La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 17 et 18

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 17.

Le 2 septembre 1792 à huit heures.

Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Élisabeth s’était levée avec le soleil, elle s’était retournée plusieurs fois dans son lit, puis avait accepté la fuite du sommeil. Elle était allée comme chaque matin chercher de l’eau à la fontaine afin de faire sa toilette. De retour dans sa cellule, elle s’était rafraîchie et s’était vêtue. Elle rejoignit ensuite quelques compagnes, dont Marie-Jeanne, qui, comme elle, debout s’apprêtaient à avaler le bol de soupe matinal. Beaucoup parmi elles étaient d’humeur joyeuse. Un bruit courait depuis la veille, les prisons allaient être bientôt vidées. Elles pensaient trouver leur liberté dans la journée, car à l’approche de l’ennemi, les royalistes allaient leur ouvrir la porte, c’était à n’en pas douter. Devant un optimisme grandissant, le scepticisme d’Élisabeth se dissipa. Entraînée par son amie, comme tous, elle fit ses préparatifs de départ.

Imperceptiblement, l’atmosphère changea au fil des heures. Les prisonnières commencèrent à discerner une modification dans l’attitude de leurs geôliers ; de plus, personne ne reçut de visite, ce qui n’était jamais arrivé. À l’instant où l’une d’elles demanda à voir Madame Richard, on lui répondit de façon évasive qu’elle avait dû rentrer chez elle. Cela rajouta aux interrogations, car elle logeait dans un appartement au sein de la Conciergerie. Que voulait-on dire par rentrer chez elle ? Les prisonnières se questionnèrent avec anxiété de la cause des allées et venues, des conciliabules et des chuchotements des municipaux préposés à leur garde. Elles finirent par ressentir une tristesse plus sombre, plus inquiète que de coutume, et quand elles apprirent que plusieurs gardiens et guichetiers avaient renvoyé leurs femmes et leurs enfants, la peur s’immisça en toutes. Le dîner fut servi deux heures avant et tous les couteaux furent retirés de leurs serviettes.

— Pourquoi donc, demandèrent les prisonnières à leurs surveillants, pourquoi ce changement ? Pourquoi nous prenez-vous nos couteaux ? 

Les geôliers se contentèrent de hocher la tête et ne répondirent rien. Elles mangèrent en silence, n’osant regarder autour d’elles de crainte de remarquer dans les yeux des autres leur propre peur. Puis n’y tenant plus l’une d’elles dit .

Il se passe quelque chose d’anormal, allons voir ! 

Elles s’approchèrent des portes, elles écoutèrent… Le tocsin ! Le tocsin suivait de près la générale, puis le canon d’alarme. Qu’est-ce que tout cela voulait dire ? Ne rien savoir, juste supposer, amplifiait une angoisse sourde au sein de chacune. L’une d’elles ne put s’empêcher de laisser échapper de ses lèvres .

Oh ! Mon Dieu, c’est peut-être notre dernier jour ! 

Une peur irrationnelle envahit les prisonnières. Certaines se mirent à prier, d’autres à pleurer, les unes consolant les autres, les mères ne lâchaient plus leurs filles, les membres d’une même famille se regroupaient. Plus personne n’osait parler.

Élisabeth s’était assise, lasse de cette situation qui n’en finissait pas. Attendre, toujours, sans savoir quoi ? Elle ânonnait les prières de son enfance par mimétisme, elle ne pensait plus. Elle paraissait être dans un état d’hypnose. Même le cri qui sortit de l’une des prévenues ne la tira pas de cet état de transe.  

 — Ils arrivent ! 

Qui vient ? Nul ne le savait, la peur seule semblait les guider. Tout d’abord, une rumeur, un brouhaha, puis un vacarme, qui s’amplifia, fit tomber plus d’une femme à genoux en prière. Les hurlements d’une meute en furie, cristallisa la terreur des prisonnières. Les grilles s’ouvrirent sur une foule ivre de sang et d’alcool. Elle eut un temps d’arrêt. Puis un cri jaillit d’elle, une femme ? Une bête ? « — À mort ! » le massacre indistinct commença à coups de massues, de sabres, de fusil. Ceux qui se prenaient pour des redresseurs de torts, des juges en action, assommaient, étripaient et tranchaient la gorge à ceux qu’ils avaient sous la main, toutes les prisonnières à leur portée. C’était impitoyable, cauchemardesque, les tueurs lynchaient leurs victimes sans réflexion de justice. Marie-Jeanne attrapa la main d’Élisabeth et l’entraîna vers le fond de la cour, elles devaient sauter par-dessus le mur. Il n’était pas question de se laisser égorger comme des moutons à l’abattoir. Elle détenait l’énergie qu’Élisabeth n’avait plus. Elle poussa une table, y mit une chaise, monta sur celle-ci, réussit à se hisser sur la paroi. À califourchon dessus, elle se retourna, hurla le prénom d’Élisabeth pour qu’elle la suive. Élisabeth ne réagissait plus, quelqu’un lui saisit la main, elle pivota sur elle-même. Elle aperçut une face ensanglantée, agrémentée d’un mauvais sourire édenté puis… Un éclair blanc. Du haut du mur, sa comparse la vit tomber avant même de recevoir un coup. Le cœur d’Élisabeth avait cédé. Ce qui suivit n’était qu’horreur gratuite, son bourreau déçu s’acharnait sur son corps sans vie. Marie-Jeanne sauta de l’autre côté. La cour était un puits de jour, elle se crut prise au piège, affolée, coincée, elle se pensa perdue quand elle vit une porte. Elle la tira, la poussa. Miracle, elle céda. Elle se trouva devant un escalier étroit, elle ne réfléchit pas retroussant ses jupes, elle en grimpa les marches le plus vite qu’elle put. Elle tomba sur un couloir, elle resta figée, où aller ? Elle guetta le moindre son, rien. Tout était silencieux. Sur la pointe des pieds, elle s’avança, mit l’oreille à la première porte. Rien ! Aucun bruit ne lui parvenait, juste les battements de son cœur. Elle continua, c’était une succession de pièces vides inoccupées dont les fenêtres donnaient sur la sainte chapelle. Un claquement la fit sursauter, elle devait être suivie. Affolée, elle regarda autour d’elle. Elle se précipita sur une porte, c’était un placard, elle s’enferma dedans. Sa tension était à son comble, elle pleurait le plus doucement possible, elle priait, elle s’apprêtait à demander pitié, mais personne ne vint. N’entendant rien, elle attendit, elle ne voulait plus sortir de l’espace confiné qui lui assurait une sécurité relative. Elle finit par s’y endormir.

3 septembre 1792 massacres

Lorsque Marie-Jeanne se décida à quitter sa cache, trois jours de massacres s’étaient écoulés. Les hécatombes avaient commencé par celui d’un convoi de prêtres réfractaires prisonniers qui croisait un rassemblement de soldats tout juste enrôlés. Ils continuèrent avec l’égorgement de vingt-trois autres à la prison de l’Abbaye par des fédérés marseillais et bretons. Une horde se rendit ensuite au couvent des Carmes, où étaient enfermés cent cinquante religieux assermentés. À l’arrivée des assassins, ils se précipitèrent prier à la chapelle ; là, ils furent tués à coups de piques, de haches et de bâtons. Par la suite, le groupe retourna à l’Abbaye encore pleine de captifs, et y improvisa un tribunal. Ils y jugèrent et exécutèrent plus de 300 personnes. Stanislas-Marie Maillard, exécuteur des ordres du Comité de surveillance, à la prison de La Force, condamna un à un tous ceux qui se présentaient devant lui laissant espérer à ses victimes un changement de geôle. Seulement, dès que la porte s’ouvrait, dès qu’ils en avaient franchi le seuil, les persécutés, qui se croyaient sauvés, tombaient sous les piques ou les baïonnettes. Ce carnage dura toute la nuit. Le même jour, quatre prêtres furent écharpés dans l’église Saint-Paul Saint-Louis. La tuerie se répandit ensuite aux prisons voisines, à la Conciergerie, au Grand Châtelet, à la Force, à la Salpêtrière, à Bicêtre, aux Carmes.

Les massacres ne s’arrêtèrent pas là. Marat souhaita que ces « tribunaux » populaires sanglants s’étendent à la France entière. Il fit donc tirer sur ses presses, une circulaire y justifia les exactions, attisa les colères et provoqua encore de nombreux  jugements  sommaires. La Commune de Paris se hâta d’informer ses frères de tous les départements. Une partie des féroces conspirateurs détenue dans les prisons avait été mise à mort par le peuple. Ces actes de justice leur avaient paru indispensables pour retenir par la terreur les légions de traîtres cachés dans ses murs, au moment où il devait marcher à l’ennemi. Et la nation entière s’empressa d’adopter ce moyen qu’elle croyait nécessaire au salut public. Beaucoup de Français s’écrièrent comme les Parisiens.

— Nous marchons à l’ennemi, mais nous ne laisserons pas derrière nous ces brigands pour égorger nos enfants et nos femmes. »

*

Marie-Jeanne de Louvigny

La faim tenaillait Marie-Jeanne et plus que la faim, ce fut la soif qui la décida à sortir du bureau où elle avait trouvé refuge. Elle avait fini par s’y sentir en sécurité s’engouffrant au moindre son au plus petit doute dans son placard. Elle s’aventura dans l’édifice guettant les bruits même étouffés. Elle arpenta les couloirs et petit à petit prit confiance, il n’y avait personne de ce côté. De temps en temps, elle regardait par les fenêtres pour se situer dans ce labyrinthe qu’elle était loin de soupçonner. Lorsqu’elle réussit à trouver une porte qui lui permit de sortir de la succession des bâtiments qu’elle avait traversés, elle se retrouva sur le quai des Orfèvres. Le jour était presque tombé, c’était l’heure entre chien et loup. Elle était un peu déboussolée, elle ne savait où diriger ses pas. La luminosité mourante troublait la vision, mais cela la rassura se sentant caché. Cette partie de la ville semblait s’être vidée de vie. La pensée fugace d’Élisabeth la décida, elle allait chez les Lacourtade, ils devraient pouvoir l’aider et ils devaient être informés. Involontairement, elle lissa les plis de sa jupe, rajusta son fichu, puis elle s’élança. Elle longea les quais jusqu’à l’hôtel-Dieu, contourna la cathédrale Notre-Dame et se retrouva devant le Pont-Rouge. Elle prit peur, car si elle n’avait croisé âme qui vive, ce qui l’étonnait, l’ombre de plus en plus profonde qu’offraient les murs et les renfoncements des portes la protégeaient. Collée contre la paroi du cloître, elle se demandait que faire, machinalement encore une fois elle se rajusta, remit de l’ordre à sa mise et d’un pas ferme s’apprêta à traverser le pont. Elle ne vit pas venir vers elle l’homme habillé de noir.

— Et bien Madame, que faites-vous là, c’est l’heure du couvre-feu, la garde va commencer ses rondes.

Elle sursauta et retint un cri, ses jambes se dérobèrent, c’en était trop. Il la rattrapa, la soutint. C’était un prêtre qui s’adressait à elle. Celui-ci l’ayant dévisagé l’entraîna avec lui.

 — venez, Madame, il ne faut pas traîner ici.

*

Le curé Corentin avait été réveillé à l’aube par un garde de son district de quartier. Il connaissait l’homme pour l’avoir marié et avoir baptisé ses enfants au temps où il n’était pas assermenté.

— Monsieur le curé, c’est la Jeannette, elle a pensé que vous accepteriez de vous déplacer pour un enterrement au cimetière Sainte-Marguerite. Il s’étonna de la demande, le cimetière se trouvait entre Paris et le village de Charonne.

— Il n’y a donc pas d’autres curés de ce côté ?

— C’est particulier, aussi personne ne souhaite venir, c’est pour les morts des jours derniers. Ils ne veulent pas de peur qu’on le leur reproche. Mais la Jeannette, elle dit que tout être humain y a droit et je suis assez d’accord avec elle.

Il accepta de le suivre. Il savait pour les massacres et comme beaucoup il s’était terré. Dans sa sacristie, il avait prié comme jamais il ne l’avait fait. Le premier soir étaient arrivés sur son seuil plusieurs de ses anciens coreligionnaires qui avaient réchappé au carnage du couvent des Carmes. Ils lui avaient raconté l’assassinat, ils étaient cent cinquante prêtres assermentés, agenouillés à la chapelle, ils avaient été décimés, l’archevêque d’Arles était mort en martyr. Ils n’avaient pas eu le même courage, ils s’étaient enfuis par le jardin, traqués d’arbre en arbre, tirés comme du gibier, ils avaient réussi à escalader les murs, et à se tapir dans les maisons voisines. Le jour suivant, ce furent un ci-devant et sa fille qui se réfugièrent chez lui. Le geôlier du district les avait laissés partir pour ne pas être obligé de les remettre à la Conciergerie où la boucherie était à son comble.

Il savait bien de quoi parlait l’individu qui était venu le chercher, mais quand une heure plus tard il atteignit le lieu, il resta atterré par la vision d’horreur. L’enfer ne devait pas être plus terrifiant. Dans des carrioles des corps démantelés, déchiquetés, défigurés, sanguinolents, dont certains avaient visiblement connu les derniers outrages, s’entassaient par dizaines, peut-être plus. Il découvrit des femmes, des hommes et même des enfants en bas âges. « Quel danger, pouvaient-ils représenter pour la nation ? » Depuis l’aube, un groupe de villageois creusait une fosse commune. Quand elle fut finie, les cadavres informes furent jetés pêle-mêle dedans accompagnés des prières ininterrompues du prêtre dérouté face à tant d’atrocités. L’âme humaine était bien sombre. Personne ne vint l’interpeller, personne n’aurait osé devant ce charnier lui demander de quel droit il officiait.

À la nuit, on le reconduisit rue de la Verrerie devant l’église Saint-Méry, sur l’un des corbillards improvisés. Le cocher lui apprit sur le chemin de retour que ce n’était rien au regard de ce que l’on convoyait aux catacombes. Quand le curé Corentin descendit de la carriole, il avait les jambes flageolantes et ne put s’empêcher de vomir. Il poursuivit seul la traversée du quartier qui l’emmenait à la Seine vers le pont Notre-Dame. Sa tête bouillonnait de colère .

Comment Dieu avait-il pu permettre cela ? Comment pourrait-on pardonner ces actes d’infamie ? 

Ses pensées en étaient là, lorsqu’il aperçut une jeune femme visiblement en panique devant le pont qui menait dans l’île Saint-Louis. Celui-ci lui semblait infranchissable. Il s’en était approché et face à son désarroi l’avait amenée jusqu’à la sacristie de son église. Elle fut à peine assise qu’elle s’effondra en pleurs.

— Du calme mon petit, vous êtes en sûreté ici, vous ne risquez rien.  

Entre deux hoquets, elle lui réclama de l’eau. Elle ingurgita le verre qui lui donna avec empressement et sans demander la permission, elle se resservit.

— Mais depuis quand n’avez-vous pas bu ?

— Deux, trois jours, mon père, je ne me souviens plus.

— Mais alors vous n’avez pas mangé non plus ?

Il se leva, attrapa une miche de pain et un reste de pâté. Je suis désolé, je n’ai que ça, ces derniers jours le ravitaillement est impossible. Il la laissa se nourrir puis lui demanda ce qui lui était arrivé.

— Vous savez, vous pouvez me faire confiance, venez voir .

Elle le suivit perplexe. Sans mots, elle descendit derrière lui dans la crypte et découvrit un camp de fortune dans lequel s’entassaient six ou sept personnes.

— Vous voyez, mon petit, comme vous ils ont réchappé de ces ignominies !

Une fois remontés, ils s’assirent dans l’église. Elle regarda autour d’elle et se confia .

— Je suis Marie-Jeanne de Louvigny et j’étais enfermée à la conciergerie quand… 

Le curé lui laissa conter par le menu sa triste aventure, la mort de son amie, et son refuge miraculeux. Dès qu’elle eut fini, il lui proposa de la conduire chez les Lacourtade qui pourraient sûrement l’aider.

*

François-Xavier faisait les cent pas dans son salon, Marie-Amélie n’arrivait pas à le détendre.

— C’est un monstre, tout ça à cause de rumeurs, d’une supposée conspiration d’aristocrates et de prêtres. Il a fait tapisser les murs de la ville de ses placards meurtriers et il les a signés. C’est un être immonde.

— François, voyons, calme-toi.

— Comment veux-tu que je me calme, ils ont prémédité le massacre ! Ils ne s’en cachent même pas, Marat l’a ordonné, la Commune l’a organisé, Danton l’a approuvé. Et tout ça, tout ça pour du pouvoir ! Tous ces politiciens qui clament habituellement tant leurs vertus étaient verts de peur. Robespierre ne pensait qu’à dénoncer Roland et Brissot et a lancé un mandat d’arrêt contre eux. Et quant à eux, ils n’ont montré qu’une lâcheté navrante ne songeant qu’à leur propre salut.

— François, comprenez, devant toute cette horreur, il y avait de quoi à être terrifié.

— Oui ! Soit, mais la presse de leurs amis a fait tout bonnement l’apologie du massacre… et Marat, qui ne devait pas être satisfait, a fait mieux encore. Paris ne lui a pas suffi ; il a demandé à la France entière de faire de même.

Il allait poursuivre quand Anastasie frappa à la porte le coupant net dans son élan. Elle rentra dans le salon .

Madame, c’est le curé Corentin, il est accompagné de Madame de Louvigny.

— Marie-Jeanne ?

Elle se leva le cœur tambourinant violemment, elle allait savoir pour Élisabeth. À la vue de Marie-Jeanne, elle comprit que tout espoir était perdu.

*

Trois nuits plus tard, Marie-Jeanne de Louvigny et l’abbé Guibert quittèrent Paris sur une barque au fil de la Seine avec un passeport au nom du citoyen et la citoyenne Duiterait. Les Lacourtade n’eurent plus jamais de leurs nouvelles.

Chapitre 18.

Pendant ce temps aux armées. Septembre 1792.

Charles-Louis de Saint Aignan

Il y avait de quoi à se décourager. Cette guerre avait péniblement commencé. Le bataillon que commandait Charles-Louis de Saint-Aignan s’avérait indiscipliné, insuffisamment armé et mal équipé. Ses hommes, la plupart, reste de l’ancienne armée royale, avaient dû affronter les troupes aguerries de l’empereur d’Autriche et du roi de Prusse. Assiégées par l’adversaire, Longwy et Verdun n’avaient pu s’opposer que quelques jours. Mais si elles étaient tombées, l’une comme l’autre, c’était aussi parce qu’elles avaient été victimes de traîtrises et cela rendait encore plus amère la retraite. Ce fut tout d’abord la défection de Lavergne, le commandant de la place de Longwy, qui après avoir feint de résister avait choisi de se rallier à l’ennemi et à la cause de la monarchie. Puis ce fut l’assassinat du lieutenant-colonel Beaurepaire, commandant de la garnison, tué d’un coup de pistolet qui avait ouvert la ville de Verdun au roi de Prusse. Maintenant, Charles-Louis était là, dans les gorges au fond des forêts de l’Argonne, sous la tente du général Dumouriez, avec tout l’état-major. Tous attendaient que le maréchal donnât ses ordres. Contre eux s’avançait lentement le duc de Brunswick Lunebourg avec les troupes prussiennes, soutenu sur ses flancs et ses arrières par les deux corps d’armée autrichiens. Ces forces bien exercées, bien pourvues, les meilleures de l’Europe, pâtissaient de longues marches dans un pays ingrat, sous une pluie sans fin qui les fatiguait. Cette armée de coalisés qui pensait recevoir un accueil chaleureux par les Lorrains ne trouvait partout qu’hostilité. Des éclaireurs rapportèrent que les bataillons adverses souffraient de dysenterie causée par l’abus des raisins et des fruits verts. Ce fléau brisait les muscles et abattait le moral des hommes. L’état-major français espérait en la véracité des renseignements, car si Charles-Louis avait vu chaque jour des individus de bonne volonté arriver et si l’intendance devenait digne d’éloges, le matériel, les munitions faisaient toujours défaut. De plus en son sein coexistaient l’ancienne armée royale et la Garde-Nationale renforcée par l’apport de sans-culottes volontaires. Ils se donnaient le sobriquet de « culs-blancs » pour les uns et pour les autres de « bluets », mettant ainsi en exergue leur manque de cohésion. Pour parachever le tout, le commandement restait désorganisé, on n’avait pas pu remplacer les trois mille officiers émigrés vers la partie opposée de la frontière.

général Dumouriez

La débâcle s’était interrompue avec le général Dumouriez. Il entraînait ses nouvelles troupes à Valenciennes dans le dessein d’envahir la Belgique, lorsqu’il avait compris que les Prussiens se dirigeaient vers Paris. Il s’était à ce moment-là porté vers l’Argonne par une marche rapide et osée, presque sous les yeux de l’avant-garde prussienne. Il avait choisi de leur barrer la route de Paris, et avait enjoint le général Kellermann de l’assister depuis Metz. Il était arrivé avec pas plus de 23 000 hommes fiers de renforcer les bataillons décimés, pleins de confiance et d’élan animés d’un même espoir, du général en chef au dernier tambour. Il prit la décision de faire des clairières de l’Argonne, par lesquelles les colonnes étrangères devaient traverser la forêt, ses champs de bataille. C’était pour lui comme il aimait le répéter sa « bataille des Thermopiles ».

Le début du plan, dont le but était de couper la marche de l’envahisseur, avait mal démarré, la partie nord de la ligne de défense de Dumouriez avait été enfoncée. Kellermann s’était rapproché trop lentement. Maîtrisant un commencement de panique, par une remarquable manœuvre de nuit, Dumouriez établit son camp sur une série de hauteur entre l’Aisne et un marais. Changeant ainsi le front, il faisait face au nord. Il regroupa ses troupes, son aile droite dans l’Argonne et sa gauche s’allongeant vers Châlons-sur-Marne. Il ne resta à Kellermann qu’à opérer sa jonction à Sainte-Menehould. Vieux soldat de la guerre de Sept Ans, supportant mal un chef, celui-ci vint occuper, au mépris de ses ordres, une position dangereuse sur la colline rehaussée d’un moulin. L’ennemi suivit, prêt à engager le combat. Le 19 septembre, tout était fin prêt.

Dormir cette nuit-là ne fut guère possible, Charles-Louis qui commandait un bataillon de culs-blancs, tous cavaliers, arpentait son campement soutenant le moral de sa troupe. Il alla voir ses deux juments, fait rare des jumelles, qu’il avait élevées lui-même dans ses terres, ne sachant laquelle il chevaucherait au matin. Il leur caressa les naseaux, leur parlant bas comme pour les rassurer. Juste avant l’aube, un moment de répit s’installa et l’apaisa. Il apercevait au lointain les feux de l’ennemi mais comme avant chaque affrontement, il vivait pleinement cet instant où tout semblait s’arrêter où tout paraissait possible. Bien sûr, il avait la peur au ventre, elle faisait partie des veilles de bataille comme le trac pour l’acteur avant son entrée en scène. Fataliste, elle lui servirait d’impulsion pour se jeter dans l’action. Elle lui fournirait l’ardeur au combat, le courage aveugle face à la mort. Pour l’instant, il laissait aller ses pensées vers un avenir radieux dans lequel, accompagné de sa douce Élisabeth, il irait définitivement dans ses terres de l’Entre-deux-mers regarder mûrir son raisin qui deviendrait la robe sombre de ses vins et méditerait devant le flot puissant de la Garonne. Il s’imaginait tenant par la taille sa belle épouse, se promenant entre les rangs de vigne dans la clémence de l’automne. Il en était là de ses rêves quand il perçut une transformation chez l’ennemi. Les Prussiens et les Autrichiens étaient déjà en mouvement.

Charles-Louis se précipita vers ses hommes, en envoya un à la tente du général le prévenir des changements observés.

Un peu plus tard en dépit la brume matinale, les Prussiens entreprirent de canonner les troupes françaises installées devant le moulin. Jusque vers sept heures, l’épaisseur du brouillard empêcha les deux armées de connaître leurs positions respectives. Lorsqu’il se dissipa remplacé par un crachin, l’artillerie commença à tirer de part et d’autre. Le feu se soutint avec vivacité, malgré l’appui de Beurnonville et de Chazot, les batteries adverses mirent le désordre dans les premiers rangs.

Brunswick attaqua la colline et sous une pluie de plus en plus drue, en trois colonnes son infanterie marcha à l’assaut. Afin de donner du cœur au ventre à ses troupes, le général Kellermann parcourut ses lignes en levant son chapeau à plumes tricolores au bout de son épée, pour être vu de tous en s’écriant .Vive la Nation ! ». En réponse les soldats entonnèrent la Marseillaise. «  Allons, enfants de la Patrie, le jour de gloire est arrivé…  » Faisant vibrer à l’unisson les Français, dans tous les bataillons le chant nouveau apporté par les Marseillais devenait l’hymne de leur courage de leur détermination. Ils étaient prêts à mourir avec ivresse pour le sol de leur patrie, pour son honneur, ils étaient le rempart entre la mort, la désolation et leur famille, les êtres qu’ils chérissaient. Comme les hommes qui l’entouraient, Charles-Louis sentait son cœur se réchauffer et sa ténacité s’ancrer. Dumouriez l’envoya contourner avec ses bataillons le champ de bataille pour épauler Kellermann avec sa trentaine de cavaliers. Il se mit aux ordres du général harcelé, au moment où l’armée prussienne franchissait un à un les plis du terrain du tertre de Valmy. De son côté, les boulets de Dumouriez couchaient des files entières de l’armée coalisée. L’ennemi sonna le rappel et renouvela l’assaut quelques instants plus tard, mais la pluie redoublait enlisant les hommes de troupe rassemblés, freinant l’avancement de l’envahisseur. Brunswick s’impatienta, il proposa la retraite au roi de Prusse dépité qui, de mauvais gré, fut bien obligé de se ranger à son avis ; ce n’était qu’un combat de faibles effectifs. Pour les Prussiens, ce n’était qu’une escarmouche, elle ne leur avait coûté que cinq cents morts. Mais pour la France révolutionnaire, c’était une éclatante victoire morale ; les soldats du grand Frédéric avaient reculé devant ce qu’ils considéraient n’être qu’un ramassis de brigands. Cette bataille pourtant changeait la vision que la France avait d’elle-même. Pendant que Dumouriez, après quelques jours d’hésitation, négociait et que les Prussiens commençaient leur retraite, les rescapés de Valmy, dans une longue suite d’ambulances, étaient rapatriés vers Paris. Dans l’une d’elles se trouvait le corps inconscient du capitaine de Saint-Aignan. 

*

Charles-Louis, lors de l’interruption de l’avancement des Prussiens, reçut la charge, avec deux de ses bataillons, d’aller porter à Dumouriez les velléités de briser les lignes prussiennes par le général Beurnonville. Alors qu’ils chevauchaient à bride abattue, un détachement de l’armée adverse les aperçut. Il se précipita à leur rencontre afin de leur couper la route. Le choc entre les cavaliers fut des plus sanglant. Charles-Louis effectua tout ce qu’il pouvait pour qu’au moins l’un de ses hommes puisse apporter le message. À coups de sabre, il paraît les heurts, blessait les assaillants. Sa jument aux moindres de ses pressions prolongeait ses mouvements. Les ennemis, de force égal, s’étaient concentrés sur lui, laissant échapper l’un de ses soldats et en tuant un. L’un des Prussiens trancha les harnais de la jument de Charles-Henri le déséquilibrant et le faisant tomber. Profitant de ce moment de faiblesse, il allait abattre son sabre sur son crâne quand un cri arrêta son geste. Charles-Louis retourna la tête juste assez pour éviter le coup fatal et voir, interloqué, celui qui venait de lui sauver la vie. C’était son ami de toujours, c’était Hercule. Ce qu’il avait redouté plus que tout était arrivé, il se trouvait dans le camp adverse, il se retrouvait devant lui. Il n’eut pas le temps de vraiment réaliser. Un des Prussiens, en colère face au soutien inattendu de ce Français de sa coalition, fit feu sur lui. La décharge lui brûla le dos. Le tireur mourut sur l’instant, Hercule avait riposté pour Charles-Louis. Afin de le protéger, ce dernier chargea le corps de son ami sur sa jument et profita de la confusion pour la renvoyer dans les lignes françaises. Il fut retrouvé en cet état près d’une des maisons qui jouxtait le moulin.

*

Les vendanges finies, Bordeaux, comme toute la France, apprit la prise de Verdun par les Prussiens suivis des terribles massacres commis par les Parisiens sur les détenus de la ville et enfin la victoire de l’armée révolutionnaire face aux troupes prussiennes lors de la bataille de Valmy. Dans les salons, tous commentaient les différents évènements, certains avaient déjà été instruits de la mort des leurs sur les champs de bataille ou dans les prisons parisiennes. Personne ne savait s’il devait se réjouir ou pleurer. Le moment de stupéfaction passé, l’abolition de la royauté fit place à la République. Le gouvernement siégeant essaya en vain d’éviter le procès du roi. Il craignait que celui-ci ne ranime la contre-révolution renforçant ainsi l’hostilité des monarchies européennes. La découverte de l’« armoire de fer » aux Tuileries balaya les réticences et rendit la procédure inéluctable. Les documents trouvés dans ce coffre secret prouvèrent sans contestation possible la trahison de Louis XVI. Les audiences commencèrent le 10 décembre et finirent à la stupeur de beaucoup par l’exécution du roi au début de l’année 1793, qui entraîna la formation de la première coalition.

*

Ce furent les coups redoublés à la porte d’entrée qui sortirent complètement John de son sommeil agité. Pleinement réveillé, il bondit de son lit réalisant l’anormalité de la situation. Qui pouvait bien, alors que le ciel blanchissait à peine, avoir besoin de voir les habitants de la demeure ? Il sauta dans sa culotte, ne s’étant pas résigné au port nouveau du pantalon, y fourra le bas de sa chemise et pieds nus dévala les escaliers qui menaient au vestibule. Devant la porte, désemparés, le valet et la cuisinière hésitaient sur le parti à adopter.

— Laisse Firmin, je vais m’en occuper.

Soulagé, le serviteur s’effaça. Comme les coups reprenaient avec plus de virulences, John ouvrit évitant de justesse la crosse du fusil qui allait heurter à nouveau la porte. Il découvrit sur le pas de la demeure une dizaine d’hommes de la garde nationale avec leur capitaine. En retrait, Jacques-Henri affichait un sourire narquois. Cela n’annonçait rien de bon, l’estomac de John se noua. Il n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit que le plus gradé déclamait ses ordres .

Sur ordre de la République, nous venons, appréhender le citoyen Henri Lacourtade et mettre ses biens sous séquestre.

— Mais vous ne pouvez pas faire ça ! Il est agonisant !

— C’est l’ordre du tribunal ! Poussez-vous ou je vous embarque pour refus de l’autorité de la Nation !

L’homme se gargarisait visiblement de son pouvoir et n’avait pas l’intention de s’en faire conter.

Laisse John ! Laisse faire. Cela n’a plus d’importance.

Monsieur Lacourtade, au son du tapage, était venu aux nouvelles, la fatigue le faisait chanceler, il s’accrochait à la rampe de l’escalier mais il se tenait droit. Puis, s’adressant au capitaine de la garde, il reprit .

— Allez, mon jeune ami, me voici. Vous pouvez m’emmener, je ne résisterai pas, de plus je n’en ai pas la force. Si j’avais su que vous arriviez, j’aurai fait un brin de toilette et me serais plus apprêté. Quant aux scellés, je suis désolé, mais je n’ai plus rien, hormis un maigre bagage.  

De derrière les gardes, surgit Jacques-Henri .

– Comment ça, vous n’avez plus rien ! Vous vous foutez de nous ! Et ça alors ?

Montrant avec un geste large tout ce qui les entourait. 

— Calmez-vous, cela ne sert à rien de s’emporter ! Ici, les murs et tout ce qu’ils contiennent appartiennent au citoyen américain John Madgrave.

Le vieil homme appuya sur la dernière phrase. Jacques-Henri se retourna vers l’Américain et planta ses yeux dans les siens.

Comment ça ? À John Madgrave, c’est du vol ! Prouvez-le !

John Madgrave

Sans ciller, John répondit .

— Pas de soucis, l’acte de cession est dans mon bureau, mon notaire en détient un double et un triple se trouve à l’ambassade des États-Unis à Paris.  

Monsieur Lacourtade et lui-même avaient pris cette précaution pour éviter toute fraude par destruction des documents, Jacques-Henri avait blêmi et bouillait de colère. John reprit .

— Étant instruit de votre intérêt pour les lettres de créance des clients de notre maison, considérés comme émigrés, c’est sans problèmes que je puis vous les laisser… Enfin quand vous me les aurez payés, bien sûr ! 

 Jacques-Henri admit qu’il avait à moitié perdu, il ne se sentait pas de molester un ressortissant américain. Cela serait difficilement explicable à ses supérieurs. Frustré, il rompit la joute et pivota.

— Capitaine, on s’en va ! Emmenez le citoyen Lacourtade dans ses nouveaux appartements ! » 

Et il sortit de la demeure. John ne put rien faire. Il regarda s’éloigner celui qui avait été un second père encadré par l’escouade. Se retournant, il trouva, désemparé, la cuisinière, qui se mouchait dans son tablier, et le valet les larmes aux yeux. Ils avaient toujours servi le même maître. Le cœur serré, il s’adressa à eux .

— Allez ! Bérangère, Firmin, ressaisissez-vous, Monsieur Lacourtade n’aurait pas aimé vous voir comme cela. Je vais chercher comment nous pouvons l’aider. 

*

Il décida d’aller demander de l’aide auprès de Monsieur de Saige, mais en attendant il écrivit une lettre à François-Xavier Lacourtade. Vu les circonstances, il suivit le conseil de Marie-Amélie. Par l’intermédiaire de Joseph Fenwick, consul des États-Unis à Bordeaux, il griffonna un mot succinct qu’il adressa à James Wilkinson à l’ambassade des États-Unis. Il ne le connaissait pas, mais Marie-Amélie lui avait assuré sa confiance.

« Monsieur,

Notre vieil ami commun séjourne au Fort, ce qui est fort désagréable.

Votre serviteur,

John »

Il espérait que cela suffirait. Si la lettre était ouverte comme il le craignait, elle serait de peu de conséquences. La réponse ne vint pas. 

Monsieur de Saige, impuissant, ne put qu’adoucir le traitement d’internement de Monsieur Lacourtade père et autoriser John à le visiter. Le maire avait un autre problème et celui-ci arrivait de Paris. Les soulèvements ruraux aussitôt réprimés par la force suite à la levée massive par tirage au sort et la guerre de Vendée avaient permis aux Montagnards d’imposer au gouvernement des amis de Brissot la création du Comité de salut public et du tribunal révolutionnaire. À Bordeaux comme ailleurs les arrestations se multipliaient, les prisons ne pouvaient plus accepter d’internements, même le vieux fort du Hâ était utilisé.

John rendit visite à son mentor tous les jours où on l’y autorisait. Il lui apporta de la nourriture et des vêtements chauds en soudoyant les gardes. Malgré cela, la santé de Monsieur Lacourtade soumise aux rudes conditions de l’enfermement dans une geôle humide et froide déclina rapidement. John se battit pour connaître les chefs d’accusation, mais en vain, et pour trouver un avocat pour le défendre. Aucun ne voulut prendre son parti. Il ne passa jamais en jugement. Dans les murs suintants de sa prison avec pour seul compagnon un gros rat avec lequel il s’entretenait, il mourut au seuil de l’été sans que cela puisse se faire. John apprit son décès alors qu’il venait le visiter. Cela faisait déjà trois jours qu’il n’avait pas pu le voir, le vieil homme n’ayant plus la force de se lever de son grabat. Le jeune homme rentra au quai des Chartrons effondré, désemparé.

Bordeaux pendant ce temps découvrait la terreur de la guillotine installée sur la place Dauphine devenue place Nationale.

Dominique Duplantier (Bordeaux, place de la Bourse Ed Koégui

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 16

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Chapitre 16

Les heures sombres. 20 juin 1792.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Anastasie monta les escaliers aussi vite qu’elle le put. Elle frappa et rentra aussitôt dans la chambre de sa maîtresse. Marie-Amélie sortait doucement de son sommeil et l’entrée fracassante de sa servante l’éveilla totalement. Elle s’étira et attendit que celle-ci ait repris son souffle.

— Madame, c’est la chambrière de Madame Chevetel…

— Et bien quoi ! C’est la chambrière de Madame Chevetel ! s’exclama-t-elle, agacée par ce réveil brutal.

— Ils l’ont arrêtée !

Marie-Amélie se redressa et sortit de son lit tout en saisissant son manteau en indienne.Elle se doutait que c’était grave.

 — Qui ça ? La chambrière ?

 — Oh non, Madame ! Ils ont appréhendé Madame Chevetel ! 

Elle porta instinctivement la main à son cœur. Bien qu’elle connût la réponse tout en attachant son opulente chevelure, elle demanda .

Qui ça ? Ils ?

— La garde nationale du district, Madame !

— Oui bien sûr ! Où se trouve la chambrière de Madame Chevetel ?

— À la cuisine Madame, la Marion, elle n’a plus de force.

Suivie d’Anastasie, elle descendit pour rejoindre la jeune fille effondrée devant un verre de vin que lui avait offert la cuisinière pour lui donner un coup de fouet. À la vue de Marie-Amélie, elle essaya de se lever, ce à quoi Marie-Amélie objecta. Elle-même s’assit à la table. Dans un coin, tourmentée de toute cette agitation, la Grisette ne bougeait pas, Honorine servit du café à sa maîtresse. Avant de s’occuper de la chambrière, Marie-Amélie se tourna vers la petite servante.

— Grisette va prévenir mon époux.

D’une voix douce pleine de compassion teintée d’inquiétude, elle interrogea Marion.

— Bonjour Marion, raconte-nous. Que s’est-il passé ?

— Et bien Madame, on dormait tous quand des coups répétés résonnèrent à la porte de l’hôtel. Le Toussaint, il a réveillé le Barthélemy qui m’a sorti du sommeil. Je dors côté jardin comme Madame alors je n’ai rien entendu. Comme je ne savais que faire, je suis allée alerter Madame Grenillon, mais comme elle est vieille, elle m’a envoyée en courant avertir notre maîtresse. Comme nous avions identifié qui frappait, parce que depuis la fenêtre du salon, on voit la rue…

— Je sais, va à l’essentiel, ma fille.

— Euh… Oui Madame. Le temps que je prévienne, ils étaient rentrés. Et ils ont arrêté, Madame.

— Mais ils ont dit pourquoi.

— Pas vraiment. Pendant que j’aidais madame à se vêtir, même que le conventionnel, il est resté à regarder…

— Quel toupet, pauvre Élisabeth, excuse-moi, continue !

À ce moment-là, François-Xavier entra dans la cuisine déjà en habit prêt à partir pour l’Assemblée, celle-ci lui résuma ce qu’elle savait et demanda à la chambrière de reprendre.

— Oui… Alors pendant que je préparais, Madame, ils ont fouillé la maison. D’après notre cuisinière, ils cherchaient de la farine que l’on aurait cachée, mais Barthélemy m’a appris qu’ils avaient retourné le bureau de Monsieur et le secrétaire de Madame.

— Et ils ont trouvé quelque chose ?

— Oh non, Madame. Même qu’ils étaient en colère.

— Et ils ont tout de même emmené Élisabeth ?

— Et oui Madame. Ils nous ont dit que l’on était libre. Libre de quoi ? J’aimerais bien savoir ? Et qu’est-ce que je fais maintenant ? Plus de maîtres…

— Pour l’instant, vous restez à l’hôtel, Madame Grenillon viendra me voir pour vos besoins et vos gages… et sais-tu où on a conduit Madame Chevetel ?

— Oui, Madame…

— Et bien où ?

— Oh pardon, à la conciergerie Madame.

Marie-Amélie sentit une sueur froide couler dans son dos, elle jeta vers son époux un regard inquiet. On surnommait déjà l’ancien château des rois de France l’antichambre de la mort.

 — Allons nous préparer, nous allons aller la voir. Nous réfléchirons ensuite aux actions à mener pour la sortir de là, ce ne peut être qu’une erreur.  

*

Marie-Amélie et François-Xavier arrivèrent devant la prison vers le milieu de la matinée. À la vue du bâtiment, instinctivement elle s’accrocha au bras de son époux, qui pour la rassurer tapota sa main. Comme tous, l’angoisse l’étreignît. Elle eut du mal à respirer quand ils passèrent la petite porte du premier guichet, elle se sentit oppressée. Au guichetier qui les toisa, ils demandèrent à voir le concierge, Monsieur Richard. Il les fit attendre pour le principe. François-Xavier connaissait le gardien de la prison pour l’avoir croisé dans les bureaux du ministère de l’Intérieur. Il les reçut avec courtoisie, bien qu’avec méfiance. Il savait que l’on ne venait jusqu’à lui qu’avec une raison. S’il n’était pas le bourreau, beaucoup le voyaient comme tel et c’est avec crainte que l’on s’adressait à lui. Il ne détestait pas ce pouvoir. Une fois assis sur des chaises inconfortables dans la partie greffe du guichet, François Xavier, avec déférence, expliqua à l’homme le pourquoi de sa présence. Tout en écoutant son mari, Marie-Amélie fut distraite par l’arrivée d’un groupe de femmes qui de l’autre côté de la grille s’installaient avant l’heure de leur transfert. Elle comprit à leurs expressions et leurs pleurs silencieux que c’étaient leur exécution qu’elles attendaient. Elle serra ses poings pour ne pas fondre elle-même en larmes. Elle s’obligea à se concentrer sur la discussion que tenaient les deux hommes. Pendant ce temps-là, Monsieur Richard fit quérir son épouse, pour la mise en forme des arrangements pécuniaires afin d’assurer le confort de la prisonnière. En attendant, François-Xavier s’enquit des accusations ayant entraîné l’arrestation de sa belle-sœur. Ayant ouvert le registre et ayant parcouru le procès-verbal, mal à l’aise devant ce qu’il lisait, le concierge sourcilla et s’excusa de ne pouvoir en dire plus. Ce qui intrigua le couple, Marie-Amélie espéra que celle-ci en sut plus.

Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Après avoir négocié le bien-être d’Élisabeth, Madame Richard fit chercher la captive, lui accordant une première visite. François-Xavier et Marie-Amélie furent conduits dans une enceinte coiffée de croisées d’ogives et cloisonnée de grilles monumentales formées de barreaux de fer, qui servait de parloir. C’était là que les prisonniers voyaient leurs connaissances. Ils s’assirent sur les bancs de bois brut qui longeaient les murs froids et poisseux d’humidité. Élisabeth arriva, de toute évidence elle venait vers eux emplie d’espoirs. Espérance que le couple de visiteurs allait contrarier ce qui étreignit leurs cœurs pleins de compassion. Ils se levèrent et allèrent vers la grille derrière laquelle elle se tenait. Marie-Amélie passa les mains au travers pour saisir celles glaciales de la jeune femme.

Enfin, vous ici, Marion vous a bien prévenus. J’avais tellement peur qu’elle ne le fit point. Vous allez me sortir de là ! Vous allez le faire !

Elle criait presque dans sa panique. Marie-Amélie ne put retenir ses larmes, aussi François-Xavier prit la parole avec le ton le plus rassurant qu’il puisse.

Bien sûr Élisabeth, nous allons mettre en action tout ce qui est en notre pouvoir. Pouvez-vous me dire de quoi l’on vous inculpe ?

— Je ne suis pas arrivée à le comprendre. On taxe Charles Louis d’être passé à l’ennemi. Mais vous savez comme moi que ce n’est pas réaliste, il est avec le maréchal Rochambeau. Ensuite, ils m’ont fait grief être fille d’immigrés, et cela est évidemment impossible, et pour finir ils m’ont accusée d’être pour quelque chose dans l’émigration de vos parents Marie-Amélie. C’est à n’y rien comprendre.

 François-Xavier s’interrogeait. Pourquoi quelqu’un avait-il décidé l’arrestation de l’inoffensive Élisabeth qui était la douceur et la bonté même, cela n’avait ni queue ni tête. Il la tranquillisa, lui expliquant qu’ils allaient sur le champ à l’Assemblée voir qui serait à même de mieux les aider. Marie-Amélie lui demanda ce dont elle avait besoin et la rassura quant à son confort, ils y avaient pourvu auprès de Madame Richard. Elle reviendrait dès le lendemain lui donner des nouvelles et lui porter quelques vêtements. Élisabeth le cœur serré les regarda partir.

*

Lorsqu’ils sortirent de la Conciergerie, les rues apparaissaient étrangement vides. Comme ils ne détenaient pas de voiture, pensant trouver une chaise, ils avaient renvoyé la leur. Ils décidèrent d’aller à pied jusqu’à la salle du Manège. De toute façon, il se devait d’évacuer leur trop-plein d’angoisse. Ils se mirent à marcher d’un bon pas l’un comme l’autre silencieux, ne pouvant s’empêcher de réfléchir à la situation. Ils traversèrent la Seine par le Pont-Neuf et prirent la rue de l’arbre sec qui croisait la rue Saint-Honoré. À l’approche de celle-ci, avant de la voir ils entendirent les cris et les chants d’une foule. François-Xavier retint son épouse, la repoussa contre un mur de peur que ce soit à nouveau une émeute. Il n’était pas question de s’en approcher, il se souvenait encore de celle qui avait conduit à la fusillade du Champ de Mars. Un torrent de personne passa devant eux dans lequel se mêlaient des ouvriers, des femmes, des invalides, des enfants, des gardes nationaux, des charbonniers et des mendiants. Ils portaient des piques, des bâtons ferrés, des marteaux, des haches, des écriteaux, des bannières et aussi des branches d’arbres, des épis de blé, des fleurs.

Ce que le couple ne savait pas, c’est qu’alors qu’ils pénétraient à la Conciergerie, Antoine-Joseph Santerre, qui occupait, sans en détenir le titre, le commandement général de la garde nationale, avait décidé avec les habitants du faubourg Saint-Antoine d’aller rendre un hommage à l’Assemblée, cela afin de l’impressionner. Le but de la manœuvre se devait de présenter, fût-ce par la force, un message au roi. Ils lui réclamaient le retour des ministres brissotins et l’acceptation de plusieurs décrets auxquels il avait mis son veto. La garde nationale avait reçu l’ordre de ne pas agir contre les manifestants, elle fit mieux, elle participa en grande partie au mouvement. Les Lacourtade arrivèrent au moment de leur approche. Entraînant Marie-Amélie, il la ramena toujours à pied à leur domicile de l’île de la Cité. Une fois en sécurité, il décida contre la volonté de son épouse de repartir ; il devait savoir ce qui se passait, pour leur avenir à tous. Il jura de se garder éloigné de toute confrontation.

François-Xavier revint sur les lieux, le flot défilait encore en criant .À bas le veto ! » En chantant le « Ça ira », des femmes dansaient en brandissant des épées et des piques dressés hauts et supportant des culottes déchirées. Au grand écœurement des spectateurs, l’une tenait en l’air un cœur de veau avec cette mention . « Cœur d’aristocrate ». Les tribunes vociféraient. Les députés atterrés gardaient un silence consterné. La bacchanale se prolongea encore deux heures. Enfin, Santerre offrit un drapeau à l’Assemblée au nom des citoyens du faubourg Saint-Antoine et la séance fut levée. Tandis que Santerre et le marquis de Saint-Huruge, devancés de quelques musiciens, finissaient de faire défiler toute leur armée, François-Xavier aperçut Vergniaud, dans les rangs de l’Auditoire, toujours fier d’avoir soutenu la permission à la foule de manifester face à ses représentants. Le cortège terminé, les provocateurs se dirigèrent alors vers le jardin des Tuileries. De là, ils cherchèrent à gagner les quais pour se disperser. Guidés par des agents du précédent gouvernement écarté, ils tournèrent par le Carrousel et pénétrèrent dans le palais, malgré les grenadiers aux guichets. La foule encombra la cour, une partie monta aux appartements pendant que l’autre hurlait. Le roi fut bousculé jusque dans une embrasure de fenêtre où Legendre le harangua, le somma d’arrêter de les tromper, de prendre garde. Le peuple était las de se voir son jouet. Il ne céda pas aux différentes demandes. François-Xavier, poussé par la curiosité, s’était immiscé au plus près de la scène avec facilité. Il maîtrisait la géographie des lieux, ayant accompagné Roland, à ce moment-là ministre en service, et s’il n’avait pas eu l’occasion d’approcher du couple royal il avait fait connaissance avec l’endroit. Pendant près de trois heures, le roi subit l’assaut de la multitude. Des énergumènes, armés de piques, d’épées, firent mine de vouloir l’assassiner. Son calme finit par agir sur les plus exaltés. Lorsqu’enfin il consentit à dire d’une voix forte « vive la Nation ! » et à coiffer le Bonnet-Rouge, ils commencèrent à crier « vive le roi ! » et la foule abandonna la place. Pétion harangua le peuple, juché sur un fauteuil, et Santerre jouant double jeu s’écria.

Je réponds de la famille royale, que l’on me laisse faire ! 

louis XVI

Il disposa une haie de gardes nationaux devant le roi, et à huit heures du soir le dernier manifestant avait quitté les Tuileries. François-Xavier était encore sceptique quand il retourna vers l’Assemblée. Malgré le tumulte, il n’avait pas oublié Élisabeth. Il s’y efforça de trouver Pierre Vergniaud, car il supposait qu’il pourrait l’aider, le gouvernement formé par Roland et Dumouriez le lui devait beaucoup. L’ayant cherché et ne le découvrant pas dans les couloirs de la salle du Manège, il se rendit dans ses appartements place Vendôme. Là, son valet lui annonça qu’il s’était retiré chez les Roland. François-Xavier finit par se décourager, mais il n’avait pas le choix, il repartit donc pour l’autre rive de la Seine et se dirigea vers les rues adjacentes du Collège des Quatre Nations. Harassé, il arriva enfin rue Guénégaud. Autour de Madame Roland, il trouva réunis tous ses amis que l’on commençait à surnommer les Girondins. Il fut soulagé. Après s’être félicités du mouvement populaire en leur faveur, marche que leurs émissaires avaient créé en amenant les sections des faubourgs à porter une pétition à l’Assemblée, ils demeuraient en pleine réflexion.

comment contourner le veto qui empêchait la Patrie de se protéger contre leurs ennemis.

Devant l’impatience évidente de François Xavier, Pierre Vergniaud s’approcha de son ami tout en chuchotant, il le questionna.

Qu’as-tu François-Xavier ? Tu as des problèmes ?

— J’ai besoin de ton aide, plus exactement, Élisabeth.

— Ah, pour son arrestation !

— Tu es donc déjà informé.

 Qui ne le serait pas !

Il attrapa sur une table un journal, y chercha un passage et le lui tendit, celui-ci ne comprenait pas où il voulait en venir. Se penchant, il resta éberlué devant la phrase sibylline qui dénonçait sa belle-sœur de turpitudes.

Mais tu la connais ! Tu sais que ce n’est pas vrai ! C’est un tissu de mensonges.

— Bien sûr ! Mais pour l’instant, je ne peux rien faire, nous sommes sur une pétaudière. Je te rappelle que l’ennemi s’organise à nos portes et que nous avons été mis dehors du gouvernement.

— S’il te plaît, Pierre, évite-moi tes grands discours, dis que tu ne veux rien faire !

Et de colère, il repartit sous l’œil interrogateur de Madame Roland. Il n’était pas arrivé en bas qu’il regrettait son geste d’impatience qui pouvait devenir fatal à la séquestrée. Il allait revenir en arrière pour faire amende honorable auprès de son ami quand il tomba sur son hôtesse qui l’avait suivie.

Faisons quelques pas, François Xavier. Ne vous inquiétez pas pour Pierre, il a déjà compris et excusé votre emportement. Si tel n’est pas le cas, je me charge de le convaincre. L’homme se tenait devant la femme comme un enfant que l’on réprimande.

Vous êtes là pour votre belle-sœur, bien sûr. Dès que nous avons su, nous nous sommes décidés à passer à l’action, mais les évènements nous ont pris de cours. Elle va devoir patienter un peu. Pour l’instant, nous ne pouvons l’aider sans risquer d’obtenir le résultat inverse de notre objectif.

Elle parlait comme si à elle seule, elle les représentait tous, ce qui était souvent le cas. Le ministère de son mari, dont il venait d’être mis à pied, était autant le sien. Elle posa sa main sur son bras et tout en souriant continua .

— Patientez, mon ami. À ce jour, nous essayons de recouvrer nos portefeuilles, ce qui ne saurait tarder, le peuple est pour nous. Il nous l’a prouvé cet après-midi et là nous pourrons sans coup férir sortir votre belle-sœur de ce traquenard ! 

Il s’en retourna retrouver Marie-Amélie sans vraiment trop d’espoirs, il avait bien compris que pour l’instant ses compagnons ne s’engageraient pas pour sauver Élisabeth au risque de se désavouer. Ils se concentraient sur d’autres priorités que le sort de la jeune femme. François-Xavier rentra l’âme pleine de culpabilité de n’avoir rien pu faire.

*

Jacques-Henri Bachenot

Quant à Bordeaux arriva la nouvelle du changement du gouvernement au profit des Feuillants, Jacques-Henri reprit ses investigations avec plus de ferveur. Les insurrections à la fin du mois de juin avaient fait perdre au roi toute crédibilité aux yeux des Français, réduisant à néant son pouvoir. À la mi-juillet, la Patrie fut déclarée en danger. Paris se retrouva au pouvoir de ces soldats improvisés que leurs réunions enivraient, et portaient à tous les excès. Les quarante-huit sections, surtout celles des Quinze-Vingts, des Gobelins, du Théâtre-Français du Luxembourg, de la Fontaine de Grenelle, des Gravilliers, de Mauconseil, des Lombards, des Postes, peuplées de commerçants, de petits bourgeois, d’ouvriers, avaient établi une permanence dans chaque quartier et, grâce à Pétion, Manuel et Danton, un centre commun à l’Hôtel de Ville. Les principaux amis de Madame Roland, effrayés par l’approche des évènements qu’ils ne pouvaient plus contrôler, se demandaient à présent s’il ne vaudrait pas mieux s’accorder avec le roi. Ils lui proposèrent de rappeler Roland, Clavière et Servan au ministère et de destituer La Fayette. Mais le couple royal avait préféré refuser une aide qu’il leur faudrait payer trop cher.

Puis au début du mois d’août, on apprit que Paris avait reçu une intimidation sous la forme d’un manifeste de la part du chef de l’armée prussienne, le duc de Brunswick. Cela mit le feu aux poudres. Poussés par les amis de Jacques-Henri Bachenot, les sans-culottes prirent d’assaut les Tuileries, contraignant la famille royale à se réfugier à l’Assemblée qui se déclara en séance permanente et se fit délivrer le sceau de l’État pour marquer sa prise de pouvoir. La terrible bataille fit un millier de morts et obligea les députés à suspendre le roi et à nommer à la place du gouvernement un comité exécutif. Et le retour dans celui-ci, d’Étienne Clavière, Roland, Joseph Servan, Monge et Lebrun, amis des Lacourtade, n’y changea rien, Danton y était devenu ministre de la Justice.

*

Loin de ses tumultes, sur les quais des Chartrons, John venait plusieurs fois par jour dans la chambre du malade, dans l’intention de lui tenir compagnie. Monsieur Lacourtade père ne se remettait pas, il souffrait d’une grande faiblesse. John lui commentait les nouvelles lues dans la « Nouvelle Gironde ». Il lui demandait son avis sur les affaires en cours et lui faisait un rapport édulcoré sur les investigations de l’envoyé de la Constituante, afin de ne pas l’inquiéter. Le malade n’était pas dupe, et une fin d’après-midi, dans un moment de lucidité, il retint John.

Mon petit, la situation devient catastrophique. Non ! Non ! N’essaie pas de me rassurer, entre le charognard que nous avons en bas et les évènements politiques qui mettent mon fils en porte-à-faux, nous allons tout perdre. Je ne vois qu’une solution et elle passe par toi. 

Le jeune homme ne comprenant pas où voulait en venir le souffrant, l’assura de toute son assistance.

— C’est plus que de l’aide dont nous avons besoin, pour conserver la maison, j’ai décidé de te la céder, afin que tu puisses la préserver par ta nationalité de toute réquisition.  

Le secrétaire et associé, bien que saisissant le cheminement de pensée du vieil homme, se sentit mal à l’aise avec cette proposition qui pouvait le faire passer pour un profiteur.

— Mais Monsieur, vous devez solliciter l’avis de votre fils.

— Nous n’avons pas le temps, en outre de là où il est, il ne peut rien faire et ne peut comprendre la réalité de nos difficultés. Je me demande même s’il reçoit mon courrier. Cela fait des mois que plus rien ne me vient de Paris. De plus, il vaut mieux que tout ceci soit discret. Mais pour ta conscience, je vais tout de même essayer de joindre mon fils.

Quand force fut de constater que l’été était passé sans nouvelle de François-Xavier et de Marie-Amélie et que la pression du contrôleur se fit de plus en plus impérieuse, il abdiqua. Il promit à son bienfaiteur qu’il remettrait la société dès que cela serait possible. La maison sur les quais des Chartrons bordelais devint sur le papier, en ces temps bouleversés, la maison Madgrave.

*

Pendant ce temps, Élisabeth prit ses habitudes au sein de la prison de la Conciergerie. Les Lacourtade avaient fait en sorte qu’elle fasse partie des nanties. Dans son malheur, elle était privilégiée, car moyennant quelques pistoles elle occupait, au premier, une des cellules avec couchage.Madame Comeveille avait tenu à ce qu’elle partage sa chambrée dont un lit venait de se libérer. Élisabeth constata rapidement les différences de castes même dans cet antre. Il y avait les détenues qui étaient enfermées dans les cachots, qui, si elles n’avaient pas commis de crime, avaient tout au moins perpétré des vols voire étaient des filles de mauvaise vie. Pleine de mansuétude, elle découvrit l’horreur de leur situation, les cellules ne s’ouvraient que pour donner la nourriture, faire les visites et vider les griaches. Elle devait constater que les prisonnières dites « à la paille » et qui logeaient au rez-de-chaussée, derrière l’arcade qui bordait le préau, étaient à peine mieux loties. Dans des salles obscures, humides, aussi malsaines que malpropres, infectées de l’odeur des urines, sans air et des pailles pourries, elles étaient amassées jusqu’à cinquante dans un même trou, le nez sur leurs ordures. Elles se communiquaient les maladies et les immondices dont elles étaient accablées. Ces malheureuses habitantes étaient tenues de sortir entre huit et neuf heures du matin, et ne pouvaient retourner dans leur geôle qu’environ une heure avant le coucher du soleil. Pendant la journée, les portes de leurs cachots étaient fermées, elles étaient donc obligées de se morfondre dans la cour, ou de s’entasser s’il pleuvait, dans les galeries qui l’entouraient. Ce fut parmi elles qu’Élisabeth découvrit l’une de ses amies. Comme tous les matins, les dames descendues des chambres « de pistole » se rendaient dans cette cour pour entreprendre ou achever leur toilette. Elles lavaient, savonnaient le linge fin, les robes légères, de manière à être prêtes pour midi, l’heure du repas, où les hommes commençaient à circuler et à venir faire leur cour de l’autre côté de la grille qui les séparait. Toutes tenaient, autant qu’à Versailles ou à la ville, à paraître avec une tenue la plus propre possible, avec la mise la plus avantageuse. Comme pour oublier la tyrannie et conjurer le triste sort qui les attendait, les prisonniers s’accrochaient aux codes de leur classe sociale si précieux à leurs yeux, si surréalistes en des temps si tragiques. Élisabeth avait été stupéfaite de voir que l’on jouait, on riait, on cherchait à se séduire, tout était permis pour effacer la pénible situation.

Ce matin-là, elle rendait service à Madame Comeveille que ses rhumatismes handicapaient pour laver dans l’eau froide de la fontaine sa chemise. Comme dans tout ce qu’elle pratiquait elle portait attention à sa tache aussi fut-elle surprise quand elle fut interrompue par une voix douce qu’elle connaissait bien .

Élisabeth, alors c’est donc vrai, vous êtes ici.

Marie-Jeanne de Louvigny

— Marie-Jeanne ? Marie-Jeanne de Louvigny, je n’ose dire que cela me fait chaud de vous rencontrer.

— Oh, vous pouvez le dire et surtout, pensez-le !

— Mais je vous présumais loin.

— Je l’ai cru un moment, mais tout ne se passe pas toujours comme nous voulons, n’est-ce pas ? Ponctuant ses propos d’un haussement d’épaules fataliste.Élisabeth essora le linge qu’elle avait en main et l’entraîna à l’étage.

Marie-Jeanne de Louvigny ! Mon petit !

— Madame Comeveille !

Les trois femmes s’assirent sur un lit et se racontèrent les péripéties qui les avaient amenées là. Pour Madame Comeveille, son époux faisait partie de la maison du duc de Bourbon, qui s’était mis à la tête de l’armée des émigrés dite l’Armée de Condé. Ceux qui avaient arrêté Monsieur Comeveille n’avaient pas tenu compte de son impotence. Quant à Marie-Jeanne, c’était une autre histoire. Élisabeth et elle avaient épousé la même année deux amis d’enfance inséparables et au fil du temps, malgré des caractères opposés, elles s’étaient entendues à merveille jusqu’à devenir des intimes. Son mari, le vicomte de Louvigny, de la maison d’Antoine de Gramont, avait décidé qu’il ne servirait pas ce nouveau gouvernement. Il avait donc convaincu sa femme de passer en Espagne avec leurs deux enfants depuis leur fief du Béarn. Mais si elle avait eu le temps d’aller mettre à l’abri ses petits à Sault-de-Navailles chez sa belle-mère, elle avait été arrêtée alors qu’elle cherchait le moyen de traverser les Pyrénées.

Élisabeth fit tout ce qu’elle put pour aider son amie et avec le concours des Lacourtade, la première chose fut de la faire transférer dans sa chambrée. Elles se mêlèrent donc à l’étrange vie sociale qui s’était instaurée dans le sinistre endroit afin d’oublier. On dînait avec la gent masculine sans autre séparation que celle des barreaux, des hommes assis à des tables rangées du côté du vestibule, les femmes prenant place dans le préau. Le temps passait en entretiens tantôt enjoués, tantôt sérieux, en badinages et en gais propos. Le soir, les chuchotements et les baisers s’entendaient parfois le long de la grille… Nul n’aurait songé à tenter de s’évader, c’eût été se déshonorer ! Puis le jour que chacun redoutait arrivait… l’appel, les adieux, la charrette, l’échafaud.

Cette attente se finit pour les Comeveille le 18 août 1792 quand lors de l’appel Monsieur Richard interpella le citoyen et la citoyenne Comeveille, Élisabeth et Marie-Jeanne se précipitèrent dans les bras de vieille dame qui souriait.

— Voyons mes petites, cela est bien. Je vais enfin rejoindre mon époux et ne plus me contenter de le voir derrière ses horribles barreaux. Et puis à mon âge, ses émotions ne valent rien. Il est bon que cela s’arrête. De là où je serai, je vous surveillerai et vous protégerai de mon mieux.

À la fin de l’énoncé de la liste, elle passa dans l’espace que tous nommaient « le côté des douze « . Elle y séjourna la journée avec son époux puis ils furent emmenés au tribunal, ils entendirent une sentence contre laquelle ils ne pouvaient rien et après la toilette réglementaire, ils partirent pour la place de Grève.

guillotine

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 13, 14 et 15

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Chapitre 13.

L’émissaire de l’Assemblée. Début de l’année 1792.

Jacques-Henri Bachenot

La pluie. Elle tombait encore quand il mit les pieds sur la terre ferme gluante de boue. Le col relevé de son manteau redingote à bas volet cachait la partie inférieure du visage de l’homme qui venait de sauter de la gabarre. L’embarcation lui avait permis de traverser la Garonne depuis la Bastide. Cinq jours et demi de route par diligence s’étaient écoulés depuis qu’il avait reçu ses ordres. Son statut de représentant de l’Assemblée constituante lui avait facilité, aussi bien que possible, le voyage depuis Paris. Il ne connaissait pas la cité. Bordeaux était pour lui un passage obligé afin de se faire oublier à Paris tout en poursuivant son action néfaste. À ce moment-là, éclairant les façades de pierres blanches des riches demeures qui ornaient les quais, le soleil se décida à percer à travers les nuages sombres et le rideau de pluie. — Le diable marie sa fille, pensa-t-il, c’est un bon présage ». Après s’être renseigné auprès d’un marin qui s’abritait sous un auvent aux abords du port, il s’engagea à l’intérieur de la ville à grandes enjambées par la porte du Caillau. Il passa devant le Palais de l’Ombrière qu’il ignora, car le centre du pouvoir se trouvait depuis un an à l’ancien archevêché, le Palais Rohan-Mériadeck, devenu hôtel du département et où siégeait le tribunal criminel. Après avoir contourné la cathédrale Saint-André en piteux état depuis qu’un incendie l’avait ravagée, il se retrouva face à un portail monumental. Il hésita un instant, montra son laissez-passer à un garde national méfiant et lui demanda son chemin. Il pénétra dans la cour carrée délimitée par un portique à arcades ouvert côté rue. Une foule de fonctionnaires et de redevables fourmillaient entre les chevaux et les carrosses. Il se dirigea vers l’entrée gauche du vaste corps de logis flanqué de deux ailes basses en retour d’équerre qui le reliaient à la colonnade encadrant les doubles portes d’entrée. Il se rendait auprès du secrétaire d’Armand Gensonné, procureur de la commune, auquel il devait remettre son ordre de mission.Il connaissait l’homme, il l’avait vu à la tribune de l’Assemblée. Il pensait que contrairement à beaucoup de ceux qui soutenaient Brissot et Hébert, il travaillait plus qu’il ne parlait.Il s’occupait autant des affaires de la Nation que de l’administration locale qui l’avait élu, ce qui par ailleurs n’arrangeait pas ses finances. Il monta l’escalier monumental, enviant au passage le confort luxueux qu’offrait le palais. Au premier étage, il redemanda son chemin, et se retrouva devant une porte à laquelle il frappa deux coups secs. 

*

Armand de Saige avait quitté très tôt sa demeure des fossés du chapeau rouge pour l’hôtel du département comme il fallait dire. Il s’était installé dans le bureau qui lui avait été alloué pour sa fonction de Maire et dont il n’avait pas à se plaindre tant il était magnifique. Avec ses boiseries de tilleul sculptées par Cabirol, la décoration était d’un goût sûr. Son précédent propriétaire appréciait les objets raffinés, la pièce maîtresse, sa table de travail, était de belle facture faite en marqueterie de métal et d’écaille.

Il regardait par la fenêtre qui donnait sur le jardin, il ressassait des idées noires. Par trois fois, il s’était démis de ses fonctions de Maire et par trois fois il y avait été rappelé par les électeurs bordelais. Il aimait sa ville, il usait sans compter de sa notoriété et de sa fortune pour subvenir aux besoins des nécessiteux, plongés dans la misère par l’incurie du nouveau gouvernement. Il était conscient que cela lui valait des animosités de ce dernier, mais il n’en avait cure. Bien que la plupart des hommes en place fussent de la région, ils ne réalisaient pas à quel point leurs grandes idées, communément fort belles et honorables, mettaient plus de désordre, de crainte et en certaines occasions de malheur dans leurs élaborations. Évidemment, il n’était pas dupe, l’appât du pouvoir y était pour beaucoup. La pression des Parisiens avait tendance à faire la pluie et le beau temps sur les décisions de l’Assemblée, mais ici on en vivait les conséquences. Ce qui l’ennuyait le plus c’était d’être souvent en porte à faux entre ses fonctions et la situation de ses amis que la politique bousculait de temps en temps fortement. Et justement, il avait échangé quelques mots avec l’un de ceux-ci. Jean de Lalande, avocat général au Parlement, était venu le voir précédemment pour lui demander de ne pas s’inquiéter de l’absence de son épouse. Madame de Lalande était allée prendre les eaux à Bagnères-de-Bigorre avec son fils qui souffrait de problèmes respiratoires. Monsieur de Saige était fort contrarié de ce qu’il considérait comme un mensonge de la part de son proche. Tout d’abord, ce n’était pas la saison pour aller dans les Pyrénées, la neige empêchait fréquemment l’accès à cette ville. Et il savait très bien que prendre les eaux si près de la frontière espagnole était souvent sujet à émigration. De plus, il était encore empêtré avec l’affaire du président Pichard un ami lui aussi. Le pauvre homme avait marié quatre ans plus tôt, contraint et forcé, sa fille Marie-Adélaïde, qui souffrait de neurasthénie, à Maxime de Puységur, le comte. Mais sa supposée langueur n’était que pâmoison pour le bellâtre et le couple l’avait remercié en s’expatriant à l’insu des parents de la jeune femme. La santé défaillante de Madame Pichard amenait le président à conduire son épouse de station thermale en station thermale, de changement d’air en changement d’air, le mari et la femme cherchaient un remède qu’il ne trouvait pas. Un an auparavant, lors de ces pérégrinations le comte et la comtesse de Puységur, sous prétexte de les accompagner, avaient ni plus ni moins passé la frontière, en leur faussant compagnie. Et cette histoire était loin d’être unique dont avait à s’occuper le maire, car à la moindre absence, une dénonciation lui parvenait.

 Il y pensait en outre quand son secrétaire lui annonça un dénommé Jacques-Henri Bachenot. — De quoi il s’agit, Simoens ?

— C’est un citoyen qui vient sur ordre de la Constituante pour enquêter sur les biens des émigrés.

— Qu’est-ce encore que ce conte ? Fais-le rentrer !

Armand de Saige

L’homme pénétra dans le bureau au parquet brillant comme un miroir avec ses bottes crottées par le voyage. Il n’exprimait aucune gêne, pas plus que de l’arrogance. Monsieur de Saige pensa que c’était calculé afin de lui montrer qu’il ne le craignait pas, et il ne trouva pas cela de bon augure. L’individu était dans la fleur de l’âge, une vingtaine d’années, assez beau garçon, jugea-t-il. Il avait toutefois quelque chose d’inquiétant, ses yeux sûrement, ils restaient durs alors qu’il souriait. Monsieur de Saige le salua sans se lever. Comme il n’était pas invité à s’asseoir, le jeune homme se tint debout et lui tendit son ordre de mission. Ratifiée du président de l’assemblée, Élie Gadet, elle rassura le lecteur, car il connaissait bien le personnage pour l’avoir régulièrement reçu dans ses salons. Monsieur de Saige ne pouvait savoir que vu le nombre de papiers que sa fonction l’amenait à signer le secrétaire de celui-ci le faisait pour lui. C’était un ordre de pratiquer des mesures conservatoires afin d’exécuter un inventaire complet des biens des immigrés. Monsieur de Saige, s’il était surpris, n’en montra rien.

— Votre mission risque de durer quelque temps. Je vais vous faire conduire à une hostellerie, je suppose que vous ne connaissez personne à Bordeaux ou dans sa région.

Le jeune homme acquiesça en opinant du chef, Monsieur de Saige reprit.

— Simoens va vous y mener. Il vous faudra aller voir Monsieur Journu-Montagny, notre président du directoire du département, dont votre office dépendra. Installez-vous d’abord et découvrez notre ville, je vais le prévenir, il vous convoquera à son heure. 

*

L’hostellerie « des Trois Conils « recevait à la demande des instances de la ville les envoyés de l’Assemblée venant la plupart du temps de Paris. Elle détenait son nom des trois lapins qui dansaient sur son enseigne et avait procuré sa dénomination à la rue sur laquelle donnait la chambre du premier étage de Jacques Henri Bachenot. L’aubergiste affable de nature, lui avait cédé l’une de ses meilleures chambres, la commune tenait au confort de ses représentants et le payait bien. La Suzette, sa fille, sentant malgré son âge l’homme important, y mit tous ses appâts, ce qui le laissa indifférent. Aussi appétissante fût-elle, il n’était pas là pour ça. De toute façon, une seule femme le subjuguait et il effectuait tout pour la détruire, elle et sa famille, avec l’assentiment de ses supérieurs. Assis sur son lit, il réfléchissait à la façon d’engager sa mission, pas l’officielle, mais l’officieuse.

*

Le temps était venu où Danton et ses amis se prononcèrent pour évincer définitivement Brissot, Vergniaud, Pétion et Roland et tout leur entourage. Ils les trouvaient trop attachés à la bourgeoisie et peu attentifs au peuple. Ils se rapprochaient trop du pouvoir. Les appuis de ceux-ci résidaient en province, parmi la riche bourgeoisie du négoce et des manufactures très portée sur les libertés individuelles et économiques. D’un commun accord, ils prirent la décision de saper leur fondement. Danton organisa une mission pour Jacques-Henri qui sous prétexte administratif avait pour but de les affaiblir en cherchant leurs vulnérabilités. Il était donc parti pour Bordeaux avec une liste de suspects à anéantir sans être instruit du fait que Danton monnayait son voyage avec des fonds de la Cour. Son affidé ne pouvait connaitre ce que Danton lui-même ne savait pas. Ses embarras d’argent l’avaient fait participer à un plan de corruption mis au point en son temps par Mirabeau et agréé par Louis XVI, qui visait notamment les journalistes et les orateurs de club. Le système se révélait lucratif tant l’entourage royal avait besoin de renseignements.

*

Journu-Montagny le président du Directoire du département avait été averti directement par Monsieur de Saige de la venue de l’émissaire qu’était Jacques-Henri. Cela l’avait fort contrarié, il n’appréciait pas que Paris s’immisce dans les affaires de la région. Prenant sur soi, il l’accueillit. Il garda en tête les préventions faites lors de l’entretien qu’il avait eu avec Monsieur de Saige et durant lequel ils s’étaient mis d’accord sur l’attitude à tenir. Cette défiance vis-à-vis de la capitale avait précédemment parcouru les hôtels particuliers des riches bordelais qui cachaient leur valeur ou brûlaient déjà les derniers papiers compromettants.

Il le reçut donc dans son bureau au sein de l’hôtel Rohan-Mériadeck au-dessus de celui du maire. Le jeune homme se présenta avec une posture, lui sembla-t-il, pleine d’humilité, mais qui malgré tout ne le trompa guère. Il lui trouva des airs de fouine et s’en méfia de suite. Il lui demanda de s’asseoir et lut les ordres qu’il détenait. Pour y répondre, il lui proposa un petit bureau poussiéreux à l’angle du bâtiment qu’il allait faire nettoyer et qui donnait par une fenêtre sur la cathédrale et de l’autre sur les restes du sinistre château Fort du Hâ qui servait de prison. Jacques-Henri l’agréa tout de suite, peu lui importait le décor dans lequel il allait s’affairer. De plus, la pièce meublée d’étagères murales, d’une large table de travail et de deux chaises, jouxtait celui des quatre agents qui s’occupaient déjà des dossiers concernant les biens des émigrés. Journu-Montagny prit le temps de lui présenter les hommes, qu’il aurait dorénavant sous son commandement, avant de les laisser en sa compagnie. Devenu leur supérieur, il leur remit aussitôt la liste des noms dont il voulait compulser rapidement les documents de renseignements. Il remarqua et s’allia tout de suite le zèle de l’un d’eux, un dénommé Lacombe, au sein des secrétaires qui n’appréciaient pas ce supérieur soudainement imposé. Ancien instituteur, Jean-Baptiste Lacombe, ayant obtenu ce poste, profitait de toutes les possibilités que sa place lui offrait pour s’enrichir. Jacques-Henri n’était pas dupe et se servit de ce levier pour accentuer son ardeur, il s’en amusa et le mentionna dans ses rapports à Tallien.

*

Avant d’aller à son rendez-vous devant Raimond Barennes, le procureur-syndic auprès du tribunal criminel, Jacques-Henri décida comme tous les jours de parcourir la ville. Il l’explorait dans les moindres recoins. Il obtenait de ses habitants au fil des conversations qu’il générait les renseignements désirés, nul n’était exempt de délation sous couvert de badinage au premier abord anodin. Il prenait ensuite des notes, marquait les hôtels fermés et faisait vérifier le tout par Lacombe et le réseau mis au point avec les subsides fournis par Danton.  

La ville se révélait riche, c’était peu de le dire. Il en avait fait le tour par les faubourgs qu’il avait trouvés considérables. Il constata que ces derniers avaient été très bâtis surtout de l’ouest au sud, dans les paroisses de Saint-Seurin ou de Saint-Julien, ainsi que dans la direction du nord, aux Chartrons et à Bacalan. Le nouveau Bordeaux qu’il arpentait était empli de maisons neuves et splendides, dont la plupart détenaient des balcons en enfilade ornant toute la façade.Il savait les quartiers de la Rousselle et de Saint-Pierre occupés essentiellement par les négociants catholiques, le quartier Saint-André par la noblesse et les Chartrons par les commerçants protestants.Les rues de Bordeaux étaient très belles, surtout du côté de la Comédie. Il y avait cependant comme dans toutes les cités des parties mal bâties et de sombres ruelles. Dans ces quartiers, beaucoup de prostituées y travaillaient, il fallait bien cela pour la quantité d’étrangers qui parcouraient encore la ville. C’était une source de renseignements non négligeables, il interrogeait les filles les plus fraîches celles qui pouvaient offrir leurs faveurs aux bourgeois. Il ne pouvait atteindre les gourgandines de haut vol qui fréquentaient le théâtre. Elles ne lâchaient rien sur leurs clients. Les temps étaient suffisamment durs, elles ne se risquaient pas à perdre leurs revenus. Pour les moins nanties, contre un louis certaines pouvaient être bavardes, elles refusaient pour la plupart les assignats, bien que parfois avec un peu de pression, elles parlaient pour ne rien dire.

Ses pas le menaient presque toujours vers les bords de la Garonne ; l’activité du port le subjuguait. Celui-ci, nonobstant la récente coalition, était encore rempli de navires de différents pays. Cela ressemblait à une forêt.Il s’assoyait sur une bite d’amarrage et contemplait le mouvement perpétuel le long du quai, des allées et venues des vaisseaux et barques, des boutiques où se vendaient toutes choses. Il supposait que malgré les fouilles régulières des bâtiments les émigrés, les ennemis de la Nation, devaient fuir la France par là. Il ne pouvait se douter que le plus souvent c’était après avoir traversé la lande girondine, sur les plages du Porge ou de Lacanau que les chaloupes embarquaient leurs passagers.

Ce qu’il préférait, c’était déambuler le long des rues où le bas des maisons abritait des magasins à sucre. Il en humait les senteurs avec délices. Il était rare qu’une ville dégage de bonnes odeurs, il s’en emplissait les narines. Il poussait jusqu’aux chantiers de Sainte-Croix où se construisaient encore quelques vaisseaux marchands.

Ce jour-là, il écourta sa promenade. Il se contenta d’errer dans le quartier Saint-André allant jusqu’aux fossés de l’intendance. Puis il revint vers son lieu de rendez-vous par la rue des remparts. Arrivé sur place, Raimond Barennes s’était fait excuser. Il avait soudainement été appelé à Paris. Cela ne gêna nullement Jacques-Henri. Cela lui facilita même les choses, car l’adjoint du procureur-syndic impressionné par les ordres de la Constituante qu’il présenta lui accorda ce qu’il désirait, soit un détachement de la garde nationale afin d’éviter toute résistance lors de ses inspections.

*

Dès le début de l’année, Monsieur Lacourtade père avait donc vu arriver dans ses bureaux des contrôleurs délégués par la municipalité, accompagnés d’un tout jeune homme qui se présenta sous le nom de citoyen Bachenot, ayant ordre de faire le point sur les fortunes des émigrés et de les réquisitionner. Il comprit vite que celui-ci de nature scrupuleuse désirait plus que des informations sur ses pourvoyeurs de fonds. Mais alors qu’il se battait au milieu des papiers, des comptes et de ses nouveaux charognards patentés par l’Assemblée, le coup fatal lui vint de l’une de ses plus grandes fiertés, son navire, le « Belle Ninon « .

Un froid matin de mars balayé par une pluie fine, il fut appelé au siège de l’amirauté à l’hôtel de la Marine, il en revint bouleversé. Trempé jusqu’à l’os, il accourut dans le bureau de John, bégayant.

— Ils l’ont coulé, ils l’ont coulé ! Ils ont fait sombrer ma « belle Ninon » avec toute sa cargaison, elle est au fond de l’eau ! Cette fois-ci, nous sommes ruinés !

Il s’affala dans le fauteuil face à John qui s’était précipité vers lui. Il rapporta le témoignage des rescapés de la catastrophe. À un jour de la côte africaine dans l’océan Indien, des pirates avaient fait faire naufrage à son navire. Ayant eu du mal à rassembler sa cargaison de nègres, le « Belle-Ninon » avait quitté avec un retard de deux semaines les lieux. Par conséquent, il s’était retrouvé isolé du reste de la flotte dont il faisait partie et qui repartait pour les Antilles et les Caraïbes. La nuit tombait quand la vigie du « Belle-Ninon » hurla.

— Navire à tribord ! Pavillon inconnu ! .

Ce fut un branle-bas de combat sur les ponts. Très vite, le navire s’avéra trop lourd et moins maniable face à la goélette des pirates. Celle-ci réussit à le contourner et voulant lui faire peur il lui envoya une bordée, mais celle-ci toucha de plein fouet le « Belle-Ninon » qui avait viré de bord. Le trou béant dans la coque avait laissé s’engouffrer le sinistre flot et le désastre était devenu complet. Le bâtiment avait coulé avec son commandant, une partie de son équipage et sa cargaison de nègres encore enchaînés. Le tout avait servi de repas aux requins qui infestaient ces côtes. Quelques membres réussirent à échapper à l’horreur indescriptible du drame, à bord d’une chaloupe mise miraculeusement à temps à la mer. Le ciel couvert de nuages à la tombée de la nuit cacha leur fuite.

C’était ce témoignage, trois mois plus tard, qui informa Monsieur Lacourtade père de son infortune. Sur ce coup fatal, une douleur fulgurante le fit s’effondrer. Il tomba malade. Il endurait d’une pleurésie.Essoufflé, respirant de plus en plus avec difficulté, fiévreux, l’infection pulmonaire l’amenuisa, aggrava sa santé. John Madgrave prit les choses en main et montrant moult prévenances à son mentor que son abattement moral empêchait de lutter contre le mal. Il ne se relevait pas de son affection, elle le laissait épuisé et alité malgré les soins du docteur Fitz Gibbon qui avait pourtant été médecin du roi. 

*

À Paris, les politiques avaient d’autres soucis. À l’inverse de Danton et surtout de Robespierre, le nouveau ministre des armées voulait l’affrontement. Il était en cela soutenu par Brissot qui voyait son heure venue. Ses amis et lui pensaient par-là « consolider » la Révolution et contraindre la royauté à y adhérer. Le conflit, qu’ils dirigeraient, mettrait toute la France en leur autorité. Mais Brissot comme Narbonne-Lara ne croyaient pas à la guerre générale. Les puissances étaient occupées ailleurs. Il ne s’agissait que de balayer les émigrés des terres rhénanes. L’ennemi se situait à Coblentz.

Danton était fou de rage, le pouvoir lui échappait encore une fois. Robespierre, contre toute attente, mais pour des raisons plus nobles, l’aida. Avec toute son énergie, il s’opposa à la belligérance. Il pensait que l’affrontement affaiblirait le pays et qu’elle perdrait le mouvement révolutionnaire. La guerre était pour lui la ruine du corps social, l’abandon des réformes, la chute des assignats, la mort de la liberté. L’état de guerre n’était pour lui qu’un complot, la conjuration de la cour, des Feuillants, de Narbonne, de La Fayette. C’était moins le conflit qu’ils préparaient que la trahison…

Au milieu de ses divergences, Narbonne-Lara paraissait tout organiser en vue des hostilités. Il était revenu d’une rapide inspection des frontières. Il avait déclaré à l’Assemblée que  de Dunkerque à Besançon, les forces armées en parfaite condition, pourvues de toutes armes, munitions et subsistances, attendaient avec confiance, avec enthousiasme, l’ordre de marcher à l’ennemi. C’était un faux rapport, Charles-Louis de Saint-Aignan était bien placé pour se rendre compte que rien n’était prêt. Les effectifs étaient gonflés. Les troupes manquaient de tout. Les places démantelées ne sauraient offrir de résistance. Mais la Législative, caressée dans ses chimères de gloire, applaudit le ministre de la guerre.

Marie-Antoinette que l’impertinence de Narbonne-Lara irritait amena Louis XVI à le renvoyer. Mais cela se révéla une faute pour le couple royal, car le roi dressa ainsi contre lui la majorité de l’Assemblée. Brissot profita de l’occasion et s’en prit à Lessart, le ministre des Affaires étrangères, tant et si bien qu’il fut mis en accusation. Le ministère Feuillant s’effondra. Brissot et ses amis étaient arrivés à leurs fins ; la royauté, si elle voulait encore se survivre, ne pouvait plus que leur abandonner le pouvoir.

Chapitre 14.

L’atelier du peintre. Mars 1792

Élisabeth Chevetel de La Rabelliere

Il s’était présenté trois fois au grand prix de Rome et trois fois, il avait échoué se contentant du deuxième prix ou d’une récompense consolatrice. C’est de cette époque que Jacques-Louis David avait gardé une amertume pleine de ressentiment envers l’Académie qui ne l’avait pas reconnu à sa juste valeur. D’une sensibilité extrême, il en avait été si contrarié qu’à son deuxième échec, il se laissa mourir de faim par dépit. L’un des jurés, Gabriel-François Doyen, le convainquit avec moult prières et compliments d’abandonner sa tentative de suicide. Il n’en conserva pas moins de la rancœur à l’égard de ses juges et de l’institution dont il devint néanmoins l’un de ses membres. Avoir finalement gagné le fameux trophée convoité avec son tableau « Érasistrate découvrant la cause de la maladie d’Antiochus » n’y changea rien. De plus, son succès comme peintre établi et reconnu par ses pairs, comme portraitiste de la haute société et comme professeur, l’exposa aux jalousies de l’Académie. Pour lui porter atteinte, celle-ci alla jusqu’à annuler le concours du prix de Rome, l’année où tous les candidats étaient les élèves de son atelier. Il ne décoléra plus et lorsque sa requête pour le poste de directeur de l’Académie de France à Rome lui fut refusée, une haine sournoise naquit en son sein. Il garda à l’esprit que la vengeance est un plat qui se mange froid, aussi il s’arma de patience.

Charles-Louis et Charles-Michel Trudaine de Montigny avaient pour habitude d’accueillir dans leur salon parisien, place des Vosges, les plus grands artistes de l’époque. C’est par leur intermédiaire que Jacques-Louis David fit la connaissance entre autres de Chénier, Bailly et Condorcet, qui l’entraînèrent au salon de Madame de Genlis. Il y rencontra Barère, Barnave et Alexandre de Lameth. Ces derniers le menèrent au salon de Mme de Staël qui trônait et pérorait, au milieu de Sieyès, Talleyrand, Clermont-Tonnerre, Narbonne, Grimm et des poètes comme Parny et l’abbé Delille. Le moment venu, quelques-uns de ceux-ci le poussèrent sans effort à entamer en parallèle à sa carrière artistique une activité politique en devenant député de la Convention et ordonnateur des fêtes révolutionnaires. Il profita de sa nouvelle position pour obtenir la fin du contrôle du Salon par l’Académie Royale de peinture et de sculpture et participa comme commissaire adjoint au premier « Salon de la liberté », qui ouvrit en août 1791. 

Il avait milité, dès qu’il avait pu, auprès de l’Assemblée pour la suppression de toutes les Académies, mais on lui explicita que l’urgence n’était point-là. Il put toutefois entre-temps éliminer le poste de directeur de l’Académie de France à Rome. Cela l’avait consolé et l’avait fait patienter.

*

Depuis quelques jours, il sortait petit à petit de l’abattement dans lequel l’avait plongé l’idée d’abandonner son œuvre magistrale qui, une fois terminée, aurait dû être le plus grand tableau qu’il ait jamais exécuté. Sa superficie était de dix mètres de large sur sept mètres de haut. Deux ans plus tôt, ce projet inspiré par Dubois-Crancé et Barère avait été proposé au Club des Jacobins, auquel David venait d’adhérer. C’était la plus ambitieuse réalisation que le peintre ait entreprise. Elle commémorait « le serment du jeu de paume » et représentait les 630 députés présents lors de l’événement. Une demande de fonds pour la vente d’une gravure d’après le tableau pour payer l’œuvre fut lancée. N’obtenant pas l’argent nécessaire Barère soumit à l’Assemblée constituante de prendre la suite du financement du serment. Malgré le succès de l’exposition du dessin au Salon de 1791, la souscription échoua. Devant l’accablement dans lequel s’enfonçait leur ami, Dubois-Crancé et Barère, lui suggérèrent de proposer une création moins ambitieuse par la taille et lui conseillèrent comme sujet la Nation. L’acquisition par la Constituante semblait plus plausible. Il rejeta l’idée tout d’abord, mais la graine avait été semée et elle germa.

Jacques-Louis David

Il rêvait, se figurait, réfléchissait à un nouveau projet de tableau .La Nation émergeant des brumes du passé ». Son esprit échafaudait l’architecture de l’œuvre selon une inspiration tirée de l’antique. Il imaginait un escalier magistral sortant de sombres nuées et sur lequel descendrait majestueusement la représentation de la Nation accompagnée en retrait par deux muses, l’une symbolisant la Victoire, la Gloire, la Force, et l’autre la Bonté et l’Amour Protecteur. Quand il commenta et montra une esquisse à ses amis Dubois-Crancé et Barère, expliquant son idée, ils s’enflammèrent. Le tableau serait dans le sens de la hauteur de cinq mètres soixante-quinze sur quatre mètres, il affectionnait les grandes toiles, mais avait consenti à rester raisonnable. Ses deux camarades lui suggérèrent d’emblée, une beauté Créole, mademoiselle Fortunée Lormier-Lagrave, pour représenter la Nation, mais il pensait plutôt à Térésa Cabarrus ou à Germaine de Staël. Ils tombèrent d’accord pour demander à Théroigne de Méricourt de lui servir de modèle pour incarner la Muse de la Victoire ne doutant pas de son acceptation. Quant à la Bonté, il avait une petite idée derrière la tête. Il avait remarqué, quelque temps auparavant, alors qu’il se rendait à l’Assemblée, une jeune femme, de toute beauté, dont la modestie et la douceur l’avaient touché. Ce jour-là, retenu devant le couvent des Feuillants par ses deux amis à qui il proposait justement le sujet du tableau, son œil fut attiré par l’éclat du soleil sur la chevelure flamboyante de l’élégante beauté, descendant d’un carrosse aux armoiries effacées. Captivé par la vision, n’arrivant pas à s’en détacher il avait décroché de la conversation, ce qui engendra des moqueries grivoises de la part de ses comparses. Tout en les rejetant, il suivit l’apparition et sa compagne au demeurant très jolie, mais il avait une fascination pour les rousses. Il se rappela par ailleurs avoir déjà vu l’alter ego de sa découverte, mais il ne se souvenait plus où ni avec qui ? Mais, celle qui l’intéressait lui plaisait en tous points. Elle possédait une silhouette déliée, une taille fine, des yeux noirs dans lesquels on ne décelait pas les pupilles et qu’elle écarquillait comme si elle examinait avec attention quelque chose, ses cheveux d’un roux chatoyant aux boucles lourdes et brillantes, son teint laiteux. Dans les jours qui suivirent, il se prit à la chercher du regard partout où il se rendait, dans les couloirs et les loges de l’assemblée, dans les allées du jardin des Tuileries, dans les galeries du Palais-Royal. Il se trouvait idiot encombré de ce béguin qui occupait ses pensées. Cela devenait une obsession. Il avait fini par être informé de son identité, c’était Élisabeth Chevetel, une ci-devant, mais si belle. Le personnage du tableau, qu’il projetait et qu’il élaborait pour elle, lui donnait une bonne raison pour l’aborder sans la choquer, car il sentait intuitivement qu’il ne fallait pas l’effrayer. Étrangement intimidé, il mit du temps à l’approcher. L’occasion se présenta dans un salon de l’Assemblée où elle se reposait en compagnie de plusieurs femmes, dont Madame Roland qu’il connaissait depuis qu’il avait rencontré son époux lors de la fusillade du champ de mars.

— Bonjour citoyennes !

— Citoyen David que nous vaut l’honneur de ta présence parmi nous ?

— Citoyenne Roland, je suis venu te demander ton aide pour convaincre une dame de tes amies de me servir de modèle.

— Mais cela sera avec plaisir, qui dois-je persuader.

David se tourna vers Élisabeth qui sursauta, il s’adressa à elle.

Citoyenne, voulez-vous devenir ma Muse de la Bonté pour un tableau dédié à la Nation ?

Elle resta coite, rougit, hésita ne sachant que répondre à une requête si singulière, ce qui attendrit encore plus l’artiste qui persista. Madame Roland aidée de Marie-Amélie appuya la proposition, arguant qu’elle ne pouvait refuser cet honneur.   Elle finit par céder devant l’insistance de tous à condition qu’elle puisse être accompagnée lors des séances de pose. Elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’un atelier de peintre n’était pas la place des femmes honnêtes, celles-ci se faisaient faire leur portrait chez elles. Et quand elle expliqua à sa belle-sœur son point de vue, cette dernière sourit de sa candeur et la rassura, un atelier d’artiste n’était pas un lupanar.

*

Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Élisabeth arriva à l’hôtel de l’île Saint-Louis, sans bijoux et sans fard, déjà coiffée d’un chignon bas entrelacé de faveurs dorées, duquel s’échappaient des boucles. Ce naturel qu’affectionnait son temps lui donnait un air juvénile. Marie-Amélie l’aida avec sa chambrière à s’habiller d’une robe en mousseline blanche drapée à l’antique depuis les épaules et soutenue à la taille par des rubans suivant les consignes de David. Quand le modèle apprêté comme une vestale se trouva prêt, elles partirent pour l’atelier de l’artiste.

Jacques Louis David faisait partie de ces artistes assez fortunés, dont l’aisance venue dans un premier temps de la dot de son épouse, avait autorisé l’obtention d’un atelier et d’un appartement au sein de l’ancien palais des rois. Le carrosse s’arrêta le long du Louvre pour permettre aux deux jeunes femmes de descendre. Les portes de l’atelier donnaient sur la rue. Précautionneusement afin de ne pas tacher leurs robes dans la boue que la pluie du matin avait laissée sur les pavés encore luisants, elles parcoururent les quelques pas qui les séparaient de leur but. Élisabeth s’était emmitouflée dans un manteau qui protégeait plus sa pudeur que son corps de la température qui s’avérait clémente en ce milieu de matinée de mars. Lorsqu’elles pénétrèrent dans le lieu la première chose qu’elles remarquèrent au milieu de l’espace fut une toile magistrale sur laquelle étaient ébauchées les grandes lignes de l’œuvre à venir. Au centre de la peinture presque aboutie s’avançait Germaine de Staël sélectionnée pour représenter la Nation. Un des élèves s’appliquait sur les plis de la robe. Sur les conseils de ses commanditaires, David avait choisi de commencer par elle afin de joindre à sa cause les habitués de son salon. Il souhaitait obtenir des fonds de la part de ses admirateurs qui ne demandaient pas mieux que de voir leur égérie sur les murs de l’Assemblée. Quant à la Muse de la Victoire, les deux belles-sœurs en s’approchant reconnurent fort bien Théroigne de Méricourt. De derrière l’œuvre apparurent des élèves du maître, Jean-Germain Drouais, Jean-Baptiste Debret, François Pascal Simon Gérard et Antoine-Jean Gros, qui les accueillirent tout en se présentant. Ils échangèrent un clin d’œil, heureux de croiser de si jolies femmes comme modèles dans l’un des ateliers les plus courus du moment. Ils leur proposèrent des fauteuils en attendant David.

Celui-ci arriva alléguant des problèmes familiaux à régler. Il n’entra pas dans les détails, il aurait eu du mal à justifier une des nombreuses disputes qui séparaient petit à petit son couple. Depuis que Marguerite Charlotte Pécoul, de dix-sept ans plus jeune que lui, s’estimait en désaccord avec les opinions politiques de son époux, qu’elle trouvait extrémiste, leur mariage battait de l’aile. L’épouse était allée jusqu’à se retirer un temps dans un couvent. Cela agaçait de plus en plus le mari qui s’était depuis fort longtemps tourné vers d’autres compensations féminines. Il découvrit donc son modèle enfoui dans son manteau en compagnie de sa belle-sœur. Après les avoir saluées, il guida Élisabeth sur une estrade au milieu de l’atelier sous les feux de la lumière qui arrivaient des fenêtres du haut. Trois marches étaient disposées simulant une partie de l’escalier qu’elle était supposée descendre. Il lui fit prendre la pose désirée, arrangeant les plis de son drapé à sa convenance. Il lui demanda de lever légèrement le menton et de baisser une épaule. Délicatement, il ne put s’empêcher de repousser l’une des mèches de sa chevelure, ceci afin d’en toucher la soie. Sans rajouter un mot, il s’installa devant la toile et ébaucha la silhouette de son modèle au fusain pendant que ses apprenants chacun sous un angle différent faisaient de même. Dans le halo de lumière, elle paraissait éthérée, nullement consciente de l’effet qu’elle produisait sur les observateurs. Parmi les élèves de David, il y avait quelques femmes dont Marie-Guillemine Benoist et Andrée Bouviers, cette dernière âgée de vingt ans était la maîtresse peu à peu délaissée du maître. Elle ruminait un sentiment de suspicion envers toute la gent féminine qui approchait cherchant en vain celle qui risquait la remplacer. Ses sens en alerte, la déférence que le peintre mit à guider et à installer Élisabeth lui fit comprendre tout de suite l’intérêt de l’artiste pour le modèle. Elle en ressentit un pincement de jalousie, qui, telle une brûlure, incendia son âme, une haine sans bornes y prit naissance. La séance dura une heure sans pose pendant laquelle se présentèrent des relations de David, dont Bertrand Barère de Vieuzac, que tous appelaient simplement Barère. Voyant le modèle du jour, il sourit, car il reconnut celle qu’il savait tourmentait l’esprit de son ami. Découvrant Marie-Amélie qu’il connaissait l’ayant croisée à plusieurs reprises dans les couloirs de l’Assemblée et dans les salons parisiens, il s’avança pour la saluer. Il s’assit à ses côtés, ils échangèrent leurs avis sur les croquis préparatoires qui donnaient une idée des plus précises du tableau. Elle appréciait les façons de l’homme. De physique et de caractère séduisants, il détenait un ton et des manières en conformité avec le grand monde ou même à la cour. Il lui tint compagnie en attendant l’attention du peintre. L’arrivée de Condorcet avec son épouse Sophie de Grouchy, venu admirer le travail de l’artiste, interrompit la séance, permettant ainsi Élisabeth de bouger et de se réchauffer momentanément. Alors qu’elle revêtait son manteau, se trouvant bien déshabillée par rapport aux spectateurs de l’ouvrage, une jeune femme pétillante, dont le rire cristallin fit retourner toutes les têtes, entra, accompagnée du poète André Chénier. Françoise Le Coulteux, sa nouvelle égérie, désirait voir l’œuvre dont tous disaient grand bien. Elle fit beaucoup de manières et de compliments grandiloquents qui agacèrent David, mais il y répondit poliment ne voulant pas froisser Chénier qu’il savait être l’amant de la belle. Quand elle comprit qu’Élisabeth était l’une des Muses, elle eut du mal à contenir sa déception de ne pas avoir été choisie, ce qui amplifia le mécontentement du peintre. Chénier sentit venir l’esclandre, il prit Condorcet à partie, et lui fit remarquer qu’ils étaient attendus à quelques pas de là, à l’Assemblée. Les visiteurs se retirèrent, la séance se poursuivit. Élisabeth reprit sa pose encore une bonne heure. Marie-Amélie pour patienter parcourut l’atelier admirant les tableaux en attente d’être finis, elle reconnut dans un lot les portraits inachevés de Madame Pastoret et de Madame Trudaine.

*

Quelques jours plus tard, le couple Lacourtade reçut une visite. Il était attablé et François-Xavier commentait les dernières nouvelles politiques et elle l’avancée du tableau de David.

— … Si Léopold d’Autriche tergiverse et répugne au conflit, son fils s’est autre chose. Et maintenant que le père est mort, nous pouvons nous attendre au pire. Je ne pense pas qu’il soit sensible au malheur de la reine, il voit dans la Révolution une ennemie dont il doit se défaire à tout prix. La guerre me semble inévitable. On s’y prépare à Vienne et à Berlin, autant, voire mieux, qu’à Paris.

— Je vous trouve bien pessimiste François, nos amis sont plus encourageants. Regardez, Dumouriez n’a pas l’air de détenir d’incertitude.

— Celui-là chante ce que l’on veut entendre, je doute que cela nous aide beaucoup. Il semble avoir amadoué le roi, mais je crois que la reine ne s’y laissera pas prendre.

Madame Roland

François-Xavier allait se servir un bout de volaille quand Anastasie vint annoncer Madame Roland. Le couple fut surpris, car c’était la première fois que l’égérie de leurs amis arrivait jusqu’à eux. Elle entra dans la pièce, comme à son habitude vêtue de blanc, avec un petit fichu de linon sur la gorge. Riante, gracieuse, la démarche rapide, elle s’excusa de son intrusion et d’interrompre leur déjeuner. Ils lui offrirent un siège et lui proposèrent de se joindre à eux.

— C’est très aimable à vous, mais je me suis déjà sustentée, j’accepterai toutefois un verre de vin pour vous accompagner.

Elle avala une gorgée et reprit .

— Je suis venue à vous, car j’ai besoin de votre aide. Brissot, pour compléter le ministère, a offert le portefeuille de l’intérieur à mon époux. Et même en y mettant toute mon énergie, j’ai peur d’avoir du mal à le seconder. François-Xavier, acceptez-vous de devenir son secrétaire ?

Comme il ébauchait un geste de négation, elle l’interrompit .

Non, réfléchissez avant de répondre, je ne vous demande pas de faire de la politique. C’est justement à cause de cela que c’est à vous que je m’adresse. Nous avons besoin d’hommes qui effectuent sans relâche un travail sans avoir pour objectif leur propre ambition. Comme vous le savez, les différents gouvernements, et celui-là n’en sera malheureusement pas exempts, manque de probité. Si vous voulez ne serait-ce que légèrement infléchir dans le bon sens la politique de notre pays, venez à mon aide. L’administration constitue un fort rouage du pouvoir où l’on a besoin d’individus consciencieux pour qu’il ne grippe pas.

Devant tant d’insistance à laquelle s’ajouta celle de Marie-Amélie, François-Xavier accepta néanmoins le poste sans grande conviction quant à l’importance de son rôle. Il n’était pas surpris de se voir faire la demande par Madame Roland et non par son mari. Tous savaient que c’était elle qui portait la culotte sous couvert d’une extrême douceur et d’un amour conjugal de façade auquel seul son époux croyait, et dont elle n’avait jamais fait faillir l’engagement. Manon Roland était une admiratrice de Rousseau, c’était une philosophe, une politique, chez qui la sensibilité s’unissait à l’ambition. Lorsque Dumouriez vint proposer le ministère de l’Intérieur à monsieur Rolland, il l’accepta comme un dû et elle se tenait prête depuis longtemps pour une vie politique plus active. Elle n’avait guère confiance en Dumouriez dans lequel elle avait décelé un flatteur qui l’entourait d’une cour galante. Elle l’avait vu faire avec plus d’une femme.   Elle savait qu’il se moquait de tout, hormis de ses intérêts et de sa gloire, et elle était consciente qu’il n’était pas le seul. C’était pour cela qu’elle avait jeté son dévolu sur l’intégrité de François-Xavier, car elle voulait environner son époux de gens sûrs. Elle désirait que son gouvernement ait une chance de réussir là où les autres avaient eu du mal à aboutir. Elle avait compris qu’ils avaient souvent failli à leur but par manque de droiture et si son mari avait l’esprit étroit, il n’en manquait pas. 

Le lendemain, François-Xavier rejoignait le nouveau Pouvoir et se trouvait en première place pour suivre l’avancée de la venue de la guerre.

*

Les jours passèrent, le mois de mars avec ses bouleversements ministériels, puis le mois d’avril avec sa déclaration de guerre au roi de Bohême et de Hongrie et enfin celui de mai qui vit la déroute française et l’ennemi franchir la frontière de Flandre. Élisabeth s’y rendait, trois ou quatre fois par semaine, le matin de préférence pour garder un éclairage identique, accompagnée de Marie-Amélie qui prisait l’ambiance du salon artistique et politique de l’atelier. François-Xavier et ses amis de la Convention étaient venus contempler l’avancement du tableau. Tout Paris essayait d’apercevoir l’œuvre où jour après jour la Nation et ses Muses resplendissaient dans toutes leurs beautés. La jeune femme, dont la timidité s’était estompée au fil des séances de pose, avait fini par apprécier les attentions et les conversations de David. Lorsque Marie-Amélie fut empêchée par la rougeole contractée par son petit Louis et qui la préoccupait, Élisabeth se rendit seule à l’atelier sans s’inquiéter de la bienséance, il y avait toujours du monde. À la fin de l’une d’elles, il lui proposa d’exécuter son portrait afin de la remercier. Il lui assura qu’il n’aurait besoin que de quelques séances, pour la raison qu’il détenait suffisamment d’études de sa personne pour ne pas l’incommoder par des séances de pose supplémentaires. Elle accepta ayant pris plaisir à ses rendez-vous qui se révélaient si mondains et qui ne l’obligeaient qu’à paraître tout en profitant du spectacle des visiteurs. Ceux-ci auraient été bien surpris de savoir qu’elle renversait les rôles, car tous oubliaient la jeune femme dans leurs échanges, leurs joutes verbales. Cela amusait Élisabeth d’être à la fois si visible au centre de toutes les prévenances et à même temps invisible à leur attention, puisqu’elle ne pouvait intervenir, ce que de toute façon elle n’affectionnait pas. Cela égaya Marie-Amélie à qui elle s’en ouvrit lors d’un parcours en carrosse.

*

La première séance pour son portrait avait été prévue le 16 juin. Élisabeth entra dans l’atelier du Louvre en fin d’après-midi ; David lui avait demandé de bien vouloir remettre son rendez-vous à ce moment-là, car les événements politiques se bousculaient à l’Assemblée et il ne pouvait les manquer. Les ministres Servan, Roland et Clavière, trois jours avant, avaient reçu leurs congés à la colère de Madame Roland et au grand fatalisme de François Xavier. Dumouriez avait ce jour-là débattu contre Brissot et lassé par l’obstination du roi, il avait offert sa démission à la satisfaction du peintre et de ses amis.

Pour ne pas importuner plus longtemps Marie-Amélie, Élisabeth avait décidé d’y aller seule, de plus elle voulait faire la surprise à sa famille. Lorsqu’elle arriva, David lui proposa une tasse de café, puis l’installa sur une bergère placée sur l’estrade centrale. Elle avait choisi de garder sa robe de Muse l’agrémentant d’une étole d’un rouge profond. Ses cheveux étaient attachés lâches sur la demande du peintre. Elle prit une pose de trois quarts son visage faisant face à l’artiste. Ils parlaient à bâtons rompus. Il lui commentait les résultats de la séance, tant et si bien qu’Élisabeth ne se rendit pas vraiment compte qu’ils étaient restés seuls dans l’atelier. Quand elle en prit conscience, elle lui en fit la remarque, David en badinant lui demanda si cela lui faisait peur. Elle répondit par la négative, mais son intuition lui disait le contraire. Toujours en plaisantant l’homme s’approcha comme il le faisait souvent sous prétexte de mieux voir un détail, de remettre un pli de sa robe à sa place. Cette fois-ci instinctivement elle recula à l’approche de celui-ci. Décontenancé, il s’agaça.

— Vous ferai-je peur, Élisabeth ?

— Non ! Non ! bien sûr, vous m’avez simplement surprise.

Se rapprochant il poursuivit.

Vous savez, Élisabeth, je ressens pour vous des sentiments qui sans cesse m’empêcheront de vous faire le moindre mal.

La jeune femme troublée par cette déclaration se sentit piégée dans la bergère, elle souhaita se lever pour se dégager. David inquiet de la perdre l’attrapa pour la prendre dans ses bras. Effrayée, elle voulut repousser cette étreinte qu’elle trouvait déplacée. Dans le mouvement brusque, une fibule, qui tenait sa robe, se rompit le haut de sa tenue s’écroula et dénudant son buste. Cachant sa poitrine d’une main, paniquée, elle essaya de l’autre de rejeter l’homme qui se faisait plus pressant. À cet instant, la porte de l’atelier s’ouvrit sur Andrée. Le peintre se retournant pour voir qui s’immisçait laissa échapper Élisabeth qui s’esquiva, se drapa de son étole et s’enfuit bousculant la maîtresse de l’artiste bafouée qui pensa interrompre une joute amoureuse.

*

Andrée avait quitté l’atelier de David après avoir fait une scène à son amant déchirant la toile du portrait d’Élisabeth à l’aide d’un couteau. Elle se jura de ne plus jamais remettre les pieds en ce lieu. Tout à sa douleur, elle arpenta les rues sans réfléchir à son chemin. Ce qui l’arrêta ce fut un vendeur à la criée qui proposait le journal de Marat « L’ami du peuple » . Bien sûr ! Elle tenait sa vengeance.

Elle revint sur ses pas et se parvint au seul endroit où elle pensait pouvoir découvrir son renseignement, car elle ne savait où trouver l’homme.

Marat était prolixe, il consignait la nuit, le jour, et ce qu’il écrivait était une suite sans fin de délation sous forme d’accusation. Certains lisaient le quotidien par curiosité, d’autres craignant d’y voir leur nom, aussi, la police sans le vouloir rendit service au journaliste en le forçant à vivre caché. Enfermé, livré à son travail, il amplifia son activité. Cette fuite perpétuelle devant les forces de l’ordre intéressa vivement le peuple. Leur  ami  persécuté, fugitif, voire en danger, redoublait d’attrait pour eux et validait ses dires. En réalité, le péril demeurait insignifiant. La vieille police de Lenoir et de Sartine n’existait plus. Il ne risquait pas grand-chose à part une promotion auprès de ses lecteurs. Comment suffisait-il à ce travail énorme ? Il ne quittait pas sa table, il allait très rarement à l’Assemblée ou aux clubs. Sa vie était simple, elle se résumait à écrire. Certains s’étonnaient que cette violence uniforme et cette monotonie de fureur n’aient point refroidi le public. Rien de nuancé, tout paraissait extrême et excessif dans ses textes. Il utilisait continuellement des mots identiques : infâmes, scélérats, infernaux. Il pratiquait toujours le même refrain : la mort. Nul autre changement que le chiffre des têtes à abattre, 600 têtes, dix mille têtes, vingt mille têtes ; il alla jusqu’au nombre, singulièrement précis, de deux cent soixante-dix mille têtes. Chaque jour, les rues retentissaient du cri des colporteurs . « Voilà l’Ami du peuple ! » et cette harangue avait sorti Andrée de son désarroi aveugle ouvrant une éclaircie dans ses sombres pensées.

Jean-Paul Marat

Elle traversa la Seine, remonta la rue de la Harpe et se dirigea vers le couvent des cordeliers qui abritait le club du même nom, où elle savait, comme tous, trouver des proches de Marat. Elle arriva sur place, la nuit tombait, peu rassurée, car le lieu était illuminé que par l’astre nocturne qui se levait. Elle pénétra dans le vaste conglomérat où les siècles avaient accumulé des constructions de nature et de vocations variées, à cette heure-là l’ensemble transpirait le lugubre. Elle se dirigea vers la chapelle réquisitionnée éclairée où elle supposa que se tenait le club. Celle-ci était une des plus grandes à Paris, elle était accolée à un cloître dont l’une des faces était surélevée. Elle donnait tout à la fois sur le prieuré et le jardin planté d’arbres dont les ombres ainsi que celles des allées en arceaux de verdure inquiétaient la jeune femme. La foule était nombreuse même à cette heure. Elle s’interrogea, pourrait-elle entrer ? Elle se faufila sous l’œil indifférent de ceux à qui elle faisait la demande muette de la laisser passer. Le bruit était à rendre sourd, elle n’y voyait guère. Les chandelles n’apportaient que peu de lumière. Elles fumaient tellement qu’elles engendraient un brouillard sur le rassemblement qui piquait les yeux et intensifiaient les voix et les cris… Andrée ne savait qui chercher, mais suivant son obsession, elle fouillait du regard la foule mélangée d’hommes bien mis, d’ouvriers, d’étudiants, de prêtres et même, de moines, des anciens cordeliers tous y venaient savourer un peu de liberté. Elle ne savait à qui demander son renseignement, de plus elle se rendit compte qu’il y avait peu de femmes quand elle identifia Théroigne Méricourt la courtisane amazone. Mais elle ne tenait pas à être reconnue par celle-ci, en ce lieu. Quoi qu’il arrive par la suite, intuitivement elle préférait que l’on ne fît pas le rapprochement avec elle. Elle s’enfonça dans l’ombre d’un recoin et attendit que le hasard vienne à son aide. Elle discerna Fabre d’Églantine ainsi que l’imprimeur Momoro dont son épouse, Sophie, avait incarné la déesse de la Raison lors de la fête de la Fédération. Elle sursauta quand dans un silence subit la voix caverneuse de Danton annonça.

— La parole est à Marat !

Andrée sortit de sa cache pour mieux voir l’homme qui montait à la tribune sous les vivats. C’était donc ça Marat, cette chose maladive, avec des yeux gris-jaune, si saillants ! Ce n’était pas grave, elle n’avait que faire de la mine, ce qu’elle voulait c’était le pouvoir que détenait l’individu de la venger.

Son discours fini, il se retira par une porte au fond de la chapelle, elle attendit un peu et se précipita sur ses talons. Des salles obscures. C’était une suite de pièces en enfilade au bout de laquelle elle entrevoyait une source de lumière. L’humidité des pierres lui faisait froid. Elle ne devinait que le son de ses pas descendant les marches qu’elle avait rencontrées. Lorsqu’elle surgit à la clarté, celle-ci l’aveugla. Elle porta machinalement sa main devant son regard. Elle n’entendit qu’une voix.

— Et que veut donc la citoyenne pour s’enfoncer ainsi dans l’antre de la bête ?

Ses yeux s’habituèrent à la lumière du chandelier qui éclairait le centre d’une vaste pièce au plafond voûté et qui semblait être sous terre. Le seul mobilier était un bureau auquel était assis l’homme qui lui parlait. En fait, elle se situait dans une église souterraine, qui se déployait au-dessous de la chapelle, et qui recelait pour quelque temps l’imprimerie de Marat. C’était de là qu’il jugeait sans appel, le royaume des vivants, sauvant l’un, damnant l’autre. Ses sentences s’étendaient jusqu’aux affaires privées. Elle pensa que l’homme endossait une toilette bizarre, excentrique. Il portait un gilet de satin blanc, avec un collet gras et une chemise sale. La faim, la fatigue ou simplement la peur lui fit perdre connaissance. Quand elle rouvrit les yeux, elle se trouvait dans le fauteuil du délateur qui la ranimait à l’aide d’une fiole dont l’odeur agressive l’avait sortie de son évanouissement. Comme elle se remettait, il lui demanda pourquoi elle était venue jusqu’à lui. Elle lui raconta à sa façon comment une ci-devant aristocrate lui avait volé son compagnon. Elle omit de lui dire qui était l’homme, pour la seule raison que cela aurait enlevé de l’ignominie à l’ogresse qui avait saccagé sa vie. Elle en avait rajouté, elle s’était annoncée enceinte, mise à la rue. Marat, bien que sanguinaire, avait toujours eu un faible pour la douleur des femmes. Il avait protégé une religieuse fugitive. Il avait pris parti pour une dame en querelle avec son mari, et fait des menaces effroyables à celui-ci. Il décida de lui faire justice sans plus de preuves, mais Marat n’en avait pas besoin.

Chapitre 15.

Quand la justice n’est pas juste. Juin 1792.

Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Élisabeth, maintenant son manteau contre elle, cachant sa pudeur mal menée, jaillit hors de l’atelier et se précipita dans son carrosse. Une fois à l’intérieur, tout en pleurant, elle se rajusta. Elle se trouvait stupide de s’être trompée à ce point sur les intentions de cet homme. Comment avait-elle pu être si niaise ? Pourquoi n’avait-elle pas suivi son intuition première ? S’en méfier. Rentrée à l’hôtel Cambes-Sadirac, elle demanda à la surprise de sa chambrière un bain. Elle se devait de se laver de cette insulte. Remise un peu de ses émotions, elle se coucha sans manger soulevant des questions muettes de son personnel.

Le lendemain, elle se traîna d’une pièce à l’autre, d’une activité à une autre sans fixer son attention sur quoi que ce soit. Elle commença une lettre, puis se mit au clavecin, ce qui d’habitude lui changeait les idées. Elle prit une broderie, puis un livre, rien ne la distrayait de son marasme. Elle se sentait honteuse, elle ressassait sans cesse ce qui s’était passé entre elle et le peintre, refaisant l’histoire. Cherchant ce qu’elle n’avait pas perçu, pas remarqué. Elle n’osait en parler à quiconque pour ne pas donner corps à cette aventure. Elle avait peur que cela se sache, qu’on l’interroge sur son changement d’attitude, car bien sûr il n’était pas question qu’elle le revît, qu’elle lui adressât à nouveau la parole. Elle craignait qu’il n’essayât de la rencontrer encore une fois, de s’excuser. Elle était consciente qu’elle paniquait pour rien, que toute cette agitation dans sa tête n’avait aucun sens. Elle n’avait rien fait de mal, elle s’était laissée abuser et l’offense n’était pas grande, mais c’était plus fort qu’elle, cela la tourmentait. Le soir venu pour pouvoir passer la nuit, elle réclama à sa chambrière une tisane de houblon. Le temps que la boisson apaisante accomplisse son effet, elle pria et elle finit par s’endormir.

*

« — Madame ! Madame ! La garde ! La garde du comité de district ! »

Les cris de sa domestique en chemise et décoiffée sortirent avec difficulté Élisabeth de son sommeil artificiel. Elle s’assit sur sa couche, essayant de comprendre ce qui survenait. Elle ne s’était pas extraite du lit qu’un groupe de militaire armé pénétrait à la suite de deux hommes en civil affichant une écharpe tricolore en travers du corps. Instinctivement, croisant ses bras sur son buste, elle protégea sa poitrine de la vue des regards indésirables. Bien qu’en chemise, elle se sentait nue devant ses individus aussi décontenancés qu’elle de par la situation. Ils découvraient le charmant tableau qu’elle faisait, les cheveux défaits, boucles rousses s’écroulant sur ses épaules et dégoulinant jusqu’à sa taille. Curieusement, elle se demanda quelle heure il pouvait être. Il y eut un flottement dans la pièce, personne n’osant intervenir. Le moment de surprise passé, tous voulurent s’exprimer à même temps, s’interrompant dans la foulée. L’homme le plus âgé se présenta comme étant le supérieur de tous et signifia le but de sa venue.

Citoyenne Élisabeth Chevetel épouse Cambes ? 

 Un court instant, elle eut une hésitation devant l’annonce, elle se demanda de qui il parlait. Puis réalisant la situation, elle répondit.

Oui ! Oui bien sûr, mais que voulez-vous ?

— J’ai ordre de t’arrêter et de te mener à la Conciergerie.

— De m’arrêter ? À la Conciergerie ? Mais pourquoi ?

— Tes chefs d’accusation te seront donnés en temps et en heure.

— Mais vous ne pouvez m’emmener comme ça !

 Mes hommes vont sortir sauf moi afin que tu puisses te vêtir.

*

Le jour se leva sur l’étrange procession qui traversait Paris. Un groupe de gardes républicains encadrait une jeune femme, blanche comme la craie. Elle marchait les bras ballants, un ballotin à la main. À ceux qui à cette heure sortaient dans les rues et apercevaient le spectacle de la prisonnière visiblement en état de choc, le cœur s’étreignait de compassion. Bien qu’il fût courant en ses jours sombres de suspicions de croiser des captifs en route pour une des maisons de détention de Paris, la vision matinale mettait le doute sur la nécessité d’en passer par là. Ce dont Élisabeth n’était pas instruite alors qu’elle marchait le plus dignement possible entre ses gardes, c’est que le matin même elle avait été dénoncée par « l’Ami du peuple » comme une fanatique royaliste prête à tout pour assouvir ses besoins de luxure. De plus, elle aurait été surprise de savoir que de loin une ombre les talonnait, celle de la délatrice. Andrée était postée depuis le milieu de la nuit à l’angle de la rue Jacob derrière l’église de Saint-Germain des prés, attendant ceux qui détenaient les outils de sa vengeance. Dès qu’ils étaient sortis de l’hôtel Cambes-Sadirac, elle les avait suivis afin de connaître leur destination. Elle les laissa alors qu’ils pénétraient dans le funeste pénitencier.

Le groupe arriva devant les murs sombres de la prison qui occupait le rez-de-chaussée des vestiges de l’ancien Palais de la Cité bordant le quai des Morfondus. L’étage supérieur longtemps réservé au Parlement était devenu le tribunal du nouveau pouvoir. Élisabeth éleva son regard vers le ciel et les deux tours ne découvrant que quelques ouvertures grillagées qui la firent frissonner. Le premier guichet s’ouvrit, la petite porte haute d’environ trois pieds et demi, pratiquée dans une autre plus grande, ressemblait à un traquenard tant il était dans l’obligation de se recroqueviller pour la traverser. Le garde la devança, tout en baissant la tête et en levant le pied pour éviter les pièces de traverse. Le porte-clefs solidement bâti les examina avant de les laisser passer. À peine celui-ci franchi, ils s’engagèrent dans un second guichet, réitérant la scène. Des lanternes apportaient une faible lumière et renforçaient l’idée de la souricière, de la claustration ; lorsqu’elle entendit le son métallique de la serrure se fermer après elle, la panique de l’animal piégé l’a pris. Elle regardait affolée autour d’elle. Elle ne voyait que les hauts murs de pierre finissant en arcs brisés et les grilles épaisses qui barraient le passage. Au loin, on percevait un peu de jour. Le garde lui fit descendre quelques marches sur la droite et pénétrer dans une pièce. L’espace partagé en deux par des barreaux détenait une partie destinée aux écritures et l’autre à l’attente des condamnées, ce qu’Élisabeth ne pouvait savoir. Au bout d’un grand bureau à l’allure sommaire, sur un fauteuil, le plus ancien des porte-clefs patientait représentant le gouverneur absent. Le garde la poussa vers la table. Le fonctionnaire installé face à elle et qui semblait l’attendre faisait office de greffier ce jour-là. Plus aboyant que parlant il l’interrogea . — Ton nom citoyenne ?  Elle commença par bredouiller, puis s’entendant elle raffermit sa voix, et réitéra. — Je suis Élisabeth Chevetel de La Rabelliere, épouse du citoyen Cambes-Sadirac. La fin de la phrase sonnait mal à son oreille, Charles Louis avait toujours été pour elle le chevalier de Saint-Aignan, et comme pour l’aider son souvenir vint se figer en elle. Le greffier à la lumière blafarde du jour écrivait consciencieusement l’identité de la prisonnière. Se tournant vers le cerbère qui l’avait amené, il demanda . — Garde ! Quel est le chef d’accusation ?  Avant que celui-ci ne réponde, le conventionnel, qui s’était attardé en chemin, ayant rattrapé le groupe entre-temps, intervint . — La citoyenne est arrêtée, car elle est la femme d’un militaire passé à l’ennemi.

— Mais ce n’est pas vrai ! Mon mari est dans l’armée du Rhin sous les ordres du général de Rochambeau.

— On verra ! Qui plus est, elle est à la fille d’un émigré !

— Mais ce n’est pas possible, je suis orpheline depuis l’âge de sept ans, la mort n’est tout de même pas considérée comme émigration !

— On verra ! De toute façon, sa belle-famille s’est expatriée.

— Mais je n’en suis pas responsable.

— C’est à voir !

Comme elle commençait à élever le ton face à tant d’injustice flagrante, le fonctionnaire se leva de sa chaise, s’appuyant sur le bureau, poings serrés, et la regardant droit dans les yeux, s’adressa au surveillant à ses côtés. — Garde ! Accompagne la citoyenne dans sa geôle, en attendant qu’elle passe en jugement. Elle pourra réfléchir à comment elle a bien pu offenser la Nation, pour en arriver là. ». Devant l’impensable, elle était tétanisée, pétrie d’impuissance, elle restait figée sous les yeux de l’homme, ce que le garde prit pour de la résistance. Il lui attrapa violemment le bras et la tira brusquement à l’extérieur du bureau. Une fois sorti, le fonctionnaire du greffe se retourna vers le commissaire du district qui avait arrêté la jeune femme. — Alors qu’a-t-elle fait au juste ?

— Je ne sais, elle a été dénoncée par l’Ami.

— Ah ! L’un comme l’autre haussèrent les épaules devant cette justice, de toute façon que pouvaient-ils y faire ?

*

Des larmes coulèrent le long de ses joues sans même qu’elle ne s’en aperçoive. Elle suivait mécaniquement le garde devant elle dans un sombre et étroit couloir, empuanti d’odeur d’urée. Il distribuait sur son parcours de nombreux espaces : la salle du guichet, le bureau du concierge, le greffe, l’arrière greffe, le parloir, une pièce de repos pour les geôliers, l’infirmerie, la chapelle, quelques cellules pour femmes. Toujours en pleurs, Élisabeth arriva tenant son ballot serré contre elle, dans le préau des femmes de la prison. L’homme la planta au milieu des premières détenues qui sortaient des cachots donnant sur l’ancien jardin bordant le logis moyenâgeux du roi, transformé en promenade pour les captives. Elle resta là, prostrée. — Élisabeth ? Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, mon Dieu vous aussi. Ils n’auront donc aucune pitié. La jeune femme leva la tête vers une dame âgée qui s’adressait à elle, elle mit un peu de temps avant de réaliser. — Madame Comeveille, vous ici ?

— Et oui mon petit, mon mari également bien sûr.

Élisabeth la regarda hagarde, amie de la tante de son époux, Madame La Fauve-Moissac qu’elle avait fréquentée assidûment de ce fait. Elle n’en pouvait plus, c’était trop incongru, trop absurde, elle ne put retenir de gros sanglots. Madame Comeveille la prit dans ses bras. — Du calme, mon petit, tout doux, tout doux. Veuillez-vous assoir.

— Mais je n’ai rien fait, ils m’accusent de choses que je ne peux avoir faites.

— Oh mon petit, mais ceux qui ont fait quelque chose, ne sont pas ici, ou si peu. Ils ne nous reprochent que ce que nous sommes.

— Mais c’est absurde !

*

Conciergerie

L’opulente Madame Richard, la concierge du Palais, arriva à petits pas précipités. Une fois au milieu de la cour, elle chercha sa nouvelle internée, rouspétant contre les gardes qui l’avaient menée là sans la concerter pour l’installer. Elle la trouva à la fontaine, où les femmes lavaient leur linge, en compagnie d’une autre prisonnière qui lui passait de l’eau sur le visage. Elle les apostropha.

— Excuse-moi citoyenne, mais je n’ai pas pu t’accueillir.

Élisabeth surprise se retourna vers la concierge, ne comprenant pas qui elle était ni ce qu’elle voulait. Madame Comeveille la présenta. Madame Richard sur le ton aimable d’une commerçante engagea la transaction, elle expliqua à l’arrivante les modalités pour le logement.

— Parce qu’il faut payer ?

— Bien sûr, mon petit. Ou bien tu fais partie des pistolières, ou bien des paillasseuses ! Comme dans son désarroi Élisabeth refusait de comprendre, Madame Comeveille prit la relève.

— Laissez Madame Richard, le temps que la famille de Madame Chevetel fasse le nécessaire, nous allons nous arranger dans ma cellule. Nous nous serrerons.

— Comme tu veux citoyenne. Mais pas trop longtemps !

La concierge ne souhaitait pas perdre de gain.

Conciergerie Women Quarter

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 10, 11 et 12

1er épisode

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Chapitre 10.

Les salons de mauvais augures. Fin 1791.

Marie-Amélie Lacourtade chez mme Rolland

« — Ma chère, je vous emmène ce soir là où les principaux députés et journalistes du moment se dirigent lorsque leur foi révolutionnaire semble défaillir ! » Marie-Amélie, amusée et interrogative, regarda son mari. : « — Et où allons-nous donc ?

– Chez les époux Roland !

Ils se rendirent dans le petit hôtel britannique de la rue Guénégaud, près du pont-neuf. La voiture de louage les laissa au bout d’une rue qui menait à la rue Mazarine. La rue était assez sombre d’autant qu’elle n’avait d’autre panorama que les longues murailles de la Monnaie. Marie-Amélie frissonna et resserra son étreinte au bras de son mari qui la rassura d’un tapotement sur la main. Arrivés devant l’étroite porte de l’immeuble, ils montèrent les trois étages, où ils trouvèrent leurs hôtes, Monsieur et Madame Roland, travaillant ensemble. L’appartement était minuscule. Le petit salon n’offrait qu’une table où le couple écrivait et la chambre à coucher entr’ouverte, laissait voir deux lits. Monsieur Roland de la Platière avait près de soixante ans et sa femme trente-six, elle en paraissait beaucoup moins. Il semblait le père de son épouse. L’homme était assez grand et maigre, l’air austère et passionné. Tous savaient, que sa belle et courageuse mme Rolland, sans se rebuter de l’aridité des sujets, traduisait, copiait, compilait pour lui. À la surprise de Marie-Amélie, il y avait, ce soir-là, foule pour un si petit espace, certains s’étaient même installés dans la chambre des époux, et tous discutaient avec ardeur. À l’entrée du couple Lacourtade quelques têtes se tournèrent, Madame Roland se leva et vint les accueillir, prenant le bras de sa visiteuse, elle fit avec elle le tour de l’appartement et la présenta. Elle retrouva des amis en Armand Gensonné, Pierre Vergniaud, Marguerite-Élie Guadet, qu’elle n’avait pas croisé depuis longtemps sa grossesse l’ayant isolée. Elle vit de près, pour la première fois, Jacques-Pierre Brissot de Warville, Jérôme Pétion de Villeneuve, Louvet de Couvray, Charles-Louis Barbaroux, Camille Desmoulins, Honoré Maximin Isnard, le marquis de Condorcet et François Nicolas Buzot, l’admirateur éperdu de la dame du lieu. Ce tableau était complété, à la surprise de Marie-Amélie, qui se souvenait encore de ce qu’avait dit de lui son hôtesse, de Maximilien Robespierre. Cela tendait à laisser penser à la jeune femme que celui-ci obtenait de plus en plus d’importance puisqu’il était convié dans le salon de celle qui devenait incontournable dans la société politicienne. Madame Roland l’installa entre elle et Lucile Desmoulins, qui accompagnait son époux, avec une tasse de thé dans les mains, François-Xavier alla s’accouder au buffet. Il était venu comme à son habitude comme spectateur, il intervenait rarement. S’il s’enthousiasmait toujours pour les théories de Liberté et d’Égalité, il aimait de moins en moins le tour que prenaient les évènements politiques, qu’il trouvait souvent trop tumultueux, voire violents. De plus, il percevait progressivement toutes les manipulations qui menaient certains de ses amis au-devant de la scène. Ils avaient beau lui expliquer que c’était le seul moyen de faire avancer leur vision, il doutait de la démarche. Il était suspicieux quant à cette logique de pensée. Elle n’était pas à la gloire des idées promulguées dont certaines s’éloignaient de plus en plus des siennes, notamment celle d’évincer le roi ; une royauté parlementaire lui aurait convenu.

Les sujets roulèrent sur le retour des émigrés qui risquaient de voir leurs propriétés confisquées s’il n’obtempérait pas. Ensuite, ils argumentèrent l’obligation aux prêtres réfractaires de prêter serment sous peine de privation de pension ou même de déportation en cas de trouble à l’ordre public. Un dernier décret enjoint les princes étrangers à chasser les expatriés de leurs États. Le roi avait accepté de le signer. Nul doute que c’était pour rendre la guerre possible. Robespierre fut le seul de l’assemblée à montrer de la réticence.

La nuit était très avancée lorsque le couple Lacourtade dit adieu à leurs hôtes et leurs invités qui semblaient vouloir continuer jusqu’à l’aube. Ils conversaient à voix basse tandis qu’ils sortaient de l’immeuble. Ils s’apprêtaient à prendre la rue étroite qui menait vers les quais quand Marie-Amélie se raidit. Elle aperçut une silhouette ; elle devina plus qu’elle ne reconnut l’homme qui la harcelait. Elle se figea, immobilisant son mari dans son élan. Elle vit alors le reflet du canon de l’arme ; elle ne put s’empêcher d’émettre un cri de terreur. Le coup parti, mais encore une fois il manqua sa cible, François-Xavier avait brusquement repoussé son épouse dans l’encoignure de la porte. Mais ce n’était pas Marie-Amélie qui était visée, Jacques-Henri, fulminant de colère, dégagea un autre pistolet chargé, mais les invités des Roland surgirent dans la rue faisant fuir à toutes jambes le criminel. Dans le groupe, un homme le reconnut, mais ne dit rien.

*

Robespierre attendait Danton. Éléonore, la fille de son logeur, monsieur Duplay, lui avait desservi son souper. C’est en buvant une tasse de café tout en feuilletant « l’ami du peuple » se demandant où Marat pouvait trouver ses immondices qu’il patientait. Comme le temps s’écoulait et qu’il se lassait de sa lecture, il ouvrit le journal de son ami Barère, « le Point du Jour », compte rendu des discussions et décrets de l’Assemblée. Comme il connaissait le contenu qu’il avait suivi en direct, il finit par se lever. Entendant le roulement sur les pavés d’un attelage, il jeta un œil dans la rue de Saintonge sur laquelle donnait son meublé. Il aperçut la silhouette massive de Danton qui descendait d’une voiture de louage. Il se rassit. Le temps de monter l’escalier, des coups retenus furent frappés, la porte s’ouvrit sur Éléonore. « — Monsieur Maximilien, c’est Monsieur Danton qui veut vous voir.

– Faites-le entrer.

– Maximilien, je remarque que tu te portes aussi bien qu’il y a deux heures. J’étais inquiet de cette requête de discrétion.

– Comme tu peux constater Danton. Omettant la deuxième partie de l’injonction.

– Dans ce cas, à quoi bon ces petites cachotteries, tu ne pouvais pas m’entretenir aux Jacobins ?

– Je crois que non, j’ai à te parler d’un de tes sous-fifres que j’ai croisé pas plus tard qu’hier soir en sortant de chez les Roland.

– Et alors, on ne peut plus se promener où l’on veut ; pensant que l’un de ses hommes avait été surpris en train d’espionner.

– Si fait. Mais encore faut-il éviter de tirer sur de braves gens. Car vois-tu, hier au soir, Monsieur et Madame Lacourtade, un jeune couple de provinces fort charmant au demeurant, se sont trouvés agressé par ton Bachenot. Une erreur évidemment. Il ne peut en être autrement.

Danton tiqua ; qu’est-ce qui avait pris à Jacques-Henri ? « — oui sûrement. » Robespierre lui proposa une tasse de café, le laissant macérer ses renseignements. « — Il serait peut-être bon qu’il aille se mettre au vert, ton Bachenot. Il serait dommage que son impétuosité vienne troubler des desseins plus honorables. Et puis il y a tant à faire en province. »

Danton ne se le fit pas dire deux fois, il quitta Robespierre sans rien rajouter pour ne pas perdre la face ; mais avant de se retirer des lieux, il cherchait déjà où envoyer Jacques-Henri. Car il n’était pas question qu’il abandonne un agent de cette qualité pour une bévue. Et puisqu’il avait l’air d’en vouloir à ses Bordelais autant le dépêcher dans cette ville qui fournissait l’essentiel des subsides de ses adversaires, Bordeaux. 

*

hotel de Nairac

Sur les bords de la Garonne, un valet de la maison Nairac se présenta avec un message à remettre en main propre au maître de maison. Ce message allait faire vaciller la maison de négoce. Monsieur Lacourtade père était alors dans ses comptes, la période devenait difficile. Les ventes de vin avaient du mal à s’écouler normalement dans le pays. L’exportation de ceux-ci comme de beaucoup d’autres produits s’avérait compliquée. Certains navires revenaient des colonies leurs cales à moitié vides et les colons étaient de plus en plus endettés. À cela se rajoutait, malgré la gestion drastique de Marie-Amélie, le train de vie parisien du jeune couple et les aides qu’ils apportaient régulièrement à leurs amis. Le séjour se prolongeait, il se transformait en un gouffre déficitaire dans ce moment difficile. John toussota le sortant de ses sombres réflexions et lui présenta le domestique portant le message de la maison Nairac. Celui-ci l’enjoignait à venir le plus rapidement possible dans son hôtel situé à côté du jardin royal. Intrigué, il envoya son valet de pied jusqu’aux écuries de la rue de Raze où son palefrenier entretenait sa voiture et ses chevaux. Quelques minutes plus tard, sous une fine pluie du milieu d’automne, il se rendit sur les lieux. Il fut accueilli par le majordome de la demeure, Nestor. Celui-ci était marié à Narcissia, la femme de chambre de la maîtresse de maison. Tous deux métis et libres, ils étaient l’une des dernières familles noires sur le sol français, depuis l’abolition de l’esclavage au sein de la métropole ; tous les propriétaires s’étaient empressés de renvoyer leurs esclaves sur les plantations dans les colonies. Il était nullement question de perdre leur valeur. Monsieur Lacourtade fut conduit dans le grand salon de l’hôtel où Madame Nairac, l’épouse du négociant, le reçut chaleureusement. À sa surprise, il retrouva sur place quelques-uns de ses concurrents souvent alliés dans différentes souscriptions. Dans le lieu se trouvaient David Gradis, Abraham Furtado, Jacob Schröder et son associé Jean-Henri Schyler, Jean-Louis Poncet, Jean-Jacques de Bethmann, François Bonnafé dont l’une des filles s’était unie avec un Nairac, Charles Luetkens, Jean Boissière, Daniel Guestier. Après avoir salué chacun à la mesure de l’amitié qu’il leur portait, il accepta la tasse de café tendue par son hôtesse. Il constata sa pâleur, ses yeux cernés. Le contrecoup du récent deuil qui frappait la famille, supposa-t-il. Tous s’interrogeaient, comme lui, en quoi consistait cette invitation surprise au milieu de la matinée. Personne n’osait demander où se trouvait le maître de maison. Celui-ci était revenu de Paris depuis peu, son frère Élisée était mort à l’été et il voulait s’occuper de plus près des affaires familiales. Ils n’attendirent guère longtemps, Monsieur Nairac avança avec son fils aîné Laurent-Paul. Il salua à la cantonade ses hôtes. Une fois installé il se lança : « — Mes amis si je vous ai invités à venir c’est pour malheureusement vous divulguer de mauvaises nouvelles. Mon navire, « la Nymphe » est entré au port hier au soir, et son capitaine détenait un bien sombre rapport. » Chacun commençait à s’agacer, se demandant pourquoi il leur parlait de ses affaires. Aucun ne se sentait concerné par le voyage de ce bâtiment. De plus, pourquoi, Monsieur Nairac, d’habitude si directe, tournait autour du pot ? « — Il revient de Saint-Domingue où des révoltes d’esclaves ont éclaté. » Monsieur Gradis qui s’impatientait de ce discours alambiqué et estimait qu’il avait autre chose à faire qu’à perdre son temps avec des balivernes, intervint : « — Ce n’est pas nouveau, mon ami ! Cela va être vite réprimé, ce ne sont pas ces broutilles qui vont malmener notre commerce !

– Ces broutilles David, comme tu dis, ont saccagé, aux dernières nouvelles, plusieurs centaines de plantations, sur lesquelles tout a été pillé, brûlé et où ont été massacrés tous les blancs.

Pierre- Paul Nairac

La stupeur se lisait sur les visages des auditeurs, les estomacs se nouaient à l’annonce, certains outre leurs fortunes, encombrées des créances des colons, détenaient de la famille, des amis dans l’île. Monsieur Nairac reprit : « — Mon capitaine a ramené à son bord des rescapés. Autant dire que la situation va être connue rapidement de tous. Nos affaires vont être fortement secouées. Nous risquons voir venir à nous nos souscripteurs à qui il faudra rendre compte. » Monsieur Lacourtade père réfléchissait, comment allait-il se sortir de cette situation ? « — De plus, nous aurons du mal à les rassurer, car tout commerce est interrompu avec Saint-Domingue, nos ressortissants fuient vers les ports et Hispaniola ». Ils se mirent tous à parler en même temps, mais rien ne se dégagea de cette confusion liée à la panique de la faillite. Monsieur Nairac n’en savait pas plus. Monsieur Lacourtade rentra chez lui l’humeur sombre et informa John.  

La confirmation de la nouvelle arriva quelques jours plus tard par l’un de ses navires qui effectuait un voyage en droiture. Il revint à Bordeaux, les cales pour ainsi dire vides, malgré un détour par l’île de la Martinique, que le comte de Béhague avait reconquise aux Anglais. Son capitaine vint lui rendre compte de son périple et lui corrobora les révoltes, brossant un tableau des plus sombre, il annonça un millier de morts parmi les planteurs. Il avait lui aussi raccompagné à son bord des survivants des massacres qui racontaient les horreurs auxquelles ils avaient échappé. Chaque navire qui rentrait dans le port ramenait des Créoles ébranlés. Le coup de semonce parcourut les maisons de négoces, car comme beaucoup de fortune bordelaise le principal revenu provenait de cette île. Les affaires liées aux îles commencèrent à tanguer. Le commerce du sucre, du café, du coton et de l’indigo s’écroula entraînant les marchés de la métropole et plus encore ceux de l’Europe. De Saint-Pétersbourg à Trieste, les ports de la Baltique, de la mer du Nord et de la Méditerranée les denrées coloniales se mirent à manquer faisant grimper les prix. Mais les entrepôts bordelais étaient vides. Monsieur Lacourtade père n’était pas prêt de récupérer les créances qu’il avait dans l’île et qui mobilisaient un bon tiers du chiffre de la maison.

Il fit part de leurs difficultés auprès de son fils. Celui-ci par lettre lui demanda de vendre au mieux la propriété de Caudéran pour éviter la faillite de la maison, car pour l’instant il était dans l’impossibilité de quitter Paris. Marie-Amélie, que cette idée contrariait autant que son beau-père, ajouta un post-scriptum à cette requête, le sollicitant de bien vouloir mettre à l’abri les fournitures, meubles, peintures, vaisselles, linges, contenus par la demeure. Mais comme tout animal blessé, les charognards vinrent à eux. Le siècle des Lumières avait créé des idéalistes et la révolution des profiteurs. Ceux, qui jusque-là n’avaient guère de moyen de s’enrichir en dehors des règles rigides, trouvèrent dans ce tumulte les occasions de faire fortune en détournant les lois. Certains châteaux, entretenus par des métayers au profit des châtelains absents, se retrouvèrent par un tour de passe-passe propriétés de ces métayers ou de débiteurs sortants de nulle part. On exhumait des lettres de créance dont on oubliait parfois de dire qu’elles avaient déjà été acquittées, mais les propriétaires étant à l’étranger ils ne pouvaient se défendre. Un décret contre les expatriés, dont le nombre s’était accru après Varennes, entraîna une suite inattendue de problèmes pour la maison. L’Assemblée les somma de rentrer en France avant le 1er janvier, au-delà, l’émigration serait désormais considérée comme un crime assimilé à la conspiration et passible de peine de mort et de confiscation des biens. Beaucoup de propriétaires de vignobles dont il était le courtier et auxquels il faisait investir des sommes importantes dans son négoce faisaient partie de ceux-là, le père de sa belle-fille le premier. Le baron Cambes-Sadirac avait quitté le pays dès octobre 1789.

C’est ainsi que se présentèrent à Monsieur Lacourtade père des demandes de remboursements ou de règlements de souscription à des voyages en droiture ou autres par des associés ayant un besoin urgent de liquidités. La première revendication de paiement arriva la nuit du 21 novembre 1791.

Chapitre 11

Il faut partir. Fin 1791

Catherine de Ménoire de Bauzeau

Catherine de Ménoire avait attendu la tombée de la nuit pour sortir de l’hôtel familial de la rue Margaux. La Baronne de Brassier, sa belle-mère, lui avait déconseillé cette aventure. Elle trouvait cela par trop dangereux, elle lui proposa d’aller quérir sa commission. Elle refusa, si cela tournait mal qui s’occuperait de ses deux petites filles. Elle était décidée, de toute façon elle n’avait pas le choix. Elle avait repéré le trajet qu’elle prévoyait de faire à pied afin de ne pas éveiller les curiosités. Emmitouflée dans un manteau sombre, elle avait longé les murs de la rue Sainte-Catherine dont les boutiques à cette heure avancée de la nuit étaient closes. Elle s’effrayait du claquement de ses talons résonnant sur les pavés mouillés et mal éclairés. Rabattant sa capuche, elle était passée le plus loin possible des lumières du théâtre devant lequel s’attardaient malgré le couvre-feu des noctambules bruyants. Sous les lugubres murailles en ruine, elle avait contourné la peur au ventre, les restes du Château-Trompette. Elle sursautait à chaque son, épouvantée à l’idée d’être apostrophée par la milice bourgeoise ou d’être agressée par quelques brutes. Elle était de plus fatiguée de son dernier accouchement qui avait eu lieu trois jours auparavant, ses jambes étaient lourdes. Elle avait rejoint le quai des Chartrons par les allées de platanes où, dans l’ombre, une foule interlope déambulait encore. Elle avait esquivé l’interpellation d’un homme fortement alcoolisée et qui la prenait pour ce qu’elle n’était pas. Elle était affolée, et se trouvait inconsciente, mais elle n’avait pas le choix. Elle croyait mourir de frayeur à chaque pas à chaque son, s’arrêtant au moindre doute, au moindre mouvement, se reculant dans l’encoignure d’une porte, dans le renfoncement d’une ruelle. Elle retenait ses larmes. Enfin, elle parvint devant la porte où deux semaines plus tôt elle était déjà venue. Elle frappa plusieurs fois et s’enfonça sous le porche. Dès qu’elle s’ouvrit, elle bouscula la personne et s’engouffra à l’intérieur. « — Pitié ! Fermez la porte ! ». John Madgrave reconnut la jeune femme. Il la rassura de son mieux et la soutenant, il la conduit dans l’appartement de Monsieur Lacourtade père. « — Madame la baronne ! Mais vous êtes morte ! ». Le vieil homme croyait voir une revenante. Il était allé le matin même faire ses condoléances à la messe funèbre donnée à l’église Saint-Bruno pour la parturiente soi-disant décédée de fièvre puerpérale.

— Oui, je sais, c’était une mascarade, mais je n’ai pas eu le choix.

— Assoyez-vous, Madame. Voulez-vous une boisson chaude ?

— Ce ne serait pas de refus.

Blanche comme un linge, elle s’était affalée sur le fauteuil, épuisée autant par la peur que par sa condition physique. Elle lui sourit tristement. Rassurée, elle respira, avala le café, que lui tendait le vieil homme, savourant la chaleur qui passait dans son corps. « — Vous pouvez parler devant John, j’ai toute confiance en lui. » Elle examina le secrétaire, et se dit que de toute façon cela ne changerait pas grand-chose. « — Comme vous le savez mon mari a émigré il y a de cela six mois maintenant. »

Elle omit de dire que son très cher époux avait oublié de lui faire part de son projet. Il était parti en ayant emprunté 40 000 livres en espèces métalliques au bourgeois le plus riche de Budos, un certain Latapy qui avait été capable de lui remettre la somme sur-le-champ. Lorsqu’à Pâques comme chaque année, elle s’était rendue au château de Budos où elle restait jusqu’aux vendanges, ce Latapy avait émis une suspicion quant à l’absence de son conjoint. À cette occasion, il lui apprit l’hypothèque contractée sur l’ensemble de ses possessions, y compris le château. Quoique sous le choc, elle s’était surprise à lui mentir avec sang-froid afin de le rassurer. Ce n’était pas la première fois que son mari ne donnait pas de nouvelles alors qu’il était aux armées. En fait, chaque fois qu’il avait une aventure extra conjugale, et elle savait qu’il entretenait une rousse sulfureuse dans sa ville de garnison. Mais le temps s’écoulant sans information de celui-ci, elle avait dû admettre que son époux avait abandonné sa famille sans laisser d’adresse. Elle surveilla la rentrée des récoltes jusqu’aux vendanges comme de coutume. La saison finie, elle regagna son hôtel particulier, rue Margaux, à Bordeaux, sans que quiconque n’ait revu le Baron pendant cette période, ni même reçu de sa part de quelconques nouvelles.

« — Et, comme vous le savez, les biens des émigrés vont être réquisitionnés. Étant sa femme, il ne fait pas de doute que l’on va venir m’arrêter, ne serait-ce que pour être informé de là où il est. En toute franchise, je l’ignore. Je suppose qu’il se situe à Coblentz, avec les armées du comte d’Artois. J’ai bien peur que l’on fasse peu de cas de mon innocence et je comprends bien que l’on ait du mal à me croire. C’est pourquoi ma belle-mère a eu l’idée de me faire mourir en couches. »

Monsieur Lacourtade père ne demanda pas d’où venait le corps qui avait remplacé celui bien vivant de Catherine de Ménoire. Ce n’était pas un grand mystère, le cercueil, qui était sorti de l’hôtel familial pour aller rejoindre les ancêtres dans le caveau de famille du cimetière de la Chartreuse, était juste plombé de pierre.Les deux femmes avaient espéré que personne n’irait vérifier et elles avaient eu raison.

« — Afin de pouvoir quitter le territoire, comme vous vous en doutez, j’ai besoin d’argent, pourriez-vous me donner une avance sur les vins entreposés chez vous. ».

Prévoyante, la jeune Baronne de Ménoire avait fait enlever les barriques de vin des chais du château, et transporter en lieu sûr à Bordeaux, soit chez un de ses négociants, et celui-ci était Monsieur Lacourtade. Il avait accepté deux semaines avant le dépôt exceptionnel de plus de cent tonneaux de vin provenant des récoltes de l’année de Budos et de Landiras ainsi que celles des années précédentes. Il avait toujours été en affaires avec la famille et notamment la Baronne de Brassier, la mère du baron. En même temps que sa cave, elle avait aussi dispersé le personnel du château qu’elle ne pouvait plus conserver. Elle avait emporté avec elle à Bordeaux son argenterie et quelques-uns de ses meubles auxquels elle tenait le plus.Seulement, ne se faisant aucune illusion, pour partir, elle devait laisser tout ce qui pouvait l’encombrer. Elle était donc décidée à céder le tout à sa belle-mère, qui en aurait de toute façon besoin pour l’entretien de ses petites filles, car pour plus de sûreté, elle s’en allait sans elles. C’était un déchirement, mais elle ne pouvait les mettre en danger. « — Madame, je peux vous faire une avance, mais je n’ai guère de liquidités chez moi, pouvez-vous attendre quelques jours ?

 — Hélas non ! À vrai dire, telle que vous me voyez, je suis déjà en route.

— Dans ce cas, je vais vous donner ce que j’ai et vous y adjoindre une lettre de change, si ce n’est pas indiscret, qu’elle est votre destination.

Elle hésita, c’était par trop dangereux, d’un autre côté sa belle-mère lui avait assuré sa totale confiance envers cet homme. Fataliste, elle répondit : « — si tout va bien je pars pour l’Espagne.

— Bien alors je l’adresse à Monsieur Cabarrus dont vous connaissez la famille, comme cela, vous n’aurez aucun problème. Et pour le reste ?

— Vous le donnerez à la Baronne de Brassier.

  Monsieur Lacourtade père exécuta les choses rondement, lui apporta une bourse bien garnie et la lettre, lui conseillant de ne jamais les montrer afin de ne pas éveiller l’envie. Puis le moment venu de partir, le négociant lui demanda comment elle comptait s’y prendre. Elle lui expliqua qu’elle devait rejoindre au lever du jour, ce qui n’allait pas tarder, une gabarre mise à sa disposition au bas du chemin du roi à deux rues de là. Elle ne lui dit pas que l’homme qui l’y attendait ne l’emmènerait jamais retrouver son époux. Il la raccompagna et quand elle eut passé la porte en compagnie de John comme garde du corps, monsieur Lacourtade père supposa qu’il ne la reverrait plus.

John Madgrave

Après cette aventure, d’autres vinrent réclamer leur dû, certains étaient mandatés par des clients absents. Parmi ces mandataires, tous n’étaient pas recommandables, certains étaient bien placés dans les sociétés de la province dépendant des clubs parisiens, cœur des partis de l’Assemblée, qui sous prétexte de salut public se disputait le pouvoir. Seulement, les caisses de la maison étaient faiblement garnies de par la conjoncture de plus en plus dramatique. La première solution, la vente de la propriété de campagne, avait calmé les premiers débiteurs, mais se révéla insuffisante. Afin d’apporter un sang nouveau, John Madgrave proposa de demander de l’aide à son père. Possédant de nombreux contrats de courtage avec la maison Lacourtade, ce dernier y trouva son intérêt. Trois mois plus tard, sir Madgrave accordait les crédits réclamés par son fils. Pris sur son héritage, le jeune commis par ce biais fut partie prenante de la maison Lacourtade, il devint ainsi son principal associé. Cela calma l’empressement des débiteurs.

Chapitre 12

Le chevalier part en guerre. Décembre 1791

Charles Louis Cambes-Sadirac chevalier de Saint-Aignan

« — Charles, Charles-Louis ! Réveille-toi. » Sortant de son sommeil au beau milieu de la nuit, il regarda, déconcerté, le jeune homme qui le secouait.

— Hercule ? Oh non, Hercule, pas ce soir.

 — Non, Charles ce n’est pas pour aller en ville, viens, j’ai besoin de toi.

Charles-Louis, alias le chevalier de Saint-Aignan, l’esprit embué, tout en enfouissant sa chemise dans sa culotte et jetant sa veste bleue aux parements blancs sur ses épaules, se demandait ce que pouvait bien lui vouloir son ami de toujours, Hercule François Vicomte de Louvigny. Ils ne s’étaient pas quittés depuis l’école royale militaire et s’étaient suivis ou précédés dans chaque régiment qu’ils avaient incorporé. Charles-Louis d’un tempérament posé et réfléchi avait sans cesse talonné son impétueux compagnon dans toutes ses frasques pour souvent l’en protéger à défaut de l’en dissuader. Cette fois-ci, il se demandait qu’elle bêtise, il allait encore faire. En catimini, ils sortirent du bâtiment principal de leur caserne où ils occupaient une chambre commune, ils longèrent les murs de celle-ci et rentrèrent discrètement dans les écuries. Ils ne risquaient pas grand-chose, la discipline se délitait. Hercule scella sa jument et jeta ses sacoches en travers. « – Mais, Hercule, que fais-tu, où vas-tu ?

— Je rejoins Monsieur de Bouillé à Coblentz, je suis fatigué d’attendre en vain que l’on nous dise ce que l’on doit faire. Tu viens !

— On en a déjà parlé, Hercule, il n’est pas question que je rallie l’armée des princes. Désolé, pas cette fois.

— Peux-tu taire voire cacher mon départ le plus longtemps possible ? Cela laissera le temps à ma lettre pour Marie-Jeanne d’arriver ?

— Bien sûr, Hercule, et fais attention à toi.

Il serra dans ses bras son ami, vérifia que nul ne pouvait le voir sortir de la caserne. Il le regarda quitter les lieux tout en ruminant encore la situation inconfortable dans laquelle les avait mis, lui et son régiment, le marquis de Bouillé. Celui-ci avait émigré et c’était réfugié à Coblentz après avoir réprimé les rébellions de Nancy pour lesquelles ils étaient venus.Il savait que son supérieur n’avait guère eu le choix ayant participé activement à la fuite de la famille royale interrompue à Varennes.Mais il avait jeté la suspicion sur son état-major, du moins ce qui en subsistait, car beaucoup de ses officiers jour après jour le ralliaient, comme son ami. Charles-Louis faisait partie de ceux qui étaient restés, mis en quelque sorte en quarantaine ; cantonnés dans leur caserne depuis l’été, ils attendaient les ordres et surtout un nouveau général. Hercule François s’était vite impatienté trouvant le temps long devant cette injustice. Las de tourner en rond, puisqu’il était pour ainsi dire prisonnier, il avait décidé de rejoindre l’armée des princes.Il avait essayé en vain de le convaincre et d’entraîner Charles-Louis dans son projet, mais il n’avait pas réussi ; aucun argument n’avait fait mouche.Il ne se reconnaissait pas dans l’état d’esprit de ces seigneurs, de ces prélats, de ces généraux, de ces magistrats qui avaient abandonné le trône au premier vent de la tempête. Ils prétendaient représenter la vraie France, la France de la fidélité, de la tradition ; mais il connaissait bien ces nobles qu’il avait croisés à Versailles, ou dans les lieux de plaisir de la capitale. Ils étaient nantis d’argent, ils se montraient en général gais, frivoles, persifleurs, arrogants. Ils parlaient du roi avec dédain, colportaient sur la reine les calomnies les plus viles. Que la famille royale courut de réels dangers, ils ne s’en souciaient pas. Leur seule idée, leur but unique était la restauration de l’ancien régime, avec ses privilèges, ses abus, ses erreurs les moins défendables, mais dont ils voulaient conserver le profit.

Habitué à voir leurs officiers loger en ville chez quelques belles pour tuer l’ennui, personne ne fit attention à l’absence du vicomte de Louvigny, jusqu’à ce qu’un ordre du ministère de la guerre le convoque avec Charles-Louis à Paris. Personne ne put étouffer ce dernier scandale qui remua même le ministère.

*

Charles-Louis, quant à lui, rentra à Paris à la demande de ses supérieurs par les nouvelles malle-poste. Il mit deux fois plus de temps qu’il en aurait fallu, l’organisation et le mauvais temps ralentirent de beaucoup le déroulement du voyage. L’hiver n’avait pas été aussi froid depuis bien longtemps. Les routes étaient détériorées, l’essieu du coche cassa par deux fois. Les auberges étaient sales et la nourriture le plus souvent infecte. L’état du pays n’était pas bon et son périple de retour lui en peignait un triste tableau. Quand ils passèrent la porte Saint-Martin, il fut soulagé.

*

« – Madame, Madame ! C’est Monsieur qui rentre !

– Vite, Marion, passe-moi mon pierrot.

Tout en finissant de nouer les rubans de son corsage, elle descendit au plus vite à la rencontre de son époux. « – Charles, mon ami vous voilà, vous auriez pu prévenir ! Tout en admirant la jolie femme dont les années ne le lassaient pas et en riant il lui répondit : « – Mais, ma mie, n’auriez-vous pas eu le temps de cacher votre amant ?

– Que vous êtes idiot !

Elle se nicha dans ses bras tout en faisant activer son personnel autour d’eux. La séparation avait été longue, plus d’un an s’était écoulé depuis son dernier séjour, aussi était-il heureux de se sentir chez lui. Il s’imprégna de la joie que son épouse avait de le revoir. Il reprit ses aises et remit à plus tard le but de son retour. Mais il n’eut guère le temps de profiter pleinement du bonheur conjugal.

*

À la démission de son prédécesseur, Monsieur de Narbonne-Lara devint ministre de la guerre. Il se serait bien passé de cette corvée. Il ne tenait pas à subir les mêmes reproches faits à Louis le Bègue Duportail, pour avoir notamment laissé les frontières sans garnison et sans défense suffisantes. Sa maîtresse, Madame de Staël, s’était servie de tous ses arguments et avait tant fait qu’il avait cédé et accepté de recevoir ce Charles-Louis de Saint-Aignan dont par ailleurs il avait connu le père. Cela n’était pas en sa faveur. C’était monsieur Necker, le père de sa maîtresse, qui depuis sa Suisse natale avait à l’instigation de son proche Monsieur Ajasson de Grandsagne procédé à la demande. L’oncle du jeune homme avait appris son infortune dans l’échange régulier de courrier entre son épouse et sa nièce.

Les méandres de l’amitié avaient donc conduit jusque dans son bureau Charles-Louis et cela ennuyait le ministre, car si ses états de service étaient bons, il cumulait de par sa naissance de lourds handicaps. Il était le fils et le neveu d’immigrés, et pour couronner le tout son dernier général avait aussi traversé la frontière. Il savait que les fonctions publiques, les divergences politiques, les aléas et les fluctuations du pouvoir amenaient parfois à ces extrémités, son prédécesseur lui-même en connaissait quelque chose. Il n’en voulait pas au jeune officier qui n’était pour rien dans tous ses impondérables, mais cela le mettait dans une situation inconfortable. Son secrétaire lui annonça son arrivée. Il le reçut à l’hôtel de Choiseul, ministère de la guerre. Charles-Louis se présenta en civil. « – Entrez ! Mon ami.

– Monsieur le ministre.

– Assoyez-vous, je vous prie.

Ni l’un ni l’autre n’étaient à l’aise. Charles-Louis ne comprenait pas très bien sa présence en ces lieux, et monsieur de Narbonne-Lara à peine plus.

– Monsieur, je vous ai fait rentrer à Paris, car vous vous trouvez dans une situation, disons délicate et des relations à vous dont je tairai le nom m’ont demandé de vous en tirer. Je vous enjoindrai donc de rester chez vous jusqu’à nouvel ordre.

– Bien Monsieur. Cela ne lui signifiait pas ce que l’on allait faire de lui, et il ne connaissait pas la situation délicate, dans laquelle il était. Il allait réclamer des éclaircissements quand le ministre reprit. « – Je vous recommande aussi de solliciter rendez-vous au ministère de l’Intérieur, étant éloigné de Paris, vous n’êtes peut-être pas au fait du décret contre les émigrés qui vous met peut-être en mauvaise posture.

– Mais je suis là !

– Oui, vous. Mais suivez mon conseil et allez en assurer ce ministère. En attendant, je vous saurais gré de vous tenir à la disposition de notre cabinet et de ne point quitter Paris.

*

Il sortit de son entretien troublé par ces demi-informations. Il ne savait que faire, il décida de suivre le conseil du ministre, il alla directement au ministère de l’Intérieur, à l’Hôtel rue Neuve des Petits Champs. Arrivé dans le labyrinthe des bureaux, il se s’interrogea. À qui devait-il s’adresser ? Un greffier l’envoya à l’étage, un autre, quatre couloirs plus loin, il allait désespérer quand un individu l’interpella. : « — Si je ne m’abuse, vous étiez à Nancy ? » Il répondit par l’affirmative, mais comme il jetait un œil intrigué, l’homme reprit : « — Vous ne vous souvenez pas de moi bien sûr. Il faut dire que nous étions nombreux. Vous cherchez, me semble-t-il !

– Oui, Monsieur, je m’efforce de trouver le secrétaire du ministre de l’Intérieur, mais j’avoue que je me suis perdu.

– Cela, je veux bien vous croire, je me demande si ce n’est pas fait exprès. Suivez-moi !

Il le précéda et entra dans un fastueux bureau. « – Excusez-moi, je ne me suis pas présenté, Monsieur Cahier de Gerville, accessoirement ministre de l’Intérieur. À qui ai-je affaire ?

– Monsieur Charles-Louis de Saint-Aignan, veuillez m’excuser monsieur le ministre, je ne savais pas.

– Ce n’est pas grave, de toute façon ces tralalas me fatiguent. Et pourquoi vouliez-vous me voir  ?

– je viens du ministère de la guerre où Monsieur de Narbonne-Lara m’a conseillé de paraître auprès de vos services pour vous assurer de ma présence en France suite à un décret promulgué.

– Ah, je présume que nous étions supposés avoir des doutes. Attendez, je vous prie, je vais faire appel à mon secrétaire pour les détails.

L’homme au langage franc et aux manières rudes le rassurait. Il revint presque aussitôt. « – Vous êtes bien le fils de Jean Étienne Cambes-Sadirac ci-devant Baron.

– Oui, monsieur le ministre.

– Bien, bien, en attendant le dossier voulez-vous boire un verre, je possède un savoureux Bourgogne.

Charles-Louis accepta, le fait d’avoir mentionné son père le perturba. Une trentaine de minutes plus tard, le secrétaire présenta les documents. Le ministre le feuilleta puis leva les yeux vers le jeune homme.

– Votre père détient de bons états de service, il était, lui aussi au ministère de la guerre… savez-vous ce qu’il est devenu ?

– Il a émigré en Angleterre, mais je suppose que c’est dans le dossier.

– Oui, c’est un fait, connaissez-vous le décret contre les expatriés ? Non bien sûr, le patrimoine de votre père devrait être mis sous séquestre puisqu’il ne pourra rentrer au 1er janvier.

L’homme examinait les réactions de Charles-Louis et quand il vit ses épaules s’affaisser, il comprit qu’il l’ignorait. « — Toutefois, dans votre situation ses biens vous seront transmis, à vous et autres héritières, puisque vous avez trois sœurs. J’ai le regret de vous dire que votre père est décédé d’une maladie de poitrine, semble-t-il.

– Mon père est mort ! Il s’était levé et rassis à la révélation. Il était stupéfait de l’annonce. Il n’avait pas de nouvelles depuis son départ. Il l’avait aidé à organiser son voyage bien qu’il fut alors contre. Sa belle-mère était tellement affolée que son père n’avait pas voulu tergiverser. Ils avaient donc fermé une partie de l’hôtel et le jeune couple n’avait gardé ouvertes que les pièces à leur usage. Il s’était bien inquiété, mais il n’avait eu connaissance que de leur arrivée à Londres et depuis rien ; de son côté, sa vie l’avait happé.

Le ministre ratifia le dossier, lui fit remettre un double et le raccompagna.

*

Cela n’avait pas éclairci sa situation. Charles-Louis ne voyait rien venir. Il commençait à trouver le temps long. Il s’était présenté à plusieurs reprises au ministère où il lui avait été demandé de patienter ; il n’y avait rien pour lui. Quant au ministre, il refusait tout nettement de le recevoir. L’incertitude de sa position et son inactivité avaient fini par créer un malaise ;l’inquiétude s’était infiltrée dans la maison.

Élisabeth était assise devant la cheminée, un ouvrage dans les mains et regardait le large dos de son époux. Il contemplait la neige tomber à la fenêtre de son salon à l’étage de l’hôtel de Cambes. Il gardait ses épaules courbées et semblait soucieux, et dans ces cas-là, elle avait toutes les peines du monde à le sortir de son mutisme.

Alors qu’il était resté à sa place, il vit dans la rue arriver une estafette, les choses allaient peut-être bouger. Barthélemy son valet entra pour annoncer l’émissaire. Il prit l’ordre et le congédia. Charles-Henri était incorporé comme capitaine dans l’armée du Nord, dont Monsieur de Rochambeau venait d’obtenir la nomination comme général en chef en même temps que son bâton de maréchal. Il aurait dû être satisfait, mais il n’aimait pas être ballotté par le destin. Il allait repartir pour les rives de la Meuse. Il doutait que ce fût une bonne chose, mais au début du mois la rupture des relations diplomatiques entre la France révolutionnaire et l’Autriche faisait des bordures du fleuve une frontière litigieuse. Les troupes d’immigrés étaient depuis longtemps massées derrière et parmi elles plus d’un ami. Si cela n’avait été que de lui, il se serait retiré dans ses terres. La politique, au contraire de son père, lui avait toujours déplu, quant à l’armée depuis que la guerre s’effectuait entre frères de la même Nation, elle le rebutait. Mais il n’avait pas le choix.

Élisabeth lui dit au revoir avec un pressentiment au creux du ventre, mais elle mit ça sur le compte de la séparation qu’elle ressentait douloureusement. Elle le regarda partir, s’imprégnant de son image comme s’il n’allait pas revenir. Marie-Amélie eut toutes les peines du monde à la sortir de son abattement.

Sir Joshua Reynolds, 1723-1792, British, Miss Mary Hickey, 1770)
Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

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Chapitre 07

Mai 1791, une naissance difficile

Louis Augustin Lacourtade

L’accouchement. C’était d’abord une histoire de femmes. Et comme Marie-Amélie avait perdu les eaux un mois à l’avance, la gent féminine de la maisonnée s’affola. Le moment était arrivé. La venue d’un enfant, c’était toujours l’inconnu, la peur, peut-être la mort.

Grisette alla chercher aussi vite qu’elle le put la sage-femme. Elle courut tout du long, traversa le pont rouge, longea la cathédrale, passa devant son parvis et pénétra dans un bâtiment au fronton antique soutenu par des colonnes qui était l’hôtel-Dieu. Elle arriva tout essoufflée dans le lieu insalubre, encombré de miséreux, de malades, de blessés qui erraient dans le hall et les couloirs. Depuis que les sœurs augustines avaient dû quitter leur demeure, le plus grand désordre régnait, la fillette ne savait où se diriger. Elle finit par interpeler une infirmière avec un tablier blanc empli de taches sombres, où elle pouvait trouver Madame Élisabeth Bourgeois. Celle-ci lui indiqua le chemin et lui enjoignit de ne pas galoper dans les corridors. Dès qu’elle ne fut plus sous le regard de la soignante, elle reprit sa course. Elle monta quatre à quatre les marches, ignorant la misère qu’elle croisait et qu’avec ses neuf ans, elle ne connaissait déjà que trop bien. Elle pénétra en trombe dans une salle aux allures de couloirs dans laquelle s’alignait des dizaines de lits sur lesquels se reposaient où attendaient que l’on s’occupa d’elles des femmes de tous âges parfois plusieurs dans la même couche par manque de place et dont certaines étaient là pour qu’on les aidât à mettre au monde. Elles n’avaient pas les moyens de faire venir une sage-femme à domicile. Entre deux lits, elle reconnut l’accoucheuse qui parlait doucement à une toute jeune femme prête à entrer en délivrance. Grisette se posta légèrement en arrière et attendit qu’on la remarque. Comme elle s’impatientait, lui tournant toujours le dos la sage-femme la rassura. : « — Oui ! Grisette, je t’ai vu, deux minutes s’il te plait, ta demande ne peut être si urgente. ». Ayant laissé sa malade, elle se retourna.

— Bien, je suppose que tu viens pour ta maîtresse !

— Oui, Madame, elle a perdu les eaux, Madame.

— Déjà, voilà qui n’est pas bon signe. Attends là-bas, je vais me nettoyer, je n’en ai pas pour longtemps.

Un instant plus tard, elle revint vers l’enfant qui patientait sur le pas de la porte. Elle appela deux femmes qui s’occupaient des malades, recommanda la jeune parturiente qu’elle venait de rassurer à l’une d’elles et avec sa comparse, suivit Grisette.

Damien, le valet de François-Xavier, de son côté, fut moins rapide. Il était allé alerter la tante de Marie-Amélie. Arrivé à l’hôtel de la rue du temple le portier le prévint que Madame la marquise se trouvait aux Tuileries. Il remit donc un message et tourna les talons pour la salle du Manège retrouver son maître. Il le repéra sans trop de difficulté et une fois prévenu, il partit à l’hôtel de Cambes sur la rive gauche. C’est Élisabeth qui le raccompagna trois heures après son départ.

Pendant ce temps, les douleurs avaient commencé. Anastasie, aidée d’Honorine, la cuisinière, avait installé du mieux qu’elle le pouvait la parturiente. À la mi-journée, entre les contractions, le laps de temps était grand, laissant supposer qu’il ne fallait pas s’affoler encore. Ce n’était pas pour de suite. Marie-Amélie se trouva rapidement entourée de femmes qui partageaient sincèrement ses souffrances. François-Xavier vint aux côtés de son épouse, ce qu’elle apprécia. Il comprit vite que sa présence gênait plus qu’elle n’était indispensable. Il s’installa dans la pièce à côté et commença, lui aussi à patienter.

Madame de La Fauve-Moissac arriva à la nuit tombée, car elle n’avait été prévenue qu’après son service auprès de la reine. Elle pensait que l’enfant devait être né. Hormis la sage-femme et les parents, nul ne savait qu’elle attendait des jumeaux. Lorsqu’elle entra dans la chambre après avoir salué son neveu qui l’avait détrompé quant à la délivrance et qui faisait les cent pas dans le salon, elle devina au vu des mines des femmes présentes que cela ne se passait pas bien. Elle vint aux côtés de la jeune femme, défigurée par les douleurs rapprochées, avec un sourire rassurant. Après avoir dit quelques mots affectueux, passée tendrement sa main sur son front fiévreux, elle se retourna vers la sage-femme et l’entraîna à l’autre bout de la pièce sur le mode du chuchotement, elle la questionna. « — Que se passe-t-il ?

— Votre nièce s’épuise trop vite, si les contractions sont proches, elles ne sont pas suffisantes pour expulser les nourrissons.

— Comment ça ? Les ?

— Elle attend des jumeaux, Madame.

— Et ne vaut-il pas mieux quérir un médecin ou un chirurgien, leur présence semble s’imposer.

 — Ils ne feront guère mieux que moi, et songeront avant tout aux enfants au détriment de la mère.

— Pensez-vous pouvoir sauver la mère ?

— Je vais faire tout mon possible.

— Alors faites !

De son côté, même si elle savait que ce n’était pas très catholique, Anastasie avait glissé sous le matelas des sachets d’accouchées contenant des poudres d’agates et des racines de mandragores. La cuisinière, elle, avait acquis uneRose de Jéricho qu’on lui avait vendue comme diurétique. Dans sa prime jeunesse, elle avait servi une riche Créole. À chacune de ses délivrances et elle en avait eu huit, elle réclamait une de ses roses étranges qui ressemblait plus à un chou ou une fougère qu’à une rose, mais qui, parait-il, détenait des pouvoirs. Elle trempa la plante, une boule de feuilles séchées et elle fit boire la décoction à Marie-Amélie. La boisson passait pour faciliter l’accouchement. Elle n’avait pas omis d’observer la vitesse à laquelle la Rose s’était ouverte dans l’eau reprenant l’aspect de la vie. Elle savait que l’on pouvait en déduire si l’enfantement allait être aisé ou laborieux. Et ce qu’elle vit ne lui plut pas. La rose s’était tout d’abord épanouie, puis s’était recroquevillée d’un coup. Elle n’en avait pas parlé pour ne pas prononcer des paroles néfastes. Élisabeth, qui ne connaissait que trop les symptômes des difficultés d’un accouchement, s’était assise à côté du lit, passant sur le front, le cou, les épaules de sa belle-sœur des compresses chaudes.

Au milieu de la nuit, tout s’accéléra, Marie-Amélie ne pouvait plus retenir ses cris qui déchiraient l’âme de François-Xavier, dans la pièce à côté. Elle s’ouvrit suffisamment pour que la sage-femme puisse tenter d’extraire le premier enfant qui se présentait. Elle aida de son mieux la mère, massant le ventre, assistant les contractions, pour propulser le nouveau-né. La tête commença à sortir, mais il avait son cordon ombilical autour du cou et cela inaugurait un étranglement. Sans paniquer, la sage-femme prit un couteau et trancha le cordon puis tira rapidement le nourrisson. La tête en bas, elle lui claqua les fesses, car il devait pleurer aussitôt. Ce qu’il accomplit, il passa du bleu de l’asphyxie au rouge de la contrariété. Elle le remit à Anastasie qui s’en occupa. « — Attention, elle perd connaissance ! » La sage-femme se retourna et vit Marie-Amélie s’affaisser. « — Vite ! Donnez-moi les sels, elle doit tenir encore ! Marie-Amélie, mon petit, courage, vous devez aider votre enfant. »

Du tréfonds de ses pensées celle-ci se disait qu’elle ne pouvait plus, ses forces l’avaient abandonnée. Les sels secouèrent ses sens, mais pas assez pour lui procurer de l’énergie, les contractions s’étaient arrêtées. La sage-femme ne lâchait pas prise, elle massait le ventre de la parturiente, essayait de relancer le processus ou tout au moins de le reproduire. : « — Allez ! Pousser, courage ! Aidez  le, mon petit ! » Elle ne pouvait même pas se servir desforceps. Toutes les femmes autour de l’accouchée blêmissaient, toutes se mirent à prier intérieurement, Marie-Amélie perdait connaissance, le cœur allait lâcher. Ce ne fut qu’un cri. : « — Sauvez ma nièce ! Coûte que coûte ! »

La sage-femme se retourna vers elle : « — L’enfant doit être mort, elle n’a plus de contraction. » Elle attrapa l’un des outils qu’elle honnissait, car il confirmait l’état fatal de l’enfant. Avec les crochets, elle alla chercher ce qui n’était plus qu’un cadavre dans les entrailles de sa mère pour au moins préserver celle-ci. Élisabeth sortit, tant cela la secouait, mais elle avait oublié François-Xavier qui comprit à sa vue que cela se passait mal.Elle le rassura comme elle put, lui affirmant que ce n’était pas fini. Il tomba à genoux. : « — Je mourrai si elle meurt ». Il se mit à pleurer dans le giron de sa belle-sœur comme un enfant, elle le calma, flatta sa tête, lui dit des mots de consolations. Dans la pièce voisine, la sage-femme avait réussi à extirper le mort-né qui l’était visiblement depuis déjà un certain temps. Quand elle vit le corps sclérosé, elle pensa tout de suite à la fois où les contractions avaient commencé puis s’étaient interrompues laissant présager une fausse alerte. Elle demanda à son aide d’éloigner la dépouille des yeux de la mère, bien qu’elle ait perdu connaissance. Elle fit attention de bien nettoyer l’accouchée, car par expérience elle s’était rendu compte que cela faisait la différence pour sa survie. Elle ranima Marie-Amélie, pour lui donner trois cuillérées d’huile d’amande douce avec du sucre candi, ceci sur la demande de Madame de La Fauve-Moissac, ce à quoi elle avait acquiescé sachant que chaque région détenait son roboratif pour la parturiente. On ne put lui montrer son enfant tant elle était affaiblie. On la laissa s’endormir.

François Xavier Lacourtade

François-Xavier fut appelé au chevet de son épouse. Il repoussa le nourrisson qu’on lui présentait, il voulut d’abord s’assurer de l’état de la mère. À la lueur des chandelles, celle-ci avait rejoint les bras de Morphée. Alors seulement, il se tourna vers le nouveau-né malingre et soupira d’aise, l’un d’eux vivait. Il se retourna vers la table où gisait le mort-né sous un linge, à la vue du petit cadavre, il eut un pincement au cœur et les larmes perlèrent à ses yeux.

Une fois la sage-femme et son aide partis, Madame La Fauve-Moissac souleva le problème de l’ondoiement au moins pour l’enfant en vie de peur que celui-ci ne vînt à décéder comme son frère.Anastasie proposa, malgré l’heure tardive, le curé de Saint-Louis. Monsieur d’Ajasson de Grandsagne était arrivé en fin de soirée. Inquiet de ne pas voir revenir son épouse, et ne concevant pas d’autre possibilité il avait décidé de la rejoindre tant qu’il faisait encore noir. Ils laissèrent Élisabeth au chevet de Marie-Amélie.

Grisette prit les devants afin de vérifier que personne ne put les apercevoir dehors bien après le couvre-feu et qui plus est au milieu de la nuit. Alors sous le ciel nocturne, l’étrange cortège longeant les murs se mit en route avec en tête la petite fille. Madame La Fauve-Moissac, soutenant son neveu affligé, suivait son époux, lui-même marchait sur les talons d’Anastasie qui tenait dans ses bras le nourrisson. Damien avait consenti à les accompagné avec le sinistre fardeau du mort-né dans un panier recouvert d’une couverture. Le groupe se faufila par les jardins jusqu’au presbytère. Personne ne les vit.

Réveillé au milieu de la nuit le curé Corentin s’affola, car il cachait cinq prêtres de ses amis. Avant de répondre, il les envoya dans la crypte. Quand il réalisa qui c’était, il fut rassuré et accepta d’ondoyer le vivant et le mort. Ce dernier au moins n’errerait pas dans les limbes sans espoir de rejoindre le paradis.

Le vivant était vêtu aussi somptueusement que possible et disparaissait dans le linge fin et la dentelle. Sa mère y avait pourvu bien avant sa naissance. Les cloches ne sonnèrent pas à toute volée comme cela se faisait traditionnellement, mais ce n’était plus d’actualité par les temps qui couraient. Le parrain et la marraine furent madame la Fauve-Moissac et son époux, le marquis d’Ajasson de Grandsagne. Ils choisirent comme prénoms Louis-Augustin. Le curé répandit l’eau bénite sur la tête des enfants, s’attardant sur le vivant qui était tout petit et ne garantissait pas de vivre. Il prononça les paroles liturgiques y mettant toute la sincérité de l’espoir : « Enfant, je te baptise, au nom du père et du Fils et du Saint-Esprit ».

Quand la cérémonie du baptême fut finie, le curé proposa d’installer le petit mort dans le caveau de l’église où il y avait de la place. Il serait ainsi en terre consacrée, le lieu avait été désaffecté, mais nul n’avait osé sortir les cadavres. Le père accepta. Cela se fit sous l’œil des prêtres dissimulés dans la crypte tout aussi surpris qu’eux de se voir.

Au matin, tous laissèrent la petite famille se reposer enfin. François-Xavier heureux de découvrir sa femme en vie se satisfit de se savoir un fils. Marie-Amélie dormit deux jours et ne considéra réellement son enfant qu’à son réveil. De plus, elle prit conscience de la mort du deuxième. Elle pleura l’un et s’apeura devant la vulnérabilité de l’autre laissant présager une santé fragile. Elle ne voulut pas le prendre dans ses bras. Anastasie mit le nouveau-né dans un oreiller de plume pour lui tenir chaud, elle attacha avec une épingle les deux côtés repliés sur lui. Elle posa le tout-petit arrangé ainsi, sur un fauteuil de la chambre de sa mère. Ils ne pouvaient trouver une nourrice et Marie-Amélie n’avait pas eu de montée de lait. Devant l’inévitable, la cuisinière décida d’alimenter le rejeton avec du vin mêlé d’eau et d’un peu de mie de pain de seigle, passée dans un tamis, sans ne jamais lui donner une seule goutte d’aucun lait. Cela se nommait dans sa Bourgogne natale, de la miaulée,et comme cela semblaitréussir parfaitement au nourrisson et que très vite il prit les couleurs d’une bonne santé, personne ne revint sur ce surprenant régime alimentaire.

*

Si l’année 1791 avait commencé pour tous avec l’élection de Mirabeau comme président de l’Assemblée Nationale et par la bulle papale repoussant la Constitution civile du clergé scindant un peu plus la population, puis par la mort de Mirabeau, pour Monsieur Lacourtade père, ce qui marqua le printemps de cette année-là, fut la naissance de son petit-fils Louis-Augustin le 15 du mois de mai 1791. Il but le champagne avec son jeune bras droit.

Chapitre 08.

Naissance d’une République. 21 juin 1791.

Arrestation de la famille royale à Varennes

Marie-Amélie était toujours extrêmement fatiguée. Elle passait le plus clair de son temps, allongée, son corps ne reprenait pas le dessus. Après l’accouchement, elle avait plongé dans un abattement moral, duquel même son fils n’arrivait pas à la sortir. Lorsqu’il pleurait, Anastasie le retirait de la pièce, car elle paniquait et elle avait en outre eu une crise de nerfs la première fois. Petit à petit, elle refusa de voir son nourrisson au grand chagrin de sa chambrière qui de fait était devenue aussi la nourrice de l’enfant. François-Xavier était désemparé, le curé de Saint-Louis venu la visiter le rassura. : « — Ne vous inquiétez pas, elle n’est pas la première et le temps avec l’aide de Dieu guérit ce mal de l’âme. Je l’ai souvent constaté. » Seulement, cela faisait plus d’un mois et il ne percevait guère de progrès.

Il fut donc très surpris ce matin-là quand il la trouva debout devant sa coiffeuse se faisant habiller par Anastasie qui jubilait face à ce miracle. La chambrière n’avait toutefois pas été jusqu’à représenter le nouveau-né à sa mère qui ne l’avait pas réclamé. Elle l’avait confié à la garde de Grisette enamourée du chérubin. Il lui sourit l’embrassa.

— Je suis désolée, mon François, il y a trop longtemps que je me laisse aller, je ne suis pas encore bien forte sur mes jambes, mais cela ne saurait tarder.

— Vous êtes toute pardonnée.

Il remerciait Dieu de cette guérison soudaine. Bien qu’amaigrie, elle avait recouvré ses couleurs, il était en train de contempler son épouse quand son domestique frappa et signala qu’un valet de Madame La Fauve-Moissac voulait donner en mains propres un message à Madame. Le couple sourcilla, qu’est-ce que c’était cette fantaisie ? Ils le retrouvèrent dans le salon, Marie-Amélie reconnut le Jean, un valet de madame La Fauve-Moissac. Ce dernier tendit la lettre cachetée de sa maîtresse. Elle rompit le sceau et déplia le document.

De Marie Louise La Fauve-Moissac

Marquise d’Ajasson de Grandsagne.

À Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Lundi 20 juin 1791

Mon enfant,

Je suis désolée de ne pouvoir venir vous le dire, mais des évènements, que je ne peux décrire, nous obligent, mon époux et moi-même, à quitter la France sur-le-champ. J’ai donné congé à mon personnel et ai fermé mon hôtel.

Portez-vous bien. Et Dieu fasse qu’il ne vous arrive rien, à vous et votre famille.

Votre tante.

Marie-Louise.

Marie-Amélie était abasourdie, elle se laissa tomber sur la chaise à côté d’elle et tendit la lettre à son mari. François-Xavier intervint : « – Jean savez-vous ce qu’il y a dans cette lettre ?

— Bein, je suppose que c’est pour vous dire que Madame la marquise, elle est partie avec tout ce qu’elle pouvait emporter.

— Mais quand a-t-elle donc quitté Paris ?

— Hier au soir, Monsieur, mes parents, ils ont vider les lieux avec elle et même la Marceline et sa fille.

— Et tu sais pourquoi !

— Je crois bien, mais j’suis pas sûr. Devant le regard interrogatif de son auditoire, il poursuivit. Et bein dans tout Paris, on dit que le roi et sa famille et bein, ils se sont fait la malle. Alors Madame la marquise, elle est mal…

— Ce n’est pas vrai ! Ils ont quitté les Tuileries ! Chérie, je dois m’y rendre !

 Il prit son chapeau et suivi de son valet de chambre et du Jean, ils se précipitèrent à l’Assemblée, laissant là Marie-Amélie avec ses pensées.

*

Au milieu de la nuit du 22 au 23 juin Paris apprit que le roi avait été arrêté à Varennes. Le soir du 25 juin, lui et sa famille étaient revenus aux Tuileries. Madame La Fauve-Moissac, elle, son époux et ses gens étaient en sécurité dans leurs terres en Suisse.

*

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Un mois plus tard, l’été accablait encore la ville d’une chaleur étouffante. Le soleil était couché, toutes les portes-fenêtres de l’appartement étaient grandes ouvertes ; Marie-Amélie cherchait le moindre souffle d’air pour se soulager. Sa peau perlait de sueur malgré la légèreté de sa robe en mousseline et le mouvement régulier de son éventail qu’elle ne lâchait pas. Elle était tourmentée, François-Xavier n’était pas rentré et Anastasie était revenue du marché avec des bruits de la rue ; une fusillade avait éclaté au Champ de Mars. Il n’avait pas de raison d’y aller, mais il se faisait tard. Elle avait endormi Louis en le berçant. Sortie de sa dépression, sa nature de mère avait repris le dessus. La ville se calmait doucement avec la venue de la nuit, elle se mouvait de son fauteuil au balcon, en elle l’inquiétude montait. Elle le sentait, il s’était passé quelque chose. Elle finit par installer sa bergère sur le balcon et attendit guettant le moindre bruit la moindre silhouette. Elle ne put s’empêcher de penser à l’agresseur qui l’avait suivie partout avant la naissance de son fils. Mais elle en rejeta l’idée, depuis le temps qu’elle n’était pas sortie, il avait dû se lasser. Personne ne l’avait remarqué depuis la confession de Grisette, qui la première vérifiait tous les jours les alentours.

Tout à coup, elle aperçut deux hommes qui en soutenaient un troisième. « — Seigneur Dieu, François ! Anastasie, vite, Monsieur a un problème. » Elle se précipita dans l’escalier, Damien avec un inconnu aidait son maître à marcher. François-Xavier perdait beaucoup de sang. Ils le montèrent et finirent par le porter jusqu’à sa chambre. Où aller chercher un docteur ? Marie-Amélie allait poser la question, quand Damien présenta l’homme qui l’accompagnait comme un chirurgien. Il nettoya la plaie, une balle avait traversé l’épaule, mais n’avait touché aucun organe vital. Le médecin rassura tout le monde, il en serait quitte pour une grande frayeur et plusieurs jours de repos. Il repasserait le lendemain à tout hasard. La proposition réconforta la jeune femme d’autant que François-Xavier eut dans la nuit un accès de température qui perdura dans la journée, cela l’inquiéta, mais elle finit par tomber. Quand il sortit des affres de la fièvre, il put raconter à son épouse, ce que Damien n’avait pas su de cette journée funeste.

*

Un jour avant, Jean-Pierre Brissot et Choderlos de Laclos avaient rédigé pour les Cordeliers une pétition qui demandait la déchéance du roi. Les sociétés populaires invitèrent les citoyens à venir le lendemain ratifier ladite pétition en masse. Pour cela, Danton vint la lire du club des Jacobins à l’autel de la patrie dressé pour la circonstance au Champ de Mars.

Mais le jour de la signature publique, il changea d’idée et décida de ne pas y aller.

Jacques-Henri devenu jour après jour l’ombre de Danton était revenu avec une nouvelle des plus intéressantes du « 129 » ; une des plus célèbres maisons de jeu du Palais-Royal, dans laquelle se rassemblaient tous les ennemis des brissotins à tendance fortement royaliste. L’établissement tenu par le beau-frère d’Antoine Joseph Santerre, Jacques Bon Pelletier Descarrières, un ancien officier de la maison du roi, assisté de la plantureuse Melle la Bacchante, sa maîtresse, avait hébergé dans une salle du fond une réunion de révolutionnaires bon teint comme le paraissait le citoyen Santerre. Ce dernier cultivait dans les faubourgs son image de patriote sans failles quand il ne passait pas la soirée avec Maximilien Radix de Saint-Foix et son neveu Omer Talon tous les deux conseillers occultes de Louis XVI et dispensateurs prodigues des fonds secrets de la liste civile. Le but de ces soirées était de recruter un certain nombre d’individus pour qui la Révolution était avant toute chose, une lucrative opportunité. Ce soir-là, c’était joint à eux le comte de La Marck et la coquette somme de 20 000 livres afin de créer une émeute pour empêcher les signatures.

Jacques Henri Bachenot

Danton se demandait bien comment Jacques-Henri pouvait obtenir ce genre de renseignements, mais une chose était sûre, elles étaient toujours exactes. Il ne pouvait être informé du fait que son homme de main exerçait un chantage sur mademoiselle la Bacchante. Il l’avait surprise dans une posture avantageuse pour le cavalier qui la chevauchait et qui n’était pas son amant en titre. Et ce dernier n’appréciait pas d’être cocufié et le faisait savoir à coups de torgnoles qui par ailleurs avaient défiguré sa précédente compagne.

La nouvelle ramenée par Jacques-Henri n’était pas pour déplaire à Danton. Ces remous déstabiliseraient l’Assemblée sans arrêter son choix entre une république ou une royauté parlementaire. Les députés à l’encontre du pouvoir de l’hôtel de ville avaient décidé de rendre le pouvoir exécutif à Louis XVI, par crainte de la guerre étrangère, et de la République. Cela l’avait mis dans une rage démesurée. Aussi, si ce rassemblement, tout républicain qu’il fut, tournait mal, cela freinerait le parti de Brissot et des Orléans qui à son goût montaient trop vite les marches du pouvoir, marches qu’il se destinait. Et puis il savait que cela n’empêcherait pas l’avancée de la République, il n’avait aucun doute à ce sujet. Il recommanda donc à Jacques-Henri d’en suivre les évènements afin de lui remettre un compte-rendu, mais de rester en marge de la manifestation.

En ce dimanche, les Parisiens étaient venus en masse pour signer la déchéance de Louis XVI et l’installation de la République en France. La journée était belle, ensoleillée. Le Champ de Mars, vaste cirque, comme l’Empire romain n’en avait jamais vu, aménagé pour la fête de la fédération, de la Seine à l’École militaire, se remplissait d’une foule de curieux. L’esplanade accueillait des promeneurs inoffensifs, hommes, femmes et enfants, familles venues au spectacle. Le tout prenait des airs de festifs. On s’interpellait, on riait, on chantait, on buvait, on s’assoyait jusque sur les marches de l’autel de la Patrie qui s’élevait au centre, telle une pyramide à degrés tronquée à son sommet. Sur les gradins herbeux, qui délimitaient l’immense espace, on déjeunait sur l’herbe. On y dégustait des gâteaux de Nanterre, du pain d’épices que des marchands ambulants vendaient à la cantonade. Vers une heure, la pétition n’était toujours pas parvenue sur les lieux, François Robert et Louise de Keralio décidèrent d’en rédiger une sur-le-champ et la firent signer. La foule s’interrogeait. N’avait-elle pas été trompée ? Elle s’impatientait.

François-Xavier assis à l’Assemblée vit arriver les premiers informateurs avec des rapports catastrophiques sur ce qui se passait sur l’emplacement du rassemblement. Certains prétendaient le site tenu par des bandes armées. Méfiant Vergniaud et Brissot lui demandèrent d’aller y faire un tour pour vérifier. Celui-ci s’y rendit à pied. Il traversa la Seine par le pont de bois qui menait face à un immense arc de triomphe à trois arcades, entrée principale du Champ de Mars qu’il trouva un peu houleux, mais sans incident alarmant. Il se dirigea vers les escaliers de la pyramide où s’élevait l’autel de la Patrie ombragé par un palmier. Alors qu’il parcourait le lieu cherchant des amis qui pourraient lui donner plus de renseignements justifiant ses alertes, il fut aperçu par ce qui était pour lui un inconnu. Jacques-Henri en lisière, au bas des gradins près de l’entrée du Gros Caillou, l’avait repéré, il n’avait pas d’idée préconçue, mais il pensa que c’était une opportunité. L’incident du Louvre l’avait obligé à s’éloigner de son obsession, mais elle le rongeait plus que jamais. Égal à un acide, elle brûlait chaque parti de son être. Sa frustration était telle qu’il avait été jusqu’à frapper à mort une prostituée qui ressemblait vaguement à Marie-Amélie. Son corps demeurait désormais au fond de la Seine.

Pendant ce temps, trompée par des rapports infidèles faisant état de désordres graves, l’Assemblée constituante avait demandé au maire de Paris, Bailly, d’aller y rétablir l’ordre. La Fayette se porta au-devant des signataires, à la tête de la Garde Nationale dont il était encore le commandant. Il pensait qu’à sa vue la foule se calmerait, mais il advint le contraire et le tumulte devint effrayant. La multitude en colère leur jeta des pierres. Jacques-Henri tout en restant à couvert s’était rapproché de François-Xavier, alors qu’il conversait avec le couple Roland qu’il venait de rencontrer. La jeune femme fit remarquer qu’il se passait quelque chose vers l’entrée principale, car beaucoup de poussière s’élevait. Puis ils entendirent des coups de feu, ils jugèrent que l’on tirait à poudre. Prudents, ils se reculèrent en bordure vers le glacis. Ils voyaient les choses dégénérer ; le peintre David vint leur donner des nouvelles et leur conseilla de quitter les lieux. L’agent de Danton avait aussi localisé l’Italien Rotondo, et ses comparses, Cavallanti et Giles. À proximité de l’autel de la patrie, où les individus inquiets se regroupaient, il savait qu’ils attendaient le signal de Santerre,commandant d’un des bataillons et organisateurs de l’attentat. Bailly, perdant pied et afin de réprimer le désordre décréta sur l’instant la loi martiale et brandit son symbole : le drapeau rouge qui permettait aux forces de l’ordre de faire usage de leurs armes. Le général enjoignit à ses hommes de tirer à blanc, mais l’attroupement s’aperçut du subterfuge et recommença à caillasser les soldats. Sur un signe de tête de Santerre, son affidé fit feu vers La Fayette sans l’atteindre, mais il blessa un dragon. Ce n’était pas grave. Il prit ce prétexte et donna aussitôt l’ordre de riposter dans la direction d’où venait le coup de feu, c’est-à-dire dans la foule. La panique se généralisa et se transforma en débandade, puis en bousculade. Jacques-Henri profita de l’affolement et visa François-Xavier, l’aubaine était trop belle. Sa jalousie allait être soulagée. Il allait s’en débarrasser, cela réglerait une bonne partie de ses problèmes. Le voisin de celui-ci s’en aperçut et le poussa violemment sur le côté, lui évitant la mort. Mais la balle lui transperça l’épaule et la douleur lui fit perdre connaissance. Jacques-Henri découvert s’enfonça dans le tumulte et prit la fuite avec à ses trousses le témoin de ses coupables intentions. Il le perdit. L’homme rebroussa chemin pour porter secours au blessé. Il le souleva et le porta tant bien que mal en dehors du champ de combat, le traînant vers le quartier du Gros Caillou. Bailly avait lancé une charge de cavalerie qui achevait de disperser la foule. Quand le calme revint, la nuit tombait sur une cinquantaine de morts et des centaines de blessés, essentiellement des femmes et des enfants. Ce fut par un grand hasard que Damien retrouva son maître soutenu par son sauveur, un chirurgien de la Salpêtrière.

S’ils ne le formulèrent pas, Marie-Amélie et François-Xavier pensèrent que c’était toujours le même homme, mais pourquoi les harcelait-il ? Cela, ils ne le comprenaient pas.

*

Lacourtade Henri

Monsieur Lacourtade père n’eut guère le temps de profiter de ce bonheur familial qu’était la naissance de son petit-fils, les orages s’accumulèrent sur la France ; la province ne fut pas épargnée. Les premières prémices furent un décret permettant de recruter au sein de la Garde Nationale des volontaires pour participer à des conflits extérieurs. Ce fut ensuite un coup de semonce, au début de l’été, on annonça l’arrestation de Louis XVI et de sa famille à Varennes. Il tentait de fuir le pouvoir de l’Assemblée et semblait du même coup vouloir quitter le pays. Une partie de la France commença à regarder avec encore plus de suspicion les tierces personnes. On était tenu dorénavant de se positionner d’un côté ou de l’autre soit pour le roi soit pour la révolution, comme si les deux n’allaient plus ensemble. Ceux, qui par accoutumance jusque-là n’avaient aucun motif particulier de se plaindre de la royauté, se retrouvèrent suspects auprès de gens qui reliaient les théories de Paris et des différents clubs dont ils étaient loin de connaître les méandres des intérêts. La Révolution, qui avec la fête de la Fédération s’était présentée comme une religion, devenait une Police, chaque municipalité détenait sa garde nationale. La foule d’hommes inoffensifs, qui sans idées arrêtées maintenait ses habitudes ou ses positions de l’ancien régime, se trouva par l’effet des délations jacobines dans une situation de plus en plus délicate, voire inenvisageable à tenir. On se méfiait de son personnel, de sa famille même. Il suffisait d’une accusation, parfois anonyme, d’un voisin un peu jaloux pour être déclaré « égoïste » ou « malveillant », et dans certains cas les deux réuni, par les commissaires du District. Le supposé malfaisant, dénoncé, se voyait taxer d’une lourde amende sans aucun jugement et sans appel possible.  s’il ne pouvait s’acquitter de cette forte somme dans un délai très bref, c’était le déclenchement de la « contrainte par corps », autrement dit la conduite en prison, aussi si l’on en avait les moyens, on préférait s’exiler.

Pendant ce temps, Louis XVI approuvait la Constitution et devenait ainsi roi des Français. À l’automne, l’Assemblée constituante laissait la place à l’Assemblée législative. Puis des émeutes dirigées contre les prêtres réfractaires éclatèrent à Paris et des décrets rendirent obligatoire l’appartenance à la Garde Nationale pour tous les citoyens-électeurs de 18 à 60 ans.

Chapitre 09.

Un spectacle surprenant. Octobre 1791.

réunion députés français

La première sortie de Marie-Amélie, après son accouchement, dans le monde parisien fut incitée par son époux. Les différentes agressions, qu’ils avaient l’un et l’autre subies, les avaient amenés à se terrer chez eux, ce qui leur devenait insupportable. François-Xavier, à peu près remis, décida qu’une échappée dans la foule leur garantirait la sécurité, ce à quoi Marie-Amélie avait acquiescé.

Le jeune Bordelais ne pouvait être de nouveau éligible, l’Assemblée constituante avait été dissoute au profit de l’Assemblée législative. Il n’avait pas souhaité se présenter à un nouveau poste, il ne se sentait pas à sa place en lumière ; mais il épaulait toujours ses compagnons qui eux étaient députés de fraîche date. Son soutien devint surtout financier. Lorsqu’Armand Gensonné, Élie Guadet, et Pierre Victurnien Vergniaud, avaient vu le peu de bien qu’ils avaient, fondre dans la vie parisienne que les temps rendaient très chère, ils avaient apprécié cette manne providentielle. Ne voulant pas en passer par des compromis qui auraient mis en porte à faux leurs idées de justice et d’égalité — les fonds suspects de Talleyrand, Danton ou Mirabeau engendraient beaucoup de médisances quant à la probité des représentants du peuple — ils avaient accepté l’aide de leur ami. Ils ne se soucièrent toutefois pas des difficultés que cela pouvait entraîner dans l’affaire de négoce de la famille Lacourtade, et que François-Xavier taisait par ailleurs.

Il avait donc décidé d’emmener son épouse et sa belle-sœur au spectacle incontournable du moment : l’Assemblée. Ils s’y parvinrent au milieu de la matinée sous un beau soleil dans la voiture d’Élisabeth. Les abords étaient très encombrés, ils étaient arrivés par la rue Saint-Honoré embouteillée de carrosses, de chaises, et d’une multitude de piétons. Devant l’impatience de Marie-Amélie, ils optèrent d’un commun accord de descendre et de finir à pied les quelques mètres qui restaient se frayant un chemin dans la foule. L’Assemblée s’était installée au Manège aux abords des Tuileries. Malgré la superficie du lieu, il devint évident qu’il ne suffirait pas à accueillir l’illustre auditoire et ses services. L’honorable institution s’étendit sur les deux couvents qui la jouxtaient : celui des Capucins et celui des Feuillants, à qui ils avaient été loués. Ils pénétrèrent au fond de la cour des feuillants, dans un étroit chemin qui les séparait et parvenait au jardin des Tuileries, constituant, par l’usage une sorte de passage public. Pour relier les bureaux à la salle de l’Assemblée, il avait été dressé, un trottoir en planches, couvert de coutil rayé, menant à une porte qui était celle du personnel et par laquelle François-Xavier détenait ses entrées. Les deux jeunes femmes s’émerveillaient à la vue de la multitude qui semblait pleine de préoccupations urgentes et dans laquelle tous se connaissaient, se saluaient, s’apostrophaient. Sur une cour que bordaient divers bâtiments du corps de garde, une porte magistrale ouvrait sur l’immense pièce. Élisabeth qui avait participé en spectatrice à l’ouverture des États-Généraux dans la salle des menus plaisirs ne fut guère impressionnée. Marie-Amélie quant à elle resta bouche bée, à la grande satisfaction de son époux content de son effet, devant les proportions gigantesques du lieu et de la foule qui s’y entassait. Le public trouvait place aux deux extrémités, les deux jeunes femmes suivirent leur guide vers leurs sièges, dans une loge en mezzanine qui surplombait l’ensemble et qu’il leur avait fait réserver. Marie-Amélie constata à voix haute que cela ressemblait au théâtre. L’impact était d’autant renforcé qu’un auditoire très friand de débats politiques allait à l’Assemblée comme on se rendait au spectacle. Élisabeth commença à lui montrer du bout de son éventail les gens qu’elle connaissait, car elles n’étaient pas les seules élégantes qui venaient applaudir les joutes verbales. Elle s’interrompit à l’entrée d’une jeune femme que François-Xavier leur présenta comme étant Madame Roland. D’un naturel chaleureux, celle-ci engagea la conversation avec les deux belles-sœurs, l’homme s’éclipsa afin de rejoindre ses relations. Marie-Amélie et Madame Roland se trouvèrent rapidement des points communs, elles s’étaient notamment toutes deux installées à la même période à Paris et fréquentaient les mêmes amis. Elles étaient étonnées de ne pas s’être rencontrées plutôt.

madame-roland

Un peu perdue par le nombre de députés, Marie-Amélie demanda à Madame Roland si elle arrivait à s’y retrouver, Élisabeth ayant reconnu son ignorance due à son désintérêt et à sa myopie. Madame Roland lui tendit un pamphlet qu’elle qualifiait de distrayant et qui leur permettrait d’aider leur mémoire. Le libelle, illustré de caricatures intitulées « les chevaux au manège », y jugeait les représentants influents, avec autant de concision que d’impartialité, à l’aide de noms de chevaux. Marie-Amélie y trouva plus d’une de ses accointances et partagea avec ses compagnes la découverte des pseudonymes de ses amis et s’amusa à identifier au moyen de l’adjectif ceux qui lui étaient inconnus. Elle reconnut sans peine Clermont-Tonnerre baptisé l’ombrageux. Elle admit que le Duc de Coigny surnommé le Mignon en avait tout à fait l’allure et que l’abbé Grégoire étiqueté l’Intrépide et le Chevalier de Boufflers le Joyeux portaient bien leurs qualificatifs. Élisabeth fit remarquer que Moreau de Saint-Méry ressemblait à son sobriquet le rhinocéros et concéda que le Beau allait bien au Prince de Poix tout comme le Superbe de monsieur de Montesquieu. Quant aux autres, elles eurent du mal à les identifier sauf Alexandre de Lameth dit l’Impayable, que Madame Roland connaissait de vue et qui présidait. La séance commençant Madame Roland se mit en devoir d’expliquer à ses acolytes la constitution de l’Assemblée législative fraîchement instaurée. Il y avait sept cent quarante-cinq nouveaux représentants et Marie-Amélie, qui les examinait avec les lunettes de théâtre d’Élisabeth, les jugea tous très jeunes, voire trop jeunes. Madame Roland précisa que parmi eux quantité étaient avocats, hommes de lettres. Elle rajouta que beaucoup étaient amis de la phrase sonore et des attitudes d’art dramatique. Par ailleurs, cela plaisait au public présent et qu’il y avait aussi beaucoup d’intrigants, ce qui ne surprit pas sa comparse. Elle résuma ironiquement la description de son tableau. : « — Ils s’étourdissent de mots, surtout les députés du Midi, qui dès le début dominèrent les lieux par leurs discours. Encombrés de poncifs d’école, de souvenirs du monde antique adopté souvent à contresens, drapés dans une toge imaginaire, ils se campent en héros, sans oublier pour cela leurs intérêts ». La repartie fit sourire ses deux auditrices qui se régalaient de la sagacité caustique de leur compagne. Elle reprit son explication essayant d’être la plus claire possible. : « — Sur votre droite sont assis les Feuillants, ils sont environ cent soixante et ils veulent sincèrement appliquer la Constitution et renforcer plutôt qu’affaiblir le pouvoir exécutif. Les plus en vue sont des militaires ; ils suivent les triumvirs Barnave, Duport, Lameth et bien sûr La Fayette. Vous pouvez voir le maréchal de camp Mathieu Dumas, le colonel Théodore de Lameth, le capitaine Stanislas de Girardin, un magistrat, Beugnot. » Élisabeth informa que Monsieur de Lameth et son frère se trouvaient être de ses fréquentations. Elle avait été amenée à les recevoir chez elle et elle ne les aimait pas vraiment, ils ne lui paraissaient guère francs. Madame Roland alla dans son sens. Élisabeth ajouta qui lui semblait que l’un des deux avait pour maîtresse Theresa Cabarrus que Marie-Amélie devait connaître. Reprenant son explication Madame Roland précisa que le centre, ou parti des Indépendants, avait pour lui le nombre, mais il était divisé, hésitant. Quelques noms à peine s’y détachaient : ceux d’anciens parlementaires Pastoret et Bigot de Préameneu, celui de l’officier Lacuée. Ses deux compagnes admirent leur ignorance quant à ses gens. « — Et pour finir, à gauche, nos amis Brissot, Condorcet, le capitaine Lazare Carnot, le capucin Chabot, l’évêque Fauchet, Isnard et plusieurs représentants de votre département la Gironde comme Vergniaud, Guadet, Gensonné, dont l’éloquence et l’ardeur sont remarquées de tous. Ils sont… cent quarante députés démocrates, qui comme vous le savez, sont hostiles à la Constitution et qui aspirent plus ou moins ouvertement à la République. » La ferveur du ton de la narratrice enthousiasma Marie-Amélie qui pensait que l’avenir de la France se déroulait, se décidait, se jouait ici face à ses yeux. Elle restait admirative de l’éloquence, de la justesse des propos de Madame Roland. Elle réfléchissait à tout ça quand elle remarqua que l’assemblée riait de l’allocution de l’individu qui palabrait devant eux. Elle supposa sur l’instant que l’homme avait lancé un flèche digne d’amuser le public, mais elle constata que l’on se moquait de lui. Elle ne trouva cela guère charitable. Elle admit qu’il avait du mal avec son élocution sûrement due à sa timidité, son discours laborieux, manquait d’élan. Lui-même était attendrissant avec une silhouette mince tirée à quatre épingles, les traits fins, harmonieux et son regard de myope. Elle se retourna vers Madame Roland intriguée. « — C’est un jacobin un dénommé Robespierre, il n’est guère intéressant, il n’est même pas député. On ne l’entend pas et il n’est pas encore édité. Ce qui est le plus curieux, c’est qu’il persiste. Remarquez qu’il n’a pas tout à fait tort puisque c’est à cause de lui que la plupart des membres de ce conseil ont leur place. »  Devant le regard interrogateur de Marie-Amélie, elle poursuivit sa réflexion. « — Comme rien n’était prévu pour régler les désaccords entre les pouvoirs exécutifs et législatifs, il a proposé qu’aucun constituant, dont votre époux a fait partie, ne puisse se présenter à l’élection de la nouvelle assemblée. Cela a été accepté à la majorité. Mirabeau proférait qu’il fallait s’en méfier, il prétendait qu’il irait loin, car il croyait tout ce qu’il disait et qu’il n’avait pas de besoins. Nous constaterons bien si Mirabeau était inspiré. »

La séance continua deux bonnes heures, François-Xavier vint rechercher les deux jeunes femmes qui par ailleurs commençaient à fatiguer et n’arrivaient plus à suivre. Elles quittèrent Madame Roland qui attendait son époux et elles se promirent de se revoir bientôt, Marie-Amélie acceptant une invitation à la voir dans son salon.

*

Installé dans la voiture, François-Xavier interrogea les deux jeunes femmes sur leur impression sur la séance. Si Élisabeth avoua que toutes ces harangues la fatiguaient, son épouse montra plus d’enthousiasme et lui raconta l’échange avec Madame Roland et s’amusa des surnoms que l’on donnait aux nouveaux députés. « — Vous savez, Marie-Amélie, que l’un de nos amis a même reçu comme pseudonyme celui d’« aigle de la Gironde » depuis qu’il a déclamé un brillant discours contre l’émigration, c’est notre « galant » Pierre Vergniaud. »  Se souvenant de la dernière rencontre avec le jeune député, elle sourit. Elle expliqua à sa belle-sœur qu’elle avait dû se résoudre à calmer les ardeurs amoureuses de ce pseudo prétendant qui avait déclenché les premiers émois de sa petite sœur déjà promise et par cela avait accéléré son départ pour Paris. « — Et, comment va notre briseur de cœur ?

— Fort bien, son talent d’orateur d’exception en fait un ténor, ce qu’il apprécie comme vous vous en doutez. Vous ne l’avez pas vu aujourd’hui, car il était reçu par le roi.

— Par le roi ?

— Oui, il a été délégué par l’Assemblée pour lui faire signer des lois promulguées par cette dernière. Le roi y mettra sûrement son véto, mais qui sait si Pierre n’arrivera pas à le convaincre ? Nous serons instruits de cela ce soir, nous sommes attendus dans ses appartements de la place Vendôme dans lesquels il accueille les proches de Brissot de Warville.

Marie-Amélie Lacourtade chez mme Rolland

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 5 et 6

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Chapitre 5

Le Palais-Royal

Début décembre 1790.

Galerie et jardins du Palais Royal

La voiture les posa rue Saint-Honoré devant la célèbre boutique du grand Mogol où mademoiselle Bertin opérait. La jeune femme ne put s’empêcher d’admirer la marchandise exposée, éventails, aumônières, chapeaux, bonnets, plumes, rubans de soie ou de dentelles, écharpes et autres fanfreluches ou garnitures de robes. Elle se demanda qui pouvait encore acquérir de tels articles. À cet instant en sortit une belle femme brune accompagnée d’un homme aussi beau qu’empressé, quand elle remarqua le couple, elle eut un sourire contraint. « — Monsieur Lacourtade ! Vous voilà en charmante compagnie.

— Madame de Staël, quel joie de vous voir, je vous présente mon épouse Madame Cambes-Sadirac.

— Pourquoi nous avoir caché votre ravissante épouse ? D’un autre côté je comprends mieux votre réserve ! Sur ce, j’en suis désolée, mais nous sommes attendus, nous devons vous quitter. J’espère vous recevoir bientôt dans mon salon ?

— Ce sera avec plaisir !

Elle se détourna sitôt dit. L’homme salua avec un sourire contrit. Le couple s’engouffra dans sa voiture. Marie-Amélie se retourna vers son époux, un peu déconcertée par l’entrevue impromptue : « — Elle aurait pu nous présenter son mari tout de même.

— Ce n’était pas son conjoint, c’est pour cela qu’elle ne l’a pas fait, c’est le comte de Fersen !

— Celui de la reine.

— Oui ! Et il ne devrait pas être là !

— C’est étrange. J’ai eu l’impression qu’elle ne raffolait pas l’idée de nous avoir rencontrés.

— Quelle perspicacité, Madame de Staël est une femme intelligente, mais gourmande…

— Et elle n’apprécie pas qu’on lui dise non ! Coupa Marie-Amélie tout en riant.

— Tout juste ma mie.

L’après-midi était exceptionnellement douce, inondée de soleil, François-Xavier emmenait manger son épouse au Palais-Royal. Les restaurateurs du lieu passaient, non sans raison, pour les premiers cuisiniers de l’Europe, leurs caves avaient les prémices de tous les vins fameux. Mais les jardins encadrés par des galeries étaient célèbres pour bien d’autres choses. Quelques années plus tôt, le duc d’Orléans avait décidé de réaliser une vaste opération immobilière autour des jardins du Palais-Royal. Il y avait fait édifier des immeubles uniformes, comportant des galeries marchandes, au rez-de-chaussée, surmontées d’appartements d’habitation. Cette opération vivement critiquée n’empêcha pas la vogue des promenades dans ses jardins et galeries. Ces dernières, de pierre, furent achevées sur trois côtés. Victor Louis avait bien prévu de fermer la cour d’honneur, au sud du jardin, par une colonnade dominée d’une terrasse, mais faute de crédits, le chantier fut interrompu au stade des fondations. Afin de les protéger, le duc concéda l’emplacement à un entrepreneur qui y construisit des hangars de planches abritant trois rangées de commerces desservies par deux allées couvertes. Les marchandes de mode, perruquiers, cafés limonadiers, marchands d’estampes, cabinets de lecture, libraires et autres détaillants se partagèrent les quatre-vingt-huit boutiques, tandis qu’une masse interlope de flâneurs, de joueurs, de pickpockets et de prostituées investissaient le lieu et en faisaient le succès et la réputation. Marie-Amélie découvrit avec plaisir la faune qui s’y mélangeait un peu surprise parfois par ce qu’elle voyait. La multitude s’y entassait, sans songer à l’aspect maussade de certaines parties aux ruines humides, au sol fangeux, aux émanations infectes qu’augmentait la foule de promeneurs réunis au même endroit. Elle remarqua qu’il régnait une liberté de propos et une audace du geste et de maintien dont personne ne paraissait se choquer.

Après avoir parcouru les boutiques afin d’assouvir l’intérêt de la jeune femme, François-Xavier l’entraîna visiter une curiosité du lieu, le cirque. Construit au milieu du jardin, avec la moitié de sa hauteur enfouie dans le sol, son élévation n’enlevait rien à la vue. Ils y accédèrent par des galeries souterraines. La jeune provinciale n’avait jamais remarqué quelque chose de si extravagant, elle était émerveillée à la grande joie de son époux. Le cirque était décoré de compartiments en treillage et avait toutes les apparences d’un bosquet paré de fleurs et d’arbustes. Il était rafraîchi par des jets d’eau qui s’élançaient et retombaient de la terrasse placée au sommet de cette construction. Il expliqua que contre toute attente aucun cheval n’y avait paru. Occupé par des fêtes, des bals, des spectacles forains, des jeux, des repas et autres divertissements, le site attirait la foule comme elle pouvait le constater.

Mais outre ses activités de commerce en tous genres et de festivités, l’endroit était le point central auquel aboutissaient tous ceux qui recherchaient avec convoitise toutes les informations, la plus petite actualité, le moindre bruit sur les hommes au pouvoir du moment et leur poste. C’est Camille Desmoulins qui, venu haranguer l’assistance après le renvoi de Necker, en avait fait un lieu incontournable de la politique. Et les affaires publiques agitaient tous les esprits. Rien ne satisfaisait l’avidité de l’auditoire. Les journaux n’éclairaient pas assez vite à son gré, et ce n’était que par les conversations et dans des entretiens mutuels que tous croyaient pouvoir s’instruire de ce qu’il importait tant de savoir. François-Xavier expliqua à son épouse que ces réunions prenaient plus de dimension chaque jour, la foule y accourait de tous les points de Paris, pour y chercher des nouvelles et connaître la situation de l’État. Les commentaires, souvent des critiques, s’exerçaient ensuite sur ce que l’on venait d’apprendre. Marie-Amélie trouva que cette situation avait quelque chose d’alarmant qu’elle ouvrait la route à tous les mensonges, à toutes les erreurs et à toutes les exagérations. Elle lui fit remarquer que Beaumarchais avait raison quand il avait écrit cette pensée. « Qu’il n’est de bruit absurde que l’on ne puisse donner lieu à croire aux oisifs d’une grande ville, en s’y prenant avec habileté ! » Ce à quoi son jeune conjoint consentit. Il songeait lui aussi qu’un beau parleur pouvait influencer une foule mobile, docile et impressionnable et rien ne conjurait l’orage excité par quelques paroles sonores ou par quelques brillantes explosions de sentiments. La raison alors ne pouvait se faire entendre et elle était inévitablement étouffée par les transports du premier tumulte et réduite au silence. Et pour avoir vu en action plus d’une fois la scène, il savait à quel point la réflexion de son épouse était juste.

Il rejeta ses sombres pensées et entraîna Marie-Amélie vers les galeries où de nombreux cafés, tripots et restaurants fleurissaient sous les arcades. Les cafés, tels le café Véry, le café du Caveau, le café des Mille Colonnes, le café de la Régence ou le café de Chartres, déployaient un luxe inconnu partout ailleurs, le goût, l’élégance et la promptitude du service, ajoutaient encore à leurs qualités précieuses. Parmi eux, il choisit la terrasse du café Foy dans la galerie Montpensier en bordure de la Grande Allée des marronniers, dont les feuilles étaient devenues les premières cocardes révolutionnaires. Madame Joussereau, dont le charme avait attiré jusqu’à elle le duc d’Orléans, assurant ainsi la notoriété de son établissement, vint leur proposer des rafraîchissements et des glaces, présentés sur un plateau, placés sur l’assise d’une chaise. Le spectacle enchantait Marie-Amélie, elle discernait de vieux chevaliers de Saint-Louis, des anciens militaires, des financiers à grosses perruques, à cannes à pommeau d’or et à souliers carrés. De là, elle observa les boutiques des libraires, dans lesquelles s’entretenaient des lettrés, pendant que les plus pauvres ou les indécis feuilletaient les livres à l’étalage. C’est à ce moment-là qu’elle remarqua un jeune homme appuyé sur un des piliers des arcades qui ne la quittait pas des yeux. Elle lui sourit appréciant l’hommage, puis tourna la tête, son chapeau à la Marlborough à larges bords la cachant du curieux, afin de ne pas le laisser espérer. Elle était habituée à ce genre de considération que la plupart du temps, elle ignorait. Toutefois intriguée, elle ne put s’empêcher de regarder derrière elle pour vérifier si son admirateur avait déserté les lieux. Il n’était plus là. Elle s’amusa néanmoins à l’idée de son intérêt, elle se sentait si bien chauffée par le soleil d’hiver.

*

Trois mois plus tôt, la scène qui venait de tant bouleverser les sens de Jacques Henri Bachenot, Tallien et lui étaient allés à la nuit dans le passage bordé de boutiques reliant la rue Saint-André des arts à la rue de l’École de Médecine. Ils s’étaient arrêtés au 1 de la cour du Commerce Saint-André et la porte s’était ouverte sur Antoinette Gabrielle, l’épouse de Danton. Jean-Lambert Tallien avait entraîné le jeune homme sous un prétexte dont celui-ci n’était pas dupe, mais curieux, il l’avait suivi. Madame Danton était une femme au physique bon et généreux, deux qualités dont elle n’avait pas que l’apparence. Elle les accompagna jusqu’au salon faiblement éclairé par souci d’économie, où étaient réunis quelques solliciteurs dont Danton n’arrivait pas à se défaire. Jacques-Henri, comme à son habitude, s’installa dans un coin de la pièce et patienta. Quand ils furent enfin seuls, Danton proposa un cordial et sans tourner autour du pot entama la conversation. « — Voilà Bachenot, j’ai besoin de quelqu’un comme toi et comme j’ai confiance en toi tu es l’homme de la situation. j’ai besoin de renseignements sur des individus qui, si à ce jour semblent de fervents patriotes, dans un avenir proche, pourraient ne pas prendre les décisions que la Nation attend d’eux. » Dans son for intérieur,Jacques-Henri pensa que ces hommes risquaient surtout de lui mettre des bâtons dans les jambes. Ce qui en soi n’était bon pour aucun des trois intrigants assemblés autour de la table. « — Et, que dois-je faire ? » Danton eut un sourire carnassier de satisfaction devant la promptitude à répondre du jeune homme dans son sens, il ne s’était pas trompé, c’était l’homme de la situation.

— Pour l’instant, je voudrais savoir qui soutient financièrement Vergniaud et Gensonné. Leur probité brandie comme un fanion à l’Assemblée me fatigue et me paraît peu probable. Tu vas donc les surveiller et découvrir d’où vient leur train de vie.

Jacques-Henri trouva cocasse, mais judicieux ce besoin de la part d’un homme dont l’origine des revenus était l’objet de constantes critiques, de se servir du même levier que ses ennemis. Il accepta la mission et toutes celles qui en découlèrent. Il détecta rapidement la source des fonds des deux hommes et de la façon la plus simple en interrogeant les valets de ceux-ci après les avoir saoulés avec de la piquette. Il faut dire que ce n’était guère discutable. Il était difficile de reprocher à ces hommes d’être aidés par un ami, qui plus est ne cherchait pas les prérogatives. Danton voulut tout savoir sur cet individu qui était si détaché du pouvoir, il ne pensait pas cela normal. Et c’était cette quête des faiblesses des ennemis de Danton qui l’avait amené ce jour-là au Palais-Royal. Il y passait autant de temps que dans les couloirs de l’Assemblée, car tous y venaient. Il s’était donc posté dans l’ombre des galeries pour espionner sans être repéré. Habillé modestement, mais propre, sans couleur attirant l’œil, il se fondait dans le décor. Il eut un haut-le-cœur quand il vit arriver François-Xavier Lacourtade accompagné de la plus séduisante des créatures qu’il n’ait eu l’occasion de remarquer et pourtant dans les allées et les galeries du lieu se croisaient les plus belles femmes du moment. De la même taille que son compagnon, elle avait un port de reine sans en avoir la hauteur, une élégance naturelle sans fioritures, elle était gracieuse sans affectation. Il aurait apprécié caresser sa chevelure d’un blond chaud et soyeux. Dès qu’il l’approcha, il découvrit ses yeux clairs en amande dont toutefois, il ne discerna pas la couleur, l’arc des sourcils placés haut, lui donnait du piquant légèrement arrogant. Il était subjugué, c’était la première fois qu’une femme lui faisait cet effet, il aurait voulu la posséder, la prendre. Ce désir fulgurant lui était douloureux, et il aimait ça.

*

Originaire de Bobigny petite commune de deux cents âmes au nord de Paris, il avait été élevé par sa mère et éduqué par l’homme d’Église du village. Arrivé au début de l’âge adulte, sa mère, après avoir exercé comme servante au château de Vieumaison, contracta une fluxion de poitrine et bien qu’encore fort jeune, usée par l’ouvrage, elle mourut. Dans son dernier souffle, elle lui confessa qu’il était le fils du curé. En lui, quelque chose se rompit, il devint indifférent à tout sentiment humain, il s’était senti lésé par la vie. De ce triste événement Jacques-Henri garda la haine des aristocrates et des ecclésiastiques qui pour lui étaient la cause de ses malheurs. Après avoir dit au curé tout en le rudoyant ce qu’il pensait de lui, il lui avait soutiré à l’aide d’un couteau de boucher, tout l’argent qu’il y avait dans le presbytère. Sa décision était prise, il partait pour Paris.

Il découvrit la Capitale à 15 ans. Il arpenta ses rues étroites grouillantes d’une population haute en verve et en couleurs dans laquelle il fallait se faufiler. Il n’avait jamais vu autant de monde, tous s’apostrophaient pour proposer une marchandise, tous s’invectivaient au moindre malentendu. Il resta béat devant les nouvelles voies de la rive droite et de la rive gauche couvertes de demeures brillantes. Il aperçut par les portes cochères ouvertes ou au travers des grilles qui les clôturaient, les grands jardins qui les entouraient. Les maisons étaient d’autant plus vastes qu’elles s’élevaient dans des quartiers neufs. Il traversa, parcourut leurs avenues où l’on croisait ou évitait, les chaises ou les carrosses de riches aristocrates ou bourgeois. De la Samaritaine, il franchit la Seine, fleuve boueux, putride, puant, dans lequel tous les égouts de la ville se jetaient ce qui n’empêchait pas une foule de miséreux d’y vivre. Du Pont-Neuf, il contempla les quais, où une grande activité se déroulait, et aperçut le vieux Louvre plongé dans un profond sommeil dû à l’absence du roi. Car si Versailles, c’était la cour où beaucoup se plaignaient de s’ennuyer, Jacques-Henri prit conscience que Paris, c’était la vie. Il s’arrêta sur la rive gauche dans le quartier du Luxembourg[], quartier de libraires, de journalistes et d’imprimeurs. La journée s’était écoulée au rythme des nouveautés qu’il avait découvertes sans se lasser, mais le soir venant la faim se mit à gronder dans son ventre lui rappelant ses besoins. Où manger ? Où dormir ? Le rire cristallin d’une jeune femme sortant de la cour d’un immeuble le fit se retourner. Pétillante, la taille bien prise, modestement, mais élégamment vêtue, la jeune bourgeoise le subjugua. Il était statufié au milieu de la chaussée. Le remarquant, elle se remit à rire de plus belle. L’interpellant, elle lui demanda s’il comptait rester là au risque d’être écrasé. « — Oh ! Non ! Madame ! » se retournant vers son compagnon, elle rajouta. « — Il n’est pas mignon, mon ami ? Il m’a l’air bien perdu !

— Tu cherches quelque chose, petit !

Ne se démontant pas, il bomba le torse, ce qui tira un sourire attendri à la jeune femme, et répondit avec aplomb : « — Une auberge, monsieur ! » Après l’avoir examiné de plus près, supposant qu’il ne roulait pas sur l’or et qu’il venait de province au vu de sa mise, sourcillant, elle intervint. « — Tu as de l’argent au moins !

— Oh ! Oui Madame. Extirpant sa bourse de sa poche en toute candeur pour prouver son fait. Devant sa naïveté, elle le gronda. « — Ne montre pas ta fortune comme ça, voyons ! Tu vas te faire voler mon pauvre. Si tu as besoin de travail, rentre dans la cour, au fond il y a une imprimerie. Demande Monsieur Panckoucke, c’est mon père. Dis-lui que je t’envoie. » Sans s’apercevoir qu’il acquiesçait déjà à la suggestion, il remercia celle qu’il estimait être un ange gardien, son ange. 

Jacques Henri Bachenot

Thérèse-Charlotte était la fille de Charles-Joseph Panckoucke, qui éditait « l’Encyclopédie méthodique ». C’était une nouvelle encyclopédie illustrée organisée par sujet plutôt que par ordre alphabétique. Lorsque Jacques-Henri se présenta à lui, il préparait son premier prospectus publicitaire pour cette publication. Après lui avoir demandé s’il savait lire et écrire, ce que devant son affirmation, il vérifia sur un extrait de son Encyclopédie, il lui proposa de le prendre en apprentissage contre le gîte, le couvert et le blanchiment. Jacques-Henri trop heureux de son aubaine accepta. Il dormit donc sous les combles de la demeure de l’imprimeur, mitoyenne à l’imprimerie, et il partagea ses repas et ses heures de travail avec Thérèse-Charlotte et l’associé de son patron Henri Agasse.

Avec la naissance du journal le « Moniteur Universel » et l’essor de l’imprimerie vint Jean-Lambert Tallien du même âge que lui. Il sympathisa tout de suite avec lui. Ce dernier avait obtenu de son employeur un poste de prote tout comme lui. Celui, que tous appelaient familièrement Tallien, entraîna sans difficulté son acolyte dans les auberges où le verbe haut, l’on changeait le monde. Jacques-Henri, de nature peu bavarde, observait, disait rarement ce qu’il en pensait, ce qui ne gênait pas son comparse. Tallien comme tout séducteur avait besoin d’un public aussi était-il persuadé que le jeune homme qui le suivait partout était un fervent admirateur.   Il le présenta à la société fraternelle qu’il avait organisée au faubourg Saint-Antoine. Ce fut à cette époque qu’il commença à fréquenter le club des Jacobins avec régularité. Ils devinrent proches des meneurs populaires, en particulier de Danton.

Jacques-Henri, plus pondéré que son ami, qui, lui, s’enflammait au moindre discours, regardait toute cette agitation avec détachement, lucidité et circonspection. Il comprit vite que ce n’était pas ceux qui parlaient le plus fort qui avaient l’essence des idées. Il voyait faire dans l’ombre les vrais instigateurs des changements qui attendaient leurs heures. Il en eut la preuve avec la demande du vote par tête du Tiers. Il fut un spectateur attentif le soir où trois avocats dijonnais, à force de questions insidieuses et de réflexions sibyllines, avaient guidé les principaux acteurs de la soirée à s’approprier l’idée de faire doubler le nombre des représentants du Tiers, voire d’effectuer un vote par tête. Ce groupe d’une vingtaine de notables de Dijon, hommes de loi, médecins, et chirurgiens influencèrent ainsi toute la France.Ils obtinrent tout d’abord des avocats de leur ville une requête au roi pour le doublement du Tiers et le vote par tête.Ils l’adressèrent aux diverses communes de la province et du royaume, puis firent voter des textes similaires par tous les corps et les corporations, en commençant par celui des médecins où leurs amis étaient considérables.Ils continuèrent par les procureurs et autres auxiliaires de la justice. La boule de neige grossit.À partir de là, le comité des avocats l’envoya à toutes les villes de France. Autun et les autres villes de Bourgogne suivirent le même cheminement, rédigeant des requêtes sœurs. À chaque étape de la préparation des États Généraux, le comité régional ou local dirigea avec autant d’art que de discrétion la manœuvre invisible, ce à quoi Jacques-Henri assista pour Paris.

Le soir quand il rentrait dans l’imprimerie, il tombait souvent sur Thérèse-Charlotte en train de finaliser quelques épreuves à la lumière d’un chandelier. Celle-ci était devenue le moment venu la citoyenne Agasse après avoir épousé l’associé de son père. Cela n’avait pas contrarié Jacques-Henri qui ressentait pour elle une affection filiale, il n’était pas intéressé par les femmes et encore moins par les hommes. Elle lui demandait de s’asseoir à côté de sa table et lui racontait tout ce qu’il avait entendu, elle le trouvait très pertinent dans ses jugements. Et comme il faisait constater le tapage de ces réunions, elle lui fit remarquer. « — Jacques-Henri, tu sais, pour avoir eu la possibilité d’être invitée à plusieurs reprises dans le salon de Monsieur Thiry d’Holbach, ces clubs ne connaissent ni la courtoisie des salons où les idées s’échangent, ni la retenue des académies, ni même la discrétion feutrée des loges. Contrairement aux institutions précédentes, les clubs ne se donnent pas pour rôle premier de penser. Plutôt celui de parler tout haut et d’agir. Comme tu me l’as fait remarquer intelligemment. »

Un soir, il lui parla de Danton qui l’impressionnait et cela dès la première fois qu’il l’avait vu. Il avait été frappé par sa grande stature, et ses formes athlétiques, par l’irrégularité de ses traits labourés de petite vérole. Sa parole âpre, brusque, retentissante, son geste dramatique, la mobilité de sa physionomie, son regard assuré et pénétrant, le captivait comme tous. L’énergie et l’audace, dont son attitude et tous ses mouvements étaient empreints, faisaient de lui, à ses yeux, un chef que l’on pouvait suivre. De son côté, Danton avait remarqué cet auditeur qui l’écoutait à chaque fois avec ferveur du fond gauche de la salle, où toujours il s’installait sans jamais intervenir. Sa pondération et sa discrétion le classèrent dans la tête du tribun parmi ceux qui avaient de la cervelle et très vite il décida que l’on pouvait lui faire confiance.

C’est donc tout naturellement qu’il fut invité lors de sa création à participer aux rouages du club des Cordeliers. Le Club révolutionnaire avait été fondé sous le nom de « Société des Amis des droits de l’homme et du citoyen ». Comme il siégeait dans le couvent désaffecté, il en prit rapidement le nom. Animé par Danton, Desmoulins, Hébert et Marat, le club recrutait dans le petit peuple parisien, poussant régulièrement celui-ci à quelques exactions pour maintenir la pression sur l’Assemblée. 

Danton, pour s’assurer plus de pertinence dans sa politique, faisait comme tous, il entretenait un réseau d’espions ; c’est ainsi qu’il avait mis Jacques-Henri sur la piste des amis de Brissot et de leur financier.

Chapitre 06.

Le danger s’approche.

Début 1791.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

La neige était tombée pendant la nuit, elle avait recouvert la ville d’une fine pellicule qui brillait sous les rayons du soleil. Marie-Amélie se prélassait au lit, elle profitait des premiers mouvements de l’enfant qu’elle portait. Elle se sentait esseulée dans l’appartement, François-Xavier, comme chaque jour, s’était rendu à la salle du manège puis au club des Jacobins. Anastasie l’aida à sa toilette et partagea son déjeuner comme d’habitude. Sa maîtresse n’aimait pas manger sans compagnie et Elizabeth, sa belle-sœur, ne viendrait point ce jour-là. Marie-Amélie, qui éprouvait des fluctuations d’humeur qu’elle attribuait à sa grossesse, présagea un sentiment de mal-être qu’elle supposait découler de l’ennui dû à la solitude. Elle choisit de sortir. Comme elle ne voulait pas aller seule sur une des promenades à la mode, elle décida d’aller examiner de plus près la cathédrale Notre-Dame. Depuis son balcon, elle en voyait les tours dressées fièrement derrière les maisons du cloître dont les jardins descendaient jusqu’au fleuve.

cathédrale notre dame paris

Emmitouflée dans un manteau doublé de zibeline, don de sa tante, accompagnée d’Anastasie, elle suivit précautionneusement, afin de ne pas glisser, les quais de l’île saint Louis jusqu’au Pont-Rouge. Il n’y avait pas grand monde, la neige, le verglas ralentissaient le rythme de la ville la plongeant dans un silence étouffé. Elles longèrent les murs du cloître puis les contreforts de la cathédrale. Arrivées sur le parvis Marie-Amélie leva les yeux vers les deux clochers mis au silence forcé, car leurs cloches leur avaient été ôtées. Elle jugea les deux tours s’élevant vers le ciel des plus lugubres, il faut dire que l’architecture gothique attirait peu d’admirateurs selon les goûts du moment. Elle examina la cathédrale, dont le portail avait subi les dépravations des révolutionnaires. Les grandes statues avaient été anéanties, ils avaient décapité et enlevé les têtes des rois de Judée. Ils présumaient qu’il s’agissait des rois de France. Son intérêt la poussa à vouloir pénétrer dans l’église à l’appréhension d’Anastasie qui craignait d’être vue. Qu’allait-on penser d’elles qui entraient dans un lieu de culte fermé aux croyants ? Marie-Amélie essaya l’une des portes puis une autre et alors qu’elle allait abandonner, l’une d’elles s’ouvrit. Elle fut surprise, mais satisfaite de pouvoir contenter sa curiosité. Les deux femmes s’engagèrent dans l’enceinte et à la vue de la nef furent impressionnées, écrasées d’émotion par sa majesté. Les rayons du soleil ne pénétraient les lieux que par les trois rosaces du haut de chaque extrémité du transept, apportant la lumière vers le chœur vidé de ses symboles. Pas un bruit ne dérangeait l’endroit excepté le son de leurs talons. Elles effectuèrent le tour de la cathédrale par l’un des deux déambulatoires, Marie-Amélie s’arrêtant à chaque chapelle pour essayer d’entrevoir, malgré le manque de luminosité, les peintures qui heureusement n’avaient pas été abîmées. De son côté, Anastasie ne pouvait s’empêcher de surveiller chaque recoin bien qu’elles semblassent seules dans le lieu. Elle était inquiète, elle craignait les ombres et surtout ce qui pourrait en surgir. Elle se tenait près de sa maîtresse. Elles ne disaient mot tant elles étaient impressionnées par l’endroit. L’une l’était par la beauté qu’elle y décelait, l’autre par la désolation qui ne lui disait rien de bon. Même si Marie-Amélie trouvait le lieu sinistre, elle ne pouvait s’empêcher d’admirer la majesté de l’ensemble, l’élancement de l’architecture vers l’élévation intérieure à trois niveaux, avec d’immenses arcades, tribunes et fenêtres hautes. Elles contournèrent le chœur faiblement éclairé par des lancettes surmontées de grands oculus. À la croisée du transept et du départ du croisillon sud, Marie-Amélie s’assit sur un banc naufragé des déprédations qu’avait subies la cathédrale. Il restait toutefois contre le pilier sud-est la statue de la Vierge à qui elle demanda la protection de son enfant à venir. Alors qu’elle laissait ses pensées broder des prières, elle entendit un bruit au fond du lieu sacré, un son sourd qui la fit sursauter. Il fut suivi du frémissement d’un envol de pigeons effarouchés eux aussi. Sachant l’édifice désaffecté, elles avaient fini par s’y croire seules. Elle se leva et attrapa le bras d’Anastasie, également à l’affût. Elle chercha dans l’ombre ce que ce pouvait être. Elle interpella la cause supposée du bruit. Elle demanda s’il y avait quelqu’un, ce dont elle était sûre, aucune réponse ne vint. Inquiètes, elles se hâtèrent vers l’extérieur, vers la lumière. Parvenues dehors, elles sortirent du parvis cloîtré et à pas rapide s’éloignèrent et rejoignirent le Pont-Rouge. C’est là qu’en se retournant Marie-Amélie entrevit l’inconnu qui marcher sur leurs talons, car il n’y avait aucun doute, il les suivait de près. Elle le reconnut, c’était le jeune homme du Palais-Royal. Elle l’avait aperçu à plusieurs occasions. Une fois ce fut à une promenade aux Tuileries, ensuite au jardin des plantes où elle était allée avec Elizabeth, sa belle-sœur, une autre fois alors qu’elle se rendait chez sa tante dans le Marais et même lors d’une visite à Pierre Vergniaud place Vendôme. Ce ne pouvaient être des coïncidences. Elle l’avait tout d’abord cru, mais là cela ne pouvait être possible, qu’il la traquait. Pourquoi ? Elle n’aurait pu le dire. Elle toucha spontanément son ventre enflé.

 « — Anastasie ! Prenons la rue Saint-Louis ! Il nous suit ! » Elle préférait se situer au milieu des gens plutôt qu’être seule sur les quais, elle pressentait le danger. Elle ne savait lequel, mais elle présumait qu’elle était la proie d’une bête malfaisante. De temps en temps, elle se retournait pour voir si leur poursuivant se trouvait toujours derrière elles. Comme elle ne le vit plus, elle ressentit un soulagement, mais elles s’étaient éloignées de leur résidence. Anastasie, moins confiante, attira sa maîtresse vers l’église Saint-Louis qu’elle connaissait pour détenir une sortie vers les quais en passant par les jardins des habitations environnantes.

*

Corentin Coroller, curé de la paroisse bien qu’ayant prêté le serment constitutionnel était encore fort respecté de ses paroissiens, car il les aidait du mieux qu’il put allant jusqu’à cacher des fugitifs. Il avait accepté la constitution et prêté serment. Il savait bien qu’à l’inverse, il n’aurait pu porter secours à ses fidèles. Il avait trouvé cela utile, et puis s’il croyait, il n’était pas rentré dans la prêtrise par foi. De ses cinq frères et sœurs, il avait été le seul à avoir des facilités pour des études. Son père avait donc jugé profitable malgré de faibles moyens d’avoir l’un de ses enfants au sein de l’Église.

Alors qu’il nettoyait par habitude ou piété la statue de Sainte Geneviève et celle de la Vierge Marie situées dans les transepts, il vit débouler dans son église désaffectée dont le mobilier avait été pillé, dont on avait brisé les statues des saints et envoyé les métaux récupérables à l’Hôtel des Monnaies, deux femmes visiblement affolées dont l’une se sentait mal.

Il descendit de son escabeau et se précipita pour leur porter secours. Il les entraîna dans son presbytère sans émettre de questions, sortit une carafe de vin et un verre et en servit un à celle qui était enceinte. Il connaissait la chambrière, elle lui expliqua leur crainte pendant que sa maîtresse se rétablissait. Quand Marie-Amélie fut remise de ses émotions, il les raccompagna par les jardins jusqu’aux quais, puis deux rues plus loin à son hôtel. Il les laissa en sécurité et revint par un chemin détourné, il se félicita de son idée de précaution.

église de l’ile saint Louis

Quand une heure plus tard, de retour, il découvrit dans son église un jeune homme qui l’interrogea sur les deux femmes. Il prétendit ne pas les avoir rencontrées, d’autant qu’il venait lui-même d’arriver. Jacques-Henri repartit déçu, mais il n’aurait pas su dire de quoi, car s’il les avait rattrapées qu’aurait-il fait ? C’était devenu obsessionnel, il avait beau lutter, elle revenait toujours à sa pensée. Il avait besoin de la voir, de la contempler. Et la douleur était d’autant plus grande, qu’il la savait être l’épouse d’un autre homme et apparemment une compagne irréprochable. Il fut donc soulagé autant que frustré et repartit.

Une fois reposée, Marie-Amélie se jugea sotte d’avoir réagi comme cela. Il ne devait pas y avoir de quoi à paniquer. Elle se demanda à quel point son imagination ne lui jouait pas des tours. Quant à Anastasie, elle ne savait plus, quand elle relata leur aventure à la cuisinière et à la grisette, elle se trouva elle aussi bien stupide de s’être effrayée comme ça, ce que lui confirma la domestique. La grisette si elle ne dit rien n’en pensa pas moins, elle avait remarqué à plusieurs reprises un homme qui faisait le guet derrière le saule pleureur au bord du fleuve, un peu plus loin sur le quai. Il surveillait la maison, elle n’en avait aucun doute, mais si elle l’avait signifié, personne n’en aurait tenu compte, alors elle gardait pour elle ce dont elle avait connaissance.

Après cette aventure, Marie-Amélie resta se reposer chez elle pendant plusieurs jours. Elle se contenta de recevoir les visites de sa tante et de sa belle-sœur. Elle ne leur raconta rien de peur de paraître inconséquente. Elle évita de sortir prétextant sa grossesse.

*

Le printemps approchait, et ce soir-là malgré le froid et la bise, François-Xavier rentra à pied, il ruminait sa colère et sa déconvenue était grande. Il sortait du club des Jacobins. Tous argumentaient la décision du Pape que lui-même avait prévu depuis longtemps. Comment pouvait-il en être autrement ? Il en avait débattu plus d’une fois avec ses amis, mais entre ceux qui présumaient que cela ne se pourrait, le Pape se plierait à la volonté du peuple, et les autres qui concluaient que cela aurait le mérite d’être clair et sans retour, il avait baissé les bras. De toute façon comment pouvait-on faire différemment pour être juste et égaux envers tous ? Quel autre moyen avait-on pour récupérer les biens ecclésiastiques accumulés au cours des siècles au détriment des petits que l’église était supposée aider et protéger ? Mais qui avait pensé à tous ceux pour qui la religion était un soutien de tous les jours en plus d’être une éducation, peu de personnes, et elles n’avaient osé le clamer. Le Pape était donc sorti de sa longue patience et, par deux brefs adressés aux évêques assermentés, il avait condamné la Constitution civile, la Déclaration des Droits et les principes sur lesquels elle se fondait. Il avait porté un solennel anathème à la Révolution. Ceux, qui parmi les membres du clergé avaient juré, le plus souvent contraint, allaient désormais se rétracter, le Pape s’étant prononcé. Ils allaient choisir selon leur foi et non d’après l’intérêt humain. Et certains curés avaient déjà prêché contre la vente des biens ecclésiastiques et recommandaient le refus de l’impôt. Mirabeau avait beau fulminer contre les prêtres rebelles, la majorité de la population n’en soutenait pas moins la cause du clergé. Des troubles s’étaient déjà élevés en Alsace, au Languedoc. La plus absurde, la plus cruelle, la plus méprisable des guerres qui put opposer les hommes allait commencer, la guerre religieuse. Ceux, qui se considéraient comme de vrais catholiques, révoltés par l’intrusion de l’autorité civile dans le domaine des âmes, se détournaient des prêtres « jureurs », secouraient, cachaient les « réfractaires », il le savait. Chez lui-même, il avait remarqué le manège d’Anastasie. L’ayant croisée un soir avec un homme, elle l’avait fait passer pour un galant, il avait fermé les yeux, mais il n’avait pas été dupe. La Révolution, qui avait invoqué l’amour, allait semer la haine et la discorde même au sein des familles. Cette révolution, qu’il avait estimée incontournable, qu’il avait chérie de tout son cœur et qui avait commencé sa route au nom de la liberté, allait la poursuivre par la tyrannie. « — Quelques pas encore et elle baignera dans le sang. » Pensa-t-il.

Lorsqu’il rentra chez lui, l’humeur sinistre, il découvrit Marie-Amélie assise tranquillement, tricotant une layette avec le sourire aux lèvres et l’œil malicieux. Cela l’apaisa, lui redonna du baume au cœur et de l’espoir dans le lendemain. « —Mon François, je vous trouve bien sombre. Venez donc près de moi, que je vous compte nos dernières nouvelles. » Il obéit en souriant, heureux comme chaque fois qu’il la contemplait. « —Que l’amour est une belle chose quand chaque jour, il se renouvelle. » Pensa-t-il. Le sourire béat, elle reprit : « —Monsieur le futur père, sachez que j’ai reçu cet après-midi une visite très importante, celle de Madame Élisabeth Bourgeois que m’avait conseillée Élisabeth. » François-Xavier prêta l’oreille à son épouse tout en l’admirant, elle n’avait jamais été aussi ravissante depuis l’attente de l’heureux évènement. « —Mon mari, vous ne m’écoutez pas, je le vois bien.

— Mais si Marie-Amélie, vous me parliez d’une Madame Bourgeois.

 — Oui fait, elle a été instruite par Madame Angélique Marguerite de Coudray, poursuivit-elle, comme si elle savait qui c’était, et depuis est devenue la première sage-femme exerçant à l’hôtel-Dieu de Montmorency.

— Mais ma mie, c’est à trois lieues des portes de Paris.

— Oui, mais pour les deux mois à venir, elle pratiquera son art à l’hôtel-Dieu pour former des élèves. Bon, revenons au fait, elle m’a annoncé ce que je présageais déjà.

François-Xavier la regarda avec curiosité essayant de suivre l’écheveau des pensées de son épouse, il ne comprenait pas où elle voulait en venir. « — Mon ami ce n’est pas un enfant que j’attends… mais deux ! » Il écarquilla les yeux, l’observa, intrigué, comme s’il voyait une bête curieuse. Elle éclata de rire devant sa mimique. « — Et oui mon ami, c’est possible, la nature, Dieu, devrai-je dire, me fait porter des jumeaux, sûrement pour rattraper le temps perdu. » Il la prit dans ses bras et unit ses rires aux siens. Que le bonheur était doux quand il était partagé.

*

Ce moment de bonheur fut de courte durée. Il retrouva le lendemain l’assemblée en plein tumulte. Mesdames Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV, avaient décidé de partir pour Rome. Leur petit-neveu les y avait autorisés, mais la populace s’était agitée et les vieilles princesses furent arrêtées au cours de leur voyage à Arnay-le-Duc. Mirabeau avait cru régler par ce simple texte : « Aucune loi ne s’opposant au départ de Mesdames, il n’y a pas lieu de délibérer sur le procès-verbal de la commune d’Arnay-le-Duc ». Mais dans les jours suivants, les clubs, les journaux, la gauche de l’assemblée réclamèrent un décret contre l’émigration. Le Chapelier le présenta, Mirabeau le combattit avec âpreté et les patriotes se rangèrent derrière Lameth et Robespierre. Le tout déclencha une journée électrique, dans le peuple comme à la cour, tous prévoyaient une émeute. Des émissaires du parti d’Orléans avaient répandu le bruit que l’on préparait au donjon de Vincennes un abri pour le roi. Les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, conduits par Santerre, marchèrent sur cette nouvelle Bastille. La Fayette, avec la garde nationale, les obligea à rentrer dans Paris, non sans tumulte. Mais revenant aux Tuileries, il y trouva plusieurs centaines de gentilshommes qui, armés de couteaux et de pistolets, s’étaient faits les gardiens de la famille royale. Le général, pris au dépourvu, y manqua de sang-froid. Il arracha au roi l’ordre de faire évacuer le château par ses défenseurs inutiles. La Fayette se perdit ainsi tout à fait dans l’esprit de Louis XVI, qui dès lors se tourna plus nettement du côté de Mirabeau.

François-Xavier regarda les révolutionnaires gagner du terrain, à Paris, comme en province. C’était déjà avec crainte qu’il avait constaté le renouvellement des municipalités par des exaltés, des extrémistes qui disposaient maintenant et du pouvoir local et des tribunaux. Il avait tiré le signal d’alarme dans son entourage, mais pour l’instant celui-ci ne pensait qu’à remplacer le pouvoir en place, car ils estimaient faire mieux. Il avait regardé le spectacle querelleur et pathétique, qu’il désapprouvait, entre Mirabeau et La Fayette. Ce dernier essaya d’empêcher Mirabeau d’entrer au Directoire du département de Paris, et ainsi d’obtenir la présidence de l’Assemblée, ce qu’il ne réussit point. De son côté, Mirabeau poursuivit contre lui sa campagne de dénigrement contre le général. François-Xavier ne put que remarquer la perte de confiance et d’influence au profit d’extrémistes comme Danton et Robespierre, et pour lui cela n’amenait rien de bon. En même temps aux jacobins, il constatait une scission se faire avec d’un côté La Fayette, Barnave, Duport, les frères Lameth, Beugnot, Sieyès, Girardin, Pastoret, qui, partisans du maintien d’une monarchie constitutionnelle, la voyaient s’éloigner et les autres n’étaient pas très unis. S’il ne voulait pas manquer à la parole donnée de ses amis, il les aurait sûrement suivis, mais d’un autre côté, il n’avait guère confiance en eux. Il sentait bien que parmi eux, à l’exemple des frères Lameth, c’était plus de l’intérêt qu’une conviction. Cela allait trop vite, François-Xavier perdait pied, il avait de plus en plus l’impression de ne rien dominer. Les dernières lettres de son père, lui expliquant leur difficulté financière, n’arrangeaient rien à ses tourments.

*

De l’autre côté de la Seine, Danton et ses comparses se frottaient les mains et mettaient de l’huile sur le feu. Ils voulaient précipiter les choses. Ils mirent sur les talons de Mirabeau, Jacques-Henri. Celui-ci ne le quitta plus d’une semelle au détriment de son obsession, il attendait le moment propice pour accélérer la fin de leur ennemi, quel que soit le moyen, peu importait.

Pour commencer, Jacques-Henri séduisit et manipula une des filles de cuisine de la maison de Mirabeau. Il la rendit si dépendante de lui qu’il l’amena à glisser régulièrement dans son potage ou autre liquide une poudre qu’il avait acquise auprès d’un chimiste qui petit à petit poussait le député vers sa tombe. Il le proposa à celle-ci comme un roboratif qu’il voulait donner à l’homme dont il se fit passer pour un admirateur inconditionnel, et pour preuve, il en avala devant elle. Comme les effets n’étaient guère visibles dans un premier temps la fille n’y vit pas de mal, et jour après jour elle obéissait aveuglément dans l’espoir d’obtenir de Jacques-Henri quelques agréments.

Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau

Mais Mirabeau continua à soutenir un train effroyable. Jacques-Henri s’épuisait jour et nuit dans sa tâche, sa victime ne faiblissait pas. Il vérifiait que la servante respecta avec régularité sa demande. Il suivait l’homme partout. Il finit par trouver des informations qu’il fit passer à son commanditaire. Il avait levé le masque sur une chose impensable sauf pour celui qui récupéra le message et qui le détruisit tout de suite, car il faisait de même. Mirabeau adressait chaque semaine à Louis XVI un rapport étudié sur la situation politique et les mesures à prendre, il était le guide occulte de la couronne. Et lorsque Danton le découvrit, il éclata d’un rire tonitruant, le traitant au passage d’enflure. Mais ce n’était pas au marquis qu’il pensait, mais au roi et à son double jeu. Car il recevait lui aussi des subsides du pouvoir royal. Parfois il agissait dans l’intérêt de ce dernier. Il avait poussé Santerre à faire diversion lors de l’affaire des « chevaliers du poignard », celui-ci avait l’intention d’enlever le monarque. Il l’avait incité à déclencher une émeute à Vincennes destinée à détourner l’attention, et attirer les troupes de La Fayette, qui était un obstacle aux projets des conseillers de Louis XVI. Dans la confusion, Santerre avait bêtement tiré en direction du général, avec la résolution de le tuer comme cela lui avait été suggéré et avait touché son second, Desmottes[ qui l’avait fort mal pris. Cela fit sourire Danton qui ce jour-là aurait pu atteindre son but, mais ce n’était que partie remise.

Jacques-Henri détourna d’autres missives, car Mirabeau écrivait de sa main des lettres sans nombre. Ces dernières n’avaient guère d’utilité, sauf prévoir le contenu de quelques discours pour lesquels Danton prépara les réparties, qu’il donna par des intermédiaires. Hormis ça, Mirabeau avec assiduité se rendait à l’Assemblée et intervenait dans la plupart des questions. Il allait assez souvent aux jacobins. Il paradait à la tête de son bataillon de gardes nationaux, on le voyait dans toutes les fêtes publiques, imposant, massif, sa tête bouffie rejetée en arrière, crevant d’activité et de lassitude. Difficile de le contrecarrer sans se découvrir, mais sans le savoir, son rythme effréné ajouté à la potion dont Jacques-Henri avait augmenté les doses allait servir ses ennemis. Il appréciait la table, les soupers tardifs, chez Méot ou ailleurs, les mets trop riches, les vins trop capiteux, il avait du goût pour l’amour, les nuits passées dans une frénésie érotique. De plus, la déception l’envahissait ainsi que le chagrin, chagrin d’être traité sans confiance par la cour, chagrin d’être soupçonné de trahison par tous les partis, chagrin d’être déchiré par les pamphlétaires qu’excitent son luxe. Enfin, il sentait en lui une forte tristesse. Il subodorait à certaines heures qu’il n’aurait pas le temps d’appliquer son système de monarchie tempérée. Jacques-Henri apprit à le connaître et à l’admirer, il finit par le penser l’égal de Danton, mais il avait choisi son camp. Obstinément, il poursuivait sa tâche destructrice et s’il ne s’en attendrit pas moins, car il avait compris avant les autres, les actions pernicieuses du marquis. Il lui facilitait la besogne, il se suicidait et pour cela il s’épuisait, s’empoisonnait, se tuait. Il ne l’ignorait pas, et quand son entourage, sa famille, ses amis lui conseillaient un peu de repos, ses lourds yeux s’injectaient de sang. Pour quoi faire ? Il se savait perdu, ses ennemis attendaient la curée, il allait les botter en touche. Une vie commune de toute façon ce n’était pas pour lui, il préférait la mort. Jacques-Henri rassura Danton de l’avancement de son ouvrage et lui confia ses intuitions, ce dernier le crut. Lorsque vint la fin du mois de mars, il ne put faire autrement. Mirabeau, très las, y voyant à peine, monta à la tribune pour parler de la Régence. Il se montra éloquent, Danton constata de-ci, de-là d’étranges faiblesses qui le confortèrent dans les dires de son sbire. Le surlendemain, Jacques-Henri le prévint, le grand homme souffrait atrocement du ventre, sans doute, une crise néphrétique. Mais à sa surprise, il reparut. Danton s’impatienta, Mirabeau mettait du temps à en finir. Deux jours plus tard, il apprit, de Jacques-Henri, qu’il s’était rendu au théâtre. Mais là, ce fut la fin. Le bruit se répandit dans Paris qu’il était perdu. Haines et controverses se turent. Une foule qui lisait avec avidité les bulletins assiégea sa porte. Le roi, la reine, Monsieur, le président de l’Assemblée firent prendre de ses nouvelles, quelques-uns de ses adversaires les plus agressifs se déplacèrent jusque chez lui. On pailla la rue devant son hôtel et aux alentours. Et comme obéissant à une secrète consigne les passants parlèrent bas. Jacques-Henri vint enfin annoncer que c’était fini, Danton se frotta les mains maintenant, cela allait s’accélérer.

*

Marie-Amélie et François-Xavier étaient attendus par Madame La Fauve-Moissac et son époux pour le repas pascal. Lorsqu’ils arrivèrent, ils trouvèrent, dans le grand salon de l’hôtel Ajasson de Grandsagne, en intense discussion leur hôtesse et Élisabeth au milieu d’un groupe d’amis, eux aussi conviés. Il s’était, semble-t-il, passé quelque chose de grave. Comme il ne se déroulait pas de jours sans incident, François-Xavier ne fut pas vraiment surpris, mais s’inquiéta toutefois de l’agitation des personnes présentes. Madame La Fauve-Moissac prit la parole : « — Je reviens de mon service à la cour, et au moment où ses majestés s’apprêtaient à délaisser les Tuileries pour se rendre à Saint-Cloud pour « faire leurs Pâques », une foule armée a empêché le couple royal de quitter le château. Lafayette est allé à l’hôtel de ville demander l’ordre de disperser le peuple, mais Danton a tant et si bien fait que cela ne lui a pas été accordé. De colère, le général, accompagné de Bailly, est allé à l’Assemblée, mais elle n’a pas voulu l’y entendre. Il est donc revenu vers nous et a commandé à ses cavaliers de mettre sabre au clair et de repousser la foule. Ils ont obéi, mais des gardes nationaux, baïonnette au canon, les ont arrêtés. Cela a jeté un froid, il a bien fallu admettre que Leurs Majestés étaient prisonnières de la garde nationale, ce que d’ailleurs notre reine a fait remarquer à Lafayette. »

Cela laissa sans voix François-Xavier, dans quelle pente glissait-on ! Il est vrai qu’il avait lu des articles furibonds qui dénonçaient ce voyage comme la première étape d’une fuite à l’étranger, mais il n’avait pas pensé que cela serait tant pris au sérieux.

À l’Assemblée, Danton se frottait les mains croyant le moment venu d’attirer le pouvoir à lui, mais le destin avait décidé que ce n’était pas son heure. D’autres réalisèrent la même erreur, c’était le triumvirat constitué d’Alexandre Lameth, et de ses comparses, Barnave et Duport. Ils voulurent remplacer Mirabeau auprès de la royauté. Mais si Louis XVI et surtout Marie-Antoinette allouèrent leur argent, ils ne donnèrent pas leur confiance. Les triumvirs allaient à leur tour se compromettre dans l’opinion, épuiser leur influence sur l’Assemblée, sans aucun bénéfice pour la monarchie. Car devant eux se levait, aux moments décisifs, un petit homme au visage triangulaire, au haut front fuyant, aux yeux verdâtres, aux narines frémissantes, à la mâchoire carnassière, aux lèvres satisfaites, Maximilien de Robespierre. Vêtu toujours avec recherche, il ne se départait pas d’une courtoisie indifférente, et d’une politesse morne. S’emportant rarement, il méditait ses actes, affinait soigneusement ses discours. Même lui ne le savait pas, c’était son heure.

*

Le comte d’Angiviller, directeur général des Bâtiments du roi, avait invité Madame La Fauve-Moissac et ses deux nièces à venir visiter l’ensemble des peintures du Louvre. Suite à la fermeture de la galerie du Luxembourg dix ans plutôt, le comte avait décidé d’utiliser la grande galerie du Louvre pour exposer les tableaux de la collection royale ainsi que les œuvres acquises spécialement pour un projet de galerie d’exposition qui prenait du temps à se construire.

Il avait commandé un rapport sur ce sujet à l’architecte Jacques-Germain Soufflot, mais il n’avait pas eu la possibilité de l’exécuter. Il avait juste fait détruire la voûte inachevée de Nicolas Poussin, en raison du danger qu’elle représentait en cas d’incendie, et avait bâti par l’entremise de Maximilien Brébion, un escalier, menant au Salon carré. S’il n’avait guère eu de chance pour la mise en place du lieu pour pouvoir l’ouvrir au public, il avait pu toutefois conduire une ambitieuse politique d’acquisitions dans cette perspective. Il avait acheté les principaux chefs d’œuvres européens qui apparurent sur le marché, comblant ainsi les lacunes des collections royales, non sans promouvoir les artistes français. Il entreprit également un vaste programme de restauration des ouvrages. Afin d’obtenir plus de moyens, car il en recevait de moins en moins du nouveau gouvernement, il invitait chaque fois qu’il le pouvait ceux qui détenaient du pouvoir. Par l’intermédiaire de Madame La Fauve-Moissac, il comptait toucher son époux le marquis d’Ajasson de Grandsagne toujours en fonction au ministère des Finances.

La voiture entra dans la cour carrée du Louvre et déposa les trois femmes enveloppées dans leur manteau, car l’air de ce début de printemps était encore vif. Sur le pas de la porte du pavillon de l’horloge les attendait un secrétaire du comte d’Angiviller. Un valet se saisit de leur pardessus au passage et les guida vers la galerie d’Apollon au premier étage où se trouvait leur hôte. Le soleil baignait l’endroit, faisant jouer les ors des moulures qui couvraient chaque espace vide entre les tableaux effectués par Le Brun et les sculptures en stuc. Si Madame de la fauve Moissac et Élisabeth Chevetel étaient habituées aux fastes de Versailles, elles n’en étaient pas moins émerveillées par l’embellissement du lieu. Pour Marie-Amélie n’était guère familière de ce genre de décor magnificent, elle en avait le souffle coupé devant l’abondance des ornementations et la perfection des peintures notamment celles des médaillons du plafond. On était loin de l’enjolivement de sa maison Caudéranaise, aux murs gris pâle soulignés de moulures blanches. Il y en avait peut-être trop à son goût, mais quelle splendeur ? Le comte, entouré de trois hommes, se retourna vers elles : « — Excusez-moi mesdames de ne pas vous avoir accueillies je réglais un problème d’infiltration. Ce Palais est un gouffre d’ennui.

Louvre

— Vous êtes tout excusé, comte. Le détour en vaut la peine. Cette galerie est une splendeur du grand siècle. Tout en répondant à leur hôte, Madame La Fauve-Moissac entraîna ses deux nièces afin de faire le tour de la salle, laissant à ce dernier le temps de résoudre son dilemme. Elles le suivirent ensuite dans le labyrinthe du vieux château jusqu’au salon carré où du sol au plafond, il y avait des peintures italiennes. Il y en avait même appuyé les unes sur les autres, toutes n’avaient pu être accrochées. Le comte énonça avec fierté les œuvres rassemblées. Elles découvrirent une quinzaine de peintures de Véronèse dont « les noces de Cana », quatorze tableaux du Titien dont « Le concert champêtre », sept du Pérugin, dix de Raphaël dont le « portrait de Baldassare Castiglione ». Il fit remarquer le sourire mystérieux du modèle d’un portrait réalisé par Léonard de Vinci intitulé « La Joconde » qui l’intriguait beaucoup et dont Marie-Amélie ne comprit pas l’intérêt qu’il lui portait.

Puis il leur proposa d’entrer dans la grande galerie. Celle-ci permettait de relier le Louvre au palais des Tuileries. Elles eurent un temps d’arrêt et furent considérablement impressionnées par le lieu lui-même. Il semblait sans fin avec ses 450 m de long et ses voûtes ouvertes vers le ciel par des verrières, inondant l’espace de lumière. Il les précéda continuant à nommer les créations rencontrées. Elles allaient du XVème siècle, avec « la pietà d’Avignon » d’Enguerrand Quarton et le « Portrait de Charles VII » par Jean Fouquet à une période plus récente comme François Boucher dont il avait rassemblé une vingtaine d’œuvres. Il y avait bien sûr des paysages de l’École de Fontainebleau et bien évidemment une immense collection du grand siècle ponctuée par plusieurs pièces maîtresses dont « L’Enlèvement des Sabines » de Poussin avec quarante autres œuvres de l’artiste, « Le tricheur à l’as de carreau » de Georges de La Tour ou encore le portrait de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud, sans omettre les frères Le Nain, Philippe de Champaigne, Claude Lorrain et Charles le Brun.

Parvenant au premier tiers de la galerie, les visiteurs trouvèrent un goûter installé sur une table entourée de quatre chaises. Marie-Amélie apprécia de pouvoir se reposer, sa grossesse arrivée à son septième mois commençait à la fatiguer de plus en plus rapidement. La collation prise sans valet obligea Élisabeth à servir, mais cela amusa les dames et permit au comte un ton plus familier. Celui-ci connaissait la marquise depuis longtemps ce qui l’autorisait à expliquer ses soucis financiers sans détour. Madame La Fauve-Moissac, bien que trouvant que par les temps qui couraient ceux-ci étaient bien superflus, promit d’en toucher un mot à son époux. Il suggéra alors de faire un détour par la salle des états pour voir quelques réalisations du nord de l’Europe notamment des écoles hollandaises et flamandes. Il avait complété cette collection la portant à 1200 tableaux. Il en était très fier, car il y avait des œuvres de premier plan comme « La Vierge du chancelier Rolin » de Jan Van Eyck, et une quinzaine de Rembrandt dont « Bethsabée au bain tenant la lettre de David ».

Marie-Amélie encore fatiguée proposa de les attendre. Ils la laissèrent donc se reposer. Elle apprécia ce moment de solitude. Elle finit toutefois par se lever pour poursuivre à son rythme la visite de la grande galerie. Elle s’arrêta devant « Le Pierrot et le pèlerinage à l’île de Cythère » d’Antoine Watteau, puis elle continua, découvrant les tableaux de Fragonard, de Chardin, dont « La Raie », et des toiles d’Hubert Robert. Elle était presque arrivée au bout de la salle d’exposition sans que soient revenus ses compagnons. Elle fit demi-tour et prit le temps d’admirer « la belle Jardinière » de Raphaël qui s’était perdu dans les peintures françaises. Elle s’émerveillait de la facture lorsqu’elle perçut une silhouette qui se dirigeait vers elle. Elle supposa un secrétaire qui venait la quérir, elle s’avança vers lui quand arrivée à la moitié du parcours, elle reconnut l’homme qui la traquait. Elle paniqua, resta figée devant celui qui cheminait vers elle avec un air menaçant. Un de ses enfants remua, son coup de pied la fit réagir, elle sortit de son immobilisme. Elle réalisa un passage sur sa gauche, elle s’y engouffra, relevant ses jupes, et se mit à hâter son pas, s’efforçant de trouver une échappatoire. Sa grossesse ne lui permettait pas de faire mieux, son ventre était trop lourd. Paniquée, elle parcourait les pièces cherchant chaque fois par où s’enfuir, elle entendait le son de la marche rapide de son suiveur. Son cœur s’accélérait, sa respiration devenait haletante, elle s’affolait. Elle descendit un escalier, et là sur un palier, un violent élancement lui transperça le bas du dos. La fulgurance de la souffrance lui coupa le souffle. Ses jambes se dérobèrent, elle s’accrocha au mur, s’y appuya et se laissa glisser contre lui. Puis des crampes abdominales la prirent la pliant en deux. Elle s’affaissa, se coucha comme un fœtus sur le sol pleurant de douleur, ce n’était pas possible, elle n’allait pas accoucher maintenant, ici. Elle entendit alors des voix de femmes, elle eut le courage d’appeler au secours. Madame La Fauve-Moissac accourut suivie d’Élisabeth et du comte accompagné de deux secrétaires qui l’avait retenue pendant leur visite. Marie-Amélie montra du doigt le couloir d’où elle venait et murmura. : « — L’homme ! Ma tante l’homme ! ». Madame La Fauve-Moissac leva les yeux pour voir une silhouette s’enfuir. « — Attraper cet homme, vite ! »

*

Madame La Fauve-Moissac avait fait ramener tant bien que mal la parturiente chez elle. Anastasie avait envoyé le valet de chambre de François-Xavier à l’hôtel-Dieu sur l’île de la Cité chercher la sage-femme. Les douleurs ne quittaient pas Marie-Amélie. Quand Élisabeth Bourgeois arriva, elle ausculta la jeune femme dont les contractions s’apaisaient. Elle réconforta son entourage, c’était une fausse alerte. Mais la future mère ne devait plus abandonner son lit jusqu’à l’accouchement. Elle lui fit donner un opiacé pour la calmer. Tout le monde respira de soulagement.

L’homme qui l’avait poursuivi ne fut pas rattrapé, mais le fait de ne pas avoir été seule à le voir rassura Marie-Amélie sur son état psychique. Elle avait fini par croire qu’elle devenait folle. Elle se confia à son époux en même temps qu’à sa tante et sa belle-sœur. Dans la pièce, la petite Grisette, qui apportait une carafe d’eau réclamée, écouta et puis ce fut plus fort qu’elle. Les yeux fixés sur le sol, elle raconta ce qu’elle avait observé à la surprise générale. : « — Le Monsieur dont vous parlez et bien il se tient souvent près de la maison.

— Que dis-tu mon petit ? Mais pourquoi ne nous a pas informé avant ?

— Mais Monsieur qui m’aurait cru ? Et puis je ne savais pas ce qu’il voulait, au début je supposais qu’il était là pour Anastasie.

— Elle a raison, François, il y avait peu de chances que l’on ait pris Grisette au sérieux. Par contre, Grisette, si tu le revois préviens moi ou Monsieur.

— Oh oui, Madame ! Toute fière d’être pour la première fois d’une quelconque importance.

Quelques jours plus tard, le comte d’Angiviller fut accusé de dilapidation des deniers publics. Personne ne fit le rapprochement avec la poursuite du Louvre et pourtant c’est la colère de Jacques-Henri qui avait précipité sa chute. Il l’avait fait dénoncer par « l’ami du peuple ». Le comte n’avait pas attendu son reste, il émigra en Allemagne.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 3 et 4

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Chapitre 3.

1788. Les affres d’un négociant bordelais.

Lacourtade Henri

Henri Lacourtade se reposait de plus en plus sur son fils et sa belle-fille ainsi que sur John, qu’il avait pris en affection, pour faire fonctionner la maison. Il ne s’en désintéressait pas, mais il pensait que le temps venait où il faudrait passer la main. Il passait son temps en plus de la maison de négoce entre sa bibliothèque et la maison de campagne de Caudéran, où il s’était pris d’engouement pour l’agencement du parc, passion qu’il partageait avec sa belle-fille. Comme son fils, il fréquenta l’Académie des Sciences, Belles-lettres et Arts de la ville et avait même accepté de rentrer dans la franc-maçonnerie sur l’invitation de Monsieur de Saige, ce qui avait facilité le mariage de son fils avec une jeune fille de la noblesse. Il intégra la loge de « l’Intime Fraternité « et fut parrainé par Étienne François Charles Jaucen baron de Poissac, conseiller au Parlement, dans son hôtel particulier, sur les allées d’Albret. Il avait vite constaté que sous couvert d’égalité, c’était le jeu des pouvoirs, le mécanisme subtil des influences, le rodage des transmissions qui s’ordonnançait dans ces loges. Il pensait comme beaucoup que les loges comme les académies permettaient de tisser et d’étendre les relations nécessaires pour occuper sa place dans la société et développer son commerce. Il y avait écouté des concerts et y avait aussi vu les premières expériences sur l’électricité, mais il avait surtout entendu les nouvelles idées. Il avait même assisté au « discours sur la nécessité et les moyens de détruire l’esclavage dans les colonies » par André Daniel Laffon de Ladebat. Il l’avait au demeurant trouvé brillant, mais l’accueil chaleureux qu’il reçut par la jeunesse bordelaise dont les fortunes familiales dépendaient pour beaucoup de la traite ou de son marché parallèle était pour lui par trop ironique à son goût. Comme la plupart, il avait lu les philosophes que son siècle avait vus naître, il en avait apprécié certaines idées et certains talents de virtuosité de réflexion, mais il ne s’en méfiait pas moins. Car toutes ses idées étaient bien belles, cependant il n’était pas sûr que ce fût bon pour le commerce, cela entraînait du changement, du désordre et pour les affaires rien ne valait la stabilité. Aussi quand il retrouvait John, devenu son secrétaire et son confident, dans son bureau, il le prenait pour témoin. Il se lançait alors dans un monologue suivant le sujet qui le taraudait. « – Mon petit, c’est bien beau de parler de liberté à tout bout de champ, mais à mon avis j’ai peur que mes compatriotes ne soient las d’un bonheur qui finit par les ennuyer, car il est par trop tranquille. Pour être honnête, en dehors de quelques personnes dont les actes sont malveillants ou pour le gouvernement un sujet particulier d’irritation, le reste des citoyens jouit de la liberté de fait la plus complète. On parle, on écrit, on agit avec la plus grande indépendance, on brave même l’autorité avec une entière sécurité. La presse n’est pas libre de droits, c’est un fait, mais tout s’imprime, tout se colporte avec audace. Les personnages les plus graves, les magistrats même, qui devraient réprimer ce désordre, le favorisent. On trouve dans leurs mains les écrits les plus dangereux, les plus nuisibles à toute autorité… Si on nie que ce soit là de la liberté, il faut convenir au moins que c’est de la licence. » Cela faisait sourire le jeune homme qui pendant ce temps ouvrait, triait le courrier venant des comptoirs d’Afrique ou des colonies et attendait que son maître soit prêt à lui donner des directives pour les réponses. Mais le vieil homme reprenait, tout en changeant de sujet, car il sautait souvent du coq à l’âne. « – Tu sais mon petit, c’est toujours pareil, ils ont tellement peur de l’impôt qu’ils sont anxieux des signes extérieurs de richesse et ils jouent toujours un peu les misérables, mais dès qu’il y a fête, alors là ils n’hésitent pas à parader. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent, j’ai bien peur qu’ils s’ennuient tout simplement… Et puis il y a trop de jeunes gens qui sont oisifs et meublent leurs temps avec de la philosophie de bas étage. »

Et Monsieur Lacourtade père n’eut pas fini de faire montre de son bon sens, car tout s’accéléra lors de l’année 1788 avec la décision de convoquer les États généraux par Monsieur Loménie de Brienne. Son salon ne désemplit pas, sa belle-fille se mit en devoir de recevoir les amis de son époux. Élie Guadet et Pierre Victurnien Vergniaud y vinrent très vite, accompagnés d’Armand Gensonné et Antoine Duranton avec lesquels, sur l’incitation du président Du Paty, ils avaient créé une association. Elle regroupait toutes les sciences encouragées par les gens de lettres, les artistes et les amateurs, et était semblable à celle de Paris, tout comme le musée de Bordeaux qu’ils avaient aussi initié imitant celui de la Capitale. Ils eurent même le plaisir de recevoir l’abbé Dupont des Jumeaux, fondateur du Journal de Guyenne, le premier quotidien bordelais. Le petit salon de Marie-Amélie Lacourtade ne rivalisait pas avec celui de sa marraine Madame de Verthamon, épouse de Monsieur de Saige, où tout ce monde se retrouvait régulièrement et y croisait en plus l’intendant de la région, Nicolas Dupré de Saint-Maur, Romain De Sèze, Laffon de Ladebat, Monsieur de Lisleferme, avocat au Parlement et président du musée, tous protecteurs de cette institution. C’est lors d’une de ces soirées après la fête de Noël que l’assemblée se félicita dudoublement du tiers état. Monsieur Lacourtade ne put s’empêcher de laisser échapper discrètement en direction de son hôtesse. « – J’ai peur que cela ne change pas grand-chose ! Ce sont toujours les mêmes qui auront tout ! » Ce à quoi elle répondit n’en pensant pas moins. « – Voyons mon ami un peu d’optimisme. »

Ce soir-là, il rentra, contrarié, et trouva John rattrapant un retard de courrier à la lumière d’une chandelle. Comme le jeune homme lui faisait remarquer sa mauvaise figure, le vieil homme lui raconta les derniers événements et conclut comme à son habitude par un monologue. « – Ils se gargarisent des mots : liberté, patriotisme, bien-être, bonheur ou bien oppression, tyrannie, despotisme. Ils en ont plein la bouche. Ils claironnent tous qu’ils veulent l’égalité pour tous à condition que l’on ne touche pas à leurs privilèges bien entendu. Clergé, Noblesse, Parlement, Tiers-État, chacun veut une extension de prérogatives pour soi et pour les siens, et la suppression de toutes celles qui lui sont étrangères. La noblesse de province ne veut plus supporter le joug de celle de la cour ; le clergé inférieur veut entrer en partage des dignités du haut clergé ; les officiers et sous-officiers de l’année, partant des mêmes principes, tiennent le même langage, et les grands seigneurs trouvent très bon que le roi fût le maître absolu partout ailleurs que dans leur classe. Conclusion cela ne peut que mal finir. »

Le pays se mit toutefois en branle, les nobles et les prêtres élurent directement leurs délégués. Pour le Tiers, les électeurs de chaque bailliage ou sénéchaussée se réunirent par paroisses ou par corporations pour élire des délégués qui à leur tour élurent leurs députés aux États Généraux. Pour Bordeaux plusieurs nobles libéraux appuyèrent les revendications du Tiers, parmi eux André Daniel Laffon de Ladebat, déjà reconnu comme un philanthrope, fut élu par la paroisse de Pessac, mais cette désignation d’un noble comme député du Tiers ne fût pas du goût de la majorité de l’aristocratie et d’une partie de la bourgeoisie, aussi fut-elle invalidée, aussi fut-il obligé de rejoindre l’Ordre de la noblesse. L’anecdote remua la société bordelaise et donna de l’eau au moulin à Monsieur Lacourtade qui n’en finit plus de commenter tous les évènements politiques. « – Je savais bien que cela ne se passerait pas sans friction, sais-tu mon petit, que Monsieur de Ladebat, dont je t’ai déjà parlé il me semble, a tenté avec le Duc de Duras et d’autres nobles, de produire un cahier de doléances particulier retenant des revendications des corporations et des habitants des campagnes. Bien sûr, on ne peut nier le très bon résultat de Monsieur de Ladebat avec sa ferme expérimentale à Pessac, il était donc à même de comprendre ce qu’il voulait défendre. En tout cas, ce fut sans résultat. Il faut dire qu’il est difficile, sans paraître trahir son ordre, de défendre des intérêts qui lui sont apparemment opposés. Remarque, l’abbé Sieyès et le marquis de Mirabeau rejetés par leurs ordres, eux, sont parvenus à la grande joie de mon fils et de ses amis, à se faire élire par le Tiers. Ils ne m’enlèveront pas de l’idée que ce n’était que pour grignoter un peu de pouvoir, certains feraient n’importe quoi pour un lambeau de celui-ci ! » Et cela pouvait durer tard dans la nuit.

Le salon « des Chartrons « ne désemplit plus, chaque Ordre se dut de rédiger des Cahiers de doléances. Pour cela, on allait tous les jours chez les uns ou chez les autres, François-Xavier Lacourtade ayant le lieu le plus confortable, ses amis finirent par s’y installer. Entre deux idées, ils commentaient ce qui se passait à Paris. L’Affaire Réveillon avait été particulièrement commentée tant elle avait choqué. Chacun donna son avis sur le drame de cet entrepreneur de papier peint. Des manifestations ouvrières, au faubourg Saint-Antoine, suite à un mot mal interprété, avaient dégénéré et amené la troupe à ouvrir le feu pour arrêter le pillage de la manufacture. L‘incident avait frappé les esprits. Les uns essayèrent de disculper cet emportement malheureux afin de pouvoir pardonner les insurgés, les autres, dont Marie-Amélie était, pensaient que rien ne pouvait justifier ces massacres. Monsieur Lacourtade père prophétisa que ce n’était qu’un début, ce qui fut rejeté avec désinvolture par les jeunes gens.

Puis tout se calma, car élu, François-Xavier Lacourtade, accompagné de ses amis, partit pour Paris et furent à l’ouverture des États Généraux à Versailles dans la salle de l’Hôtel des Menus Plaisirs. Monsieur Lacourtade père et sa belle-fille se concentrèrent sur le négoce de la maison et attendirent les nouvelles qui ne tardèrent pas à venir. La première fut l’obtention de Necker pour le doublement du Tiers-État, et fut suivie du blocage des débats par la noblesse et le clergé. Tout cela nourrit les conversations et fit passer le décès du petit dauphin de France pour une anecdote. Monsieur Lacourtade père constata que les choses avaient bien changé.

David Jacques Louis (1748-1825).

Le serment du Jeu de Paume, lors duquel le Tiers-État décida de se constituer en Assemblée Nationale, fit l’effet d’une bombe dans la bonne société. Monsieur Lacourtade trouva que tout allait trop vite ou alors qu’il devenait trop vieux. Il fut choqué quand le Tiers-État refusa les ordres du roi même s’il n’était pas d’accord avec ceux-ci. Ensuite, il trouva bien qu’il y avait de quoi se réjouir lorsque le vote par tête fut obtenu à la fin du mois de juin, mais il n’en resta pas moins inquiet à l’annonce des émeutes qui secouaient les barrières d’octroi de Paris de peur que les convois de blé soient bloqués. Lorsque la capitale fut en état d’émeute généralisée et que les insurgés saisirent les stocks de grains, détruisirent les octrois et ouvrirent des prisons, il annonça solennellement lors du repas dominical, auquel siégeaient sa belle-fille et ses deux commis. « – Mes enfants tout cela n’annonce rien de bon, nous allons entrer dans des temps difficiles ! » Marie-Amélie plus optimiste et qui, comme son mari, s’enthousiasmait de tous ces changements qu’elle trouvait salutaires, n’arriva pas à le rassurer. La prise de la Bastille, qu’ils apprirent cinq jours plus tard, fut perçue loin de la Capitale de façon mitigée, et n’améliora pas le pessimisme du vieil homme.

L’automne n’était pas arrivé qu’il y avait eu la création d’une milice bourgeoise à Paris qui prit le nom de Garde Nationale. Puis il y eut le rappel de Necker, qui tenta de s’opposer à la confiscation des biens du clergé, et les premiers départs en émigration. Le comte d’Artois, frère de Louis XVI, et le prince de Condé, tous deux affolés par la tournure prise par les événements, s’exilèrent à l’indignation de Marie-Amélie. Puis il y eut ce que l’on appela a posteriori la « Grande Peur « et qu’ils vécurent dans leur propriété de Caudéran et lors de laquelle ils pensèrent comme beaucoup qu’ils allaient être massacrés par des brigands qui s’avérèrent ne pas exister, et qui eurent pour résultat d’armer le moindre paysan. Puis ils apprirent le massacre au cours d’une émeute du contrôleur général des finances, Foullon et l’intendant de Paris, Bertier de Savigny, ce qui mit en relief les présages de Monsieur Lacourtade. En réponse à l’agitation paysanne l’Assemblée Nationale constituante abolit les privilèges, du moins ce qui ne les contraignait pas trop, car la plupart nobles ou bourgeois étaient propriétaires fonciers. Puis il y eut l’émission d’un premier emprunt de trente millions lancé par Necker, la proclamation de la liberté de la presse et la lecture à l’Assemblée Nationale de la Déclaration des « Droits de l’Homme et du Citoyen » qui enthousiasma le peuple et fut ardemment commentée dans le salon de madame de Verthamon. S’inspirant des principes des Lumières, elle était une condamnation sans appel de la monarchie absolue et de la société d’ordre, ce qui répondait aux espoirs de tous les participants de la soirée dont beaucoup étaient nés dans la bourgeoisie de négoce. Reflet de leurs aspirations, elle garantissait les libertés individuelles, sacralisant la propriété, ouvrant à tous les emplois publics et partageant le pouvoir avec le roi. Mais restant circonspect, Monsieur Lacourtade père conclut avant de quitter l’assemblée réjouie. « – Vous verrez mes enfants, il faudra plusieurs décennies avant que ce ne soit la réalité, avant ça le navire va tanguer fortement ». Tous s’amusèrent de la défiance du vieil homme.

Et la première bourrasque vint, à la surprise de tous, début octobre alors que l’on finissait de mettre le vin en barrique pour le faire vieillir. Le roi et sa famille avaient été ramenés à Paris par des femmes réclamant du pain. Certains commencèrent à douter du déroulement des événements politiques et sous différents prétextes et quittèrent le pays.

De son côté, François-Xavier vint rendre visite aux siens et fit un court séjour dans leur maison de campagne. Au milieu de ses comptes rendus, il raconta l’anecdote de ce docteur qui avait poussé son sens de l’humanité à mettre au point un engin avec le chirurgien Antoine Louis, plus sûr, plus rapide et moins barbare pour réaliser une exécution capitale. Les deux créateurs l’avaient nommée la « Louison ». Ce docteur nommé Joseph-Ignace Guillotin avait proposé à l’Assemblée sa nouvelle machine servant à exécuter les condamnés à mort et elle avait été agréée.Monsieur Lacourtade père, plus circonspect devant l’enthousiasme de son fils pour l’humanité dont avait fait preuve l’Assemblée, ne put s’empêcher de déclarer : « – Dieu fasse qu’elle ne serve pas trop ! »

*

Le tourbillon continua, à la fin du mois d’octobre Armand-Gaston Camus élu président de l’Assemblée Nationale constituante institua la loi martiale, puis la même Assemblée vota l’interdiction provisoire de prononcer des vœux de religion et décida de la nationalisation des biens du clergé. Un soir Monsieur Lacourtade père annonça à celui qui était son confident. « – Mon petit, la France sera dorénavant découpée en 83 départements, le nôtre s’appellera la Gironde ! » Quelque temps plus tard, il commenta un nouveau décret : « – Décidément ils n’auront de cesse de tout bouleverser, ils viennent d’abolir le droit d’aînesse, et les filles hériteront à parts égales comme leur frère ! Ma foi, pourquoi pas ! Mais cela va mettre bien des désordres chez les notaires ! Et va morceler en un rien de temps, bien des patrimoines, construits au fil des générations. » Quelques jours plus tard, il lut dans « la petite Gironde « que le dénommé Barnave, porte-parole des colons de Saint-Domingue, avait fait admettre le maintien de l’esclavage dans les colonies. Il avoua son soulagement à son bras droit qui le comprit bien, car cela aurait mis à mal une bonne partie de leur commerce. Mais quand en juin 1790 il apprit la suppression de la noblesse héréditaire, il s’exclama : « – Sont-ils bêtes, un aristocrate reste un aristocrate, on ne change pas d’arbre généalogique par décret ! Ils veulent leur faire porter leurs noms de famille que pour la plupart, ils devront exhumer de coffres et parchemins poussiéreux oubliés de tous. Ils leur ordonnent d’abandonner les noms des terres que de toute façon ils possèdent encore. Tout ça pour ne pas froisser le peuple. Tu vas voir mon petit si un Mirabeau va apprécier longtemps de ne plus s’appeler que Monsieur Riqueti ou si le marquis de Lafayette se sentira mieux dans la peau de Monsieur Motier. Ils en reviendront, tu verras mon petit, la vanité sera trop forte, ils l’abolissent, car ils ne peuvent l’avoir par le sang et le droit, mais bon c’est le principe de leur égalité ! » Monsieur Lacourtade père ne se rendait pas compte qu’au fil du temps il se détachait des bouleversements occasionnés par la révolution et qui transformaient insidieusement sa vie. Puis au grand scepticisme de celui-ci, se demandant comment elle allait s’y prendre pour garder la paix, l’Assemblée dénonça le Pacte de famille qui par une série d’accords entre les différentes branches de la maison régnante avait assuré l’hégémonie ou tout au moins avait évité toutes nuisances entre elles, évitant les conflits. Il n’eut pas le temps de s’attarder dessus, entre la démission de Jacques Necker et l’adoption du drapeau tricolore, et le début de coalition des pays frontaliers, Monsieur Lacourtade père apprit qu’il allait être grand-père et il exulta de joie à l’idée d’avoir un petit-fils, ce dont il ne doutait pas. Il fut plus déçu d’apprendre qu’après réflexion Marie-Amélie s’était décidée à rejoindre son époux qu’elle trouvait trop longtemps absent.

Chapitre 4.

Paris, fin 1790.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac
Épouse Lacourtade

Marie-Amélie avait fermé la demeure de Caudéran après les fêtes de la Toussaint de 1790. Elle laissa son beau-père s’occuper à nouveau pleinement des affaires familiales. Celui-ci retourna s’installer dans leur hôtel sur le quai des Chartrons. Les meubles avaient été couverts de draps, et les volets clos, la maison restant sous la surveillance d’un couple de concierges, son absence étant indéterminée. Elle avait eu un pincement au cœur au souvenir du dernier passage de son époux qu’elle rejoignait à Paris, mais avait suivi une bouffée de joie se sachant enfin enceinte après cette attente qui lui avait fait tant craindre d’être dans l’incapacité de procréer. Elle le revoyait arrivant dans l’allée de platanes jonchée de feuilles sous le soleil d’automne après trois mois de séparation. Ils s’étaient retrouvés comme aux premiers jours, quittant à peine leur lit. Et de cet instant de bonheur, la vie avait éclos en elle. Elle avait décidé de regagner la capitale avant que sa grossesse ne le lui permette plus.

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Après un voyage sans encombre, Marie-Amélie était arrivée sous le soleil dans la capitale, ce qu’elle avait considéré comme un bon présage. Tout en remettant de l’ordre dans sa tenue, elle leva les yeux vers l’immeuble qu’elle habiterait désormais quand surgit de la porte-cochère son époux. Elle éclata de rire de le voir essoufflé d’avoir descendu les escaliers à toutes jambes pour l’accueillir. Elle se moqua de lui. Il la prit dans ses bras heureux de la sa présence et la fit tournoyer. Tout en riant de plus belle, elle le pria d’arrêter ses enfantillages. « – Voyons François que vont penser les voisins ?

– Cela m’est égal ! Tel un propriétaire, il lui montra la façade de l’immeuble dans lequel elle logerait pendant son séjour au bord de la Seine dans l’île Saint-Louis renommée « île de la Fraternité ». À Paris depuis peu tout était rebaptisé selon le mode révolutionnaire, on n’était plus Monsieur ou Madame, mais citoyen ou citoyenne. Illuminé de soleil toute la journée, l’appartement, situé au deuxième étage, était clair. Son époux lui avait fait faire le tour du propriétaire, tout fier qu’il fût du joli meublé, qu’il avait pu se procurer pour son confort par l’intermédiaire de la tante de celle-ci. Il appartenait à l’un de ses amis qui était allé en voyage en Italie pour un temps indéterminé. Ses fenêtres donnaient sur le dos de la cathédrale Notre-Dame, ainsi que sur le quai des Tournelles où les bateliers échouaient leur embarcation sur la rive gauche du fleuve. Tout n’était que vie et couleurs, elle était heureuse. Le peu qu’elle avait vu de la ville lui plaisait malgré le bruit et la puanteur qu’exhalaient ses rues. François-Xavier avait engagé, pour servir son épouse, une chambrière, une belle normande appelée Anastasie, ce qui avait fait sourire Marie-Amélie se demandant comment les parents avaient pu avoir l’idée du prénom, et une cuisinière, bonne femme ronde si l’en était, prénommée Honorine. Celle-ci officiait dans la cuisine située dans la cour. Se rajoutait au service du couple une jeune servante, enfant de la famille de la cuisinière qui avait l’allure d’une souris et que tous baptisaient Grisette. François-Xavier, lui, avait pour son usage personnel, Damien, son frère de lait et valet de chambre qui l’avait toujours suivi où qu’il aille. Ils détenaient donc tout le confort souhaitable. L’installation fut joyeuse d’autant que l’appartement était spacieux avec ses deux chambres agrémentées de leurs boudoirs avec vue sur jardins, du salon donnant sur la Seine par un très beau balcon en fer forgé juxtaposé à la salle à manger et au bureau. Les présentations faites, François-Xavier entraîna sa jeune épouse ravie dans leur alcôve qu’il ferma derrière lui.

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Sir Joshua Reynolds, 1723-1792, British, Miss Mary Hickey, 1770
Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Dès le lendemain, la première visite de Marie-Amélie fut pour sa tante Marie-Louise La Fauve-Moissac, marquise Ajasson de Grandsagne. Celle-ci la reçut avec joie dans son hôtel particulier du Marais qu’elle occupait, n’étant pas de service auprès de la reine. Le hasard l’y fit retrouver sa belle-sœur qu’elle ne connaissait guère ne l’ayant rencontrée en tout et pour tout que trois fois dans des conditions peu liantes. Il y avait alors eu beaucoup de monde autour d’elles.

Élisabeth Chevetel de la Rabellière avait été essentiellement élevée au couvent des clarisses urbanistes à Fougères en Bretagne. Elle en avait gardé une nature posée, économe de geste, caractérisée par une grande douceur. Lorsque sa mère, Madame Chevetel, gravement malade, avait senti sa fin proche, elle avait emmené Élisabeth aux côtés de sa sœur, clarisse au sein de l’abbaye de leur ville natale à Fougères. Vinciane Chevetel de la Rabellière à peine arrivée, son enfant en sécurité, s’abandonna à une mort lente, laissant les sœurs remplacer l’image maternelle auprès de la petite fille. L’austère couvent créé autour d’un cloître sous un toit à longs-pans en ardoise, dessous un ciel souvent gris devint la maison d’Élisabeth et ne sembla jamais vraiment déprimant à la petite orpheline de cinq ans que sa tante couvait avec ses comparses. Son décor journalier était constitué de bâtiments construits en pierre de taille granitée et en moellon schiste. Ils étaient composés d’un rez-de-chaussée à galerie sur le déambulatoire, d’un étage carré et de deux niveaux de combles. Le premier était éclairé par des lucarnes à frontons alternativement triangulaires et circulaires sur le cloître, le second, où les sœurs lui avaient aménagé une chambrette, par des outeaux. Elle était surveillée le plus souvent par les novices, venant en aide par tout où elle le pouvait. Fille unique et héritière du baron de la Rabelliere, colonel dans le corps expéditionnaire français mené par le comte de Rochambeau pour soutenir les colons américains dirigés par George Washington contre les troupes britanniques, elle y était heureuse et ignorante de ce qui se tramait pour elle à l’extérieur de ses murs. Si son père ne détenait pas une très grande fortune, elle n’était pas négligeable, voire elle pouvait passer pour conséquente. Afin de protéger sa petite fille devant laquelle il était en adoration, il avait conclu un contrat de mariage avec son ami le baron Cambes-Sadirac pour sa fille et le fils aîné de ce dernier, Charles Louis. L’union conjugale aurait lieu dès que la fillette se transformerait en femme et ce jour-là le promis possèderait les terres de Saint-Aignan devenant ainsi le chevalier de Saint-Aignan.

Lorsque la nouvelle de sa mort arriva au couvent, Élisabeth venait d’avoir huit ans. Elle se souvenait vaguement de ce père qu’elle avait peu connu. Si elle ressentit un grand abattement, ce fut de ne pas assez se remémorer l’image paternelle pour en être attristée. Elle culpabilisait de ce manque de sentiment et n’osait en parler à quiconque. Mais elle s’inquiéta bien plus d’être informée du même coup qu’elle était promise à un garçon de trois ans plus âgé. Éduquée au milieu des sœurs, avec pour compagne de son âge les novices, son apprentissage s’était bornée au rudiment de l’écriture et de la lecture ceci afin de pouvoir lire la Bible. Elle ne connaissait des hommes que l’homme à tout faire du couvent, un pauvre bossu, qui, bien que gentil, lui faisait peur. Sa tante la rassura quant à ce mariage qui n’était pas pour demain, mais elle n’obtint pas plus d’informations. Au-dehors, un combat pour sa fortune se disputait, entre l’abbaye qui désirait que le testament du baron soit respecté, car il recevait un huitième de l’héritage de la fillette pour l’avoir élevée et son oncle qui avait décrété qu’il devenait son tuteur et, donc, le gestionnaire de la cassette de celle-ci. Médecin du comte de Provence, il était soutenu dans ses ambitions par le marquis de La Rouërie dont il avait guéri l’épouse gravement malade. Au milieu des chicanes engagées, le baron Cambes-Sadirac rappela que la jeune fille, quoi qu’il en soit, était promise à son fils et qu’il ne laisserait personne mettre la main sur c capital que lui-même convoitait. Le système judiciaire investit cette affaire comptant bien en retirer des subsides. Les années s’écoulèrent en procédures sans qu’aucun des partis n’emportât le pactole. La nature finit par régler le problème. Lors de sa treizième année, Élisabeth tomba malade, les clarisses crurent que la jeune fille allait mourir d’une crise d’anémie et au cours de celle-ci, elle eut ses menstruations. À peine rétablie et sans mettre un pied à l’extérieur, son mariage fut célébré dans la chapelle du couvent. Charles-Louis qui s’apprêtait à intégrer le corps de régiment de Guyenne, régiment du Dauphin, comme lieutenant, accompagné par son père, opéra un crocher afin d’épouser la jeune fille. Inconnus l’un pour l’autre, à peine sorti du monde de l’enfance, ils se découvrirent et se trouvèrent rassurés. Élisabeth était mince avec une chevelure flamboyante aux lourdes boucles, des yeux noirs qu’une myopie agrandissait et le teint pâle ; quant à lui, il était devenu presque un homme avec ses seize ans, grand, châtain, la taille bien tournée. Ils composaient un joli couple. Sous le regard attendri des sœurs qui l’avaient élevée, elle dit oui au jeune homme ému par la fragilité de sa jeune épouse, un oui qui tenait lieu de formalité. La cérémonie finie, la mère supérieure offrit exceptionnellement un verre de vin, celui-ci avalé, le jeune marié repartit vers sa destination laissant la mariée déconcertée qui ne pouvait le suivre dans une ville de garnison. Trop jeune, pour concevoir, il en avait été décidé ainsi entre son beau-père et sa tante. Le jeune époux vint la rechercher deux ans plus tard, au cours desquels ils échangèrent quelques lettres insipides. Elle n’avait pas grand-chose à raconter et lui ne pouvait décrire ce qu’il vivait. Il l’emmena dans un premier temps dans le domaine de Saint-Aignan entre la Garonne et la Dordogne, elle apprit que dans sa dot, il y avait notamment les terres adjacentes. Le petit château conçu par Victor Louis la séduisit aussitôt et devint son lieu de villégiature préférée. Pendant son séjour, elle découvrit son époux et avec toute la candeur de son innocence, elle en tomba amoureuse. De son côté, Charles-Louis s’attacha à la jeune fille sans expérience qui le regardait comme un dieu. Il leva le voile sur la vie de sa jeune épouse et quand il saisit qu’il n’y suffirait pas, il l’emmena auprès de sa tante Madame La fauve Moissac, qui compléta un manque d’éducation évident pour paraître en société. Élisabeth, de caractère docile, se laissa façonner. Son intelligence lui permit de comprendre l’importance de tout ce qu’elle apprenait afin de tenir son rang. Elle n’aimait pas trop le monde et elle ne s’y mêlait que chaque fois que c’était incontournable. Elle y apparaissait très réservée, voire un peu gauche. Si ce n’était sa beauté de rousse, que les coiffures à la mode plus naturelles mettaient en valeur, elle serait passée inaperçue. En revanche, elle se donnait pour les œuvres avec toute la modestie possible, allant d’un hospice à un autre, apportant de la nourriture, des biens de première nécessité et son temps qu’elle n’hésitait pas à accorder aux malheureux. Sa timidité disparaissait devant les besoins des indigents, elle frappait aux portes de ses connaissances pour obtenir d’eux de l’aide, surprenant ceux-ci par son audace son obstination à recueillir des fonds. Elle se forgea dès son entrée dans le monde une réputation de bonté qui était justifiée, même si pour beaucoup cela n’avait guère d’intérêt. Son beau-père, chez qui elle vivait, était fier de celle-ci, il aimait sa nature simple, solide de bon sens, sans fioritures. Son fils étant souvent absent de la demeure familiale, il appréciait ses tête-à-tête qu’il s’accordait avec sa belle-fille entre deux séjours à Versailles loin des tumultes de la cour. Aussi quand il décida de se remarier il prit la peine de lui demander son avis qui, bien qu’anecdotique, lui importait. Amusée, elle lui en donna un favorable, arguant qu’il était dans la force de l’âge et que ce ne pouvait être qu’une bonne chose. Il revint donc à l’hôtel Cambes-Sadirac avec la nouvelle baronne de trois ans plus âgée qu’Élisabeth. Marie-Josèphe Bechade-de-Fonroche, dans un premier temps, face à la gentillesse de celle-ci, se méfia. Elle était peu habituée à ces façons. Dans un deuxième temps, elle pensa qu’elle était gourde et se mit à la mépriser. Mais ce dédain se retourna contre elle tant Élisabeth était aimée de sa maison et de son entourage. Les domestiques de l’hôtel obéissaient prioritairement aux demandes de celle-ci allant souvent à l’encontre de la nouvelle baronne. La guerre qu’elle voulut déclarer s’éteignit d’elle-même désarmée par un adversaire conciliant et bienveillant.

Ce fut l’année de l’arrivée de sa belle-mère qu’Élisabeth tomba pour la première fois enceinte à sa grande joie. Elle allait enfin devenir mère. Mais celle-ci fut de courte durée, trois mois plus tard elle faisait une fausse couche et son anémie reprit engendrant des étourdissements des palpitations et une perte d’appétit qui fit peur à tous. Son époux décida de l’emmener à Saint-Aignan, la campagne ne pouvait que lui faire du bien. Elle se rétablit et revint à Paris, mais cet épisode réitéra l’année suivante. Elle n’avait pas eu ses vingt ans qu’elle avait effectué trois fausses couches. Elle désespérait de mettre au monde un jour. Elle ne s’accommodait pas à cette idée et suppliait Dieu et tous ses saints de lui accorder le don de la vie. Mais sa santé alliée aux absences de son époux ne l’avait pas exaucée.

Depuis le départ de ce dernier, le chevalier de Saint-Aignan ayant rejoint le général en chef des troupes de la Meuse, de la Sarre et de la Moselle, le marquis de Bouillé se mit en route afin de réprimer les rébellions de Nancy, elle s’ennuyait. L’immigration avait décimé l’armée et la marine. Les transfuges s’étaient massés à Coblentz et à Bruxelles autour des princes qui prescrivaient aux « sujets loyaux » de quitter la France pour se coaliser à eux. « L’armée de Condé » s’apprêtait à seconder l’invasion du territoire, ce que l’époux d’Élisabeth désavouait. Elle vivait donc seule dans l’hôtel familial des Cambes-Sadirac de la rive gauche déjà déserté un an auparavant par son beau-père désormais établi en Angleterre.

Du même âge que Marie-Amélie, elle se prit tout de suite d’amitié pour elle. Elle décida de lui faire connaître tout ce qui se devait sur Paris. La douce Élisabeth, dont les trois fausses couches successives avaient altéré la santé, gardait malgré cela un enthousiasme enfantin, attachant, et emporta sans effort l’affection de Marie-Amélie. On vit alors les deux jeunes femmes souvent accompagnées de leur tante Madame La Fauve-Moissac, dont la beauté restait avérée, aux promenades à la mode, aux théâtres, à l’opéra et autres loisirs qu’offraient encore la Capitale en dépit des tumultes de la politique.

*

À Bordeaux, ce fut donc seul, avec John Madgrave, que Monsieur Lacourtade père reprit en main la maison de négoce. Entre la cuisinière et son valet de pied, tous deux aussi âgés que lui, il renoua avec ses habitudes dans la demeure vide avec pour unique compagnon son commis devenu son bras droit, son deuxième commis étant reparti chez lui à la demande de son père sentant le pays un peu trop agité. Trop pris par son négoce, il ne s’attarda pas sur le décret donnant obligation aux ecclésiastiques de prêter serment de fidélité à la Nation qui déchira l’Église de France en deux clergés rivaux, et à peine sur la loi supprimant les corporations et proclamant le principe de la liberté du travail, du commerce et de l’industrie qu’il gratifia de quelques mots à John. « – Mon petit, tout ceci est bien beau, mais leurs lois ne vont pas donner plus de travail, le premier résultat des violences a été de faire partir, outre des nobles, beaucoup de gens riches ou même aisés, non pas qu’ils soient tous ennemis de cette révolution, mais simplement, car ils ont peur. Et ceux qui restent n’osent ni bouger, ni entreprendre, ni vendre, ni acheter. Le négoce est figé guettant les changements. Si bien que si les paysans guettent les biens du clergé, les ouvriers, eux sont renvoyés des ateliers et errent dans la ville, plein d’aigreur, les bras croisés. Tout cela va mal tourner, c’est une armée aigrie de misère qui erre dans nos rues prête à faire un mauvais coup. » Mais il n’eut pas à se plaindre. Ses manœuvriers trop heureux d’obtenir du travail dans des temps qui devenaient de plus en plus difficiles se présentaient tous les jours sans accrocs.

Première vue du port de Bordeaux, prise du côté des salinières (Vernet Joseph (1714-1789)

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 1 et 2

Ils avaient été emballés avec soin, emmaillotés, mis dans des caisses, enfouis dans la paille, sous la surveillance de John Madgrave. Le jeune homme en avait consciencieusement dressé une liste exhaustive. Après avoir été entreposés dans de multiples caisses au quai “des Chartrons“, il les avait fait discrètement charger au fond de la cale d’un navire sous pavillon de son pays. Le navire avait traversé l’océan en compagnie de confrères de la Compagnie des Pays-Bas, car il valait mieux voyager groupés.

Ils avaient été débarqués, et rangés sur le port de la Nouvelle-Orléans puis transbordés sur un bateau à fond plat qui continua à remonter le Mississippi. Et un matin, ils furent déchargés sur le ponton face à la plantation de la Palmeraie.

Chapitre 1.

L’arrivée des meubles de Marie-Amélie.

Printemps 1793.

L’aube argentée se teintait de rose réveillant la faune des abords du fleuve. L’astre diurne dissolvait en lambeaux neigeux et voluptueux la brume nocturne qui flottait au ras de l’eau bouillonnante et impétueuse du fleuve. Le premier signe de vie de ce matin empli d’éternité fut le plongeon sonore et maladroit d’une loutre. S’ensuivit l’envol bruyant et majestueux d’une colonie d’échassiers aux couleurs du ciel qui poursuivait son voyage vers les bayous plus au sud. Une famille de crocodiles vint pesamment s’installer sur la berge pour profiter de la chaleur des premiers rayons du soleil, dérangeant des ratons laveurs qui filèrent vers le sous-bois, sous l’œil indifférent de dindes fouraillant le sol de la forêt au son du martèlement des pics à bec d’ivoire cherchant la nourriture pour leur progéniture affamée. Un groupe de cervidés s’approcha de la lisière des bois qui bordait les champs. La rosée brillait encore sur les pointes vertes des cotonniers qui émergeaient de terre. Quelques sauterelles voraces s’apprêtaient à jouer leur sérénade sur les tiges de la canne encore d’un vert tendre dont les rangs s’alignaient à perte de vue. Petit à petit le soleil effleurait cet éden à la nature triomphante, léchant les colonnes blanches du temple qu’était la demeure de la plantation. Le souffle d’air provenant du fleuve vint troubler la dentelle pendue aux branches des chênes, puis il fit se balancer doucement les palmiers, qui donnaient son nom aux terres environnantes. La brise alla ensuite caresser les magnolias qui l’encadraient et propagea l’odeur des multiples fleurs qui s’ouvraient délicatement aux alentours.

Au-dessus du dialogue tapageur des habitants nichés dans les arbres, la cloche rassemblant les esclaves pour aller au labeur, sortit Antoinette-Marie de son sommeil bienveillant. Elle s’étira, se redressa, rajusta sa chemise de mousseline tout en écoutant, ravie, la profonde mélopée entonnée par la masse servile partant pour son labeur, encadrée de leurs surveillants et économes.   La plantation ronronnait au fil de ses habitudes saisonnières comblant d’aise sa maîtresse, la nouvelle Marquesa de Puerto-Valdez, née Cambes-Sadirac, et veuve du précédent propriétaire, le jeune baron Charles-Henri de Thouais mort des fièvres quatre ans auparavant.

La porte s’ouvrit comme de coutume sur le sourire éclatant d’Esther, sa chambrière noire, portant son déjeuner et sur Béarn et Navarre, deux dogues bordelais, qu’Antoinette-Marie avait ramenés de son pays natal des bords de la Garonne, en France. Les deux molosses s’affalèrent contre la porte-fenêtre donnant sur la galerie de l’étage et sur l’allée de chênes de la plantation qui menait au Mississippi.

Antoinette-Marie se leva et s’installa devant sa coiffeuse relevant son opulente chevelure encore du blond argent de l’enfance. Elle la maintint à l’aide de longues épingles d’ivoire. Machinalement, elle s’approcha du miroir plongeant ses yeux noirs dans le reflet à la recherche de quelques cernes que son jeune âge effacerait rapidement et que la flamme de son hidalgo de mari aurait pu laisser suite aux ardeurs amoureuses que six mois de mariage n’avaient heureusement pas émoussées. Rassurée, le sourire béat de la plénitude sur les lèvres, elle s’installa devant son café au lait, face à la porte-fenêtre de son boudoir ouverte vers le fleuve, pièce qui de bien entendu jouxtait sa chambre. Le temps de se réveiller entièrement, Esther avait fait préparer dans la baignoire, que l’on ne déplaçait plus et qui avait trouvé sa place derrière un paravent dans la pièce, un bain de fleurs de magnolia, dont les pétales savonneux entretenaient la carnation. Au sortir du bain, Esther l’attendait avec une robe de mousseline de coton blanc. Elle la passa sur sa chemise et son corset en toile souple, seule contrainte que la pudeur lui faisait accepter dès les premières chaleurs louisianaises. Une fois sa robe maintenue par de larges rubans que la mode nouait presque sous la poitrine, coiffée d’un linge arachnéen enroulé en turban qui dégageait son cou gracile et laissait échapper quelques boucles récalcitrantes, la jeune femme se décida à descendre à ses activités de maîtresse de maison et de plantation. Les yeux fixés sur le sol, la chambrière se racla la gorge prête à dire quelque chose qui visiblement avait du mal à sortir. « – Oui ? Esther, as-tu quelque chose à me dire ?

– Oui Ma’ame, mais avoi’ peu’ de mett’e vous en colè’e.

La jeune maîtresse regarda avec interrogation sa domestique, très étonnée de la crainte de sa suivante, car jamais elle n’avait levé la main sur elle ni même haussé le ton envers elle. Celle-ci avait été la première esclave en sa possession, cadeau de son amie la marquise de Maubeuge, lors de son arrivée dans le pays et elle avait dès le départ éprouvé de l’affection pour elle. Elle regarda avec douceur celle qui ne la quittait jamais. « – Mais qu’aurais-tu bien pu faire qui puisse me mettre en colère. Si tu as cassé quelque chose, on le fera réparer, tu le sais bien.

– Oh ! Mais j’ai ‘ien cassé Ma’ame !

– Bon ! Alors qu’est-ce qui est si grave ?

– J’attend’e un petit, Ma’ame

– Mais c’est magnifique ! Qui est le père ? Cachottière, je n’ai rien vu.

 – C’être Monsieur Hautbois-Guichette, Madame.

Antoinette-Marie accusa le coup, blanchit d’horreur ou de colère, elle n’aurait su le dire. « – Mon économe ! Mon Dieu, il t’a forcée, il va sur le champ me le payer ce monstre, je ne veux pas de ça sur mes terres !

– Oh ! Non Ma’ame ! I’ m’a pas fo’cée, moi l’aimer.

– Mais enfin Esther, il est blanc ! Que se passera-t-il quand il se sera lassé de toi! Et cet enfant ! Oh mon Dieu !

– Mais lui m’aimer, Ma ‘ame

– Oh ça c’est trop facile ! File, il faut que je réfléchisse.

L’esclave, inquiétée par la colère de sa maîtresse, sortit. Antoinette-Marie s’affala sur le premier fauteuil, dans sa tête tout bouillonnait. Elle était en colère, non contre sa chambrière, à qui elle ne voulait aucun mal, mais contre elle-même, car elle ne savait que faire. Elle sentait bien qu’elle ne réagissait pas comme il fallait. Elle se sentait ridicule, son comportement n’était pas celui d’une maîtresse de maison et encore moi d’esclaves. Elle était immature, et cela l’agaçait, elle n’avait pas en main assez de connaissances pour avoir la parole et la réaction juste. « Marie-Adélaïde ! Marie-Adélaïde allait lui dire comment agir, comment réagir. Elle, elle avait l’habitude, elle avait eu des esclaves et une plantation à Saint-Domingue ». Marie-Adélaïde Maubourg, réfugiée de l’île à sucre depuis le début des révoltes sanglantes des esclaves, venue à la plantation pour lui servir de chaperon lors de son veuvage, était devenue son amie. Elle avait épousé son contremaître, Georges Tremblay, et avait installé son foyer dans le bungalow derrière la demeure pour préserver son intimité conjugale. Antoinette-Marie, compréhensive, avait affectueusement exigé que le couple prenne tous leurs repas en sa compagnie. Elle savait donc où trouver son amie à cette heure, elle était dans le petit salon, seule pièce du rez-de-chaussée à avoir pu être meublée par le père de son défunt mari et qui offrait donc du confort. Elle descendit avec précipitation son idée fixe en tête, bousculant son majordome et cocher, Abraham, un colosse noir d’ébène d’une quarantaine d’années.

Excuse-moi Maît’esse.

– Oui ! Quoi encore ! Puis s’avisant qu’elle lui avait parlé violemment sans raison, elle se ressaisit et lui sourit.

 – Qu’y a-t-il Abraham ?

– Il y a un bateau qui veni’ s’ama’er au ponton de la plantation. Et un homme veni’ à pied dans l’allée.

– Ah ! Voilà autre chose. Envoie chercher Monsieur Georges et dit à Suzanne de prévenir Madame Marie-Adélaïde.

Maubourg Marie-Adélaïde

L’homme n’avait pas atteint le pas-de-porte, que la jolie et sémillante Madame Maubourg-Tremblay comme Marie-Adélaïde se faisait nommer depuis son mariage, avait rejoint son amie dans la galerie. Elles y attendaient l’inconnu avec comme cerbère Abraham posté derrière elles. Arrivé au bas de l’escalier, l’homme, second du bateau à fond-plat « la douce Victoire », s’arrêta devant la première marche de la demeure, et salua avec une raideur toute militaire les deux femmes qui le dominaient. Il ne put s’empêcher de penser que c’étaient deux belles créatures et que décidément ces créoles avaient bien de la chance. « – Mesdames, j’ai un pli à remettre à Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, baronne de Thouais. » La jeune femme blonde, sans mot dire, descendit les quelques marches qui les séparaient, tant elle était impressionnée, non pas par l’homme, mais par la missive, qui sans aucun doute venait de France, car son expéditeur ne connaissait pas son nouveau nom d’épouse. Cette omission n’annonçait rien de bon. Tendant la main vers lui elle déclina son identité. Il lui remit la lettre cachetée et attendit. Cela la décontenança, que voulait-il de plus ? Devant son regard surpris et interrogateur l’homme rajouta. « – Excusez-moi Madame, mais je pense qu’il y a dans la lettre des renseignements qui me diront quoi faire de la trentaine de caisses qui l’accompagnent.

– Trentaine de caisses ! Mais que transportent-elles ?

– D’après le registre, Madame, des meubles ! Et, à mon avis, si je puis me permettre, de quoi meubler une maison.

– Des meubles ! Grands dieux, mais d’où viennent-ils ?

– Lisez la lettre Antoinette ; intervint Marie-Adélaïde s’impatientant ; nous aurons sûrement toutes les réponses.

– Bien sûr ! Bien sûr !

Antoinette-Marie, sans penser à changer de place, à l’ombre du parapluie que vint tenir Esther au-dessus d’elle pour l’abriter du soleil, décacheta la lettre et la lut.

De John Madgrave

À l’attention d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac.

Baronne de Thouais.

Mercredi 26 septembre 1792

Madame,

Je ne sais si vous avez souvenance de ma personne, mais je suis l’ancien commis de la maison de négoce Lacourtade devenu associé à ce jour. J’ai eu le plaisir de vous rencontrer avant votre départ pour la Louisiane.

La situation politique en France n’étant plus en faveur de Monsieur François-Xavier Lacourtade votre beau-frère, j’ai pris sur moi de réaliser en urgence un souhait que son épouse, votre sœur, madame Marie-Amélie Cambes-Sadirac avait exprimé.

Les bouleversements politiques du pays ont entraîné des difficultés financières pour la maison de négoce, dû notamment aux positions de Monsieur François-Xavier Lacourtade. Ne croyez pas que je porte un jugement, j’énonce des faits pour que vous soyez à même de comprendre. Donc afin de retrouver du numéraire Monsieur et Madame Lacourtade ont dû vendre leur maison de campagne de Caudéran. Mais Madame votre sœur ayant refusé de vendre l’ensemble des fournitures contenues dans la maison, celles-ci ont été entreposées « aux Chartrons ». Toutefois la situation ayant empiré la maison doit se dessaisir d’une partie de ces entrepôts, mais certains créanciers peu scrupuleux auraient aimé s’accaparer des biens les contenants. Comme Madame Lacourtade a toujours exprimé le souhait que nul autre qu’un membre de sa famille dût les posséder, je me suis permis d’organiser leur expédition vers vous. À ma connaissance, vous êtes la seule qui puisse entrer en possession de ses biens.

Aucuns frais ne devront vous être réclamés, tout a été payé par avance par mes soins. Votre notaire, à l’heure, où vous recevrez cette missive, aura reçu tous les papiers justificatifs vous faisant propriétaire de ses biens. Je joins à cette lettre la liste des fournitures que vous devrez recevoir.

Je suis désolé que ce cadeau soit avant tout une mauvaise nouvelle, mais je suppose que vous étiez déjà informée d’une partie de ces faits. Je n’ai malheureusement à ce jour pas plus d’informations à vous fournir.

Je me tiens à votre disposition.

Votre serviteur

John Madgrave

Elle se souvenait vaguement du jeune homme blond. Elle jeta un œil sur la liste qui faisait plusieurs pages tant elle était détaillée, il y avait de quoi meubler un grand salon, une salle à manger, deux chambres et leurs boudoirs, et il restait encore des fauteuils cabriolet, trois tables marquetées et pour finir deux bureaux, l’un plat et l’autre à cylindre. À tous ses meubles s’ajoutaient de la vaisselle de grès et de porcelaine, des verres et des carafes en verre ou en cristal, et un service à thé en porcelaine avec sa bouilloire. Antoinette-Marie restait étonnée et un peu gênée de cette donation faite sur le malheur de sa sœur. 

Cela faisait près d’un an qu’elle n’avait pas eu des nouvelles des siens et voilà que cet étrange envoi semblait lui annoncer le pire. Il venait confirmer les inquiétudes qu’elle avait eues lors de l’annonce des massacres de septembre. Les nouvelles de France qu’elle avait obtenues par des journaux et des intermédiaires, des nouvelles qui avaient inquiété comme elle tous ceux qui avaient de la famille en France. Puis lors d’un bal chez le gouverneur, tel un coup de semonce, arrêtant la festivité, les Orléanais avaient appris l’exécution impensable du roi de France. Désemparés, en signe de deuil les Français quittèrent les lieux. Certains d’entre-deux portaient encore un brassard de crêpe au bras. Elle avait appris par les journaux quelques jours plus tard que le président de la Convention, Pierre Vergniaud dont elle s’était amourachée avant de quitter son pays et qui était un ami de son beau-frère, avait voté la mort de Louis XVI, malgré les intentions publiques qu’il avait manifestées avant le procès. Elle en avait été fort attristée. Certains de ses amis avaient bien fait le rapprochement, mais ne lui en avaient pas tenu rigueur, d’autant que jusque-là, la plupart des Orléanais encensaient les conventionnels, qui pour beaucoup étaient originaires des environs de Bordeaux, regroupés autour de Brissot dont son beau-frère François-Xavier Lacourtade faisait partie. Elle n’avait donc pas songé que sa sœur, Marie-Amélie, son épouse puisse être en difficulté et encore moins en danger. Et comme elle savait sa tante Marie Louise La Fauve-Moissac en Suisse et sa sœur aînée dans la région de Toulouse où elle était religieuse aux Ursulines. Elle ne s’était pas alarmée pensant que leur statut ou leur refuge les maintenaient en sécurité. Elle ne s’était pas plus inquiétée pour Madame de Verthamon, sa protectrice qui était mariée au maire de Bordeaux, Monsieur de Saige. Quant à sa famille nourricière, les Freydou et son frère de lait, Antonin, vivant encore sur les terres du château familial dans lequel elle avait été élevée, leur statut de métayers devait les tenir éloignés de toutes inquiétudes. Cet envoi ébranlait l’édifice de certitude, qu’elle avait construit pour se rassurer. Elle fut prise de vertige, Marie-Adélaïde lui prit le bras et la guida en haut des marches où une bergère était et où elle put s’asseoir.

Chapitre 2.

Un Américain à Bordeaux.

Madgrave John

Fils d’un négociant courtier de Boston, John Madgrave avait eu une enfance commune et sans fantaisie, identique à tout garçon de la classe marchande protestante des villes du nord des nouveaux États-Unis d’Amérique. Son éducation s’était limitée depuis l’âge de sept ans, en plus de la religion réformée, à la lecture, l’écriture, l’arithmétique et le français. Cette dernière matière était incontournable dans le monde du commerce, bien que la langue anglaise commençât à prendre la primeur, le français restait la langue d’usage. Bien évidemment comme on était négociant de père en fils, sir Madgrave, le père de John, avait tracé la voie à suivre à son fils. Comme tout commençait par l’apprentissage dans une maison de négoce, après avoir appris quelques rudiments dans la maison familiale, sir Madgrave envoya son fils à Bordeaux. Pour cela, il l’avait d’abord envoyé à Saint-Domingue où il passa deux mois chez les Fleuriau à Port-au-Prince, puis il prit l’un des deux navires que son père détenait en association avec la maison de négoce et de courtage Lacourtade père & fils, navire qui arrivait à effectuer deux voyages en droiture dans l’année.

En son temps, Monsieur Lacourtade père avait lui-même fait son apprentissage chez le père de ce dernier dans la maison mère qui avant la révolution américaine se situait à Liverpool en Angleterre, port spécialisé dans le commerce des Antilles et de la traite. Sir Madgrave et Henri Lacourtade étaient régulièrement partenaires dans des voyages en droiture passants par Saint-Domingue ou de traite de bois d’ébène entre la côte ouest de l’Afrique et la côte Est de l’Amérique, les deux maisons faisant des appels de fonds dans chacun de leur pays pour mener à bien leur commerce. De plus, outre les liens que l’on tenait toujours serrés entre associés, car plusieurs négoces liaient les deux sociétés, sir Madgrave essayait de maintenir son monopole sur des vins de la région de Bordeaux qui s’exportaient de mieux en mieux dans son pays.

John n’eut pas à se plaindre du choix du lieu de son apprentissage, car certains de ses amis d’enfance étaient moins favorisés dans leurs destinations, l’un d’eux était même parti chez un oncle à Moscou. John Madgrave n’aimait pas le froid. À quinze ans, il fit donc la traversée de l’Atlantique sans trop de frayeur, hormis une forte houle près des côtes françaises. Il fut reçu avec chaleur par messieurs Lacourtade père et fils dans leur hôtel du quai « des Chartrons » entre la rue Ramonet et la rue Saint-Esprit. De la ligne des riches façades des maisons en pierre de taille des négociants au bord de la Garonne, l’hôtel de la maison de négoce Lacourtade, avec ses quatre étages et trois travées à chacun, n’était pas le plus fastueux, mais c’était sans conteste une demeure confortable. Son plus bel ornement était un balcon de pierre taillée qui surplombait la porte d’entrée monumentale. De part et d’autre de celle-ci, donnant directement sur la rue, se trouvaient les entrepôts, s’étendant sur toute la profondeur de l’immeuble, remplis de biens d’équipement et marchandises sèches, essentiellement des textiles de luxe, prêts à être chargés dans les flancs des navires lourdement chargés pour Saint-Domingue, la Martinique et la Guadeloupe ou servant de pacotilles pour le négoce africain. Un couloir en pente douce s’enfonçait vers les profondeurs d’une cave, qui courait jusque sous le jardin de la demeure, dans laquelle s’entassaient des barriques de vin et des boucauts de denrées diverses. Au premier étage se trouvaient côté rue les bureaux, et côté jardin deux salons de réception contigus que prolongeait vers l’extérieur une large terrasse donnant sur le jardin à l’aide d’un escalier droit, où était reçue la clientèle de qualité. Au deuxième et troisième étage se trouvaient les appartements privés du père et du fils. Le quatrième étage et la sous-pente étaient réservés au personnel dont le jeune John faisait partie. Il avait toutefois une chambre particulière qui surplombait le jardin. L’ensemble avait été meublé et décoré avec goût et sans ostentation par Madame Lacourtade mère. Monsieur Lacourtade père, fils d’un négociant du quartier de la Rousselle, bien que catholique, avait épousé la fille d’un Néerlandais protestant « des Chartrons « . Il était allé s’installer dans ce faubourg en pleine expansion et y avait racheté l’immeuble d’une maison ayant fait faillite. Son épouse ne lui donna aucune raison de contrariété jusqu’à ce qu’elle mourût en couches, lui laissant un seul fils en vie, âgé de onze ans. Il ne se résolut jamais à un remariage.

Comme tout commis, John avait commencé par faire les courses entre la maison et le port puis dans le quartier et dans la ville. Il était amené à faire des courses de Bacalan, faubourg encore plus éloigné du cœur de Bordeaux, à celui « des Chartrons », où les chais étaient réservés au commerce des îles, jusqu’aux quartiers de la Rousselle et de Saint-Pierre aux rues encore médiévales. Mais il ne fut guère perturbé par ce qui l’entourait, car le faubourg de la maison de négoce devait notamment sa richesse au négoce du vin, que pratiquaient essentiellement des marchands anglais et des Hanséates venus du nord de l’Europe, concurrents de son père, dans ce commerce notamment.

Lorsqu’il ne parcourait pas les rues du quartier, il devait tenir en ordre les bureaux de Monsieur Lacourtade père et fils. Devant son sérieux, Monsieur Lacourtade père sous l’œil de son fils le mit aux écritures.

 John se mit à aligner des colonnes de denrées exotiques comme le rhum, le cacao, le café, le thé, le sucre, l’indigo et les épices avec leurs quantités, leurs provenances, pour la plupart des Caraïbes, et leurs destinations,les villes hanséatiques, la Hollande, l’Angleterre et l’Irlande, la Prusse, le Danemark, la Russie, la Flandre autrichienne, la Suède, l’Espagne, les États-Unis et l’Italie.Il faisait la même chose pour les marchandises venant de l’arrière-pays et qui prenaient la route inverse, comme les pâtés truffés, les vins fins, les salaisons, les jambons, les cuisses d’oie, le bœuf à la daube, et les saucissons ainsi que les bijoux, les étoffes et toiles fines, lingeries, bonneterie, chemises de linon et bas de soie, destinés aux gens les plus aisés, toiles de lin plus grossières pour leurs esclaves. Tout ce qui rentrait ou sortait de la maison passait par ses écrits minutieux. Dans son bureau du premier étage jouxtant celui de Monsieur Lacourtade père, il fut rejoint par un deuxième commis Karel Van der Hartig, un jeune Hollandais. De leur fenêtre, ils pouvaient voir les berges du fleuve et tout un peuple de marins et de manœuvres contribuait aux activités du commerce depuis les chantiers de Sainte-Croix en amont jusqu’aux entrepôts des négociants « des Chartrons « en aval.Le port de Bordeaux avait tant d’activités que les navires devaient mouiller sur trois rangs parallèles à la rive.La ligne de terre, la plus rapprochée du bord et disposant des plus grandes profondeurs, était réservée aux bâtiments au plus fort tirant d’eau. Tous restaient mouillés sur leurs ancres et une multitude de gabarres fourmillaient entre eux, assurant déchargement et chargement.Les flottes s’étiraient ainsi sur près de trois kilomètres du Sud au nord de la ville, car il fallait laisser entre les navires l’espace indispensable pour permettre l’évitage du bâtiment sur ses ancres en fonction des courants et des marées. John ne se lassait pas de ce spectacle vivant riche en événements pour certains cocasses.

D’un naturel sérieux, obstiné et consciencieux, la maison de négoce n’eut pas à regretter l’arrivée de son jeune commis. Lorsque François-Xavier Lacourtade arriva avec sa jeune épouse, la belle Marie-Amélie Cambes-Sadirac, il tomba désespérément amoureux de celle-ci. Même, Antoinette-Marie, sa sœur qu’il trouva fort belle et qui lui fut présentée quelques années après, n’y changea rien, ni aucune autre jeune fille. Seul Monsieur Lacourtade père devina ce secret. Il n’en dit rien, le soupirant commua son sentiment, qui resta profondément ancré en lui, en fidélité sans failles envers la maison de négoce et ses habitants. Aussi quelle ne fut pas la surprise de sir Madgrave quand vint le temps de faire revenir son fils au pays, de recevoir une réponse de non-retour courtoise, mais ferme, ce qui ne le dérangea nullement ayant deux autres fils à placer. Il utilisa son aîné afin de mieux s’implanter en France et afin d’organiser un comptoir pour la maison familiale.

Cambes-Sadirac Marie-Amélie

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles

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mes écrits

DU VIN A LA CANNE À SUCRE

La petite fille avait le cœur qui battait la chamade. Sa mère lui avait mis sa plus belle robe et son plus joli chapeau. Son père lui avait expliqué minutieusement quelles actions elle devait mener à bien. C’était un grand jour pour elle et la Louisiane. Elle se tenait debout, entourée de militaires, au milieu de la place d’armes de La Nouvelle-Orléans où tous la regardaient. Le soleil brillait de mille feux, en ce 20 décembre 1803. En ce jour fatidique de la passation de pouvoirs, Élisabeth Duparc, âgée de 7 ans, fille d’une famille de riches planteurs, coloniaux et aristocrates, avait l’honneur d’abaisser le drapeau français.

Chapitre 1

vue du port de la Nouvelle-Orléans

Décembre 1803, la Louisiane devient américaine 

À dix heures et demie du matin, du jour qui devait être le premier d’une ère nouvelle pour les rives du Mississippi, Pierre-Clément de Laussat, envoyé comme gouverneur par Napoléon, se trouva entouré, chez lui, de tous les officiers municipaux, de l’état-major, d’un grand nombre d’officiers et de bien plus de citoyens français, de tous rangs et de toutes conditions. Le préfet français se rendit à pied, avec ce cortège, au Cabildo, l’Hôtel-de-Ville de La Nouvelle-Orléans. Parmi eux marchait Philippe-Guillaume Benjamin Duparc, dit Guillaume Duparc, père d’Élisabeth Duparc.

La journée était belle et la température douce comme cela était la norme au mois de mai. Jolies femmes et élégants ornaient tous les balcons de la place d’armes. Personne ne voulait manquer le spectacle. Les officiers espagnols se distinguaient dans la foule par leurs plumaches. À aucune des cérémonies précédentes, il n’y avait eu pareille quantité de curieux. Au premier rang, Anne Prudhomme Duparc, entourée de ses deux fils, regardait avec attention et attendrissement sa petite fille. Elle ne la quittait pas des yeux afin de la rassurer de son mieux. Celle-ci, debout au côté d’un officier, ne bougeait pas. Elle attendait avec calme que ce dernier lui dise quoi accomplir. Elle levait la tête de temps en temps vers lui, c’était le seul signe de son impatience.

Les troupes anglo-américaines se présentèrent enfin. Elles débouchèrent en pelotons successifs le long du fleuve. Sur la place, faisant front aux milices adossées à l’Hôtel-de-Ville, ils se formèrent en ordre de bataille. Le chef de bataillon du génie Vinache, le major des milices Livaudais, et le secrétaire de la commission française Daugerot reçurent au bas de l’escalier de l’Hôtel-de-Ville les commissaires américains, Messieurs Claiborne et Wilkinson délégués par leur gouvernement. Pierre-Clément de Laussat s’avança vers eux, jusqu’à la moitié de la salle de la séance. Claiborne s’assit sur un fauteuil à sa droite et Wilkinson sur un autre à sa gauche. La remise du traité de cession et des clefs de la ville à Monsieur Wilkinson faite, le préfet français délia de leur serment de fidélité envers la France les habitants qui voudraient rester sous la domination des États-Unis. Guillaume Duparc pensa en lui-même. « Tout cela pour ça ! » La France, l’Espagne puis de nouveau la France et maintenant l’Amérique, mais la Louisiane c’était eux, les habitants, les planteurs, les négociants. Ils l’avaient construite et défendue. Jamais aucun gouvernement ne leur avait demandé quoi que ce soit. Et lorsqu’ils avaient réclamé de choisir, O’Reilly, un Irlandais à la solde de l’Espagne s’était chargé de les punir.

Elisabeth Duparc

Les signatures et les discours achevés, ils se transportèrent au principal balcon de l’Hôtel-de-Ville. À leur apparition, le capitaine dénoua la corde qui maintenait le drapeau tricolore en haut du mat et la tendit à la petite fille que l’impatience gagnait. La bannière française fut descendue et le pavillon américain fut monté par un jeune officier américain. Ils furent arrêtés à la même hauteur. Un coup de canon lança le signal des salves des forts et des batteries. Monsieur Wilkinson se retourna vers les membres amassés derrière lui. « — C’est votre fille Duparc ?

— Oui monsieur.

— Elle est charmante.

À l’instant où le drapeau français avait été descendu, partout, excepté quelques applaudissements d’un groupe d’Américains, les larmes et la tristesse se manifestèrent. On voyait régner l’immobilité et le silence. La douleur et l’émotion se peignaient sur la plupart des visages… Plus d’un pleur fut versé au moment où le pavillon abaissé disparut du rivage.

***

 À trois heures de l’après-midi, Pierre-Clément de Laussat réunit à dîner quatre cent cinquante personnes. Le public était mélangé, français, Espagnols, Américains se côtoyaient. Guillaume Duparc et son épouse étaient venus accompagnés de la famille de cette dernière, les Prudhomme et de leurs amis les Rousseau. Les trois familles étaient de notoriété fort respectable. Les Prudhomme étaient la troisième génération de Louisianais, leurs ancêtres étaient des Canadiens français qui avaient émigré du Québec à Iberville en 1699 pour s’installer dans la nature sauvage de la Louisiane. Le grand-père avait été médecin à la cour du roi de France Louis XV, un lien si noble qu’il avait assuré aux Prudhomme une position sociale solide dans la colonie, sous domination française comme espagnole. Quant à Pierre Rousseau, commandant espagnol à Natchitoches, il était le camarade d’armes de Guillaume Duparc, héros militaire richement décoré et généreusement récompensé, lui-même commandant du poste de Pointe-Coupée en Louisiane.

Avec le madère, les invités burent à la santé des États-Unis et de Jefferson ; avec du malaga et du vin des Canaries, à Charles IV et à l’Espagne ; avec du champagne rose et blanc, à la République française et à Bonaparte. Enfin, le dernier toast porté fut au bonheur éternel de la Louisiane pendant que se terminait une salve de soixante-trois coups de canon. Ensuite, un « thé paré » fut servi à sept heures et un bal clôtura la journée. On soupa à deux heures de la nuit. En apparence, tout semblait harmonieux, la passation de la Louisiane au sein des États-Unis d’Amérique paraissait convenir à tous. C’était sans compter les pensées larvées et le ressentiment qu’Espagnols et Français avaient envers leurs rois qui les utilisaient comme des pions et sans l’assurance avec laquelle pavoisaient les Américains nouvellement arrivés.

***

Anne Nanette Prudhomme et guillaume Duparc

Mars 18o4, visite à la plantation Duparc.

Le landau s’arrêta devant une ébauche d’allée qui s’enfonçait dans la végétation. Guillaume Duparc descendit de la voiture et aida son épouse à faire de même. Malgré le froid rigoureux, des hirondelles voltigeaient dans les airs sous un soleil qui annonçait des temps meilleurs. C’était à la fois les derniers jours de mars et les premiers du printemps. Les arbres fruitiers étaient déjà couverts de fleurs et exhalaient de toutes parts leurs parfums. L’atmosphère en était embaumée. Les oiseaux gazouillaient de tous côtés, et l’aimable Moqueur faisait retentir son chant varié et harmonieux. Il n’y avait encore ni maringouins ni serpents. L’herbe pointait avec force et formait une nappe verte, qui rafraîchissait la vue sur les deux rives du Mississippi. La crue du fleuve cette année-là était en retard par rapport à l’habitude. Il ne charriait ni sédiments ni déchets de végétation. Il n’était pas troublé, ne débordait pas. Il présentait un vaste tapis mobile qui se déroulait majestueusement. Les navigateurs le montaient, le descendaient aux rames, à la voile, en chalands, en pirogues, chargés des produits des manufactures d’Europe et des champs de la Louisiane.

Anne resserra son châle de cachemire autour de son manteau, le vent du nord sifflait vigoureusement. Elle replaça l’une de ses mèches brunes, qui s’était échappée de sous son capot de paille. Elle prit le bras de son mari et se laissa guider sur leur nouvelle propriété.

Chapitre 2

Philippe-Guillaume Benjamin DuParc dit Gilles

Quand tout commença !

Guillaume Duparc n’était pas un saint. Il était, comme beaucoup de vétérans, un homme familier des conflits et de la violence. D’une famille normande, de Caen, il se nommait Philippe Guillaume Benjamin Gilles. De nature coléreuse, le jeune Guillaume avait entaché la famille Gilles en tuant en duel un ami proche de son père. L’ayant appris, ce dernier attendit son retour, la rage gonflant en lui. Le père ne pouvait renier son fils. Mais pour l’un comme pour l’autre, l’emportement engendrait la source de leurs actions aussi lorsque son fils rentra dans la demeure familiale, il chercha à regagner son honneur en punissant son fils. Ne pouvant l’approcher, de colère, il lui courut après, l’arme à la main, n’hésitant pas à lui tirer dessus. Guillaume s’enfuit, se précipitant vers le jardin puis les champs adjacents. Le père manqua sa cible, mais bien que le fils ne fût point physiquement blessé, il n’échappa pas pour autant à l’ire de son père. Il fut banni de sa famille et il fut envoyé au sein de la Marine royale française, un destin que l’on prétendait pire que la mort. Initialement assigné comme assistant-tireur, le jeune Français résilient et ambitieux monta rapidement dans les rangs des Marines. En traversant l’Atlantique et en combattant dans la Révolution américaine, Guillaume gagna en notoriété et pour cela il opta pour un nouveau patronyme, désirant tirer un trait sur sa famille et effacer son humiliation. Avant d’entrer dans l’Armée de mer, Guillaume Gilles adopta le surnom « de Mézières Duparc »en inférant une certaine relation à la noblesse. Quelles que fussent ses raisons, il fut bientôt connu sous le nom qu’il avait choisi : Duparc.

Dès sa première campagne, il participa à la bataille de Savannah au service de l’amiral français Charles-Henri d’Estaing, puis deux ans plus tard, la providence le trouva sous les ordres du général espagnol Galvez combattant les Britanniques à la bataille de Pensacola. Pendant son service, il rencontra Pierre Rousseau qui devint un ami de confiance. Tous les deux reçurent les compliments du roi Carlos d’Espagne pour leurs rôles dans cette victoire franco-espagnole. Ils rejoignirent le comte de Grasse à Saint-Domingue, puis ils voguèrent vers le nord jusqu’à la Bataille des Banques extérieures. Après cette expédition, la carrière militaire de Guillaume Duparc atteignit son paroxysme grâce à la bataille d’Yorktown, où il fut blessé. Lorsque la guerre de la Révolution américaine prit fin, les deux amis obtinrent comme charges par les Espagnols de défendre les voies navigables de la colonie. Le roi Carlos nomma Rousseau, pour son service rendu, Commandant du poste de Natchitoches quant à Duparc, il reçut la commanderie du Presidio de Pointe-Coupée, un avant-poste stratégique dans le centre de la Louisiane. Le monarque par l’intermédiaire du gouverneur leur alloua une pension, une terre et un statut en Louisiane espagnole. Les deux camarades devinrent associés dans des projets immobiliers et commerciaux et achetèrent des propriétés le long du Mississippi et dans le sud-ouest de la Louisiane.

Anne Nanette Prudhomme

Fortune et position établies, Pierre Rousseau, cousin par alliance de la famille créole Prudhomme, introduisit avec tact son ami. Il profita d’un bal militaire pour procéder aux premières présentations. Au sein de cette famille existait une charmante et ravissante fille à marier. Anne Prudhomme, que tous surnommaient Nanette, outre sa joliesse, elle avait pour avantage une dot fort conséquente et un caractère à la hauteur de son galant. La cour de Guillaume fut de courte durée. Si la famille créole de Anne était l’une des plus anciennes de Louisiane, Duparc était un héros militaire richement décoré et copieusement récompensé, aussi l’union conjugale était destinée à être d’égales valeurs sociales. Chacun y trouvant son compte, ils se marièrent à Natchitoches. La base financière, politique et sociale nécessaire au bien-être futur était assurée. Les premières années du couple furent calmes. Ils les passèrent à Natchitoches dans cette région cotonnière, non loin des plantations et des maisons de la famille Prudhomme. Leur premier enfant, Louis vint au monde au sein de ce bonheur tout neuf.

Ayant obtenu la commanderie du Presidio de Pointe-Coupée, ils emménagèrent au sein de cette paroisse. Anne accompagna son époux sans état d’âme, bien qu’elle appréciât son existence auprès de sa famille, une nouvelle vie l’enthousiasmait, d’autant qu’elle l’intégrait en tant qu’épouse du commandant. À peine arrivés, naquit Guillaume dit Flagy. Deux ans plus tard, vint au monde Élisabeth.

Les responsabilités de Guillaume impliquaient de gouverner à la fois militairement et politiquement. Il trouvait cela bien ironique et c’était pour lui un juste retour des choses, lui qui avait quitté la France quelques années auparavant comme un meurtrier déshonoré à cause d’un duel. De manière identique que les autres fonctionnaires coloniaux espagnols, il se devait d’appliquer la loi hispanique sur les Français et les créoles, qu’ils fussent libres ou esclaves, bien que la plupart eussent préféré vivre sous le drapeau français. Sa vie de Commandant espagnol alla de crise en crise : querelles françaises et espagnoles, soulèvements d’Indiens. Il dut même réprimer de façon fort brutale une insurrection d’esclaves qui avait éclaté sur les plantations de Pointe-Coupée. 23 esclaves furent pendus et 31 condamnés récoltèrent une peine de flagellation et de travaux forcés. Trois hommes blancs ayant aidé, voire tramer la rébellion, furent déportés suite à leurs actes. Deux d’entre eux purgèrent six ans de travaux forcés à La Havane. On lui en reprocha la méthode, mais pour lui c’était le résultat qui comptait.

***

1803

Avec l’achat de la Louisiane, Guillaume Duparc fut relevé de ses fonctions. Le gouvernement américain réorganisa la colonie à sa convenance avec les nouvelles lois qui allaient avec. En tant que vétéran de la guerre d’Indépendance américaine, il présenta une demande au président Thomas Jefferson, pour obtenir des terres supplémentaires. Ce dernier assuré de la fidélité de Guillaume lui accorda une plantation aux bords du Mississippi. Si Guillaume fit expulser les pauvres fermiers acadiens propriétaires des parcelles adjacentes qu’ils avaient colonisées vingt ans auparavant, il accepta la présence des indigènes, des Acolapissa, sur la partie arrière du domaine qui donnait sur les bayous. Le terrain était de premier ordre, sur un sol inhabituellement élevé et dégagé sur les rives du fleuve. Il construisit sa demeure au milieu de l’emplacement du grand village indien des Acolapissa établi sur place depuis plus d’un siècle.

Chapitre 3

Philippe-Guillaume Benjamin DuParc dit Gilles

1808, le jour fatidique

À l’ombre des branches basses des grands chênes, la demeure était presque cachée de la route qui longeait le fleuve. Elle était construite sur un sous-sol en brique surélevée et de briquette entre-poteaux pour l’étage supérieur. La maison, avec sa charpente de toit normande, formait un U. Les deux ailes arrière entouraient une cour centrale. Au fond de celle-ci se situait la cuisine détachée des bâtiments pour éviter les accidents incendiaires. Anne vérifiait que le ménage avait été correctement fait par les deux servantes, et traversait les dix pièces de l’étage. Toutes donnaient sur les galeries de devant comme de derrières, cela permettait par fortes chaleurs de provoquer un semblant de courant d’air.

Elisabeth Duparc

Elizabeth jouait sous la véranda lorsqu’elle remarqua des esclaves qui ramenaient sur un brancard un homme visiblement mal en point. À sa grande surprise, c’était son père, il paraissait mort. Elle accourut voir de plus près ce qu’il en était. Triste constat difficile à admettre. Quelque chose en elle se brisa, elle saisit de suite que son enfance était achevée. Elle se précipita à l’intérieur de la maison sa robe de voile de coton blanc voletant comme un nuage autour d’elle. « Nanette, Nanette! C’est père! C’est père» Anne, qui avait découvert son deuxième fils, Guillaume, surnommé Flagy, dans sa chambre, à une heure avancée et dans un triste état alcoolisé, le sermonnait essayant désespérément de lui faire comprendre qu’il ne devait pas courir après toutes les quarteronnes de La Nouvelle-Orléans. Devant le tapage créé par Élisabeth, elle finit par s’énerver oubliant son calme. C’en était trop, elle abandonna son fils et se retourna avec colère vers la pièce d’où elle entendait hurler sa fille. « Élisabeth, une jeune fille de bonne famille ne crie pas comme une poissonnière!

 Mais Nanette, c’est père.

— Eh bien quoi ? Qu’est-ce qu’il a ton père ?

— Je pense qu’il est mort.

— Mort ?

Anne se hâta vers la véranda, suivi de son fils à l’équilibre précaire, et trouva au pied des marches les esclaves chargés du poids du corps qu’ils n’avaient pas osé poser au sol. La jeune femme n’en croyait pas ses yeux, pour une fois elle était totalement désemparée. Élisabeth tira sur la robe de sa mère. « Nanette, il faut le mettre au lit. »

***

Guillaume Duparc avait été retrouvé sur ses terres, mort, les mousquets à la main. Que lui était-il arrivé ? Nul ne le sût.

***

Les Duparc étaient installés depuis à peine deux ans et demi, et Anne se retrouvait veuve avec trois enfants à élever et une plantation à gérer. Le défunt avait eu le temps d’acquérir les parcelles adjacentes étirant le domaine à plus de douze mille acres. Le moulin à sucre était situé au loin, à 1 mile derrière la grande maison entourée de champs de canne. Une route plus longue s’étendait à l’arrière de l’habitation sur une distance 3,5 miles, bordée de cabanes d’esclaves.

Les terres et tout ce qu’il y avait dessus désormais lui appartenaient. Les lois de la Louisiane lui avaient donné les droits successoraux et de propriété, lui permettant ainsi de prendre le contrôle de la plantation naissante de canne à sucre pour le bien de ses enfants. Le testament de Guillaume stipulait, ce qui convenait fort bien à son épouse, que si elle ou leur descendant désiraient vendre à une personne celle-ci devait être en mesure de payer rapidement. Il excluait d’office les éventuels acheteurs américains en qui il n’avait aucune confiance. Il voulait éviter à sa famille d’être trompée par ceux-ci. À la lecture, Anne avait souri, elle reconnaissait bien les pensées de son mari. Malgré le chagrin, elle ne se laissa pas abattre et ne permit à personne de s’immiscer dans sa vie.

Chapitre 4

Elisabeth Duparc

Une nouvelle vie

1808,

Élisabeth avait douze ans lorsque son père mourut. Au milieu de ses deux frères, elle avait grandi dans un milieu privilégié, ne manquant de rien, entouré d’esclaves pour répondre à tous ses besoins. L’aîné de la fratrie, Louis, de nature turbulente, arrogante et violente, au point qu’apprenant qu’il n’était pas l’héritier de la plantation, il avait tué de colère deux esclaves. Il avait juste oublié qu’à dix-neuf ans, il n’était pas encore majeur. Sa mère, agacée par ce gâchis, l’envoya en France à l’Académie Militaire Royale de Bordeaux, dans l’espoir de le voir revenir en gentilhomme rangé. Flagy, lui était désespérément un coureur à la tête légère. Malgré les emportements répétés de sa mère, il ne s’arrêtait pas, cumulant les dettes pour entretenir les beautés qu’offrait La Nouvelle-Orléans.

Très vite, Nanette se retourna vers sa fille. Ses deux fils n’étant visiblement pas aptes à s’occuper de la propriété, elle n’eut aucune gêne à susciter de l’intérêt pour l’intendance du domaine à sa fille. Celle-ci faisait preuve malgré son jeune âge d’une grande maturité et d’une solide intelligence. Elle l’encouragea tout d’abord à tenir les comptes et petit à petit elle partagea les responsabilités inhérentes aux besoins de la plantation. Élisabeth, qui s’ennuyait quelque peu, le plus souvent en tête à tête avec sa mère, se prit de curiosité et d’attirance pour la gestion. Bien que produisant essentiellement du sucre, Anne diversifia l’activité première vers d’autres cultures, comme le bois d’œuvre et l’élevage, le tout avec succès.

***

1812

Fanny Rucker Duparc

 La vie austère de la plantation fut bousculée à la plus grande joie d’Élisabeth par le retour de son frère accompagné de sa pétillante belle-sœur. Craignant Napoléon, de peur de voir enrôler son fils dans l’armée impériale, Anne l’avait obligé à rentrer. Elle avait menacé Louis de lui couper les cordons de la bourse s’il ne revenait pas immédiatement en Louisiane. Sachant qu’elle ne pourrait le retenir sur leurs terres, elle lui avait proposé de l’engager comme agent commercial de leur production à La Nouvelle-Orléans, ce qu’il accepta tant cela convenait parfaitement à sa personnalité. À Bordeaux, Louis avait rencontré celle qui était devenue son épouse, Fanny Rücker, la fille d’un armateur allemand. La jeune femme de toute beauté était le charme incarné. Elle avait séduit de suite sa belle-mère et surtout Élisabeth qui reconnut en elle une amie.

Le couple métamorphosa l’ambiance austère dans laquelle était inhibée Élisabeth. Louis et Fanny de Mézières Duparc s’étaient rapidement transformés en personnalités à la mode parmi les créoles et les Américains pour les fêtes somptueuses qu’ils donnaient dans le quartier Français à La Nouvelle-Orléans. Fanny commença par montrer les manières en vogue à Paris. Dans la foulée, elle conduisit aussi souvent que possible sa belle-sœur dans la fleur de l’âge à La Nouvelle-Orléans, lui faisant découvrir les plaisirs des autres demoiselles créoles, les artistes et musiciens européens de passage. Elle l’entraînait au théâtre, au bal, aux dîners pour le plus grand bonheur de la jeune fille.

Chapitre 5

Fanny Rucker Duparc

1820, la libération

Fanny désespérait, sa belle-mère monopolisait tellement Élisabeth que celle-ci, à vingt-trois ans, malgré sa joliesse, son caractère aussi fort qu’agréable, n’avait toujours pas convolé en juste noces. Lors d’un long séjour en France avec son mari, Louis, elle avait pris sur elle d’inviter un très bon parti. Elle avait convié, l’héritier des vignobles du château Bon-Air, Raymond Locoul, dont elle avait fait la connaissance durant son dernier passage à Bordeaux. Elle avait perçu le jeune homme comme charmant en tous points. Outre un physique avenant, il était d’un caractère agréable, souple et fin psychologue. Invitée dans son château de Pessac, elle avait remarqué qu’il donnait des ordres avec une telle gentillesse, mais avec néanmoins fermeté que ses employés obéissaient sans résistance ni mauvais vouloir. Quant à ses rapports avec son entourage, elle l’avait observé amener les gens exactement où il désirait. Elle l’avait de plus vu agir avec son époux, sans que ce dernier s’en rende compte, l’incitant à se découvrir sur certains points de vue très personnels. Dans l’intimité de leur chambre, Louis l’avait même complimenté sur sa pertinence, ce qui avait fait sourire Fanny. Elle en était venue à penser qu’il serait le beau-frère idéal dans une famille au tempérament rustique, voire volcanique, et le trouvait très complémentaire à Élisabeth. Elle s’en était ouverte à son mari qui lui avait donné son accord.

Profitant d’un dîner où étaient entre autres réunis les Locoul, père, fils et frères et elle-même et son époux, Fanny avait jeté ses appas. Elle avait parlé de l’engouement des Louisianais pour le vin de la région et la difficulté de s’en procurer. Louis prit le relais en faisant remarquer qu’il n’y avait pas à La Nouvelle-Orléans de négociants d’importance dans ce commerce alors que dans le sud des États-Unis tous reluquaient le bon goût de cette ville en grand développement et le copiait sans hésitation. Comme il y avait ce soir-là plusieurs châtelains viticulteurs, la conversation s’amplifia et généra des envies et des idées qui frayèrent leur chemin dans la tête de chacun. Les Mézières Duparc incitèrent Raymond Locoul à découvrir le champ des possibilités en l’invitant à séjourner dans le quartier français où ils se feraient un plaisir de le recevoir et de l’introduire dans cette société d’élite.

***

Raymond Locoul

1821

Pour plus de subtilité, munie de lettres d’introduction d’amis de sa famille, une formalité indispensable pour entrer dans le réseau de la communauté créole locale, Fanny introduit Raymond par des intermédiaires, les membres des Labatut. Félix Labatut, dont les parents étaient originaires de Bayonne dans les Pyrénées-Atlantiques, se trouvait être un intime de Louis et tout comme lui faisait partie de l’élite créole de la ville. Étant informé des espérances de Fanny et Louis, commerciales et familiales, il se fit un plaisir de présenter le jeune français à toutes ses connaissances.

Fanny donna un souper suivi d’une réception au sein de la demeure des Mézières Duparc, dans le vieux carré, quartier de la fine fleur française, à l’occasion de l’épiphanie. Elle y avait invité sa belle-mère et Élisabeth pour l’occasion. S’y bousculaient tous les créoles français, les uns parurent pour le repas du soir, les autres pour le bal. Parmi ceux-ci arriva Raymond en compagnie de Félix Labatut, ce fut ce dernier qui le présenta à Élisabeth.

À vingt-trois ans, la jeune femme, de toute beauté, rayonnait toute à la joie de la fête. Elle arborait une robe venue de paris rapportée par sa belle-sœur. Elle en était très fière. Elle était en mousseline blanche recouvrant une soie rose, et avait une coupe s’évasant du haut du buste jusqu’à une courte traine. Son décolleté carré était garni d’un galon de dentelle, mettant en valeur sa jeune poitrine. Elle avait relevé ses cheveux selon la mode du jour et y avait ajouté deux fleurs de magnolia. Raymond était tombé en admiration devant la nymphe. Elle attirait les regards et les attentions, mais nul n’avait officiellement demandé sa main ; malgré les avantages de la dot, la famille Duparc impressionnait bien trop. Il est vrai qu’Élisabeth tout comme sa mère était douée intellectuellement, cultivée et avec un fort tempérament, et peu d’hommes acceptaient d’être régentés. Cela n’exerça nulle influence sur Raymond. L’échange entre les deux jeunes gens s’accomplit tout de suite de façon fluide et vive. L’un et l’autre étaient séduits, autant par le physique que par l’intelligence de l’autre. Dès cette soirée, ils ne se quittèrent guère, d’autant que Louis invita de suite le français à la plantation Duparc, officiellement pour la lui faire découvrir.

Anne, suspicieuse, s’était informée sur le jeune homme. Ayant appris par le père Labatut que sa fortune était conséquente et par d’autres que son fils Louis que le jeune homme était de bonnes manières, elle accepta sans enthousiasme de le recevoir et de le voir dans le sillon de sa fille. Elle n’était pas prête à voir partir Élisabeth, elle s’appuyait sur elle pour la gestion de la plantation, ses deux fils ne lui apportant guère d’aide. Louis s’occupait de vendre tant bien que mal tout ce que la propriété produisait et Flagy passait plus de temps à courir la quarteronne dans les faubourgs de La Nouvelle-Orléans qu’à jouer les contremaîtres. Élisabeth, elle, était soucieuse des chiffres comme de la productivité des esclaves et des terres. Elle partageait ses journées entre les comptes, la gestion et les champs. Chaque jour, telle une amazone, elle parcourait les lieux, montrant à tous qu’elle surveillait tout ce qui s’y accomplissait. Élevée dans une famille créole, elle avait peu de considération envers ses esclaves, hormis ceux de la maison. Elle tenait à ce que l’on ne les maltraite pas, uniquement pour qu’ils soient toujours productifs et donc rentables. Elle les faisait nourrir, habiller et loger de façon à ce qu’ils ne tombent jamais malades. Aucun n’avait intérêt à faire semblant, les punitions étaient données sans compassion. Anne était très fière de sa fille, mais c’était aussi ce comportement connu de tous qui avait éloigné jusque-là les prétendants. Elle aurait été toute foi surprise de savoir ce que pensait sa fille.

Élisabeth n’aimait plus beaucoup son existence sur les terres familiales qui la tenait écartée de la société créole. Tout comme sa mère, elle n’avait guère d’estime envers les Américains. Elle préférait tout de même rester dans la maison de famille à La Nouvelle-Orléans qu’à la plantation, mais sa mère ne lui en laissait guère l’occasion. Aussi lorsque Raymond entra dans sa vie, ce fut comme un vent de liberté, une possibilité d’évasion. Quand, au bout de quelque temps, il la demanda en mariage, elle répondit sans hésitation par l’affirmative. Sa belle-sœur et amie, Fanny, vit toutes ses espérances comblées. Bien dotée, Élisabeth imaginait là une occasion rêvée de partir de l’austère plantation pour la France où elle avait toujours souhaité mettre les pieds.

Raymond pressentait dans sa bien-aimée un atout appréciable pour la gestion des exploitations viticoles du Bordelais. Celle-ci promit avec plaisir dans le contrat prénuptial de quitter la Louisiane et de prendre en mains la direction des affaires de son mari à Bordeaux, région dont elle avait entendu tant de bien par son frère et sa belle-sœur. En échange, Raymond signa en contrepartie un engagement qui assurait à Élisabeth et aux enfants issus de leur union, la jouissance de ses possessions, droits et privilèges provenant des propriétés foncières et des biens immobiliers bordelais.

Chapitre 6

Élisabeth et Raymond Locoul

1822, le mariage

Le couple se maria à la cathédrale Saint-Louis de La Nouvelle-Orléans devant toute la société créole qu’ils reçurent ensuite dans la maison qu’ils avaient acquise rue de Toulouse près de l’Opéra. Cela faisait à peine six mois que Raymond était arrivé de France. Les festivités des noces passées, ils s’installèrent à la plantation où les manières raffinées et le caractère agréable de Raymond furent très appréciés dans une famille de « cracheurs de feu » où chacun s’emportait pour un rien. Il jouait avec succès le rôle de conciliateur dans sa belle-famille où l’ambiance était souvent à couteaux tirés.

Le voyage vers la France fut repoussé à plus tard, Élisabeth était tombée enceinte à la grande joie de tous. Louis Raymond Émile arriva au monde dans la plantation familiale. Le couple décida de remettre leur départ lorsque l’enfant ferait ses premiers pas. Deux ans plus tard, il marchait à peine, naissait Aimée ajournant à nouveau leur projet.

Chapitre 7

Flagy Duparc

1829, la prise en main

Marie Louise Marcelite Cortès

Anne Duparc, lasse de s’occuper de la plantation, avait laissé petit à petit sa gestion entre les mains d’Élisabeth. Il ne lui restait qu’un problème, Flagy. Ce dernier ne semblait pas comprendre que la fortune dont il profitait avec inconséquence était due au travail journalier de sa jeune sœur. Ce n’était qu’un jouisseur tout comme son frère aîné, mais lui avait réussi à fonder une famille. Et s’il ne visitait la plantation que pour tirer plaisir de la campagne, au moins participait-il à son économie. La vie qu’il avait à La Nouvelle-Orléans promouvait leur bien et leur vente, que ce fût la partie agricole ou vinicole. Elle décida alors que le benjamin ferait comme l’aîné et sous peine d’avoir les vivres coupés, il devrait trouver une femme digne de ce nom. N’ayant guère d’autres possibilités, il entretenait une métisse dans le faubourg Marigny, il se mit à chercher celle qu’il pourrait épouser ! Sa mère le guida voire le poussa vers une famille de Natchitoches originaire de Saint-Domingue, avec qui elle avait des accointances. Elle invita donc à la plantation les Cortès avec leur fille à marier. De nature discrète et effacée, elle convint immédiatement à Flagy. Sa sœur et sa belle-sœur plaignirent de suite la jeune fille, elles comprirent pourquoi il allait la choisir. Cela indifférait Anne qui ne voyait que son objectif atteint.

En conséquence, Flagy Duparc épousa au mois de mai de cette année-là avec Marie Louise Marcelite Cortès. Anne fut enfin soulagée, elle allait pouvoir passer à autre chose. Elle n’allait pas jusqu’à penser qu’il allait calmer ses ardeurs auprès des quarteronnes, mais chargé de famille, il prendrait sûrement ses responsabilités. Ses enfants ayant chacun leur vie, elle décida de se retirer laissant la place à son second fils. Pour cela, elle se fit construire sa propre maison à seulement cinq cents pieds de l’habitation principale de la plantation Duparc. Elle comptait bien avoir encore l’œil sur ce qui se passait. Aimant la campagne plus que la ville, elle avait résisté à l’impératif créole de quitter la plantation et de vivre à La Nouvelle-Orléans. Cité qu’elle trouvait trop pleine d’Américains maladroits, gauches et socialement inférieurs. Elle pouvait ainsi recommencer sa vie près de sa famille, tout en étant indépendante. Assistée par les deux mêmes esclaves, Henriette et Nina, elle se mit à subsister de la rente de mille piastres par an que ses enfants lui versaient sur les profits de la plantation et des différents négoces.

Chapitre 8

Elisabeth Duparc

1830, quand il n’y a plus de choix.

Au vu de la situation familiale, ne pouvant toujours pas quitter la Louisiane, Élisabeth décida de commencer à importer du vin, en plus de la production de sucre au sein de la plantation. Elle invita dans leur demeure du vieux carré des amis et des connaissances américaines. Lors du repas, elle ne proposa que du vin venu de bordeaux. Au cours des conversations, elle glissa que son frère en mettait sur le marché, mais ce vin détenait une excellente réputation, aussi se vendait-il très vite. Il n’en fallait pas tant pour créer l’envie. La commercialisation des premiers crus commença de façon fulgurante. Les premiers tonneaux furent à peine arrivés sur les quais, qu’ils furent distribués. Les châteaux de la maison Locoul finirent par ne plus suffire, ils étendirent leur négoce à d’autres châteaux du Bordelais.

Chapitre 9

Élisa Duparc

1831 où prendre les choses en main

Élisa Duparc était la fille de Fanny Rucker et de Louis Duparc. Jolie, gentille et bien élevée, elle avait été la première de la nouvelle génération et était la préférée de toute la famille. Poussée par tous à être parfaite en tous points, elle avait répondu à la demande, jusqu’au jour, où à son corps défendant elle développa une acné qui mit en péril sa beauté. Son père et sa mère décidèrent de revenir en France pour la faire soigner. Ce qui était un traitement anodin, à la stupeur de tous, tourna au drame, le médecin calcula mal le dosage du médicament, et la jeune fille de 16 ans mourut. Sa mère, Fanny, se consuma de culpabilité et une fois rentrée en Louisiane, elle ne voulut plus quitter la plantation. Elle écrivit à un ami : « Je n’attends plus rien d’agréable dans mon existence. Cela a été mon destin, toujours des peines et de l’anxiété. C’est de cette manière que je passe ma vie et que je suis anéanti. Je suis sûr que je ne serai plus jamais heureuse. » De son côté, Louis ne put faire face à l’incarcération volontaire de sa femme. Il la quitta et s’installa définitivement à La Nouvelle-Orléans, avec deux adolescentes esclaves comme concubines. Louis se plongea dans les mondanités du vieux carré, il fit même promouvoir son frère cadet, Flagy, général de brigade à sa place, se déchargeant ainsi de cet engagement.

Malgré son désir de déménager en France, Élisabeth finit par admettre que par la faute de l’incompétence de ses frères à gérer la plantation, elle ne pourrait s’y établir. Un peu par défaut, elle fut donc contrainte de prendre la tête de la propriété. Bien que déçu, Raymond, son époux, ne dit rien d’autant que l’importation de ses vins explosait. Très rapidement, les Duparc étaient devenus le plus grand distributeur de vins de la Louisiane avec une capacité de dix mille bouteilles mises sur le marché à l’année. Élisabeth qui avait un sens des affaires très développé remarqua l’importante baisse des ventes d’esclaves. Elle décida d’acheter 30 adolescentes pour les faire féconder dans le but de faire une récolte d’enfants. Cela lui assurerait ainsi un cheptel prometteur et financièrement intéressant dans l’avenir. Durant les années de forte croissance économique qui suivirent, ils firent également de substantiels investissements immobiliers à La Nouvelle-Orléans. Ils acquirent pas moins de six résidences dans le quartier français de La Nouvelle-Orléans, en plus de leur grande maison, rue de Toulouse.

Chapitre 10

Louis Raymond Emile Locoul

1835, un garçon trop gentil.

Louis Raymond était le premier-né d’Elizabeth et de Raymond Locoul. De caractère, il ressemblait plus à son père qu’à sa mère, ce que cette dernière regrettait. Elle voulait en faire un planteur, mais il était d’un naturel empathique.   Sa mère le jugeait faible et trop sensible. Elle en arriva à le traiter de « gâcheur de nègres ». Il passait son temps à les plaindre et à les excuser en tout. Elle espérait pourtant qu’un jour, il assumerait le rôle d’un planteur respectable. Élevé en grande partie à La Nouvelle-Orléans, une ville désormais américaine et en pleine effervescence, il était devenu fort influencé par les idéaux de la jeune nation alors que le reste de sa famille demeurait attachée aux valeurs créoles. Bien que défendue étonnamment par sa grand-mère et naturellement par son père, afin de réprimer ses idées qu’Élisabeth trouvait sérieusement trop libérales, elle décida de l’envoyer à l’Académie militaire Royale de Bordeaux. À l’âge de treize ans, ayant traversé l’Atlantique, Émile découvrit les grands changements politiques de la France. S’il ne comprit pas tout de suite ce qui l’entourait, avec le temps il se familiarisa avec l’avant-garde française. Il étudia la politique et les arts. Il retira même de la fierté de compter Victor Hugo parmi ses amis.

Il resta en France jusqu’à l’obtention de son diplôme. À cette occasion, toute sa famille le rejoignit à Paris. Il reçut en récompense un voyage pour faire le « Grand Tour » d’Europe avant de rentrer au sein de sa famille en Amérique.

Chapitre 11

Raymond Locoul

Être fataliste

Les années s’écoulèrent de récolte en récolte, et malgré la prospérité de son commerce cela n’empêchait pas Raymond Locoul, d’éprouver de l’amertume pour sa nation. Il écrivait en 1847 à un ami : « Oh ! Que la France me manque. Un jour, peut-être, reviendrons-nous vers mon pays que nous aimons tant et que nous avons eu tant de peine à quitter ». Les années passèrent et les chances du couple Duparc de s’établir en France s’évanouirent définitivement. Élisabeth de son côté n’avait guère de temps pour la nostalgie, sa mère s’occupait de moins en moins de la plantation en dehors de quelques conseils que sa fille trouvait redondants. De plus, elle devait secouer ses deux frères pour les obliger à accomplir le minimum pour leurs affaires.

Chapitre 12

Nouvelle-Orléans

Le drame, 1750

L’été avait été sec. La chaleur, portée jusqu’à 90 et 94 degrés de Fahrenheit, agissait sur les masses de terres fraîchement remuées. Elle attirait une multitude de moustiques. Leurs piqures finirent par développer des maladies. Elles produisirent de nombreux incidents sur les esclaves. Beaucoup présentèrent des syndromes de fièvres pernicieuses d’un caractère alarmant, et quelques-uns agonisèrent. Élisabeth ne savait où donner de la tête aussi elle avait laissé partir seul Raymond pour La Nouvelle-Orléans quand la Saison mondaine commença.

L’automne avançait, la chaleur ne faiblissait pas, de plus quand des pluies abondantes se manifestèrent, l’humidité devint insupportable. À la ville, des cas de fièvre jaune se révélèrent. Ils se multiplièrent pendant les premiers jours d’octobre et ce fut toutefois à la moitié du mois qu’on la déclara épidémique. Lorsqu’Élisabeth l’apprit, la cité était fermée aux personnes extérieures, mais, Raymond, comme ses frères, était à l’intérieur. À la plantation, tout le monde se mit à craindre le pire. Anne racontait les souvenirs qu’elle avait des affres de la dernière, celle de 1832. Tous l’avaient gardé en mémoire, plusieurs de leurs amis avaient fait partie des victimes. Les familles Duparc et Locoul eurent à l’époque beaucoup de chance, dans leur malheur de pleurer leur petite Élisa, aucun ne s’était rendu à la ville et le fléau n’était pas arrivé à la propriété.

***

L’inflammation toucha tout d’abord son système gastrique, et provoqua des congestions. Raymond fut pris de nausées et de vomissements, entraînant une très grande fatigue. Son majordome, Ignacius et son valet de chambre Albert se retrouvaient en plein désarroi. Quand de violents maux de tête le mirent à mal au point de le faire délirer, Ignacius envoya Albert prévenir Louis de Mézières. Ce dernier impuissant ne put rien faire. Lui-même devint anxieux à l’idée d’être contaminé par la maladie. Albert revint, il avait bien essayé d’amener un médecin à venir, mais aucun n’était en mesure de répondre à la demande. À la fièvre jaune, c’était greffé le choléra morbus. Les deux esclaves ne purent que constater la faiblesse grandissante de leur maître malgré les soins qu’ils lui apportaient.

Dans la ville, les malades périssaient les uns après les autres. Peu se relevaient de l’épidémie et la plupart l’avaient contractée. On voyait de toutes parts tomber des individus frappés par la mort ; les médecins ne pouvaient plus répondre plus aux appels au secours, et nulle mesure n’était adoptée pour interrompre les progrès du mal. Déjà, les malportants encombraient les hôpitaux sans qu’aucun édifice public fût préparé pour y suppléer. La terreur croissait avec la maladie ; on essayait à la fois vingt traitements divers que prônaient chaque jour les gazettes.

Vers la mi-novembre s’éleva le vent du nord ; le froid se fit sentir subitement, et moins de trois jours suffirent pour arrêter la progression du fléau, mais Raymond Locoul était décédé. Et, avec lui, un sixième de la population de la ville.

Par peur de la contagion, le corps du Bordelais ne put être transporté jusqu’au caveau familial des Duparc près de la plantation. On l’inhuma au cimetière Saint-Louis de La Nouvelle-Orléans.

Louis Duparc se chargea d’annoncer à sa sœur l’atroce nouvelle. Il ne pouvait pas faire moins. Quand elle l’apprit, elle s’effondra.

***

Après le décès de Raymond Locoul, Élisabeth poursuivit jusqu’à sa mort en 1884 à superviser la distribution des vins Locoul qui continuait à s’avérer très rentable.

Elisabeth et Raymond Locoul

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 048 à 50

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Chapitre 48

la chambrière et l’économe, avril 1792

Esther (Creole woman in Red Turban

Esther

Esther apprit de la bouche de sa maîtresse qu’elles allaient rentrer à la plantation, elle exultait de joie, et le faisait savoir en chantonnant sans arrêt. Elle n’était plus mal traitée chez les Maubeuge, Josépha, la gouvernante, sermonnée par sa sœur Abigaïl et surveillée par Sara, son ancienne nourrice, la laissait en paix, quant aux autres ils avaient admis tacitement l’élévation de la jeune négresse.

Sa maîtresse était satisfaite d’elle et elle faisait tout pour que ce soit le cas. Son service s’était vite avéré agréable, car sa nouvelle maîtresse, moins méprisante que la plupart des blancs, était amicale dans ses ordres et la laissait décisionnaire quant à ses fonctions. Elle avait vite appris ses nouvelles tâches d’autant que sa maîtresse ne se fâchait jamais, patiente, elle la conseillait pour corriger ses maladresses. Si au début cela l’avait beaucoup déroutée, elle avait compris très rapidement les avantages que cela lui octroyait. Les autres esclaves la respectaient malgré son jeune âge bien que parfois elle ressentît leur jalousie. Sa maîtresse lui avait donné deux robes qu’elle ne voulait plus porter et lui avait fourni des métrages de tissus pour ses jupons et compléter sa garde-robe, car elle estimait que sa chambrière devait être en accord avec son statut. Elle ne pouvait savoir que sa maîtresse culpabilisait de la posséder. Lors de l’enlèvement de cette dernière, elle avait eu très peur. Elle s’était attachée à celle-ci et avait craint de perdre sa protection. Elle avait alors compris à quel point sa vie et sa sécurité étaient attachées à sa maîtresse.

Elle était devenue femme deux ans auparavant, mais ne l’avait vraiment comprise que sous le regard inquisiteur de Pierre-Henri Hautbois-Guichette. Le jeune économe de la plantation, après les regards insistants sur les courbes de son corps gracile et délié, était passé aux mots, mettant ses sens en émoi. Il lui avait fallu peu d’effort pour obtenir de la chambrière, ce qu’il désirait, un soleil se couchant, la chaleur déclinante d’une fin de journée de labeur. Il l’avait croisée en revenant d’un plongeon rafraîchissant dans le fleuve, il avait engagé la conversation, les yeux baissés, elle avait répondu. Il lui avait pris la main, bien que surprise, elle ne l’avait pas retirée, la chaleur de l’un s’était répandue dans celle de l’autre. Ils s’étaient assis sous les chênes en bordure du bois, loin des regards, il lui avait promis mille choses qu’elle n’entendait pas, le son sourd des battements de son cœur emplissant ses tempes, son corps fourmillant de l’accélération du sang sous la peau, elle le laissa faire. Elle avait ressenti l’urgence du poids de son corps sur le sien pour soulager le besoin qu’elle avait de lui. Elle oublia tous les conseils de celle qui l’avait élevée, et sous les doigts rugueux du jeune homme, sous les baisers de l’amant qui s’enivrait de son odeur musquée mélangée de cannelle et de vanille, il l’emporta vers son avenir. Elle était devenue femme à la lueur de la lune se levant et ne demandait qu’une chose que cela se reproduise. En fait, tous les soirs de l’été puis de l’automne, ils se rejoignirent sans que nul ne les remarque. S’aimant presque avec brutalité, sauvagerie, ils se retrouvaient au bord du fleuve, dans les buissons de la forêt, elle guettait la course du soleil qui le ramenait vers lui. Puis la maîtresse était repartie avec elle à la ville. Inquiète, elle avait dû quitter celui qui monopolisait tous ses sens. Et de peur que l’éloignement ne le pousse à passer à une autre, arrivée rue Dauphine, elle s’était chargée d’une course de façon à aller voir Marguerite Darcantel. Malgré la peur que lui faisait la prêtresse, elle la supplia de l’aider à garder celui qu’elle considérait comme son homme, son univers. Celle-ci accepta à contrecœur, elle connaissait déjà les suites de ce chemin de vie, mais que peut-on faire contre le destin. Celui-là ou un autre, cela ne changerait que peu de choses, au moins elle aurait connu le bonheur. Elle en appela donc à Erzulie.

Esther fut rapidement rassurée sur les sentiments du jeune économe à son endroit, car après l’annonce de sa maîtresse, elle n’eut à attendre qu’une petite semaine avant de voir arriver celui-ci. Accompagné de son acolyte, Francisco Alvarez Pignero, ils étaient venus chercher leur maîtresse sur la demande du contremaître de la Palmeraie et acheter des vivres et quelques outils manquant à la plantation. À peine entrevu, le sourire gourmand et l’œil malicieux du jeune homme rassurèrent la chambrière. Esther comprit qu’il était resté dans les mêmes dispositions et s’ils ne purent se rejoindre, trop de monde les entourait pour pouvoir rester discret, elle savait que ce n’était qu’une question de patience.

*

Hautbois Guichette Pierre Henri (Self-Portrait ca. 1750 by Sir Joshua Reynolds

Pierre-Henri Hautbois Guichette

Pierre-Henri ne regrettait pas sa venue en Louisiane, le travail d’économe était dur, mais il avait vite assimilé que c’était une bonne place. Il avait été envoyé par l’intermède de Monsieur Lacourtade père, un ami de son oncle, à Monsieur de Maubeuge par un autre intermédiaire Monsieur d’Estournelles qui l’avait recommandé. Le secrétaire du marquis avait trouvé que servir une dame de sa région natale serait un bon compromis et favoriserait la fidélité, d’autant que son arrivée coïncidait avec le besoin d’un économe supplémentaire à la Palmeraie. Le marquis, satisfait, en avait fait son idée.

Pierre-Henri n’ayant pas d’autre choix avait accepté de bon cœur. De bonne constitution, la silhouette déliée, il était d’une nature heureuse, il avait le fond bon, mais s’emportait facilement. Le sang bouillant comme tout gascon, il avait le sourire charmeur et l’œil brillant de celui qui veut vous voler. Il avait l’honnêteté que ses limites pécuniaires lui permettaient et le jour de son débarquement, elles étaient restreintes.

Ses déboires financiers avaient commencé un jour pluvieux lorsque son oncle vint le chercher au parloir de son collège. Il venait lui apprendre la mort de ses parents emportés par le choléra. Il l’avait emmené le petit garçon, sur les terres désolées de son père, pour l’enterrement. La pluie tellement attendue qui avait arrêté l’épidémie n’arrêtait plus de tomber en ce début d’automne. Ses parents dans la fosse, son oncle lui avait annoncé que son père n’avait que des dettes et que le peu d’argent qui lui restait servirait à son éducation et qu’après il devrait se débrouiller. Il était donc retourné au collège et, à peine revenu, il remarqua tout de suite son changement de statut. De la chambre qu’il partageait avec trois comparses, il était passé au dortoir où s’alignait une trentaine de lits de chaque côté de la longue pièce pleine de courant d’air. Du réfectoire des nobles, il était passé à celui des roturiers où la soupe était plus claire et la viande absente. Tout de suite, il dut répondre aux quolibets destinés à ceux qui déchoient. Son sang bouillonnant d’injustice entraînait disputes, insultes, bagarres conclues par des blessures physiques et morales. Il en avait voulu à son oncle, mais pas à la vie. Avec l’approche de l’âge d’homme, s’ensuivirent moult frasques estudiantines dans les rues bordelaises, et ces dernières avaient fini par indisposer son oncle, celui-ci décida que son neveu n’étant pas fait pour les études, il valait mieux l’envoyer faire fortune loin, très loin. Comme il était sans fortune ni biens, fataliste, Pierre-Henri accepta l’aventure. Son oncle trop heureux de s’en débarrasser le mit sur un navire en partance pour les Caraïbes avec une lettre de recommandation. La traversée se passa sans rien de remarquable et comme tous les chanceux, inconsciemment, il se demanda pourquoi tous en faisaient tant d’histoires. À peine arrivée à La Nouvelle-Orléans il se fit indiquer la demeure du marquis de Maubeuge. Après le port, qu’il avait trouvé aussi encombré que celui de Bordeaux ou peu s’en faut, fourmillant d’une activité fébrile, évitant les débardeurs écrasés sous leurs charges et l’amoncellement des marchandises qui attendaient, il arpenta les rues de la ville, suivant les indications qu’un mulâtre lui avait données. Il ne pouvait se rendre compte que La Nouvelle-Orléans était le croisement des produits en tous genres venu des colonies espagnoles et de l’Europe, il avait pour unique souci de ne pas crotter son seul habit convenable qu’il avait revêtu pour l’entrevue. Passé le cap litigieux du bourbier qu’étaient les abords de la levée, il avait eu tout loisir d’être frappé par le mélange des races et des couleurs. Il avait déjà vu plus d’un nègre, Bordeaux n’en était pas exempte, bien des maisons aristocratiques et bourgeoises exhibaient ses serviteurs si exotiques, mais pas en si grand nombre. En parcourant la rue de Toulouse, il alla de surprise en surprise, découvrant et admirant des demeures cossues dont certaines abritaient des boutiques au rez-de-chaussée, sous des arcades en dentelles de ferronneries, constatant l’élégance des Orléanais qui voyageaient à pied, à cheval ou en voiture. Gros carrosses, cabriolets ou chaises encombraient la rue et le trottoir de planches surélevé, qui empêchait de se souiller après les dernières pluies, n’était pas de trop pour les éviter. Pendant son court trajet, il put tâter au côté sulfureux de la ville caribéenne se retournant sur le déhanché arrogant des mulâtresses souriantes ou insolentes. Il se trouva bête ou tout au moins ignorant, il croyait débarquer dans un pays de sauvage et il constatait la civilisation d’une colonie en voie d’expansion.

Arrivé devant la demeure rue Dauphine, il frappa et attendit un instant examinant le décor de la rue. Une voix sèche le sorti de sa contemplation, Josépha ayant eu le temps d’examiner le jeune homme l’avait tout de suite catalogué dans les pauvres, aussi montrât elle le respect minimum dû à un blanc, comme beaucoup de sa caste, elle méprisait les petits blancs. Reprenant de sa superbe devant l’irrévérence de la gouvernante, il demanda à voir Monsieur le Marquis. Elle le fit patienter debout dans le vestibule, entra alors un homme affable et souriant. « – Décidément, Josépha n’a aucune manière. Vous devez être Monsieur Hautbois Guichette envoyé par Monsieur Lacourtade ? J’ai appris que le « belle Ninon » était au port.

– Oui, Monsieur le Marquis

– Oh ! Excusez-moi, je ne me suis pas présenté. Je suis, Monsieur d’Estournelles, le secrétaire de Monsieur de Maubeuge. Celui-ci est absent, aussi c’est moi qui vous accueille. Veuillez me suivre.

À la suite du secrétaire, le jeune homme découvrit l’intérieur de la demeure et s’avoua que même chez son oncle, il n’avait pas vu un ameublement, une décoration aussi raffinée et luxueuse. Il l’invita à s’asseoir dans un bureau sobrement meublé et qui ne servait qu’à Monsieur d’Estournelles. Il lut la lettre de recommandation de Monsieur Lacourtade. Souriant de satisfaction, après avoir demandé des nouvelles de la France, il engagea la conversation sur le sujet qui les préoccupait tous les deux, l’établissement de Pierre-Henri. « – J’ai pour vous un emploi qui si vous faites l’affaire pourrait vous intégrer dans notre société de façon modeste au début, mais qui avec le temps pourrait évoluer avantageusement. C’est Monsieur le marquis qui en a émis l’idée. » Le jeune homme en attendait l’énoncé, sachant que de doute façon il ne pouvait qu’accepter. « – La baronne de Thouais, qui vient comme vous de la région de Bordeaux, a besoin pour sa plantation d’un économe. Si l’emploi vous convient, je vous présenterai à son contremaître puis à elle-même. » Pierre-Henri accepta sans trop savoir en quoi consistait le poste d’économe dans une plantation. L’affaire fut rondement menée, Georges Tremblay trouva le jeune homme bien bâti malgré sa constitution élancée et apprécia le caractère solidement trempé qu’il décelait dans le comportement ouvert du jeune homme. Bien que sans expérience, il proposa au futur économe un contrat. Il accepta les cinq mille francs d’appointements, durant les trois années dont il aurait besoin pour son apprentissage et qui passeraient ensuite à dix ou douze mille francs accompagnés de cinq pour cent sur les bénéfices que ferait la plantation. Ce qui pourrait mener les meilleures années à quarante ou cinquante mille francs. Pierre-Henri était fort satisfait de l’arrangement, pour le conclure il fut présenté à sa future maîtresse.

Cambes Sadirac Antoinette-Marie (Dorothea Jordan by John Ogborne after George Romney, 1788

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie dès son entrée comprit dans les yeux du jeune homme qu’il la trouvait trop jeune pour être son employeur. Et effectivement quand il vit entrer la jeune fille, de toute évidence plus jeune que lui, à l’allure juvénile dans sa robe de linon blanc, il crut un instant qu’il n’avait pas affaire à la bonne personne. Décontenancé, il ne fit pas attention à la chambrière, qui, les yeux baissés, suivait sa maîtresse. Monsieur d’Estournelles fit les présentations. « – Madame de Thouais. » Y mettant toute son assurance Antoinette-Marie prit la parole. « – Bonjour, Monsieur, c’est donc moi que vous servirez par l’intermédiaire de Monsieur Tremblay. » Elle le sentit se raidir. Bien qu’il n’y ait rien de commun dans leurs physiques, il lui fit penser à Antonin son frère de lait. Elle finit par lui sourire, attendrie par sa gêne. « – Si l’accord qui vous a été fait vous agrée, mon contremaître vous trouvant à sa convenance, vous êtes engagé. » Ne lui laissant pas le temps de répondre, l’affaire étant de toute évidence entendue, elle continua. « – Il m’a semblé comprendre que comme moi vous fussiez de Bordeaux ? Il est vrai que Hautbois Guichette, cela m’est familier, pourtant je ne crois pas vous avoir déjà rencontré.

– C’est sûrement mon oncle que vous devez connaître, je suis recommandé par un ami à lui, Monsieur Lacourtade. Rien que l’accent prononcé de son pays, un peu traînant, n’oubliant aucune lettre, l’aurait décidé à l’engager.

Monsieur Lacourtade, mais c’est mon beau-frère !

– Si vieux ? Laissa-t-il échapper

– Ah ! Non ! Cela c’est son père, c’est donc chez lui que j’ai dû rencontrer votre oncle, mais j’avoue ne pas m’en souvenir.

– Cela n’est pas bien grave Madame

*

Quelques jours plus tard, il découvrait la plantation et faisait la connaissance du froid et distant Francisco Leopardo Alvarez Pignero avec qui il devait partager ses tâches et une partie du bungalow dans lequel ils logeaient.

Contrairement aux idées reçues qu’il avait sur l’indolence créole, sa vie quotidienne était essentiellement occupée par le travail. Et comme avant tout il était là pour gagner de l’argent, il comptait faire ses preuves rapidement. Les longues journées de labeur harassant sur la plantation lui laissait peu de temps de loisir, qu’il occupait à la chasse ou à la pêche.

Pendant que Georges Tremblay inspectait dans les détails la plantation, Pierre-Henri et Francisco sous ses ordres surveillaient l’entretien des champs de cannes, le travail du moulin à sucre au bord du bayou, l’écumage de l’équipage, le chauffage du vesou, et tout ce qui s’en suivait. Il fallait aussi compter les nègres, coupeurs de cannes, dénombrer ceux des cabrouets, des moulins, du fourneau, de la sucrerie, sans oublier de s’occuper des gardeurs d’animaux, des ouvriers ou détournés à cet effet, et de ceux qui s’occupaient du coton et de l’indigo, faire le tour des plantations, se transporter à l’hôpital, visiter les malades.

Thomas Waterman Wood.jpgDans un premier temps, les hommes et les femmes courbaient dans les champs et qu’il houspillait pour activer leur travail, étaient pour lui à peine plus que du bétail. Puis il apprit à les reconnaître et enfin à les connaître, car contrairement à beaucoup de blancs mêmes propriétaires, il trouvait qu’aucun noir ne se ressemblait. Il n’était pas capable de faire la différence entre les Congos, et d’autres groupes guinéens comme les Nagos, les Aradas, pas plus que les quelques Bantous, des Mandingues et des Bandias, mais reconnaissaient Lambert, Lazare, Colas, Séraphin, Algan, Dieudonné, Magloire, Roch, Phaéton, Adonis, Apollon, Jason, Amadis, Ulysse, Annibal, Titus, Scipion, Céladon, ou Europe, Cunégonde, Pétronille, Scolastique, Edwige, Hermine, Gudule, Anastasie, Vénus, Diane, Théclis, Thisbée ou Salomée… ils pouvaient appeler par leur nom tous les esclaves de la plantation. Il en tirait une certaine fierté.

La journée était rythmée par les repas, l’heure du déjeuner sonnait au milieu de la matinée, les économes se mettaient à table à tour de rôle, mangeant à leur faim, Georges Tremblay était intransigeant à ce sujet comme l’avait été le baron de Thouais, estimant que pour avoir des forces, il fallait être bien nourri contrairement à d’autres plantations qui économisaient sur la pitance des subalternes. Après cette courte interruption, le repas pris, ils reprenaient leurs postes, pour veiller à l’épuration des chaudières et à la fabrication du sucre, sans oublier la lutte contre les insectes qui pouvaient anéantir les cultures à la moindre négligence. Ils ne s’arrêtaient que, lorsque sonnait le dîner au pic du soleil. À deux heures après midi, après une courte sieste, les travaux reprenaient jusqu’au soir. À huit heures, on sonnait un léger souper, il se retirait quelquefois pour prendre un court repos avant de retourner aux taches diverses qui pouvaient mener tard dans la nuit. Malgré la charge de travail, il se sentait à égalité avec ses comparses.

Pierre-Henri ne faisait pas encore partie de la « bonne société » créole, aussi il ne participait pas aux visites de voisinage ou aux grands festins suivis de bal et de jeu à l’occasion d’événements familiaux. Non pas qu’il ne fût pas invité, mais, il avait vite compris, que comme en France, on lui ferait sentir son statut. Par contre, tout comme son comparse il participait au repas dominical et aux repas de fêtes à la table de la maîtresse de la plantation. Elle y tenait.

C’est en remarquant Esther quelques jours après leur arrivée que Pierre-Henri comprit qu’il se sentait seul. Il préférait à la beauté sculpturale de Mama-Louisa qu’il n’avait pu que remarquer la réserve empruntée de la jeune fille émergeant du cocon de l’enfance. Elle lui faisait penser à une chatte, le visage triangulaire envahi par ses grands yeux bruns. Il aimait son regard ressemblant à celui d’une génisse, il avait la douceur de celui d’une mère. Il aurait parié que ses mains pouvaient enserrer sans effort sa taille. Sa peau d’un brun ambré scintillait sous la lumière. Elle avait la bouche gourmande qui appelle le baiser du moins, l’espérait-il. Et sa poitrine qui sans effort tendait le tissu au-devant d’elle et qu’il aurait bien caressée, titillée, sucée, l’envoûtait, tant et si bien que le peu de sommeil qu’il trouvait était envahi par des images sulfureuses de la chambrière.

Il fut comblé quand ses vœux se réalisèrent et quand elle dut partir avec la maîtresse, les regards lascifs et serviles des négresses des champs le laissèrent indifférent tant sa mémoire était pleine d’Esther. Il savait bien qu’il n’aurait eu aucun mal à mettre l’une de celles-ci dans sa couche. Outre le fait qu’elles n’avaient rien à dire, elles n’auraient pas demandé mieux pour échapper quelques instants aux travaux pénibles des champs, voir atteindre la grande maison.

Chapitre 49

Un retour plein de surprises

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (George Romney Caroline Countess Carisle)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Le ciel, encombré d’une multitude d’oiseaux, se colorait d’une teinte rosée sur le fleuve qui leur servait de couloir de migration. La campagne environnante se réveillait au son de leurs piaillements, sifflements, babils, gazouillis qui annonçaient le lever du jour. Le landau conduit par Abraham et transportant Antoinette-Marie encore ensommeillée en compagnie de sa chambrière, suivi de la carriole conduite par Pierre-Henri accompagné par Francisco, sortit par la porte de la rue Royale. Abraham qui n’en était pas à son premier trajet avait guidé la voiture en direction du fleuve sur le tracé fait de coquillages compilés de la route qui serpentait parallèlement sur la levée, puis entre les plantations et le fleuve quand les digues protectrices n’existaient plus.

Vers le milieu de la matinée, les occupants des multiples embarcations faites de troncs fermement attachés les uns aux autres avec une cabane rudimentaire à la poupe, qui naviguaient en grand nombre avec leurs marchandises vers le port de La Nouvelle-Orléans, croisèrent le spectacle d’une jeune fille élégante assise sur un tronc d’arbre, avec deux molosses couchés à ses pieds. Le dos bien droit, le haut du visage caché par une large capeline, Antoinette-Marie avalait un encas avec ses deux économes en attendant qu’Abraham aidé d’Esther ait décapoté le landau. Elle faisait à peine attention aux enfants qui lui faisaient signe depuis les barges. Elle était partagée par la joie de revoir ce qu’elle considérait désormais comme sa maison » « la Palmeraie « et la tristesse de partir sans avoir revu celui qu’elle espérait. Hypnotisée par le reflet de l’eau, elle ressassait le tumulte de ses sentiments envers le jeune hidalgo. Elle avait déjà été échaudée à Bordeaux. Elle s’était enflammée sous le charme séducteur de Pierre Victurnien pour au final être fort déçue. Elle craignait de récidiver, mais c’était plus fort qu’elle. Dès qu’elle l’avait vu, son cœur s’était emballé comme si elle l’avait déjà connu, en fait, elle l’avait reconnu au fond de son âme. Même si cela pouvait paraître niais, c’était une évidence, une certitude. Tout en laissant errer ses pensées, elle regardait sans la voir une grue au long cou, sur la branche d’un arbuste, qui, penchée sur le fleuve, cherchait sa pitance. Antoinette-Marie sursauta en poussant un cri au surgissement au milieu d’éclaboussures d’un alligator qui voulait en faire sa proie. L’oiseau s’envola au son des cris agacés que provoquait ce dérangement. Les molosses se redressèrent grognant et aboyant envers le monstre aquatique faisant un barrage devant leur maîtresse. L’animal désappointé retourna dans le lit du fleuve. Dans son sursaut, elle perdit l’équilibre que son économe rétablit à temps. Elle s’excusa de cet affolement dû à son inattention. Elle se trouvait ridicule et était en colère contre elle-même. Elle s’était mise en danger par inadvertance et dans ce pays cela coûtait la vie. La nature n’oubliait pas son état sauvage malgré son recul face à l’homme qui façonnait l’œuvre de dieu à sa convenance. Remis de ses émotions, le groupe reprit le voyage.

À nouveau installé dans le landau, Antoinette-Marie retira sa capeline et ses souliers qu’elle trouvait trop serrés et posa les pieds sur la banquette opposée. Esther avait repris un ouvrage sur lequel elle s’appliquait avec une attention minutieuse. Sous la frondaison des chênes aux feuilles tendres du printemps repoussant de leur mieux la mousse espagnole suspendue au gré du vent, qui le plus souvent protégeait les voyageurs des ardeurs du soleil, les véhicules poursuivirent la route. Elle se mit à lire le livre que lui avait prêté son notaire. C’était une pièce de Marivaux, « l’île des esclaves » dont le sujet résultait de l’inversion des conditions des personnages. Elle supposait qu’il essayait de lui faire passer un message. Il ne pouvait savoir que c’était un sujet qu’elle connaissait bien, elle avait vécu ses premières années comme la fille d’un métayer. Est-ce le large Mississippi qui lui rappelait la Garonne au bord de laquelle elle avait fait ses premiers pas, puis ses premières courses avec Antonin et la tribu Freydou, les souvenirs se mirent à l’assaillir ? La nostalgie de ce temps l’envahit. Elle se souvint de son incompréhension lorsque les Freydou, essayant de contenir sa fougue enfantine et voulant lui donner quelques rudiments de l’éducation qu’ils pensaient qu’elle devait recevoir, avaient essayé, en vint, de lui expliquer qu’elle était la fille du château. Elle n’avait tout d’abord pas compris qu’ils lui signifiaient sa condition. Elle savait bien qu’elle était la fille du château, elle savait où elle habitait. Ignorant la poussière, les toiles d’araignée, les planchers comme les plafonds qui s’effondraient, elle l’avait exploré dans ses moindres recoins ou presque avec sur les talons son frère de lait, Antonin, de trois ans plus âgé. Dans cette inspection en règle, elle avait tout de même évité les caves suite à l’avertissement de Gaspard Freydou. Il lui avait raconté les oubliettes où l’on se perdait à jamais enlevé par des trolls, les fantômes qui hantaient encore les lieux. Elle n’avait pas voulu vérifier ses dires. Elle avait commencé à comprendre où ses parents nourriciers voulaient en venir quand elle avait découvert dans le grenier un tableau, plus grand qu’elle, représentant une dame aux cheveux blond-argents, comme les siens d’après Antonin. Et quand elle avait réfuté la ressemblance avec la dame en robe de velours noir avec ce drôle de col de dentelle blanc en forme de roue de fromage, son compagnon avait insisté. Elle avait les mêmes cheveux et les mêmes yeux. Bertrande Freydou lui expliqua que c’était, somme tout, normal puisque c’était l’une de ses ancêtres. Elle était souvent revenue se plonger dans les yeux de son ancêtre dont elle ne savait rien d’autre. Elle lui parlait, lui racontait ses malheurs de petite fille, lui demandait d’en faire part à sa maman au paradis. Elle avait fini par tout comprendre le jour de l’arrivée de sa tante avec ses deux sœurs. Elle s’était reconnue en elles, elle ne savait pas comment, mais elle avait compris avant que l’on ne lui explique. La suite fut plus embrouillée, car hormis le fait d’apprendre à lire et à écrire avec le curé, sa vie n’avait pas changé après leur passage. Elle avait alors juste compris qu’elle n’était pas comme les Freydou, ni même comme Antonin. Elle s’était sentie plus seule. Le bon curé de Cambes avait essayé plus d’une fois de lui expliquer la situation, mais en vain. Écartée de son frère de lait, happé par les travaux de son âge, ainsi que d’autres enfants, se retrouvant le plus souvent seule car éloignée des travaux de la ferme par ses parents nourriciers, elle s’était plongée dans les livres. Elle se réfugiait dans la bibliothèque oubliée de tous et lisait tout ce qu’elle trouvait, au début sans vraiment comprendre. Mais avec le temps, bien que dans un grand désordre, elle avait acquis par elle-même une culture variée pas toujours féminine, mais enrichissante.

Le rythme du trot du cheval la berça et l’engourdit, puis elle finit par s’endormir au milieu de ses souvenirs. Elle fut réveillée par la voix grave d’Abraham sollicitant Esther pour qu’elle réveille sa maîtresse. Il y avait au loin sur le bord de la route un groupe d’hommes qui stationnait à côté d’une embarcation amarrée et cela ne lui disait rien de bon. Elle se redressa d’un coup portant ses mains à ses cheveux pour en rejeter les boucles à l’arrière, jeta un œil vers le groupe qui était encore loin d’eux. Ils étaient à plusieurs lieues d’une plantation en aval comme en amont du fleuve, c’était l’endroit idéal pour dépouiller des gens. Elle renfila le plus rapidement ses souliers. Elle glissa sous ses jupes le pistolet que lui avait donné, au cas où, Don Alvarez Pignero, son jeune économe espagnol. Elle le savait, il y avait des pirates, qui, du fleuve, attaquaient et dépouillaient les voyageurs, mais rarement en plein jour. Mais tous voyageaient en groupe, il était rare que cela tourne au drame, les voleurs la plupart du temps se contentaient du butin. De plus, trop de monde naviguait dessus et aurait pu les voir. Cela n’empêcha pas les deux jeunes filles de sentir la peur courir sur la peau, la tension était palpable dans les deux voitures. Elle rappela Béarn et Navarre, qui couraient sur le bas-côté. Sans arrêter la voiture, elle leur ouvrit la portière, les molosses sautèrent dans la caisse du landau, faisant gémir les suspensions sous leurs poids. Dans la carriole derrière, les deux économes rapprochèrent leurs armes, pistolets et fusils prêts à agir. Abraham lui-même, bien qu’il soit un esclave, avait sur lui un pistolet confié par Georges Tremblay. Tous avaient entière confiance en lui.

Charles Adams (François-André Vincent

Charles Adams

Sur le bord de la route, à leur approche, ne se tenait plus qu’un homme, aux longs cheveux blonds, élégamment vêtu, et un autre de taille plus petite et rouquin. Le reste du groupe avait rembarqué à l’ordre du premier. Surprise, Antoinette-Marie reconnut le deuxième, le soi-disant vieillard porteur du message, elle n’avait pas de doute. Elle s’écria en direction de ses économes. « – Attendez, je connais cet homme ! Abraham arrête la voiture ! » Monsieur Hautbois-Guichette et Don Alvarez Pignero, à peine rassurés, abaissèrent leurs armes qui gardèrent toutefois à la main. La situation leur paraissait étrange. Leurs grosses pattes s’appuyant sur la portière, Navarre et Béarn s’interposèrent entre leur maîtresse et les étrangers. Les deux molosses ne semblaient pas craindre de danger, ce qui rassura la troupe. L’homme élégant, nullement inquiété par les chiens et les armes des voyageurs, se découvrit et se courba à l’arrêt de la voiture. « – Bonjour ! Madame, je suis le capitaine Charles Adams, voici mon chirurgien, Monsieur Fergusson, nous ne nous connaissons pas, mais je suis porteur de nouvelles.

– Je sais qui vous êtes, Monsieur, j’ai entendu parler de vous, de plus j’ai reconnu votre acolyte. Je suppose que je n’ai pas besoin de me présenter ? Le pirate fut saisi par l’aplomb de la jeune fille, il ne regrettait pas la rencontre qu’il avait provoquée. « – Évidemment, que non, Madame de Thouais. Je suis venu vous dire que Don de Puerto Valdez regagne en ce moment même La Nouvelle-Orléans. Il est à cette heure sur le lac Maurepas en pleine santé. »

Le cœur d’Antoinette-Marie, lui sembla-t-il, manqua un battement. Elle ne lui demanda pas comment il savait cela, elle se doutait qu’elle ne pouvait tout connaître de cette étrange aventure. Elle lui sourit de soulagement ou de bonheur ou des deux, elle n’aurait su le dire. « – Merci, Monsieur, je n’ai sur moi que cette bourse, car comme vous le savez les routes ne sont pas toujours sûres. » Il sourit au sous-entendu. Il voulut refuser la bourse de cuir rouge qu’elle avait pris sous sa banquette et qu’elle lui tendait. « – Non ! Non, Madame ce n’est qu’un service.

– C’est plus que cela, et vous le savez bien, me semble-t-il ? Autrement vous ne sauriez être sur ma route. Alors, s’il vous plaît prenez. Et dès que j’aurai revu Don de Puerto Valdez, je vous en donnerai autant à notre prochaine rencontre. Bien sûr que cela reste entre nous ! » Devant le scepticisme perceptible de son entourage, elle rajouta. « – Si tout cela est faux, je paierai ma candeur, et la leçon ne sera pas trop chère payée. Autrement la somme ne sera jamais à la hauteur du service que vous me rendez.

– Rassurez-vous madame, vous me reverrez, et vous aurez l’occasion de payer la dette que vous désirez contracter auprès de moi. Au revoir Madame, au plaisir de vous revoir. La situation amusa Antoinette-Marie, elle lui faisait penser à une comédie de théâtre. Elle regarda le beau capitaine remonter avec son comparse sur l’embarcation, qui ressemblait à une gabarre et qui dès la voile levée fila dans le sens du courant disparaissant rapidement de la vue du groupe.

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Le capitaine Adam avait pris pour prétexte de se faire payer son dû pour approcher l’héroïne de l’histoire d’amour non entamée de l’homme qu’il avait secouru. Décidément, l’hidalgo et son histoire l’avaient touché. Pourquoi ? Il n’aurait pas su l’expliquer, cela était peut-être un écho avec sa propre histoire. Il était allé à La Nouvelle-Orléans, il s’était renseigné auprès de Pierre Lafitte avec qui il était associé pour écouler, dans la ville et ses alentours, ses produits de contrebande. À la description qu’il en avait faite, sans nul doute le contrebandier orléanais lui assura que ce ne pouvait être que la petite veuve française. Ce qu’il en apprit ajouta à son engouement pour cette historiette galante. Quand il apprit où se trouvait la plantation de la jeune veuve, il se dit que la dette contractée par le marquis espagnol pouvait lui être plus profitable qu’il ne l’avait cru tout d’abord. Et ses pensées ne l’amenaient pas imaginer une récompense plus importante, mais plus à l’assurance de trouver à un endroit stratégique sur le fleuve, un lieu où se réfugier si le besoin venait à se faire sentir. Bien évidemment, les planteurs n’étaient pas regardants quant à la provenance des marchandises qui leur refourguaient, mais de là à le protéger ou le cacher lui et ses hommes, c’était autre chose. Mais, avec une dette de vie, il se dit qu’il avait peut-être trouvé un havre de paix. Il ne doutait pas de la reconnaissance de l’hidalgo et la rencontre avec cette jeune fille au demeurant qu’il trouvait fort belle et courageuse, l’avait conforté dans cette espérance. Et la scène l’avait beaucoup amusé, il irait à la prochaine occasion lui rendre visite dans sa plantation, il allait juste, lui laissait le temps de revoir son soupirant.

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de Vilagaya Juan Salvador et sa femme (Sir Henry Raeburn (Porträt von Sir John und Lady Clerk

Juan Salvador et Maria helena de Vilagaya

Sur le chemin du retour à la Palmeraie, il avait été prévu par le groupe de voyageurs de s’arrêter à la plantation « la Nouvelle ». La charrette conduite par les deux économes contenait outre les malles d’Antoinette-Marie, les outils et les vivres pour la plantation de la Palmeraie, des fournitures pour les De Vilagaya. Pour couper le trajet, Antoinette-Marie avait décidé de passer la nuit chez ses voisins éloignés, dont elle appréciait la chaleur humaine. Malgré le côté intrusif de Maria Helena De Vilagaya, Antoinette-Marie appréciait l’Espagnole. Sous des abords autoritaires, elle avait reconnu le grand cœur de la dame en mal d’enfant et lui savait gré sous des dehors un peu rudes de l’affection qu’elle lui portait. Elle avait apprécié le bouclier que la dame levait chaque fois que l’on s’approchait de trop près d’elle, s’en réservant en quelque sorte l’exclusivité, et si parfois cela pouvait être un tant soit peu envahissant, elle ne pouvait lui en vouloir, cela l’ayant protégé plus d’une fois de l’intrusion intempestive d’un supposé prétendant ou de celle de sa famille. Elle avait en cela, comme une duègne, protégé sa vertu. Une fois de plus elle fut reçue avec ses gens les bras ouverts. Dès qu’elle se fut rafraîchie, Antoinette-Marie descendit rejoindre son hôtesse qui attendait avec impatience des nouvelles, des rumeurs, des ragots de la ville. Alors qu’elles conversaient, Antoinette-Marie s’amusant de la causticité des remarques de l’Espagnole, son époux les rejoignit, ils passèrent donc à table. Sans façon la conversation coulait autour de la table passant du français à l’espagnol suivant qui parlait. L’humeur était joyeuse, les De Vilagaya heureux de l’interruption dans leur routine que leur apportaient les jeunes gens. Au milieu des sujets diversement échangés et alors que don De Vilagaya demandait si le voyage s’était bien déroulé et qu’Antoinette-Marie répondait par l’affirmative, Pierre-Henri ne put s’empêcher de sous-entendre qu’il n’avait pas été sans surprise. Intriguée, doña De Vilagaya demanda des détails. Les deux économes ne s’étaient pas remis de leur rencontre avec les pirates et encore moins de l’échange de ceux-ci avec leur maîtresse. L’un comme l’autre, ils allaient de surprise en surprise avec celle-ci, elle prévoyait les catastrophes comme une pythie, elle se faisait enlever par ses prétendants, et maintenant elle sympathisait avec des pirates, sa jeunesse et sa beauté les avaient déjà assez étonnées. Contrariée, car elle devinait déjà la curiosité qu’allait soulever sa narration et qu’elle devrait assouvir, Antoinette-Marie raconta leur aventure. À sa surprise, doña De Vilagaya ne demanda pas de qui le pirate prétendait donner des nouvelles, comme si cela était évident. Même au milieu du désert, Antoinette-Marie était sûr que l’Espagnole arriverait à tout savoir sur son entourage, mais comment pouvait-elle savoir ? Elle préféra ne pas demander de peur que cela ne l’entraîne trop loin, d’autant que comme si de rien n’était, doña De Vilagaya poursuivait la conversation. « – Vous savez, Antoinette-Marie, votre pirate n’est ni plus ni moins un contrebandier. Mon époux vous dirait que tout dépend comment l’on perçoit la marchandise. Si on est le dépossédé, c’est un pirate, mais si vous êtes le futur propriétaire de la marchandise, c’est un contrebandier. Nous-mêmes faisons quelques affaires avec eux afin d’éviter les taxes bien trop lourdes sur les marchandises venant d’Europe et vous devriez voir avec votre contremaître pour les futures fournitures dont vous avez besoin pour meubler votre maison ou pour quelques nègres supplémentaires. Vous verrez, cela facilite la vie, et puis c’est tellement amusant de contourner les lois. » Elle se mit en rire devant l’ébahissement de ses invités. « – Ne soyez pas étonnée, mon épouse à raison mon petit, nous ne pourrions obtenir tout le confort que nous avons si nous n’achetions que les produits passant par la douane de la Balise. Votre landau par exemple est venu par le lac Pontchartrain une nuit sans lune. Tous autant que nous sommes, nous utilisons ce moyen, attelages, garde-robes, étoffes, bijoux, meubles, vaisselles, vins, tout ce qui vient de nos pays natals, arrivent le plus souvent par ce biais. Sans parler de tout ce que nous échangeons avec les États-Unis par le biais de kentuckyens, blé, viandes séchées pour nos nègres et j’en passe ». Ils parlèrent ensuite des levées et du projet du nouveau gouverneur de creuser un canal entre La Nouvelle-Orléans et le lac Pontchartrain, afin d’assécher les marais à l’est de la ville pour l’assainir, en pourparlers entre celui-ci et le Cabildo. Doña De Vilagaya ne put s’empêcher de faire remarquer que cela hausserait le prix des terres alentour, au grand avantage des propriétaires comme Saint-Maxent et Marigny. Le café pris, les convives se quittèrent, Antoinette-Marie désirant partir en milieu de matinée au plus tard.

*

Les jambes ballantes de part et d’autre de l’une des plus hautes branches d’un chêne en bordure de la plantation, sans crainte du vertige, l’enfant s’était confortablement installé. Sans remords, il avait pour cela effrayé un couple de moqueurs qui nidifiait. Les oiseaux luttèrent un moment poussant des cris ironiques, puis s’envolèrent laissant la place au gamin. Nathanaël à cheval sur son promontoire dominait de sa tour de guet improvisée la courbe du Mississippi des lieux à la ronde. Il scrutait la route longeant le fleuve, cherchant de son jeune regard le moindre mouvement, l’élévation de la poussière, sur le chemin, révélatrice de voyageurs. Alors qu’il désespérait, un voile brumeux s’éleva au loin. Il fronça les sourcils, rejeta une de ses mèches blondes qui le gênait, il redoubla d’attention. Était-ce une illusion que le vent lui jouait ? Son acuité visuelle l’aidant, il commença à deviner les deux voitures qui se suivaient. Il n’eut plus de doute. Il descendit avec l’adresse d’un petit singe, au risque de se rompre le cou, glissa sur la dernière branche, s’affalant sur le sol. Il se releva aussitôt, traversa au plus vite le bois qui séparait la route du jardin de la plantation. Il contourna et évita, palmiers nains, bouquet de jeunes palmiers et de magnolias fraîchement plantés, bosquet d’azalées géantes, buissons de gardénias, massifs de fleurs foisonnants. Il atteignit enfin la grande pelouse devant la demeure, tout en courant, il hurlait. « – La maîtresse, la maîtresse ! Elle arrive ! » Georges Tremblay l’avait mis en avant-garde pour surveiller l’arrivée du landau. L’appel fut repris par la plus jeune des filles de Néora, l’hospitalière. La petite Bethsabée, postée dans la galerie, traversa la demeure de part en part, et tomba nez à nez avec Mama-Louisa tout sourire. « – Et bien qu’attends-tu pour sonner la cloche ? ». La cloche, elle pouvait sonner la cloche, la cloche qui sonnait le début de la journée dans les champs, qui le soir venu annonçait le repos, la cloche qui appelait aux repas et prévenait des catastrophes, la cloche que personne n’avait le droit de toucher en dehors des blancs et de la gouvernante. La petite fille n’était pas peu fière d’attraper le cordon qu’elle pouvait à peine atteindre. Il faisait rêver tous les négrillons. De ses bras frêles, elle fit sonner à tout rompre, la cloche de bronze, aussi grosse que sa tête, symbole de l’autorité du maître. Mama-Louisa, hilare, l’interrompit assourdie par le son. De toute part, au son du signal, les gens de la plantation arrivaient, les femmes rajustant leurs tabliers et leurs tignons blancs comme neige, les hommes refermant ou enfilant leurs chemises. Marie-Adélaïde se précipita à l’appel, traversa la demeure qu’elle n’habitait plus, ayant suivi son époux dans le bungalow et se posta sur la véranda attendant de voir au bout de l’allée la voiture tant attendue par les gens de la plantation.

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Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Alerté par le son de la cloche au loin, Antoinette-Marie s’inquiéta. « – Le feu ? Que peut-il bien se passer ? »  Abraham sans se retourner ni changer le rythme du trot de l’attelage lui répondit avec un sourire découvrant toutes ses dents. « – Mais Ma’ame, c’est pou’ vous la cloche sonner. C’est que nous avoi’ eu peu’ de vous pe’d’e ! » Antoinette-Marie en resta bouche bée. Ses gens avaient craint sa disparition, de cela, elle ne se serait pas doutée, elle n’y avait même pas pensé. Elle revoyait Esther se jeter à ses pieds enlaçant ses genoux, lorsqu’après son enlèvement par ce bellâtre de Saint-Maxent ses sauveurs l’avaient reconduite chez les Maubeuge. Elle avait cru que sa chambrière était par trop sentimentale et avait eu juste comme réflexe de flatter la tête de sa servante. Mais maintenant qu’elle y songeait, que seraient devenus ses gens, ses esclaves si elle avait effectivement disparu ? La plantation aurait été vendue et eux avec, les quelques familles constituées séparées, quel maître aurait-il eu ? La liberté, il n’aurait pas fallu y compter et de toute façon pour quoi faire ? Elle savait bien que sans argent, elle ne valait pas grand-chose, elle avait bien vu à Cambes, malgré leur liberté, les paysans subissaient la misère causée par une mauvaise récolte, par un maître qui en voulait plus. Elle ne l’avait pas endurée, mais l’avait constatée. Les révolutions politiques, philosophiques, malgré la liberté qu’elles prônaient n’y changeaient rien. Elles ne faisaient qu’accroitre la tromperie par un espoir souvent mal réfléchi.

Plus le temps passait, plus elle comprenait à quel point ses esclaves partageaient avec elle cette dépendance des uns des autres, elle n’avait jamais pu les considérer comme des meubles comme la plupart des planteurs qui en avaient besoin. Elle était liée à eux. Ils avaient besoin de sa protection et elle d’eux pour faire vivre ce domaine, qui lui seul permettait de poursuivre ce cycle. Pas plus qu’eux, elle n’avait eu le choix, la loi, la vie l’emprisonnait dans ce schéma.

De la voiture qui remontait l’allée, elle vit arriver, de derrière la demeure, la foule compacte de ses esclaves encadrée de ses deux surveillants Simon et Mathieu Lamotte. Le son de la cloche fut remplacé par leur aubade accompagnée du rythme claquant de leur main. Comprenant de mieux en mieux le jargon des esclaves, elle percevait son nom, celui de Dieu, et leurs remerciements, au milieu du chant venant vers elle. De la demeure elle-même elle reconnut à son allure incomparable Mama-Louisa tout sourire qui mettait de l’ordre dans le groupe désordonné des gens de maison et des enfants. Georges Tremblay, en haut des marches, avait rejoint son épouse dont il entourait les épaules d’un de ses bras. Antoinette-Marie sentit son cœur se comprimer sous le coup de l’émotion, elle était bien chez elle, elle n’avait plus de doute, devant elle s’étalait sa famille. Les larmes lui vinrent aux yeux, elle se leva dans le landau encore en mouvement. Le silence se fit à l’arrêt du véhicule, elle descendit, passa devant ses gens comme un général passe en revue ses troupes, un timide sourire à la face. Elle se pencha vers l’angelot qu’était Nathanaël, lui caressa la joue et levant les yeux vers sa mère, elle rencontra le regard bienveillant de la gouvernante. « – Merci, merci Mama-Louisa ». Elle lui prit les mains retenant ses larmes sous le coup de l’émotion. Puis elle se retourna vers le groupe qui attendait. « – Bonjour, bonjour à tous, merci, merci de cet accueil, je me sens enfin arrivée chez moi. » Quelques rires gênés furent émis, et Mama-Louisa entre ses lèvres entama un chant religieux. Devant le signal, il fut entamé par tous. Marie-Adélaïde descendit de la véranda et chaleureusement prit son amie dans les bras et l’entraîna en haut des marches pour écouter le cœur chaleureux que ses gens lui dédiaient s’élever vers le ciel.

*

Assise à l’ombre de la glycine et des clématites couvrant la pergola, nouvellement construite selon les directives de Georges Tremblay, devant la demeure, Antoinette-Marie patientait en admirant son nouveau jardin. Selon leur choix commun, Marie-Adélaïde avait suivi les plantations d’une dizaine de palmiers de Floride qui justifiaient à nouveau le nom de la plantation. Les jeunes plants ornaient tout en l’envahissant la pelouse droite devant la demeure et allaient côtoyer les chênes de la forêt. Devant eux prenaient le relais des palmiers nains ainsi que des bananiers. Sur l’autre pelouse paradaient des orangers et des citronniers, des magnolias en bosquets parachevaient cette frénésie de plantation de jeunes arbres. Les fleurs avaient leurs places sous forme de buissons comme les azalées géantes et les gardénias, les iris qui prospéraient en toute liberté. Antoinette-Marie était satisfaite, elle aimait le côté anarchique de l’ensemble qui laissait croire au naturel du jardin, mode venue d’Angleterre. De là où elle était, elle voyait encore la digue protectrice à défaut de voir le fleuve. Elle s’abîma dans le vol d’un colibri qui avait décidé de butiner une clématite rose. Elle fut tirée de sa rêverie par le toussotement discret de Mama-Louisa qu’elle avait fait appeler.

*

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mama Louisa

La gouvernante pensait avoir été invitée afin de remercier sa maîtresse pour le bienfait qu’elle avait découvert les bras ballants devant la porte de sa cuisine, le matin même. Le jour était à peine levé, alors qu’elle s’affairait devant ses fourneaux, aidée en cela par Dalila, la porte s’était entrouverte, laissant brusquement pénétrer la lumière la faisant se retourner. Elle découvrit sur le pas un jeune garçon qui la dévisageait avec un air mauvais. « Aaron, mon Aaron, mon Dieu ! Merci, merci ! » Brun, juste hâlé par le soleil, presque la taille d’un homme, le regard noir, il dévisageait sa mère. Elle se précipita, le prit dans ses bras, sentant une légère réticence, qu’elle prit pour la pudeur du jeune homme à venir, elle se recula et admira sa progéniture longtemps éloignée. Elle ne pouvait savoir que c’était la rancœur d’avoir du jour au lendemain été emmené loin d’elle pour être sous les ordres « d’un sale négro » qui l’avait brusqué plus que de mesure parce qu’il était blanc à l’extérieur. Il en voulait à sa mère de n’avoir rien pu faire pour le garder auprès d’elle, il refusait d’admettre, au souvenir de toutes les brimades qu’il avait reçu, son impuissance. Georges Tremblay, sur la demande d’Antoinette-Marie, qui avait instruit son contremaître de l’affranchissement de Mama-Louisa et de ses enfants, était venu la veille le chercher sur la plantation de Louis André Bertin-Dunogier. Cela faisait cinq ans qu’il était en apprentissage sur cette plantation suite aux ordres du baron de Thouais, son père. Si son nouveau maître, temporairement, avait toujours été clément envers lui, les autres esclaves s’étaient chargés à coups de brimades, de coups, d’injures, de lui faire sentir sa différence. Il était métisse et même quarteron, cela n’avait rien d’original et était même assez courant sur les plantations, mais celui qui devait lui apprendre les métiers de la menuiserie et de l’ébénisterie ne voyait pas ça de cette façon. Le garçon était trop blanc et lui était noir d’ébène. Le garçon parlait comme les maîtres et cela, il ne le supportait pas. Le garçon était donc revenu plein de ressentiments et ne sachant vers qui les diriger, sa mère devint celle qui avait laissé faire. Et la joie de sa mère à son arrivée n’y changea rien. Tout à son bonheur, elle lui présenta le poupon qu’était devenue Sarah, sa petite sœur et lui rappela son frère Nathanaël qui l’avait connu marchant à peine.

*

Antoinette-Marie releva la tête et demanda à sa gouvernante de s’asseoir, ce qui la décontenança. Un peu gênée, elle prit l’un des fauteuils en rotin face à sa jeune maîtresse. « –  Mama-Louisa, j’ai profité de mon séjour à La Nouvelle-Orléans pour aller voir mon notaire afin de réaliser l’une des dernières volontés de Charles-Henri. » La gouvernante regardait sa maîtresse sans vraiment comprendre où celle-ci voulait en venir. Il était vrai que guère à l’aise dans la situation, sa maîtresse ne savait comment présenter la chose. « – Bon ! Enfin Charles-Henri m’a demandé sur son lit de mort de t’émanciper ainsi que tes enfants. » Elle omit de lui dire que son défunt époux lui avait alors expliqué que ses derniers étaient ni plus ni moins sa fratrie par la main gauche. La culpabilité qu’elle ressentit à cette omission fut calmée par la pudeur, car comment aurait-elle pu formuler cette information sans froisser sa gouvernante ? Celle-ci qui prenait comme un coup de tonnerre l’annonce de sa liberté se demandait si elle avait bien compris. Elle était libre ! Elle et ses enfants, ce que jusque-là n’avait été qu’un rêve enfoui au fil du temps au plus profond d’elle-même. Telle une douleur fulgurante, l’espoir renaissait, comme un éclat lumineux, comme un miracle. Pour la première fois de sa vie, elle ne savait que dire. Hébétée, elle ne sut articuler que. « – Ce n’est pas possible ! » Antoinette-Marie  que le silence, installé entre elles, gênait rebondit sur l’exclamation. « – En fait, c’est Monsieur Bevenot de Haussois, mon notaire, qui a trouvé la solution pour que ce soit possible. » Elle omit d’expliquer les arrangements qui avaient permis de détourner la loi et reprit. « – Cela sera ratifié au journal officiel du Cabildo d’ici un mois, mais ce n’est que pure formalité. Je tiens à disposition un double des papiers de votre émancipation. »  Mama-Louisa écoutait attentivement chaque mot de sa maîtresse dans un silence absolu de peur d’être en train de rêver. Quand celle-ci n’eut plus rien à rajouter, le silence s’installa à nouveau entre elles. Antoinette-Marie le brisa. « –  Tu as bien compris ce que je viens te dire Mama-Louisa, toi et tes enfants êtes libres ! Tu peux désormais faire ce que tu veux ou presque !

– Que voulez-vous dire par : presque ?

– Tu es supposée quitter la plantation avec tes enfants et te rendre à La Nouvelle-Orléans. Où les… nègres libres sont supposés vivre.

Mama-Louisa, comme chaque fois que quelque chose ne lui convenait pas, émit un son strident, en passant sa langue sur ses dents.

– Oui ! oui ! Mais c’est vraiment une obligation de quitter la plantation ?

– Si tu tiens à rester à mon service, ce qui me plairait, mon notaire a trouvé un accommodement. Dans ce cas, bien évidemment tu seras rémunérée, mais tes enfants à leur majorité devront aller vivre à La Nouvelle-Orléans.

– Bien, bien ! Cela va aller. Vous mettrez les papiers et mon argent dans votre coffre, et si j’en ai besoin, je vous les demanderai. Cela va comme ça ?

– Bien sûr que cela me convient !

Soulagé de l’arrangement, Antoinette-Marie constata qu’elle respirait mieux.

– Une dernière chose Madame, je peux les voir les papiers ?

– Bien sûr ! Bien sûr ! Suis-moi.

Les deux femmes rentrèrent dans la demeure, puis dans la bibliothèque qui servait de bureau, Antoinette-Marie ouvrit un coffre de bois d’ébène recouvert de cuir et en extirpa des papiers qui concernaient la nouvelle femme libre. Mama-Louisa ne savait pas lire, même pas son nom. À la présentation de la page élégamment manuscrite avec le sceau de cire rouge aux armes du gouverneur, elle ne put retenir les larmes de joie qu’elle retenait depuis qu’elle avait compris. Elle était libre ! Libre ! Étrangement, elle se sentait plus légère, plus droite. Tout d’un coup, elle réalisa, quel nom y a-t-il sur l’acte ?

– Je me suis permis, Mama-Louisa, de vous nommer du nom de famille de Charles-Henri. C’est donc Louisa, Aaron, Nathanaël et Sarah Thouais, qu’il y a d’inscrit sur votre acte d’émancipation. 

À cet instant, rien que pour ce geste symbolique, Mama-Louisa sut qu’elle mourrait pour sa maîtresse s’il le fallait, plus en esclave, mais en femme libre.

Chapitre 50

Avril 1792, Un accident mortel

(Lady Elizabeth Stanley (1753–1797), Countess of Derby, George Romney )

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

La chaleur était douce en cette fin de journée, Antoinette-Marie s’était installée à sa place habituelle, sur sa bergère sous la véranda face à l’allée qui menait vers le fleuve dont elle ne se lassait pas d’admirer les changements de couleurs et de rythme. Comme tous, elle attendait le retour des esclaves des champs qui annoncerait l’heure du souper qu’elle partagerait avec les Tremblay. Le soleil était chaud, mais la fraîcheur de la terre et de la jeune végétation adoucissait l’effet de ses rayons. L’herbe était déjà haute dans les prairies, les chênes portaient des feuilles neuves et sous la dentelle de la mousse espagnole, les fleurs s’ouvraient arborant leurs couleurs chatoyantes et exhalant leurs parfums souvent enivrants. Les arbres se débarrassaient ainsi de leurs fourrures parasites et les fleurs annonçaient les fruits à venir. À cette heure la faune sortait de sa léthargie, croassant d’un côté, piaillant de l’autre, le chant du crépuscule se préparait. Elle essayait de se concentrer sur le livre que lui avait offert Madame de Maubeuge : « le voyage du jeune Anarchasis en Grèce » qui parait-il faisait fureur en France. Il est vrai que la mode de l’antique était pour beaucoup dans l’engouement du livre écrit par l’abbé Barthélemy qui mettait à la portée d’un très large public cette érudition.

Antoinette-Marie bien qu’appréciant sa lecture ne pouvait s’empêcher de laisser vagabonder ses pensées vers la lettre apportée plus tôt par un esclave des Maubeuge de la part de Monsieur Bevenot de Haussois. Elle lui donnait enfin des nouvelles de Juan-Felipe. Bien que soulagée, elle restait encore inquiète. Elle avait appris par celle-ci que si le jeune capitan était bien rentré à bon port, il avait, à peine arrivé, contracté une fièvre que sa fragile convalescence avait du mal à combattre et l’avait obligé à s’aliter. Oubliant son livre elle se laissa prendre par la contemplation de ce qui l’entourait et sans s’en rendre compte s’assoupit. Elle se mit à rêver à des temples grecs surplombant une mer d’azur, à Juan-Felipe qui escaladait des rochers pour venir jusqu’à elle. Tour à tour, elle riait de voir le jeune homme grimper tant bien que mal jusqu’à elle, puis elle s’inquiétait de peur qu’il ne se rompe le cou en tombant de la falaise. Tout en se penchant pour suivre sa course, elle sentait la brise soufflant doucement sur elle, rabattant sa robe à l’antique contre les courbes de son corps. Elle écarta le volant du décolleté qui lui chatouillait le cou. Puis tout à coup une violente morsure la sortit de sa somnolence. Tout en bondissant hors de son fauteuil, elle hurla de douleur et de terreur, devant elle sur le sol courrait une bête monstrueuse noire et velue large comme la paume d’une main, elle hurla de plus belle tout en montrant du doigt l’objet de son effroi à ceux qui se précipitaient, elle tenait son cou où l’horrible morsure gonflait déjà. Marie-Adélaïde, qui de la bibliothèque, avait surgi dans la véranda, comprit d’un seul coup d’œil la scène et se précipita vers son amie qui s’écroulait doucement sur elle-même. Elle cria. « – allez chercher Madame Tremblay, allez chercher Dewache au nom de Dieu ». Les esclaves apparus paniqués ne voyaient que la bête monstrueuse et n’avaient qu’un mot à la bouche. « – être une veuve noire, être une veuve noire ! ». Marie-Adélaïde n’eut pas à réitérer son ordre, sa belle-mère, arrivait à grandes enjambées. Une vision de l’araignée et d’Antoinette-Marie  avait alerté l’Indienne alors qu’elle cueillait des plantes dans le bayou. Elle arrivait pour la prévenir du danger, mais elle comprit qu’il fallait faire plus. « – Allongez là vite. » Elle releva ses jupes, elle attrapa le coutelas qu’elle avait fixé à son mollet, ce qui surprit Marie-Adélaïde, et se pencha sur la jeune fille. Elle s’approcha de son cou où des points noirs rougis de sang en périphérie stigmatisaient la plaie. Sans plus attendre, devant le silence médusé du groupe qui s’était formé, elle incisa l’œdème qui se formait et gonflait à vue d’œil. Elle agrandit la plaie et suça le venin aussi fort et longtemps qu’elle put. Elle recrachait le liquide visqueux jaunâtre mêlé d’une salive écumeuse et rosée. La jeune fille avait perdu connaissance.

*

Jean-Baptiste GreuzeNoir, elle plongeait dans le noir, elle s’enfonçait mollement dans le noir obscur au rythme lancinant d’un tambour. Chacun de ses battements, doucement, s’éloignait du précédent. Sereine, elle ne sentait plus rien, elle se laissait flotter au milieu de tout ce noir. Elle ne cherchait pas où elle était, cela n’avait nulle importance, elle ne se posait aucune question, même le son du tambour s’éloignait. Elle semblait se mouvoir dans rien. Puis une lumière, non un point lumineux tout d’abord, attractif, hypnotisant, doucement, lentement se rapprochait d’elle. Le point grossit petit à petit, l’attirait, la magnétisait, elle aimait cela. Le point devint un tunnel, l’entrée d’un tunnel, elle souriait béatement. À son entrée, elle devina deux silhouettes, du moins les perçut-elle, puis elle les distingua. Leurs contours devinrent plus précis, c’était deux femmes, la plus âgée appuyée au bras de la plus jeune. Elles regardaient Antoinette-Marie avec un sourire attendri, compatissant, les yeux pleins d’amour. Les deux femmes étaient connues d’elle, elle le ressentait, elle le savait. La plus jeune, une beauté blonde aux yeux d’azurs, doucement avec un geste plein de grâce lui fit signe de s’arrêter à la porte de la lumière. « – Non ! Non ! Antoinette-Marie ce n’est pas ton heure ! Mon enfant il faut retourner d’où tu viens. Regarde, il t’attend, vous avez besoin l’un de l’autre pour réaliser ce cycle de vie. Allez ! va ! Retourne-toi ! Regarde ton avenir, quand ton tour sera venu nous serons là. Ne t’inquiète pas. »

Antoinette-Marie pivota sur elle-même et l’obscurité se leva sur l’allée de la plantation encadrée de ses chênes et de ses deux pelouses jusqu’au fleuve et au bout très loin, un point noir, peut-être la silhouette d’un cavalier ? Juan-Felipe ? Elle se mit en marche lourdement, étouffant de chaleur, la tête emplit du son du tambour qui avait repris. Elle leva sa jupe essayant de mettre un pied l’un devant l’autre, mais ils étaient tellement lourds. Le peu de distances qu’elle parcourait ne la rapprochait pas du cavalier, elle se mit à pleurer. Elle sentit les larmes couler à profusion le long de son visage, elle se sentait si triste. Elle s’effondra, se releva, elle était revenue au point de départ. C’était impossible, cela se répétait sans fin. Le cavalier ne se rapprochait pas. Elle avait de plus en plus chaud, elle était moite, elle sentait le ruissellement de sa transpiration sur la surface de son corps. Elle voulut arracher sa robe, ses jupons, son corset, mais une force invisible l’en empêchait. Elle étouffait et le son de ce maudit tambour martelait ses tempes, quand cesserait-il ? Contre toute attente, elle se mit à grelotter de froid, elle se serrait dans ses bras avançant tant bien que mal dans l’allée. Elle finit de fatigue par s’écrouler. Tout fut à nouveau noir, mais cette fois c’était oppressant, terrifiant, angoissant et le tambour résonnait de plus en plus fort. Elle allait devenir folle. Il fallait que la lumière revienne, il le fallait ! Elle se mit à prier et en appela à la Sainte Vierge. Tout devint silencieux, puis devant ses yeux : la lumière du jour. Elle se releva sur l‘allée, une fois encore. Le cavalier venait vers elle, elle se mit à courir, tout était plus facile. Même le tambour s’était tu. Elle leva le bras faisant signe au cavalier, c’était Juan-Felipe ! Elle appela, elle cria. « – Juan-Felipe ! Juan-Felipe ! » Le cavalier s’arrêta à trois enjambées de la jeune fille, sauta de son cheval, l’a pris dans ses bras, la rassura de caresse. « – Là ! Là ! Je suis là Antoinette-Marie, doucement, je suis là ! C’est fini ! »

*

Antoinette-Marie ouvrit les yeux dans ceux de Juan-Felipe. Derrière lui se tenaient Marie-Adélaïde, Dewache, Mama-Louisa, Esther, elles se tenaient à son chevet depuis cinq jours. Cinq jours de comas, de fièvres, de transpiration, de sueurs froides, de spasmes musculaires, qu’elles avaient essayé de soulager et pendant lesquels elles avaient cru la perdre. Puis alors qu’elles étaient désespérées devant un état qui semblait empirer, elles furent surprises d’entendre crier avec force Antoinette-Marie le nom de Juan-Felipe. Et quand au même moment Georges Tremblay surgit dans la pièce pour leur annoncer qu’un cavalier arrivait à brides abattues et que cela devait être le capitan, elles furent effarées. Tous restèrent abasourdis et plus encore quand le jeune homme se précipita dans la chambre. Sans façon il se jeta au chevet de celle qui l’avait appelé et qui ouvrait enfin les yeux sur lui. Il avait été prévenu par Marguerite Darcantel du drame qui se jouait. Dans un angle de la pièce Dewache et Mama-Louisa perçurent un flottement dans l’air aromatisé de senteurs de rose, celui d’une silhouette qui s’évanouissait, elles furent les seules.

*

Sous l’œil inquisiteur de Nathalie de Maubeuge et de Marie-Adélaïde Maubourg, Esther, de ses mains devenues expertes, coiffait, d’un chignon à « la Rose-Marie » Antoinette-Marie. La seule concession que la jeune fille avait acceptée comme variante à cette coiffure fort simple, c’était deux longues anglaises qui semblaient s’en échapper de derrière ses oreilles jusqu’à sa poitrine. Au demeurant la jeune fille trouvait que cela lui allait à ravir. Pour cette occasion exceptionnelle, les trois amies avaient convenu qu’elle porterait une robe fourreau toute simple de couleur vanille agrémentée de manchettes de dentelle assorties à la mantille qui finaliserait la tenue. Les deux garnitures de très belle facture avaient été offertes pour ce moment particulier par les deux amies. Antoinette-Marie avait choisi, contre toute attente, comme seule parure le pendentif en or cadeau de Madame Verthamon, qui lui était si chère. Quand le résultat fut achevé au goût de toutes, la jeune fille admira son reflet dans un grand miroir déplacé à cet effet et posé contre un mur de sa chambre. Elle était satisfaite, elle se trouvait belle pour la première fois, elle était fière d’elle-même. Fin prête, elle descendit, sous les applaudissements admiratifs des amis réunis dans le hall de la demeure des Maubeuge, pour l’accompagner et la conduire à l’église de l’hôpital, l’église Saint-Louis n’étant pas finie, où elle allait enfin épouser Juan-Felipe Marqués de Puerto Valdez.

Suite à sa morsure, la convalescence d’Antoinette-Marie avait tiré en longueur, tant cet accident avait catalysé toutes les blessures psychologiques de la jeune fille. Pendant cette période, que l’un comme l’autre trouva longue, ils échangèrent un abondant courrier par lequel ils apprirent à se connaître. Puis remise sur pied, les visites purent reprendre entre deux services auprès du gouverneur pour Juan-Felipe. La première d’une série qui se désirait sans fin fut initiée par l’invitation pour les deux jeunes gens de Nathalie de Maubeuge à venir séjourner sur sa plantation de la paroisse Saint Jacques. S’ensuivit une invitation à la Palmeraie où Marie-Adélaïde et Georges Tremblay servirent de chaperons. Puis les occasions se succédèrent jusqu’à La Nouvelle-Orléans où ils provoquèrent tous les moments possibles pour être ensemble. La ville bruissait de l’idylle, personne n’intervenait, le gouverneur avait fait savoir qu’il y était favorable. Puis devant l’évidence, ils se mirent d’accord pour des épousailles au début du mois de décembre avant que les fêtes de la nativité ne les en empêchent. Les notaires entrèrent en jeu, il ne fallut plus qu’attendre l’autorisation du frère aîné de Juan-Felipe, qui était son chef de famille. Ceci n’était qu’une formalité tant le sort du benjamin indifférait l’aîné, mais c’était la loi. De son côté, Antoinette-Marie, malgré son jeune âge, n’en était pas moins une jeune veuve libre de son choix. Elle prit la peine de prévenir sa tante, ses sœurs et ses amies de son heureux devenir, nulle réponse ne revint de France.

*

Juan-Felipe ouvrit la porte sur le plus charmant des tableaux. À la lumière des candélabres, assise en amazone sur le lit à baldaquin, la masse de ses cheveux tombant en cascade jusqu’au bas de ses reins, vêtue d’une chemise de nuit de linon, Antoinette-Marie attendait frémissante d’une joie entremêlée de crainte. Elle fut rassurée par le regard plein de tendresse qui plongeait dans le sien. Le jeune mari s’assit à côté de sa jeune femme, malgré son expérience, l’amour profond qu’il lui portait rendait ses gestes d’une maladresse touchante. Il repoussa une de ses boucles de ce blond de l’enfance qui le captivait tant, il vit sa jeune poitrine s’élever d’un soupir, elle tourna son visage angélique vers lui et lui tendant sa bouche, elle murmura à la surprise du jeune homme. « – Faites attention, mon mari, car pour moi c’est la première fois. »

(Hughes Merle - Susannah at Her Bath

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

FIN