire. »

Franck Dicksee: Evangeline

Franck Dicksee: Evangeline

«Vous pensez bien, Petiots, que notre dilemme fut grand à l’entente de cette terrible nouvelle. Nous étions là, ne sachant que faire, même si le temps était précieux, et même s’il fallait concevoir un plan pour assurer notre sécurité et notre protection. Dans l’urgence critique de notre situation notre alternative fut de nous retourner vers notre vieux curé pour obtenir des conseils et les appliquer. Il nous a donné des mots d’encouragement, et se retira avec nos aînés dans sa chambre. Nous sommes restés dans le cimetière, regroupés et parlant à voix basse, nos âmes plongées dans les pensées plus sombres et les plus désespérées.

Ah! Petiots, je me souviens de l’heure mortelle, cette heure qui s’écoula alors que les hommes tenaient conseil dans la chambre du curé, elle nous sembla aussi longue qu’une année. Notre bonheur, notre vie elle-même, en fait, était en jeu et dépendait de leur délibération, et nous attendions cette terrible décision notre esprit plein d’angoisse. Enfin, nos anciens, accompagnés de notre curé, sortirent de cette maison les visages tristes, mais plein d’une ferme résolution inscrite sur leurs fronts.

suite au prochain numéro.

libre traduction de : Acadian Reminiscences by Felix Voorhies

la véritable histoire d’Evangeline (chapitre III)

épisode précédent

Les rumeurs de guerre dérangent le calme et la tranquillité des Acadiens

Jusqu’à présent, Petiots, je vous ai brièvement décrit les manières simples et les coutumes des Acadiens. Je vais maintenant vous raconter ce qui s’est abattue sur eux, et comment une guerre cruelle a semé la ruine et la désolation dans leurs maisons. Je vais vous dire, comment ils ont été traités sans ménagement par les Anglais, chassés de l’Acadie, et dépouillés de tous leurs biens et possessions, comment ils ont été dispersés aux quatre vents, exilés misérablement, et que le nom même de leur pays a été effacés de l’existence. Mon récit ne sera pas gai, Petiots, mais il est bon que vous sachiez ces choses, et que vous les appreniez de la bouche des témoins eux-mêmes.

C’était un dimanche, je me souviens de cela comme si c’était hier, nous étions à la messe, et lorsque notre vieux curé monta en chaire, comme il avait coutume de le faire chaque dimanchClaude Picard (prierese, ce fut pour nous annoncer que la guerre était déclarée entre la France et l’Angleterre. « – Mes enfants, nous dit-il d’une voix triste et solennelle, vous pouvez vous attendre à assister à des scènes horribles et à subir de douloureuses épreuves, mais Dieu ne vous abandonnera pas si vous mettez votre confiance dans sa miséricorde infinie, puis s’agenouillant, il pria à haute voix pour la France, et nous avons tous répondu à sa voix fervente, et dit amen! du fond de nos cœurs. Un silence pénible régnait dans la petite église et cela jusqu’à la fin de la messe. Il semblait que chacun de nous assistait aux funérailles d’un membre de sa famille. Lorsque nous avons quitté l’église, les gens se regroupaient pour commenter les tristes nouvelles. Ce jour-là, Il n’y eut pas de danse sur la pelouse en face de la petite église et nous nous sommes retirés tristement et silencieusement dans nos maisons.

Cette nouvelle nous troubla, mais nous avons essayé, en vain, de secouer la morosité qui assombrissait nos âmes. Lorsque nous nous entretenions, sur nos lèvres nos mots étaient pleins de mort, et nos sourires avaient la tristesse d’un sanglot.

Ah! Petiots, la guerre, avec son cortège de maux et de malheurs, est toujours un fléau terrible, et il était tout naturel que nous en arrivions à méditer tristement sur ses conséquences et la peur de l’avenir. L’Angleterre avait enrôlé des centaines d’Indiens dans ses armées, et nous savions que ces sauvages sanguinaires n’épargnaient personne, et infligeaient des tortures des plus raffinées sur leurs prisonniers; ils ne rêvaient que d’incendie et de massacre, et ces troupes devaient être lâchés sur nous. La simple pensée de faire face à ces monstres suffisait à emplir de stupéfaction les cœurs les plus vaillants et troublait la paix et la tranquillité d’une communauté comme la nôtre. Nous ne savions à quoi nous résoudre, mais, quoi qu’il arrivât, nous étions déterminés à mourir plutôt que de devenir des traîtres à notre Roi et à notre Dieu.

attaques des mohicans

attaques des mohicans

Ensuite, nous nous soutenions dans une humeur différente et en pensant que ces nouvelles pouvaient, après tout, être exagérées, et que nos craintes n’étaient pas fondées. Pourquoi l’Angleterre mènerait-elle une guerre contre nous ? L’Acadie, si pauvre, si désolée, si peu peuplée, cela n’était vraiment pas la peine de faire couler ne serait-ce qu’une seule goutte de sang pour sa conquête. La tempête devrait passer sans même froisser notre paix et de tranquillité. Nous nous en sommes persuadés afin de nous débarrasser des sombres pressentiments qui nous troublaient, mais en dépit de nos efforts, nos peurs nous hantaient et nous faisaient déprimer nous rendant malheureux.

Les nouvelles, qui nous parvenaient, de temps en temps, étaient loin d’être encourageantes. La France, accablée par la défaite, semblait avoir abandonné, les Anglais gagnaient du terrain et nos frères canadiens appelaient à l’aide. Plusieurs de nos jeunes hommes se résolurent à se joindre à eux pour combattre du côté de la France et à mourir pour leur pays, si Dieu le voulait.

Ah! Petiots, c’était de tristes jours pour la colonie, et nous avons versé des larmes amères. Les jeunes hommes courageux, qui se sacrifiaient si noblement, pleuraient avec nous, mais comme des rochers restaient fermes dans leur détermination. Nous nous sommes, enfin, rendu compte du fait que la ruine nous menaçait fronçant les sourcils sur nous, et qu’elle s’enfonçait jusqu’au fond de nos cœurs.

Le jour de leur départ, les jeunes hommes nobles cœurs reçurent la sainte communion à genoux devant l’autel, et ils écoutèrent les mots d’encouragement de l’ancien curé, tandis que tout le monde pleurait et sanglotait dans la petite église. Après leur avoir dit de servir fidèlement le roi et d’aimer Dieu par-dessus tout, il leur a donné sa bénédiction, tandis que de grosses larmes coulaient sur ses joues. Hélas! comment pouvait-il les considérer sans émotion et sans chagrin? Il les avait baptisé quand ils étaient de simples garçonnets; il les avait vu grandir vers l’âge adulte; il les connaissait comme je vous connais, et ils quittaient leurs maisons et ceux qu’ils aimaient, peut-être pour ne jamais revenir.

Eugène Leliepvre

Eugène Leliepvre

Ils sont partis de Saint-Gabriel, tristes mais résolus, et tant qu’ils pouvaient être vus, marchant à pied, ils agitaient leurs mouchoirs pour un dernier adieu. Ce fut un jour cruel pour nous, et à partir de ce moment-là, tout est allé de mal en pis en Acadie.

suite au prochain numéro.

libre traduction de : Acadian Reminiscences by Felix Voorhies

la véritable histoire d’Evangeline (chapitre II)

épisode précédent

La narration de ma grand-mère ou les mœurs et coutumes des acadiens.

Cory Trépanier

Cory Trépanier

« – Petiots- dit-elle – ma terre natale se situe loin, très loin, vers le nord, et il vous faudrait marcher pendant plusieurs mois pour y parvenir. Vous auriez à traverser des rivières larges et profondes, à parcourir des montagnes surgissant à des milliers de pieds et des vallées profondes, vous auriez à voyager jour et nuit, dans des forêts sans fin, où des Indiens hostiles cherchent l’occasion pour vous assassiner.

Ma terre natale est appelée Acadie. Il s’agit d’une région froide et déserte, pendant l’hiver la neige couvre son sol et cela pendant plusieurs mois de l’année. La région est immense, et en de nombreux endroits la surface de sa terre est jonchée de pierres robustes. Il faut se battre dur pour y gagner sa vie, surtout avec les pauvres et maigres outils possédés par mon peuple. Mon pays n’est pas comme le vôtre un mélange de plaines et de douces collines couvertes l’année d’un épais tapis d’herbe verte, et où chaque plante germe et grandit comme par magie, jusqu’à l’échéance, et où l’on peut s’enrichir facilement, à condition de craindre Dieu, d’être laborieux et économe. Pourtant, je pleure pour mon pays natal, avec ses rochers et ses neiges, parce que j’y ai laissé une partie de mon cœur dans les tombes de ceux que j’aimais et qui dorment sous son gazon. »

Et, en parlant ainsi, ses yeux coulaient des larmes et l’émotion étouffait sa narration.

«- J’ai promis de vous donner un aperçu sur les mœurs et les coutumes de vos ancêtres acadiens, et de vous raconter comment cela était avant que de quitter notre pays comme des exilés et d’émigrer en Louisiane. Je tiens maintenant ma promesse, et vous raconte tout ce que je sais de notre triste histoire. Vous devez savoir, petiots, qu’il y a moins de cent ans, l’Acadie était une province française, dont le peuple vivait content et heureux. Le roi de France avait envoyé des officiers courageux pour gouverner la province, et ses officiers nous traitaient avec la plus grande bienveillance. Ils étaient nos arbitres et savaient ajuster tous nos différents, et si équitables étaient leurs décisions qu’elles étaient satisfaisantes pour tous. Est-il étonnant, alors, qu’étant aussi prospères nous vivions content et heureux?  nous ne pouvions alors imaginer ce que le cruel destin nous réservait…

Bernard lepicie (laborious mother

Bernard lepicie (laborious mother

Notre manière de vivre en Acadie était particulière, les gens formaient, pour ainsi dire, une seule famille. La province était divisée en districts, habitée par un certain nombre de familles, pour lesquelles le gouvernement avait partagé les terres en parcelles suffisamment grandes pour leurs besoins. Ces familles regroupées formaient de petits villages ou des postes administrés par des commandants. Personne n’avait le droit de mener une vie d’oisiveté, ou d’être un membre inutile de la province. L’enfant travaillait dès qu’il était en âge de le faire, et travaillait jusqu’à l’âge qui le rendait impropre au labeur. Les hommes surveillaient les troupeaux et cultivaient la terre, et alors qu’ils labouraient les champs, les garçons les suivaient aiguillonnant les bœufs pour les faire avancer. Les femmes et les filles participaient aux travaux de ménage, et filaient la laine et le coton dont elles tissaient et fabriqués le tissu avec lequel elles habillaient la famille. Les personnes âgées encore actives et fortes, comme votre grand-mère, – disait-elle en souriant – avec les infirmes et les invalides, tressaient la paille avec laquelle nous fabriquions nos chapeaux, de sorte que vous voyez, Petiots, nous n’avions pas de fainéants, pas de paresseux inutiles dans nos villages, et tous vivaient au mieux dans leurs seins.

Le terrain alloué à chaque district était divisé en deux parties inégales, la plus grande partie était mise à part comme terre de labour, le restant étant morcelé entre les différentes familles; et pourtant les conflits d’intérêts, résultant de cette communauté de droits, n’a jamais créé de désaccord parmi vos ancêtres acadiens.

Bien que pauvres, ils étaient honnêtes et industrieux, et ils vivaient se contentant du peu qu’ils avaient, sans envier leurs voisins, et comment pouvait-il en être autrement? Si quelqu’un était incapable de travailler sa terre pour cause de maladie, ou de quelque autre malheur, ses voisins volaient à son secours, et si cela exigeait quelques jours de travail, ils combinaient leurs efforts pour sarcler son domaine et sauver sa récolte.

C’est ainsi qu’incités par des sentiments nobles et généreux, les habitants de la province semblaient former une seule famille, et non une communauté composée de familles séparées. Ces détails, Petiots, sont fastidieux pour vous, et vous préfériez sans doute que je vous raconte des histoires plus amusantes et captivantes. »

« – Non, grand-mère, nous sommes de plus en plus intéressé par ton récit. Parle nous de l’Acadie, de ta terre natale, nous l’aimons déjà tout comme toi. »

«  – Petiots – dit-elle – J’aime mon Acadie, et j’aime vous apprendre à l’aimer, et vous faire connaître la valeur de ses honnêtes et nobles habitants. Mais – ajouta-t-elle, avec un sourire triste – la partie sombre et lugubre de mon histoire reste à dire. Quand vous m’aurez écouté, vous comprendrez alors pourquoi je me sens triste et pourquoi je pleure, quand la foule de mes souvenirs vient peupler mon cœur. Mais pour résumer, contiguë au village les pâturages étaient bien clôturés, et formaient les terrains communaux. Dans ces terres, le bétail des colons étaient conservés, et étaient parqués en toute sécurité. Nos troupeaux augmentaient chaque année. Ainsi, vous voyez, Petiots, nous n’avons manqué d’aucune des commodités de la vie, et bien que n’étant pas riche, nous n’étions pas dans le besoin, et nos vœux étaient peu nombreux et facilement satisfaits.

Rectitude et simplicité des mœurs sont les ressorts de bonheur, et ceux qui souhaitent ce qu’ils ne peuvent jamais avoir ou acquérir, doivent être bien malheureux, et digne de pitié. Ah! les Acadiens sont en train de perdre, par degrés, le souvenir de ces traditions et les coutumes de la mère-patrie, l’amour de l’or s’est implanté dans leurs cœurs, et cela ne leur apportera pas de bonheur. Et si vous vivez aussi vieux que moi, – disait-elle en secouant tristement la tête – vous verrez les prédictions de votre grand-mère se réaliser.

En Acadie, nous avons plus estimé la tempérance, la sobriété et la simplicité des mœurs que la richesse. Les mariages précoces étaient favorisés car ils encourageaient les vertus qui donnent à l’homme, le seul vrai bonheur, et d’où il tire sa santé et sa longévité. Aucun obstacle n’était jeté sur la voie d’un couple d’amoureux qui voulait se marier. L’amant accepté par la jeune fille obtenait le consentement des parents, et personne ne songeait à lui demander si l’amoureux était un homme avec des moyens, ou si la future mariée avait une belle dot, comme nous avons l’habitude de le faire aujourd’hui.

Lepicie Balvay 1784 FAMILY-PROPOSAL-FAMILY-MARRIAGE-ACCEPTED-

Lepicie Balvay 1784 FAMILY-PROPOSAL-FAMILY-MARRIAGE-ACCEPTED-

Leur choix mutuel donnait satisfaction à tous, et, en effet, qui y a-t-il de mieux que deux cœurs qui s’accouplent et qui veillent à leur bonheur tout le long de leur vie ? et, d’ailleurs, ce n’est pas souvent que les mariages fondés sur l’amour mutuel tournent mal.

Les bans étaient publiés à l’église du village, et le vieux curé, après les avertissements de la sacralité du lien qui les unissait à jamais, bénissait leur union, tandis que le saint sacrifice de la messe était dit. Petiots, il est inutile pour moi de décrire la cérémonie de mariage et les réjouissances qui se pratiquent pendant les noces, elles sont comme celles que vous avez vu ici, mais je vais vous parler d’une vieille coutume acadienne qui prévalait parmi nous, et qui ici n’est plus pratiquée.

Dès que le mariage d’un jeune couple était déterminé, les hommes du village, après avoir construit une petite maison confortable pour eux, nettoyaient et plantaient la parcelle de terrain qui leur était destinée. Et les femmes qui n’étaient pas en reste prolongeaient cette assistance généreuse, en entourant d’attention la jeune mariée, lui faisant des présents, considérant ce qui lui était nécessaire pour son confort et utile pour sa maison, et tout cela était fait et donné avec bons cœurs et bonne volonté.

Tout était ordonné et soigné dans la maison de l’heureux couple, et après la cérémonie de mariage dans l’église et la fête de mariage à la maison du père de la mariée, l’heureux couple était escorté à leur nouvelle maison par les jeunes hommes et les jeunes filles du village. Comme tout ceci était joyeux et réchauffait nos cœurs et comme nos âmes s’éclairaient en ces occasions; le tapage et la lumière de la gaieté des jeunes n’étaient que joie sans mélange et bonheur partagé!

suite au prochain numéro.

libre traduction de : Acadian Reminiscences by Felix Voorhies

la véritable histoire d’Evangeline (chapitre I)

Henry Hetherington Emmerson: Evangeline, le départ d'Acadie

Henry Hetherington Emmerson: Evangeline, le départ d’Acadie

Il me semble que c’était hier, pourtant ils sont morts il y a plus de 60 années, j’étais alors enfant. 

Comment le temps est éphémère, avec quelle rapidité la vieillesse tombe sur nous avec ses infirmités. Les volutes de la fumée dissipées par le vent qui passe, l’eau qui glisse avec un murmure de babillage dans le courant doux, laissent aussi profondément une marque de leur passage que les jours fugaces de l’homme.

J’avais douze ans, pourtant je peux encore imaginer la noble simplicité de la maison de mon père. Les maisons de nos pères n’étaient pas voyantes, mais leurs apparences étaient souriantes, accueillantes, elles n’avaient ni originalité, ni clinquant, mais  dans leur simplicité, elles étaient aussi grandioses que l’hospitalité sans bornes de leurs propriétaires. Il n’y avait pas plus généreux ni hospitaliers que les Acadiens qui se sont installés dans les régions sauvages, magnifiques et poétiques du pays du bayou Teche.

La maison de mon père se tenait sur une colline en pente, au centre d’une grande cour entourée de rangées d’arbres, entrecoupés de bosquets de chênes imposants, le tout formant une vue magnifique. Sur le versant de la colline un verger exhibait une profusion d’orangers, de pruniers et de pêchers. Plus loin, c’était le jardin, regorgeant de légumes de toutes sortes, suffisants pour les besoins de tout un village.

Acadian_House_NHL 2Je peux encore me remémorer la cour avec ses centaines de volailles, si pleines de vie, courant autour de ma mère avec des battements d’ailes et des caquètements bruyants dès qu’elle dispersait le grain pour elles le matin et le soir.

Au pied de la colline, qui s’étendait jusqu’au bayou Vermilion, étaient les pâturages  où paissaient les troupeaux, et où les moutons bêlant suivaient, le bélier majestueux son grelot suspendu à son cou.  Le paysage est encore clairement mémorisé dans mon esprit avec ses lumières et ses ombres! Si j’étais peintre, je pourrais encore en réaliser le tableau dans toute sa réalité, dans ses moindres nuances et dans toutes ses beautés.

Comme cela est étrange de me rappeler si vivement ces choses, alors que des scènes plus récentes, que j’ai pourtant admirées, se sont effacées de ma mémoire! Ah! l’esprit de l’enfant qui comme une cire molle prend si facilement l’emprunte des sensations, des impressions qui ne se fanent jamais, alors que l’esprit de l’homme, émoussé par le souci et les déceptions de la vie, ne peut plus recevoir et conserver les empreintes de ces impressions et sensations.

Si cela est vrai, n’est-ce pas une sorte de Providence qui nous incite dans sa sagesse de former l’esprit et l’intelligence de l’enfant par les soins attentionnés de la sollicitude de ses parents. Il peut ainsi devenir un honnête homme, un bon citoyen et un mari et un père irréprochable.

Mon père était un Acadien, fils d’un Acadien, et fier de son ascendance. Le terme acadien était, à cette époque, synonyme d’honnêteté, d’hospitalité et de générosité. Par son énergie indomptable, mon père avait acquis une belle fortune, et telle était la simplicité de ses manières, et notamment sa frugalité, qu’il vivait, content et heureux, de son revenu.

Jean Michel Moreau, le jeune. Engraver (Le Vrai bonheur 1782

Jean Michel Moreau, le jeune. Engraver (Le Vrai bonheur 1782

Notre famille se composait de mon père et de ma mère, de trois enfants, et de ma grand-mère, une centenaire, dont la mémoire claire et lucide contenait une mine riche de faits historiques qu’un historien ou un chroniqueur aurait été fier de posséder.

Lors des froides journées de l’hiver, ma famille s’assemblait dans le hall où un beau feu flambait dans la cheminée, et alors que le vent sifflait à l’extérieur, notre grand-mère, une exilée de l’Acadie. Elle nous relatait les scènes de troubles dont elle avait été témoin quand elle et les siens avaient été chassés de leurs foyers par les anglais, leurs souffrances au cours de leur long pèlerinage terrestre du Maryland à la nature sauvage de la Louisiane, les dangers qui les assaillirent le long de leur périple à travers les forêts sans fin, le long des berges escarpées des rivières trop profondes pour avoir des gués, les Indiens hostiles, qui les suivaient furtivement, comme des loups, jour et nuit, toujours prêt à bondir sur eux et les massacrer.

Et comme elle parlait, nous approchions d’elle, et regroupés autour d’elle nous ne nous agitions plus pour ne pas perdre un seul de ses mots.

Quand elle parlait de l’Acadie, son visage s’éclairait, ses yeux rayonnaient d’un étrange éclat, elle nous tenait en haleine, avec ses mots si éloquents et si tristes, mais ensuite les larmes coulaient sur ses joues et sa voix tremblait d’émotion. Sous le toit de notre père, il ne lui manquait aucune des commodités de la vie. Nous savions que ses enfants avaient rivalisé pour lui faire plaisir, et nous nous demandions pourquoi elle semblait être si triste et si malheureuse. Nous n’étions alors que des enfants et rien du cœur humain, nous savions. L’expérience sinistre ne nous avait pas appris ses leçons douloureuses, et nous ne pouvions savoir que le souvenir a souvent l’amertume du fiel, et que les larmes seules pouvaient laver cette amertume.

Elle était assise dans sa chaise berçante, les mains jointes sur ses genoux, son corps légèrement penché en avant, ses cheveux blanchis par l’âge, visibles sous la dentelle de son bonnet, sa robe propre et de bon goût, car elle avait toujours pris soin de son apparence et en portait fierté. Elle nous appelait « petiots» signifiant «petits», et elle prenait plaisir à converser avec nous. Mon père se chamaillait avec elle parce qu’elle nous caressait trop. «- Mère – disait-il – vous gâtez les enfants», mais elle ne faisait pas attention à ses mots et nous caressait de plus belle. Ces détails ne sont intéressants à aucun autre que moi, et je m’attarde peut-être par trop sur eux. Hélas! Je suis désormais un vieil homme. À ressasser les joies et douleurs de mon enfance, il me semble que je suis redevenu un petit enfant quand je parle de cette époque révolue, quand je rappelle à ma mémoire ceux que j’aimais tant et qui ne sont plus.

Je vais maintenant tenter de répéter l’histoire des malheurs de ma grand-mère, qu’elle nous a racontée maintes et maintes fois.

suite au prochain numéro.

libre traduction de : Acadian Reminiscences by Felix Voorhies