Je suis la vice-reine du Mexique. (4ème partie)

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Chapitre III : De 1780 à 1783

 Le 24 août 1780,

Eleanor Francis Grant - De Arndilly.pngLa chaleur était telle que Marie-Félicité s’était installée pour quelques jours chez ses parents sur la crête de Gentilly. Si à La Nouvelle-Orléans l’air était étouffant, la brise venue des bords du lac Pontchartrain était salvatrice. Ses filles jouaient toute la journée avec leurs oncles et tantes à peine plus âgés, courant chahutant dehors comme dedans, donnant quelques sueurs à leurs nourrices et servantes. Quant à elle, elle profitait de ses parents et de ses frères et sœurs, les deux aînées parlant déjà de mariages tout en touillant leur café dans leurs tasses de porcelaine.

Marie-Félicité prenait son mal en patience, elle n’avait pas revu son époux depuis l’hiver. Les dernières nouvelles qu’elle avait eues de lui l’avaient laissé dans le golfe du Mexique en partance pour La Havane à moins qu’il ne fût dans l’autre sens allant vers Pensacola. Malgré son inquiétude, contenant avec peine son impatience, son dépit et sa colère, elle s’était partagée entre son rôle de mère et son rôle d’épouse du gouverneur. Sa table ne désemplissait pas, permettant à don Navarro de tenir son rôle d’administrateur de la colonie sans faire d’ombre au gouverneur absent. Quand le repas se faisait entre elle et ses filles ou avec les membres de sa famille, il se joignait à eux. Il lui tenait compagnie, lui donnant des nouvelles de la colonie partageant ses soucis. Elle appréciait ces moments qui lui permettaient d’oublier quelque peu ses craintes et de ne pas se retrouver désœuvrée. Tout ce qu’elle entendait lui permettait de donner conseil, voire d’agir de son côté par elle même ou au travers de toutes ses accointances constituées de l’élite de la colonie. Il avait bien fallu expliquer à Matilda que don Navarro n’était pas son père, elle avait en fait peu vu le sien, mais le problème avait été contourné à l’aide d’un tableau représentant Bernardo. De plus, l’intendant venait régulièrement accompagné d’Adélaïde de Blanco, fillette d’une dizaine d’années que Marie-Félicité soupçonnait d’être sa fille.

***

Elle s’était levée souffrant d’un mal de tête, la chaleur sûrement, elle était, ce jour-là, déjà très élevée. Amanda lui porta de suite une décoction pour la soulager. Elle se leva péniblement et enfila son manteau en indienne à motif floral sur sa chemise de nuit. Elle sortit sur la véranda et machinalement regarda le ciel qui de ce côté de la demeure était limpide. Elle ne fit pas attention au décor qui s’étalait devant elle et ne profita pas de la vue sur le lac. Les reflets sur l’eau accentuaient son début de migraine.
« Tu regardes le temps qu’il fera ? Mama Talla a dit que la fureur du ciel vient à nous. Et ce n’est pas bon…

– Encore ! Cela ne va pas encore recommencer. Pourvu que Mama Talla se trompe !IMG_5138.JPG

L’une et l’autre savaient que la nourrice d’Elizabeth de Saint-Maxent ne se trompait jamais. De tout temps, les ancêtres l’avaient guidée sans faillir. Ils se servaient d’elle pour relier le ciel et la terre, par elle passait l’énergie mystique. À l’annonce de la mise en garde, les habitants frémirent de crainte. Pour tous, dans la maison, l’attente commença. Les enfants ne furent pas autorisés à s’éloigner de l’habitation et les contremaîtres n’envoyèrent pas les esclaves aux champs. Elizabeth et Marie-Félicité s’inquiétaient aussi pour la nouvelle Orléans d’autant que Gilbert Antoine était à la maison de négoce.

Le ciel resta limpide une partie de la journée. Il semblait vouloir prendre le contre-pied des dires de Mama Talla. La nature semblait s’être figée, rien ne semblait vouloir même frémir. Les prémices de la tempête commencèrent par des coups de vent venus du haut de la crête qui amenèrent de gros nuages noirs puis ce fut le lac Pontchartrain qui se démonta et qui se transforma en mer déchaînée mettant à mal les embarcations qui s’y étaient aventurées. La famille et les esclaves de maison se réfugièrent dans l’habitation dès les premiers symptômes. Ils barricadèrent de leur mieux la demeure. Les esclaves des champs quant à eux furent cantonnés dans les écuries, les bâtiments étant plus solides que leurs cases. La pluie se mit à tomber tout d’abord doucement puis de plus en plus abondamment. Le vent s’en mêla et l’ensemble se fit avec de plus en plus de violence. Dans la demeure, les aînés, de leur mieux, essayaient de rassurer les plus jeunes. Avec angoisse, Marie-Félicité faisait l’aller-retour de ses filles et leur nourrice à la porte-fenêtre d’où depuis un interstice entre les volets elle guettait le haut de la crête. Ce dont elle avait peur arriva, l’eau se mit à tout d’abord par ruisseler sur les pentes de la crête puis elle déferla telle une chute d’eau. Le Mississippi avait donc débordé, inondé La Nouvelle-Orléans et avait fini par rejoindre les marais. Elle n’eut pas le temps de vraiment y penser, la demeure gémissait. Elle semblait vouloir quitter le sol. Instinctivement tous fixaient le plafond se demandant si le toit allait s’envoler. Les murs tremblaient, vacillaient, tous étaient terrorisés. Les bourrasques se succédaient, la pluie tombait en trombe. Les plus jeunes des enfants pleuraient doucement dans le giron de leur mère ou de leur nourrice. Elizabeth rassurait tout son monde, la maison était solide. Marie-Félicité quant à elle n’avait d’yeux que pour les grands cyprès en haut de la côte qui se balançaient au point de se déraciner. Comment cela allait-il finir ? L’eau atteignit le soubassement de la maison et commença à lécher les portes-fenêtres du rez-de-chaussée. Aidés des serviteurs, les habitants commencèrent à remonter à l’étage tout ce qu’ils pouvaient.

***

IMG_4789.JPGL’ouragan, beaucoup plus furieux que celui qui avait prévalu l’année précédente balaya la province. Il détruisit toutes les récoltes, déchira les bâtiments et enfonça tous les navires ou bateaux qui flottaient sur le Mississippi ou les lacs. Le désastre fut si étendu que Don Martin Navarro, l’intendant, qui, en l’absence du gouverneur, était chargé de l’administration civile de la Louisiane, adressa aux colons une circulaire imprimée par l’imprimeur du roi, Antoine Boudousquié, et dans laquelle la force de la patience était recommandée à ceux que la colère du ciel et de l’homme avait tant affligés. Il avait assuré à tous son aide assurant de l’étendue de ses pouvoirs et des moyens qu’il allait mettre en œuvre afin de soulager les angoisses des Louisianais et de remédier autant que possible aux nécessités de tous. Il avait fait pour s’en assurer un rapport détaillé au roi qui était déjà parti afin de demander le plus de moyens possibles.

Marie-Félicité revenue seule au sein de la maison du gouverneur, avec quelques difficultés au cours du voyage, fut là pour accueillir les habitants de La Nouvelle‑Orléans et de son voisinage qui vinrent remercier don Navarro et, à travers lui, leur gouverneur de la consolation qu’il s’efforçait de leur rendre. Toutes les conversations roulaient sur la misère qui se propageait. À cause d’une combinaison de circonstances défavorables, comme la guerre, deux ouragans, des inondations, des contagions, un été plus pluvieux et un hiver plus rigoureux qu’on ne l’avait jamais connue, la stagnation du commerce, la ruine de l’agriculture, le manque de capitaux, force était de constater qu’ils avaient éprouvé, en moins de deux ans, plus de détresse que cela était supportable.

***

Outlander -005.JPGLes jours, les semaines et les mois passèrent apportant quelques nouvelles, mais aucune n’annonçait le retour de Bernardo. Puis l’un des courriers fit part du débarquement des Espagnols à l’île de Sainte-Rose. Ils s’apprêtaient à mettre le siège devant Pensacola. C’était la fin de l’hiver, le mois de mars venait de commencer. Bien qu’inquiète, Marie-Félicité reprit espoir en la fin des conflits. Le gouverneur étant plus près de La Nouvelle-Orléans, les nouvelles étaient plus fréquentes. Celles-ci étaient commentées avec force de convictions et de certitudes par ceux qui vivaient de loin la campagne militaire.

– Ma chère, l’amiral Irazabal, a absolument refusé à tenter de forcer la passe, aussi notre cher gouverneur, après deux mois de siège, n’a pas obtenu le succès qui l’escomptait.

– Il est tout de même parvenu à faire entrer dans la baie quelques petits navires.

– Vous vous doutez bien que cela ne suffit point.

– Je fais confiance en mon époux, il doit nous réserver une surprise.

Marie-Félicité défendait de son mieux son époux auprès de toutes les personnes qui insinuaient que celui-ci s’enlisait aux pieds de la forteresse anglaise. Ce qui de fait était vrai et cela commençaient à faire des ravages dans l’opinion si facilement versatile. Ces changements aléatoires de point de vue firent un bon dans l’autre sens quand on apprit l’exploit du gouverneur à bord du brick Galveston. Suivi d’une goélette et de deux canonnières, qui constituaient toutes les forces navales appartenant à son gouvernement de Louisiane, il passa la barre tant redoutée de la baie de Pensacola qui ouvrait sur le golfe du Mexique entrainant ainsi, l’amiral Irazabal qui ne pouvait tergiverser. Et si sur terre, les forces espagnoles étaient dressées en bataille, et le battement de leurs tambours, avec les notes d’autres instruments martiaux, flottait sur les vagues bleues jusqu’au fort britannique, le gouverneur, lui, plastronnait sur le pont sous le large drapeau de Castille fièrement affiché au mât principal.

– Oh ! señora. Si vous aviez pu voir notre gouverneur. Il s’est avancé dans un canot et il est passé devant le fort au milieu d’une pluie de boulets qui se répandaient autour de lui. De la même manière, il est repassé à la tête des navires dont il a, par son héroïsme, obligé les commandants à entrer dans la baie.

Marie-Félicité écoutait sans broncher le sergent Ignacio de Balderes qui régulièrement faisait l’aller-retour entre elle et son époux pour la pourvoir en nouvelles.

Quand, en tête à tête, elle rapporta ces dernières nouvelles à sa mère, elle était aussi fière qu’en colère. « C’est à croire qu’il veut que je sois veuve une deuxième fois ! 

– Voyons Félicité, vous savez bien qu’il doit se montrer courageux, il doit montrer l’exemple pour donner du courage à ses troupes.

– Je sais cela, mère, mais cela ne me rassure nullement !

Elle espérait seulement que cela accélèrerait les échéances vers la fin de ce conflit.


Mercredi 9 mai 1781

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La nouvelle de la prise héroïque du fort de Pensacola arriva trois jours plus tard à La Nouvelle-Orléans et dans la salle à manger de Marie-Félicité qui avait une vingtaine de personnes à sa table. Tout le monde se complimenta et congratula la maîtresse de maison pour la réussite de son époux. Chacun se gargarisa de l’anecdote dont les faits avaient changé le cours des évènements. Un projectile avait fait sauter la poudrière anglaise et le fort s’était vu contraint d’ouvrir ses portes.

La conquête fut rapidement connue dans l’empire espagnol, les cloches sonnèrent à la Nouvelle Orléans, La Havane, Mexico, Madrid et bien sûr dans les colonies rebelles qui pouvaient enfin lutter sans crainte d’être attaqués sur deux fronts.

Mais dans le même temps don Navarro apprenait la perte de Fort Panmure, dans le district de Natchez. Les habitants du district avaient vu avec beaucoup de regret le drapeau espagnol succéder à celui des Britanniques. Quand ils entendirent que don Gálvez avait osé envahir la Floride, leur patriotisme ne douta pas de sa défaite, et, dans l’excès de leur zèle, ils résolurent de donner une preuve de leur loyauté envers leur souverain. Ils formèrent secrètement le projet de chasser les Espagnols, engagèrent la plupart des autres habitants dans la conspiration et s’assurèrent la coopération de quelques‑uns des tribus indiennes voisines. Entre la faiblesse du fort et l’apparition d’une puissante flotte britannique dans le golfe, qui laissa penser aux insurgés qu’elle couperait le retour de Gálvez en Louisiane, ils prirent le fort et dans leur euphorie ils se sentirent autorisés à marcher sur Bâton Rouge.

barry lindon-003.JPGCe fut cette dernière information qui amena don Navarro à demander à Marie-Félicité de rester au sein de la demeure du gouverneur. Il fut en cela appuyé par monsieur de Saint-Maxent qui expliqua à sa fille qu’ils risquaient affronter la peur ou l’envie de changement de certains colons. « Vous savez, Félicité, certains d’entre nous rêvent encore d’un retour au sein du royaume français, voire de mimer les Patriotes, aussi nous pouvons nous retrouver dans une situation similaire à celle de notre entrée au sein du Royaume d’Espagne. Il ne faut pas en arriver à ce que nous connûmes avec le gouverneur O’Reilly et monsieur Lafreniere. »

Marie-Félicité entendit les conseils donnés. Elle invita systématiquement sa famille aux diners qu’elle se devait de continuer à donner. Lors de ceux-ci, elle ne donnait jamais son avis sur cette rébellion ouverte. Elle laissait parler ses invités, devinant ainsi le sens du vent. Il n’eut pas le temps de souffler bien longtemps. Ayant appris la nouvelle de la prise du fort de Pensacola, résolus à ne pas s’exposer au ressentiment espagnol, les insurgés décidèrent de cheminer vers Savannah en Géorgie, qui était le point le plus proche occupé par les Britanniques. Les rebelles se trouvèrent alors confrontés à la traversée d’un immense désert habité par des Indiens hostiles. Comme ils étaient loyalistes, ils durent poursuivre par des routes détournées, afin d’éviter de tomber entre les mains des bandes armées des patriotes. 8b929b084dbc97af2db87c854f22d0c4.jpgLeur périple les amena à se frayer un chemin au travers de forêts interminables pour nager à travers un nombre infini de ruisseaux, profonds et larges, pour escalader des montagnes escarpées et hautes qui semblaient se dresser comme des barrières infranchissables devant eux. Ils risquèrent leur vie dans les méandres de nombreux marais, firent de longs et fastidieux circuits afin d’éviter Espagnols et Patriotes. Ils souffrirent de désespoir au sein de sauvages déserts, de la soif, de la famine, de la maladie et de la tempête. Ils avaient les sens constamment en éveil de peur de croiser l’ennemi indien, qui, ils le savaient, menaçait autour d’eux.

Si les chefs des séditieux s’en tirèrent ou disparurent corps et âme pendant leurs fuites, les Patriotes trouvèrent des familles qui avaient eu le malheur d’écouter les chefs belligérants et qui avaient cru en eux. Ils les livrèrent aux Espagnols. Des orphelins, des veuves, de pauvres ères en proie aux maladies, à la faim furent rapatriés à La Nouvelle-Orléans. Marie-Félicité se fit un devoir de s’occuper d’eux personnellement organisant leur hébergement, leur fit prodiguer les soins dont ils avaient besoin et leur fit fournir la nourriture dont ils manquaient et cela afin de montrer par ses actes la mansuétude de son époux. Elle se fit accompagner, par sa mère, ses belles sœurs Marguerite Marie de Boré de Mauléon et Jeanne Marie de Marigny ainsi que de Céleste Éléonore Miro y Sabater afin de montrer l’exemple et de rassurer la communauté française que les souvenirs rendaient craintive ou colérique.

***

Septembre 1781

Le repas s’écoulait au fil d’une conversation entre don Navarro et don Gálvez qui était rentré depuis deux semaines. La conquête de Pensacola par le gouverneur de Louisiane fut entièrement récompensée. Distingué de Charles III, il fut promu au grade de lieutenant‑général, décoré de la croix de chevalier, pensionné de l’ordre royal, fait comte et il reçut la Commission du capitaine général des provinces de la Louisiane et de la Floride.

Pompeo Batoni Portrait of a Gentleman, 1762..jpgMarie-Félicité heureuse de ce retour au calme écoutait sans broncher les deux hommes, car ce soir-là, ils n’y avaient qu’eux et ses parents à sa table. « Vous pensez bien, don Gálvez, que tandis que nos opérations militaires étaient en cours, le commerce et l’agriculture de la province ont été complètement ruinés, de sorte que les habitants ont été presque mis au désespoir. Sans oublier ce maudit ouragan beaucoup plus furieux que celui qui avait prévalu l’année précédente et que vous avez vécu avec nous.

– Je sais tout cela, mais nous n’avons pas eu le choix comme vous le savez mon ami. De plus, je vous sais gré de la façon dont vous l’avez traité, mais je pense avoir fait ce que je pouvais.

– Si fait. Mais la guerre avec l’Angleterre et la prise des forts britanniques sur le Mississippi ont privé les planteurs de Louisiane des grands avantages qu’ils tiraient du commerce illicite des commerçants britanniques.

– Bien que je ne puisse être d’accord avec le système de la contrebande, je ne puis qu’appuyer ce que dit don Navarro.

– je me doute bien, monsieur. Bernardo savait pertinemment que son beau père était le premier à faire ce type de commerce si cela devait lui rapporter. Je vais voir ce que je peux faire de plus pour aider nos colons.

***

Février 1782

Après avoir laissé son état-major, Bernardo Gálvez avait réuni dans son bureau Estéban Rodriguez Miro y Sabater et don Navarro. Les deux hommes, bien qu’un peu surpris de ce tête-à-tête, s’assirent face à leur gouverneur et attendirent son bon vouloir. Plongé dans sa réflexion, ce dernier leur tournait le dos, il regardait sans vraiment faire attention la vue sur la place d’armes. Il réfléchissait puis semblant s’être décidé, il se retourna. « – Messieurs, je désire profiter de la perte des Bahamas par l’Angleterre, pour organiser rapiidement une opération pour prendre l’île de la Jamaïque. Avec les Français, nous avons planifié une attaque conjointe contre l’île et pour cela je vais prendre le commandement de notre armée. » Ses deux comparses ne furent pas surpris par l’information, c’était la suite logique, l’Espagne avait l’intention de remettre la main sur le golfe du Mexique. « – Comme nous ne sommes pas assurés des évènements futurs, j’ai décidé de confier temporairement le gouvernement de la Louisiane au colonel Miró. Bien évidemment, notre roi est déjà informé de ce choix ou tout au moins il le sera bientôt. »

En fait, il avait été demandé à Bernardo de nommer son successeur, car il était convié à rentrer, dès sa campagne terminée, à Madrid pour recevoir ses titres de vicomte de Galveston et comte de Gálvez avec blason armorié. Il ne voulait point l’annoncer maintenant, il voulait en garder la primeur à Marie-Félicité, mais il ne voulait pas le lui dire avant d’avoir mené cette dernière campagne.

***

img_4875Quand Bernardo rejoignit son épouse, elle s’était installée dans son salon, où exceptionnellement, elle avait fait mettre la table pour un diner en tête à tête. Il la trouva particulièrement en beauté. Assise dans un fauteuil près de la porte-fenêtre ouverte sur la galerie, avec langueur elle s’éventait tout en rêvant devant le coucher de soleil sur la ville. Elle arborait une robe à la polonaise en soie peinte de Chine à dominante de rose qui mettait en valeur son teint. L’entendant arriver, elle se retourna et tout en remettant en ordre une de ses dragonnes dans sa coiffure savamment élaborée avec naturel.  Elle lui sourit et se leva. « – Vous voilà enfin, je me languissais.

– Oh ! mon ange, il ne fallait pas. Que puis-je faire pour obtenir votre pardon ?

– Vous asseoir à notre table et rester en ma compagnie, j’ai tant de choses à vous dire.

– Tant que cela, Felicidad ? Alors j’obéis, mais laissez-moi d’abord vous donner quelques nouvelles.

Elle acquiesça, lui servit elle-même un verre de vin, le lui tendit et s’installa à la table tout en mettant de l’ordre dans les plis de sa robe. Bernardo, quant à lui, ne sachant pas comment annoncer son prochain départ, se mit à arpenter la pièce de long en large, laissant ainsi deviner à sa jeune femme l’agitation qui le rongeait. D’un coup, il s’arrêta et lui annonça sa prochaine campagne et son départ imminent. Elle fut désappointée, mais elle ne fut guère surprise. Elle commençait à se faire à l’idée qu’elle avait épousé un militaire avant tout. « – Si je puis me permettre mon époux, ma nouvelle vaut la vôtre, mais elle est plus heureuse et va aussi changer notre vie. » Intrigué, il se décida à s’asseoir et à écouter la nouvelle. « – Mon ami il n’y a aucun doute, je suis à nouveau enceinte. » Il se leva d’un bond et tomba à ses genoux. « – Mon Dieu ! quel bonheur vous me faites, vous me comblez en tout point. » Réfléchissant avec promptitude, il décida de changer ses plans. « – Felicidad, il faut que vous sachiez aussi que nous sommes attendus à Madrid pour fêter mon triomphe, si vous le voulez je vous amène au Cap pendant ma campagne, puis de là nous partirons vers l’Espagne, comme cela, nous resterons ensemble. »

***

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Mai 1782

Le soleil s’était levé depuis deux bonnes heures quand le capitaine de la frégate « El Volante » fit savoir à Marie-Félicité qu’ils venaient d’entrer dans la rade de Cap-Français. Laissant Matilda à sa nourrice, elle monta sur le pont avec Faustina surveillée par Amanda. Elle avait quitté avec peine La Nouvelle-Orléans, mais elle était curieuse de découvrir cette nouvelle contrée où elle n’allait être que de passage. Sur le pont, ses deux jeunes sœurs, Maria-Victoria et Antoinette-Marie, admiraient, sous leurs ombrelles, la rade du port encombrée au bas mot de plus d’une centaine de navires. Elle était entourée des plantations les plus importantes de l’île et était défendue par de redoutables forteresses qui contrôlaient l’unique passe dans lequel leur navire s’était engagé. Avec leurs époux, les deux jeunes filles, fraichement mariées, avaient accompagné leur sœur ce qui lui avait mis du baume au cœur. Leurs époux, don Riaño y Barcena et don Manuel de Flon, Comte de Cadena, l’un et l’autre officiers du gouverneur, profitaient du voyage pour rejoindre leurs services. Marie-Félicité n’avait pu partir à même temps que son époux, comme elle le désirait. Son début de grossesse l’avait épuisé et ne lui avait pas permis de faire le voyage avec lui. Elle était donc, deux mois plus tard, venue avec ses soeurs.

Devant Marie-Félicité s’étalait la ville du Cap, le « Paris des Antilles », comme disaient les autochtones. Ses quais du « bord de mer » malgré l’heure matinale étaient déjà encombrés d’une foule bigarrée, d’une activité débordante et désordonnée. Derrière cette scène s’étendait le damier régulier des rues. Bernardo lui en avait fait la réclame. La ville pouvait se targuer d’une quinzaine de milliers d’habitants et d’être le centre économique de l’île. Elle s’enorgueillissait comme les grandes villes européennes ou hispano-américaines, de quelques grands édifices, dont l’église paroissiale ou les casernes, mais elle était surtout riche de solides maisons aux murs de pierres de taille et aux toits couverts d’ardoises, de tuiles ou d’essentes, surmontées de belles cheminées ouvragées. Bien que sobres, elles étaient assez riantes et bâties pour la fraîcheur et la commodité du commerce, comme Marie-Félicité s’en rendit compte lors de son parcours jusqu’à l’hôtel particulier qui lui était dédié.

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Les deux voitures, transportant Marie-Félicité et sa famille, s’arrêtèrent à l’angle de la rue Rohan et de la place Royale. Ils descendirent devant un hôtel de trois étages avec toit mansardé. Marie-Félicité, levant la tête, découvrit une vaste demeure en pierre avec ses six travées par étage, des balcons en fer forgé, un perron de trois marches devant la porte à double battant. Au pied du marchepied de la voiture, les trois jeunes femmes remettaient de l’ordre dans l’ordonnancement des plis de leurs robes quand la porte s’ouvrit sur Bernardo suivi d’une armada de serviteur noir. « – Felicidad ! Enfin vous voilà ! » Il accueillit avec chaleur les autres membres de sa famille et fit rentrer tout son monde à l’intérieur de la demeure dont la décoration n’avait rien à envier aux demeures du même type en Europe.

L’hôtel était confortable et construit au centre des quartiers élégants où un théâtre avait été édifié et dans lequel on jouait des pièces récentes, venues d’Europe. Les rues étaient pavées jusqu’au port et dans la Rue du Gouvernement, il y avait des boutiques où l’on trouvait les dernières marchandises arrivées d’Afrique, d’Europe et d’Amérique. Marie-Félicité, comme ses sœurs, était fort satisfaite de son aménagement. Tous les soirs, la table du gouverneur de Louisiane était à nouveau ouverte et les riches autochtones s’y pressaient. La table comme la conversation attiraient tout un chacun, le gouverneur Guillaume Léonard de Bellecombe en premier.

Tout aurait pu aller pour le mieux si ce n’était les contrariétés de Bernardo. Il était venu à Saint‑Domingue, où les forces combinées entre la France et l’Espagne devaient se rassembler. Tout avait mal commencé. À la bataille des Saintes, au début du mois d’avril, le comte de Grasse avait trouvé le moyen de perdre devant la flotte britannique. Le reste de la flotte française venait de rejoindre la flotte d’invasion près du Cap-Français. Bien qu’elle fût composée d’un total de 40 vaisseaux de ligne, l’invasion de la Jamaïque ne pouvait avoir lieu. La perte du commandant en chef, prisonnier des Anglais, et les maladies parmi les équipages avaient mis la campagne en péril.

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Pour parachever le tout, Don Cagigal y Montserrat avait désobéi ! Malgré ses ordres d’abandonner la campagne d’expédition vers les Bahamas afin que ses forces puissent être utilisées pour l’invasion de la Jamaïque, il avait poursuivi son projet et avait navigué jusqu’à La Havane. Et au lieu d’envoyer ses deux mille cinq cents hommes de troupe pour soutenir l’expédition jamaïcaine, il avait quitté la garnison de La Havane en direction de New Providence. Heureusement, une fois arrivé, il avait convaincu le commandant britannique, le vice-amiral John Maxwell, de se rendre sans avoir besoin de faire le siège de la ville de Nassau. Il était fortement tout de même en colère que don Cagigal n’ait pas suivi ses ordres, lui qui l’avait couvert lorsqu’il avait maltraité plus que de mesure un général britannique, après le siège de Pensacola. Suite à cela, il avait dû le renvoyer en Espagne où il serait sûrement emprisonné au moins pendant un certain temps. Tout cela l’avait frustré parce que la victoire navale britannique à la Bataille des Saintes l’avait forcé à momentanément abandonner l’invasion franco-espagnole prévue de la Jamaïque. Obstiné, Bernardo continuait toutefois les préparatifs pour sa campagne militaire.  Il avait besoin de plus de subsides et cela lui provoquait beaucoup de soucis. Cette campagne, bien qu’elle lui tînt à cœur, l’obligeait à rester à Saint-Domingue où de toute façon, l’été venant et l’accouchement de Marie-Félicité s’approchant, il se sentait de plus en plus bloqué.

***

Il manquait plus que cela ! Une estafette venait d’apporter un courrier annonçant une nouvelle catastrophe qu’il allait lui falloir annoncer à Marie-Félicité. Celle-ci s’était installée dans le jardin, où elle se reposait. Elle y était seule, ses sœurs faisaient les boutiques de la rue du gouvernement, il y avait eu de nouveaux arrivages de France.   Bernardo estimait que c’était une bonne chose, cela éviterait bien des débats. « – Felicidad, excusez-moi de troubler votre repos, mais j’ai des nouvelles de votre père et elles ne sont pas bonnes.

– Mon Dieu, il est arrivé un drame ?

– Rien qui ne puisse se résoudre, je vous assure.

– Ah ! Vous m’avez fait peur, mon ami. Alors que se passe-t-il ?

– Votre père est emprisonné à Kingston en Jamaïque.

– Grands dieux ! Qu’est-il arrivé ? Vous allez pouvoir l’aider ?

– Je vais faire de mon mieux, Felicidad. Sur sa route de retour, ses deux navires, La Margarita et la Felicidad, ainsi que leur équipage ont été capturés par les Britanniques. Ses navires et leurs cargaisons ont été réquisitionnés et vendus comme récompense de guerre. Il est tenu en résidence surveillée et ses hommes sont en prison.

– mais vous allez pouvoir faire quelque chose ?

– Je vais faire tout ce que je peux, j’ai quelque levier possible même dans cette situation. Rassurez-vous. De plus, votre père est un homme avec des ressources. Il a déjà réussi à obtenir un prêt d’un Anglais pour pourvoir aux besoins de ses officiers espagnols pendant cette épreuve.

***

Ce soir-là, on jouait Irène, une pièce de théâtre de Voltaire. Elle avait été représentée pour la première fois au Théâtre-Français à Paris quatre ans plus tôt et attisait la curiosité de la société dominicaine. C’était une tragédie en 5 actes et en vers, à laquelle Marie-Félicité désirait se rendre malgré l’état avancé de sa grossesse. Malgré l’attention de tous, elle se morfondait en attendant sa délivrance. Bien qu’il trouvât cela quelque peu inconvenant, Don Gálvez avait cédé au désir de son épouse. Il l’avait conduite, accompagné de ses sœurs et de leurs maris, au théâtre, à l’angle des rues Vaudreuil et Saint-Pierre. Le théâtre avait trouvé à se loger dans une grande et belle maison à étage où l’on pouvait assoir jusqu’à mille cinq cents personnes. Ils y étaient venus régulièrement parfois même pour des soirées privées comme celle du gouverneur donné en leur honneur et qui avait fort impressionné les habitants du Cap et des environs.

La salle était comble, la chaleur était lourde, et bien que satisfaite d’être là, Marie-Félicité était lasse. Sa grossesse touchait à son terme. L’enfant qu’elle attendait donnait régulièrement des coups de pieds, elle en avait déduit qu’il était pressé. Elle ne demandait qu’à le délivrer. Alors que le troisième acte commençait, sans prévenir une violente douleur irradia sa colonne vertébrale. Lâchant son éventail, elle s’accrocha à la rambarde de la loge. Elle avait l’impression que quelque chose cédait en elle. À partir de ce moment-là, les premières contractions la prirent. Tout en faisant la grimace, elle mit la main sur le bras de son époux. « – Bernardo, il faut rentrer !

– Maintenant, Felicidad ?

– Oui mon ami, ton héritier a décidé de faire son entrée.

Bernardo blêmit, il se leva et aida Marie-Félicité à se lever et à sortir de la loge. La salle frémit, plusieurs personnes ayant perçu le départ inopiné du couple. Il guida son épouse vers la sortie, don Manuel de Flon avait pris les devants faisant appeler la voiture, Antoinette-Marie et Maria-Victoria aidèrent leur beau-frère à soutenir la parturiente dont les contractions se multipliaient. Don Riaño y Barcena, derrière eux, rassurait les personnes qui se précipitaient pour avoir des nouvelles de sa belle-sœur.

L’arrivée de Marie-Félicité à leur demeure affola tout le monde sauf Amanda qui de suite prit les choses en main. Elle fit prévenir par Jésus la sage-femme qui lui avait été recommandée. Pour Bernardo, ce fut le début de l’attente, de la tourmente, l’inquiétude s’enracina en lui, malgré les discours rassurants de ses deux belles sœurs. Ne pouvant rien faire, bien qu’ils aient annulé tous les invités du souper, qui devait suivre le spectacle, auprès desquels ils s’étaient fait excuser, ils passèrent à table. Maria-Victoria et Antoinette-Marie essayèrent de divertir Bernardo et invitèrent leurs époux à en faire de même, mais rien n’y faisait. De son côté, malgré la terrible douleur, le déchirement soudain ressenti, Marie-Félicité mettait au monde un petit garçon avec autant de facilité que les fois précédentes.
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Il fut baptisé à l’entrée de l’automne, les parents le prénommèrent Miguel. L’enfant faisait l’admiration de son père qui était déjà empli de bonheur par ses filles Matilda et Faustina, même si cette dernière n’était pas de lui. Il était comblé par sa famille, mais était fort déçu par sa gouvernance. La campagne contre la Jamaïque n’avançait pas. Elle s’embourbait, le projet était très coûteux et voilà que maintenant l’Espagne entamait les négociations de paix qui allait mettre fin à la guerre avec les Anglais. Il s’attendait d’un jour à l’autre à l’annonce de la signature, et il ne pourrait plus repousser son retour à Madrid. Il ne pouvait s’y résoudre pour l’instant à cause de Marie-Félicité et des enfants. Cela était trop périlleux pour eux, trop de maladies emportaient les marins, alors des enfants en bas âges.

***

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Septembre 1783

Le voyage avait été long. Ils avaient tout d’abord vogué de Saint-Domingue à Cuba où ils étaient restés quelque temps. Puis il y avait eu la traversée de l’Atlantique, cinq semaines d’ennui avaient mené la flotte au sein de laquelle se trouvait le navire du gouverneur de Louisiane et de sa famille, à bon port, sans tempête ni manque de vent. Ils avaient accosté au port de Cadix, situé au bord d’une baie ouvrant sur l’océan atlantique et bâti sur un rocher qui était relié au continent par une chaussée étroite. Bien qu’elle ait trouvé le temps long, Marie-Félicité admettait qu’elle avait voyagé dans un confort acceptable. Elle n’avait pas souffert du mal de mer, à contrario, de sa sœur Antoinette-Marie qui avait été alitée presque tout le voyage et, malgré les craintes, personne ne tomba malade au sein de sa famille. Aucun de ses enfants n’en avait pâti. Ils étaient arrivés à Cadix, juste avant le lundi de Pâques. Ils furent reçus avec tous les honneurs et logés à côté de la Plaza San Martín dans le Barrio del Pópulo dans La Casa del Almirante, une somptueuse maison à la façade de marbre, construite un siècle avant avec le produit du commerce des Amériques. Les différents appartements étaient distribués autour du patio où tous se retrouvaient pour partager repas et agréments, profitant de la fraicheur de la fontaine et de la luxuriance de la végétation. Bernardo ne se lassait pas de jouer les pères au grand amusement de ses filles et de Marie-Félicité. Honorés, invités par tous, ils ne purent faire autrement que rester pour les fêtes de Pâques avant que de prendre les routes poussiéreuses et de rejoindre Madrid par Séville et Mérida où ils avaient été annoncés et à nouveau fêtés.

***

Les trois berlines entourées de gens d’armes qui transportaient la famille Gálvez et leurs serviteurs entrèrent dans Madrid en fin d’après-midi par la calle de Atocha sous un soleil chatoyant. Marie-Félicité, qui avait été en admiration devant Cadix et Séville, fut fortement impressionnée par la ville et le tumulte évident de sa vie. Charles III, qui s’était rendu compte que sa ville ne brillait pas autant que d’autres villes européennes telles que Paris, Rome et Londres, avait décidé d’étendre la ville au barrio Huertas. Il avait fait étirer le large Paseo del Prado de la Plaza de Cibeles à la Puerta de Atocha et projeté de construire un musée des sciences naturelles, un observatoire astronomique et un Jardin botanique. Il avait doté sa capitale de parcs, de jardins et de promenades publics. La noblesse, qui avait tout d’abord été réticente, avait fini par s’y presser avec sa nombreuse domesticité, le pouvoir surplombant  la ville au sein du palais royal.

IMG_5126.JPGAprès tant de jours de voyages sur les mers et sur les routes, Marie-Félicité allait enfin pouvoir se poser quelque temps avec toute sa famille. Si le voyage avait beaucoup amusé par ses péripéties Faustina et Matilda, dont l’âge ignorait les peurs, il n’en était pas de même de leur mère, elle était soulagée à l’idée de prendre repos et de se fixer quelque temps. Elle savait déjà que ce n’était pas leur destination finale puisqu’il faudrait faire le voyage retour. Et bien qu’elle aimât l’idée de revenir chez elle, en Louisiane, à la pensée du voyage et des craintes que cela générait en elle, elle abandonnerait bien ce désir. Reçue par José Bernardo de Gálvez y Gallardo, marquis de Sonora, oncle de Bernardo, avec les siens elle fut invitée à loger sur la calle de Toledo près de la plaza Mayor. Ils découvrirent le lieu de leur villégiature, une maison, bâtie sur un vaste terrain, avec porte-cochère de bois sculpté, encadrements des portes et fenêtres, balcons en fer forgé et cheminées construits à la française. La demeure, haute de trois vastes étages et composée de trois corps de logis, donnait sur une cour pavée qui servait de séparation entre la demeure et les écuries. À peine descendus de leurs berlines, ils furent reçus par une armada de serviteurs et des maîtres de maison. Bernardo était heureux de revoir son oncle, ministre des Indes, il lui devait son poste et sa fortune en Louisiane. Marie-Félicité et ses sœurs furent conduites avec leurs époux dans leurs appartements richement décorés et meublés comme l’ensemble de la demeure, ce qu’elles découvrirent par la suite. Elles furent fortement impressionnées par le bâtiment principal qui comprenait un vaste rez-de-chaussée divisé en quatre pièces et par les trois salles de réception de l’étage auquel on accédait par un grand escalier en pierre de taille. Il y avait aussi sept pièces de fonction au dernier niveau. Don de Sonora, qui était très fier de son neveu, avec son épouse, Concepción Valenzuela de Fuentes, fit tout ce qu’il put pour assurer le plus de confort possible à leurs invités.

***

À peine installé à Madrid, Bernardo fut rattrapé par les nouvelles de son beau-père. Il n’était parti pas de Saint-Domingue qu’il avait obtenu la libération de tous les prisonniers espagnols dont Gilbert Antoine de Saint-Maxent. Alors qu’il pensait être en paix de ce côté-là, voilà qu’il y avait des rebondissements. Il avait su par son oncle que le contrat de Saint-Maxent avec Carlos III était arrivé à terme échu et que le congrès, qu’il avait organisé avec les nations indiennes, était désormais reporté au printemps 1784 et les marchandises qu’il avait si difficilement obtenues étaient aux mains des Britanniques. Son beau-père était dans une mauvaise passe et celle-ci n’allait pas en s’améliorant. Il s’était mis en devoir d’obtenir d’autres prêts pour racheter ses navires et une partie de la cargaison, mais voilà que son bienfaiteur anglais avait été arrêté à La Havane. Ce dernier avait été accusé de contrebande d’espèce et n’avait pas hésité à impliquer de Saint-Maxent, aussi une ordonnance royale espagnole avait été délivrée pour son arrestation et un embargo fut mis sur ses actifs et ses propriétés.

Sans en parler à Marie-Félicité, il décida de faire son possible pour aider son beau-père avec l’aide de son oncle.

***
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La soirée de présentation ! Pour l’occasion Marie-Félicité s’était fait faire une robe à la française à petits paniers de pékin rayé à dominance de couleur crème, broché de soie et de lame d’argent. Heureusement, le roi Charles III d’Espagne leur avait laissé le temps de se retourner avant de les recevoir à la cour, cela lui avait permis, comme à ses sœurs, de rafraichir sa garde-robe et de se faire confectionner pour cette circonstance exceptionnelle la robe de son choix. Elle s’admirait devant sa glace faisant bouffer ses engageantes de fil d’or. Amanda finalisait sa coiffure mettant de l’ordre dans ses dragonnes blanchies de poudre, Marie-Félicité n’avait pas voulu du coiffeur en vogue à Madrid, elle ne faisait confiance qu’en son ancienne nourrice. Cela avait beaucoup perturbé et froissé le personnel de l’hôtel de Sonora, à qui Marie-Félicité avait vite fait comprendre qu’il n’y avait qu’elle et son époux qui pouvaient donner des ordres à ses serviteurs, ce en quoi Amanda, Jésus, Paloma et Perrine, spécialement acquise à Saint-Domingue pour servir de nourrice au petit Miguel, lui étaient reconnaissants. Leur place était des plus inconfortable au sein des serviteurs espagnols qui ne voyaient en eux que des esclaves, même si pour Marie-Félicité c’était une partie de la famille. Comme elle tardait, Bernardo entra dans sa chambre en habit à la française ajusté, au col droit, dont les pans de devant glissaient vers l’arrière, elle félicita de son choix vestimentaire avant qu’il ne lui reprochât son retard, devinant que c’était le sujet de son intrusion. Il rit à la ruse, mais joua le jeu et lui fit remarquer la qualité de la matière de couleur chocolat et les broderies au point lancé dans les tons crème qui ornaient les bords du gilet et de l’habit. L’un et l’autre tenaient à être à la hauteur de la situation, ce n’était pas tous les jours que l’on recevait les honneurs de son roi devant toutes la cour.

***

Le Palais royal surplombait de sa magnificence la ville de Madrid. Il s’organisait autour d’une vaste cour entourée de bâtiments de pierres blanches ainsi que d’une place d’armes où les deux berlines qui les transportaient s’arrêtèrent. Un bataillon de valets se précipita pour les aider à descendre. Ils découvrirent le bâtiment de granit, en pierre blanche de Colmenar et en marbre reliéfé. Tout en pénétrant à l’intérieur du palais par un imposant escalier, ils rassasièrent leur curiosité, admirant au passage la façade de la cour sur trois niveaux, remarquant son niveau inférieur avec un appareil en bossage, et ses deux niveaux de fenêtres, reliés par un ordre ionique colossal. Sur le perron les attendait le majordome qui les guida au fil des salles richement ornées de marbres espagnols, de stucs et de bois précieux pour les portes et les fenêtres, le tout amplifié par une décoration intérieure où trônaient des tapis, du mobilier et de l’argenterie de toute beauté. Ils étaient ébahis par la magnificence des lieux. Arrivés dans la salle de porcelaine dont les murs et le plafond étaient entièrement recouverts de porcelaine de la manufacture de Buen Retiro, ce qui était une curiosité en soi, le majordome leur demanda de patienter, le roi, son fils et son épouse n’étaient pas encore dans la salle du trône.

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La famille royale fin prête, Marie-Félicité et Bernardo purent entrer dans la salle du trône. Le roi entouré de ses ministres, le comte D’Aranda et le comte de Florida Blanca, les attendait tout en discutant avec ce dernier. Ils traversèrent la salle, encadrés par la foule des courtisans venus saluer le héros auxquels s’étaient mêlés les sœurs de Marie-Félicité et leurs époux. Après la révérence de Marie-Félicité et le salut courbé de Bernardo, le roi entama son discours le remerciant et le félicitant pour ses actes héroïques qui avaient apporté à l’Espagne une gloire fort appréciée. Il conclut ses propos par la remise des armoiries annoncées à celui qui devenait le vicomte de Galveston et comte de Gálvez. Un diner somptueux suivit cette cérémonie, chacun essayant de s’approcher du héros.

Quelques jours plus tard, le roi, en compagnie de ses deux ministres, le convia avec son oncle à une entrevue plus intime afin de lui faire raconter ses exploits. Impressionné, le roi le fit revenir à plusieurs reprises pour poursuivre cette narration. Le couple Gálvez fut dès lors invité à toutes les festivités de la cour ainsi que par toute la noblesse espagnole. Pas un souper, pas un bal ne pouvaient se faire sans qu’ils ne fussent présents. Marie-Félicité exultait et se laissait porter par ce tourbillon de fêtes profitant de son époux et de ses enfants sans qu’aucune inquiétude ne vienne assombrir le tableau.

Chaque jour ou presque, Marie-Félicité, Antoinette-Marie et Maria-Victoria avec les enfants arpentaient en berline décapotable la promenade du Prado de San Jeronimo, plantée d’arbres, ornée de fontaines et de statues, abondamment fleurie, et qui était devenue le lieu le plus fréquenté de la capitale. Les badauds allaient y admirer les défilés des carrosses commentant les personnages influents qui s’y pavanaient. De son côté, avec plus de temps libre, Bernardo s’intéressa à l’aérostatique et ayant entendu parler du premier vol habité par des humains effectué, à la manufacture de Jean-Baptiste Réveillon à la Folie Titon, avec un ballon captif, il chercha à faire de même. Au printemps suivant, il essaya un système de direction pour les ballons aux abords de la rivière Manzanares à Madrid, mais il eut peu de succès. Il en fut fort déconfit, cela le conforta dans l’idée qu’il n’était pas fait pour cela, bien qu’il fût captivé par toutes les nouvelles technologies. Il était persuadé qu’elles pouvaient aider le monde. cd3c146f72a3766caa4a0b821a54250eLes beaux jours venant, comme beaucoup de Madrilènes, Bernardo et sa famille partirent pour les abords d’Aranjuez ou la famille royale passait le printemps. Il acquit une maison de campagne au bord du Tage et alla s’y installer avec sa famille pour la belle saison. Ils firent ce que beaucoup d’aristocrates font, ils profitèrent de leur oisiveté, de promenades en diners, de théâtre en bal. L’été arrivant, ils firent comme tous. Ils partirent pour San Ildefonso où le roi et sa famille séjournaient l’été. Là-bas, ils furent invités dans la demeure de François Cabarrus, le conseiller du roi Charles III d’Espagne et le fondateur de la banque San Carlos, qui tenait à avoir dans son cercle tous les ressortissants de son pays d’origine, la France. Il tomba, comme son épouse, sous le charme du couple Gálvez, d’autant qu’ils attiraient à eux toute l’aristocratie espagnole. Marie-Félicité et Bernardo continuèrent leur rythme de vie, assistant aux invitations du roi participant aux spectacles et bals qu’il offrait à une poignée d’aristocrates. Après Bernardo, Marie-Félicité prit le flambeau de la renommée, elle séduisait comme elle l’avait fait à La Nouvelle-Orléans tous ceux qu’elle rencontrait.

Tout cela aurait pu durer, mais le comte de Florida Blanca commençait à trouver que Bernardo prenait un peu trop de place dans l’attention du roi. Il avait bien proposé au roi Charles de l’envoyer aux Pays-Bas, mais ce dernier n’avait pas voulu se passer de lui. Il profita du retour de la cour à Madrid pour rappeler au roi qu’il fallait nommer un nouveau commandant en chef des Florides et de la Louisiane et qu’il allait falloir proposer le poste à quelqu’un. Bien sûr, le ministre savait que le roi avait pensé à Bernardo, c’était la moindre des choses après son poste de gouverneur de Louisiane, mais il ne le lui rappela pas. L’automne passa sans que le roi se décidât. Pour accélérer les choses, il proposa des noms sans jamais nommer don Gálvez. Ce fut son ennemi juré, le comte D’Aranda, qui le fit pour lui.

***

Janvier 1785

Outlander -010.JPGLa neige avait recouvert Madrid, Marie-Félicité s’était installé avec ses enfants dans le salon donnant sur le jardin. La cheminée crépitait du feu qui la réchauffait. Elle n’avait pas l’habitude, elle ne se faisait pas au froid et au gris du ciel qui perdurait. Attendrie, elle écoutait la lecture appliquée de Matilda qui montrait ses progrès à sa sœur Faustina, celle-ci la corrigeant quand le besoin s’en faisait sentir.   Bercé par Perrine, Miguel babillait. Ce fut au sein de ce charme familial que Bernardo arriva. « – Felicidad, soyez heureuse, je vais vous sortir de votre ennui, nous venons de recevoir une invitation du palais pour le bal des rois mages. » Marie-Félicité prit l’invitation réfléchissant déjà à ce qu’elle allait mettre. Elle s’excusa auprès de son époux et se précipita porter la nouvelle à ses sœurs à l’étage supérieur.

Toute l’aristocratie madrilène était là, pas une famille d’hidalgo ne manquait à l’invitation. Les salons étaient emplis de femmes et d’hommes paradant dans leurs plus beaux habits. Les gorges des femmes exposaient des fortunes de pierres précieuses gage de la fortune et de la position de leur famille. Monsieur et madame Cabarrus avaient retrouvé les Gálvez dans la chambre Gasparini, l’une des plus belles salles du palais. Bernardo et Marie-Félicité étaient accompagnés du marquis de Sonora et de son épouse ainsi que de Maria Victoria et Antoinette Marie de Saint-Maxent et de leurs maris respectifs. Comme tous ils attendaient l’entrée de la famille royale. Un bruit courait, le retard était dû à Marie-Louise de Parme qui faisait une scène à son époux Charles l’héritier du trône. Elle n’était pas un scandale près, le roi Charles III d’Espagne avait dû exiler un certain Manuel Godoy de la cour pour des avances qu’il aurait faites à la princesse des Asturies. Bien qu’elle ne portât pas dans son cœur la princesse, Marie-Félicité admettait que le dauphin n’y mettait pas du sien et récoltait un juste retour de son indifférence. Ils parlaient de tout et de rien quand le comte D’Aranda vint chercher Bernardo, le roi désirait le voir en aparté. Cela devait être d’importance pour que le comte se déplaça lui-même pour venir le quérir.

***

« – Don Gálvez je vous ai fait venir aujourd’hui pour que vous ayez la primeur de votre nouveau poste dans mon gouvernement. »

Bernardo était quelque peu surpris par cette entrevue avec le roi, juste avant le bal. Marie-Félicité l’avait regardé partir sans se faire d’illusion, la douceur de leur vie allait être bouleversée. Ni l’un ni l’autre ne savaient ce qui allait être annoncé à Bernardo, mais cela ne pouvait être qu’un nouveau poste. Poste qu’il ne pouvait refuser. Il ne pouvait en être autrement, ils étaient à Madrid depuis plus d’un an. Elle espérait qu’ils allaient rentrer à La Nouvelle-Orléans, mais il en doutait. Elle prit patience, attendant son retour et les nouvelles. Quand il revint, ce fut pour lui apprendre que le roi l’avait nommé commandant en chef des Florides et de la Louisiane en plus du poste d’inspecteur général des troupes de l’Amérique. Il devait partir pour La Havane, pour Cuba. Il allait falloir refaire les bagages et retraverser l’océan. Elle garda son quant-à-soi et elle fit bonne mine, car la nouvelle fusa, le bal faisant à peine tinter ses premières notes et ses premiers quadrilles. Tous vinrent les féliciter, et gracieusement elle remercia chacun pour ce qui était un honneur. Elle n’était pas sûre dans son for intérieur qu’elle s’en réjouissait contrairement à son époux qui irradiait de fierté.

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épisode suivant

Cette nouvelle inspirée d’une histoire vraie met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

sources: http://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Gazetteer/Places/America/United_States/Louisiana/_Texts/GAYHLA/4/3*.html

Je suis la vice-reine du Mexique. (3ème partie)

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Chapitre III : De 1777 à 1780

capture-decran-2017-01-13-a-18-33-29Vendredi 9 Janvier 1778.

La pluie tombait avec abondance sur La Nouvelle-Orléans amenant une fraicheur qui avait amené la flambée dans la cheminée. Don Gálvez arpentait nerveusement de long en large son bureau sous les yeux de son valet de chambre, un grand noir dénommé Jésus. Malgré l’urgence, il avait remis au lendemain toutes les réunions du jour. Son secrétaire, Ignacio de Las Vegas, l’avait excusé auprès de tous et avait géré les premières plaintes, suite au coup de main qu’avait fait James Willing. Ce dernier, un patriote, un ancien résident de Natchez, dirigeait une bande de maraudeurs, qu’il avait rassemblé sur la rive gauche du Mississippi, afin de chasser les Anglais. Cette tache que le gouvernement espagnol avait agréée avait quelque peu débordé de ses objectifs. Beaucoup avaient trouvé qu’il avait ravagé plus que de raison et sans nécessité les belles plantations qui s’élevaient sur la rive gauche du fleuve atténuant les sympathies des Louisianais pour les patriotes.

Bernardo Gálvez n’arrivait pas à rester en place, allant de la bibliothèque à son bureau, puis de la porte-fenêtre donnant sur la véranda à la porte ouvrant sur l’antichambre. Il ne savait comment calmer son inquiétude, son impatience. Sur cette entrefaite arriva à l’impromptu son beau-père, monsieur de Saint-Maxent. Cela interrompit momentanément son agitation. Il lui fit bonne figure. Cela fit sourire Gilbert Antoine, il reconnaissait là l’effort surhumain que cela coutait à son gendre. Marie-Félicité mettait au monde leur premier enfant. Élizabeth son épouse était déjà auprès d’elle.

 « – Alors mon ami, vous avez des nouvelles de votre épouse ?

– Sa chambrière me dit que tout va pour le mieux. Mais je crois aimer mieux le champ de bataille que cette attente interminable.

– On voit que c’est le premier mon ami, il ne faut pas vous en faire, laissez la nature faire son travail. Offrez-moi donc un verre et fêtons cette arrivée !

Alors que Bernardo servait son verre à son beau père, Élizabeth entra dans le bureau. « – Messieurs c’est une fille ! Bernardo, vous pouvez aller voir votre épouse, elle est épuisée, mais présentable. Tout s’est bien passé. » À croire que c’était une tradition familiale, contrairement à l’impression du jeune père, l’accouchement avait été rapide et sans difficulté particulière. L’enfant était un beau poupon, pas très grand, mais joli. D’un commun accord, le père et la mère décidèrent de la prénommer Matilda. Le début de l’année de 1778 commençait bien pour le gouverneur.

***

joseph-caraudSamedi 18 avril 1778.

La douceur de l’air du début de printemps était telle que Marie-Félicité avait fait ouvrir les portes-fenêtres donnant sur les jardins. Comme la brise du soir amenait un peu de fraicheur, elle alla s’accouder sur la rambarde de la galerie de l’étage. De là où elle était, elle profitait d’une vue sans pareille. Elle surplombait la courbe du fleuve, le port rempli de navires, le marché toujours en effervescence malgré l’heure, et les galeries marchandes des bâtiments de l’autre côté de la place d’armes accueillant les derniers clients. Les arbres étaient en fleurs et coloraient l’ensemble du décor, la faisant profiter d’une multitude de fragrances qui masquait quelque peu celle de la vase des marais dont une partie ceinturait la ville.

Elle fut sortie de sa rêverie par l’arrivée d’Amanda et de sa petite fille, Faustina, qui venait l’embrassait avant d’aller se coucher. Trois ans, cela faisait trois ans que cette poupée blonde ensoleillait ses jours. Elle se pencha et l’a pris dans ses bras. « Qu’es-tu fait maman ?

– je contemple notre ville, ma poupée d’amour.

Et c’est bien ce que faisait Marie-Félicité. Amanda, qui, après avoir été sa nourrice, était restée à son service, la ramena à ses devoirs de maîtresse de maison. « Marie-Félicité, il faudrait peut-être te préparer ? Tes invités vont arriver. » Ses invités. Le souper. Oui, bien sûr, cela allait bientôt être l’heure et elle ne pouvait se soustraire à cette tache qui par ailleurs ne lui était pas désagréable. Depuis que son mariage avec Bernardo Gálvez avait été officiel, à ses côtés, elle se devait de tenir son rôle. Elle était devenue l’épouse du gouverneur de la colonie et ce n’était pas rien. De plus, cela avait été un miracle, car sa promesse accomplie, Bernardo, en paix avec lui-même et prêt à accepter son funeste destin, avait recouvré la santé. Il avait progressivement retrouvé ses forces et avait finalement pu reprendre ses fonctions de gouverneur à la satisfaction de tous. L’avis du roi finit par arriver, la permission de se marier avait été officiellement accordée. Le mariage public avait été célébré à La Havane sur l’ile de Cuba. Ce fut un grand spectacle qui fut clôturé plusieurs jours plus tard à La Nouvelle-Orléans par un banquet et un bal où tout ce qui comptait dans la colonie était venu pavoiser et s’amuser.
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Et c’est bien ce que faisait Marie-Félicité. Amanda, qui, après avoir été sa nourrice, était restée à son service, la ramena à ses devoirs de maîtresse de maison. « Marie-Félicité, il faudrait peut-être te préparer ? Tes invités vont arriver. » Ses invités. Le souper. Oui, bien sûr, cela allait bientôt être l’heure et elle ne pouvait se soustraire à cette tache qui par ailleurs ne lui était pas désagréable. Depuis que son mariage avec Bernardo Gálvez avait été officiel, à ses côtés, elle se devait de tenir son rôle. Elle était devenue l’épouse du gouverneur de la colonie et ce n’était pas rien. De plus, cela avait été un miracle, car sa promesse accomplie, Bernardo, en paix avec lui-même et prêt à accepter son funeste destin, avait recouvré la santé. Il avait progressivement retrouvé ses forces et avait finalement pu reprendre ses fonctions de gouverneur à la satisfaction de tous. L’avis du roi finit par arriver, la permission de se marier avait été officiellement accordée. Le mariage public avait été célébré à La Havane sur l’ile de Cuba. Ce fut un grand spectacle qui fut clôturé plusieurs jours plus tard à La Nouvelle-Orléans par un banquet et un bal où tout ce qui comptait dans la colonie était venu pavoiser et s’amuser.

Marie-Félicité avait repris la place de sa sœur ainée, Marie-Élizabeth ayant suivi son époux vers son nouveau poste de gouverneur du Venezuela. Laissant les deux jeunes frères de son époux défunt à l’une de ses belles-sœurs. Elle était venue s’installer dans la maison du gouverneur avec sa fille Faustina d’Estrehan et sa nourrice Paloma, sa fidèle Amanda et trois autres serviteurs. Il ne manquait pas de serviteurs que ce soit des nègres ou des soldats pour l’entretien de l’immense demeure et le service du gouverneur, mais elle n’avait pu se passer des siens.

Son père, Gilbert Antoine de Saint-Maxent, voyait chaque jour se réaliser les prédictions faites par Rosalba, la sorcière métisse, dans son jeune temps. Il exultait. Il n’avait jamais été aussi riche, aussi cette année-là, après avoir vendu sa demeure, Gilbert Antoine avait déménagé une nouvelle fois. Il avait construit sur son terrain de Chef Menteur, sur la crête de Gentilly en bordure du lac Pontchartrain, à l’Est de La Nouvelle-Orléans une maison grandiose. Pourvue d’une table de billard en acajou, de deux tables incrustées d’échecs, d’un clavecin, des miroirs encadrés en or, deux globes, l’un terrestre, l’autre céleste, d’une horloge qui sonne les heures avec un chant d’oiseau, d’une bibliothèque de 4700 ouvrages, elle était enviée par tous.

Dimanche 19 avril 1778

Ce fut dans cette demeure que l’Espagne commença à organiser officiellement son aide aux belligérants américains. Ce jour-là, Gilbert Antoine avait invité son gendre et sa fille à un déjeuner dominical au sein de sa demeure. Après la messe, Bernardo Gálvez et Marie-Félicité rejoignirent donc les Saint-Maxent jusque sur les rives du lac Pontchartrain sous la pluie battante d’un orage qui s’était mis à gronder pendant le sermon du Père Dagobert. Le gouverneur, qui par ailleurs s’entendait fort bien avec son beau père, pressentait que ce n’était pas par hasard s’il avait reçu cette invitation. Il soupçonnait de sa part quelques manigances. Arrivée dans l’allée de chêne de la plantation, une éclaircie apparue qui soulagea Marie-Félicité qui ne se voyait pas gâcher sa robe sous la pluie battante. Le cocher approcha au plus près des marches qui menaient à la véranda, effaçant ainsi ses dernières craintes. La jeune femme était toujours heureuse de revenir dans sa famille et l’accueil fut à la hauteur.
portrait-of-mrs-henrietta-morris-and-her-son-john-by-george-romney-1777Elle venait à peine de gravir les marches, qu’à elle arriva les plus jeunes de ses frères et sœurs suivis de leurs nourrices et servantes qui n’avaient pu contenir le petit groupe et leurs ainés. Les quatre filles étaient en admiration devant leur sœur. L’ainée de celles-ci avait quatorze ans et se comportait comme une femme. La plus jeune avait deux ans et marchait tant bien que mal. Quant aux quatre garçons, l’ainée avec ses dix-neuf était un jeune homme qui travaillait déjà pour son père et son benjamin, plus jeune de trois années, le mimait en tout, quant aux deux autres il fallait maintenir leur turbulence encore infantile. La scène fit rire Bernardo qui aimait cette ambiance familiale qu’il commençait à vivre avec la petite Faustina qu’il considérait comme sa fille.

Le bruit du tumulte des retrouvailles attira Gilbert Antoine qui vint au-devant d’eux et ayant remis un peu de calme dans sa tumultueuse descendance, il guida Marie-Félicité et Bernardo vers le grand salon où se trouvait un autre couple. « – J’ai pris sur moi le plaisir d’inviter notre ami Olivier Pollock et sa charmante épouse Margaret O’Brien. » Bernardo sut de suite à la façon dont cela était présenté, que le couple, du moins Olivier Pollock, était le sujet de l’invitation. Il les connaissait fort bien, l’épouse d’Olivier Pollock faisait partie de l’entourage de la mère de son épouse ainsi que de celui de cette dernière. Quant à lui, originaire d’Irlande, installé en Pennsylvanie, deux ans auparavant, il avait commencé une carrière en tant que négociant dans les ports espagnols des Indes occidentales, et avait été basé à La Havane où il avait créé des liens avec le gouverneur général Alejandro O’Reilly. Ce fut par son entremise qu’il commença comme marchand à La Nouvelle-Orléans. Il fut favorablement accueilli par les fonctionnaires espagnols de la Louisiane, qui lui accordèrent le droit de libre-échange dans la ville. Il gagna en notoriété lorsqu’il fit importer de la farine répondant au besoin désespéré de la colonie et qu’il la vendit à la moitié du prix. Ce fut cette année-là qu’il épousa Margaret O’Brien originaire de La Nouvelle-Orléans et devint propriétaire d’une plantation à Bâton-Rouge, s’intégrant ainsi complètement dans la bonne société de la ville. Le déjeuner se passa en toute convivialité, les échanges se firent sur les nouvelles du moment, d’arrivée d’immigrants espagnols et de leurs installations, de la situation de la colonie et des nouvelles des uns et des autres. Le repas pris, les hommes laissèrent leurs épouses déguster leur café et partirent sur la galerie fumer leur cigare et avaler un verre de rhum.
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 « – Comme vous le savez, j’ai amené le Congrès Continental à comprendre l’importance stratégique de la vallée du Mississippi. C’est comme cela que j’ai été nommé agent commercial à La Nouvelle-Orléans, faisant de moi le représentant des colonies dans la ville. Il me faut aider financièrement le général George Rogers Clark pour sa campagne dans l’Illinois, mais mon soutien ne va pas être suffisant. Je suis donc venu vous demander une aide. » Appuyé contre l’une des colonnes de la véranda, tout en fumant, Bernardo écoutait l’américain. Ce qu’il entendait lui convenait même si au premier abord il semblait indifférent. Gilbert Antoine ne sachant ce que pensait son gendre, afin d’appuyer la demande de son invité, s’empressa de dire que lui même mettrait la main à la poche s’il le fallait. Bernardo l’arrêta. « – Non, non ! Gardez votre argent. Pour l’instant, notre gouvernement va pourvoir à cela. » Les Espagnols ne pouvaient que voir avec plaisir l’affaiblissement de l’Angleterre et se trouvaient fort aises de la savoir sérieusement occupée, voire embourbée par une guerre intestine. Aussi Bernardo n’hésita pas un instant. Il venait d’apprendre grâce à des rapports secrets que les Britanniques se préparaient à envahir la province, aussi cela venait à point nommé. Il accepta de fournir un appui non déguisé à Olivier Pollock et lui proposa un emprunt de 70 000 $ comme soutien financier.

***

Dans les semaines qui suivirent, Bernardo reçut du gouvernement espagnol l’ordre de chasser les Anglais de la Louisiane et d’installer à leur place des colons espagnols. Ceux-ci vinrent aux frais du roi des îles Canaries et de la province espagnole de Málaga. Ils s’installèrent, sous le commandement de Marigny de Mandeville, à la Terre aux Bœufs. Guidés par Gilbert Antoine de Saint-Maxent, d’autres se retrouvèrent près de Bayou-Manchac, à environ vingt-quatre milles de la ville de Bâton Rouge, où ils établirent un village qu’ils appelèrent Galveston en l’honneur du gouverneur. Le reste forma Valenzuela, sur le Bayou Lafourche avec les Acadiens qui les avaient précédés. Le gouvernement porta sa sollicitude paternelle jusqu’à construire une maison pour chaque famille, et une église pour chaque établissement. Ces émigrés étaient très pauvres, et furent pourvus de bétail, de poules et d’ustensiles de ferme. On leur fournit des rations, pour une période de quatre ans, dans les magasins du roi, et une assistance pécuniaire. Ils s’intégrèrent rapidement et devinrent même francophones. Dans le même temps, le gouverneur facilita le transit des rebelles américains sur tout le territoire au sud de la zone de guerre, en aidant l’envoi d’armes et de munitions pour les troupes américaines de George Washington et George Rogers Clark, et négocia directement avec Thomas Jefferson, Patrick Henry, Oliver Pollock et Charles Henry Lee.

***

Été 1779

L’été était comme les autres, très chaud et souvent orageux. La chaleur était d’autant la plus sensible et plus accablante que les vents ne soufflaient d’aucun point de l’horizon, et que ce calme profond de l’air ajoutait un nouveau poids à l’ardeur de l’atmosphère qui toutefois était tempérée par des pluies fréquentes. Le temps semblait s’être arrêté, pourtant le bonheur de Marie-Félicité fut de courte durée. La colonie se remettait lentement de l’une des afflictions les plus graves qui fut, la petite vérole. En cette année comme dans les précédentes, cette épidémie avait été fatale à La Nouvelle-Orléans, et sur les plantations alentour. La maladie tant redoutée s’était répandue faisant des ravages dans beaucoup de famille n’épargnant aucune couche de la société. À peine remis de cette succession de drames et de chagrins, un coursier du vice-roi de Nouvelle-Espagne, Martín de Mayorga, venu de Mexico, vint annoncer la déclaration de guerre faite à l’Angleterre, le roi Charles III venait de confirmer le Traité d’Aranjuez, accord entre la France et l’Espagne. L’Espagne se donnait le droit d’intervenir dans la Guerre d’indépendance des patriotes. Bernardo avait reçu des instructions pour prendre immédiatement l’offensive contre les établissements britanniques. Il allait devoir quitter sa femme et ses enfants.

Chaque soir, tout en se préparant sous les doigts agiles d’Amanda pour la nuit, Marie-Félicité écoutait, stoïque, son époux lui faire un résumé des préparatifs guerrier qu’il mettait en place. Elle savait que tout en lui résumant toutes ses décisions il prenait du recul sur celles-ci. La guerre ? Elle en avait toujours plus ou moins entendu parler, principalement contre les Indiens. Elle avait, jusque là, toujours été préservée de ses conséquences, mais cette fois-ci, ce n’était pas la même chose, son époux et l’un de ses frères allaient y partir ainsi que plus d’un homme de son entourage qui étaient entrés dans la milice régie par son père. Afin de ne point alarmer son époux et de ne point lui ajouter de souci supplémentaire, la jeune femme cachait, de son mieux, son ressentiment envers ses préparatifs. Elle ne s’en morfondait pas moins d’inquiétude. La guerre, c’était des morts, des blessés, des mutilés, des veuves, des orphelins, des drames en perspectives, mais elle ne pouvait rien contre la volonté des hommes. Dans cette perspective, elle prenait son courage à deux mains et fièrement présentait de son mieux une face sereine.

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Jeudi 30 juillet 1779

Comme souvent la table du gouverneur était ouverte. La grande salle à manger, qui donnait par les portes-fenêtres ouvertes sur la terrasse et les jardins, était meublée à la dernière mode française. Les murs étaient délicatement moulurés, le portrait du roi d’Espagne trônait au-dessus de la cheminée. La longue table était entourée de chaises à la reine tapissées de brocard et supportait deux grands chandeliers qui, en plus des appliques murales, éclairaient la pièce. Pour éviter les piqures des maringouins, les serviteurs fermèrent les portes avant le début du souper. Ce soir-là, Marie-Félicité recevait, outre ses parents, le nouvel intendant de la Louisiane Felix Martín Antonio Navarro, Bartolomé de Macarty, son épouse, Francisca de Beleire y Pellerin, et leur fille Céleste fiancée à Estéban Miró, lieutenant colonel du régiment de Louisiane, lui même à la table. À eux s’étaient joints Jeanne Marguerite D’Estrehan et son époux Jean Étienne de Boré de Mauléon qui étaient de passage à La Nouvelle-Orléans. Entre deux bouchées de gombo, ce soir-là il y en avait un aux crevettes et un autre au poulet, la conversation roulait sur le futur mariage de mademoiselle Macarty et de don Miró. Madame Macarty expliquait que son époux et elle avaient quitté leur plantation de la Côte des Allemands pour leur maison de ville afin d’organiser le mariage qui aurait lieu à l’église Saint-Louis et faire faire la robe de la mariée. La jeune fiancée ne disait rien, jetant de temps en temps un regard fugace vers don Miró, cela attendrissait Marie-Félicité qui proposa spontanément son aide. Les hommes laissaient converser les femmes entre elles, le sujet les intéressant peu. Toutefois, monsieur Macarty, sentant l’ennui venir, reprit en main la discussion et la dirigea vers les nouvelles venant des colonies anglaises. Bernardo resta vague ne pouvant dévoiler ses intentions, bien qu’à table don Navarro et don Miró savaient à quoi s’en tenir, mais respectaient le secret du gouverneur. Marie-Félicité sentant venir une conversation peu agréable, car inquiétante pour elle comme pour ses compagnes, car toutes étaient inquiètes quant au devenir de leurs époux et de leurs amis, essaya de guider la conversation vers les dernières nouvelles venues de France. Elle n’eut pas le temps de le faire, Ignacio de Las Vegas, le secrétaire de Bernardo, entra dans la salle à manger, s’excusa d’interrompre le souper et se pencha vers le gouverneur lui murmurant une information. « Mes amis, je m’excuse, mais je dois m’absenter un instant, continuez sans moi. Je ne serai pas long. »

***

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sergent Ignacio de Balderes

Le gouverneur suivit son secrétaire jusqu’à son bureau où l’attendait un de ses sergents visiblement à peine descendu de son destrier tant il était crotté. Il était quelque peu intrigué par les nouvelles qu’il lui apportait. Elles devaient être d’importances pour que cela amène à le sortir de table.

Le sergent Ignacio de Balderes, de Salamanque, entré dans l’armée à treize ans, avait été envoyé à l’ouest de la Floride espagnole pour travailler comme arpenteur. Avec ténacité et courage, il avait gravi les échelons au sein de l’armée. En poste au fort Saint-Jean, surveillant les abords de la baie Saint-Louis et des lacs Borgne et Pontchartrain, il était en première ligne lors de l’incident qui l’avait amené devant le gouverneur. Il n’était pas très à l’aise, même s’il était fier d’avoir été choisi, il n’aimait pas les nouvelles que son supérieur lui avait demandé de porter de toute urgence.

« – Bonjour, mon ami. Je suppose que vos nouvelles sont d’envergure ?

– Oui monsieur. Veuillez tout d’abord m’excuser de ce dérangement.

Bernardo balaya les excuses d’un geste.

– Des Anglais ont saisi deux de nos embarcations battant notre pavillon.

– Vous étiez sur l’un d’eux ?

– Non, monsieur, j’étais sur une troisième, mais ils étaient plus nombreux, aussi mon supérieur a profité de la venue de l’obscurité pour nous mener jusqu’au bayou saint Jean afin de vous prévenir au plus tôt. De là, j’ai emprunté un cheval à la plantation de monsieur de Saint-Maxent.

– Voilà qui va accélérer les choses. Las Vegas veuillez-vous occuper de notre ami. Il a visiblement besoin de se remettre.

Tout en retournant ses pensées dans tous les sens et essayant de n’en rien laisser paraître, Bernardo rejoignit ses invités. Il serait toujours temps de prendre les mesures adéquates par la suite. Il avait pour cela demandé à son secrétaire de faire venir son conseil de guerre un peu plus tard dans la soirée. À peine entré dans la salle à manger, Marie-Félicité ressentit de suite la tension, l’entretien impromptu avait visiblement amené des préoccupations. Elle maintint la conversation, retenant de son mieux l’attention de la tablée. Le dessert pris le gouverneur s’excusa auprès de ses invités, il expliqua qu’il devait se retirer avec messieurs de Saint-Maxent, Navarro et Miró et que cela serait sûrement long. Marie-Félicité sans poser plus de questions entraina ceux qui n’étaient pas concernés vers le grand salon adjacent.

***

Était déjà présent dans le bureau du gouverneur, en compagnie de don Juan Antonio Gayarre, Don Juan Dorotheo Del Portege. Ce dernier avait succédé à Don Cecilio Odoardo depuis le début de l’année au sein du bureau de la guerre et il était de fait évaluateur du gouvernement. Il avait donc toujours son mot à dire et ne s’en privait pas. Gilbert Antoine les salua et prit un des fauteuils libres face au bureau marqueté tout comme Felix Martín Antonio Navarro, Don Miro et Bernardo restèrent debout. Le colonel Don Manuel Gonzales et le capitaine-sergent major Jacinto Panis, arrivèrent avant que le gouverneur n’intervienne.

Reading-a-Letter.jpg « – Messieurs, je vous ai fait venir, car les Anglais ont eu la maladresse de saisir deux de nos embarcations sur le lac Pontchartrain, ils ont omis la dizaine de leurs navires qui sont arrimés à nos quais. » Ce que le jeune et énergique gouverneur ne disait pas, c’était qu’il voyait là une excellente opportunité à la carrière qui s’ouvrait devant lui. Aucune nouvelle n’aurait pu être plus bienvenue. Usant de l’occasion avec empressement, il projeta immédiatement une attaque contre les possessions anglaises voisines, et avec force d’arguments il la soumit à son conseil de guerre. Toutefois, chacun essaya de calmer l’impétueux, lui recommandant d’attendre que des renforts soient obtenus de La Havane et lui conseillant dans l’intervalle de mettre tous ses efforts dans la mise en place d’une meilleure défense pour la colonie. Arguments contre contre-arguments, la réunion s’acheva sur ce postulat.

Les pensées encore agitées, insatisfait de cette conclusion, Bernardo retrouva son épouse. Marie-Félicité qui avait patienté après avoir quitté ses invités se trouvait dans leur chambre. Amanda avait fini de brosser sa lourde chevelure, devinant que les deux époux désiraient être seuls, elle quitta la pièce discrètement. À peine, fut-il en sa compagnie qu’il se lança dans un monologue. « – Vous savez, Félicité, j’ai dû convoquer un conseil de guerre, car les Anglais se sont permis de nous confisquer deux voiliers. C’est pour cela que de Las Vegas est venu interrompre notre repas. Vous ne le croirez jamais, mais alors que j’étais sûr que le conseil irait dans mon sens, qu’il voudrait venger notre honneur, et bien il a ergoté. J’étais résolu à les amener à mon point de vue d’autant que j’ai découvert par des lettres interceptées à Natchez que les Anglais ont l’intention de surprendre La Nouvelle-Orléans.

– je suppose, Bernardo, vous le leur avez dit ?

– Non, je ne pouvais tout leur dévoiler, mais il nous faut attaquer les premiers. Il nous faut bloquer le port avant que les navires britanniques n’utilisent le fleuve à des fins intrusives. Il ne faut pas que les Anglais en arrivent à posséder les deux rives de la rivière, ils seraient en situation de porter la guerre au Nouveau-Mexique et aux autres provinces de la Nouvelle-Espagne. Cela est impensable !

Bernardo était très agité, ce que concevait Marie-Félicité au vu des nouvelles. Elle essaya de le calmer, de détourner son attention, mais cela était difficile. Elle l’aida à se dévêtir afin de se coucher, le milieu de la nuit était passé.

L’aube n’était pas levée que Bernardo était sorti du lit et avait quitté la chambre conjugale. Le peu d’heures nocturnes qui l’avait séparé du jour n’avait été que tourment. Ces sombres réflexions avaient pesé sur son esprit et avaient stimulé et renforcé sa volonté. Sous prétexte de se préparer à la défense, avec une activité infatigable, il entreprit d’exécuter ses desseins secrets. Il commença par nommer Don Juan Antonio Gayarre commissaire de guerre pour l’expédition projetée. Il avait décidé de marcher contre l’ennemi le 22 août, et pour cela de réunir, le 20, tous les habitants qui étaient à sa disposition et qu’il avait l’intention d’inviter à le suivre.

***

18 août 1779

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La chaleur était étouffante et moite. Marie-Félicité s’était installée dans son antichambre à l’angle de la demeure. Un immense magnolia protégeait de son ombre la pièce et la véranda de ce côté. Elle avait fait ouvrir les portes-fenêtres des deux côtés voulant profiter du moindre mouvement d’air. Contrairement à Faustina, elle était affalée sur une duchesse brisée, chaque mouvement lui coutait. Elle avait revêtu sur sa chemise un manteau ample en indienne aux motifs colorés, elle ne supportait rien de plus. Si Faustina malgré la touffeur courait partout faisant souffrir sa nourrice qui la surveillait, toute la ville semblait avoir arrêté toute activité. La petite fille dans son jeu chuta et se mit à pleurer toutes les larmes de son corps. Marie-Félicité se leva, prête à la sermonner quand levant la tête vers l’extérieur, elle découvrit au-dessus du fleuve la noirceur soudaine du ciel. Elle n’eut pas le temps de réagir que de brusques mouvements d’air firent claquer les portes-fenêtres. Elle blêmit. Il n’y avait pas de doute, un ouragan venait sur eux. « – Amanda ! Jésus ! Vite, vite, faites barricader l’habitation. Paloma allait chercher Matilda, au nom de Dieu vite, vite. » Elle fit rentrer Faustina qui s’était aussitôt arrêtée de pleurnicher et avait répondu au geste de sa mère sans broncher. La petite fille avait compris que cela était grave. Ce fut alors un branle-bas de combat dans la demeure. Serviteurs, militaires, suivaient les injonctions de Marie-Félicité. Elle avait été la première à se rendre compte du danger à venir. Le vent augmenta, la pluie soudainement tomba en trombe. Rien cependant ne faisait prévoir cette catastrophe. La veille au soir, le temps était beau. Jusque là, le ciel était resté limpide, n’annonçant rien de fâcheux. Bernardo arriva promptement, retrouvant sa famille repliée dans un coin de la pièce. Faustina était collée à sa mère tenant Matilda dans ses bras. Amanda et Paloma à ses côtés, tout comme elle, priaient la clémence de Dieu. Il prit son épouse et ses enfants dans ses bras essayant de les rassurer. Dehors le vent vrombissait au milieu du tonnerre et des éclairs. À travers les persiennes des volets intérieurs, il alla observer le vent terrible qui s’élevait, tordant tout dans de puissants tourbillons, et renversant, comme sous la poussée d’une décharge d’artillerie, tout ce qui lui faisait résistance. Des toitures des maisons, des tuiles, des chevrons, des pièces de bois d’un fort poids, étaient soulevées comme des allumettes et volaient comme des oiseaux à travers les airs à une prodigieuse hauteur. Laissant ses filles à leur nourrice, Marie-Félicité rejoignit son époux et constata la même chose que lui, nul être humain n’aurait pu, à cet instant, se risquer dehors sans être enlevé lui aussi, ou frappé à mort par les débris de toutes sortes qui voltigeaient de toutes parts. Le feuillage des arbres était déchiqueté, de grands arbres étaient déracinés, les maisons semblaient s’écrouler les unes après les autres, et le fleuve montait, la place d’armes était sous l’eau. Bernardo donna des ordres pour que l’on monte à l’étage tous le mobilier du rez-de-chaussée, il fut le premier à montrer l’exemple se mêlant aux serviteurs, appuyant leur action.
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Soudain, une accalmie se fit. Quelques téméraires sortirent de leurs refuges, croyant la tempête terminée. Ils ignoraient que c’était le centre du cyclone, l’œil pernicieux, qui passait à ce moment-là sur la ville, et que la tourmente allait rugir à nouveau, plus dévastatrice et plus terrible. Sous le premier choc, nombre de navires à l’ancre avaient été jetés sur la levée sans espoir de recevoir de secours par ceux qui les entouraient et qui avaient toutes les peines du monde, en dépit de leurs ancres, à ne pas subir le même sort. La plupart des vaisseaux du gouverneur, prêts à l’expédition, allèrent au fond du Mississippi. La frégate « El Volante » fut sauvée par l’intrépidité et l’habileté de son commandant Luis Lorenzo de Terrazas. Le répit fut de courte durée, les bourrasques reprirent avec plus d’intensité et acheva de renverser ce que les premières rafales avaient épargné. Les ronflements du vent et du fleuve étaient si forts que le fracas des maisons s’abîmant sur le sol ne se distinguait plus. Le cyclone semblait être au paroxysme de sa fureur. La jeune femme n’avait rien vu de si terrible, elle sentait les murs de pierre de la demeure souffrir devant la violence des vents, les craquements en étaient effrayants. Il était impossible de sortir et de se porter de mutuels secours. Les rues étaient impraticables, la pluie en avait fait des torrents, les marais autour de la ville avaient envahi la ville. S’y engager eût été aller au-devant d’une mort certaine, car les matériaux des habitations détruites sillonnaient l’air et ne laissaient aucune issue. Dans la pièce, tous étaient tétanisés, Faustina collée contre Amanda pleurait doucement. Marie-Félicité accrochée au volet ne sentait plus ses jambes tant elle était saisie par la peur. Des arbres énormes, déracinés par la violence des vents se précipitaient, telles des catapultes gigantesques, avec une vitesse inouïe, broyant leurs branches contre les maisons. Quelques-unes, soulevées d’une seule pièce, allaient s’effondrer à plusieurs mètres de distance de leur assise primitive.

Petit à petit la tempête se calma et fut remplacée par un ciel bleu et limpide. Bernardo ouvrit l’un des volets et s’avança avec précaution sur la véranda. Il fut rejoint par Marie-Félicité. La tourmente avait eu son cruel triomphe, des débris sortaient les habitants hagards, leurs faces souillées, égarées, furieuses. Ils découvraient l’ampleur des dégâts. Ceux qui se découvraient vivants enlaçaient ceux qu’ils rencontraient. Puis le choc passé chacun chercha les siens, découvrit les morts et les blessés, parfois ne trouva rien. Bernardo ouvrit sa demeure, Marie-Félicité la transforma rapidement en hôpital de fortune.

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L’ouragan avait éclaté avec une telle violence qu’en trois heures, il avait détruit un grand nombre de maisons de La Nouvelle-Orléans, la plus grande partie des habitations et des améliorations faites sur les bords du fleuve, sur quarante milles de haut en bas. Il avait balayé comme la paille toutes les récoltes, avait tué presque tout le bétail et répandu la consternation générale dans toute la province. Pas un habitant qui n’ait éprouvé des dommages, soit dans les bâtiments, soit dans les plantations voire pousser le malheur jusqu’à perdre leurs esclaves. Hors d’état de réparer leurs pertes, certains se savaient ruinés.

***

Malgré ce contretemps, Bernardo décida de recommencer ses préparatifs afin de prêter main-forte aux patriotes et de protéger la Louisiane. Le gouverneur craignait que dans l’état d’accablement de la colonie, les Anglais, leurs établissements n’ayant pas souffert de l’ouragan, en profitent pour appeler les Indiens à leur secours, et ainsi soulever suffisamment d’hommes pour s’emparer de la colonie. Il décida donc de persévérer dans ses intentions et ordonna au commissaire de guerre, don Juan Antonio Gayarre, de renouveler ses dispositifs. Seulement dans l’état d’épuisement de la colonie, il n’était pas facile de rassembler les éléments nécessaires pour assurer le succès de l’ʹinvasion du territoire d’ʹun ennemi. Afin d’ʹinciter les colons à se joindre à lui dans l’ʹexpédition envisagée, malgré les circonstances de désolation dans lesquelles se trouvait alors le pays, Bernardo joua le tout pour le tout. N’ayant pas encore annoncé que le roi l’avait confirmé dans le gouvernement de la Louisiane et qu’il n’était plus le gouverneur par intérim, il décida de convoquer les habitants devant l’église Saint-Louis, sur la place d’armes, pour en faire l’annonce. Accompagné de Marie-Félicité et de ses filles, il se présenta devant les Orléanais qui du plus riche au plus pauvre s’étaient rassemblés sous le soleil déclinant de la journée. Les aides et soutiens du gouverneur et de son épouse avaient raffermi le lien de la gouvernance avec ses sujets. Marie-Félicité avait connaissance du contenu de son discours, son époux l’ayant répété devant elle. Il discourut sur la misérable condition de la province, et regretta que, dans de si mauvaises circonstances, il eût à leur dire que la guerre avait été déclarée contre la Grande‑Bretagne et qu’il avait reçu des Ordres stricts afin de mettre la colonie en état de défense, parce qu’une attaque contre elle était prévue.

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Bernardo de Gálvez y Madrid, vicomte de Gálvezton et comte de Gálvez

Tous écoutaient dans un silence religieux, ils étaient consternés par ce qu’ils entendaient et maudissaient ces Anglais qui ne les laissaient décidément point en paix. Marie-Félicité regardait avec un œil compatissant ses amis, ses connaissances qui plongeaient dans l’affliction sortaient à peine la tête de l’eau. Ils réparaient ou reconstruisaient leurs maisons, se demandant comment suppléer à leurs récoltes ravagées. Ils ne voulaient songer qu’à leurs subsistances, et voilà qu’il allait falloir réfléchir, à comment se protéger de la guerre voire à aller la faire. L’épouse du gouverneur comprenait fort bien leur ressenti, chaque jour depuis l’ouragan, elle se levait pour aller aider au couvent des ursulines ou à l’hôpital militaire. Du mieux qu’elle pouvait, elle apportait son aide, sachant que pour l’instant riches et pauvres avaient la même problématique, il n’y avait pas à portée de main de quoi subvenir aux besoins les plus rudimentaires. Aucun navire n’avait encore pu arriver jusqu’au port avec à son bord de quoi nourrir la population.

Cette partie du discours fini Bernardo brandit sa commission de gouverneur. Il s’adressa aux Orléanais avec l’énergie du langage et du sentiment qui convenait pour l’occasion.

« Messieurs, je ne puis me servir de ma commission, sans jurer devant le Cabildo que je défendrai la province. Je suis disposé à jeter la dernière goutte de mon sang pour la Louisiane et pour mon roi, mais je ne puis prêter un serment que l’on m’attend à violer parce que je ne sais si vous m’aiderez à résister aux ambitieux desseins des Anglais. Jurerai‑je de défendre la Louisiane ? Vous tiendrez‑vous près de moi pour vaincre ou mourir avec votre gouverneur et votre roi ? »

En disant cela, de la main gauche, il présenta la commission royale sous le large sceau de l’Espagne, et, avec la droite, il tira son épée avec une expression de détermination héroïque. Une acclamation immense et enthousiaste fut la réponse.

***

Immédiatement après, Bernardo s’empressa d’accélérer ses préparatifs avec l’aide et les efforts unis des colons. L’Espagne voyait ainsi renaitre l’espoir de reprendre les territoires que leur avaient enlevé les Anglais. Pour cela, Bernardo, aidé de Gilbert Antoine, leva une force armée conséquente des plus variés. Elle était constituée de 170 anciens combattants espagnols et français, de trois cent trente Canariens, Mexicains, Cubains, Dominicains et Portoricains. À ceux-ci se rajoutèrent six cents mercenaires allemands, cent soixante Indiens d’Arcadie, des Attakapas, de Pointe coupée et des Opelousas et quatre-vingts mulâtres noirs et libres, et des miliciens français. Oliver Pollock demanda à servir comme aide de camp auprès du gouverneur, ce qu’il accepta. Ce dernier fit reconstituer une escadrille et pour cela il fit rassembler tous les bateaux qui avaient été épargnés par l’ouragan. Une goélette et trois canonnières furent dégagées hors de la rivière où elles s’étaient enfoncées, et on y mit les vivres, les munitions et l’artillerie. Celle-ci consistait en dix pièces, une de vingt‑quatre, cinq de dix‑huit, quatre de quatre livres, sous le commandement de don Julien Alvarez bien que sa santé fut grandement affaiblie. Cette petite flotte allait remonter la rivière en même temps que l’armée, pour subvenir à ses besoins.

Mercredi 26 août 1779

Bernardo Gálvez donna le commandement de La Nouvelle‑Orléans et de la garnison qui y restait au lieutenant‑colonel Don Pedro Piernas, et livra l’administration civile de la province, pendant son absence, au Contador Don Martin Navarro. Il nomma second le colonel Don Manuel Gonzales. Quant à Don Estevan Miró, Jacinto Panis, et Don Juan Antonio Gayarre, le commissaire de guerre, il les mit directement sous ses ordres, devenant ainsi les principaux acteurs de l’expédition.

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De ce jour, Marie-Félicité commença à attendre de ses nouvelles. Chaque jour, elle espérait qu’un coursier viendrait lui en amener ou que Don Piernas ou que Don Navarro en recevrait. Il fallut patienter plusieurs semaines avant d’avoir les premières.

Lorsqu’arriva le premier courrier, Marie-Félicité était à table avec Felix Martín Antonio Navarro, l’intendant de la Louisiane, habitude prise depuis qu’il logeait dans la maison du gouverneur. Les nouvelles n’étaient guère bonnes. Bernardo s’était bien retrouvé à la tête de six cents hommes supplémentaires pour remonter le Mississippi, mais son armée s’était trouvée réduite d’un tiers de leur nombre, arrivée à son premier objectif. Les causes en étaient la maladie et les fatigues du voyage. Toutefois le 6 septembre 1779, il siégeait devant le fort Manchac, ce qu’il avait fait par surprise. Le coursier étant parti avant la bataille, ils n’avaient pas plus d’informations. La jeune femme restait mitigée devant ces informations. Elle était bien sûr heureuse de savoir son époux, les membres de sa famille et ses amis en santé au moment de la rédaction de ses nouvelles, mais la lettre avait été signée juste avant un moment crucial, l’attaque du fort. L’inquiétude supplanta le soulagement. Elle se remit à attendre, et cela avec plus d’appréhension.

Trois jours plus tard, d’autres nouvelles arrivèrent, Marie-Félicité les trouva en revenant des ursulines où elle s’était rendue. Un navire était arrivé avec des marchandises et don Navarro lui avait permis d’en prendre une partie pour aider la communauté. Lorsqu’elle revint chez elle, l’attendaient dans le grand salon sa mère et le père Antonio de Sedella, venu la remercier pour des indigents qu’elle avait fait héberger à l’hôpital militaire la veille. Comme elle conversait avec eux autour d’une tasse de café, l’intendant vint en personne apporter la lettre qu’il n’avait pas décachetée. Avec fébrilité, Marie-Félicité prit la lettre et jeta un regard interrogateur vers l’Intendant, qui opina du chef, l’autorisant à décacheter la lettre devant sa mère et le père. Les jambes tremblantes, elle s’assit dans un des fauteuils et la parcourut. Son cœur se calma, la teneur en était bonne, elle en fit un résumé pour tous. Avec succès, l’assaut du fort Manchac avait été donné le 7 septembre par la milice. Son frère, Gilbert-Antoine de Saint-Maxent, fut le premier à entrer dans le fort par l’une de ses embrasures. Élizabeth, la main portée à sa poitrine, à cette annonce se retourna vers le père souriant de bonheur, soulagée et fière à la fois. La garnison était composée d’un capitaine, d’un premier lieutenant et d’un second lieutenant, avec vingt soldats, dont un avait été tué, et cinq s’échappèrent avec un des lieutenants. Les autres furent faits prisonniers de guerre. Ce n’était certainement pas un grand exploit, mais cela avait gonflé le moral des troupes, et Bernardo s’en félicitait.

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Quelques jours après, sans grandes difficultés non plus, Bernardo s’empara de Bâton Rouge, puis de fort Panmure, à Natchez, à la fin du mois de septembre. Si l’expédition de Bernardo rencontrait la fortune de la chance, la guerre n’en était pas moins proche de La Nouvelle-Orléans. Sur le lac Pontchartrain, une goélette américaine, aménagée à La Nouvelle‑Orléans par un individu nommé Pikle, captura un corsaire d’Antioche, les canonnières espagnoles capturèrent également près de Galveston trois goélettes et un petit brick qui retournaient à Pensacola, une goélette qu’ils rencontraient sur le Mississippi, et deux cotres chargés de vivres, qui venaient de Pensacola, par les lacs Pontchartrain et Maurepas.

De lettre en lettre, d’inquiétude en soulagement, Marie-Félicité découvrait la campagne et les exploits de son époux et de son gouvernement. Les résultats de cette campagne étaient très flatteurs pour les armes espagnoles. Huit navires et trois forts avaient été pris. Cinq cent cinquante-six militaires, outre un bon nombre de marins, de miliciens et de noirs libres avaient été faits prisonniers, parmi lesquels le lieutenant‑colonel Dickson et beaucoup d’autres officiers. De son côté, Marie-Félicité n’était pas sans avoir ses vertus, et tous les lui reconnaissaient. Avec humilité, elle s’employait à soulager les maux de tous les miséreux, quelle que fût leur origine. Elle passait ses journées entre les ursulines, l’hôpital militaire et les doléances qu’elles recueillaient au nom de son époux. Bien sûr, il y avait ses filles qui passaient avant toutes choses et elle n’oubliait pas qu’elle représentait le gouverneur, aussi gardait-elle sa table ouverte. En tout, elle était soutenue par Felix Martín Antonio Navarro, qui en plus de s’occuper des finances de la colonie, pourvoyait à ses besoins. Il s’y était tellement bien pris qu’il avait même apprivoisé la petite Faustina.

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Octobre 1779

Les nouvelles tant espérées par Marie-Félicité arrivèrent au milieu du mois d’octobre. Don Navarro en personne vint les lui porter à ses appartements. Au vu de ce qu’il portait, Amanda le laissa entrer alors que sa maîtresse était à sa toilette matinale. À peine le messager avait-il pénétré dans la chambre que la jeune femme, serrant sa robe d’intérieur autour d’elle, saisit la missive. Elle exulta dès qu’elle en découvrit le contenu, Bernardo rentrait.

Ayant accompli ses desseins, il avait démantelé la milice et avait renvoyé les hommes chez eux avec les louanges et les récompenses qu’ils méritaient. Il avait laissé dans les postes qu’il avait conquis, le plus gros de ses forces, tant et si bien qu’il restait plus qu’une cinquantaine d’hommes de troupe dans la capitale pour la garnison. La nouvelle se propagea dans la ville comme un feu de brousse. Les Orléanais exultaient de joie, ils se rassemblaient, ils échangeaient les nouvelles qu’ils avaient ou qu’ils croyaient détenir. Le respect que le gouverneur inspirait par son caractère, ses talents, son énergie et ses récentes réussites était tel qu’il n’avait pas de raison de se repentir d’avoir agi en cette occasion comme il l’avait fait et de ce qui aurait pu se révéler une imprudence téméraire. La ville attendait son héros, même les diverses tribus d’Indiens étaient venues à La Nouvelle-Orléans pour féliciter les Espagnols de leur victoire.

Entre l’annonce du retour de Bernardo depuis la garnison du fort Panmure et l’arrivée du voilier qui le ramenait à La Nouvelle‑Orléans, il s’écoula une dizaine de jours, qui mirent les nerfs de Marie-Félicité à rude épreuve. Elle dépensa son énergie à organiser un grand banquet où se réuniraient la société orléanaise et celle des alentours dans le jardin de la maison du gouverneur. Quand il fut annoncé à l’approche de la ville, don Navarro eut toutes les peines du monde à la retenir, elle se devait de l’attendre devant l’église Saint-Louis avec le comité d’accueil de la ville et le père de Sedella. Elle ne pouvait se mêler à la foule qui s’assemblait sur la levée, son rang l’en empêchait. Le hasard et l’Espagne avaient aussi amené, en même temps, un renforcement des troupes espagnoles de La Havane ainsi que des honneurs et des récompenses à tous ceux qui s’étaient distingués dans cette expédition.

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La ville était en liesse, tous avaient revêtu leurs habits de fêtes afin de faire honneur à leur gouverneur. La plupart s’étaient agglutinés sur la levée ou sur la place d’armes. Entourée des siens, Marie-Félicité, tenant la main de Faustina, attendait l’amarrage du navire qui ramenait son époux. Autour d’elle, les membres du Cabildo et leurs familles, commentait ce retour que tous attendaient pour en savoir plus sur les exploits de leur héros. Marie-Félicité conversait avec Marguerite D’Estrehan, sa belle-sœur, son époux Jean Étienne de Boré de Mauléon, derrière elle, s’entretenant avec ardeur avec Gilbert Antoine de Saint-Maxent, son père, quand Bernardo descendit enfin du navire amarré face à l’église Saint-Louis. Les discussions autour d’elle s’estompèrent puis furent remplacées par des acclamations de joie à sa vue. La jeune femme sentit un frisson la parcourir, Bernardo était malade. Malgré les efforts qu’il faisait pour donner le change à ses concitoyens, elle devinait en lui une grande faiblesse. Instinctivement, elle agrippa le bras de sa mère qui était à ses côtés. Élizabeth, lui jeta un regard surpris, mais ayant perçu au passage la démarche de son gendre, elle comprit l’inquiétude de sa fille. Appuyé sur le bras de son secrétaire, don de Las Vegas qui s’était rendu au-devant de son maître, il était visible que Bernardo faisait tout son possible pour ne pas perdre l’équilibre. Tous voulurent prendre cela pour une grande fatigue due à ses exploits. L’homme avait les yeux caves et le teint bilieux, la jeune femme reconnut les symptômes de la maladie qui avait failli l’emporter juste avant leur mariage.

***

Le banquet organisé par Marie-Félicité malgré la faiblesse de Bernardo eut tout de même lieu. Celui-ci fit un effort surhumain, il minimisa son état de faiblesse à son épouse qui ne se fit pas d’illusion, comme à ses amis et à ses concitoyens. La jeune femme inquiète gardait son attention sur son époux tout en tenant son rôle de maîtresse de maison. En dépit de l’inquiétude de l’entourage du gouverneur, la fête battit son plein. Au milieu des jardins éclairés par une multitude de flambeaux, la foule se bousculait autour des longues tables. Marie-Félicité avait réussi à rassembler des mets variés et du vin qui par leur abondance et leur qualité faisaient la joie de tous. Elle avait même fait distribuer des vivres aux plus démunis. Lorsque le bal commença, et après l’avoir ouvert avec son épouse, le gouverneur se retira le plus discrètement possible. Marie-Félicité, qui se devait de rester auprès de ses invités, le fit suivre par son médecin afin de voir comment soulager son époux. Au petit jour, les derniers invités se retirèrent et laissèrent la place aux serviteurs qui nettoyèrent et rangèrent les lieux d’autant plus rapidement que la pluie s’annonçait. Dans la chambre du gouverneur, Marie-Félicité s’était assoupi dans un fauteuil-cabriolet qu’elle avait rapproché à côté du lit du malade qu’elle était venue veiller. Elle fut réveillée par les gémissements de son mari.

***

Cela faisait une semaine que le gouverneur de Louisiane était alité. Marie-Félicité ne quittait guère le chevet de son époux, elle ne savait plus que penser. Les médecins défilaient et aucun n’apportait de solution ni même d’apaisement. Désemparée, elle commençait à céder au découragement. Allait-elle perdre son époux d’une maladie inconnue ? Ses maux de ventre le faisaient souffrir au plus haut point, il se tordait de douleur désespérant Marie-Félicité devant son impuissance à le soulager. La solution vint de son père Gilbert Antoine de Saint-Maxent.

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Après réflexion, il n’avait trouvé qu’une solution, il avait demandé de l’aide à celle qui était de venue une des reines du vaudou de La Nouvelle-Orléans, Rosalba. Peu l’auraient reconnu, mais beaucoup allaient la voir, pour leur avenir, pour les soulager de quelques problèmes ou de quelques douleurs. Elle ne s’était pas fait prier. À la nuit tombée, elle avait suivi celui qui n’avait jamais failli à sa promesse jusqu’à la maison du gouverneur. Bien que tous ceux qui croisèrent celle qu’ils prenaient pour une sorcière furent surpris de la voir dans la demeure avec monsieur de Saint-Maxent, aucun n’osa s’interposer. Marie-Félicité avait accepté la proposition de son père, estimant qu’il fallait tout essayer. Déjà reconnaissante, elle avait accueilli Rosalba avec chaleur. Après avoir jeté un œil autour d’elle, cette dernière demanda des bougies, de la farine, du sel, de l’huile, un récipient avec de l’eau et voulut rester seule avec le malade, ce qui décontenança quelque peu Marie-Félicité. Sans hésiter, elle entraina toutefois son père et les serviteurs, et laissa la sorcière avec son époux. Elle connaissait Rosalba, elle ne l’avait vu que de loin, mais Amanda lui avait raconté la prédiction qu’elle avait faite à son père avant qu’il ne rencontre sa mère. Elle ne savait pas quel rapport la métisse encore fort belle entretenait avec son père et ne tenait pas à le savoir, mais elle avait confiance. Ce qui se passa dans la chambre nul ne le sut, pas même Bernardo qui ne se souvint de rien. Quand après deux longues heures la reine du vaudou sortit de la chambre, elle demanda à s’entretenir avec Marie-Félicité. Celle-ci accepta, mais elle demanda à aller auparavant voir son époux ce que la guérisseuse accepta d’un hochement de tête. Elle le trouva dormant d’un sommeil profond et visiblement salvateur. Elle remarqua sur le sol des traces de dessins géométriques et les bougies presque entièrement fondues un peu partout dans la pièce. Elle ne fit aucune remarque et en ressortant de la chambre elle guida Rosalba vers le lieu de leur conciliabule.

Monsieur de Saint-Maxent tiquait à l’idée de cette entrevue, mais il n’intervint pas. Il avait bien quelques craintes quant aux révélations que pouvait faire la devineresse à sa fille, mais il ne s’estimait pas le droit de s’immiscer. Marie-Félicité convia Rosalba dans son boudoir et fit signe à Amanda inquiète qu’elle pouvait les laisser seule. « – Je vous prie de m’excuser de tout ce mystère, mais il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas ébruiter. » Marie-Félicité fut étonnée par cette entrée en matière, qu’allait donc lui apprendre cette sorcière. Elle n’était pas sûre de vouloir tout savoir, mais la curiosité l’emporta, après lui avoir servi une boisson chaude, elle lui fit signe de poursuivre. « Votre époux madame ne sera jamais guéri de cette maladie. Il aura d’autres crises et l’une d’elles l’emportera. Dans son corps est entré un mal que nous ne pourrons faire sortir. Je vais vous donner une recette pour une décoction qui le soulagera. Vous pourrez trouver les plantes qui la constituent partout où vous irez. » À cette annonce, la jeune femme pâlit. Elle était atterrée. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle était sûre que la guérisseuse disait vrai. « Vous pensez qu’il en a encore pour longtemps ?

– Vous aurez encore le temps d’avoir deux enfants avant qu’il ne vous quitte.

– ah !

***

Janvier 1780

Dès que Bernardo fut complètement remis sur pied, Felix Martín Antonio Navarro organisa la remise des gratifications envoyée par le roi auxquels avaient droit les vainqueurs de la précédente campagne. Bernardo Gálvez fut nommé général de brigade. Le colonel Don Manuel Gonzales fut élevé au même grade et nommé gouverneur de la province de Cumanas. Le lieutenant‑colonel Miró, le capitaine Don Pedro Piernas et Don Jacinto Panis furent eux aussi promus. Le commissaire de guerre, don Juan Antonio Gayarre, fut nommé Contador pour Acapulco.

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Avec ses nominations se trouvaient joints des ordres. Bernardo devait poursuivre le combat contre les Anglais et reprendre toutes les régions que les Anglais avaient prises à la Nouvelle-Espagne. L’Espagne reconnaissait l’indépendance des patriotes. Elle avait conclu avec eux un traité d’alliance et de commerce à condition de lui abonner l’exclusivité de la navigation du Mississippi et de consentir à lui laisser reprendre possession des Florides et de tout le territoire s’étendant de la rive gauche de ce fleuve jusqu’aux arrières des anciennes provinces britanniques, d’après la proclamation de 1763.

À peine avait‑il été remis, qu’après ses conquêtes de Manchac, de Bâton Rouge et de Natchez, Bernardo prépara une autre expédition contre Mobile, et Don Juan Antonio Gayarre agit une dernière fois comme commissaire de guerre. Marie-Félicité fataliste regarda son époux préparer tous les préparatifs de cette nouvelle campagne qui semblait lui redonner plus que jamais de l’énergie.

Le 5 février, il partit du fort de la Balise avec deux mille hommes, composés de soldats réguliers, de la milice de la colonie, et de quelques compagnies de noirs libres. Il fut paralysé par une tempête dans le golfe qui fit échouer sur la côte quelques‑uns de ses navires, et endommagea ses provisions et munitions. Cependant, après quelques retards, et des efforts considérables, le gouverneur arriva après un parcours plus ou moins compliqué avec son armée, son artillerie, ses provisions et ses provisions militaires, à l’est de la rivière Mobile.

Henri-Guillaume Schlesinger.jpgCes nouvelles arrivèrent alors que Marie-Félicité était au chevet de Matilda qui était prise d’une fièvre infantile qui laissait penser qu’elle couvait la rougeole. La jeune mère, rongée d’angoisse, avait envoyé sa fille ainée chez sa mère craignant la contagion. Peu d’enfants arrivaient à l’âge adulte et bien que la famille de Saint-Maxent pouvait se targuer de n’avoir perdu aucun des leurs, cela n’enlevait aucune crainte à la jeune mère. La lettre, que don Navarro fit passer par Amanda, ne fit que rajouter à ses inquiétudes. Les jours suivants s’écoulèrent au fil des attentes et des espérances de Marie-Félicité. Matilda avait bien contracté la rougeole, elle en eut tous les symptômes, mais s’en remit doucement. Sa guérison n’était pas complète que des nouvelles de son père arrivèrent. À la grande joie de tous, il s’était emparé du fort et de la ville de La Mobile, avant que la garnison anglaise ait eu le temps de recevoir des secours.

Mai 1780

Le commissaire de guerre, don Juan Antonio Gayarre, revint à La Nouvelle‑Orléans, porteur d’un message. Son retour n’avait pas été sans risque, passant à travers les lacs, il avait été assailli par une tempête qui lui avait été presque fatale. Son navire avait été frappé par la foudre et ce ne fut pas sans difficulté qu’il entra dans le port.

Don de Las Vegas, dès la nouvelle connue, se précipita au couvent des ursulines où Marie-Félicité en compagnie de sa mère, Elizabeth de Saint-Maxent, était venue porter de l’aide aux orphelins. Il la trouva entourée d’enfants de tous âges, dont sa fille ainée, qu’elle initiait aux actes charitables. Sur un banc à l’ombre d’un magnolia Paloma berçait la petite Matilda. Quand elle le vit, elle frémit. Était-ce une mauvaise nouvelle ? Il lui sourit pour la rassurer, elle se détendit. « Vous êtes venu me chercher, don de Las Vegas ?

– Oui señora, don Gayarre est arrivé avec des nouvelles pour vous.

– Vous en connaissez la teneur?

– Non, señora. Il ne peut les donner qu’à vous, mais il m’a assuré qu’il n’y avait rien d’alarmant.

– Je vous suis donc.

***

Don Gayarre conversait avec don Navarro quand Marie-Félicité et sa mère qui avait tenu à l’accompagner, pénétrèrent dans le grand salon où les attendaient les deux hommes. Sur une table attendait une cafetière entourée de son service en porcelaine, Amanda l’avait précédé. Après avoir remercié pour les compliments reçus à son arrivée, elle invita les deux hommes à s’asseoir autour de la table leur faisant accepter une tasse de café fumant qu’elle servit elle-même. Les deux hommes étaient admiratifs et de la grâce et du sang froid de la jeune femme qui ne laissait rien paraître de sa curiosité fort légitime. S’étant salué et ayant trempé les lèvres dans leur tasse, Marie-Félicité interrogea le commissaire de guerre. « Don Gayarre, quelles nouvelles nous apportez-vous ?

– Comme vous le savez, señora, notre gouverneur a pris le fort de La Mobile, mais le général Campbell s’est réfugié sans gloire à Pensacola.

– Et ?

– Encouragé par son succès, don Gálvez a décidé d’attaquer Pensacola. Mais le fort est fort fortifié, et il a une très grande garnison. Ses moyens étant insuffisants pour l’exécution de son plan, il a sollicité le capitaine général de Cuba pour obtenir des renforts.

– Mais où est-il maintenant ? intervint Marie-Félicité qui commençait à s’impatienter. Pas très à l’aise, non pas qu’il remit en question son supérieur, mais il savait que sa réponse n’allait pas plaire.

– Il est allé à La Havane, afin de mander en personne ce qu’il désirait.

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La jeune femme était à moitié surprise, elle connaissait la nature impatiente de son époux. Elle n’était pas aussi sans savoir qu’il était méfiant à l’encontre du capitaine général de Cuba. Elle ne doutait pas qu’il obtint ce qu’il désirait. En tant que fils du vice‑roi du Mexique et neveu du président du Conseil des Indes, il n’allait pas être aisé de lui refuser sa demande. Elle était toutefois désappointée, elle aurait apprécié que Bernardo passât par La Nouvelle-Orléans, bien qu’elle admettait en son for intérieur que cela aurait été un grand détour. Détour qui aurait mis à mal ses desseins. Elle prit sur elle et fit bonne mine aux deux hommes et les convia au diner le soir même en présence de ses parents et de quelques amis. Bien évidemment, Don Gayarre serait le centre des attentions et ce serait une bonne chose. Elle aurait moins d’efforts à faire envers ses invités.

***

Les préparatifs furent longs, et le temps s’en mêla, Bernardo rencontra un ouragan si fréquent à cette période de l’année. Quelques‑uns de ses transports périrent, et les autres furent dispersés. Il dut retourner à La Havane au mois de novembre. Avec persévérance, humanité et un sens inébranlable du devoir, il rassembla les restes dispersés de sa flotte. Il quitta La Havane pour Pensacola à la tête d’une expédition redoutable à la fin du mois de mois de février. La flotte était commandée par Don José Cabro de Irazabal.

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épisode suivant

Cette nouvelle inspirée d’une histoire vraie met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

sources: http://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Gazetteer/Places/America/United_States/Louisiana/_Texts/GAYHLA/4/3*.html

Je suis la vice-reine du Mexique. (2ème partie)

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Chapitre II : 1769 à 1777

La maison de Saint-Maxent rue de Conti était en effervescence, le nouveau gouverneur venu d’Espagne avait été annoncé. Dans la nuit, la frégate du général avait amarré au quai de la ville avec vingt-trois autres vaisseaux. L’homme avait fait réveiller la ville par des salves, le Conseil à demi réveillé s’était présenté sur la levée face au mouillage du vaisseau dès le matin. Le gouverneur par intermittence, Charles Philippe Aubry, avait rendu une ordonnance pour enjoindre à tous les habitants de la ville, et les principaux de la campagne d’assister à une cérémonie de présentation au nouveau gouverneur, afin de l’assurer de leur entière soumission et fidélité au roi d’Espagne.

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Marie-Élizabeth et Marie-Félicité choisissaient leurs toilettes. Bien qu’elles fussent conscientes de la situation litigieuse dans laquelle était la colonie, elles étaient avant tout de jeunes filles qui allaient dans la société. Amanda, leur chambrière noire, laçait le corset de Marie-Félicité, essayant de maintenir son agitation afin de faire sa tache. Elles avaient choisi une robe à la française à la dernière mode, composée d’un manteau ouvert sur une pièce d’estomac et une jupe assortie. L’ainée, Marie-Élizabeth, en avait choisi une dans les tons bleus, Marie-Félicité avait préféré une variante dans les jaunes. Pendant que l’une remettait en ordre ses engageantes amovibles de mousseline de coton brodé fixées à ses manches « en pagode », l’autre sœur finissait de se faire coiffer. Si tôt prêtes, elles descendirent rejoindre leur parent pavoisant dans leurs robes à petits paniers au corsage ornementé et ajusté sur le devant et sur les côtés, et à la jupe garnie de bouillonnés variés et de falbalas. Les deux jeunes filles se ressemblaient. Brunes, le teint de lys, des yeux de biche, elles étaient aussi jolies l’une que l’autre. L’ainée faisait plus hautaine et la cadette plus douce, ce qui était, ni plus ni moins, le reflet de leur caractère. Marie-Élizabeth n’oubliait jamais de qui elle était la fille, Marie-Félicité était toujours dans l’empathie et cherchait à sauver tous les êtres qu’elle estimait faibles. Son père avait dû la modérer quand il s’agissait de leurs esclaves même si elle n’avait à faire qu’aux plus favorisés, ceux de maison.

À leur entrée dans le salon de la demeure, Gilbert Antoine de Saint-Maxent ressassait avec son épouse Élizabeth ses inquiétudes quant à l’arrivée tant redoutée. Après neuf mois de troubles et de désordre qui avaient mis la colonie en feu et à deux doigts de sa perte, la paix avait été recouvrée et la tranquillité, petit à petit, s’était installée, mais chacun avait compris que l’Espagne n’avait pas dit son dernier mot. Certains étaient partis pour d’autres colonies comme Saint-Domingue ou la Martinique, d’autres prétendaient aller s’installer chez leurs voisins les Anglais, beaucoup parlaient, mais ils ne bougeaient pas. Maintenant, il n’y avait plus moyen de reculer, Gilbert Antoine s’était joint à Charles Philippe Aubry afin d’organiser au mieux une réception digne d’amadouer le représentant espagnol et de lui démontrer leur bonne volonté. Il avait d’autant plus soutenu le gouverneur par intérim qu’il était en but à la malveillance de ceux qui lui reprochaient de ne pas s’être mis à la tête de la révolution, mais qui l’avaient néanmoins désiré et nommé comme chef ! L’homme coincé entre ses concitoyens et un devoir envers le roi de France, à qui il avait juré fidélité, cherchait toujours et avant tout à rester loyal à sa consigne. Il ne voulait pas qu’on accusât le gouvernement de la France de complicité ou de duplicité dans le soulèvement.

***

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Alejandro O’Reilly

Marie-Élizabeth et Marie-Félicité aux côtés de leur mère étaient ébahies par le spectacle. Au milieu de la foule silencieuse, Monsieur Aubry avait fait battre la générale. La troupe française et la milice s’étaient formées sur un des côtés de la place en face des vaisseaux, à cinq heures et demie la frégate avait tiré et le général O’Reilly était descendu aussitôt à terre. Dans le même temps, trois mille hommes de troupes d’élite avaient débouché en colonne par tous les ponts des vaisseaux, et s’étaient formés sur les trois autres faces de la place avec une vitesse et un ordre surprenant. Monsieur Aubry placé à la tête de la troupe française, avec tous les habitants de la ville derrière lui, était là pour recevoir le général en toute déférence. À haute voix, balayant son regard sur la foule, le nouveau gouverneur annonça : « Monsieur, je vous ai communiqué les ordres et les pouvoirs dont je suis munie pour prendre possession de cette colonie au nom de Sa Majesté Catholique aussi bien que les ordres de Sa Majesté très chrétienne pour me la remettre, je vous prie d’en faire la lecture. » Aussitôt il s’exécuta : « Messieurs, vous venez d’entendre les ordres sacrés de Leurs Majestés très Chrétienne et catholique par rapport à la province de la Louisiane qui est cédée irrévocablement à la couronne d’Espagne, dès ce moment vous êtes les sujets de Sa Majesté Catholique et en vertu des ordres du Roy mon maître je vous relève du serment de fidélité et d’obéissance que vous deviez à Sa Majesté Très Chrétienne. » Sur ce monsieur Aubry remit les clefs des portes de la Ville déclenchant les décharges de l’artillerie des vaisseaux, de la place et le bruit général de la mousqueterie de toutes les troupes. Des cris de « Vive le Roy ! » se firent entendre de toutes parts. Tous étaient portés par l’enthousiasme général, la famille de Saint-Maxent comme les autres. Ensuite tous se rendirent à l’église Saint-Louis, pour assisté au Te Deum. Cette mémorable journée se termina par la marche de toutes les troupes qui défilèrent devant les orléanais avec un ordre et un appareil redoutable.

Les Orléanais furent très impressionnés par ces manifestations de force ainsi que par l’apparente magnanimité du nouveau gouverneur. Ce jour-là, le drapeau français fut officiellement remplacé par celui de l’Espagne.

***

Antoine Philippe de Marigny arriva à l’impromptu chez les Saint-Maxent, interrompant soudainement leur repas. « Bon Dieu ! Dans quel état es-tu mon ami ? Que t’arrive-t-il ? » Antoine Gilbert se leva aussitôt et lui fit donner une chaise dans laquelle il s’affala. Élizabeth, lui servit un verre de vin et lui tendit. « Il les a arrêtés !

– Qui a arrêté qui ?

– Le général ! Il a arrêté de La Frénière, Marquis, Mazan, Joseph et Jean Milhet, Petit, Caresse et Hardi de Boisblanc. Il les a fait venir en fin de matinée dans son cabinet sous divers prétextes et prétendant les retenir pour un repas de réconciliation, il les a invités à rester à sa table. Après avoir causé un instant avec eux, il est sorti et il a fait immédiatement entrer une escouade de soldats espagnols cachés dans la pièce voisine. Ainsi par surprise ils ont été arrêtés sans difficulté ni résistance, et immédiatement conduits sur une frégate et gardés, par des forces espagnoles.

Élizabeth et Gilbert Antoine échangèrent un regard, ils ne savaient quoi dire. Ils étaient atterrés. Ils ne pensèrent même pas à lui demander comment il avait obtenu les détails de l’ignominieuse arrestation. « Je vais aller voir Aubry, nous allons aller demander la clémence.

– Te fatigue pas, c’est Aubry qui a donné les noms et encore Bienville, Villeré, et Noyan n’étant pas dans la ville, ils en ont réchappé.

– Il devait avoir une bonne raison, ce n’est pas un homme mauvais, j’y vais ! Nous verrons bien.

– je t’accompagne.

***

Les deux hommes se précipitèrent chez Charles Philippe Aubry qui les reçut de suite. Il venait lui aussi d’apprendre ce qu’avait fait O’Reilly, il revenait de la maison du gouverneur. « – Je sais mes amis, j’avoue que j’ai été moi-même surpris. Le général m’a assuré qu’ils auraient un procès équitable. De plus, il ne risque qu’une chose, c’est d’être banni de la colonie. » Gilbert Antoine était quelque peu agacé par la suffisance ou la naïveté de son interlocuteur. « Mais enfin, Aubry ! Qu’est-ce qui vous a pris de livrer leurs noms ?

– de Saint-Maxent, redescendez sur terre ! Il est évident que le général O’Reilly est arrivé avec des instructions formelles et pensez bien que le gouverneur Ulloa lui avait déjà donné les noms. Je l’ai fait pour démontrer notre bonne volonté et afin qu’il épargne les innocents qui se sont laissés entrainer dans cette malheureuse et piteuse aventure.

Ce que ne disait pas Aubry, c’est que pour éviter un soulèvement des Allemands, il avait envoyé une invitation à Villeré, l’assurant de la volonté de paix du général. De Saint-Maxent et de Marigny étaient sidérés. Devant l’inéluctable, ils se retirèrent laissant Aubry avec sa conscience.

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La nouvelle fit le tour de la ville et de ses alentours. Le soir même, la maison de la rue de Conti accueillait plus que de mesure, les berlines et cabriolets faisaient la queue livrant tout ce qui comptait dans La Nouvelle-Orléans. Madame de Saint-Maxent aidée de ses filles ainées recevait tout ce monde, sa maison ne désemplissait pas. Si tous étaient là pour évacuer inquiétudes et angoisses, deux personnes étaient au-dessus de tout ça. Jean-Baptiste Honoré Destrehan fils faisait une cour assidue à Marie-Félicité. Il avait choisi la cadette des deux sœurs, car en plus de sa dot, elle parlait à ses sens. Quant à la jeune fille qui comme ses sœurs avait été élevée par les ursulines de la rue de l’Arsenal, elle était tombée en pâmoison devant les attentions du tout jeune homme. Au milieu du tumulte, ils eurent le temps d’échanger un baiser fougueux à l’ombre de la véranda qui laissa pantelante la jeune fille. Ce soir là, hormis ce premier baiser, il n’y eut rien de nouveau, tout le monde ressassa et extrapola ce que venait d’apprendre l’hôte de la maison. Les derniers visiteurs partirent au milieu de la nuit laissant Gilbert Antoine bien septique quant au devenir des prisonniers. Et bien qu’il leur en voulut quelque peu de son arrestation pendant leur semi-révolution contre le gouverneur Ulloa et de la saisie de la somme qu’il transportait alors et dont une bonne partie venait de sa caisse personnelle, il n’en demeurait pas moins inquiet quant à leur sort futur.

Après deux mois de procès qui remua la population, un nègre de chez de Marigny apporta un message à de Saint-Maxent lui enjoignant de le rejoindre chez lui. Gilbert Antoine se précipita chez son ami et arriva alors que d’autres étaient déjà dans la place conversant avec passion. Il y avait déjà beaucoup de monde sur place. Que se passait-il encore ?

 – Gilbert Antoine ! Enfin. On vient d’apprendre que le général a tranché, il va exécuter De Lafreniere, Caresse, Marquis, Joseph Milhet et Noyan. Ils sont condamnés. Foucault est renvoyé en France et les autres vont être emprisonnés à Cuba.

– Allons tous voir O’Reilly. Allons demander un sursis pour nous permettre de requérir la clémence royale.

Le groupe d’Orléanais se rendit à la maison du gouverneur et s’il fut reçu par le général, il n’obtint pas le résultat espéré. Les Louisianais implorèrent vainement un peu de clémence. La seule grâce qui leur fut accordée fut la substitution de la fusillade à la potence. O’Reilly n’eut aucun mal à leur accorder, tous savaient qu’il n’y avait pas de bourreau à La Nouvelle-Orléans. Il ne pouvait donc y avoir qu’un peloton d’exécution. Tous furent grandement abattus devant leur impuissance, le général les laissait avec un grand désarroi.

***

Le jour de l’exécution, jour de deuil pour La Nouvelle-Orléans qui laissait à bout de souffle et sidérés les Orléanais, Gilbert Antoine garda à diner les de Marigny, Jeanne Catherine d’Estrehan et son fils ainé Jean-Baptiste. À la table, se joignirent à leur parent, Marie-Élizabeth et Marie-Félicité, cette dernière s’impatientant auprès de son amour naissant. Tous considéraient qu’il fallait se soutenir dans ces heures sombres et funestes qui laissaient croire à un avenir bien incertain.

Six déportations, autant de condamnations à mort, c’est beaucoup trop pour une révolution quelque peu puérile d’enfants terribles sans éducation politique, à qui avant et depuis Kerlerec, on avait sans cesse tout permis.

– Vous avez raison de Saint-Maxent, O’Reilly va faire à la colonie une saignée cruelle et sans doute inutile, et je ne suis pas sûr que disparaisse de la colonie ce fâcheux esprit de cabale et d’intrigue qui depuis plus de soixante ans déjà la désole.

 – Espérons, de Marigny, que des dissensions ou des rivalités analogues ne nuiront plus à l’avenir au développement, voire même à la conservation, de notre colonie. Puisse cet affligeant tableau, histoire commune, hélas, de toutes nos possessions lointaines, serve de leçon à nos compatriotes fixés dans les pays nouveaux.

– Avez-vous su qu’Aubry s’est embarqué pour la France ?

– Oui bien sûr ! Il a eu raison et je lui souhaite bon vent !

***

Le général O’Reilly ayant de son point de vue châtié et remis sur le droit chemin les Louisianais, réorganisa, sans la bouleverser, l’administration de la colonie. Ayant aboli le Conseil Supérieur franco-louisianais, il instaura un Cabildo pour diriger la Louisiane sous juridiction espagnole, le nom changea plus que l’institution. Il y mit presque exclusivement que des Français et n’y fit entrer que d’anciens habitants de la Louisiane à la tête des différents postes de la colonie. Reggio, Vezin, Fleuriau, Bienvenu, Ducros, Braud en furent les premiers membres, tandis que Saint-Denis et La Chaise, tous deux portant des noms illustres dans la colonie, devenaient alcades de La Nouvelle-Orléans. Il modifia certains règlements notamment la possibilité pour les esclaves d’acheter leur liberté, et la possibilité pour les maîtres d’affranchir plus facilement leurs esclaves. Il interdit strictement l’asservissement des Indiens en Louisiane et il normalisa les unités de poids et de mesure utilisées dans les marchés, réglementa les docteurs et chirurgiens et améliora la sécurité publique en finançant la maintenance des ponts et des digues. Après avoir fait prêter serment de fidélité aux habitants de la Louisiane, il renvoya la plus grande partie de ses troupes, se contentant de garder douze cents hommes ne craignant pas de former un régiment, dit de Louisiane, dont presque tous les soldats étaient d’anciens colons français. Pour cela, il se tourna vers Gilbert Antoine qu’il nomma capitaine de la milice et commissaire des Affaires indiennes avec des instructions pour maintenir les tribus amies. Il l’invita aussi à négocier les conditions de la cession, en tant que représentant officiel de l’Espagne. Cela rapprocha ce dernier du nouveau pouvoir et notamment du colonel Luis de Unzaga y Amezaga, commandant intérimaire du régiment de La Havane, qui en fait était là pour reprendre la gouvernance dans le sillon du général O’Reilly, ce qu’il fit au mois d’octobre 1770. (c) Pallant House Gallery; Supplied by The Public Catalogue FoundationL’homme était affable et était un conciliateur avisé. Il fut rapidement accepté et apprécié. Si les Louisianais gardèrent rancune au général O’Reilly, ils n’en acceptèrent pas moins leur futur gouverneur et l’invitèrent à la moindre occasion. Ce fut ainsi qu’il rencontra fréquemment le couple de Saint-Maxent et leurs deux filles ainées. Bien que jolie, Marie-Félicité ne l’intéressait guère, elle était très jeune avec ses quinze printemps, il montrait un intérêt plus marqué pour son ainée de trois ans, Marie-Élizabeth, ce que Gilbert Antoine malgré l’âge du prétendant voyait d’un bon œil.   De son côté, Marie-Élizabeth était très flattée de cet intérêt pour sa personne d’autant que toutes ses amies l’enviaient.

***

Tout semblait réussir à la famille de Saint-Maxent. S’étant distingué par sa fidélité à la couronne espagnole en risquant de sacrifier sa vie et sa richesse pour le bien-être de celle-ci, part l’intermédiaire d’O’Reilly, le nouveau gouverneur don Unzaga y Amezaga, ordonna que tous les biens distribués aux Indiens dans la colonie dussent être achetés et livrés par la maison de négoce de Saint-Maxent et Ranson, nouvellement créée. À cette même époque, ayant décidé de s’associer avec la famille Ranson, Gilbert Antoine avait décidé de dissoudre la compagnie Maxent & Laclède. Comme dédommagement, il vendit ses parts du poste Saint-Louis pour 80.000 livres. Laclède l’acheta à crédit en quatre versements égaux, obtenant ainsi tous les bâtiments, les marchandises et la terre.

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Avec cette nouvelle manne financière, Gilbert Antoine, sur une de ses quatre plantations qu’il possédait, déménagea sa famille désormais fort nombreuse avec ses huit enfants, la dernière Marie Antoinette Joseph étant née au début de l’année, dans une nouvelle maison en dehors des remparts. La plantation était située immédiatement en aval de La Nouvelle-Orléans. Construite en planches de cyprès, riveraine du fleuve, il s’agissait d’une imposante maison de maître de deux étages avec des galeries supérieures sur les quatre côtés, sept colonnes de chaque côté, arrondi vers le bas et carré en haut, deux lucarnes, deux cheminées, un paratonnerre, un grand toit en pente, deux volées d’escaliers. Son architecture allait devenir un exemple pour bien d’autres.

***

Il devint de notoriété publique que le nouveau gouverneur courtisait avec assiduité la jolie Marie-Élizabeth de Saint-Maxent. Tout comme sa fille, Gilbert Antoine patiemment attendait que le prétendant fasse sa demande. Il ne voulait pas brusquer les choses. Élizabeth qui bien qu’elle appréciait l’homme, mais le trouvait quelque peu trop mûr pour sa fille, trente ans de plus cela n’était pas rien, expliquait à sa fille qu’il ne fallait pas trop précipiter les choses. Marie-Félicité, qui écoutait les conseils que sa mère donnait à sa sœur, se demandait quand son tour viendrait. Elle savait qu’elle épouserait Jean Baptiste d’Estrehan lorsqu’il aurait atteint sa majorité et qu’il serait alors entré en possession de son héritage. Chaque fois qu’elle voyait le beau d’Estrehan, son impatience la gagnait. Avec ses deux filles, Élizabeth ne savait où donner de la tête, elle ne savait plus comment modérer leur impétuosité.

***

La berline entra dans l’allée de l’habitation alors que madame de Saint-Maxent et ses enfants s’étaient réfugiés dans la galerie de l’étage. Abrités de la chaleur du milieu du jour, maîtres et esclaves de maison profitaient de l’ombre que la profondeur de la véranda générait. La brise parfumée de l’odeur des magnolias venue du fleuve soulageait à peine les habitants de la plantation. Sous l’œil attentif de leur nourrice, Gilbert Antoine du haut de sa douzième année expliquait à son petit frère avec force de geste comment on pourfendait un ennemi avec un sabre de bois. Il s’arrêta quand son regard fut attiré par la poussière qui s’élevait sur la levée et qu’il supposait être celle de la course d’un cavalier. Quand il aperçut avec plus de détail la voiture qui se présentait au loin, il courut jusqu’à l’arrière de la maison où s’était installée la gent féminine de sa famille qui œuvrait sur le trousseau des filles ainées de la maison. Il interrompit la broderie de Marie-Élizabeth et de Marie-Félicité. Les deux jeunes filles à l’annonce de leur frère lâchèrent leur ouvrage et se précipitèrent à la balustrade donnant sur l’allée. Élizabeth fronça les sourcils de mécontentement devant les manières peu policées de ses filles. Elle posa son ouvrage, se leva, tapota sa jupe pour en réordonnancer les plis, rajusta son tablier de linon brodé et les suivit. C’était bien la berline du gouverneur qui s’arrêtait devant le perron. Descendant de la voiture, il leva les yeux vers l’étage, et salua les jeunes filles et leur mère. À sa suite descendit Gilbert Antoine, qui fit signe à son épouse de descendre.

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Élizabeth de Saint-Maxent malgré huit grossesses avait gardé toute sa beauté et quelque peu sa ligne. Elle en était très fière et en remerciait Dieu même si elle était consciente que ce n’était que vanité et s’en confessait. Elle entra dans le salon du rez-de-chaussée élégamment vêtu et accueillit avec chaleur le gouverneur. « Don Unzaga, c’est autant un plaisir qu’une surprise que de vous voir. Asseyez-vous, Amanda va nous apporter de quoi nous rafraichir. » Bien sûr, Élizabeth n’avait besoin d’aucune explication et savait pourquoi le gouverneur était là. À l’étage, Marie-Élizabeth et Marie-Félicité étaient en ébullition, le prétendant avait fait sa demande au père de la jeune fille. Et de cela, Élizabeth n’avait aucun doute, la mine satisfaite de son époux en était la plus sûre certitude. Après avoir échangé quelques banalités, don Unzaga expliqua à Élizabeth le sujet de sa venue et l’accord de son époux. Elle répondit qu’elle en était fort satisfaite et qu’elle allait de ce pas faire venir l’heureuse élue. Qu’aurait-elle pu dire d’autre ? Le gouverneur avait belle prestance et son pouvoir lui donnait une aura qui éblouissait sa fille, alors pourquoi aller à l’encontre de ce projet. Elle monta à l’étage prévenir Marie-Élizabeth et vérifier sa mise.

Pendant que don Unzaga faisait sa déclaration à sa sœur, Marie-Félicité, accoudée à la rambarde de la véranda, regardait sans le voir le soleil se coucher sur le fleuve. Elle était quelque peu jalouse. Quand viendrait donc son tour ? Jean-Baptiste lui avait fait sa demande, bien sûr, et elle savait qu’elle était agréée par son père, mais le jeune homme était au fin fond de la colonie afin de calmer quelque peu la turbulence des Indiens Houma. Et puis il fallait prendre son mal en patience jusqu’à ce que son oncle réussisse à lui faire remettre son héritage. Cela lui semblait sans fin.

***

Le mariage de Marie-Élizabeth et de don Unzaga se déroula à l’église à Saint-Louis et fut fêté par tous. La cérémonie suivie d’un banquet agrémenté d’un bal resta gravée dans les mémoires de ceux qui y furent invités, cela avait été d’un faste sans pareil. Ce mariage fortifiait le pardon entre le gouverneur et les colons qui lui en surent gré. La jeune fille se fit très vite à sa nouvelle situation pendant que Marie-Félicité attendait son tour.

Le nouveau gouverneur comprit très vite qu’il était inutile de vouloir hispaniser la colonie et ses habitants par la force, et qu’à moins de faire venir plus de colons espagnols qu’il n’existait de Français dans la colonie, il n’avait aucune chance d’y arriver. De plus, les premiers colons espagnols qui vinrent arrivèrent des Caraïbes et s’intégrèrent rapidement au mode de vie des Louisianais au point qu’ils en adoptèrent la langue et se francisèrent.

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L’attente de Marie-Félicité s’acheva un an plus tard, Jean-Baptiste Honoré Destrehan appelé de Beaupré venait d’avoir vingt et un ans. Il lui fallait reprendre les affaires de la famille. L’une des premières choses qu’il fit, ce fut d’officialiser sa demande en mariage à la grande joie de la jeune fille. Il fallut toutefois attendre quelques mois de plus pour aller devant le curé de l’église Saint-Louis, Jeanne Marguerite Marie D’Estrehan, l’ainée des filles de la famille, épousait, sur l’initiative de sa tante, Jean Étienne de Boré de Mauléon à Paris, afin de sauver la fortune des d’Estrehan. Quelques mois plus tard le mariage de Marie-Félicité et de Jean-Baptiste, et celui de Jeanne Marie Destrehan avec le Marquis Pierre Enguerrand Philippe de Marigny de Mandeville, affermissait la fortune des d’Estrehan et leur position dans la société orléanaise.

Le jeune couple emménagea dans la maison familiale de la rue de Chartres. C’était une grande maison avec de hauts plafonds avec portes et fenêtres face à face donnant sur une galerie profonde soutenue d’une rangée de colonnes sur chacune de ses faces. Surplombant la véranda, le haut toit pyramidal à pente raide était garni de « chiens assis » pour aérer les combles. La demeure était entourée d’un jardin, celui de devant était aménagé à la française, à l’arrière il était plus libre, magnolias, pacaniers et azalées ombrageaient et fleurissaient l’espace jusqu’aux étables. IMG_4503.JPGL’habitation n’avait rien à envier aux plus riches habitations de la ville, son mobilier venait de France comme l’ensemble de sa décoration et de sa vaisselle. Ils y retrouvèrent la mère de Jean-Baptiste, Catherine Gauvrit d’Estrehan ainsi que le reste de sa fratrie. Les deux petits frères de Jean-Baptiste étant revenus de France l’année précédente, ils avaient inauguré l’école initiée par le gouverneur dans laquelle on apprenait l’espagnol, quant à ses sœurs, elles étaient aux ursulines. Marie Élizabeth et Jeanne Marie d’Estrehan étant à quelque chose près du même âge que Marie-Félicité, elles y avaient été ensemble dès leurs sept ans.

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La première année de leur mariage, Marie-Félicité irradia de bonheur. Faisant partie de l’élite de La Nouvelle-Orléans, elle était de toutes les fêtes. Tout le monde encensait sa beauté, son élégance. Avec sa sœur Marie-Élizabeth, elle traversait bals et diners comme une déesse, habillée à la dernière mode française. Le gouverneur fermait quelque peu les yeux sur les actes de contrebande qui permettaient à tous d’afficher des produits venus de France par les bayous ou par le lac Pontchartrain à la nuit. Marie-Félicité profitait de chaque instant. En plus d’Amanda, cadeau de mariage de ses parents, qui avait été sa nourrice et qui était désormais sa chambrière, elle avait sous ses ordres la dizaine d’esclaves de maison de la rue de Chartres. Elle avait pris en main le rôle de maîtresse de maison, Catherine d’Estrehan n’avait jamais plus été la même depuis la mort de son époux. Elle était devenue apathique comme absente de la vie, tant et si bien qu’elle se laissa mourir, lorsque sa dernière fille décéda d’une maladie inconnue, laissant à Marie-Félicité la responsabilité de gérer l’habitation et de finir d’élever ses plus jeunes enfants.

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À ce tableau, une ombre planait. Nul enfant ne venait de sa part. Elle qui avait cru que cela se ferait de suite, elle ne tombait désespérément pas enceinte. Se servant de sa propre expérience, sa mère essayait de la rassurer, mais l’inquiétude grandissait. Sa sœur Marie-Élizabeth n’avait toujours pas procréé après plusieurs années de mariage. Et si elles étaient stériles. Cela devint plus vif quand sa mère mit au monde au début de l’année suivante Célestin Honoré, son dernier frère. Pourtant, Jean-Baptiste attentionné ne lui tenait pas rigueur de l’absence de naissance, et lui conseillait de laisser faire le temps, mais c’était plus fort qu’elle. Elle fut donc fort soulagée quand elle comprit qu’elle était enfin enceinte. Un an après la mort de sa grand-mère, le 6 septembre 1774, Marie Elizabeth Faustina Adélaïde Destrehan naissait. Marie-Félicité eut préféré un garçon, mais Jean-Baptiste la rassura, l’héritier viendrait en son temps, ce serait pour la prochaine fois.

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Ce fut à partir de ces années-là que les Espagnols favorisèrent le commerce avec les Anglais du Nord. Des marchands américains s’installèrent graduellement à La Nouvelle-Orléans, tandis que des prêtres anglo-irlandais commencèrent à évangéliser et à angliciser les Noirs libres de la ville. Ce fut le premier apport anglophone en Louisiane. Peu ou pas habitués au climat de la région, ils apportèrent dans leurs bagages un mal qui ravagea la vie de Marie-Félicité.

Un matin Jean-Baptiste se leva se plaignant d’un mal de tête assez fort et d’une douleur vague en diverses parties du corps. La journée ne s’était pas écoulée que la fièvre le ravageait. Quand les symptômes suivants se déclenchèrent, Marie-Félicité prit le malade en main et envoya sa fille et les jeunes frères de son époux à la plantation de Saint-Maxent. Pendant les treize jours qui suivirent, le mal s’aggrava se caractérisant par une chaleur extrême du corps, un défaut total de transpiration, un saignement de nez considérable et des vomissements de sang. Jour et nuit, la jeune épouse était auprès de Jean-Baptiste. Le médecin qui vint ne put rien faire, lui conseillant seulement de quitter les lieux tant que le mal ne l’avait pas atteint. Elle ignora sa recommandation, et avec Amanda elle soulagea du mieux qu’elle put le malade moribond. Alors qu’elle priait désespérément la Vierge afin que celle-ci veuille bien soulager son époux, ce dernier eut un vomissement de matières brunes. Elle fut terrifiée, il avait l’apparence du goudron. Jean-Baptiste se mit à délirer. Le Peletier de Saint-Fargeau on His Deathbed, 1793, engraving.jpgLa mort mit trois longs jours à venir. Elle laissa divaguer le malade tout le long, ne lui laissant que peu de répit. Marie-Félicité ne quittait pour ainsi dire pas son chevet, elle était exsangue de fatigue, Amanda n’arrivait pas à l’obliger à se reposer. Dans la maison tous les serviteurs attendaient, tous étaient suspendus aux affres du malade. Personne ne vint, tous étaient terrorisés, tous savaient que le mal de Jean-Baptiste était contagieux, dans la ville plusieurs cas s’étaient déclarés. Le temps semblait s’être arrêté. Dans un dernier sursaut, le malade sortit de son délire, remerciant la jeune femme du bonheur qu’elle lui avait donné. Elle allait le contrarier, voulant minimiser ses soins et la situation quand Jean-Baptiste se tétanisa, suffoquant sous une douleur indicible. Elle se précipita laissant échapper un cri qui ameuta Amanda et deux autres de ses comparses. Il s’affala sur lui même, il ne respirait plus. Sa carnation était devenue d’un jaune livide, toutes les parties du corps se couvraient de taches noirâtres et pourprées, semblables à des meurtrissures. À cette découverte, Marie-Félicité perdit connaissance.

***

Le 5 juin 1775, au cimetière Saint-Louis, La Nouvelle-Orléans accompagna Marie-Félicité de Saint-Maxent d’Estrehan dans son chagrin. Elle retrouva la maison de la rue de Chartres, sa fille en était l’héritière tout comme de la fortune de son père. La jeune veuve tint son engagement et accepta les nouvelles charges qui vinrent peser sur ses jeunes épaules. Elle continua à s’occuper de la fratrie de son époux décédé et endossa le poids de ses affaires. De nature compatissante et empathique, elle prit sur elle et se tourna vers les autres s’oubliant dans la charité et ses obligations.

La vie reprit malgré le deuil et recommença par la dernière naissance de la famille de Saint-Maxent, Marie Héloïse Mercedes dernière sœur de Marie Félicité. Élizabeth, que la fatigue tenait depuis cette dernière naissance, s’était arrangée avec Abigaël sa cuisinière pour que ce soit la dernière, car elle allait finir par y laisser sa santé. Avec dix enfants elle estimait que son devoir était amplement rempli, elle n’allait tout de même pas faire comme ces femmes acadiennes qui n’en finissaient pas de faire d’enfants allant jusqu’à en mourir d’épuisement.

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Marie-Élizabeth de Saint-Maxent dit doña Unzaga y Amezaga se devait de donner la primeur à sa famille quant à la nouvelle qui venait de tomber tout droit de la cour d’Espagne. Elle demanda à son époux de gouverneur ce privilège qui lui accorda, comprenant le choc que cela devait lui faire. C’est ainsi que les différents membres de la famille se retrouvèrent le soir même pour un souper à l’hôtel du gouverneur. Marie-Félicité était arrivée la première, l’urgence de l’invitation l’inquiétait. Espérant savoir ce qui préoccupait sa sœur, elle essaya en vain de rester seule avec elle. À peine, l’avait-elle vu qu’elle avait compris que ce n’était pas une bonne nouvelle que sa sœur aspirait à partager avec les siens. Ses efforts furent interrompus par l’arrivée de ses parents et de deux de ses frères. Il y avait ce soir-là aussi quelques intimes, Antoine Philippe de Marigny et son épouse ainsi que les deux belles-sœurs de Marie-Félicité, Jeanne Marie Destrehan et son époux Philippe de Marigny de Mandeville ainsi que Marie-Élizabeth D’Estrehan et le sien, Charles Guy Philippe Favre d’Aunoy. Marie-Élizabeth malgré les demandes exprimées par tous plus ou moins subtilement ne lâcha rien pendant le repas. Tous s’impatientaient, mais tous respectèrent le silence de leur hôtesse. Elle attendit de faire passer ses invités au salon pour leur annoncer. « – Chers membres de ma famille et amis, nous voilà réunis afin de vous apprendre en primeur la nomination de mon époux au poste de capitaine-gouverneur de la Capitainerie-générale du Venezuela» Chacun se figea et se demanda comment il devait réagir. Marie-Élizabeth était effondrée depuis cette annonce. Elle n’avait pas voulu envisager qu’un jour son époux aurait un autre poste et qu’elle devrait quitter son sol natal. Malgré la peine de voir partir sa fille, ce fut Élizabeth qui, la première, congratula le gouverneur pour sa nouvelle charge. Les effusions passées les questions vinrent, la première fut posée par Pierre-Antoine de Saint-Maxent. « – Si je puis me permettre don Unzaga, vous savez qui va vous remplacer ?

– Je sais et je peux vous le dire mon ami. C’est le jeune prodige de notre armée, Bernardo de Gálvez y Gallardo, que vous connaissez déjà. Notre roi conscient de ce qui se passe à nos frontières préfère me remplacer par un militaire émérite.

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Personne n’osa rajouter quelque chose après cette remarque qui suintait l’aigreur. Effectivement, il connaissait Bernardo de Gálvez. Aussitôt en poste, il s’était de suite attiré d’emblée la sympathie des Louisianais d’autant qu’il parlait le français et connaissait leurs coutumes. Lorsque les Orléanais avaient appris que le 4 juillet 1776, que les colonies anglaises avaient proclamé la Déclaration d’Indépendance, ce qui équivalait à une déclaration de guerre contre l’Angleterre, le nouveau colonel espagnol avait de suite proclamé sa sympathie. De leur côté, les Louisianais étaient plutôt inquiets, ils ne voyaient pas d’un bon œil cette agitation aux portes de leurs maisons. De plus, cela allait influer sur le commerce du Mississippi et les négociants de La Nouvelle-Orléans ne savaient pas dans quel sens. Tous attendaient, tous guettaient les soupçons d’informations qui pèseraient dans la balance de leur vie.

***

« – Enfin un pays à ma mesure ! » Ce fut la première pensée qu’avait eue Bernardo de Gálvez lorsqu’il était arrivé dans la colonie après les grosses chaleurs de l’été.

Suivant les traces de son père et de ses oncles, Bernardo de Gálvez avait su prendre une grande importance dans le service de son roi. C’était un homme né pour diriger les autres et conduire ses hommes au succès. Grand, avec une belle stature, il affichait une assurance bienveillante, semblant ne douter de rien et surtout pas de lui. Il n’y avait en lui aucune arrogance. Il transpirait la franchise et l’honnêteté. De lui se dégageait une force tranquille. À chaque position d’autorité qu’il avait obtenue, il s’était efforcé de gravir l’escalier du pouvoir. Il avait commencé sa carrière militaire à l’âge de seize lorsque l’Espagne était en guerre avec le Portugal. À dix-neuf ans, il était venu au Nouveau Monde et avait combattu contre les tribus apaches dans le nord de la Nouvelle-Espagne. À vingt-cinq ans, blessé par une flèche dans le bras et d’une lance dans la poitrine, il avait survécu et était retourné en Espagne pour sa convalescence. Cela n’avait altéré ni son courage ni ses ambitions. Devenu un vétéran endurci à l’âge de vingt-six ans, Bernardo chercha à gagner en notoriété en tant que chef militaire.

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Bernardo Galvez

Il rejoignit le Régiment de Cantabrie, une organisation militaire très admirée en France. À vingt-neuf ans, blessé au combat, il fut affecté à l’école militaire d’Avila et fut promu lieutenant-colonel. À trente ans, il fut renvoyé au Nouveau Monde comme colonel du « Louisiana Regiment ». Quelques mois après son arrivée, il fut chargé de servir de gouverneur par intérim de la province.

Ce soir-là, une fête était donnée en l’honneur de son investiture par le gouverneur Unzaga y Amezaga qui lui laissait la place. Une armada d’esclaves habillés de blanc circulait entre la multitude d’invités, plus richement vêtus les uns que les autres, qui se bousculait dans les salons et les jardins de la maison du gouverneur. Il y avait abondance de nourriture et de boisson sur les tables, couvertes de cristal et de porcelaine, ainsi qu’un orchestre qui pour l’instant jouait en sourdine un mélange de musique française et espagnole. Les plus jeunes des invités attendaient l’ouverture du bal par le futur gouverneur et doña Unzaga, l’épouse du gouverneur. Bernardo Gálvez aurait préféré sa sœur Marie-Félicité, mais la bienséance prévalait.

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Bernardo Gálvez et Marie-Félicité s’étaient déjà rencontrés à plusieurs reprises avant ce jour. La première fois qu’il avait remarqué la jeune femme, c’était à la première parade militaire donnée en l’honneur de l’anniversaire du Dauphin à laquelle il participait à La Nouvelle-Orléans. Elle était au milieu des dames qui entouraient doña Unzaga. Depuis l’autre côté de la place d’armes, il avait de suite remarqué sa silhouette penchée vers l’épouse du gouverneur. Elle arborait une robe de soie violette ouverte sur une jupe blanche garnie d’un large volant en son bas. Il s’en souvenait encore. Abritée de l’ardeur du soleil par son ombrelle, elle était d’une beauté et d’une élégance dont il s’avisa de suite. Sous son large chapeau de paille, il fut sûr que ses yeux de jais le dévisageaient intensément. Sa curiosité attisée fut satisfaite lorsqu’ils se retrouvèrent lors du repas chez le gouverneur Unzaga. Ce fut comme cela qu’il apprit l’identité de celle qu’il avait remarquée. Étant la belle-sœur du gouverneur, il avait gardé ses distances, mais par la suite ils s’étaient rencontrés dans les multiples bals et diners que donnaient les familles orléanaises en vue. C’était une femme éduquée, sophistiquée possédant intelligence et charme et sachant tenir conversation. Plus il était amené à croiser Marie-Félicité, plus il était subjugué. Elle était pour lui la femme idéale. Sa beauté, son esprit, son élégance et son charme avaient pris possession de son cœur, un cœur durci par la guerre, mais impuissant devant le charme dégagé par la jeune femme. Force fut de constater que c’était réciproque, ils attendaient à chaque fois avec impatience une chance de se revoir. Elle était éprise de lui et il était complètement fou d’elle.

***

women-working-a-few-other-paintings-of-african-americans-by-thomas-waterman-wood-american-painter-1823-1903Amanda avait posé le plateau sur la table de la véranda face au jardin de la maison d’Estrehan où s’étaient installées ses petites. Elle était entrée dans la famille de Saint-Maxent, car elle avait été élevée avec Elizabeth de la Roche et l’avait suivi après son mariage avec Gilbert Antoine. Il y avait de grandes chances pour qu’elle fût sa sœur, mais cela n’avait pas d’importance. Elle avait tenu dans ses bras les enfants d’Elizabeth quand elles étaient nourrisson et les avait vu grandir. Elle-même n’avait jamais eu d’enfant, elle avait refusé de mettre au monde des esclaves et elle n’avait jamais été assez belle pour être remarqué par un maître qui aurait fait d’elle une placée et lui aurait peut-être offert la liberté. Quant à son maître, il avait toujours eu d’yeux que pour son épouse. Le couple de Saint-Maxent devait être le plus fidèle dont elle avait entendu parler. « – Voyons Marie-Félicité, il est évident que cet homme te plait ! Pourquoi ne pas refaire ta vie ? Tu es si jeune.

– Je n’ai nulle obligation de refaire ma vie, je suis à l’abri du besoin.

– Voyons, nous savons l’une comme l’autre que là n’est pas le propos. Et tu ne peux devenir sa maîtresse, ta réputation en serait définitivement entachée.

– Je sais cela et c’est bien dommage.

– T’a-t-il demandé quelque chose ?

– Rien ! Marie Élizabeth. Il est très respectueux. Bien sûr, je sais que je lui plais, il me fait assez de compliments pour que je n’aie aucun doute, mais il ne m’a rien demandé. J’avoue ne pas lui en avoir donné l’opportunité.

– Mais pourquoi ? Puisqu’il te plait. Non, ne dis pas le contraire, cela se voit comme ton nez au milieu de la figure.

– Tu m’agaces Marie-Élizabeth !

Cette dernière se contenta d’esquisser un sourire.

***

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Cette fois-ci, il se devait de trancher. Les ordres qu’ils venaient de recevoir l’avaient décidé. Il s’habilla avec soins, évitant les habits militaires, il choisit un habit et une culotte sobre de couleurs sombres brodés ton sur ton sur son bord. Une fois prêt, il se fit conduire à la demeure de madame d’Estrehan. Il ressassa jusque devant sa porte ce qu’il allait lui dire. Le majordome, un grand nègre nommé Jupiter, le conduisit jusqu’au salon donnant sur le jardin de derrière puis, tout en grommelant au sujet de cette visite qu’il trouvait incongrue à cette heure, il alla prévenir sa maitresse. Pendant que Bernardo attendait plein d’espoir, il se remémora ce qui l’avait amené là.

À l’été 1776, alors qu’il venait à peine d’arriver, Luis d’Unzaga y Amezaga avait été amené à aider les belligérants américains, que l’on commençait à appeler patriotes, en leur livrant secrètement cinq tonnes de poudre à canon des magasins du roi pour le capitaine et le lieutenant George Gibson Linn de la Virginie du Conseil de la Défense. La poudre à canon avait remonté le Mississippi, le but étant de l’utiliser pour contrecarrer les plans britanniques qui comptaient capturer fort Pitt. Cet acte allait être déterminant pour les années à venir et donner les lignes directives de son propre mandat.

En tant que nouveau gouverneur, les tâches de Bernardo s’étaient multipliées et étaient devenues de plus en plus conséquentes. Il fut pris en étau entre la gestion de la colonie et sa mission de fournir une assistance secrète aux colons américains qui luttaient pour leur indépendance. Pour la gestion de la colonie, il avait entériné ce que son prédécesseur avait commencé. Il avait autorisé officiellement le libre échange avec la France et ses colonies, instituant avec autorisation du roi les postes de deux commissaires français, sorte de consuls privilégiés qui organisaient et qui surveillaient l’import-export des marchandises. Cela se passait si bien qu’il fit retirer du port les gardes et les patrouilles accoutumées à cette tache. Quant aux belligérants américains, les derniers ordres qu’il venait de recevoir lui laissaient envisager que l’Espagne allait se joindre à la France pour s’allier aux colonies américaines. Selon lui, cela revenait à conduire une armée à la bataille. Cela ne lui faisait point peur, il était un guerrier dans l’âme, mais malgré toute cette frénésie, toutes ces responsabilités, il ne pouvait détourner ses pensées de Marie-Félicité. Suivant la réponse qu’elle allait faire à sa requête, elle pouvait être son fer de lance comme son puits sans fond.

***

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Qu’est-ce qui pouvait bien se passer pour que don Gálvez en personne vienne chez elle ? Et cela si tôt dans la journée. Elle rassembla sa lourde chevelure brune sur sa nuque, aidée d’Amanda, elle enfila une robe flottante damassée de couleur bleue sur son corset et son jupon et après avoir vérifié sa mise dans la glace, elle descendit au salon. Elle trouva l’homme visiblement préoccupé. « – Don Gálvez ! Que me vaut la surprise de vous voir. » Bernardo sursauta, crut voir rentrer une nymphe, il se ressaisit. « Veuillez m’excuser, dans mon urgence de vous parler je n’ai pas réalisé l’heure.

– Cela n’est point bien grave, vous êtes toujours le bienvenu. Asseyez-vous, ne restez pas debout. Amanda, fais-nous apporter du café s’il te plait.

Elle s’assit face à lui, avec précaution, elle harmonisa instinctivement les plis de sa robe autour d’elle, puis elle se pencha vers lui. « – Alors, qu’avez-vous à me dire de si important ? » Bernardo se racla la gorge. Devant la jeune femme, il perdait tous ses moyens, lui qui n’hésitait jamais sur un champ de bataille et qui habituellement dégageait une assurance sans faille.

– Vous n’êtes pas sans savoir que vous me plaisez, pourrais-je envisager que vous acceptiez de m’épouser. Je ne vous demande pas votre réponse de suite juste d’y réfléchir. Je vous promets de prendre soin de vous et de votre fille pour le reste de ma vie.

Directe et sans fioritures, la demande était quelque peu maladroite, mais Marie-Félicité ne lui en tint pas rigueur. Elle s’attendrit devant ce militaire plein de force et de fougue qui à cet instant devant elle ressemblait à un enfant. Elle avait déjà réfléchi à cette éventuelle demande. Elle avait déjà remarqué que le gouverneur, plein d’une autorité manifeste, en sa présence, était plus hésitant voire maladroit, car plus précautionneux de ses gestes et de ses paroles et semblant guetter son assentiment. Elle avait constaté qu’il la cherchait du regard dans les nombreuses soirées où ils étaient conviés. Dans les soupers, les hôtes les plaçaient l’un à côté de l’autre. Dans les bals, tous avaient constaté que le gouverneur dansait plus que de coutume avec elle. Elle était flattée de tout cela, d’autant qu’elle en était touchée. Elle lui prit la main et plongea son regard dans le sien. « – Il n’y a aucune raison que je vous dise non et j’en vois beaucoup pour vous dire oui. »

***

En tant que militaire de premier plan, dont toutes les actions représentaient la couronne royale, Bernardo Gálvez devait obtenir la permission du roi pour se marier. Bien que la permission requise ait été demandée, les fiancés durent attendre plusieurs semaines avant que le palais royal reçoive la demande officielle.

Pendant cette attente, Bernardo attrapa un mal qui le clouât au lit. Personne ne savait reconnaître les symptômes du mal dont il souffrait. Cela l’épuisait, le rendait moribond. La fièvre montait et descendait de façon aléatoire le laissant exsangue. La migraine le privait de toutes pensées lucides et les maux d’estomac le tordaient de douleurs. La sévérité de sa maladie inquiéta tout son entourage et finit par donner des doutes quant à savoir s’il vivrait assez longtemps pour échanger des vœux matrimoniaux. Lui même se demandait s’il pourrait remplir la promesse faite à sa fiancée. Marie-Félicité, dont c’était le dernier cadet de ses soucis, ne pensait qu’au bien-être de celui dont elle était tombée amoureuse. Elle voyait avec horreur se réitérer ce qu’elle avait vécu avec Jean-Baptiste. Elle venait tous les jours prendre des nouvelles et elle restait de longues heures, tenant compagnie au malade, lui racontant les derniers potins de la ville ou lui faisant la lecture. Bernardo, comme ceux qui l’entouraient, se pensait près de la mort. Il doutait de sa survie et malgré cela il savait qu’il avait une promesse à remplir et cela l’obnubilait. Honorer sa parole faite à Marie-Félicité hantait son esprit, c’était devenu une obsession. Comme le militaire qu’il était, il décida de défier le protocole officiel par amour. Il refusait d’attendre plus longtemps, il suivrait son cœur et non les mandats de la couronne. La jeune femme le rassura, elle saurait patienter, il n’avait aucune inquiétude à craindre. Mais, envahi par son idée, il tint à accomplir sa promesse, dût-il tricher devant la grande faucheuse. Devant son obsession, Marie-Félicité accepta de se marier en petit comité dans la maison du gouverneur. À l’insu du roi et de tout un chacun, à l’exception de quelques amis proches, de sa famille et de son clergé, qui jurèrent le secret, Bernardo épousa Marie Félicité en privé.

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épisode suivant

Cette nouvelle inspirée d’une histoire vraie met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

Je suis la vice-reine du Mexique. (1ère partie)

Cotes, Francis, 1726-1770; Portrait of a Lady

Elle était veuve pour la deuxième fois. Elle avait trente et un ans et elle était veuve avec quatre enfants ! Elle ne rentrait pas chez elle, il lui fallait aller vivre en Espagne, elle y était attendue. Elle ne savait pas comment elle allait être reçue, mais elle n’avait pas le choix, elle était la veuve du vice-roi du Mexique. Son fils était l’héritier. Elle était Marie-Félicité de Saint-Maxent d’Estrehan condesa Gálvez.

chapitre I de 1744 à 1769

Gilbert Antoine de Saint-Maxent, venait d’un pays montagneux peu élevé, car en partie occupé par des chaînes de collines couvertes de forêts qui descendaient jusque dans les plaines. Sa demeure familiale s’élevait sur un plateau entre Briey et Longwy et de la tour en ruine qui l’a surmontée, il voyait la Chiers, l’affluent de la Meuse et au loin la ville de Longwy. Son devenir en son pays était peu favorable. Sa famille, quoique de petite noblesse, était sans avenir. Elle était ruinée depuis longtemps. À 20 ans, il avait donc pris la seule décision possible, il s’était engagé dans l’armée. Comme il ne voulait pas que guerroyer, il demanda à s’embarquer pour la Louisiane. Il y supposait une ascension de carrière plus facile. Il obtint un poste situé à La Nouvelle-Orléans qui n’était alors qu’une grosse bourgade, perdue au milieu du Mississippi dans une de ses courbes, au climat plutôt difficile, et aux maladies tropicales fréquentes.

f1d278a1a799de4a8623c8db31e4f764Pourtant, contre toute attente, le pays l’émerveilla et fit vibrer en lui l’élan de l’aventure et de tous les possibles. L’immensité du fleuve et la sinuosité sans fin de son lit, la végétation luxuriante des marais et des forêts, les plantations qui des rives du Mississippi s’enfonçaient dans les terres et même la ville voulue en son temps par Jean-Baptiste Le Moyne, Sieur de Bienville, bien que seulement ébauchée, l’enfiévra. Déterminé à faire fortune, il décida de s’installer dans cette dernière. Il commença tout d’abord par se faire distinguer en tant que soldat. À cette période le commerce de la fourrure entravé par les tribus Chicasaw, avait amené la France à construire une ligne de forts le long de la rivière Ohio. L’Angleterre par le biais de l’Ohio Company en Virginie essayait d’empiéter sur le territoire exploré et revendiqué par la France, une partie de l’attraction des deux pays étant la traite de fourrures. Le gouverneur Pierre de Rigaud de Vaudreuil pour garantir la paix intérieure à la colonie chercha à rattacher les Indiens à la cause française et à les détacher des Anglais, il tenta par divers moyens de limiter l’influence anglaise à l’intérieur du continent grâce aux autochtones. Après avoir parcouru les bords du Mississippi et s’être fait distinguer par son courage dans les guerres indiennes, Gilbert Antoine revint à La Nouvelle-Orléans où il fut accueilli et félicité par le gouverneur. Il en fut fort flatté, mais ce n’était pas suffisant, cela n’allait pas faire sa fortune même s’il sentait bien qu’il était sur la bonne voie.

***

Ce fut une succession de rencontres qui permit à Gilbert Antoine de gravir les échelons de la société louisianaise.

La première se fit de façon très naturelle, il se lia d’amitié avec un de ses frères d’armes, Antoine Philippe de Marigny de Mandeville, officier du détachement de la marine royale. Au cours d’une soirée arrosée dans une taverne des bords du fleuve à la lisière de la ville, ce dernier, écoutant les doutes de Gilbert Antoine sur son avenir, ironisa et lui conseilla d’aller voir la métisse Rosalba, esclave libre de grande beauté et qui avait d’autres atouts qu’il pourrait découvrir le moment venu et qui éclaircirait sa vie. Des atouts de la belle, ce soir-là, ils ne parlèrent que de la beauté charnelle. Cela émoustilla suffisamment Gilbert Antoine pour que l’idée de la belle le poursuive et qu’il accepta d’être entrainé par son ami de Marigny.

Rosalba était effectivement réputée pour sa beauté, mais pas seulement. Gilbert Cipriana large head study 2, pastel & collageAntoine n’avait pas compris le sous-entendu ni retenu l’allusion de son ami. Au sein de la ville de La Nouvelle-Orléans comme dans les villes de Saint-Domingue, une caste se développait celle des tisanières. Ces femmes, qui souvent devenaient libres par acquisition de ce statut particulier, étaient les maîtresses de leurs maîtres et les mères de leurs enfants par la main gauche. Ces familles vivaient à la lisière de la ville, et c’est là que se rendit un soir Gilbert Antoine en compagnie de son ami.

Ce soir-là, Rosalba recevait ses amies et leurs compagnons. Sa maison n’était pas grande, quatre pièces entourées d’une véranda donnant sur un jardinet qu’un magnolia occupait à lui tout seul. « Rosalba, je te présente Gilbert Antoine de Saint-Maxent, un ami qui désire te rencontrer. » À la porte, dans une robe de brocart, une superbe jeune femme à la peau caramel les recevait avec un superbe sourire. Ses grands yeux se plongèrent dans ceux de Gilbert Antoine. Ce n’était pas de l’arrogance, c’était de la curiosité. Le jeune homme soutint le regard sombre bien qu’étrangement limpide. Elle lui prit la main. « Venez donc, ici nous ne faisons pas de manières, n’est-ce pas Marigny ? Isabella t’attend derrière, sur la véranda. » Avec une démarche chaloupée, que Gilbert Antoine avait déjà remarquée et appréciée chez les femmes de couleur, elle l’entraina dans la pièce à côté. La première surprise de Gilbert Antoine fut le mobilier qui était de qualité à défaut d’être à la dernière mode. Elle lui proposa une boisson à base de rhum et une part de gâteau. Il fut un peu décontenancé, il y avait plusieurs connaissances à lui et l’esprit du lieu était plutôt familial. Il y avait même des enfants en bas âge. Là où il avait pensé que ce serait sulfureux, chacun se comportait avec familiarité, mais avec bienséance. Il était quelque peu soulagé, non pas qu’il n’aimait pas ce qui était grivois, mais il n’aimait pas partager ce type de moment avec d’autres. Il avait toujours essayé d’esquiver les lupanars. La soirée s’étira jusqu’au milieu de la nuit en conversation, chants et dégustations de mets divers. Rosalba retint Gilbert Antoine et après lui avoir fait la danse de Salomé, elle l’entraina dans son lit, ce qui ne lui demanda pas une grande lutte, de résistance il n’y avait pas. Sa beauté avait conquis son visiteur dès le premier regard. Après les ébats amoureux, l’amant s’endormit sans coup férir, Rosalba, elle, se leva et alla contempler la nuit que la pleine lune éclairait. Quelques instants plus tard, Gilbert Antoine de son côté se réveilla en sursaut persuadé d’avoir été appelé. Surpris de se trouver seul dans le lit de la métisse, il se leva pour aller la chercher. Elle n’était nulle part dans la maison. Il sortit et fit le tour de la véranda. Au fond du jardin, il vit de la lumière dans un cabanon. Intrigué, il s’approcha, dans l’encadrement de la porte, seule ouverture de la cabane, la lumière irradiait. Il n’osa tout d’abord ouvrir celle-ci, mais il entendait une sorte de prière, une voix psalmodiait. « Entre Gilbert Antoine, nous t’attendons. »
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L’homme, plus curieux qu’apeuré, poussa la porte. Tout de blanc vêtu, sa lourde chevelure tombant sur son buste, il découvrit sa maîtresse, entourée de dizaine de chandelles, avec devant elle, tracés sur le sol, des cercles concentriques au milieu desquels trônait un petit tas d’os. « Tu es venu chez moi dans l’espoir de savoir quel allait être ton devenir, alors assieds-toi et écoutes ce que mes ancêtres ont à te dire. » En entendant la phrase sortie de la bouche de la jeune femme, les sous-entendus de son ami, de Marigny, lui revinrent. Il obéit. Il n’était pas sûr de croire aux prédictions, qu’il prenait pour des fariboles de bonnes femmes, mais il était impressionné par la mise en scène. Rosalba prit les osselets, les remua dans une calebasse et les jeta dans les cercles dessinés. Au lieu de les regarder, elle leva les yeux vers le ciel. Quand elle les ramena vers lui, ils étaient blancs, comme aveugles. Il l’aurait juré. D’une voix d’outre-tombe, qu’il ne reconnut pas, lentement elle annonça sa prédiction. « On va te présenter une jeune veuve. Outre sa joliesse, elle sera riche. Épouse là ! Tu auras tout à y gagner. De ce mariage, dix enfants naitront. Tu n’auras pas à te plaindre des garçons, mais ce sont les filles qui te permettront de faire croître ta fortune, ta renommée et d’accéder au pouvoir. » Subjugué par ce que disait la pythie, il sursauta quand la porte derrière lui claqua éteignant toutes les bougies d’un coup. La jeune femme ouvrit ses grands yeux, semblant redevenir lucide, et lui sourit. « Gilbert Antoine, nous devrions nous recoucher il y a encore quelques heures avant le lever du soleil. 

– Tu te souviens de ce que tu m’as dit ?

– Ce n’est pas toujours le cas, mais pour cette fois, oui.

– Si cela se réalise, je te promets que jamais tu ne manqueras de rien.

***

La prédiction ne perturba guère Gilbert Antoine, si ce n’est qu’il revint voir Rosalba, chaque fois qu’il était caserné à La Nouvelle-Orléans, tant il la trouvait belle et mystérieuse. Elle le laissa faire bien qu’elle sut qu’il ne resterait pas à ses côtés.

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Tout changea lors d’une messe. Comme il se devait, chaque fois qu’il était présent dans la ville, il se rendait à l’office dominical. C’était le meilleur moyen de s’intégrer dans la société et d’entretenir les liens. Ce jour-là, il y avait foule, aussi comme beaucoup d’hommes de son statut, il était debout. Appuyé contre un des piliers, il attendait le début de la messe et elle ne pouvait commencer tant que le gouverneur et son épouse n’étaient point assis au premier rang. La foule des fidèles s’installait, ils se saluaient d’un banc à un autre, ils auraient pu être dans une salle de spectacle. Chacun s’était habillé pour la circonstance, chacun paradait mettant en avant son rang et sa position dans la colonie. Gilbert Antoine était toujours aussi surpris de voir à quel point les créoles mettaient un point d’honneur à être bien mis, bien parés même au bout du monde. Lui même faisait cet effort. Il dissimulait un bâillement quand il fut troublé de son ennui en croisant le regard amusé d’une jeune fille toute de noir vêtue assise à sa hauteur. Il fut surpris de rencontrer tant de gaité en cette jeune fille, visiblement en grand deuil. À ses côtés, une femme élégante, toute de noir vêtue elle aussi, lui tapota avec son éventail le genou la ramenant à plus de discrétion. Comme il la fixait sans s’en rendre compte, elle resserra sa mantille de dentelle noire autour de son visage tout en détournant les yeux. Intrigué, il ne put s’empêcher de revenir à elle pendant la messe. La prédiction de Rosalba vint le hanter. Elle ne quittait pas des yeux le curé, aussi ne pouvait-il admirer que son profil. À la sortie, contraint par la foule, il eut juste le temps de la voir monter dans une des rares berlines de la colonie. Curieux, il s’en ouvrit aussitôt à son ami de Marigny. L’épouse de Jean-Baptiste d’Estrehan Honoré de Beaupré, qui l’avait pris sous son aile et qui les attendait sur le parvis de l’église, l’entendit. Jeanne Catherine d’Estrehan née de Gauvrit s’amusa de l’intérêt de Gilbert Antoine et lui dévoila l’identité de la jeune veuve. « Mon ami, c’est Elizabeth de la Roche, et si cette jeune fille vous a porté de l’intérêt vous avez bien de la chance, c’est une jeune veuve fort fortunée. Elle a hérité de son père et de son époux. »

Gilbert Antoine n’avait aucun moyen de rencontrer à nouveau la toute jeune veuve avant la messe dominicale suivante. Il dut prendre son mal en patience. Évidemment, cette aventure, bien que ténue, avait réveillé le souvenir de la prédiction de Rosalba. Il culpabilisait pour la belle métisse, mais, comme elle, il savait qu’il ne pouvait vivre à ses côtés et contrairement à beaucoup de créole, il ne se voyait pas faire vivre deux foyers. Le dimanche arrivant, il avait soigné sa mise et s’était installé à nouveau contre le même pilier que la semaine précédente. Lentement, chacun arriva et s’installa renouvelant le rituel. La jeune veuve avec sa mère arriva dans les dernières, madame d’Estrehan leur avait gardé une place à ses côtés. La jeune fille s’assit et de derrière son éventail lui jeta un regard en coulisse qu’il lui rendit par un sourire et un hochement de tête, ce qui la décontenança quelque peu. Attiré, son regard revint constamment vers le jeune homme qui immanquablement le lui rendait. La messe fut longue pour l’un comme pour l’autre. Cette fois-ci à la sortie, Jeanne Catherine d’Estrehan retint madame Des Jardin, la mère de la jeune fille, sur le parvis de l’église qui s’ouvrait sur la place d’armes et le Mississippi et présenta la mère et la fille à Gilbert Antoine. Après quelques paroles courtoises, ils se séparèrent. La scène se reproduisit les deux semaines suivantes puis, madame d’Estrehan estimant que les convenances étaient respectées, invita lors d’un repas, en plus de quelques amis, madame Des Jardin et sa fille Elizabeth de la Roche ainsi que Gilbert Antoine.

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Gilbert Antoine, en tenue d’apparat, se présenta à l’heure convenue rue de Chartres. Il avait revêtu le seul habit de brocard qu’il avait et qui était un peu désuet, mais comme c’était un bel homme de belle stature personne n’avait à redire. Il était quelque peu inquiet quant à son projet de demander la main de la jeune héritière. Il lui faudrait être accepté par sa mère et cela n’était pas acquis même s’il se savait soutenu par les personnes qu’avait invitées la jeune madame d’Estrehan. Elle avait privilégié un diner en petit comité et n’avait convié que des amis communs. Il y avait ce soir-là, de Marigny et son épouse Françoise, née Delisle-Dupart, ainsi que les parents de l’hôtesse, son père, Joachim de Gauvrit, étant l’officier supérieur de Gilbert Antoine et l’ami du père défunt d’Elizabeth de la Roche. Il se savait une réputation irréprochable et était conscient d’être apprécié par ses supérieurs jusqu’au gouverneur. Il avait devant lui une carrière militaire qui se présentait favorablement, mais est-ce que sa notoriété suffirait à pallier son manque de fortune ?

Elizabeth de la Roche avait à peine quinze. Elle avait été mariée un an auparavant, mais avait à peine connu son époux qui était décédé précocement. Ce soir-là, sa mère lui avait permis de quitter les couleurs du grand deuil, aussi arborait elle une tenue sobre, mais élégante, une robe à petits paniers de couleur violette sur une jupe vert anglais. Si la robe était en satin, elle était sans broderie et elle ne l’avait agrémenté d’aucun bijou. Tout comme elle, Madame Des Jardin savait pourquoi elles étaient invitées à ce diner, elle en avait été informée par trois des personnes qui y participaient. Madame de Gauvrit mère, madame d’Estrehan et madame de Marigny s’étaient entremises dans ce projet de mariage et avait mis en avant les perspectives de carrière de Gilbert Antoine et les faveurs qu’il avait déjà obtenues des autorités de la colonie. Madame Des Jardin n’avait rien contre ce projet, elle préférait choisir son gendre ne voulant pas courir le risque qu’on lui en impose un au vu de la fortune de sa fille. Le jeune homme à première vue et suite aux informations glanées lui convenait.

Gilbert Antoine trouvait Elizabeth fort jolie avec ses grands yeux de biche et sa chevelure sombre retenue à l’arrière en un petit chignon bouclé entremêlé de rubans. Pendant le diner, les convives s’évertuèrent à mettre en valeur les deux jeunes gens. Ils n’eurent aucun mal à y arriver. Outre que physiquement ils se plaisaient, l’un et l’autre découvraient chez l’autre ce dont il avait besoin, elle avait l’argent, lui avait l’ambition et était reconnu par tous pour ses valeurs militaires. Gilbert Antoine désirait une épouse qui lui permettrait de gravir les échelons de la société orléanaise et Elizabeth voulait être protégée. Madame Des Jardin fut tout aussi conquise que sa fille même si ce n’était pas les mêmes qualités du jeune homme qui lui plaisaient. Elle aimait son sérieux, son pragmatisme et son désir de réussite.

Il fallut donc peu de temps pour que Gilbert Antoine fasse sa demande en mariage et qu’Elizabeth l’accepte.

***

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Le 11 aout 1749, devant leurs amis, Gilbert Antoine et d’Elizabeth se mariaient à l’église Saint-Louis devant le frère capucin Dagobère.

Le mariage fut profitable pour les deux partis. Gilbert Antoine s’empressa de réaliser un projet qui lui tenait à cœur et dont il s’était ouvert à sa belle-mère et à sa future épouse. Au fil de ses campagnes militaires, il avait constaté que les traiteurs en fourrure à travers la colonie, le long des rivières de la Croix-Rouge et du Missouri, négociaient les peaux avec les tribus indigènes à l’automne et à l’hiver. Au printemps, ils chargeaient leurs fourrures sur des barges et naviguaient sur le Mississippi jusqu’à la nouvelle Orléans, où ils vendaient leurs fourrures et achetaient les fournitures et les produits dont ils avaient besoin pour la saison suivante. Le jeune marié avait donc décidé d’ouvrir une maison de négoce avec la dot de son épouse au sein de La Nouvelle-Orléans. Il acheta un bâtiment sur IMG_4362.JPGla rue Conti et entra ainsi dans le négoce de la colonie comme marchand d’approvisionnement pour la traite de la fourrure. Gilbert Antoine achetait les peaux de castor, de loutre, d’ours, de bison, de raton laveur, de chat sauvage, de renard, de lynx et de cerfs contre des fournitures et des marchandises, telles que le riz, le sucre, la mélasse, le tafia, le tabac, ou des produits manufacturés en provenance d’Europe et des babioles. Le jeune négociant prospéra de suite dans cette entreprise, il avait, semble-t-il, un don pour le commerce.

Le mariage fut béni trois ans plus tard, par la naissance de leur premier enfant, qu’ils nommèrent Marie Elizabeth. La jeune mère était enfin exaucée, elle qui avait eu si peur de ne pouvoir procréer. Elle avait tant prié de peur de ne pas en être capable, ce fut un vrai soulagement.

Le bonheur et l’ascension de Gilbert Antoine ne lui avaient pas fait oublier la promesse faite à Rosalba. S’il n’était plus revenu pour partager se couche, il n’en fournit pas moins à la jeune femme de quoi vivre mieux. Par son entremise, Rosalba devint une des plus riches tisanières de La Nouvelle-Orléans, mais jugea bon de ne pas l’étaler.

L’année suivante, en 1753, Louis Billouart de Kerlerec vint remplacer Pierre de Rigaud de Vaudreuil au poste de gouverneur, la guerre avait éclaté entre la France et l’Angleterre. Ce conflit commencé en Europe engendra en Louisiane les guerres indiennes, les deux pays se servant des autochtones comme combattants.

Un matin se présenta à la porte de la maison de Saint-Maxent une invitation à la soirée de passation de pouvoir entre l’ancien et le nouveau gouverneur.

Gilbert Antoine se rendit à l’invitation remplie de curiosité. Il n’avait rencontré le nouveau gouverneur que lors de la cérémonie donnée en son honneur pour son arrivée. Il l’avait ensuite croisé à la messe dominicale, mais n’avait encore jamais eu de véritable entretien avec lui. Ce jour-là eut lieu chez le nouveau gouverneur une grande fêle où se réunirent plus de deux cents personnes. Le gouverneur avait fait les choses en grand, il régala ses invités avec un souper magnifique, où l’on voyait des tables couvertes d’une infinité de mets et ornées de tout ce qui se trouvait capable de hausser les magnificences d’un repas. Les tables étaient rangées entre les colonnes de deux galeries, qui furent ornées de feuillages entrelacés de roses et autres fleurs en façon de guirlandes, ou de vignes qui rampaient autour des échelons. Il y avait deux fontaines de vin qui coulèrent toute la soirée, l’une pour les soldats, l’autre pour les habitants de la ville. Élizabeth comme toutes ses amies était richement habillée, faisant honneur à madame Kerlerec et sa belle-1774-le-bal-pare-by-antoine-6sœur, Mademoiselle du Bot qui montraient l’exemple. Élizabeth se dirigea vers madame de Vaudreuil qu’elle avait beaucoup fréquenté pendant la gouvernance de son époux et qu’elle tenait à saluer en premier. L’assemblée aurait fait l’honneur à des villes les plus policées et les plus opulentes d’Europe. Le gouverneur et ses invités burent à la santé du Roi et de Monseigneur le Dauphin et de plusieurs autres, à la décharge des canons sur la place. Vers les onze heures du soir, l’assemblée se rendit au feu d’artifice, que conjointement mesdames de Kerlerec et de Vaudreuil allumèrent. Il dura une heure, à la grande satisfaction de tous les assistants. Tout avait été fait pour imiter la capitale. Le bal alors commença. Gilbert Antoine fut alors approché par le majordome du gouverneur, un grand nègre en livrée, qui le guida à l’intérieur de la demeure en pleine rénovation. Il le fit rentrer dans un salon attenant au bureau du gouverneur afin de patienter. Bien qu’il connut les lieux, il n’y reconnut pas grand-chose, le nouveau maître avait tout changé. Il n’attendit guère longtemps, son hôte se présenta à lui rapidement. « Monsieur de Saint-Maxent, me voilà bien heureux de cette aparté. » Monsieur Billouart de Kerlerec l’invita à entrer dans son bureau et à s’asseoir sur l’un des fauteuils cabriolets nouvellement importés. Gilbert Antoine le félicita pour cette nouvelle décoration qu’il jugeait fort élégante. À sa surprise, le gouverneur s’assit sur le fauteuil d’à côté et non derrière son bureau. « Je vous remercie, il faut dire que le précédent mobilier de ce bureau était quelque peu désuet tout comme l’ensemble de la demeure. » Ils furent interrompus par une négresse qui vint leur porter le café. Elle posa le plateau en argent avec la porcelaine fine sur une table marquetée installée entre leurs fauteuils. Gilbert Antoine comprenait bien que le gouverneur tenait à lui en imposer avec cet étalage de luxe, mais il n’était pas impressionné. Il n’était pas riche au point de posséder des objets de cette qualité, mais il n’avait pas à se plaindre de son intérieur. Ils laissèrent la servante les servir et attendirent qu’elle fût sortie pour continuer leur conversation. « Vous n’êtes pas sans savoir qu’avec cette guerre les navires de guerre britanniques nous acculent dans le Golfe et sur terre l’hostilité des Chickasaw est grandissante. J’ai donc décidé d’organiser une milice pour protéger la colonie. » Il prit sa tasse de café, en but une gorgée, puis une autre avant de reprendre son entretien. Son interlocuteur avait compris qu’il le laissait assimiler les informations, faits qu’il ne découvrait pas tant ils altéraient déjà son commerce. « Sur les conseils de mon prédécesseur et de ceux conjoints de monsieur d’Estrehan et de monsieur de Gauvrit, je vous propose de prendre le poste de colonel et commandant du régiment de la milice de la Louisiane. »

***

Elizabeth désemparée, mais fière vit son époux repartir à la guerre. Elle lui promit de se charger de son mieux de la gestion de la maison de négoce. Ces efforts furent couronnés de succès. Quand son époux revint chargé de gloire, la maison de négoce se portait toujours fort bien. Avec le temps, Elizabeth démontra qu’elle était autant une jolie femme qu’une femme de tête. De son côté, Gilbert Antoine s’était distingué dans les combats de défense contre les incursions des Britanniques et des Chicasaws. La guerre finie, le gouverneur tint à lui prodiguer une récompense pour son soutien et ses exploits militaires. Il lui octroya le droit exclusif de commercer avec les tribus à l’ouest du fleuve Mississippi et de son affluent le Missouri.

De ce jour, de paire, la fortune et la famille de Saint-Maxent s’agrandirent.

Pour son commerce dont l’étendue géographique s’était accrue, il engagea un compatriote venu du Béarn, Pierre Laclède. Ce dernier était arrivé deux ans plus tôt et avait servi sous ses ordres pendant la guerre contre les Indiens. Il l’envoya établir son commerce à l’ouest du fleuve Mississippi.

Johann Hamza.jpgQuant à sa famille, elle s’agrandit tout d’abord avec une deuxième fille, Marie-Félicité. Puis trois ans plus tard vint Gilbert Antoine junior et trois ans encore plus tard Maximilien François.

***

Ce fut à cette période, en 1761, que la situation politique de la colonie se compliqua, impliquant Gilbert Antoine et ses amis dans une grande confusion et altéra quelque peu leur relation. Vincent-Gaspard-Pierre de Rochemore, commissaire général de la Marine et ordonnateur, nouvellement arrivé dans la colonie, s’opposa rapidement au gouverneur. Ils entrèrent en conflit, l’ordonnateur étant défavorable aux visions du gouverneur pour la colonie. Ce dernier avait rencontré beaucoup de difficultés pour remplir sa mission en raison du manque de soutien de la France qui était engluée dans la guerre franco-anglaise en Amérique du Nord. De Rochemore était un homme d’intelligence médiocre, à l’esprit étroit, dont toute l’activité se concentrait à étayer l’importance de ses fonctions et à montrer qu’on ne pouvait rien faire sans son consentement. « Même si ma procédure se trouvait mauvaise, elle était irrévocable », dit-il à propos de la saisie d’un navire, qui amena une véritable sédition. Un Juif de la Jamaïque, Diaz Anna était venu à La Nouvelle-Orléans et de Rochemore avait saisis, conformément à un édit qui datait de 1724, le navire et la cargaison. Kerlerec qui sur le terrain trouvait cet édit obsolète d’autant que la colonie avait besoin de la marchandise contenue dans les cales du navire envoya ses soldats pour chasser les gardes et rendre ses biens à son propriétaire. Les deux hommes finirent par s’accuser de corruption. L’épouse de Rochemore jalouse du statut de madame Kerlerec engendra une cabale regroupant tous les mécontents. La dispute entre les deux hommes entraina dans son sillage de Marigny et d’Estrehan, alors trésorier royal et ami proche de Rochemore qui dénonçaient eux aussi les méthodes dirigistes du gouverneur et l’accusèrent eux aussi de corruption. Louis de Kerlerec de guerre lasse fit rappeler en France son nouvel ordonnateur ainsi que ses deux autres opposants. À peine arrivés, de Rochemore usa de son influence et de ses accointances en France pour discréditer le gouverneur qui à son tour fut destitué et rappelé en France où il fut jeté en prison. Gilbert Antoine qui faisait dès lors partie des grandes fortunes de la colonie et qui, lui, était resté fidèle au gouverneur essaya de former un comité de négociants afin d’aller protester à Paris contre les accusations de Rochemore. Mais Jean-Jacques Blaise d’Abbadie arriva en Louisiane pour prendre le poste de gouverneur et coupa cet élan.

Le gouverneur n’était pas le seul à être en difficulté, Pierre Laclède perdit cette année-là sa petite plantation en raison de difficultés engendrées par la guerre avec l’Angleterre. Gilbert Antoine lui proposa de s’associer dans la création d’une nouvelle maison de négoce. L’année 1763 vit la naissance de la Compagnie Saint-Maxent & Laclède et de sa troisième fille, Maria Victoria.

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Les hostilités avec l’Angleterre finies, de Saint-Maxent était devenu une figure militaire de notoriété et le premier marchand de La Nouvelle-Orléans. Profitant de cet élan, le commerce de la fourrure du Pays de l’Illinois lui ayant permis d’accroitre sa fortune, il décida d’établir un poste de traite avec un entrepôt central pour son commerce de pelleteries. Il voulait séparer ses entreprises des mains des commandants de poste qui avaient tendance à se servir dans ses bénéfices. Il proposa à Pierre Laclède d’aller établir un comptoir au confluent du Mississippi et du Missouri. Son nouvel associé et Auguste Chouteau, fils de sa compagne, quittèrent La Nouvelle-Orléans au milieu de l’été et remontèrent le Mississippi. Après trois mois de voyage difficiles, ils construisirent un poste à 30 kilomètres au sud du confluent des rivières Missouri et Mississippi, les environs du confluent étant trop marécageux. Ce poste baptisé Saint-Louis fut un vrai succès qui augmenta la fortune de Gilbert Antoine, qui lui permit d’obtenir huit mille mètres carrés de terrain sur un site appelé Chef Menteur, entre le lac Pontchartrain et le lac Borgne à l’est de La Nouvelle-Orléans.

***

Antoine Philippe de Marigny était revenu de France lavé de tous soupçons. Son navire était à peine mouillé dans la rade de La Nouvelle-Orléans qu’il s’était rendue rue de Conti. Il avait demandé à voir Gilbert Antoine. Il tenait à faire la paix avec son ami, le désaccord qu’il avait eu avec lui au sujet du précédent gouverneur n’avait plus lieu d’être.

the-letter-oil-on-canvas-114-3-x-83-1-cm-art-by-domenico-induno-1815-1878« Entrez, Antoine Philippe ! Je suis désolé, Gilbert Antoine ne va pas tarder, il est à l’entrepôt. J’ai envoyé Norbert le chercher. » Élizabeth, qui n’avait pas voulu admettre le fondement de leur dispute tout comme comme madame de Marigny et madame d’Estrehan, qui étaient devenues ses amies, s’empressa de l’introduire dans le salon. Si elle était surprise de sa venue, elle n’en montra rien. Elle ne tenait pas à le voir repartir. Elle lui offrit le café et lui tint compagnie, l’entretenant sur son séjour à Paris. Lorsque Gilbert Antoine arriva quelque peu contrarié par la visite inopinée de Marigny, il trouva son épouse en grande conversation avec lui. « En voilà une surprise de Marigny ! Je vous savais sur le retour, mais point arrivé.

– Saint-Maxent ! J’espère ne pas trop vous contrarier par ma présence, mais je veux me faire pardonner à vos yeux, aussi je suis venu vous apporter en primeur une nouvelle de première importance.

Gilbert Antoine fut surpris de cet aparté, outre qu’il ne gardait pas rancune à son ami, pragmatique, il comprenait que chacun pouvait avoir un point de vue différent selon ses affaires, il se demandait bien qu’elle était cette primeur qu’il apportait. « Alors de Marigny, qu’elle est cette nouvelle si surprenante ? Non, non, Elizabeth, restez. Vous ne nous gênez en rien. N’est-ce pas de Marigny ?

– Bien sûr Saint-Maxent ! Elizabeth, votre mari a raison, vous ne nous dérangez en rien. La nouvelle que j’ai à vous apprendre ne s’est pas encore répandue de par la colonie, hormis moi il n’y a que d’Estrehan, qui est revenu avec moi par le même navire, qui en est informé.

Elizabeth fut heureuse de savoir que d’Estrehan était lui aussi de retour. Elle tenait à voir les trois hommes se réconcilier avec son mari, car elle avait envisagé avec Jeanne Catherine d’Estrehan de marier l’un de ses fils, Jean Baptiste junior, avec une de ses filles ainées. De Saint-Maxent s’assit et se servit un café laissant à de Marigny le temps de se désaltérer. Elizabeth ne disait rien, mais sa curiosité avait été éveillée. Elle supposait comme son époux que cela devait être d’importance pour que leur ami vienne sitôt les informer. « Lors de notre séjour, nous avons appris à notre grande surprise qu’un traité avait été signé à Fontainebleau et que notre roi avait cédé la Louisiane à son cousin, le roi d’Espagne, Carlos III, pour empêcher les Anglais de la prendre à la fin de la guerre.

– Mais notre gouverneur n’a reçu aucune confirmation officielle de la cession, enfin que je sache !

– Non ! Aucune. En fait, c’est d’Estrehan qui vient porter le document officiel. Pendant le voyage, il a décidé de former un comité et de repartir pour Paris afin de protester et de rappeler à son souvenir notre fidélité à la France.

– J’ai peur, de Marigny, que ce ne soit peine perdue. Nos gouverneurs ont déjà eu de tout temps un mal fou à obtenir des moyens financiers ou militaires pour développer et préserver notre colonie. La seule chose qu’ils ont obtenue ce sont des filles à la cassette ou une population pas toujours des plus honnêtes pour agrandir le nombre de nos colons. Quant à l’Espagne, je l’avoue, c’est l’inconnu. Je ne sais si elle a plus de moyens ou l’envie de nous voir nous développer.

***

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Quelque temps plus tard, un comité se forma et fut envoyé à Paris pour protester et témoigner de la fidélité de la colonie à la France. Les Louisianais outrés de passer sous le règne du roi d’Espagne déléguèrent Jean Milhet, un riche négociant, afin de demander à Louis XV de ne point abandonner ses sujets à un autre monarque. Ce fut en vain que Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville alla rencontrer monsieur Choiseul en compagnie de Milhet afin d’appuyer sa demande. Ils furent très bien reçus, mais on leur fit part que le traité de Fontainebleau ne pouvait être annulé. Malgré le refus de la population de supporter les conséquences du Traité qui les jetaient sous la férule de l’Espagne, ce fut la fin de la domination française. Gilbert Antoine, réaliste sur la situation, décida de ne pas participer à la rébellion ouverte qui commençait.

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Le début de l’année 1765, commença par la mort de Jean Baptiste Honoré D’Estrehan de Beaupré. Son enterrement entraina toute la haute société de La Nouvelle-Orléans au cimetière Saint-Louis. Quelques jours avant sa mort il avait invité Gilbert Antoine et son épouse à venir le voir. Ce fut son épouse Jeanne Catherine qui accueillit le couple et qui les guida vers le lit du moribond. Celui-ci, calé dans les coussins de son lit, les reçut avec une moue de tristesse. « Bonjour de Saint-Maxent, bonjour, Élizabeth. Asseyez-vous à mes côtés, je n’en ai pas pour longtemps à vous importuner. Non ! Non ! de Saint-Maxent, écoute-moi. » D’Estrehan respirait avec difficulté. De l’autre côté du lit, son épouse lui tenait la main. Il se reprit. « Tout d’abord, j’espère que tu as vraiment pardonné mon parti pris pour Rochemore. Je l’avoue, ce n’était pas la meilleure décision que j’ai prise. Attends, laisse-moi finir. Je vous ai fait venir pour nos enfants. Comme tu le sais de Saint-Maxent, avant toute cette affaire, nos épouses avaient fomenté, avec notre accord, le mariage de mon fils ainé avec l’une de tes filles. Puis-je espérer avant de quitter ce monde que j’ai toujours ton accord ?

– Bien sûr, mon ami, je n’ai jamais pensé que cela en serait autrement. Je te promets que l’une de mes filles le moment venu se mariera avec ton Jean-Baptiste.

D’Estrehan sembla mieux respirer à cette annonce. Il était visiblement soulagé par le résultat de l’entretien. Après quelques mots amicaux, le couple de Saint-Maxent quitta le moribond l’âme en peine. Gilbert Antoine perdait un mentor et un ami.

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Le temps s’écoula sans que ne vienne de l’Espagne une nouvelle autorité. Jean Jacques Blaise D’Abbadie, puis à sa mort, Charles Philippe Aubry, prirent le relais de la gouvernance de la Colonie. Pendant que d’un côté les gouverneurs par intérim accueillaient les premières familles acadiennes chassées d’Acadie par les Britanniques, ils informaient et redirigeaient vers d’autres colonies françaises tous les officiers, soldats, et employés qui voulaient quitter la Louisiane. Les colons, eux, attendaient l’inéluctable. Un gouverneur espagnol ! Chacun extrapolait son avenir au sein d’une colonie devenue espagnole, une résistance larvée s’installait. Gilbert Antoine, réaliste, se contentait d’attendre et de laisser venir. Il agirait le moment venu. Au milieu de cette effervescence contenue, en juin 1765, Elizabeth donna un nouveau fils qui fut nommé Honoré Sosthène à Gilbert Antoine qui était déjà empli de bonheur par sa nombreuse progéniture.

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Le gouverneur espagnol débarqua à La Nouvelle-Orléans au milieu de la journée du 5 mars 1766. Entre deux accalmies d’un orage épouvantable, le navire « El Volonte » fit son entrée dans le bassin demi-circulaire, mais évasé, qui tenait lieu de port à la ville, devant la place d’armes.

Au milieu du mutisme général, les Orléanais s’étaient pour les uns postés sur la levée, nom des digues qui retenaient les eaux du fleuve, et pour les autres, les plus nantis et les plus en vue, devant la maison du gouverneur. Chacun commençait à murmurer ce qu’il estimait être une gageure, le gouverneur prenait possession de leur immense colonie avec un seul bâtiment. Si de Saint-Maxent en déduit que les Espagnols avaient l’intention de s’appuyer sur les Français et fit part à son entourage de ce qu’il estimait être un point positif, certains autres prenaient ça plutôt pour de la suffisance. En fait, bien que le nouveau pouvoir ne fut pas en place, chacun avait déjà un parti pris et se campait déjà sur ses positions.

Les dames n’étaient pas en reste, chacune donnait son avis quant à l’avenir. Elizabeth, gardant son quant-à-soi, auprès des autres épouses des fonctionnaires de la colonie, était assise dans le salon qui depuis les balcons donnait sur le fleuve. Plus curieuse, Madame de Marigny était sur le balcon. Abritée sous un parapluie, elle commentait les mouvements du navire. « Ça y est ! Les marins ont jeté les traverses, le gouverneur va descendre. » Dans un bruissement d’étoffe et de claquement de talons, toutes les dames se précipitèrent sur les balcons. En dessous, sans broncher, leurs époux commençaient à entrer en mouvement suivant le Conseil supérieur qui s’avança vers le nouveau gouverneur, qui venait de mettre pied sur la digue, suivi de ses trois officiers civils dont le contrôleur Estevan Gayarré et le commissaire des guerres Joseph de Loyola et Piernas. Une force de seulement quatre-vingt-dix soldats les accompagnait.

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Antonio de Ulloa

À la surprise de tous, lorsque le Conseil supérieur demanda au nouveau gouverneur d’exhiber ses pouvoirs, il refusa annonçant qu’il voulait différer la prise de possession jusqu’à l’arrivée de toutes les forces espagnoles. Il ajouta, qu’il n’avait rien à démêler avec le Conseil supérieur, qui n’était qu’un tribunal civil, et que, pour la prise de possession, il n’avait à traiter qu’avec le gouverneur Aubry qui respectant un protocole établi à l’avance, était resté à l’arrière. Aubry était un petit homme sec, maigre, laid, sans noblesse, sans dignité, sans maintien, et peu respecté, aussi tous furent surpris de l’importance que l’espagnol lui donnait et s’en offusquèrent.

Comme les troupes espagnoles qui étaient nécessaires à la garde de la ville et aux postes principaux n’étaient pas encore arrivées, don Antonio De Ulloa pria, au nom du roi d’Espagne, Aubry de vouloir bien continuer le gouvernement civil et militaire en attendant, ce qui l’accepta.

La cérémonie s’acheva sans avoir commencé, frustrant les Orléanais. Le drapeau espagnol ne fut pas levé, laissant le français pavoiser. Ne voulant pas en rester là, beaucoup, dont les Saint-Maxent, se retrouvèrent chez les de Marigny. Échangeant leurs premières impressions, la rue de Chartre se mit à bruire des premiers constats. Du point de vue de tous, le nouveau gouverneur dégageait, avec un physique petit et mince, une voix faible et aigre, un caractère fourbe. Sa physionomie, quoiqu’assez régulière, avait de l’avis de tous quelque chose de faux. Ses gros yeux toujours baissés vers la terre ne lançaient que des regards en coin, et semblaient chercher à découvrir tout en se dissimulant. Une bouche dont le rire forcé annonçait la fourberie, la duplicité et l’hypocrisie, terminait le portrait général fait par tous de don Antonio de Ulloa.

Gilbert Antoine de Saint-Maxent, en homme pragmatique, fut l’un des premiers Français à faire allégeance au nouveau gouverneur et à lui faire bonne figure, faisant remarquer à ses amis que son commerce, sans l’appui des autorités, capoterait. Bien que beaucoup le trouvèrent opportuniste, ils acquiescèrent et se contentèrent d’observer la suite. Dès qu’il en eut l’occasion, Gilbert Antoine visita ouvertement le gouverneur tandis que d’autres se moquaient de lui. À la fin du mois de juillet de l’année 1767, le gouverneur afin de montrer à tous l’inclination qu’il portait au négociant, accepta de devenir le parrain de la quatrième de ses filles, Marie Anne Joseph. Mais si les Saint-Maxent bénéficiaient de la bienveillance du gouverneur, l’accueil froid avec lequel les habitants l’avaient reçu ne fut sans doute pas sans influence sur ses dispositions et bientôt Antonio De Ulloa ne montra plus que du dédain pour les colons. D’autant qu’il accepta mal l’accueil qu’ils firent à sa future épouse, l’une des plus riches héritières du Pérou.

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Elle arriva au printemps de 1767 et le mariage fut célébré à la Balise sans cérémonial par le chapelain des Espagnols ce dont lui firent grief les Orléanais qui se sentaient exclus. Alors seulement, Ulloa revint à La Nouvelle-Orléans. Jusque là, les Orléanais s’étaient à la fois étonnés et piqués de voir Ulloa s’abstenir de résider dans leur ville et y voyaient le signe d’un mépris bien marqué. Pourtant la raison qui attachait le gouverneur espagnol à la Balise, dans un séjour aussi triste et si peu confortable, était tout simplement que de jour en jour il attendait l’arrivée du navire qui devait amener sa fiancée, Mademoiselle de Larredo, marquise d’Abrado.

À cinquante ans, le gouverneur avait épousé une très belle femme. Il essaya de l’entourer d’une cour afin de la distraire, beaucoup boudèrent les invitations et ceux qui y vinrent, dénigrèrent la jeune mariée devenue doña Ulloa, la trouvant trop belle, trop riche, trop arrogante, trop espagnole, ce qu’Élizabeth qui était devenue une de ses intimes trouvait déplacé.

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robert-griffingLes relations entre le gouverneur et les Louisianais ne s’améliorèrent pas, aussi quand il commença par la mise en place d’une politique de traite des fourrures stricte en ce qui concernait les Indiens, il y eut plus d’une frustration. Écoutant toutefois de Saint-Maxent, il maintint l’expérience des Commandants français aux postes frontaliers qui avec des cadeaux maintenaient la paix les Indiens. Il autorisa donc les négociants à garder les tribus sous contrôle. Le centre de traite le plus important devint le poste de Saint-Louis de la Compagnie Saint-Maxent & Laclède pour le négoce avec les Osages, les Kansas, les Otoes, les Pawnees, les Sacs, les Foxe, les Iowas, les Missouri, les Sioux et les Ottawas.

L’année suivante, tout se gâta. Suite aux plaintes faites au roi d’Espagne, quant à la désespérance des affaires financières de la colonie, Antonio De Ulloa décida sans coup férir de les corriger. Pour ce faire, il annonça son intention de sévir contre les opérations de contrebande en Louisiane, par la fermeture de l’embouchure du fleuve Mississippi. De tout temps, les Orléanais amélioraient leur niveau de vie, leur confort matériel par l’achat en contrebande de produits manufacturés. Ils y étaient si bien parvenus que des produits de luxe comme la soie, les vins de Bordeaux, les bijoux en or et les services de porcelaine avaient progressivement fait leur apparition dans nombre de foyers. Dans le même temps, il déclara que la Louisiane ne ferait plus de commerce et d’échanges avec la France ou l’une de ses colonies, en conformité avec la politique coloniale espagnole. Tous les membres du négoce se mirent en colère, et si de Saint-Maxent pensait avoir fait un investissement compensatoire en obtenant l’entretien de la frégate royale, pour les Louisianais, c’en fut trop. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase.

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Presque tous les colons alors se décidèrent à tenter un coup de force qui, dans leur idée, devait dégoûter les Espagnols de leur nouvelle acquisition et forcer la main au Roi de France, pour l’obliger à reprendre possession de la Louisiane. Un petit nombre le fit par loyalisme pour la France, quelques-uns par esprit d’intrigue et le reste par intérêt. Les conversations se multiplièrent, chacun essayant de convaincre les autres. De Marigny et d’Estrehan  fils attendaient de voir dans quel sens le vent allait tourner, Gilbert Antoine quant à lui était septique quant à toute cette affaire. Il se méfiait de tout ce tumulte, il essayait de ne pas être pris dans la tempête qui se soulevait. Il était persuadé qu’il ne fallait pas s’y prendre comme cela pour obtenir quelque chose du nouveau pouvoir. Mais un groupe en décida autrement. Un complot fut ourdi pour forcer le gouverneur à quitter la colonie dont l’âme principale  était le procureur général Chauvin De Lafreniere. Il était entouré par le contrôleur Denis-Nicolas Foucault, par Pierre Caresse et Pierre Marquis, ancien officier du régiment Suisse. C’étaient rapprochés d’eux de riches marchands de la Nouvelle-Orléans, Jean Baptiste Noyan, Joseph Milhet et son frère Jean, bien que ce dernier fut revenu avec une réponse de non-recevoir du Premier ministre français, de Pierre Poupet et Pierre Hardi de Boisblanc, des banquiers mécontents, de Joseph Petit, un marchand qui avait perdu beaucoup de richesse au cours des deux années précédentes.

Vers la fin du mois d’octobre, Jérôme Doucet écrivit un argument juridique décrivant que le traité de Fontainebleau était contraire aux lois des nations, pendant qu’une pétition, une liste de griefs était rédigée par Pierre Caresse et De Lafreniere, et circulait à La Nouvelle-Orléans et aux environs et fut signée par cinq cent trente personnes. Les citoyens de la Louisiane avaient pris la résolution d’expulser le gouverneur étranger, et pour cela ils adressèrent la pétition au conseil supérieur de la colonie. Datée du 28 octobre 1768, elle proclamait la détermination des coloniaux à « offrir leur propriété et leur sang pour conserver à jamais le titre inviolable de citoyens français. » La requête adressée à l’ordonnateur Foucault, demandait de statuer sur le renvoi immédiat de don Ulloa comme infractaire et usurpateur, le maintien de tous les anciens privilèges et exemptions et la liberté du commerce et l’admission en Louisiane des navires de tout pavillon. Charles-Philippe Aubry qui était resté sous les ordres du nouveau gouverneur eut vent de tout cela et se mit en devoir d’interrompre la sédition ou tout au moins de la limiter. Il essaya en vain de remettre le procureur général Chauvin De Lafreniere sur la bonne voie. Il mit tous ses efforts pour le détourner d’une entreprise qui à son avis serait la cause de sa perte et de celle de la colonie. Comme il persistait dans son opiniâtreté, il finit par lui déclarer que s’il le fallait il s’y opposerait les armes à la main et qu’il y aurait bien du sang de répandu. De pourparlers en pourparlers, il réussit à savoir que pour appuyer la pétition, Louis de Noyan-Bienville avait décidé d’amener à La Nouvelle-Orléans un fort contingent d’Acadiens et que De Villeré s’apprêtait à entrer dans la ville à la tête pas moins de trois cents Allemands. williamsburgtoyorktownLa plupart de ces gens étaient supposés arriver tout armés, et ceux qui ne l’étaient point devaient être conduits immédiatement chez Milhet, Marquis et Caresse, où se trouvaient des armes à leur disposition. Si les Allemands comptaient venir en masse, c’était plus pour réclamer le prix des fournitures de grains qu’ils avaient faites aux Espagnols quelques mois auparavant que pour s’occuper d’un grimoire qu’ils ne comprenaient guère et qui ne les intéressait que fort peu. Faute de fonds, le trésorier espagnol n’avait pu payer leur maïs et leur blé dans les délais fixés et ce retard avait causé parmi ces agriculteurs laborieux, mais soupçonneux, un vif mécontentement que leur commandant Joseph Antoine De Villeré eut du reste bien soin d’entretenir soigneusement.

Aubry, sans connaître exactement l’étendue et la gravité de la sédition qui se préparait, en savait assez pour être sur ses gardes et se précipita auprès du gouverneur Ulloa, afin qu’il se tienne prêt à se mettre en sûreté à bord d’un de ses vaisseaux. En même temps, n’ayant plus de munitions, il lui en demanda pour ses troupes qui ne consistait que de cent dix hommes. Il accourut ensuite chez de Saint-Maxent en qui lui et le gouverneur avaient toute confiance. Son arrivée mit la demeure de la rue de Conti en émoi. Aubry demanda à Gilbert Antoine d’aller jusqu’à l’habitation d’Arensbourg porter les fonds nécessaires afin de désamorcer la colère des Allemands. Il accepta de suite et embrassa Elizabeth. Celle-ci, derrière lui, fit barricader la maison. Pendant qu’Élizabeth armait son personnel, qu’il soit blanc ou noir, avec l’aide des deux ainées, Marie Élizabeth et Marie Félicité, les deux nourrices rassemblèrent à l’étage les enfants de Saint-Maxent dont l’ainée venait d’avoir seize ans et la benjamine un an.

Pendant ce temps, Aubry freinait le nombre d’Acadiens prévenant à temps leur commandant Judice d’avoir à les contenir et rappelant tout ce qu’il avait fait pour leur installation aux Attakapas.

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Les plans de Joseph Antoine De Villeré marchaient à souhait quand, au moment précis où il commençait à réunir et à armer ses hommes, il apprit que de Saint-Maxent arrivait, sur la côte des allemands, avec les fonds nécessaires pour payer les cultivateurs et cela ne faisait pas du tout son affaire. Il craignait, à juste raison, que les habitants, une fois désintéressés, se déclarassent satisfaits et ne voulussent plus marcher, aussi prit-il avec Nicolas-Pierre Verret le parti peu délicat de faire arrêter Gilbert Antoine, sur l’habitation d’Arensbourg, de le délester de toutes les piastres qu’il apportait pour le compte du gouvernement espagnol et de le renvoyer, sans que les Allemands eussent eu vent du but de sa visite. Nicolas Chauvin De Lafreniere et Pierre Marquis réussirent à l’intercepter à la plantation de Cantrelle. Gilbert Antoine fit de son mieux pour les distancer, mais il ne pouvait se résoudre à leur tirer dessus. C’étaient des voisins. Il connaissait leur famille, ils se fréquentaient. Il éperonna son cheval, mais l’animal était déjà à bout de souffle. Son cavalier était venu jusque là à brides abattues. Les insurgés prirent le dessus, le capturèrent. Eux-mêmes ne se voyaient pas lui faire de mal même s’ils n’étaient pas du même côté. Ils l’escortèrent jusqu’à Chef Menteur sur sa plantation et le placèrent en résidence surveillée sous bonne garde. Ils lui firent écrire une lettre pour son épouse afin qu’elle accepte de le rejoindre avec ses enfants sans alarmer qui que ce fut. Gilbert Antoine accepta, mais ne décolérait pas. Il ne supportait pas d’être impuissant.

Le 28 au soir, malgré les ordres d’Aubry, De Villeré entra dans la ville à la tête de 400 Allemands, Acadiens et autres miliciens conduits par leurs officiers vers la place d’armes à la rencontre des planteurs des alentours de la ville. Tout était au bord de l’explosion dans la ville, Charles-Philippe Aubry jugea que le danger était grand pour monsieur De Ulloa. Ce fut pourquoi le soir même il l’engagea à monter à bord de la frégate « El Volante » ancrée au milieu du fleuve. Ayant accepté, il l’y escorta lui et sa femme enceinte, accompagné d’un officier et de vingt soldats. Les Orléanais, dans toute la ville, acclamèrent le départ du gouverneur, par des « Vive le vin de Bordeaux ! », des « À bas le poison de Catalogne ! » Ensuite, le Conseil se rendit en corps chez Aubry pour le prier de reprendre le commandement de la colonie au nom et pour le Roi de France. Il commença par refuser d’autant qu’il était parfaitement conscient que tous comptaient le manipuler. Comme la colonie n’avait plus de gouvernance, il finit par accepter et envoya au plus vite en France monsieur De La Perlière pour porter ses dépêches afin d’expliquer la situation au ministre du roi de France. Pendant dix mois, les Louisianais cherchèrent l’appui de la France pour fonder une république sur les bords du Mississippi, mais la France ne fit rien. Certains cherchèrent un appui auprès de leurs voisins anglais. La colonie était en pleine confusion.

Joseph Wright of Derby, An Experiment....jpgPendant ce temps, Gilbert Antoine fut remis en liberté, il put rentrer chez lui rue de Conti. Il ne laissa rien paraître, mais il garda rancune à ceux qui l’avaient emprisonné même si les conditions n’avaient point été difficiles et que rapidement il avait été rejoint par sa nombreuse famille. Reprendre le cours de la vie ne fut pas facile, Aubry avait beau faire de son mieux, personne ne savait vraiment dans quel sens aller et ceux qui pensaient savoir semblaient inconscients. Gilbert Antoine et Élizabeth de Saint-Maxent malgré tout cela gardaient confiance en l’avenir.

Suite au prochain épisode

Cette nouvelle inspirée d’une histoire vraie met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

Fantôme pour une main refusée.

Deux bottes, il y avait deux bottes qui sortaient de la vase, les semelles vers le ciel, comme deux fleurs à longues tiges. Quelle étrangeté que cela ! Quelle incongruité que cela ! Elles étaient visiblement de belles qualités. Quelle bizarrerie de les avoir jetées là ! L’homme s’approcha et voulut saisir l’une d’elle après les avoir examinées de plus près. Quelle ne fut pas sa surprise ! Il y avait la jambe dedans. « – Jésus, Marie, Joseph, qu’elle était cette diablerie ? » Il y avait même tout le corps ! « – Oh ! grand Dieu ! Qu’ai-je trouvé là ! »

Adam Buck, Margaret Buck avec le portefeuille 1804

Eulalie avait quitté le couvent une bonne fois pour toutes. Elle n’avait pas été malheureuse auprès des Ursulines, mais elle s’ennuyait au sein de cette communauté réglée sur des habitudes ponctuées de messes. Elle avait appris ce qu’il fallait pour être une bonne épouse et une bonne mère, c’était à son gout suffisant. La plantation, les promenades au bord du fleuve lui manquaient et puis elle voulait vivre, respirer, plaire, aimer. Ce ne sont pas les couventines qui allaient la comprendre. Ses sœurs ainées étaient richement mariées, sa cadette était faite pour rester au couvent quant à la dernière, la benjamine, il était trop tôt pour supposer.

En compagnie de sa belle-mère, Madame Trépagnier, née Renaud, était donc venue chercher sa fille au couvent de la rue de Chartre. Elle en avait profité pour embrasser ses deux cadettes et faire don de quelques vivres. Eulalie, sa mère et sa grand-mère n’avaient fait que passer à La Nouvelle-Orléans, il leur fallait rentrer avant la nuit à la plantation. Le jour sous ses latitudes tombait brutalement, et madame Trépagnier ne voulait pas se laisser surprendre par la nuit et n’avait pas prévu de dormir chez un membre de sa famille à la ville.

La berline conduite par le vieux nègre* Ezéchiel, avait pris la seule route existante, celle qui serpentait sur la Levée, nom de la digue qui retenait les humeurs du Mississippi. Eulalie avait eu plaisir à passer par le bord du fleuve qui formait devant la ville, une anse demi-circulaire, avec d’un côté le port, le long duquel venaient mouiller une multitude de bâtiments et de l’autre devant le quadrillage des rues, le marché, les maisons de négoces, les tavernes et les bâtiments officiels. Elle aimait autant cette vie industrieuse, toujours en mouvement, que le calme et la régularité de la vie à la plantation. Passant devant la place d’armes elle jeta un œil vers l’église Saint-Louis, objet de tous ses désirs, car elle espérait convoler bientôt en justes noces, bien qu’elle n’eut pas encore de prétendant.

La voiture sortie de la ville sur la route faite de coquille d’huitres, entre fleuve et plantations. Les Trépagnier connaissaient pour ainsi dire toutes les familles de la Louisiane. Certaines d’entre elles étaient des leurs, les mariages avaient noué des liens serrés entre elles. Les derniers rayons du soleil dardaient leurs dernières ardeurs quand ils pénétrèrent dans l’allée bordée de chêne balançant leurs écharpes végétales et fantomatiques au grès d’une brise annonçant la nuit. Elle menait au fronton de la demeure. Le corps de bâtiment central fait de briques avec sa façade de colonnes soutenant la véranda et la galerie de l’étage trônait entre deux autres bâtiments formant un U vers l’arrière de la demeure. La famille était très fière de sa plantation construite sur la parcelle de terrain offerte par le gouverneur espagnol, don Bernardo de Galvez, en reconnaissance des services rendus à Natchez pendant la guerre d’Indépendance américaine par son propriétaire. Pierre Trépagnier, le père d’Eulalie, y cultivait comme ses voisins l’indigo et le coton, faisant ainsi sa fortune.

*

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Comme tous créoles, les Trépagnier recevaient beaucoup, seuls divertissements entre les travaux de la terre qui ponctuaient le rythme de la vie de toute plantation. C’était les derniers jours de mars, les premiers du printemps. Les arbres fruitiers étaient couverts de fleurs, la température était douce, le ramage des oiseaux ajoutait de la gaité au moment. De la fenêtre ouverte ornant la cour sur laquelle donnait sa chambre, l’oranger embaumait l’air. Cette odeur familière presque entêtante, reconnaissable entre toutes, était l’un des signes pour Eulalie de son retour chez elle. Tout en confiant ses aspirations futures à sa grand-mère, la jeune fille s’y préparait aidée en cela de sa nourrice Rosalba, une négresse* aussi large que haute et de la petite Miranda, sa chambrière. Pour son retour à la plantation ses parents avaient organisé un déjeuner champêtre. Ils avaient invité comme il se devait leurs voisins. Elle était heureuse. Sous le regard attendri de madame Trépagnier mère, elle se mirait dans la glace, elle admirait sa nouvelle robe en linon blanc resserrer sous la poitrine par des rubans de satin. Elle fit bouffer ses manches ballons ornés de broderies ton sur ton, elle remit en place le volant autour de son corsage afin de dégager son décolleté et mettre en valeur sa jeune poitrine. Eulalie avait raison, elle était belle avec ses yeux noisette brillants de vie, sa bouche pulpeuse, sa chevelure noire opulente. Elle était grande. Elle était mince. Quand elle descendit rejoindre sa famille et ses amis, les regards admirateurs la convainquirent de l’effet qu’elle produisait. Sa sœur Elizabeth de deux ans son ainée vint à elle et l’entraina au-dehors vers le jardin d’agrément que leur père avait créé sur l’un des côtés de la demeure. Là, croissaient l’azédarach avec ces grandes branches nues terminées par des ombelles de feuilles et ses grappes de fleurs lilas, le plaqueminier, le pacanier, avec leur port royal et leur vaste branchage étalé, le magnolia aux larges fleurs enivrantes et aux fruits semblables à des bouquets de corail et le chêne vert au tronc dur et tordu. Sous les chênes était dressée une table sur tréteau autour de laquelle des serviteurs plaçaient les mets. Les deux sœurs ne s’étaient vues depuis longtemps en faite depuis le mariage de l’ainée des deux. Autour d’elles des enfants couraient, se chamaillaient. Hormis la petite fille de leur sœur ainée, Hortense, c’étaient ceux des amis de la famille, des voisins pour la plupart. En ce dimanche de printemps, de nombreux voisins étaient venus. Il y avait, Jean-Noël Destréhan avec son épouse et huit de ses enfants, dont deux filles avaient été au couvent avec Eulalie, monsieur Boré et son épouse, la sœur de monsieur Destréhan, le couple Andri et leur jeune fils. Pierre-Philippe Enguerrand de Marigny accompagné de sa femme, sœur de monsieur Destréhan, séjournait chez ce dernier, aussi il s’était joint aux festivités. Leur jeune fils Bernard n’avait d’yeux que pour Eulalie et elle, elle ne voyait que le capitaine d’infanterie qui accompagnait l’époux de sa sœur, Silvain Saint-Amand. Elizabeth qui le connaissait s’empressa de le présenter à Eulalie. Il se nommait Jean Ursin de La Villebeuvre. C’était un bel homme qui de ses yeux limpides la déshabilla, la faisant rougir. Ce moment de gêne fut interrompu par madame Trépagnier mère qui fit signe à tous de se mettre à table, leur voisine la veuve Glapion, la dernière attendue, était arrivée.

Jean Ursin était sous les ordres du gouverneur Manuel Gayoso de Lemos, comme son père l’avait été sous ceux du gouverneur Miró y Sabater. C’était un homme courageux avec beaucoup d’allure à laquelle les femmes ne résistaient pas. Eulalie ne faisait pas exception, elle était troublée, jetait des regards en coulisses vers lui, ne savait comment se comporter, les ursulines n’avaient pas inclus cela dans son éducation. Le repas dominical, malgré le nombre de personnes autour de la table, avait des allures de repas familial. Chacun parlait à tout à chacun, on se donnait des nouvelles de la colonie, de la France, certains y avaient encore de la famille. Les enfants faisaient des incursions sporadiques entre la table et leurs jeux, sous l’œil conciliant de leurs nourrices. Les esclaves faisaient leur ballet autour de tout ce monde, servant, desservant les ainés, encadrants les plus jeunes. Au moment où elle s’y attendait le moins, alors que chacun sortait de table, les uns pour fumer, les autres pour se reposer, la sieste sous ces latitudes était une tradition, Eulalie fut invitée par Jean Ursin à faire une petite promenade. Son cœur se mit à battre la chamade. Elle accepta sans vraiment réfléchir. Sa sœur Élizabeth, ayant entendu l’invitation, proposa de les accompagner avec son époux qui se laissa forcer la main. Cela contraria bien Eulalie, mais elle savait qu’elle ne pouvait décemment refuser ce chaperonnage. Hortense leur sœur ainée rapatria à cette promenade impromptue madame Boré et madame Andri. Cela contraria bien Eulalie, mais qu’aurait-elle pu dire ? Le groupe ainsi formé se dirigea naturellement vers le fleuve avec en tête Eulalie et son cavalier. Kaemmerer Soldier Young Lady 1895 2Celui-ci lui sourit et lui glissa une boutade pour la détendre, elle laissa échapper un gloussement. Devant le manque d’intimité, Jean Ursin se contenta de quelques banalités. Il n’était pas inconscient, on ne courtisait pas une jeune créole effrontément. Il y avait déjà eu quelques scandales dans la colonie qui avait abouti à des mariages contraints et contrariants ou pis à un confinement au couvent pour la jeune fille et à l’exil pour le prétendant. L’azur du ciel était superbe, ils ne craignaient pas quelques ondées soudaines et inattendues, fréquentes en ces cieux. Ils marchèrent sur la Levée, profitant inconsciemment du chant des oiseaux. Jean Ursin fit remarquer à la jeune fille le chant varié et harmonieux de l’aimable Moqueur au milieu de la variété de ceux du ramage. Il n’y avait encore ni maringouins ni serpents à craindre rendant ainsi ces quelques pas agréables à tous les promeneurs. L’herbe pointait avec force et formait une nappe verte, qui rafraîchissait la vue sur les deux rives du Mississippi. Le fleuve ne charriait pas, n’était pas troublé, ne débordait pas, il présentait un vaste tapis mobile qui se déroulait majestueusement sous leurs yeux. Comme madame Andri, qui attendait et commençait à fatiguer, ils firent demi-tour. Revenus à l’habitation, ils rejoignirent les autres invités et s’installèrent avec eux sous la véranda profitant des rafraichissements servis. Jean Ursin fut happé par la gent masculine ce qui ne l’empêcha pas de jeter des œillades vers Eulalie qui faisait semblant d’ignorer ses tentatives pour retenir son attention. La nuit se rapprochant, chacun jugea bon de reprendre la route vers sa plantation où vers celle où il logeait. Le cœur serré, Eulalie vit repartir son cavalier. Elle le savait, elle était amoureuse, il n’y avait aucun doute à cela.

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isabel bishop

Depuis le carnaval, il existait un bal public dans une des rues transversales de la ville, c’était un grand hall aménagé pour l’occasion au premier étage d’une grande demeure. Cette salle de danse était toute en longueur, elle était d’environ quatre-vingts pieds sur trente. La salle était illuminée. L’éclat et les reflets de la lumière des lustres faisaient chatoyer les tissus des robes et des costumes et briller les bijoux. Eulalie était tout excitée, c’était son premier bal. Elle arborait une robe de couleurs pastel à la dernière mode française d’après sa couturière. Sa sœur, Élizabeth, avec son époux, l’accompagnait. Toute La Nouvelle-Orléans s’y bousculait, sauf la seule personne qu’Eulalie avait espéré y rencontrer. En fait, elle l’avait su avant que de rentrer dans les lieux, Silvain Saint-Amand, son beau-frère l’en avait avisée. Jean Ursin était de service dans le nord de la colonie. Après avoir laissé sa cape au vestiaire, elle suivit sa sœur vers l’un des deux gradins ménagés sur l’un des deux côtés de la salle où des espèces de loges attendaient les mères ou les chaperons, et celles qui ne dansaient point, celles qui faisaient tapisserie. De son poste d’observation, elle examinait les couples qui dansaient au son des cinq ou six joueurs d’instruments, personnes de couleur, rangeaient en file, sur une espèce d’estrade, au milieu d’un des côtés de la salle. De son pied Eulalie battait la mesure des contredanses, elle n’avait jusque-là dansé qu’avec ses sœurs et parfois avec son frère jumeau, François, mais jamais en public. Elle s’impatientait, elle ne savait comment cela se passait. Qui allait l’inviter ? Comment ferait-il ? Elle désespérait d’aller au bas des gradins, où elle était installée, là où une rangée de bancs et chaises permettaient aux danseuses de s’y relayaient. Elle jetait un œil de temps en temps vers l’espace de deux à trois pieds de large, où entre les loges et les bancs, s’entassaient pêle-mêle les uns sur les autres, les danseurs de réserve ou les simples assistants.
A Happy Day Indeed!Elle finit par croiser le regard d’un homme plein de charme, de type espagnol, à peine plus âgé qu’elle. Elle baissa les yeux, ce qui le fit sourire. Elle s’évertua à ne plus regarder vers lui. Tout à coup, elle sentit sur sa jambe la main de sa sœur. Surprise, elle leva ses yeux vers elle. Sa sœur lui sourit, lui faisant remarquer par un regard qu’il y avait quelqu’un à leurs côtés. Elle se retourna et découvrit le jeune homme qu’elle avait aperçu. Il se courba et tendit sa main en signe d’invitation. Ils se présentèrent, mais dans la confusion des bruits elle ne comprit pas le nom de son cavalier. Eulalie regarda sa sœur avec interrogation, cette dernière hocha la tête en signe d’acquiescement. La jeune fille suivit son cavalier qui lui ouvrait le chemin vers la piste de danse. Trouver sa place pour danser, au milieu de cette cohue où il régnait assez peu d’ordre, ne fut pas chose facile, mais Eulalie et son partenaire parvinrent à se placer dans le quadrille qui allait commencer. Après plusieurs danses, le jeune homme accompagna Eulalie jusqu’à un banc afin qu’elle puisse reprendre son souffle. Une fois assise, elle lui fit remarquer à quel point il était difficile de dénicher une place pour danser. En réponse, il lui raconta l’histoire d’une querelle violente qui avait causé la perte d’un fils unique, un jeune homme de dix-huit à vingt ans, qui nouvellement arrivé d’Europe, et assistant à l’un de ces bals, y avait été provoqué ouvertement par un individu et qui se battit le lendemain avec lui, et fut tué d’un coup d’épée. La jeune fille se demanda un instant si ce n’était point lui qui était l’autre duelliste.

Elle en était là de ses réflexions quand il l’entraina à nouveau vers la piste de danse, des contredanses françaises venaient d’être annoncées. Le fils aîné du gouverneur général, qui était lui aussi dans la salle, dansant mal les contredanses françaises, ou ne les aimant pas, mais voulant néanmoins danser, avait plusieurs fois réussi à y faire substituer les contredanses anglaises dont il s’acquittait mieux. L’assemblée avait adhéré par condescendance au goût et aux dispositions du fils du gouverneur. Ce dernier un rien capricieux se fit un titre d’abuser de sa position. Alors que les danseurs et danseuses commençaient à se mouvoir au son des instruments, Eulalie et son cavalier étaient parmi eux, le jeune arrogant sans autre préambule se mit à crier : « Contre-danses anglaises ». Les figurants choqués de sa déclaration, et qui étaient déjà en branle, crièrent à leur tour : « Contredanses françaises ». Cela fit rire Eulalie qui ne comprit pas sur l’instant ce qui se jouait. Au jeune despote se joignirent quelques-uns de ses partisans qui répétèrent avec lui : « Contre-danses anglaises ». L’orgueil de chacun était chatouillé, les danseurs et les spectateurs redoublèrent les cris de « Contre-danses françaises ». Un tumulte confus s’ensuivit, un brouhaha qui ne finissait point. Le provocateur, voyant qu’il ne pouvait en venir à ses fins, donna ordre aux ménétriers de cesser de jouer ce qu’ils firent sur-le-champ. D’un autre côté, l’officier espagnol qui était de service pour maintenir le bon ordre dans les lieux, ne songeant qu’à complaire au fils du gouverneur, fit avancer sa garde, composée de douze grenadiers. Ils entrèrent dans la salle du bal, le sabre au côté et la baïonnette au bout du fusil. D’épouvante, des femmes jetèrent de hauts cris. dancers0001La fureur des hommes, dont le nombre s’augmenta rapidement par le concours de ceux qui étaient dans les salles de jeux adjacente et qui vinrent se joindre à ceux de la salle de danse, amplifia le tumulte. Au milieu de la salle et d’une foule de femmes et de jeunes filles épouvantées, dont quelques-unes tombèrent évanouies aux approches du choc, les Grenadiers d’un côté, joueurs et danseurs de l’autre, étaient sur le point d’en découdre, fusils, baïonnettes, et sabres, d’une part, épées, bancs, chaises, et tout ce qui se trouvait sous la main, de l’autre. Eulalie tremblante se retrouva dans les bras de son cavalier qui se frayant un chemin essayait de l’emporter loin de la confrontation. Du haut des gradins, Élizabeth, affolée, qui avait une vue d’ensemble sur la scène, cherchait sa sœur empêchant son époux de l’entrainer vers une sortie. La farce commencée par le fils du gouverneur tournait au drame. Ce fut au plus fort de tout ce tapage, et au moment où la scène s’apprêtait à devenir sanglante que trois jeunes Français, depuis peu arrivés, montèrent dans les loges qui bordaient la salle. Palabrant avec éloquence et fermeté, en faveur d’une accalmie, ils réussirent à pacifier les esprits, et à ramener l’ordre et l’harmonie dans les lieux. Entre temps, son cavalier avait fait sortir Eulalie de la salle. Celle-ci était complètement affolée par la tournure des évènements, elle se sentait défaillir. De toutes les portes et fenêtres de l’immeuble, des gens s’enfuyaient. Eulalie réalisa alors qu’elle était seule dans la rue avec un inconnu, ce qui était inconvenant, mais elle ne se voyait pas revenir dans la salle de bal pour rejoindre sa sœur. Elle réalisa alors qu’elle ne savait pas où était celle-ci, elle commença à s‘alarmer. Son cavalier était indécis, il ne pouvait la laisser seule pour aller voir où en était la situation et chercher la famille de la jeune fille. Il fut sorti de son embarras par l’arrivée inopinée d’Élizabeth  et de son époux qui furent soulagés de retrouver la jeune fille. Élizabeth  invita le jeune homme à la plantation Trépagnier afin de le remercier. Ce fut après son départ qu’Eulalie réalisa qu’elle ne connaissait pas le nom de son sauveur.

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Constable John (Deux femmes assises dans un intérieur, l'une fait des travaux d'aiguilleLes jours s’écoulaient lentement à la plantation Trépagnier. Eulalie attendait. Son sauveur ne s’était pas présenté à l’habitation pour recevoir les remerciements de ses parents. Elle avait interrogé sa sœur à sa dernière visite, mais Élizabeth n’avait pas plus de nouvelles, pas plus qu’elle ne savait qui c’était. La seule chose dont l’une et l’autre étaient sûres, cela ne faisait aucun doute, c’était un hidalgo. Eulalie dut en prendre son parti. En compensation, elle aurait aimé revoir Jean Ursin qui n’avait pas quitté ses pensées malgré les troubles causés par son sauveur. Elle était troublée par les deux hommes, elle ne savait que penser de tout cela. Elle se languissait sous le regard inquiet de sa grand-mère étonnée de son comportement. Elle, habituellement si vive et si joyeuse, se trainait de l’habitation au jardin, et vice versa. Afin de la distraire, sur les conseils de madame Trépagnier mère, ses parents l’envoyèrent passer quelques jours chez sa sœur ainée, Hortense, à La Nouvelle-Orléans. Celle-ci avait épousé l’un des cousins du Commodore Oliver Hazard Perry et habitait rue Bourbon dans une grande maison, tout en brique, avec étage et balcon en ferronnerie ouvragée donnant sur la rue. Malgré des efforts évidents, Eulalie s’ennuyait, elle passait le plus clair de son temps dans le patio intérieur à l’ombre d’un des palmiers, les yeux fixés sur la fontaine avec un ouvrage à la main qui n’avançait guère. Elle fut sortie de sa léthargie par une invitation inopinée, qui l’englobait, de Louise de la Ronde l’épouse d’un des hommes les plus riches de la colonie Don Andrés Almonaster y Rojas. Les Perry et elle même étaient conviés à un grand diner suivi d’un bal pour célébrer les fêtes de Pâques. Personne à la Louisiane n’aurait refusé une invitation aussi prestigieuse, même pas le nouveau gouverneur, don Manuel Gayoso de Lemos.

Eulalie était éblouie, il y avait foule, il y devait y avoir deux centaines de personnes autant de femmes que d’hommes dans l‘hôtel, qui donnait sur la place d’armes. Il y avait un mélange de créoles, des Françaises comme des Espagnoles, et quelques Américaines. La plupart étaient belles ou jolies, bien faites, élégantes et brillantes de parure. Les hommes circulaient à travers divers appartements dont les portes avaient été enlevées, tous les officiers des corps espagnols y étaient en uniformes. Eulalie au côté de sa sœur et de son beau-frère examinait tout ce qu’elle voyait. Acquise en contrebande, elle avait déjà comparé sa toilette, à celle des autres femmes. Elle se trouvait à son avantage dans sa robe de style néo-grec en percale des Indes, d’une extrême finesse, de couleur rose pale, décolletée et marquée sous la poitrine avec une longue jupe fluide ayant une demi-queue et brodées tout autour. Elle n’avait qu’un regret, elle ne pouvait arborer une parure de bijoux comme celle de certaines femmes, tout en brillant. Elle avait eu droit à deux peignes à l’antique dont les cintres étaient finement gravés, à défaut d’être sertis de pierres fines, et qui retenaient, relevée et faussement négligée, son opulente chevelure.

Philibert Louis Debucourt (1755-1832), Frascati en 1807. - copieUne quantité éblouissante de bougies se reflétaient dans plusieurs miroirs et éclairaient une décoration superbe. L’arrivée du gouverneur et de son entourage permit à Madame de la Ronde de faire les honneurs de la table avec son époux, don Almonaster. Il y avait deux tables ; soixante couverts à la grande table, avec vingt-quatre à la petite et cent quarante-six sur trente-deux guéridons. Eulalie eut l’honneur d’être de la petite table, au moment de s’y rendre elle eut la surprise d’entendre : « – je pense, mademoiselle Trépagnier, que nous sommes voisins de table. » La jeune fille sursauta et se retournant elle découvrit Jean Ursin. Son cœur se mit à battre à tout rompre, mais cela ne l’empêcha de lui faire une superbe sourire. « – Monsieur de La Villebeuvre ! Je vous avais cru disparu corps et âme.

– N’exagérons rien, j’étais en service pour notre roi à la lisière de notre colonie, je vous raconterai si vous promettez le secret.

Le diner fut spectaculaire avec un menu à la française ayant pour trait caractéristique, vingt-quatre gombos, dont six ou huit à la tortue de mer. Le service était aussi à la française. Comme les règles le voulaient, le menu se structurait en services successifs chacun composés d’un ensemble de plats déposés simultanément sur la table pour être relevés par une autre série par un cortège de nègres* vêtus pour l’occasion en livrée à rayure bleue et blanche pour les hommes et en jupe, blouse et tablier blanc pour les femmes. Les invités étaient ébahis par tant d’élégance et de bon gout. Les convives picoraient dans les divers plats proches d’eux devant recourir à l’obligeance de leurs voisins pour atteindre les plats les plus éloignés. Les mets étaient très nombreux, six à sept entrées, autant de rôt et d’entremets. Eulalie ne savait quoi gouter et quand les desserts furent présentés elle ne savait plus quoi choisir sans faire mal élevée, mais les glaces, les sorbets, les croquembouches, les fleurs cristallisées en sucre à la violette ou à la rose, les fruits exotiques frais ou confits lui mettaient l’eau à la bouche. Son voisin souriait à la voir si gourmande, mais n’en faisait rien remarquer.

costume parisien 1802Le café et la liqueur furent à peine pris, que les danses, boléros, gavotes, anglaises, contredanses françaises et anglaises, et galopades se succédèrent. Les couples se formèrent et s’entrelacèrent sous un torrent de lumière. Eulalie fut aussitôt invitée et n’eut guère de temps pour reprendre son souffle. Jean Ursin, toutefois, la prit par le bras au bout d’une douzaine de contredanses et l’entraina vers un buffet abondant, de thé, de café, de chocolat et de consommés afin de se désaltérer et de reprendre quelques forces avant que de repartir vers le bal. Avant de retourner vers la piste de danse il lui fit faire un détour par les salons où les tables de jeu s’étaient élevées de toutes parts. Les jeux d’écarté, de braque, d’échecs de bête, de médiateur, de bouillotte, et de creps se disputaient dans les salons. Alors que son cavalier lui expliquait les différents jeux qui se déroulaient devant elle, levant les yeux Eulalie découvrit son sauveur appuyé sur le montant de la porte à l’autre bout de l’immense salle. L’hidalgo la dévisageait effrontément affichant un sourire narquois. Elle rougit, lui sourit. Elle ne pouvait aller vers lui sans intermédiaire pour la présenter. « – Si je puis me permettre, à qui vous souriez comme cela, mademoiselle Trépagnier ?

– À l’homme en face de nous, il m’a porté secours lors du bal qui a mal tourné rue d’Orléans.

– Celui à l’habit vert sombre ?

– Oui, celui-là même.

– Je vous conseille de ne pas le fréquenter, c’est un sbire du marquis De Casa Calvo.

Eulalie le regarda septique, ne comprenant pas très bien en quoi être un affidé du marquis De Casa Calvo, homme apparemment respecté, était suspect. Cela chatouilla son tempérament quelque peu indépendant, aussi par bravade, elle laissa son cavalier en plan et traversa la salle. Arrivée devant l’hidalgo, ce dernier se courba et lui fit un baise-main. Elle se trouva quelque peu désemparée par son propre emportement et ne savait que faire. Il lui sourit : « Je crois señorita qu’il nous faut trouver quelqu’un pour nous présenter. » Elle éclata de rire : « oui, mais à qui demander ? » Le jeune homme se retourna, chercha autour de lui et fit signe à un homme en uniforme. « Don San Rafael, auriez-vous l’amabilité de nous présenter mademoiselle et moi ? » L’homme interpellé s’amusa de la situation. « Bien sûr Juan Victor. Mademoiselle se nomme ?

– Eulalie Trépagnier.

– Alors, mademoiselle Trépagnier, je vous présente Juan Victor Pérez Alvarez de la Quintaña. Et vice versa !

À peine présenté, le jeune homme invita la jeune fille à danser. Eulalie culpabilisant quelque peu d’avoir abandonné Jean Ursin, se retourna, mais ne le vit plus, elle suivit alors son nouveau cavalier. Elle dansa durant la nuit entière, sa sœur attendit patiemment qu’elle se fatigue. Eulalie passa de Juan Victor à Jean Ursin et à d’autres cavaliers, la jeune fille avait du succès. Peu à peu, les hommes et les dames filèrent. A cinq heures néanmoins, deux contredanses restaient encore, à sept heures la danse des bateaux et la galopade survivaient. Il en était huit, quand les derniers joueurs levèrent la séance. Eulalie était rentrée depuis longtemps et rêvait de ses prétendants.

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ignaz-marcel-gaugengigl-untitled-woman-driving-carriage-ca-1884Les dimanches de La Nouvelle-Orléans étaient généralement fêtés. Il y avait partout beaucoup de monde et de mouvement. Les uns visitaient à dîner leurs parents à la campagne ; les autres arrangeaient des parties de plaisir aux guinguettes du Bayou. Quiconque avait un cheval ou une voiture courait les routes. Les promeneurs endimanchés étaient innombrables. Jean Ursin avait proposé après la messe de se rendre aux bords du lac Pontchartrain. Eulalie sous le chaperonnage de sa sœur Élizabeth accompagnée de son époux avait accepté. C’était donc dans le landau de Sylvain Saint-Amand qu’ils se rendirent aux abords du lac. Ils traversèrent le pont du Bayou Saint-Jean, et arrivèrent droit à la Métairie. Là, la jeunesse s’y essayait dans tous les coins aux jeux d’adresse, les uns tiraient au blanc, là à l’oiseau, mais elle servait surtout de lice aux nègres* et aux métis. Par troupe de quatre, six, huit, les uns de la ville, les autres des champs se déliaient entre eux à la raquette des sauvages. De La Nouvelle-Orléans et de ses alentours, les créoles s’y pressaient afin d’assister à une de ces luttes où il y avait 5 à 6oo piastres fortes de gageures. La route était pleine d’une file non interrompue de berlines, de cabriolets, de chevaux, de charrettes, de curieux, de joueurs. Le landau de monsieur Saint-Amand était du nombre, Eulalie qui avait entendu parler de ce jeu dangereux, tenait à voir ce dont il en retournait. Jean Ursin s’amusa à regarder la joie enfantine de la jeune fille. Devant l’action, elle avait tenu à parier sur l’un des partis, celui qui se distinguait par des rubans rouges. À sa grande joie, cela permis à la jeune fille de gagner son premier pari par l’entremise de Jean Ursin. Élizabeth avait prévenu que la violence du jeu entrainait des accidents et qu’il n’était pas rare qu’il y ait des bras ou des jambes cassées. Toute à la joie de la fête, Eulalie n’en avait cure. Elle ne voyait qu’une chose c’était qu’elle était en compagnie de Jean Ursin qui était tout de prévenance. Le jeu fini, les vainqueurs escortés se retirèrent triomphants. Les spectateurs applaudirent et encouragèrent ainsi l’adresse et le triomphe de ces athlètes. Jean Ursin ne put s’empêcher de penser que c’était bien inconséquent sachant que la plupart des planteurs redoutaient d’avoir à combattre leurs propres nègres* comme leurs confrères de Saint-Domingue. Il n’avait pas fini sa pensée qu’il vit arriver sur sa monture Juan-Victor. Il grimaça un sourire. Élizabeth qui lui savait gré d’avoir sorti Eulalie de la tourmente du bal, l’accueillit chaleureusement et l’invita à se joindre à eux pour leur déjeuner sur l’herbe, ce qu’il accepta avec un évident plaisir. Tout sourire il jaugea du regard Jean Ursin et arrêta son regard sur Eulalie toute rougissante de gêne.

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John-Pettie (Two Strings To Her Bow 1883Le printemps puis l’été s’écoulèrent pour Eulalie en bal, dîner, et promenade. Comme ses deux sœurs, Elizabeth et Hortense, elle était reconnue pour sa joliesse et sa grâce et était invitée dans toutes les maisons créoles. Elle était courtisée tour à tour par Jean Ursin et par Juan Victor. D’autres jeunes créoles avaient fait des approches, mais ils n’avaient pas retenu l’attention de la jeune fille. Entre les deux prétendants, la tension montait. Avec bienséance, l’un et l’autre faisaient ce qu’ils pouvaient pour se mettre en valeur aux yeux de la jeune fille. Lorsqu’ils se rencontraient en dehors de la présence de celle-ci ils s’ignoraient et ils restaient courtois avec froideur quand elle était là. Eulalie en était inconsciente tant elle était prisonnière de ses atermoiements. Elle ne savait lequel choisir, lequel préférer. Jean Ursin avait pour elle tout du cavalier parfait. Il était beau, élégant, rassurant et toutes ses amies le lui enviaient. Juan Victor de son côté l’amusait en plus d’être joli garçon, de plus elle ne saurait dire comment ni pourquoi, mais elle lui trouvait quelque chose de sulfureux. Il disait des choses qui ne se disaient pas dans la société policée dans laquelle ils vivaient et se comportait souvent avec audace comme si rien n’avait de l’importance. Elle ne laissait ni à l’un ni à l’autre de raison d’espérer ou de désespérer. Devant les tourments de son cœur, ses sœurs essayèrent de la ramener à une juste réalité, lui dirent qu’elle avait le temps, que de toute façon il y aurait d’autres prétendants, qu’elle n’avait pas obligation de faire un choix parmi ces deux-là même s’ils étaient quelque peu pressants et lui rappelèrent que de toute façon c’était leur père qui déciderait.

Les deux prétendants, de leur côté, s’ils les avaient connus n’auraient pas apprécié les conseils des deux sœurs, car l’un et l’autre avaient de bonnes raisons de courtiser la jolie Eulalie. Jean Ursin était notamment tombé sous le charme de la jeune fille, mais elle avait pour lui un autre atout, elle était d’une famille créole française de très bonne notoriété. Elle était pour lui l’idéal de l’épouse qu’il lui fallait dans leur société. Pour Juan Victor, l’intérêt était quelque peu différent. Eulalie l’amusait et le séduisait par sa beauté naïve et quelque peu effrontée, mais surtout sa dot pourrait effacer ses dettes de jeu tout en le faisant rentrer dans la société créole par la grande porte. Il était de bonne famille espagnole, cela lui avait permis d’approcher le marquis De Casa Calvo, mais sa famille était ruinée. Il était obligé de faire les affidés et il n’aimait pas être un sous-fifre. Il comptait sur l’appui du marquis pour obtenir la main de mademoiselle Trépagnier.d16fd15e879d06babe450b51d3947027

Deux autres individus s’intéressaient à ces jeux de séduction, à ces possibilités d’union. Si pour le premier, Eulalie aurait trouvé cela somme toute normal, pour le deuxième elle aurait été bien surprise si elle l’avait su. Le premier, directement concerné, était monsieur Trépagnier. Son épouse informée par ses filles aînées prévint son époux. Bien qu’il trouva cela bien rapide, voire précipité, et qu’aucun des deux n’était venu jusqu’à lui, il prit des renseignements sur les deux candidats à la main de sa fille. Il n’eut rien à redire sur le premier dont il connaissait les parents. Jean Ursin était d’excellente famille, il avait bonne réputation et avait une fortune honorable. Il aimait l’esprit de cet homme qui servait avant tout la colonie plutôt que le roi d’Espagne qui était louisianais avant que d’être français. Pour le deuxième prétendant d’Eulalie, c’était plus difficile. Il le savait de famille madrilène respectable, mais désargentée, ce qu’il n’arrivait pas à savoir c’était de quoi il vivait. Ce point-là restait obscur. Le seul élément qu’il connaissait était ses accointances avec le marquis De Casa Calvo, homme connu pour sa violence et sa nature tortueuse en quête de pouvoir, ce qui évidemment ne le rassurait pas. Le marquis était justement la deuxième personne intéressée au potentiel mariage de Juan Victor et d’Eulalie. Il l’était d’autant plus que cela lui permettrait d’avoir un redevable dans une famille créole française. Si les familles françaises et espagnoles se mélangeaient régulièrement au sein de mariage avantageux, les dirigeants n’arrivaient pas toujours à savoir ce que les uns et les autres pensaient. La famille Trépagnier avait des accointances dans toutes les grandes familles françaises de Louisiane et quelques unes en France. Le marquis avait besoin d’être le plus informé possible, il se passait des événements en France qui modifiait les pouvoirs en place et les alliances géopolitiques. De plus, l’Espagne vivait des bouleversements sous l’influence de la Révolution française. Cela faisait un an que Le Traité de San Ildefonso avait été signé, alliant son pays avec la France contre l’Angleterre. Illustration by Charles Edmund Brock for Jane Austen’s Northanger Abbey (edition published in 1907 by J.M. Dent)A priori, cela était pertinent, mais il soupçonnait la France d’avoir à nouveau des visées sur la Louisiane afin de pouvoir exercer une influence sur le gouvernement américain. Ces espions lui avaient fait part des vues de Talleyrand, ministre français, qui attisait les feux impérialistes français. Il avait même fallu mettre un frein dans la colonie à l’enthousiasme de certains français au point d’en bannir certains, car il n’était pas question que les colons de Louisiane fassent la même chose que leurs voisins états-uniens, créer un état démocratique.

Autour d’Eulalie, le ciel s’assombrissait, elle devenait un pion dans un jeu qu’elle ignorait. Elle était loin de s’en douter tant pour l’instant son seul vrai souci était de séduire.

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Ce fut le décès inattendu de Don Andrés Almonaster y Rojas, au printemps suivant, qui bouscula de façon inopinée la vie d’Eulalie et de sa famille. Le plus riche notable de la colonie laissait une jeune veuve et sa fillette avec une fortune considérable. Tout ce qui comptait dans la colonie s’était retrouvé à la cathédrale Saint-Louis, tous lui étaient redevables. La communauté lui devait notamment la construction de beaucoup de bâtiments charitables ainsi que la reconstruction de la cathédrale détruite lors du premier incendie de la ville. Avec ses parents, son frère jumeau et les familles de ses deux sœurs, Eulalie était assise sur le banc familial. De là où elle était, elle voyait Jean Ursin qui était venu saluer sa famille, cela faisait désormais un an qu’il courtisait patiemment la jeune fille tout comme Juan Victor qui lui était à l’opposé de la cathédrale. La bonne société louisianaise en était à faire discrètement des paris sur celui qui emporterait la main de la jeune fille. Chaque communauté avait son poulain, chaque sourire de la jeune fille était analysé et commenté.

Fashion Plate (London Fashions As Worn December 1806) | LACMA Collections

La cérémonie commença dès que le gouverneur fut entré et installé au côté du marquis De Casa Calvo. Celui-ci à son passage salua monsieur Trépagnier qui fut surpris de cette attention particulière. Le service religieux fut long, la chaleur dans les lieux n’était pas compensée par le mouvement régulier des éventails des dames. Quand le défunt fut enseveli dans le tombeau à l’intérieur de la cathédrale, chacun sortit dans un silence lourd et traversa la place d’armes pour se rendre dans l’hôtel du défunt ou une collation les attendait. Arrivé, chacun présenta ses condoléances à la veuve et se dispersa dans les salons où les serviteurs présentaient des boissons et des collations. Eulalie suivit sa mère et ses sœurs qui se dirigèrent vers des amies de la famille. Monsieur Trépagnier n’eut pas le temps de choisir ses accointances, il fut entrepris par le marquis De Casa Calvo qui demanda tout d’abord des nouvelles de France puis qui amena la conversation sur Eulalie. « Alors, mon ami, à qui allez-vous donner la main de votre jolie fille ? Toute La Nouvelle-Orléans parle de cela. » Ne laissant pas le temps à monsieur Trépagnier, fort surpris de cet intérêt, de lui répondre, le marquis poursuivit. « Savez-vous que les paris sont ouverts ? Aussi j’espère que vous allez choisir mon poulain. Bien sûr, ce n’est pas pour l’argent, Juan Victor Pérez Alvarez de la Quintaña est d’une très bonne famille que je soutiens. Ce jeune homme ira loin, appuyé par moi. De plus, un lien supplémentaire entre nos deux communautés serait une excellente chose. Qu’en pensez-vous ?

– J’en pense, monsieur, que ma fille est encore jeune pour se marier.

– Ah ? Je croyais que vos deux autres filles s’étaient mariées plus jeunes.

– C’est un fait, mais Eulalie n’est pas de la même nature. Elle a, dirons-nous, besoin de murir.

– Il ne faudrait pas trop la couver, il ne serait pas bon que ses élans de cœur ne l’emportent sur sa réputation.

– Monsieur, il serait bon de ne pas exagérer, la réputation de ma fille est sans taches et il serait bon que cela continue. Mais je vous sais gré de votre intérêt et de votre attention. Ne vous inquiétez pas, je saurai prendre les bonnes décisions pour ma fille.

Sur ce, monsieur Trépagnier salua le marquis et rejoignit monsieur Destrehan qui venait de rentrer avec son beau-frère, monsieur Boré.

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Adam Buck (1759 - 1833). A lady and gentleman 1801Pierre Trépagnier avait entraîné sa fille dans le jardin afin de lui parler en tête à tête. Il avait en cela suivi les conseils de son épouse et de sa mère à qui il avait fait part de son entretien avec le marquis De Casa Calvo. Madame Trépagnier mère ne fut guère étonnée de ce qu’elle apprit, elle connaissait déjà l’histoire des paris, son amie madame veuve Glapion l’avait entretenue à ce sujet. Cela l’avait amusée d’autant que cela démontrait la notoriété de sa famille. Madame Trépagnier, elle, avait été plus inquiétée par des insinuations faites sous forme de mise en garde de madame Destrehan et de madame Marigny au sujet de ouï-dire sur Juan Victor dont quelques actions semblaient litigieuses et sulfureuses. Les parents et la grand-mère d’Eulalie s’entretinrent longuement sur les actions à mener pour protéger leur fille d’elle même. Madame Trépagnier mère conseilla à son fils de s’enquérir d’un supplément d’information se méfiant tout de même de la nature des ragots. Ce qu’il apprit le contraria fortement et engendra l’entretien paternel.

Monsieur Trépagnier ne savait par où commencer, autant il était de nature autoritaire quand il s’agissait de diriger ses plantations et ses affaires, autant avec ses filles, il perdait ses moyens. Cette fois-ci, c’était plus difficile, car les nouvelles n’étaient pas bonnes et il fallait qu’il se fasse obéir de sa fille, seulement Eulalie était sa préférée et la plus indomptable. C’était celle qui ressemblait le plus à sa mère.

Eulalie, il semblerait que tu sois courtisée par deux galants… Attends ma chérie, laisse-moi finir. Je n’ai rien contre ou presque. Sache seulement qu’en aucun cas je ne te laisserai épouser don Pérez Alvarez.

– mais père !

– Non, non, attend. Laisse-moi terminer. Il faut que tu saches que cet homme s’est déjà battu en duel une dizaine de fois non pas pour l’honneur, mais pour résorber ses dettes de jeu et qu’à chaque fois il a tué son adversaire. Je ne tiens pas à ce que tu deviennes veuve et ruinée à peine mariée.

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Ce que Pierre Trépagnier ne dit pas à sa fille, c’était qu’à chaque fois l’adversaire était un opposant au marquis et que c’était Juan Victor qui était le provocateur, cela ne pouvait être anodin. De plus, il avait appris par son beau fils, Monsieur Perry, qui, lui-même, le détenait de négociants avec qui il était en affaires, deux histoires étranges. La première s’était déroulée à Natchez et l’autre à Saint-Louis. L’une avait fini par la mort d’un voyageur américain et l’autre par celle d’un négociant français, mais aucune n’avait été un duel. Évidemment, Eulalie ne vit dans tout cela que le côté romanesque et Juan Victor devint à ses yeux un héros. Ne l’avait-il pas sauvé au bal de la rue d’Orléans ? Jean Ursin dans son cœur devint par trop fade et n’avait plus rien d’exceptionnel.

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Il suffit d’interdire quelque chose pour que l’objet du désir s’intensifie. Eulalie ne faisait pas exception, Juan Victor devint une obsession. Elle cherchait un moyen de le revoir, mais son père suspicieux ne voulut pas qu’elle se rende à nouveau chez sa sœur ainée à La Nouvelle-Orléans. À nouveau, elle se morfondit, sa grand-mère conseilla à ses parents de l’envoyer à la plantation de sa sœur Elizabeth dans la paroisse de Gentilly près du lac Pontchartrain.

Lady Russell & Anne Elliot (Persuasion 4

Le séjour approuvé par tous, Eulalie, accompagnée de madame Trépagnier mère et de sa chambrière, partit pour les hauteurs de Gentilly, le long des bords du Bayou. La jeune fille quitta la plantation familiale sans grand enthousiasme, mais soulagée d’être loin du regard de son père. Pendant qu’elle faisait le trajet, elle ignorait qu’à La Nouvelle-Orléans se tramaient des choses derrière son dos. Le marquis De Casa Calvo, utilisant ses accointances, avait envoyé Jean Ursin lutter contre la contrebande dans le nord de la colonie, éloignant ainsi le concurrent de son poulain qui le gênait quelque peu dans ses plans. Il se renseigna sur le lieu de résidence de la jeune fille afin de mettre sur sa route Juan Victor.

*

Mai approchait, l’air du Nord-est avait rafraîchit l’ardeur du soleil, la journée était délicieuse. De la voiture, Eulalie laissait courir son regard vers le ciel serein. Les magnolias, les lianes, les chênes, la vigne sauvage, une foule d’arbrisseaux surchargés de leurs fruits, les uns incarnats, les autres violets, jaunes, noirs, tout cela formant un coup d’œil attrayant au sein de ces déserts et de ces forêts, parsemés de loin en loin de quelques cabanes, de quelques cultures, et presque partout animés de nombreux troupeaux et d’une multitude diversifiée d’oiseaux curieux. Eulalie, sa grand-mère, Elizabeth et son époux se rendaient à une course de chevaux, par le chemin de la Métairie, du côté de l’habitation Hazeur, détenue par trois frères, de vrais chevaliers français, dont un à marier. L’idée était de madame Trépagnier mère.

Plusieurs voisins avaient mis en lice un de leurs étalons montés par eux-mêmes ou par un membre de leur famille. La manifestation avait attiré du monde de toutes les paroisses environnantes et même de La Nouvelle-Orléans. Depuis une légère surélévation du terrain, les dames sous leurs ombrelles s’apprêtaient à suivre la course. Des serviteurs avaient installé des couvertures afin qu’elles puissent s’asseoir par terre et apportaient des rafraichissements. Madame Trépagnier mère bavardait avec ses amies pendant qu’Elizabeth admirait les étalons, ayant suivi son époux qui comptait en acquérir un. Trainant son ennui, cherchant un peu de solitude, Eulalie s’écarta de la foule et alla se promener aux abords. « – Señora Trépagnier ! » La jeune fille sursauta.

– Vous aurai-je fait peur ?

– Surprise tout au plus, Juan Victor. Je ne m’attendais pas à être interpellée.

Eulalie regardait furtivement de tous côtés. Son cœur battait la chamade. Trop heureuse de cette rencontre inopinée, elle ne voulait pas être interrompue dans son tête-à-tête. Le jeune homme doucement lui prit le bras, elle se laissa faire. L’interdit lui donnait des frissons. Il la guida vers les sous-bois, ne voulant point être vu. Il ne comptait pas faire d’esclandre. Il voulait à tout prix entrer par la grande porte des familles créoles. Il ne pouvait savoir que celle-ci lui était déjà fermée. Eulalie n’avait pas le courage de l’écarter. Elle ne s’était pas préparée à cette éventualité.illustration-alcove- Eugene Onegin illustration by Lidia Timoshenko. 2

– Cela fait bien longtemps que nous ne nous sommes croisés, me bouderiez-vous ?

– Oh ! Non ! j’étais simplement dans l’habitation de mes parents.

– Ah ! je préfère. Je ne voudrai pas qu’il y ait de malentendus entre nous.

Juan Victor continua à badiner tout en entrainant le plus loin possible la jeune fille des regards gênants. Subjuguée par son soupirant, elle ne fit point attention. Il lui proposa de s’asseoir sur un tronc d’arbre couché. Avec précaution, ne voulant point tacher sa robe, elle s’exécuta. Il lui déclara sa flamme, elle se laissa embraser puis embrasser. Entendant quelqu’un venir le jeune homme la lâcha et l’écarta de lui pour plus de convenance. « – Eulalie ! Eulalie ! Ah! Grand-mère te cherche, elle est inquiète. Oh ! Don Pérez Alvarez. Excusez-moi je ne vous avais pas vu. Bonjour à vous.

– Mes hommages, doña Saint-Amand. Veuillez m’excuser, nous marchions et n’avons pas vu que nous nous éloignons. Je n’avais pas fait attention, j’espère n’avoir pas mis à mal la bienséance.

– Non, non, don Pérez Alvarez, l’honneur est sauf.

'Modes et Manieres du Jour 1798 - 1808'Elizabeth saisit le bras de sa sœur et la conduisit avec fermeté, loin du jeune homme, vers la course et le public.

– Eulalie, à quoi pensais-tu ? Tu n’as donc pas compris ce que père a dit ? Cet homme aussi charmant soit il est dangereux.

– Oh ! non ! Ce n’est pas possible Elizabeth. Il est bien trop gentil !

– Eulalie, je ne doute pas qu’il te trouve jolie et pleine de charme, mais c’est un coureur de dot. Il a déjà essayé avec une demoiselle Destrehan. Le scandale a été étouffé, mais il a essayé de mettre sa situation en porte à faux afin d’obliger son père à lui céder sa main. Que crois-tu qu’il essayait de faire ?

*

– Comment osez-vous monsieur m’accuser à tort !

– Je ne me permettrai pas de lancer des allégations sans avoir vérifié mes sources. Je ne vous donnerai pas la main de ma fille et je vous demande de sortir de ma maison !

– Vous entendrez parler de moi, croyez-moi ! Ceci n’est pas la fin, c’est le début !

– Je ne vous permets pas, monsieur, d’essayer de m’intimider ni de me menacer sous mon toit, sortez d’ici ou je fais appeler mes gens pour vous jeter à la rue.

Juan Victor sortit du bureau et claqua la porte.

*

Monsieur Trépagnier avait appris, quelques jours avant, ce qui s’était passé aux courses de la plantation Hazeur. Il s’était mis très en colère et avait admonesté avec force Eulalie, lui jurant que si elle ne savait se garder elle repartirait au couvent. La jeune fille s’était précipitée dans sa chambre et s’était effondrée en pleurs sur son lit. Rosalba, sa nourrice, avait cajolé la jeune fille qui restait pour elle le nourrisson qu’elle avait allaité, à qui elle avait appris à marcher et à parler et qui chaque fois qu’il se blessait ou qu’il était effrayé se précipitait dans son giron. Madame Trépagnier mère entra dans la pièce et demanda à la nourrice de sortir.

1f7dc8ea-3331-4ae7-a7e8-08308d738256_page_home« Eulalie, bien que je comprenne les élans de ton cœur, je suis tout à fait d’accord avec ton père. Ta réputation est un bien précieux, qu’en aucun cas tu ne peux te permettre d’entacher. La moindre médisance, la moindre rumeur, dût-elle être fausse, peut te jeter en dehors de notre société. Que ferais-tu alors ?

– Je sais tout cela grand-mère, mais je n’avais pas prémédité cette entrevue. Aurais-je voulu le faire que je ne l’aurai pu ?

Madame Trépagnier mère, lui sourit avec tendresse. « Et il est beau, n’est-ce pas mon cœur. Et ce que l’on dit sur lui te fait croire que c’est un héros ? » La jeune fille baissa la tête en signe d’assentiment. « J’aurai sûrement fait comme toi à ton âge, je dois bien l’avouer. J’ai malheureusement dû beaucoup me battre dans ma vie et je sais que cet homme est dangereux. Sa réputation est une chose, mais le regard de cet homme est celui d’un prédateur. Il fera tout pour y arriver. »

Madame Trépagnier mère avait eu raison, car à la grande surprise de la famille et à la contrariété de Pierre Trépagnier, Juan Victor s’était présenté le dimanche suivant. Madame Trépagnier fort gênée avait dû accueillir le jeune homme. Elle l’avait guidé vers la galerie où sa belle-mère brodait du linge de maison. Courtoisement, l’une et l’autre avaient reçu le jeune homme en attendant la présence de monsieur Trépagnier. Après avoir échangé des propos anodins, Juan Victor s’enquit d’Eulalie. Madame Trépagnier l’excusa, arguant quelque malaise, bien évidemment, elle avait été cantonnée dans sa chambre dès l’annonce du visiteur. Monsieur Trépagnier ayant été prévenu de sa venue était arrivé sur ces entrefaites. Il avait deviné l’objet de la visite et avait trouvé le jeune homme bien outrecuidant. Les politesses à peine faites, Juan Victor lui avait demandé un tête-à-tête. Une fois dans le bureau, l’entrevue rapidement dégénéra et devint houleuse. Monsieur Trépagnier refusa de suite la demande de la main d’Eulalie. Le jeune homme aussitôt sous-entendit que l’honneur de la jeune fille pouvait être mis en faute si cela ne se faisait pas. Le père de la jeune fille remit le prétendant en place, assurant sa réputation sans tache et insinua qu’il serait prendre ses responsabilités devant toute personne voulant y porter atteinte. La colère du jeune homme déborda et l’amena à menacer le père, prétendant qu’il avait des appuis qui l’amèneraient à céder. Monsieur Trépagnier garda son sang-froid et répondit que personne ne pourrait l’obliger à céder la main de sa fille et encore moins à un vaurien. Se sentant insulté, Juan Victor monta le ton et commença à le menacer ouvertement. Monsieur Trépagnier le remit à sa place et lui fit comprendre tout ce qu’il savait sur lui. Décontenancé, amoindri, Juan Victor, après avoir insinué une vengeance future, quitta les lieux. Madame Trépagnier et sa belle-fille étaient restées stupéfaites du débordement de la situation. Eulalie qui avait été prévenue par sa chambrière de la scène qui se déroulait, avait écouté par le conduit de la cheminée dans le salon au-dessus du bureau toute la conversation entre son père et son galant et était à la galerie de l’étage quand elle vit partir son prétendant bouillant de colère. Atterrée devant la violence de la scène, elle se sentit défaillir. Elle ne savait plus que penser, tant tout ce qu’on lui avait dit semblait vrai.

*

Toute La Nouvelle-Orléans apprit ce qui s’était passé à la plantation Trépagnier. Juan Victor ivre de colère était allé se défouler dans une taverne du port, y avait bu tout son saoul et déblatéré sur le père de la jeune fille. La ville était petite, la nouvelle en fit rapidement le tour et si l’honneur de la famille Trépagnier ne fut pas entaché celui du prétendant éconduit fut fortement flétri.

Emma. brock illustrations 2Quelques jours plus tard, ayant appris la scène, Jean Ursin se présenta à l’habitation. Informé du comportement de l’éconduit, le prétendant arriva donc plein d’espoir. Ses espérances furent comblées. Il y fut reçu chaleureusement par toute la famille et retenu à manger. Monsieur Trépagnier le prit à partie et lui accorda la main d’Eulalie, il lui demanda toutefois d’attendre que la jeune fille soit prête à l’entendre. Après le repas, restant dans la galerie, les Trépagnier laissèrent les deux jeunes gens se promener dans le jardin d’agrément. Il n’eut pas le temps d’engager la conversation qu’Eulalie exprima une longue litanie d’excuses qu’il ne put réfréner. « Je suis tellement désolé de mettre prise d’engouement pour cet infatué. J’avoue, ne pas mettre comporté avec beaucoup d’intelligence et mettre laisser aveugler.

– Voyons, Eulalie, tout ceci n’est point grave, ce n’est qu’un pêcher de jeunesse.

Ils se turent et marchèrent jusqu’au fleuve. Tout à coup, les larmes dans les yeux, Eulalie se retourna vers Jean Ursin. « Jean Ursin, malgré tout cela allez-vous accepter de m’épouser ?

– Voyons Eulalie, bien sûr ! Je ne saurais vous tenir rigueur de vos hésitations. Sachez que j’ai déjà demandé votre main à votre père, qui me l’a accordé à condition que cela vous siée.

*

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La nuit était tombée, un ciel étoilé faisait décor à la pleine lune qui était si grosse qu’elle donnait l’impression que l’on pouvait la toucher du doigt. Des portes ouvertes de la salle à manger donnant sur le fleuve, la famille Trépagnier pouvait entendre le concert des ouaouarons ponctué du hululement d’une chouette rayée, les maringouins, eux, étaient contenus à l’extérieur par les moustiquaires tendus devant les portes-fenêtres. Le repas du soir avait réuni autour de la table tous les membres présents dans l’habitation. François, le jumeau d’Eulalie séjournait temporairement à la plantation, et racontait à sa mère, sa grand-mère et sa sœur les derniers ragots de la ville en attendant l’arrivée de son père. Lorsque celui-ci se joignit à eux, les serviteurs servirent le gombo et le riz. Le souper fut interrompu par Ezéchiel, un garde espagnol demandait le maître. Pierre Trépagnier, intrigué, se leva afin de voir ce qui l’en retournait. Arrivé à sa porte, il trouva l’homme qui patientait. « Que puis-je pour vous, capitaine ?

– Mon supérieur demande à vous parler, monsieur.

Tout en parlant, le militaire montra la berline devant le portail de la plantation. Monsieur Trépagnier fut surpris. Pourquoi cet officiel espagnol n’avait pas fait amener la voiture jusque devant la porte de l’habitation ? Il ne se posa pas plus de questions, et suivit le capitaine jusqu’à la voiture. Celui-ci ouvrit la portière. Comme aucune lumière ne transperçait les chênes sous lesquels elle stationnait, Pierre Trépagnier ne put voir qui était assis à l’intérieur et qui lui chuchotait d’une voix éteinte de monter. Il obéit et s’assit devant l’homme emmitouflé dans une cape. À peine installé, la berline se mit en branle, surprenant monsieur Trépagnier. Le temps qu’il réalise, il découvrit devant lui Juan Victor qui le menaçait d’un couteau. Aussitôt, il voulut sortir de la voiture essayant de repousser le bras armé de l’agresseur. Surpris, Juan Victor réagit violemment, il lui planta le couteau dans le corps. Monsieur Trépagnier essaya de se dégager ce qui amena le jeune homme à enfoncer son couteau à plusieurs reprises à l’aveugle afin de l’immobiliser. La victime s’écroula sur elle même. Juan Victor était atterré, il n’avait pas voulu cela, il avait juste voulu lui faire peur, l’impressionner. Il ne savait plus que faire. Les deux hommes qui l’accompagnaient avaient entendu la bagarre aussi quand Juan Victor passa la tête par la porte de la berline, ils ne furent pas surpris de l’entendre dire. « Vite ! Vite ! Il faut vider les lieux, il est mort ! » Ils s’éloignèrent rapidement de l’habitation, dépassèrent la plantation Destrehan avant de s’arrêter loin de toute habitation. Que faire du cadavre ? Juan Victor estima que le plus simple était de le jeter dans le Mississippi, les alligators effaceraient toutes traces.%22A letter of importance%22 1878 by Carl Heinrich Hoff (1838 - 1890)

Pendant ce temps, à l’habitation, tout le monde commençait à s’inquiéter du départ soudain du maître de maison. Madame Trépagnier mère pressentit un drame, mais elle ne savait lequel. Sa belle fille décontenancée par une situation inhabituelle ne savait que faire ni comment réagir. La famille se mit à attendre. Au petit matin Pierre Trépagnier n’avait pas réapparu.

*

Qu’était devenu le maître de maison ? Toute la maisonnée était désemparée par le non-retour de Pierre Trépagnier à l’habitation. Madame Trépagnier mère fit envoyer ses contremaitres et des nègres à la recherche de ce dernier. Les voisins alertés se joignirent aux recherches. Nul n’en trouva de trace. Madame Trépagnier mère et sa belle fille se rendirent à La Nouvelle-Orléans au cas ou il serait resté chez Hortense. Comme ce n’était pas le cas, la famille inquiète décida que le plus simple était d’aller demander des comptes au gouverneur puisque c’était un officier espagnol qui était venu la veille.

Knute Heldner 1933. Etching Louisiana State Museum, Gift of the Friends of the Cabildo, 1972.021.10Madame Trépagnier et sa belle-mère arrivées au Cabildo demandèrent une entrevue au gouverneur Manuel Gayoso de Lemos. Elles étaient préalablement passées à sa demeure, mais elles avaient été redirigées vers le bâtiment gouvernemental. Comme le gouverneur était indisponible, elles décidèrent de patienter. Après plus d’une bonne heure d’attente, elles furent reçues par le dirigeant qui était en compagnie du marquis De Casa Calvo. Il s’excusa tout d’abord d’avoir dû les faire patienter prétextant les besoins de la colonie. En faite, ayant appris l’objet de la visite, et sachant qu’il n’avait pas de réponse, il avait fait quérir le marquis. Il soupçonnait celui-ci d’avoir la réponse, il fut donc très désappointé de savoir que ce n’était pas le cas, mais il ne pouvait faire autrement que de recevoir les dames de la famille Trépagnier. Le marquis quant à lui était fort mécontent, s’il ignorait le sort du disparu, il n’en suspectait pas moins quelques erreurs fatales de son affidé.

– Bonjour señoritas, que puis-je pour vous ?

– Monsieur, avant-hier au soir, un de vos capitaines est venu chercher mon époux. Depuis nous n’avons aucune nouvelle de celui-ci.

Jetant un regard en coulisse vers le marquis qui restait stoïque, y cherchant un indice qui ne vint pas, le gouverneur répondit. « Je ne sais que vous dire, señoritas. Je n’ai point eu besoin de rencontrer monsieur Trépagnier. Je vais toutefois me renseigner et vous ferez part de mes informations.

– Je vous remercie monsieur, nous allons loger chez mon beau-fils monsieur Perry.

Sur ce, elles quittèrent les lieux désappointés.

*

%22How came you up that staircase?%22 North anger Abbey.-

Dans La Nouvelle-Orléans, la nouvelle se propagea de façon fulgurante, monsieur Trépagnier était sorti de chez lui et n’y avait plus reparu. Il s’était envolé, il avait disparu, il n’y avait plus de trace de lui. Chacun tirait sa conclusion, personne n’en trouvait de convaincante. La demeure d’Hortense Perry ne désemplissait pas, chacun tenait à venir porter son soutien à la famille et à soutirer quelques renseignements qui enrichiraient la rumeur. Une autre histoire se propagea dans les rues puis entra dans les demeures louisianaises. Au petit matin de ce jour là, avait été retrouvé dans la rue, complètement saoul, presque inconscient et couvert de sang, le jeune don Pérez Alvarez de la Quintaña. Personne ne fit le rapprochement entre ces deux histoires, sauf le marquis De Casa Calvo.

*

Les jours passaient sans plus de nouvelles, la famille Trépagnier était en plein désarroi. L’épouse inconsolable était rentrée à la plantation accompagnée de sa belle-mère et de ses filles, les deux ainées n’avaient pas voulu laisser leur mère seule et désemparée. Petit à petit les amis espacèrent leurs visites hormis Jean Ursin qui se démenait auprès de l’administration espagnole. Personne ne savait que faire, ne savait où chercher. Plus le temps passait, plus le mystère s’épaississait.

Une seule personne avait fait le rapprochement entre l’état de Juan Victor et la disparition de Pierre Trépagnier. Dès la nouvelle apprise, il avait discrètement fait chercher Juan Victor et l’avait fait amener devant lui à la nuit. Sans préambule, le désarçonnant, le marquis lui demanda ce qu’il avait fait de Pierre Trépagnier. L’agresseur ne put faire autrement que de raconter ce qui s’était passé. Le marquis bouillait intérieurement, d’un ton froid et sans nuance, il lui ordonna de continuer ses habitudes et de garder pour lui ses agissements. Il supposait que le corps ne reparaitrait pas. Jeté dans le Mississippi, ce serait un miracle s’il réapparaissait.

*

Joseph Rusling Meeker (The Athenaeum - Achafalaya River

Ils étaient partis, le soleil à peine levé. Les grandes chaleurs avaient commencé vers la mi-juin, avec des matinées assommantes, des orages l’après-midi, faisant apprécier la fraîcheur salvatrice du soir. Les deux nègres* avaient été autorisés à aller pêcher comme chaque dimanche. Firmin et Adam, deux frères, aussi noir l’un que l’autre, deux forces de la nature, espéraient faire une pêche suffisante pour pouvoir aller vendre leur surplus à La Nouvelle-Orléans comme le leur permettait leur maître. Pendant la morte-saison, Jean-Noël Destrehan leur laissait une quantité considérable de temps pour produire de la nourriture, du travail pour eux-mêmes, et leur commerce. Les deux hommes laissaient à leurs compagnes et leurs progénitures le soin d’entretenir le jardin accolé à leur case et de leur côté ils partaient pêcher des poissons-chats. Si la pêche n’était pas bonne, il se retournerait vers les Chevrettes, des petites écrevisses, qu’ils pêcheraient à la nasse depuis le ponton de la plantation. Ils avançaient sur la levée, se ventant tour à tour de la taille de leur future pêche, vers une courbe du fleuve qui lentement coulait devant les plantations qui toutes regardaient vers lui. Sous le pic du soleil dont les ardeurs ne semblaient pas les gêner, ils s’assirent au bout du ponton qui surplombait le fleuve coulant majestueusement et paisiblement à leurs pieds. Ses bords s’élevaient en talus, ici à pic, ils apercevaient à découvert, sans plus y prêter attention, ses battures. De leur emplacement, le beau fleuve présentait une nappe d’eau circulaire, qu’agitaient mollement les souffles d’un vent de Nord léger et dont les reflets mouvants variaient avec la couleur du ciel. Au-delà apparaissaient d’immenses prairies, bornaient comme un rempart par de hauts cyprès, et qu’animaient des troupeaux sans nombre de bœufs, de vaches, de chevaux et de moutons, errants tout le long du jour sur leur surface. Adam pêcha son premier poisson. Rien de bien impressionnant, mais il fanfaronna tout de même, ce qui agaça Firmin. Ce dernier ne mit guère de temps à en sortir un de l’eau. Comme il était plus gros, de sa voix de basse, il se gaussa de son frère, ce qui agaça ce dernier. Comme il se renfrognait, Firmin se moqua de plus belle. Agacé Adam lui donna un coup d’épaule, Firmin le lui rendit lui faisant perdre l’équilibre. Ni une ni deux, Adam chuta dans le fleuve qui à ce niveau n’était guère haut. Il n’avait de l’eau qu’à mi-cuisse. Firmin s’esclaffa de rire. Il ne pouvait plus s’arrêter. Se remettant debout, invectivant son frère, Adam s’apprêta à remonter sur la levée quand il remarqua quelque chose d’incongru qui étrangla tout net ses acrimonies contre son frère. Une jambe jaillissait de la boue du fleuve. Il s’approcha de cette scène inattendue, accompagné d’un flot de questions de la part de son frère intrigué par sa soudaine réaction. Il y avait un corps tête-bêche, les jambes en l’air. Adam appela son frère à la rejoindre et avec lui ils dégagèrent le corps. Qu’elle ne fut pas leur stupeur quand ils dégagèrent le corps de monsieur Trépagnier, leur voisin, que l’on cherchait depuis des semaines !

*

Constable John (1776-1837) Portrait d'Abraham Constable, frère de l'artiste

Eulalie se réveilla en sursaut, elle était sûre qu’il y avait quelqu’un dans la chambre. Elle s’assit sur le lit et crut voir son père. Elle tendit la main vers la silhouette familière qui s’effaça. Encore embrumée de sommeil, elle se leva, ouvrit sa porte-fenêtre donnant sur le fleuve, et alla jusqu’à la rambarde de la galerie. « Va au plus vite jusqu’au fleuve après la plantation Destrehan ! » Elle sursauta, se retourna, une nouvelle fois elle fut persuadée de voir dans un brouillard, au sein d’une épaisseur de l’air, son père. Cette fois-ci, elle n’avait pas rêvé. Elle se précipita dans sa chambre, enfila un manteau sur sa chemise de nuit et descendit deux à deux les marches de l’escalier qui menait vers les pièces du bas. Elle entra brutalement dans le salon dont la porte était ouverte, y trouvant sa mère et sa grand-mère discutant de façon animée avec leur sœur Élizabeth devant son frère et Jean Ursin, qui tous séjournaient à l’habitation. Elle n’y prêta pas attention, tant elle était excitée par la vision qu’elle venait d’avoir. « Il faut prendre la voiture. Père m’a dit d’aller aux bords du fleuve, après les Destrehan !

– Vous voyez mère que je n’ai pas rêvé, Eulalie aussi l’a vu !

Atterré, tout le monde fixait Eulalie, elle venait de confirmer les dire d’Elizabeth. Comme tous étaient statufiés, Jean Ursin prit la parole. « Le plus simple est de le faire. Prenons la voiture et allons faire un tour jusqu’à l’endroit indiqué, bien que nous ne savons pas pourquoi votre père vous signifie d’y aller. »

Quelques instants plus tard, Ezéchiel avançait le landau devant l’habitation. Madame Trépagnier et sa belle-mère préférant attendre les nouvelles, laissèrent aller les plus jeunes. Toute cette histoire les avait bouleversées. Madame Trépagnier s’était même précipitée dans la galerie à l’étage dans l’espoir vain de voir son époux. Pourquoi pas elle ?

*

La voiture prit la route qui longeait les plantations, passa devant celle des Destrehan. Personne ne savait à quoi s’attendre, chacun cherchait autour ce qu’il y avait à voir. « ma’ame, devant, y a monde ! » Eulalie se pencha pour mieux voir. Au bord du fleuve, elle reconnut monsieur Destrehan entouré de ses contremaitres et de quelques nègres*. Ils s’arrêtèrent devant le groupe. Monsieur Destrehan s’avança, visiblement mal à l’aise, la mine compassée. « Bonjour à vous, comment avez-vous su ?

– sut quoi ?

– Et bien, pour votre père ?

Ils descendirent, chacun paniqué à l’idée de ce qu’il allait découvrir. Ce fut Eulalie qui découvrit le corps en partie décomposé de son père que les hommes avaient déjà installé sur une civière pour le transporter. Elle perdit connaissance.

*

illustration du livre d'Eliza Moore Chinn McHatton Ripley, Social Life in Old New Orleans, 1832-1912(A New Orleans Cemetery-001

Toutes les familles françaises de La Nouvelle-Orléans et quelques Espagnoles, avaient tenu à accompagner Pierre Trépagnier jusqu’à sa dernière demeure. Madame Trépagnier, enfouie sous un voile de mousseline noire jusqu’aux pieds, était soutenue par son fils, ses jambes ne la tenaient plus. De son côté, madame Trépagnier mère, entourée de ses petites filles, la tête haute, avançait au-devant du cortège qui allait de l’église Saint-Louis au cimetière du même nom. Une idée obsédante la maintenait, celle de la vengeance. Le gouverneur avait tenu à être présent pour une raison inconnue de tous, soulevant bien des questions parmi les personnes présentes. Comme le gouverneur était là, le marquis De Casa Calvo, mal à l’aise, s’était cru obligé de se joindre à la délégation espagnole. Alors que le curé donnait les derniers sacrements, Eulalie aperçut ou crut apercevoir son père, derrière un mausolée, lui désignant le marquis. Voulant s’assurer qu’elle ne rêvait pas debout, que la douleur ne l’égarait pas, elle regarda du côté d’Elizabeth qui elle ne paraissait pas troublée par quoi que ce soit. L’enterrement fini, la famille se répartit en deux voitures pour aller jusqu’à la demeure de la famille Perry. Hortense avait trouvé plus simple d’y recevoir leurs amis et tous ceux qui voudraient leur présenter leurs condoléances. À peine assise dans la voiture, Eulalie s’adressa à sa sœur Elizabeth. « As-tu vu père ? » Lasse, cette dernière regarda se sœur et lui fit signe que non. Jean Ursin qui était assis au côté de sa promise, c’était devenu officiel, lui demanda sans se décontenancer, s’il lui avait adressé un message. « Il avait l’air de m’indiquer le marquis De Casa Calvo, mais je n’ai pas compris pourquoi. »

La réponse vint par la rumeur publique qui désigna l’auteur du meurtre, car l’assassinat de monsieur Trépagnier était avéré. Ce qui n’était pas encore arrivé jusqu’à la porte des Trépagnier vint par des amis de la famille qui pointèrent du doigt Juan Victor Pérez Alvarez. Madame Marigny et madame Destrehan racontèrent que le lendemain de la fatale nuit, il avait été vu à deux ou trois heures, ses habits en désordre, échevelé, couvert de boue et de sang. Il était revenu à la ville avec un acolyte, mais n’avait pas été inquiété ni même interrogé.

Constable John (1776-1837)

Madame Trépagnier mère, qui n’avait pas dit son dernier mot, prit les choses en main. Elle réclama justice au gouverneur. Celui-ci, mis en porte à faux, fortement contrarié, se retrouva confronté à une situation, dès plus délicate et inconfortable, mettant en confrontation les communautés française et espagnole. Aidé du marquis De Casa Calvo, il trouva des personnes prouvant l’alibi de Juan Victor et décida d’omettre d’interroger des témoins, qui pourtant étaient d’une grande fiabilité mais qui auraient remis en cause leur décision de justice. Le procès fut bientôt étouffé. Cela abasourdit la famille et souleva l’indignation des voisins et plus généralement l’indignation publique. Les dirigeants espagnols, qui tout en gardant un rôle passif, cachèrent mal la leur, n’en admirent pas moins le prévenu dans leurs fêtes afin de sauvegarder la façade.

*

Madame Trépagnier avait plongé dans un abattement du fond duquel ses filles n’arrivaient pas à la sortir, quant à madame Trépagnier mère, elle ne décolérait pas. Comment le gouverneur avait-il pu couvrir un tel méfait ? Eulalie, elle, se sentait fautive. Pourquoi n’avait-elle pas éteint de suite l’élan de ce prétendant fallacieux ? Ses sœurs et Jean Ursin avaient en vain essayé de la déculpabiliser, lui rappelant les faits, elle n’en démordait pas. Tout ceci ne serait pas arrivé s’il ne l’avait pas courtisé.

Contre toute attente, quelqu’un d’autre vivait très mal la situation, et ce n’était pas la culpabilité qui l’étouffait. Juan Victor avait été protégé par le marquis De Casa Calvo uniquement pour ne pas se retrouver embarrassé dans ses visées, aussi rien n’avait vraiment changé dans sa vie, sauf la nuit. Il en devenait fou, il avait l’impression de ne jamais être seul. Il croyait voir une silhouette fantomatique le suivre dans chaque recoin. Il était hanté. Il pensait cela impossible, mais il soupçonnait un ange vengeur de le poursuivre pour faire justice à sa dernière victime. Il trouvait cela inconcevable, pourquoi celle-ci et pas une autre, mais il sentait cette présence continuellement. Il se mit à boire plus que de coutume pour l’oublier, tant et si bien qu’un petit matin, le soleil n’était pas encore levé, il se retrouva embrumé plus que de coutume sur la Levée, en face du marché, en bas de la place d’armes. Il marchait en maintenant un équilibre aléatoire quand devant lui, face à lui, il se trouva nez à nez avec Pierre Trépagnier. C’était impossible ! Il commença par l’agonir puis devant son impassibilité, il commença à perdre le peu de raison qui lui restait. Dans un sursaut de clarté, Il réalisa que ce n’était pas possible, que cela ne pouvait être dû qu’aux effluves d’alcool. Il fit demi-tour, mais il se retrouva à nouveau face à monsieur Trépagnier. Il fit volte-face, mais la situation se renouvela. L’ayant fait à plusieurs reprises, il finit par perdre l’équilibre et glissa le long de la digue pour chuter dans le fleuve. Il devina un alligator monstrueux nageant vers lui. Affolé, Il voulut gravir la digue, mais à chaque fois il glissait. Il appela au secours, mais levant la tête il ne trouva que Pierre Trépagnier. Lorsqu’il sentit la morsure du monstre qui le tira vers le fleuve le fantôme s’évanouit.

*

Madame Trépagnier finit par vendre la plantation qui lui rappelait tant son époux. Eulalie, quant à elle,  épousa Jean Ursin de La Villebeuvre, un an plus tard. Quant au fantôme de Pierre Trépagnier, il hante encore sa plantation devenue la plantation Ormond

Lady Selina Meade

Notes de l’auteur : j’ai brodé en utilisant plusieurs sources dont la fiabilité n’est pas toujours acquise et selon un parti pris tout en m’appuyant sur l’histoire. Aucune source ne cita le vrai nom de Juan Victor Pérez Alvarez de la Quintaña.

 

Un Béarnais gouverneur de Louisiane V

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Pierre-Narcisse-GUERIN-AMotherandChild-3102014T223931 2C’était les derniers jours de mai, la température était douce et agréable, l’air exhalait les senteurs fleuries des magnolias. Je m’étais installée avec mes filles et leur gouvernante dans la véranda face au jardin et au fleuve. Je tournais machinalement ma cuillère dans ma tasse de café brulant et odorant y mêlant le sucre, un plaisir simple, mais un plaisir tout de même. Camille, ma petite dernière, du haut de ses six ans, me récitait avec grand sérieux sa première poésie, enfin son premier quatrain de Jean de La Fontaine. Arriva sur ces entrefaites Pierre-Clément visiblement nerveux. Celui-ci, malgré une grande agitation, attendit patiemment que notre petite fille finisse de s’exécuter et après l’avoir félicitée et remis nos filles entre les mains de leur gouvernante, il se confia à moi. Le courrier était arrivé et avec lui les premiers bruits de mésintelligence entre Londres et Paris. L’ambassadeur britannique avait eu de vives explications à une audience du premier consul. Suite à cela, des pièces officielles avaient été mises sous les yeux du parlement à Londres et du corps législatif à Paris. Les discours avaient été jusqu’aux menaces. L’Angleterre avait découvert que nous nous installions à nouveau sur le sol américain, aussi faisait-elle de grands préparatifs. J’essayais de calmer mon époux, mais qui étais-je, moi, Marie Anne Josèphe Paule de Peborde, pour trouver les arguments adéquats. Toutefois, mon époux de gouverneur m’écouta et s’apaisa. Le fait de m’expliquer et de trouver les réponses à mes questions lui permit de remettre de l’ordre dans toutes ses nouvelles. Dans les jours qui suivirent, ces rumeurs, prenant plus ou moins de gravité selon les dispositions des esprits, ne rendirent pas la position de Pierre-Clément des plus confortables. Pour calmer le jeu, il prit le parti de l’isolement et du silence.

Mais cette agitation en souleva d’autres, et celles-ci vinrent jusqu’à notre table par l’intermédiaire du jeune général américain Dayton, du New Jersey. Le général était grand, sec, d’une contenance froide et réservée, il n’en restait pas moins agréable. Nous avions déjà eu l’occasion de dîner ensemble chez le gouverneur espagnol. Ayant recherché la conversation de mon mari celui-ci l’avait invité dans notre demeure.

jonathan dayton

Lors de ce diner, il avoua qu’il avait entrepris une tournée pour connaître un pays qui était d’un grand intérêt aux États-Unis et dont on parlait beaucoup dans leurs deux chambres, sans en avoir de véritable notion. D’un naturel franc, comme beaucoup d’Américains que nous avions déjà rencontrés, il ne dissimula pas les motifs pour lesquels ils voyaient avec inquiétude les Français en devenir possesseurs. Les Américains redoutaient les vues ambitieuses et le génie entreprenant de notre nation. Le général expliqua qu’il craignait des frictions entre les différentes nations qui se côtoyaient sur le continent. Enfin, ils se méfiaient surtout que nous ne cherchions à fomenter des guerres de division, à entretenir parmi eux des idées de séparation, à travailler les Indiens, à susciter sourdement à leur gouvernement des ennemis et des affaires. Mon époux s’évertua pendant tout le diner à rassurer notre hôte, lui assurant qu’il avait pour mission de nourrir la meilleure intelligence entre nous et le gouvernement des États-Unis.

Ce fut à ce moment-là, il me semble que vint à nous les bruits de la cession de la Louisiane aux États unis et qu’ils prirent de la consistance. Pierre-Clément ne voulait pas y croire. Dans ce même temps, l’attention publique fut distraite un instant par un épisode inattendu.

William Augustus Bowles

William Augustus Bowles

William Augustus Bowles avait été amené, par une escorte de sauvages, dans les prisons espagnoles de notre ville. Cet aventurier anglais et organisateur de tentatives américaines autochtones pour créer leur propre État en dehors du contrôle euro-américain en avait fait bien voir à tous. Il avait été reçu par George III comme chef de l’ambassade des Nations creek et Cherokee et ce fut avec le soutien britannique qu’il retourna en Floride. Il avait déclaré la guerre à l’Espagne. Furieuse, elle avait offert 6000 $ et 1500 barils de rhum pour sa capture. Une fois chose faite, il avait été transporté à Madrid, où il avait été insensible aux tentatives par le roi Carlos IV de lui faire changer de camp. Il avait échappé aux griffes espagnoles et avait repris ses faits de guerre dès qu’il fut dans les eaux du golfe du Mexique puis suite à une trahison il s’était retrouvé à nouveau entre les mains des Espagnols.

Tout ceci coïncida avec l’arrivée des grandes chaleurs, nous étions à la mi-juin. Nous subissions des matinées assommantes de chaleur, nous avions des orages l’après-midi, heureusement les soirées étaient d’autant plus appréciées qu’elles étaient fraîches. Notre entourage prétendit que l’été de cette année-là était moins insupportable qu’il ne l’était communément. Je restais septique tant je trouvais cette météo désagréable. Nous en souffrions tous. Avec le mois d’aoJoseph_Rusling_Meeker_-_Louisiana_Bayouût, nous eûmes des journées plus sombres, mêlées d’air, mais le soleil était toujours brûlant. Le thermomètre, à l’ombre, dans le cabinet de mon époux, alla jusqu’à marquer un jour 30 degrés ; son terme moyen étant de 28 et 29. Quelques journées furent insupportables au point que l’on n’entendait plus le ramage des oiseaux, on en voyait à peine quelques-uns voltiger. Un coup de vent du Nord annonça, à la mi-septembre, l’adoucissement de la température. II fut précédé par un déluge de pluies, sans gros vent ni tempête. L’eau se précipitait de tous les points du firmament comme d’autant de grosses sources et fuyait de toutes parts en torrents sur le sol.

La saison de la canicule était celle aussi de la fièvre jaune. Elle était ici fameuse par les ravages qu’elle y exerçait sur les étrangers. Je n’eus pas le temps de m’en inquiéter que Pierre-Clément en fut atteint. Il demanda d’office le docteur Blanquet-Ducaila qui nous avait accompagné comme curieux, naturaliste et savant. La nature sauva mon époux par une prompte crise. Une hémorragie abondante de nez, survenue le troisième jour, le tint plusieurs heures sur le carreau. On vint de toute la ville me féliciter tant c’était bon signe. Cependant, le climat et les chaleurs excessives retardèrent et prolongèrent sa convalescence. Il fut vingt-cinq jours sur le grabat et ne reprit son état naturel qu’au bout de quatre mois. Tous eurent beau me rassurer, je n’en fus pas moins continuellement inquiète. De la famille, il fut le seul à être touché. Pendant qu’il était alité, nous reçûmes la confirmation de la guerre déclarée entre la France et l’Angleterre. La santé de Pierre-Clément n’en fut pas embellie tant cela le contraria. Il passa les derniers jours du mois de juillet à se soigner espérant sa guérison totale, avalant son quinquina, aspirant après le retour de ses forces. Sa porte était fermée, sa santé le commandait.

Il utilisait son rétablissement à des fins diplomatiques. Il ne pouvait s’afficher et faire acte de représentation, alors que la guerre rendait son existence précaire et son rang équivoque. Il ne pouvait se compromettre auprès d’un gouvernement auquel il pouvait faire ombrage tant qu’il n’aurait pas acquis la certitude du cap d’un potentiel changement. L’attente du dénouement paraissait rompre les liens entre la Louisiane et le futur poste de mon époux, cela l’isola sensiblement des habitants.

Constable John (1776-1837) 006Notre train de vie devint monotone. Nous parlions fréquemment de la France. Devant cette réclusion nous ne devenions encore plus nostalgiques. Nos heures s’écoulaient et se ressemblaient. Nous nous levions à 6 heures, déjeunions à 7 et dînions de 2 à 3. Après dîner, nous tournions autour des galeries, y causions, y recevions quelques visites, et régulièrement à 10 heures nous nous couchions, non sans avoir maudit cent fois les myriades de tribus de moustiques et de maringouins dont nous sommes dévorés.

Pierre-Clément à nouveau en santé se mit à remplir ses jours à visiter les colons français les plus fidèles à la terre de leur ancêtre, cherchant à s’instruire à fond de tout ce qui touchait la colonie fondée un siècle auparavant, et que la France allait plonger dans l’océan des états américains. Nous attendions impatiemment d’acquérir la certitude de cette nouvelle trop universellement répandue et indiquée par trop de signes pour n’être désormais point vraie. Nous reprîmes nos tables ouvertes en semaine ralliant à celles-ci les Français que notre expédition avait jetés dans notre orbite. Le peu d’étrangers qui nous visitaient criait haro sur la cession faite par la France. Nous repassions entre nous les désagréments de notre course dans ces rivages lointains et les plaisirs du retour.

Louisiana Purchase

Le verdict tomba le 18 août 1803, la France avait cédé la Louisiane aux jeunes États-Unis pour 75 millions de francs, cette information nous vint par M. Pichon chargé d’affaires à Washington. Si mon époux ne fit rien voir, je fus pour ma part fort déconfite. Il n’en restait pas moins que mon époux voyait s’évanouir ses projets, son bonheur et son ambition à marquer six ou huit années de la vie de cette colonie par une administration qui aurait doublé au moins la population et la culture du pays. Il aurait pu tripler voire quadrupler son commerce, laissant ainsi de lui de longs et honorables souvenirs. Il ne lui restait que le regret d’une année d’oisiveté, d’une inutile transmigration de famille vers un Nouveau Monde, de beaucoup de dépenses et de tracas et de dérangement sans nul fruit. Mon époux m’expliqua qu’il eut été difficile de garder la Louisiane des attaques et des intrigues de cette Angleterre avec laquelle nous avions recommencé une guerre implacable. Il essaya de me convaincre que par ce stratagème nous fortifions, avec cette colonie, les États-Unis, rivaux déjà redoutables de l’Empire britannique. Nous ajoutions le plus beau de ses fleurons à la couronne de la confédération américaine. Soit ! Mais avoir fait ce voyage si lointain pour rien me contraria fortement. Bien évidemment, je pris sur moi en public d’autant que je ne pouvais me plaindre de l’accueil qui m’y avait été fait.

Il ne restait plus qu’à attendre les ordres ultérieurs de notre gouvernement. Lassé de La Nouvelle-Orléans, Pierre-Clément m’entraina dans les différentes paroisses environnantes et nous rendîmes visite à tous les créoles français du lieu.

*

Un vaisseau français venant de Bordeaux mouilla à la Nouvelle-Orléans apportant enfin à Pierre-Clément les pouvoirs de gouverneur qui lui étaient nécessaires pour accepter légalement du roi d’Espagne la Louisiane, afin de la remettre à la France, pour aussitôt la transmettre aux États-Unis.

Après avoir tant attendu, les faits s’accélérèrent. Le soir du même jour, le 24 novembre 1803, mon époux dut entrer en scène. Nous reçûmes le général Wilkinson, commissaire nommé pour s’adjoindre à M. Claiborne afin de recevoir des mains de mon époux la colonie. Il venait de La Mobile, et passait par La Nouvelle-Orléans pour se rendre au fort Adams. Il était trapu, gai, bavard, sa physionomie était ouverte, il entendait et parlait à peine le français. Je le tConstable John 002rouvais très sympathique. Il s’entendit fort bien avec mon époux dont il comprenait la situation inconfortable et ambiguë. Il était à peine parti ; j’allais me coucher ; que M. Landais arriva afin de remettre des lettres de France à Pierre-Clément. Comprenant que cela pouvait être important, je m’assurais du couchage de mes filles et j’allais leur raconter quelques histoires, en attendant que fût reçu monsieur Landais. Je n’eus pas le temps de m’informer de ces annonces que Monsieur Lyons, entrepreneur de la Gazette gouvernementale de La Nouvelle-Orléans, vint porter à mon époux des dépêches de France. Attendant son départ je me glissais dans son bureau. Je le trouvais abattu. Il m’apprit qu’il était destiné à la Préfecture coloniale de la Martinique sans avoir été consulté. Il était entre l’abattement et la colère de n’avoir été qu’une marionnette.

*

Dans les jours qui suivirent, je vis peu Pierre-Clément qui dut organiser la passation entre la France et l’Espagne. Mon mari entra dans un bras de fer avec le marquis de Casa-Calvo et le secrétaire du gouvernement espagnol Don Andrés Lopez de Armesto. Il imposa sa propre milice à la tête de qui il nomma Monsieur Deville-Depontin-Bellechasse, et un nouveau maire au Cabildo, Monsieur Boré, l’un et l’autre ayant toujours tenu tête aux Espagnols. Il composa un conseil municipal constitué de négociants, des gens accoutumés aux affaires, il trouvait cela profitable à la colonie. Sa première action envers les colons fut de proposer un souvenir et un hommage à la mémoire des Français sacrifiés sous O’Reilly, le deuxième gouverneur espagnol qui avait endigué le refus des colons français à être géré par un gouvernement espagnol en fusillant les réfractaires. Cette histoire m’avait été racontée à plusieurs reprises, elle avait laissé une plaie béante parmi les Français, plaie que mon époux voulait panser.

*

Empire H2La passation de pouvoir eut lieu le 30 novembre 1803. Escorté d’une soixantaine de Français, Pierre – Clément, revêtu de son superbe uniforme vert avec le haut col brodé, coiffé d’un bicorne à plume blanche, se rendit à pied au Cabildo. Le brick l’Argo le salua à son passage. De mon côté, entourée comme une reine des plus grandes dames de la colonie, toutes habillées et coiffées à la dernière mode, je le regardais venir depuis les balcons du palais du gouvernement. J’avais privilégié moi-même une robe et cape turquoise. La foule y était considérable. Les troupes espagnoles s’y tenaient sous les armes d’un côté, et les milices françaises de l’autre. Les tambours battirent, les clairons sonnèrent aux champs quand mon époux passa. Le marquis de Casa-Calvo était là pour remettre dans les règles à Don de Salcedo, de plus en plus impotent et malade, ses pouvoirs, ainsi que la lettre du Premier Consul Bonaparte et l’ordre de Sa Majesté catholique. Dans la salle de cérémonie, Pierre-Clément et le marquis de Casa-Calvo échangèrent leurs pouvoirs, les signèrent et apposèrent leurs sceaux. Ils allèrent ensuite sur le balcon central et quant à moi sur un des balcons latéraux. À leur apparition fut baissé le drapeau espagnol, qui était au haut d’un mat ; et en même temps fut hissé le drapeau français. La compagnie de grenadiers du régiment espagnol de la Louisiane alla prendre le drapeau espagnol, et les troupes espagnoles défilèrent après lui, au pas de charge. Mon mari remit alors leurs pouvoirs à ses hommes. Pendant cette cérémonie, le canon tonnait de toutes parts. Quel dommage que ce ne fut qu’une passation momentanée !

Ce jour-là, il n’y eut pas d’autres manifestations, j’avais juste organisé un repas avec quelques fidèles, dont les familles de Monsieur de Boré et de monsieur Deville-Depontin-Bellechasse. Suite à cela, nous restâmes entre dames pendant que mon époux commençait la mise en place de ses fonctions officielles.

*

La journée du lendemain fut une fête continuelle. Nous eûmes soixante-quinze
FREDERIK HENDRIK KAEMMERER (1839-1902) | Danse dans le personnes à diner, tant Espagnols qu’Américains et français, commencèrent le jeu avant dîner et ne le discontinuèrent pas sans grosses pertes, sans folies, jusqu’au lendemain huit heures du matin. Deux tables magnifiquement servies furent interrompues par trois toasts : le premier, au vin de Champagne blanc, à la République française et à Bonaparte ; le second, au vin de Champagne rose, à Charles IV et à l’Espagne ; le troisième, au vin de Champagne blanc, aux États-Unis et à Jefferson. À chacun de ces toasts correspondaient trois salves de 21 coups de canon.

Le café était à peine pris, qu’il commença à entrer du monde. Le temps qui était brouillé la veille s’était remis et un coup de vent du nord, le plus piquant de l’hiver, avait desséché la terre et étoilé le ciel. Le vent soufflait avec force. Il dérangeait les illuminations, autour du Cabildo. Néanmoins, les gros pots à feu éclairaient d’une lumière éclatante et les abords et les façades de la maison.

Cent femmes, la plupart belles ou jolies, toutes bien faites, élégantes, brillantes de parure, cent cinquante à deux cents hommes circulant à travers divers appartements, dont j’avais enlevé les portes, s’entrelaçaient dans un torrent de lumière, en trois contredanses animées, tandis que des tables de jeu s’élevaient de toutes parts. Les contredanses anglaises interrompaient, d’une sur trois, les contredanses françaises. Le marquis de Casa-Calvo ouvrit le bal par un menuet avec madame Almonaster. Des danses de caractère par M. Folck, M. Dugay, de Bordeaux, se succédèrent. Enfin, l’on entremêla les valses. Madame Livaudais et Madame Boré, qui avaient renoncé aux bals, depuis de longues années, en reprirent le goût dans cette circonstance.

On soupa à trois heures du matin. Il y avait deux tables ; la grande avait 54 couverts ; la petite en avait 20. On y fit honneur. Les danses recommencèrent.

Peu à peu, les hommes et les dames filèrent. À cinq heures néanmoins, deux contredanses restaient encore, à sept heures la danse des bateaux et la galopade survivaient. Il en était huit, quand les derniers joueurs levèrent la séance.

Le lendemain matin, tous les joyeux participants au bal avaient la gueule de bois, malgré cela tous vinrent à la grande grand-messe solennelle, à laquelle nous assistions et où le Domine salvamfac Rempublicam, Domine salvos fac consules fut chantés selon le concordat. Comme l’évêque, au nom de Sa Majesté catholique, avait refusé tout net, ce fut le père Donat, un jésuite français, un de ces missionnaires n’ayant peur de rien, pas même du Diable, qui officia en l’honneur de la République française.

Franz Xaver SimmLe marquis de Casa-Calvo nous dédia un bal. Il y avait au moins 150 femmes, belles de leur beauté naturelle et de leur parure. C’était un mélange de Louisianaises, de Françaises, d’Américaines, d’Espagnoles et de celles-ci en très grand nombre. Tous les officiers des corps espagnols y étaient en uniformes. Outre quatre maîtres de cérémonie, M. de Casa-Calvo en fit lui-même les honneurs avec autant d’attentions que de grâces. Il vint, à la tête de son état-major, me recevoir à la descente de sa voiture. Une loge, gardée toute la nuit par un grenadier du régiment de la Louisiane, m’était réservée ainsi qu’à ma société. Le concert et les danses se partagèrent la soirée. À deux heures après-minuit, fut servi un ambigu de la plus grande magnificence et où tout était en profusion. Une quantité éblouissante de bougies éclairaient une décoration superbe. Nous nous quittâmes à huit heures du matin. Il n’eût pas été Français que mon époux demeurât en reste.

Nous le rendîmes le 16. Cette fois-ci, nous eûmes plus de cinq cents invités qui se pressèrent au palais du gouvernement. La soirée prévoyait d’être somptueuse, éclairée par deux cent vingt bougies sur les candélabres. Les tables des buffets ployaient sous les pâtés et rôtis. Le vin était prévu à profusion.

L’harmonie en fut toutefois troublée par un incendie qui éclata entre huit et neuf heures du soir. Le feu prit à une maison appartenant à une mulâtresse libre. Un vent du nord assez impétueux soufflait. Heureusement qu’un grand jardin la séparait, dans cette direction, d’autres bâtiments construits en bois comme elle. Il n’a pas été difficile d’en concentrer le foyer et d’en surveiller les flammèches qui allaient tomber sur les toits couverts, la plupart en bardeaux. Aux souvenirs de 1788 et de 1794 et des huit millions de piastres fortes que cette ville brûlée perdit, il est pardonnable aux Louisianais de frémir lorsqu’ils voient des flammes.

C’était un spectacle à serrer le cœur. La panique avait pris le dessus, au sortir de chez moi, éploré et poussant des cris, des pères de famille et des femmes s’enfuyaient à la hâte ; d’autre part, des esclaves chargés et suivis de leurs maîtres prenaient la direction du port, tandis qu’au port même des navires effrayés coupaient leurs câbles et se mettaient en dérive. Au bout d’une heure, le toit de la maison s’est affaissé, et le feu a jeté moins de cendres embrasées. Le feu fut maîtrisé et presque éteint, le marquis de Casa-Calvo et mon époux vinrent rejoindre la bonne compagnie.

La gaieté reprit ses droits dans toutes les salles. Les amusements durèrent douze heures. Boléros, gavotes, anglaises, contredanses françaises et anglaises et galopades se succédèrent. Huit tables de jeu et de gros jeux furent mises en place. Avaient été installés vingt quinquets, deux cent vingt bougies, soixante couverts à la grande table, avec vingt-quatre à la petite et cent quarante-six sur trente-deux guéridons de restaurateurs. Des centaines de personnes mangeaient debout çà et là, piochant dans les vingt-quatre gombos, dont six ou huit à la tortue de mer, mis à leur disposition.

Outre, durant la nuit entière, un buffet abondant de Bavaroises, de thé, de café, de chocolat et de consommés… mon époux avait rendu au commandant espagnol une revanche qui a été admirée. Nous nous sommes séparés à huit heures du matin. Ce troisième bal avait duré toute la nuit et marqué définitivement, dans les rires, les danses et les chants, le véritable enterrement, à jamais, de la Louisiane française.

*

Le lendemain matin des festivités, les commissaires américains arrivèrent. Le général Wilkinson, avec le général Claiborne, suivis de cinq cents hommes, et du major Wadsworth voulurent rencontrer mon époux au plus tôt. Il fallait bien l’admettre, mon époux se rendit assez vaseux à sa réunion et pour cause. Les commissaires américains furent accueillis au Cabildo par dix-neuf coups de canon. Lors de cet entretien, Pierre-Clément et les États-Uniens convinrent qu’ils suivraient  les formes protocolaires déjà suivies avec les Espagnols.

Frederic Soulacroix (EleganteLe jour qui devait être le premier d’une ère vraiment nouvelle pour les rives du Mississippi, mon époux et moi même fûmes entourés à la maison de tous les officiers municipaux, de l’état-major, d’un grand nombre d’officiers, d’un plus grand nombre de citoyens français de tout rang et de tout état. Nous nous rendîmes à pied, avec ce cortège, à l’Hôtel de Ville. Le jour était beau et la température douce comme au mois de mai. Les onze galeries de l’hôtel de ville et tous les balcons de la place étaient pleins d’élégantes de la ville. Les officiers espagnols se distinguaient dans la foule par leurs plumages. À aucune des cérémonies précédentes, il n’y avait eu pareille quantité de curieux.

Les troupes anglo-américaines ont enfin paru. Elles ont débouché par pelotons, battant aux champs, le long du fleuve sur la place et, faisant front aux milices adossées à l’hôtel de ville, elles s’y sont formées en ordre de bataille. Les commissaires, MM. Claiborne et Wilkinson, ont été reçus au bas de l’escalier de l’hôtel de ville, par le chef, de bataillon du génie Vinache, le major des milices Livaudais, et le secrétaire de la commission française Daugerot. Mon époux reprit le relais et l’échange des pouvoirs s’effectua. Il remit les clefs de la ville, entrelacées de rubans tricolores, à M. Wilkinson, et de suite il a délié de leur serment de fidélité envers la France les habitants qui voudraient rester sous la domination des États-Unis.

Ils se transportèrent au principal balcon du Cabildo. À leur apparition, le pavillon français fut descendu ; le pavillon américain fut monté : ils se sont arrêtés à la même hauteur. Un coup de canon a été le signal des salves des forts et des batteries.

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Mon époux invita tous les participants à une fête le soir même. Le corps des officiers des milices accourut. Ils avaient les larmes aux yeux en remerciant Pierre-Clément et moi même de notre venue et des espoirs qu’elle avait fait entrevoir. Nous ne nous étions pas cuirassés pour les actes de cette journée, et nous ne nous attendions pas à ses effusions. J’ai rassemblé le peu qui me restait de forces pour leur répondre deux mots et je me suis enfui momentanément, mon époux sur les talons, tant l’émotion était présente.

La fête se termina par un diner et une soirée auquel la société tout entière a pris part sans distinction d’Espagnols, d’Américains, de français. Nous avons porté solennellement le toast aux trois nations, et les avons tous salués au bruit des canons.

*

Le 20 avril, nous regardâmes avec une certaine nostalgie et avec amertume s’éloigner le port de La Nouvelle-Orléans depuis le bastingage du Natchez. Les rêves de mon mari s’envolaient, et mes angoisses face à ce nouveau voyage me mettaient déjà à mal.

Constable John (1776-1837) 002

Fin

Sources :

Pierre-Clément de Laussat (Mémoires sur ma vie à mon fils :

https://archive.org/details/mmoiressurmavie00lausgoog

Vue de la colonie espagnole du Mississippi par un observateur résident sur ​​les lieux :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k213553v/f9.image.r=Basse-louisiane.langFR

un Béarnais gouverneur de Louisiane IV

Épisode précédent

french school c 1800 (portrait of a young lady with a white veilLa Nouvelle-Orléans ? Un damier symétrique. C’est la première chose que je remarquais en traversant la ville. Cela n’avait rien à voir avec Cardesse en Béarn ou Pau ni même avec Paris. Évidemment, moi, Marie Anne Josèphe Paule de Peborde, bien qu’épouse de Pierre-Clément de Laussat, je n’avais pas vu grand-chose du vaste monde. Je n’étais pas blasée, lasse bien sûr par un voyage qui avait été éprouvant pour ma santé, mais pas assez pour ne pas m’émerveiller. Je considérais les lieux comme étant exotiques, et j’étais tellement soulagée que je trouvais tout très beau.

Nous fûmes invités à loger dans la plantation de monsieur de Marigny à l’est de la ville. La demeure était vaste avec une galerie périptère entourée de rangées de colonnes sur chacune de ses faces formant un péristyle extérieur. Elle avait un étage, et huit travées à chacun d’eux. Le haut toit pyramidal à pente raide, garni de petites fenêtres des « chiens assis », surplombait la véranda, dont je me promettais de profiter rapidement. Sa hauteur permettait des logements qui étaient dévolus aux nègres* de la maison. Des chênes massifs et des magnolias entouraient la demeure, donnant une ombre bienfaitrice. Roses et autres fleurs inconnues de moi embaumaient l’air, le courant du fleuve fredonnait doucement se mêlant à la musique de la vie des insectes innombrables. C’était le Paradis.Marigny Plantation House New Orleans 1803

Nous avions donc à notre service les meubles de Monsieur de Marigny, le linge et les esclaves de Monsieur  de Livaudais. Et nous fûmes secondés en tout par Monsieur Charpin, officier mis à notre service. Il a été mieux qu’un autre nous-même. Il avait tout prévu, pourvu à tout et nous a ménagé l’obligeance de tous ses amis. La famille de Monsieur de Pontalba nous accueillit comme si nous lui appartenions. Monsieur de Pontalba, lui-même, nous avait fait des présents inappréciables, celui d’une réputation avantageuse, celui des bontés de ses parents et celui de l’amitié de Monsieur Charpin : nous devons Monsieur Charpin à Monsieur de Pontalba et, il faut bien le dire, nous devons tout à Monsieur Charpin.

Le dimanche qui suivit notre installation, mon mari et moi-même fûmes reçus au Cabildo, c’était ici le nom du corps municipal. Monsieur Lanusse, Béarnais Orthézien, était à sa tête, comme premier alcade, le clergé, trois députés du commerce et plusieurs habitants grossissaient le cortège. L’accueil fut plus chaleureux qu’à notre arrivée. Peut-être les Orléanais avaient ils été rassurés ?

Felix Achille Beaupoil de Saint Aulaire (1801-1889) New_Orleans_Faubourg_Marigny_1821

Dès le lendemain, je fis connaissance avec les environs de La Nouvelle-Orléans. Mon époux, mes filles et moi-même, entourés de quelques connaissances du lieu, de Monsieur de Salcedo, le fils aîné du gouverneur espagnol, du chef de bataillon du génie Vinache et de notre fidèle Monsieur Charpin, sommes allés au fort qui défend l’entrée sur le lac Pontchartrain. Notre petite équipée prit tout d’abord un chemin boueux, qui pouvait être poudreux suivant la saison, et qui menait, par l’arrière de la ville, à de petites plantations formant le canton de Gentilly. Là prenait le canal de Carondelet, qui aboutissait aux environs de la ville, et par où l’on communiquait au lac Pontchartrain, sur de moyennes embarcations. C’était le but le plus ordinaire des promenades et des rendez-vous de la ville. Il n’en était pas moins fort triste, mais ma première impression était sûrement due au temps maussade du jour. Je devais découvrir par la suite que la ville et ses environs n’étaient embellis d’aucune promenade agréable. On y avait, pour y suppléer que la voie publique, autrement dite, la Levée, nom de la digue, qui régnait le long du fleuve, vis-à-vis de la ville et dans son extérieur. Voilà tout ce qui tenait lieu de promenades, et où il était de bon ton, d’aller se montrer, quand le temps était beau, soit à cheval, soit en voitures, pendant une à deux heures en soirée, pour y faire parade.

Débarcadère sur le lac Pontchartrain à la Nouvelle-Orléans (Lousiane), C.-A. Lesueur, entre 1816 et 1840

Ce jour-là, nous sommes partis en canot depuis le port du canal, construit par le baron de Carondelet, pour aller jusqu’au Bayou Saint-Jean. Ce Bayou se prolongeait jusqu’aux murs de la ville, l’endroit où il aboutissait naturellement était assez pittoresque. Les embarcations ordinaires du lac s’y arrêtaient et y formaient un port vivant. Ses eaux claires et bleuâtres contrastaient avec les eaux bourbeuses et jaunâtres du Mississippi. Une espèce de village à tavernes, auberges, guinguettes, s’y était construite. La moitié du chemin était indiqué par une petite île formant un bouquet épais de verdure et d’ombrage. Les bords étaient presque partout des cyprières, c’est-à-dire des forêts de cyprès et d’autres d’osiers, arbres dont les pieds baignaient au sein de mares d’eaux vives. À la droite du Bayou, les plantations se terminaient à 300 pas du port, à sa gauche, ce n’étaient que misérables éclaircies parsemées de quelques huttes. Après plusieurs sinuosités, on atteignait l’embouchure, sept à huit cabanes de pêcheurs et une maisonnette l’annonçaient. Si la promenade me parut agréable, son but me déçut, le fort était un misérable bastion en bois sur un terrain mouvant. Il n’en reste pas moins que le lieu avait pour intérêt principal d’être le lieu de départ ou d’arrivée pour Pensacola ou La Mobile, trois grosses barques traversaient régulièrement le lac venant, l’une du Nord-est et les deux autres du Sud. C’était la route qui, de ce côté, conduisait à ces derniers postes par la mer, et de l’autre côté, par un chemin abrégé, aux Natchez et aux États-Unis de l’Ouest. De là, nous avons traversé le pont du Bayou Saint-Jean et sommes allés à ce qu’on appelait la Métairie et la Providence. La Métairie était dans l’intérieur des terres, vers le milieu du territoire qui séparait le Mississippi du lac Pont-Chartrain. Ce quartier était défriché depuis peu d’années. On y voyageait encore dans de ces bois antiques du Nouveau Monde, au milieu d’immenses forêts, où l’on se perdait à mesure qu’on s’enfonçait dans les terres. Là étaient les magnolias, les platanes et les chênes verts de toute espèce, et ces mille et mille arbres exotiques pour l’Europe et indigènes pour l’Amérique. Ces mille et mille lianes, se mêlaient, s’entrelaçaient et faisaient, à travers les bois, un épais, souple et mobile réseau. Après quatre lieues et demie de course, nous sommes sortis aux bords du fleuve sur l’habitation Sauvée. Nous y passâmes la journée et nous rentrâmes à La Nouvelle-Orléans par la route de la Levée recouverte des fameuses coquilles d’huitres.

Ces promenades, que je répétais les jours suivants, souvent en compagnie de Monsieur Charpin, plus disponible que mon époux, me permirent de constater que le fleuve formait, devant la ville, une anse. Une espèce de bassin demi-circulaire, mais évasé, qui lui tenait lieu de port à son levant, le long duquel venaient mouiller les bâtiments, l’un à côté de l’autre, et si près du rivage, qu’au moyen de deux fortes traverses planchéiées en forme de pont, on pouvait communiquer, sans gêne et de plain-pied, de terre à chaque bâtiment, et le décharger de même avec la plus grande facilité. Les plans du Vieux Carré, comme disent les résidents, avec ses rues à angle droit, avaient été dessinés par un certain Adrien de Pauger. L’Hôtel de Ville ou Cabildo, bâti en briques, et à un étage, l’Église paroissiale, aussi bâtit en briques, la maison du gouverneur et les casernes étaient situées les uns près des autres, sur une place attenante aux bords du fleuve. Sur les quais étaient aménagés des magasins, un hôpital et le couvent des Ursulines. Tout cela mettait décrit au fur et à mesure que je le découvrais par mon guide.

Dumaine from Chartres (Miltenberger Building, 900-902 Royal)

À bien dire, la ville, et surtout le faubourg, n’était qu’ébauchée, la plus grande partie des maisons n’y étant construites qu’en bois, à rez-de-chaussée, sur des espèces de pilotis et des fondements en briques, et couverts en bardeaux ; le tout d’un bois très combustible, de cyprès. Aussi, cette ville avait-elle été incendiée, accidentellement, deux fois, dans l’intervalle d’un petit nombre d’années. Malgré cela, je constatais qu’on élevait, encore tous les jours au centre de la ville et sur les emplacements d’anciennes maisons brûlées, des espèces de grandes échoppes où tout n’était que cyprès, à l’exception des fondements, sans songer aux dangereuses conséquences, ce que je trouvais inconscient. Mon mari m’expliqua que c’était à cause de l’épargne, et que l’on préférait l’économie à l’assurance d’une meilleure sécurité. Dans le même temps, il me fit observer qu’il existait de bâtiments plus solides et moins risqués sur les bords du fleuve, et dans les premières rues qui se présentaient au front de la ville. Ces bâtiments étaient en briques cuites, avec de petits balcons de fer forgé sur la face du premier étage, par contre, dans la profondeur de la ville et du faubourg, on ne voyait que des baraques. Les rues en étaient bien alignées, assez larges, mais point pavées. Se trouvant encaissées par les trottoirs, et avec peu ou point de pente, elles étaient durant une partie de l’année un vrai cloaque, une abomination. Celles de ces rues qui partaient des bords du fleuve, et coupaient directement la ville, après un fort grain de pluie, avaient l’air d’autant de lagunes.

Nous voilà donc dans notre nouvelle Patrie, dans notre nouvelle maison, au milieu de nos nouveaux devoirs. Tous les Louisianais avaient le cœur français, dixit mon époux. Comme toute chose qu’il entreprend, Pierre-Clément commença ses inspections tâchant que rien ne lui échappât. De mon côté, je m’installai de mon mieux, me préoccupant du confort de mes filles et de mon époux. À la vérité, ma tâche était moins lourde que celle de mon époux confronté aux ennemis d’une prise du pouvoir par la France. Souvent par crainte ou par jalousie ils cherchaient à aigrir les esprits, à les inquiéter voire à les irriter, tantôt prenant pour prétexte le culte ou l’esclavage, ou même alarmant les Anglo-américains et les Louisianais sur leurs rapports respectifs. Pierre-Clément m’expliquait que des hommes sans principes comme sans ressources affluaient de tous côtés et que des négociants, criminellement avides, introduisaient des nègres de Saint-Domingue, ce qui était strictement interdit au vu des évènements dans cette colonie. Chaque jour empirait le mal, il était temps que le gouvernement français se montrât et annonçât ici ses droits et ses intentions.

Hamza, Johann (A gentleman reading in the libraryJe ne m’occupais point de politique, non pas que je n’y entendais rien, j’aurais été bien stupide si tel avait été le cas, toute la journée j’en entendais parler. Mais si j’écoutais mon époux et son entourage, je m’en mêlais que fort peu et le plus souvent simplement pour ne pas passer pour indifférente. J’étais parfaitement consciente que mon époux voyait de grands moyens d’amélioration, mais aussi de grands obstacles à sa vision de gouverneur de cette colonie. Il avait l’intention de voir son gouvernement accorder une protection spéciale au culte, que ses principes sur l’esclavage soient mêlés de douceur et de fermeté, et comptait porter un grand respect pour les traités et les égards d’un bon voisinage. Chaque fois que nous étions dans l’intimité, il me faisait partager ses doutes et ses espoirs. La tâche était lourde, il s’en inquiétait, mais il espérait beaucoup des colons. Quand il ne recevait pas ou ne répondait pas à quelques invitations, il s’occupait des dépêches pour la France, écrivant de longs rapports descriptifs, posant des questions, proposant des réponses, son dessein étant de renvoyer incessamment le brick qui nous avait conduits jusqu’ici, porteur de ses missives.

Mon époux m’entraînait à d’innombrables visites à 30 lieues à la ronde. Nous étions reçus avec prévenances et honnêtetés. Il nous était offert, meubles, voiture et autres cadeaux de valeurs, tout nous était prodigué. Nous y répondions en faisant déballer petit à petit nos bagages, au sein desquels nous avions prévu nos cadeaux. Malgré l’étiquette, le formalisme et les pointilleries, dont les chefs espagnols ne se départirent jamais, l’accueil était prévenant et chaleureux. Don Juan Ventura Morales, intendant intérimaire de la colonie pendant cette passation de pouvoir, était vigilant à ce que tout se passa le mieux possible pour mon époux et pour moi-même.

Il y eut bien évidemment quelques impairs, mais s’ils furent contrariants sur l’instant, ils n’étaient dus qu’à une méconnaissance de ma part des traditions locales fortement influencées par celles de l’Espagne. Une de celles qui m’a le plus marquée fut la mésaventure qui m’arriva à la veille des fêtes de Pâquescea6027fee69dde5c267a63cfbdc5c3e consacrées à l’église. Le jeudi saint, devant rejoindre Pierre clément à la cathédrale Saint-Louis, je me préparai avec soin, parfaitement consciente de mon rôle de représentation. Ce fut donc avec soin que je choisis une robe en mousseline vert tendre ajustée sous la poitrine et souligné par un galon de couleur rose pâle. Je m’en souviens bien, car j’avais assorti, suivant les conseils de la couturière qui me l’avait faite, de gants rose et d’un petit chapeau de paille noué sous le menton avec un ruban de même couleur. Ma tenue comme prévu fut du meilleur effet sûr la gent féminine. La cérémonie me parut longue tant la chaleur au sein du lieu saint était étouffante et nos éventails ne nous soulageaient guère. La messe finit, après avoir échangé salutations et compliments, je me retirai, laissant mon époux à ses responsabilités. En ce jour, aucune fête décemment ne pouvait se faire, chacun rentrait chez soi. Je repris ma voiture conduite par un fonctionnaire de mon époux. Nous fûmes arrêtés avant que de sortir de la ville par un nègre*, qui faisait sentinelle. Nous pûmes rien en tirer, nous le comprenions à peine tant son accent était fort et ses tournures de phrase fort éloignées du français. La seule chose que nous comprîmes c’était que c’était l’ordre du Gouverneur et que nous ne pouvions circuler en voiture en ce jour. Je fus donc contrainte de rebrousser chemin à pied. Quelle ne fut pas la surprise de mon époux de me voir arriver au Cabildo et d’apprendre que j’avais fait le chemin à pied ! Ni une ni deux, il s’en plaignit aussitôt au Gouverneur qui parut affligé et fort contrarié de ce que l’on avait fait subir à l’épouse de son futur successeur. Il dépêcha son fils afin de vérifier les circonstances et d’y mettre ordre. Le factionnaire fut envoyé au cachot ainsi que son officier supérieur. Pierre-Clément demanda la clémence d’autant que nous apprîmes qu’en pareil jour, en Espagne, le Roi lui-même allait à pied. Cette contrariété fut vite oubliée et ne fut remémorée que telle une anecdote amusante.

Le marquis de Casa Calvo, brigadier des armées, établi à La Havane, adjoint au gouverneur Salcedo, pour la remise de la Louisiane était arrivé à La Nouvelle-Orléans. Il avait débarqué en ville, le 10 mai 1803, avec son second fils, un enfant de 14 ans, cadet dans un régiment. On le disait d’un caractère violent, pourtant ses manières étaient celles d’un homme qui avait dû savoir-vivre. Cela venait surement du fait que ses moyens s’annonçaient autant dans leur vigueur que ceux de Monsieur de Salcedo étaient dans leur déclin.

Mon époux décida qu’il était tant que nous donnions un grand dîner, le lundi de Pâques était idéal. Nous rassemblâmes, le gouverneur, l’intendant, l’auditeur de guerre, les chefs civils et militaires, le vice-consul des États-Unis. Suivant les conseils de monsieur Charpin, je pris mille précautions pour que tout soit parfait de ma toilette, au menu, en passant par la présentation de la table et de la place des invités. J’évitais tout impair, ce fut une réussite, jusqu’aux toasts, aucun ne fut oublié aux sons des canons du brick que Pierre-Clément fit retentir au loin. Nous étions satisfaits. Nous n’étions pas en reste vis-à-vis des Espagnols.

Toutes ces attentions avaient de l’philibert-louis-debucourt-l-orange-ou-le-moderne-jugement-de-paris-1801importance, car la société de La Nouvelle-Orléans, bien qu’il y ait beaucoup de monde, avait le caquetage des petites villes. Les hommes avaient de l’abandon et ils étaient francs. Ils aimaient singulièrement le plaisir, leurs repas étaient entremêlés de santés et de chansons à vieux refrains. Les femmes avaient un bon ton et une charmante tournure. Les hommes et les femmes joignaient à de l’élégance naturelle une adresse extrêmement remarquable. Le luxe et la mise des toilettes ressemblaient à ceux de Paris.

Si mon époux était fébrile, attendant et espérant l’arrivée de l’expédition du général Claude-Victor Perrin, de mon côté je profitais de la vie au bord du fleuve. Si de son côté Pierre-Clément poursuivait ses préparatifs, pour le casernement des troupes, en maisons, lits, moustiquaires, pour leurs vivres en farines et boulangerie, et pour les hôpitaux, du mien, je contemplais le fleuve qui formait sous nos yeux un bel aspect. Nous étions dans un des points du demi-cercle qui domine le port. Cent vingt navires français, espagnols, et surtout anglo-américains, s’étendaient au loin comme une forêt flottante, formant une perspective digne des régions les plus animées de la terre. Notre habitation était des plus agréables. Le vent faisait le tour du compas tous les quatre ou cinq jours. Les galeries, qui embrassaient les quatre côtés de la maison, servaient, quand il faisait chaud, à se procurer la fraîcheur, et, quand il faisait froid, à l’éviter. Winslow Homer (A Norther, Key WestLe soleil à midi était si ardent sur la tête qu’il n’était pas question de sortir de l’ombre. Il faut dire que le climat n’était pas toujours clément et bien que la température fût généralement agréable, ses variations la portaient rapidement d’un extrême à l’autre en un espace de 12, de 24, de 48 heures. Un jour, c’était une journée de printemps, la nuit suivante, le vent impétueux d’Est et de Nord-est créait une tourmente, les eaux du fleuve montaient d’un pied, le vent durait toute la journée du lendemain et la pluie le suivait en bruine tamisée de mai. Le lendemain était froid. Il fallait se chauffer. Le suivant une chaleur des tropiques nous écrasait. Le corps transpirait continuellement même sur un fauteuil, puis un orage éclatait qui vous donnait 12 à 18 heures de répit. Cependant, les matinées étaient la plupart délicieuses. Tel était notre mois de mai, mais ce n’était rien par rapport à ceux d’été dont on nous effrayait.

Hormis ces soubresauts climatiques, notre vie avait d’autres inconforts, nous souffrions des moustiques maringouins. Là-bas, ils étaient énormes et étaient une véritable plaie. Au coucher du soleil, ils s’emparaient de l’horizon. Ils volaient jusqu’au fond des appartements, se précipitaient autour des lumières, vous piquaient au vif de leurs aiguillons, vous couvraient les bras et les mains de boutons cuisants, qui, pour peu que vous les touchiez, devenaient une plaie : impossible ni de lire ni d’écrire. Un salon même, malgré les diversions d’une société nombreuse, devenait un lieu de supplice, la passion du jeu et l’endurcissement du corps par une longue habitude pouvaient seuls le rendre supportable. Nous n’en étions point là, aussi nous nous couchions vers dix heures, quelquefois à neuf, pour nous soustraire à ce fléau sous les voiles des moustiquaires.

Lesueur, entre 1816 et 1840 (François Guillemin était Consul de France à la Nouvelle-Orléans de novembre 1825 à août 1838 Habitation de Mr Guillemin près de la Nouvelle-Orléans (Lousiane), C.-A.De plus, notre logement aux portes de la ville, à trente pas du rempart, devenait difficile d’accès que ce soit par beau ou mauvais temps. Le soleil ou la pluie, la poussière ou la boue, étaient souvent des obstacles à braver. On venait jusqu’à nous en voiture, mais n’en a pas qui veut, et c’était un attirail, à si petite distance, pour ceux qui en avaient. De là résulte, qu’à moins d’inviter avec apprêts, nous avions peu de monde. Nous restions alors en famille, comme à la campagne ; heureux de notre tranquillité ! Nous n’en apprécions pas moins l’avantage d’être, dans une maison commode, dans une position charmante, respirant un air frais, s’il est frais nulle part. Quand nous rentrions chez nous, nous sentions chaque fois, avec un nouveau plaisir, le charme de s’y retrouver. La bibliothèque faisait les délices de mon époux qui avait sous ses yeux sa précieuse collection de livres.

Philibert Louis Debucourt

Mon époux s’attachant à connaître un pays estimant que rien ne lui devait être étranger ou indifférent, recevait et recherchait le monde. Ma tache était sans fin, devant organiser, préparer une succession de diners et de bals dont les Louisianais étaient friands, devant recevoir tout ce qui comptait dans la colonie. Pierre-Clément, lui, passait son temps à se promener, à courir, à écouter, à interroger et à prendre des notes, me demandant mon avis sur tout un chacun après chaque réception.

À ma table, je reçus l’intendant Moralés, à qui son caractère dur a suscité bien des ennemis. Bien que riche, il était du moins incorruptible et inaccessible aux soupçons. Il devait sa fortune à des spéculations particulières. Il avait, comme administrateur, un bon esprit et du talent.

Un autre jour, mon époux m’amena un homme captivant, Monsieur Duvilliers, fils d’un chevalier de saint Louis, descendant de Jumonville du Canada, habitant des Opelousas, qui était fort aimé des sauvages et qui nous conta des anecdotes passionnantes. Il était venu, accompagné, de Romand, planteur du même quartier, qui y couvrait la terre de ses troupeaux, et y levait le plus beau coton de la Louisiane.

Vint aussi nous rendre visite le père Viel. Il était du voisinage, des Attakapas, c’était un ancien oratorien de Juilly, qui y avait connût plusieurs béarnais. Nous échangeâmes des souvenirs et des nouvelles de ces connaissances communes.

Adam-Buck-MAC-on-coachCe pays était plein de surprise, un certain Chouteau, fils naturel d’un Laclède cadet, frère de notre Laclède, maître des eaux et forêts, et natif de notre vallée d’Aspe, descendit de Saint-Louis des Illinois à 600 lieues environ, où il commandait et commerçait. Pierre-Clément fut enchanté de cette visite, car notre visiteur lui donna de justes informations sur ce confluent du Missouri et du Mississippi ainsi que des Indiens Osages, qui passaient pour n’être les amis de personne.

De la Pointe-Coupée, nous reçûmes Monsieur Podras, un des principaux et plus éclairés propriétaires cultivateurs de coton. Il était venu accompagné de Monsieur Destréhan, de la Côte-des-Allemands, le premier des sucriers de la Louisiane.

 Quelques jours après, Monsieur Bahen, né à Cette en Hérault, de famille parlementaire, alliée aux Cambons de Toulouse, dont le père avait été une des victimes de la révolution et dont deux frères avaient servi en Égypte, ayant passé sa vie aux Ouachita, avec son simple bon sens et une extrême bonhomie, nous fournit des notions aussi sures et aussi positives sur l’intérieur de la colonie et sur les relations avec les sauvages. Ce jour-là, nous eûmes aussi monsieur Prud’homme, des Natchitoches, qui donna des nouvelles de cet ancien quartier, où il n’y a pas plus de 150 maisons, toutes des familles françaises de cœur et de sang.

Nous eûmes aussi à notre table bon nombre d’Américains, je ne les affectionnais guère, il faut dire que certains ne prenaient pas la peine de parler français.

goodcompany

En retour, nous reçûmes pléthores d’invitation que pour la plupart nous acceptâmes. J’appréciais particulièrement celles des Livaudais qui résidaient à deux lieues. Parents des Pontalba et amis de Monsieur Charpin, ils s’étaient unis à lui pour nous combler d’attentions. Leurs mœurs simples étaient empreintes de bonté et d’honnêteté. Quatre générations vivaient ensemble sous le même toit. Ils avaient soixante nègres et plus de cent mille francs de rente. Ils vivaient mal et étaient humblement logés. Ils sacrifiaient visiblement l’agréable à l’utile.

Une autre invitation, nous amena, deux lieues plus avant, à la demeure de Monsieur de Boré. Je fus émerveillée par la plantation. Elle était très jolie et entourée de beaux jardins et de magnifiques allées d’orangers, sur lesquels abondaient sans cesse et à la fois les fleurs et les fruits à toutes les époques de leur maturité. C’est dans cette plantation qu’Étienne de Boré fut le premier en Louisiane, à réussir la cristallisation du sucre.

Évidemment, mes souvenirs paraissent idylliques, mais il n’y avait pas que le climat qui avait ses orages. Mon mari se heurta à plus d’une perturbation diplomatique. La première ne le concerna pas directement bien que l’on essaya de l’y mêler alors qu’on lui avait caché l’affaire jusqu’à qu’elle éclate au grand jour.

keith Lacour (The Cabildo : New Orleans, LA

Les États-Unis avaient obtenu quelques années auparavant de Sa Majesté Catholique un entrepôt. Le gouverneur Salcedo le supprima contre l’avis de l’intendant, peut-être par suite de cet esprit de rivalité et de contradiction qui régnait entre ces deux, autorités. Le gouverneur s’était bien gardé d’éclairer Pierre-Clément, mais cela vint tout de même jusqu’à notre table par l’intermédiaire des Américains qui étaient fort courroucés de cette violation d’un droit acquis. Mon époux ne put rien faire et s’en remit aux Espagnols qui ne démordaient pas de cette fantaisie.

La deuxième bourrasque vint du capitaine Pierre Farnuel, du navire l’Africain, parti de Bordeaux, en juillet 1802. Il vint prévenir Pierre-Clément qu’il avait été détenu, à Plaquemines, cela le fit entrer dans une grande colère quand il en connut la cause. II arrivait du Sénégal et sous prétexte de besoin de vivres avait relâché à La Havane, avec le projet d’y vendre ses nègres, s’il ne pouvait les amener jusqu’en Louisiane. Arrivé là-bas il lui fut fourni des « passes » qui autorisaient l’entrée du pavillon français dans cette colonie, et invitaient les commandants soit espagnols soit français à l’y accueillir pour l’introduction tant de nègres que d’autres marchandises. illustration AustenMais il y avait eu un imbroglio. Aucune des parties ne dit réellement la vérité à mon époux, pas plus le capitaine que les autorités espagnoles. Mon époux ne vit qu’une chose, ce fut que l’on empêchait un bâtiment battant pavillon français, à entrer dans la colonie et que l’on remettait en cause les besoins de la colonie en refusant la vente de bois d’ébène. Il ne céda pas et exigea justice.

L’ouragan, lui, vint d’outre Atlantique. Ce fut à cette période que nous arrivèrent les premiers bruits de mésintelligence entre Londres et Paris qui allaient changeaient à nouveau notre vie. L’ambassadeur britannique avait eu de vives explications lors d’une audience avec le premier consul. Il venait d’apprendre les vues de ce dernier, aussi l’Angleterre se mit à faire de grands préparatifs accompagnés de discours menaçants. Nous étions à la fin du printemps et le général Victor n’était toujours pas là.

Suite au prochain épisode. 

un Béarnais gouverneur de Louisiane II

Épisode précédent

A YOUNG WOMAN SEATED BY A WINDOWLe carton d’invitation qui trônait sur mon bureau était au nom de monsieur et madame Pierre-Clément de Laussat préfet de la Louisiane.

Le reflet dans la glace était à ma convenance. J’arborai une robe inspirée des tuniques gréco-romaines. De mousseline blanche, à taille haute et décolleté, elle avait une demi-queue et était brodée tout autour. Pour parachever le tout, j’avais fait de mon opulente chevelure, je n’avais pas cédé à cette mode qui avait fait couper à plus d’une de mes amies la leur, une coiffure bouclée retenue par un bandeau de même matière que ma robe. La fin du mois novembre rendait utile la dernière mode des châles orientaux, je couvris donc ma robe légère du châle de Cachemire très coûteux que mon époux m’avait offert et que l’on se devait de porter à l’Orientale, sur les bras. Pierre-Clément s’impatientait, il faisait les cent pas dans le vestibule, nous étions attendus au palais des Tuileries. Napoléon nous avait conviés afin de fêter la nomination de mon époux comme Préfet colonial de la Louisiane. Bien évidemment, la soirée n’était pas organisée à notre unique intention. Le nouveau premier consul voulait surtout fêter le retour de notre colonie, qu’il avait par une entourloupe reprise aux Espagnols lors d’un traité qui n’avait plus rien de secret, celui de Saint-Ildefonse. Ce secret, dévoilé, devait permettre aux troupes françaises de s’installer en Louisiane avant toute réaction américaine ou anglaise. Mais ce soir-là, la seule chose qui m’intéressait était de savoir qui serait à la fête. Nous fûmes annoncés par l’aboyeur en haut de l’escalier. Soutenue d’une colonnade sur tout son pourtour, la salle de réception était déjà empli d’une foule élégante. Vint à nous aussitôt Joséphine qui nous accueillit sous les ors du palais. Toujours aussi gracieuse, élégante et aimable, elle excusa son époux, le premier consul, qui était encore en conciliabule avec ses ministres, mais qui ne saurait tarder. Je remarquais au passage sa superbe parure d’améthyste qui mettait en valeur sa robe de coupe identique à la mienne en voile de soie brodé d’or. Dans la salle, toutes les femmes, à quelques variantes près, étaient habillées tout comme moi, seules les parures, et les broderies des robes faisaient la différence. Les hommes de leur côté, du moins ceux qui n’étaient pas en uniforme militaire, portaient haut la cravate blanche et à nœuds très affilés en queues-de-rat, engonçant leurs cous jusqu’aux oreilles, à travers la large échancrure du gilet on voyait leurs chemises plissées en fine batiste. Leur habit était pour la plupart brun foncé, à collet noir ou violet, croisé avec boutons de métal uni. Un orchestre jouait en sourdine pendant que des serviteurs proposaient des boissons dans des verres de cristal tenus en équilibre sur des plateaux d’argent. France's Empress Josephine,one of the great glove wearers of the Napoleonic Regency era, wearing opera gloves at a diplomatic reception.J’aperçus les sœurs du Consul, Élisa, Caroline et Pauline accompagnées d’Hortense de Beauharnais qui venait d’épouser Louis Bonaparte. Celui-ci avec les époux de ses sœurs, Murat et le général Leclerc, ce dernier partant pour Saint-Domingue pour mater la révolution, étaient au conseil. Claude Perrin Victor, dit Victor qui avait été nommé le capitaine général de la Louisiane et serait donc le pouvoir militaire en place, était déjà là et déjà fort entouré. Après l’avoir salué, je fus présenté à Joseph de Pontalba, natif de Louisiane qui avait écrit pour le Consul un mémoire politique, géographique et économique sur l’immense territoire qu’allait administrer Pierre-Clément. Celui-ci avait été dithyrambique à son sujet et n’avait pas tari d’éloges sur le rapport. Je n’avais pas la tête à tout ça, je voulais m’amuser, me distraire. Ce voyage me faisait peur, l’idée de partir si loin de chez moi, de traverser ce terrible océan m’effrayait. Je ne le montrais point à mon époux qui ne se faisait pas d’illusion, je le voyais à la façon dont il m’entourait et me rassurait en tous points. Je fus sorti de la mauvaise tournure de mes pensées par l’arrivée du premier Consul. Je constatai que c’était surtout dans le commandement que le Premier Consul était à son avantage, c’était là qu’il avait du naturel et de la dignité. J’avais été impressionnée lors des parades militaires auxquelles j’avais été invitée, comme beaucoup de dames, sur la place du Carrousel. Il était visiblement plus à l’aise en uniforme, à la tête d’une troupe, à une revue. Toutefois, il était imposant en toute occasion et savait très bien rabaisser à sa petite taille un homme de cinq pieds huit pouces qui ne s’y rabaissait pas de lui-même, ou se grandir à la hauteur des tailles les plus élevées. Il avait rarement de longues conversations avec les femmes. Un aussi grand caractère ne pouvait descendre à la galanterie. Il y en avait qu’il prenait en aversion, quelques-unes avec raison, d’autres sans aucun autre motif, sinon qu’elles lui déplaisaient. Il leur faisait alors de mauvais compliments sur leur toilette ou sur leurs aventures ; c’était sa manière de censurer les mœurs. Contrairement à madame de Staël ou madame Tallien qui en avaient fait les frais, j’avais de la chance, il me respectait, je n’avais jamais eu droit à une seule réflexion désagréable. Die_Gartenlaube_1892_081-via-Wikimedia-CommonsAvec son arrivée, nous passâmes à table. Il régnait moins de liberté qu’à la Malmaison, l’étiquette s’était augmentée en proportion de la grandeur de la résidence. Il y eut un souper inoubliable. Il comportait de nombreux plats salés et sucrés. Nous avions démarré par un potage de tortue et un relevé de potage : truite à la Génoise. Nous eûmes six entrées, suprême de volaille à la Chingara, sautée de lapereaux aux concombres, pâté chaud à la financière, côtelettes de pigeons, côtelettes d’agneau à la purée de champignons, poularde à la saint Cloud. Nous poursuivîmes par deux plats de rôts, poulets en piqué et tourtereaux. Il y eut ensuite six entremets, beignets de blanc-manger, gâteau à l’Italienne, gelée de citron, petits pois à la crème, asperges au beurre, consommé d’épinards. Pour finir les desserts, je me suis régalé avec les madeleines glacées au gros sucre, la crème de vanille, le soufflé glacé, le Baba au rhum, le gâteau des îles. Le tout était arrosé de vins de Bourgogne, de Bordeaux, du Rhin et de Hongrie. J’étais assise entre messieurs de Talleyrand et Eugène de Beauharnais, le fils de notre hôtesse. C’était un insigne honneur. L’un et l’autre avaient chacun leur charme, le ministre du consul n’était pas celui qui en avait le moins. J’avais en face de moi la belle Catherine Noël Worlee, l’ex-madame Grand, que l’on disait la future épouse de Talleyrand, une chose était sûre, elle était sa maîtresse. La soirée fut exquise, elle se termina par un bal magnifique. Le temps de cette soirée j’oubliai la peur que me faisait ce départ.

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ArsenalDeRochefort1690

Nous partîmes de Paris, le 1er décembre, pour Rochefort, avec nos trois filles, notre garçon étant resté en pension. J’avais passé les quelques mois qui séparaient l’annonce de la nomination à notre départ à préparer notre voyage. Mon mari me demanda de me faire faire une garde-robe en adéquation avec mon nouveau statut de représentation, le Consul à cet effet avait fourni une somme rondelette. J’habillais mes filles et moi-même chez les fournisseurs de la rue Saint-honoré. Ce fut une maigre compensation à ce qui m’attendait. Je renvoyais dans le Béarn tout ce qui ne nous serait pas utile dans les tropiques et fit empaqueter le reste pour le voyage.

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L’expédition française, dont mon mari était le précurseur, devait faire voile d’Helvoet-Sluys, en Hollande. Le brick « le Surveillant », notre navire, était de son côté envoyé de l’Orient pour nous prendre à son bord. Il tarda. Louis-Léopold Boilly, Conversation dans un parc 1790s-1810sNous attendîmes quarante jours. Si cela parut excessivement long à Pierre-Clément, malgré l’ennui, je préférais avoir les pieds sur la terre ferme. Mon mari tous les jours se rendait à l’arsenal, il était curieux de ce théâtre maritime et à chaque retour me racontait avec enthousiasme tout ce qu’il avait vu. De mon côté, bien que je me languissais quelque peu, je profitais de la jolie maison que l’on avait mise à notre disposition et je m’occupais de mes filles. Nous fûmes prévenus, le 10 janvier 1803, que le « Surveillant » avait achevé ses préparatifs, et mouillait dans la rade des Basques afin de nous attendre. Il fallait bien m’y résoudre, il nous fallait partir.

Une goélette nous y transporta, ce fut la première fois que je mettais les pieds sur une embarcation flottante voguant aussi loin des terres. Ce fut le capitaine de frégate commandant Girardias qui nous accueillit, l’homme était charmant et chaleureux, mais ne m’empêcha pas de ressentir un malaise dû au balancement du navire, je suppose. fregate-antoine_roux-p65Mon mari, plus enthousiaste, exultait de ce nouveau départ, de cette nouvelle aventure, qu’il estimait entreprendre un peu vieux, mais je savais que ce n’était qu’une certaine forme de coquetterie. Ce petit brick de 3 canons contenait en outre, sous les ordres de notre capitaine, 3 officiers d’état-major, 3 élèves, un officier de santé, un capitaine de port et 80 hommes d’équipage. Je me demandais comment nous allions tous rentrer sur un bâtiment qui me paraissait bien petit, d’autant que vingt et un passagers nous suivaient. Comment mon époux avait-il pu nous entraîner dans cette galère, si je puis dire ? Bien sûr, malgré toutes mes appréhensions, à aucun moment il ne m’était venu à l’idée qu’il puisse partir sans nous, la période de séparation pendant la Terreur m’avait suffi. Tant qu’à faire me ronger les sangs autant être auprès de lui. Je rassemblais mon courage, chassant mes mauvaises pensées, je me retournais vers la nourrice qui avait ma petite Camille. Avec ses cinq ans, elle ne tenait pas en place. J’avais plus de chance avec Zoé qui du haut de ses onze ans se pensait une adulte et chaperonnait Sophie de deux ans plus jeune avec sérieux et sans difficulté tant cette dernière était d’un naturel placide.

Scene de pont montrant poulailler barreur et capitaine vers 1775À notre petite famille, le commandant céda poliment sa chambre. Nous nous y entassâmes, je pris la couchette, mon époux eut droit à un hamac anglais et nos enfants obtinrent des matelas. Partout ailleurs, chaque nuit, on suspendait, deux rangs de hamacs dans une hauteur de six pieds. Il n’y avait pas un recoin où l’on ne fut tassé l’un sur l’autre comme des harengs. Il n’y avait pas le plus petit asile afin de s’y retirer pour jouir un peu de soi-même ou pour méditer seul. Je dois dire que tout ceci n’eut pas le temps de me préoccuper. Nous étions encore en vue de l’île d’Aix que le mal de mer me tourmenta plus que personne et cela fut presque le cas tout le temps de la traversée. Mon époux prétendit y échapper, mais au moindre symptôme, aussi léger fût-il, il courait sur le pont et ne cessait, de se promener au grand air  à pas précipités, quel que fût le temps . Mon aînée me le rapporta, tant cela la faisait rire. Aucune de mes filles ne souffrit de ce mal, pas plus que la nourrice, fort heureusement.

Au bout de cinq jours, nous atteignîmes le port de Saint-Ander, notre première escale. Mon époux devait y embarquer six cent mille piastres fortes afin de les laisser en passant au Cap Français à Saint-Domingue. Nous y mouillâmes le 15 janvier. Cette ville maritime d’Asturies sur les frontières de la Biscaye était fort commerçante. Elle était si ancienne, qu’on en ignorait l’origine. Situé sur une petite péninsule, son port avait une très bonne situation. Nous mouillèrent en face.

Le temps, pendant la nuit, était devenu très mauvais et les vagues étaient extraordinairement agitées ce qui n’avait pas amélioré mon état. Je me sentais très faible. Le commissaire des relations commerciales français, M. Ranchoud, avait invité mon époux et moi même à dîner. Je n’étais pas en état d’y aller, je me levais tout de même afin de voir Pierre-Clément partir. Le petit canot de bord fut jeté à l’eau. Il heurta le long du brick contre une cheville de fer, cela fit grand bruit. Ses compagnons et lui s’élancèrent vite dedans et le poussèrent en avant. L’enseigne de vaisseau, accompagnant mon époux, s’écria : « – grande voie d’eau ; le canot s’emplit : du bord, une amarre, une amarre ! » Mon cœur flancha, je sentis mes jambes fléchir, je m’appuyais sur la rambarde. Heureusement, le grand canot, descendu le matin même, était à l’arrière. Les hommes dans le canot le laissèrent dériver au courant des flots. Le canot, bordé à clin comme les ardoises d’un toit, quoique comblé d’eau et couvrant les genoux des hommes, surnageait. Mon cœur battait la chamade, j’étais prête à défaillir. Il s’en fallut de peu, mais mon époux et ses compagnons gagnèrent leur planche de salut et réchappèrent du naufrage. Dans l’état où était la mer même ceux qui savaient nager auraient péri. L’alarme avait été grande à bord, je perdis connaissance.

Quand je revins à moi, mon époux était à mes côtés. Il était remonté à bord, le capitaine inquiet l’avait appelé. Pierre-Clément me rassura et me fit sentir qu’il serait d’un mauvais effet à bord que, pour si peu de chose, il parût s’effrayer et qu’il recula pour si peu. J’acquiesçais, qu’aurais-je pu rajouter? Il rembarqua et parvint à terre, non sans avoir auparavant lutté une demi-heure contre les vents. Le chargement de piastres nous retint huit à dix jours aux abords du port espagnol, je pus accompagner Pierre-Clément à terre. Cela fit grand bien à ma santé. Nous reçûmes un accueil empressé. Mon époux revit des Français riches, qu’il avait connus à Bilbao jeunes. Festins, bals, amusements nous furent prodigués.

ALBERT HERTER ILLUSTRATIONS (THE GRANDISSIMES BY GEORGE W. CABLE198Deux militaires, le commandant de la ville et son beau-frère Monsieur de Miranda, chef de bataillon, donnaient le ton à la société. Monsieur de Miranda était le type du vrai militaire espagnol. Le matin, il faisait sa ronde de visites aux belles dames. On le disait épris de Madame   « P… » Je l’ignore, mais force fut de constater que si elle jouait du piano, il l’accompagnait de la guitare ; si elle chantait, il l’accompagnait encore ; si elle dansait, il pinçait sa guitare, qu’il quittait pour passer de l’orchestre au rang des danseurs. Il mettait, dans la société des femmes, une grande importance à des riens, aussi était-il proclamé à l’unanimité un homme charmant. Cela me divertit beaucoup.

Pendant notre court séjour, je n’ai rencontré qu’un homme de désagréable, Dieu m’en excuse, mais c’était l’évêque Don Raphaël Mendés de Loarca. Les espagnols des classes moyennes dissimulaient à peine leur mécontentement du gouvernement et leurs vœux pour une révolution ne se contenaient pas. Cela n’était point de la faute de cet évêque  qui n’aimait ni n’approuvait la nôtre et nous le fit savoir. Il passait sa sainte vie dans la retraite, l’étude, sa correspondance et la société très bornée de quelques dévots obscurs. Ses discours habituels roulaient sur la religion. Il n’était pas de paroisse dans son diocèse dont il ne connut les plus petits détails domestiques. Il était ennemi des jeux et des plaisirs. Au fond, c’était un esprit minutieux et un prêtre fanatique, plus propre à être moine dans le 14ème siècle qu’évêque de notre temps. Il avait auprès de lui un prêtre son confident, celui-ci me guida dans Saint-Ander pendant que mon époux vaquait à ses obligations. Contrairement à son supérieur, il était agréable et ouvert et se confia beaucoup. Il m’expliqua que vingt ans avant ce n’était qu’un misérable bourg. Le commerce de l’exportation des laines se faisait alors par Bilbao, qu’il enrichissait. Pour punir cette ville de son attachement à ses franchises et libertés, la Cour imposa de forts droits de douane aux frontières de la Biscaye et allégea ceux de Saint-Ander, dont elle fit en même temps un port affecté par privilège aux échanges entre la métropole et ses colonies. Bientôt, cette ville en sentit les avantages, elle s’agrandit et s’embellit. Elle était très vivante et, parait-il, gagnait chaque jour du terrain sur la baie. Ces promenades et observations distrayaient nos loisirs, sans affaiblir l’ardente impatience de mon époux de poursuivre notre voyage.

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Les Écoles royales de France ou l’avenir de la jeunesse par Alexandre de Saillet (1843)

Mon époux avait ramené à bord le trésor qu’il était venu quérir, et nous pûmes reprendre notre route. Nous étions le 22 janvier, le temps était mauvais, les vents étaient contraires. Ils soufflaient tour à tour du Sud-ouest et de l’Est et nous tenaient impitoyablement enchaînés, nous ballottant sans fin. Je dus à nouveau me tenir couché tant j’étais mal. Le 25, nous pûmes enfin lever l’ancre, nous étions encore fortement ballottés, mais au moins nous voguions. Il restait encore quelques passagers en arrière, trois coups de canon les pressèrent. Ils nous rejoignirent à l’entrée de la passe. À midi, le Cap-Mayor était dépassé, nous nous éloignâmes des côtes espagnoles. Au bout de quatre jours, nous saluions le Cap Ortegal, dernières terres d’Europe.

Avec les petites, je vins tenir compagnie à Pierre-Clément sur le pont afin de voir la terre s’éloigner et dire adieu à nos côtes. Nous étions tous debout, nous respirions. Le froid était encore pénétrant, les filles admiraient les légions de marsouins qui nous escortaient. Nous vîmes au loin quelques voiles. Nous étions en route, la terre disparue.

FRANÇOIS PASCAL SIMON-GERARD-TheHeadofVenus-162015T174733 (1)Nous avons atteint les Açores, la plus méridionale de ces îles, Sainte-Marie, le 2 février. La mer était tantôt houleuse, tantôt superbe, elle nous conduisit en quatre jours aux Poissons volants et à la température des Tropiques. J’en fus ravie. Je passais un peu plus de temps sur le pont à observer la vie à bord et à échanger avec les autres passagers qui nous accompagnaient. Mais, le 8 février et les jours suivants, l’Océan se figea comme une glace sous un ciel d’azur, pas le moindre souffle d’un zéphyr. Le gouvernail semblait à l’abandon. Le bâtiment pirouettait sur lui-même. Chacun d’entre nous parcourait l’horizon y cherchant quelque nuée naissante, le présage d’un grain qui nous ferait bouger. Tout le monde soupirait d’impatience, moi la première, car si ce calme me permettait de me sentir mieux, j’eus préféré arriver rapidement à bon port. Ce vœu était le sujet sans cesse renaissant des conversations. L’air était chaud, le lever et le coucher du soleil éclatant, le clair de lune ravissant, les heures éternelles et la lecture la plus douce des consolations. Il faut se faire marin dès l’enfance pour s’accoutumer aux caprices de l’Océan, à cette vie de bord toujours monotone et toujours mêlée avec la vie des autres. On ne peut rien faire qui ne soit sous le regard des autres, l’intimité n’existe pas à bord. Au milieu de ces déserts, au milieu des eaux et des cieux, quel plaisir de s’entourer du souvenir des êtres, qui, de leur côté, nous suivent de la pensée et nous cherchent dans l’espace ! Car je ne doutais pas un instant qu’au pays nous fûmes le sujet de toutes les spéculations et de toutes les inquiétudes.

Cet ennui fut interrompu le 10 février quand on vint nous imposer la rançon et la plate gaieté du baptême du Tropique, tradition maritime qui fit beaucoup rire mes filles. Les déguisements de l’équipage et le bain forcé de la plupart des passagers, elles les premières, les amusa beaucoup.

HAITI St Domingue View of Cap Francais - Antique Print 1836Deux semaines plus tard, le 24 février, au matin, nous avons découvert les côtes de l’île Saint-Domingue. La traversée ne fut pas mauvaise. Nous avons mouillé, le 27 de bonne heure, en rade du Cap, non loin de l’amiral Latouche-Tréville.

Ce fut devant Saint-Domingue que je réalisai pour la première fois le climat des tropiques, il y faisait très chaud et humide, Pierre-Clément restait en chemise et moi j’avais depuis quelque temps adopté tout comme mes fillettes les robes en linon de ma garde-robe. Saint-Domingue était un amas de montagnes. En arrière de la première ligne, on apercevait, comme un nuage, la montagne de Cibao, mon époux m’expliqua que c’était de là que Colomb rapporta, la première paillette d’or, qui depuis coûta si cher aux peuples du Nouveau Monde. Au-delà de la Grange, on entrevoyait aussi Monte-Christo, l’un des établissements de Colomb.

Sous aucun prétexte, nous eûmes le droit de descendre à terre, la situation de notre armée sur l’île était déplorable. En compensation, le préfet colonial Daure nous envoya des oranges, des sapotilles, des mangues, des bananes fruits de l’Équateur avec lesquels nous fîmes connaissance, et qui pour ma part ne valaient pas les pêches, les poires, les pommes de mon cru, mais qui nous firent grands bien ; il y avait longtemps que nous n’avions pas mangé quelque chose de frais. Il vint nous visiter et il nous expliqua que Saint-Domingue reconnaissait pour maîtres les nègres* jusqu’aux portes de la ville. Il nous fit remarquer tout autour leurs camps, leurs feux, leurs signaux sur les habitations Duplàa, Vaudreuil, etc., converties en ruines. Ils pillaient depuis 48 heures , égorgeaient, dévastaient la petite île de la Tortue et y massacraient son propriétaire Labatut, de la famille des concessionnaires primitifs. J’étais horrifié, d’autant que nous sortions en métropole de situations tout aussi tragiques. Les villes de Nantes et de Lyon notamment mettraient du temps à faire leur deuil des horreurs qu’elles avaient vécu au nom de la liberté.

Nous quittâmes, le 27 février, ces bords désolés. Nous côtoyâmes l’île avec lenteur, au bruit des coups de fusil et de canon, et à la lueur d’énormes bûchers, d’où s’élevait, çà et là, sur la côte, une épaisse fumée.

austen-bishop-morganNous nous engageâmes ensuite tout le long de l’île de Cuba, nous étions assez proches de ses côtes pour distinguer ses rares cultures et ses vastes bois. Des calmes fréquents nous contrariaient et nous empêchaient d’avancer. La chaleur des jours était insupportable nous faisant envier les nuits délicieuses. Les astres avaient là bas plus d’éclat qu’en Europe, la lune plus de blancheur, les étoiles plus de brillant et leur scintillante lumière ajoutait un nouveau charme à la fraîcheur de l’air, si doux à respirer après une journée embrasée. À ces calmes sans fin, succéda une brise caractéristique, qui nous donna l’espérance de sortir enfin de cet interminable canal entre Cuba et la Jamaïque. Notre lente marche avait épuisé les viandes fraîches, non de notre table, mais de la table de l’état-major, et corrompu totalement notre provision d’eau. Mon époux avait emporté avec lui deux bidons épuratoires de Smith et Cuchet qui servirent à la table du capitaine, mais perdirent leur vertu au bout de trois semaines. Notre chimiste Blanquet et l’ingénieur Vinache essayèrent de trouver une solution, mais échouèrent dans un premier temps. Le chimiste rebuté par les contradictions et les plaisanteries qu’il essuyait se rebuta ; l’ingénieur persista seul. Il tira de son filtre de l’eau d’abord supportable et enfin très bonne. Nous cessâmes de boire de l’eau trouble et sentant le soufre. Le fortuné tonneau fut placé avec honneur sur le pont ; chacun vint y puiser de l’eau et tous chantèrent les louanges de Vinache. Ce procédé de clarification de l’eau et celui de la désinfection de l’air par les fumigations, suivant la méthode de Guyton de Morveau, sont deux traits marquants de notre navigation. L’un et l’autre furent couronnés par le succès, j’en saluais les effets bénéfiques sur notre vie et notre santé.

Dans la nuit du 6 au 7 mars 1803, nous doublâmes le Cap Saint-Antoine sans en avoir connaissance. Il formait l’extrémité occidentale de l’île de Cuba, nous entrâmes dans le golfe du Mexique. Ses vagues creuses et courtes nous le signalèrent, je dus m’allonger tant ces mouvements marins m’étaient insupportables. Les mouvements du navire y étaient plus brusques et fatiguèrent davantage les passagers. Le mauvais temps y était rare, mais les calmes et les orages y étaient fréquents dans les mois d’été. Nous nous approchions enfin de notre destination.

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un Béarnais gouverneur de Louisiane I

Portrait of Frau Senator Elisabeth HudtwalckerLe salon était baigné par la lumière de fin d’après-midi de l’automne. Il rasait de ses rayons les moulures blanches de l’appartement, faisant ressortir la couleur vert tendre des murs. Assise dans mon fauteuil-cabriolet favori, en bois naturel mouluré et sculpté d’un écusson stylisé, que j’appréciais, bien qu’il fût passé de mode, j’écoutais, stoïque, mon époux, Pierre-Clément de Laussat. La seule chose qui montrait ma nervosité était la façon dont je lissais les plis de ma robe de mousseline. Je n’arrivais pas à me contrôler. De l’extérieur, je semblais imperturbable. Mon reflet dans la glace du trumeau au-dessus de la cheminée en faisait foi. Rien ne paraissait me toucher, pendant que mon époux, debout devant moi, comme un maître d’école, placé entre la fenêtre et moi-même, auréolé de soleil, m’expliquait avec fierté qu’il était nommé Préfet colonial de la Louisiane. Qu’aurais-je eu à rajouter, c’était la carrière de mon mari et notre fortune avait bien besoin d’être redorée. Il avait pourtant été, tout d’abord grâce à la duchesse de Gramont, Receveur des Finances de l’Intendance de Pau et de Bayonne, puis par l’intermédiaire de son père, alors président du Tiers Etat du Béarn et maire de Morlaàs, dont il héritera de la charge, il s’était fait nommer député aux Etats Généraux. Participant activement à l’élaboration des cahiers de doléances, il devint dans la foulée député aux Etats-Généraux à Paris.  Il fut ensuite trésorier-payeur des Hautes puis des Basses-Pyrénées, et enfin, obtint le poste de contrôleur de l’Armée des Pyrénées Occidentales, mais la révolution nous amena près de la ruine, mais cela ne découragea jamais mon époux que les dettes n’inquiétaient guère. Par nature, il n’aimait dans les problèmes que les solutions et si nous avons parfois approché dangereusement du précipice, la tête haute il nous en a toujours éloignés.

Portrait d'une aristocrateJe ne me suis pas présentée, veuillez m’en excuser. Je suis Marie Anne Josèphe Paule de Peborde, et tout comme mon époux je suis née en Béarn. Si lui est né au Château de Bernadets à Morlaàs, moi, c’est à Pardies, entre le gave de Pau et son affluent, la Bayse, que j’ai vu le jour.

Pierre-Clément m’a été présenté par une de mes amies, à Pau dans le salon de sa mère la comtesse d’Echaux. C’était à la l’orée de la Révolution. Celui qui devint mon époux s’avérait être apparenté à ma famille par le méandre des branches de notre arbre généalogique. L’homme rassurant et attentionné qu’il était alors et qu’il est resté malgré son impétuosité permanente m’a d’emblée plu. Malgré les évènements qui bouleversèrent notre vie à tous, nous nous sommes assidûment fréquentés et nous nous sommes promis fidélité et amour en septembre 1790 à Cardesse. Je venais d’avoir vingt-deux ans.

La Révolution déstabilisa tout de suite notre jeune vie de couple. Nous en connûmes les tourments, les emprisonnements, nous en avons réchappé. Nous avons quatre enfants, trois filles et un garçon.

Après avoir été installé à Bayonne, où j’ai donné naissance à notre fils Lysis Baure pendant que Pierre-Clément, lui, participait activement aux manœuvres de l’Armée des Pyrénées Occidentales dans le nord-ouest de l’Espagne, sous la direction de celui qui allait devenir le général Harispe, je suis venu m’installer à Paris pour suivre mon époux avec nos deux aînées. Cela fait maintenant trois ans. En mai, nous avons dû regagner le Béarn, le père de mon époux venait de mourir. Nous y avons passé l’été, la campagne m’a fait le plus grand bien. Le bruit permanent de la ville, qui après le laisser-aller de la période tumultueuse que nous venons de vivre, est à nouveau en chantier, me fatigue énormément. Louis-Léopold_Boilly_(French_-_Compositional_Drawing_for_'Entrance_to_the_Jardin_Turc'_-_Google_Art_ProjectNous venons à peine de rentrer de Bernadets et de notre douce campagne, avec nos deux plus jeunes enfants, que voilà Pierre-Clément m’annonçant que nous allons partir à l’autre bout du monde, moi qui viens à peine de me faire à la vie parisienne. J’avais déjà eu beaucoup de mal à quitter notre pays de Gascogne avec ses collines vertes et sa vue sur nos majestueuses Pyrénées depuis notre vallée du gave de Pau. Voilà qu’il m’annonçait que l’on allait traverser cet immense océan qui m’avait toujours impressionné. Mon époux m’y avait conduite plusieurs fois, m’expliquant l’Amérique qui l’avait tant fait rêver et surtout sa révolution qui l’avait tant passionné plus jeune. La révolution d’Amérique avait suscité son intérêt au point de parfaire son anglais et de lire Robertson, Hume, Ferguson et Gibbon. Tout cela m’avait semblé alors si loin, au point d’écouter distraitement mon époux, plus attentionné par mes filles courant sur la plage, poursuivi par leur frère et ma petite dernière marchant maladroitement dans le sable, sa nourrice sur les talons. Le tableau était si attendrissant.

La dernière ascension de mon époux avait commencé quelque temps auparavant. Promu, membre de la commission législative des Anciens, mon époux avait été chargé de rédiger la constitution du 13 décembre 1799, consacrant le désir d’ordre de la bourgeoisie, celui de pouvoir personnel de Napoléon Bonaparte et donnant vie au Consulat. Mon époux aimait écrire. Il avait, jeune homme, commencé par une première version du « Discours sur l’abbé Suger et son siècle ». Mécontent de cette publication précipitée, conscient de ses lacunes, il avait retravaillé son texte, et y avait ajouté une longue dédicace aux États-Généraux de la province de Béarn. Il imaginait alors pouvoir verser dans la carrière littéraire et avait projeté « une Histoire du cardinal de Richelieu » et « un Discours sur chaque siècle de la monarchie française », mais les évènements avaient changé le cours de sa carrière. Cela n’avait pas interrompu ses velléités à écrire même si cela lui avait parfois porté préjudice, bien que la fois à laquelle je pense, il n’avait pas eu le choix. Cour intérieure de la Force en 1840Il l’avait fait à la demande de Monestier, député du Puy-de-Dôme, représentant en mission, qui lui avait sauvé la mise non sans difficulté, l’extirpant de prison pendant la Terreur. Ce dernier lui avait alors demandé en remerciement de rédiger un texte contre le fanatisme et la superstition, thème mis à l’ordre du jour de la société populaire, nouvellement réorganisée. Il y en eut six mille exemplaires distribués dans les départements et dans l’armée, de sorte qu’il en résulta une vogue et un éclat extraordinaire. On aurait pu penser que cela était flatteur, ce qui au premier abord avait été le cas, mais la hardiesse des propos tenus lui valut quelques désagréments, et durant le temps de sa carrière parisienne, ses détracteurs s’ingénièrent à lui porter tort en brandissant à la tribune un exemplaire du discours. La famille et moi-même avons fait tout ce que nous pouvions pour en détruire un maximum d’exemplaires. Fort heureusement, cela n’alla pas plus loin que la peur et la contrariété. Évidemment pour la rédaction de la constitution qui installa le Consulat, ce fut autre chose et plus bénéfique pour mon époux.

napoleon-bonaparte-signature-concordat2Pour cela, il s’était rendu journellement au petit Luxembourg dans le cabinet du général, le nouvel homme fort du régime. Il s’en était rapproché quelque temps auparavant. Au mois d’octobre, en compagnie de Cornudet, président du Conseil des Anciens, il s’était rendu rue des Victoires au petit hôtel qu’habitait Bonaparte, récemment revenu d’Égypte. Pierre-Clément en était revenu enthousiasmé par l’homme et me résuma l’entrevue « – De quels yeux avides je l’observais ! De quelles oreilles attentives je l’écoutais. Il ne parla que de choses vagues. Ce qu’il disait me semblait des merveilles. »

Flameng Francois (Reception à Malmaison en 1802 (1)Il dut y avoir réciprocité car nous fumes reçus par Joséphine Bonaparte, ci-devant comtesse de Beauharnais, à la Malmaison pour dîner. Elle était belle, gracieuse et d’une élégance exemplaire. De mon côté, Je n’avais guère à me plaindre, blonde, un teint clair, après quatre grossesses j’avais gardé ma ligne et mon époux sans me couvrir de cadeaux me permettait toute fois de tenir mon rang aussi ma garde robe, sans être ostentatoire, était à la hauteur de ma vie parisienne. Nous fîmes bon effet, car avec ou sans moi, Pierre-Clément y revint à plusieurs reprises. J’étais alors loin de penser que mon époux gravissait les marches du pouvoir dans le sillon du premier Consul.

Favorable au Coup d’État du 18 brumaire, Pierre-Clément était entré au Tribunat à sa création, le 25 décembre 1799. Le temps venant, bien que Napoléon Bonaparte l’impressionnait énormément, mon époux projeta de quitter le tribunat qui tombait en déliquescence. En tête à tête, il m’expliquait que le tribunat ne consistait plus qu’à délibérer sur les projets de loi avant leur adoption par le Corps législatif, l’initiative des lois relevant du Conseil d’État. Je ne comprenais pas tout, car chaque jour amenait son lot de plaintes sur les méandres de l’institution et les manipulations de ses membres. Une chose est sûre, cela le lassait et allait à l’encontre de ce qu’il pensait de cette institution. De plus, le Tribunat devenait un foyer d’opposition au régime que le Premier consul était en train de mettre en place. Cela le peinait, tiraillé entre l’admiration qu’il avait pour l’homme et les vérités qu’il entendait. Il se rendait donc au Palais-Royal où siégeait l’institution en traînant les pieds, ce qui n’était pas dans sa nature. Ce qui lui fit entrevoir une solution opportune fut la lecture de la gazette, Bonaparte s’était fait rétrocéder la Louisiane par l’Espagne. Pierre-Clément rendit visite à son ami Jean-Baptiste Bernadotte, béarnais tout comme nous. Celui-ci était pressenti comme gouverneur de cette colonie par le premier Consul, mais il n’était pas intéressé. Pierre-Clément le savait, aussi n’hésita-t-il pas à lui confier son intérêt pour ce poste. Soutenu par le commandant de l’armée de l’Ouest, il présenta sa requête sous forme d’un simple billet manuscrit :

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Mon époux attendit avec impatience pendant deux mois sa réponse. Je l’avoue, je n’étais pas pressée, espérant intérieurement pour ma part une réponse négative. Mais que voulez-vous, cela n’était pas mon destin. Il fut convoqué par le premier consul. Il revint euphorique et me résuma sa réponse ; elle lui avait été faite lors d’un entretien bref et concis comme les aime Bonaparte.

« – Eh bien ! Êtes-vous toujours décidé à aller à la Louisiane ? Est-ce un parti pris avec réflexion et y tenez-vous ?

– Oui, général : je n’ai pas fait légèrement une pareille démarche.

– Puisque vous le voulez, vous irez à la Louisiane. »

rectoJe n’avais pour ma part rien à rajouter, je n’avais plus qu’à préparer notre départ. Nous étions le 28 août 1802, et mon époux avait obtenu le nouveau poste de Préfet colonial de la Louisiane. Notre départ était toutefois prévu pour le début du mois de janvier. Il y avait tant à préparer pour embarquer pour ces terres lointaines en compagnie de mon époux et de nos trois filles. Pierre-Clément avait décidé pour notre fils Lysis, qui venait de fêter son septième anniversaire, de le confier au collège de Juilly. C’était un déchirement pour moi.

suite au prochain épisode.

Éliette, Fille à la cassette, de Lorient à la Nouvelle-Orléans

l'embarquement de manon lescaut par charles edouard delort

l’embarquement de manon lescaut par charles edouard delort

À cause des vents dominants venant de l’ouest, notre embarquement fut décidé pour le 15 du mois de septembre de l’an 1736, c’était un samedi, l’appareillage devant avoir lieu dans l’après-midi. Avec en tête sœur Élizabeth, notre petit groupe fut le premier à arriver, suivaient, encadrées des deux ursulines et de gardes armées, l’autre groupe, celui des filles, les filles des rues. Nous nous présentâmes sur le quai au pied de l‘échelle de coupée sous les yeux des curieux. À la vue du navire, je ne pus m’empêcher de m’appuyer sur le bras de ma compagne la plus proche, Marie-Angélique Dessert, qui me regarda inquiète. La traversée était une rude épreuve que même les marins et les autres passagers n’entreprenaient pas sans crainte, alors moi qui ne la désirait pas…

Comme La plupart des navires de haute mer c’était un bâtiment à trois mâts. La première chose que nous vîmes de lui, depuis le carrosse, ce fut le grand mât central, le mât de misaine à l’avant et le mât d’artimon à l’arrière. Je ne pu m’empêcher de frissonner en contemplant les voiles rectangulaires montées sur des vergues, les focs et autres voiles à l’avant appuyées sur le beaupré et la voile d’artimon sur une « corne d’artimon ». C’était cela qui allait m’emmener loin de mon pays, où il est vrai plus rien ne me retenait. Le vaisseaux était d’aspect ventru et à fond plat. Il était baptisé « le goéland ». Bien qu’il fut à première vue quatre fois plus long que large, il semblait lourd et lent, mais il me semblait stable. Il devait bien se comporter en mer, du moins je le supposais. Ne croyez pas que je parle dans le vide. Je vous rappelle que je suis née au bord de la Dordogne et que mon séjour à Bordeaux m’avait permis d’acquérir quelques connaissances dans le domaine de la navigation. Dans cette ville, c’était le deuxième sujet de conversation après le vin bien sûr. Arrondie sur l’arrière, la flûte, c’était le nom de ce type de navire, je l’appris par la suite comme beaucoup de choses, n’avaient pas de tableau et le gouvernail portait sa barre au ras du couronnement surmonté d’une tête de femme en bois peint.

arrière de l'aurore navire négrier un peu plus grand que l'assemblée nationale dessin jean bellis

arrière de l’aurore navire négrier un peu plus grand que l’assemblée nationale dessin jean bellis

Le second du capitaine nous attendait devant la coupée de la rambarde. À première vue, il n’était pas enthousiasmé de nous voir. Sous le coup de l’émotion, je n’y fis pas attention sur l’instant, mais le capitaine, lui-même, campé sur la dunette, nous examinait. Sœur Élizabeth sans hésitation s’avança sur l’échelle. J’aspirais un grand coup, malgré la peur qui me tenaillait, je n’avais pas d’autres choix que de la suivre. La première chose que je ressentis ce fut le balancement du pont qui me déséquilibra quelque peu. Je fus aussitôt happé par l’activité sur les ponts du navire. Évidemment, seule l’énergie du vent pouvait faire avancer le navire et, seule, la force des hommes, grâce à des poulies, cabestans, leviers, permettait d’effectuer les manœuvres, aussi étaient ils déjà en action pour l’appareillage. Il fallait monter dans les mâts par des échelles de corde pour manœuvrer les voiles, c’était des plus impressionnant, combien de fois crus-je que l’un des hommes allait chuter. Il y avait à bord un vaste réseau de cordages et de poulies, y compris le très gros cordage de mouillage des ancres manœuvré par le cabestan. Le navire avait beau être grand, il devait emporter environ 350 tonneaux de vivres, la place réservée aux passagers était fort limitée, comme nous devions nous en rendre compte. À fond de cale avait été mise en vrac la marchandise lourde qui servait de lest. Au retour, elle serait remplacée par des pierres qui iraient paver quelques rues de France. Il y avait au-dessus de la cale deux ponts sous le tillac, et le pont à l’air libre. Dans ces ponts fermés, on s’entassait pour se protéger des intempéries. Une partie de ces entreponts était toutefois réservée pour les animaux vivants que l’on amenait pour les colons ou encore pour notre consommation au cours du voyage, tels des bœufs, des cochons, des volailles.

À peine, étions-nous sur le tillac que le second s’adressa à sœur Élizabeth. Après l’avoir salué respectueusement, il lui signifia que si nous les filles à la cassette pouvions rester sur l’entrepont à notre guise, de préférence chaperonnées, en aucun cas les autres, nos compagnes moins avantagées par le sort, ne devaient rester seules sur les mêmes lieux. De plus, elles ne devraient avoir aucune communication avec les officiers et les gens de l’équipage.

Sur ce il fit signe à un matelot de nous accompagner jusqu’à la sainte-barbe où nous avaient été réservées un espace exigu, nos comparses de voyage étant séparées de nous par une simple cloison. Nous fûmes aussitôt assaillies par les odeurs de fumiers en ces lieux clos. Heureusement que l’odorat est un sens qui s’habitue et qui oublie.

embarquement des filles à la cassette

embarquement des filles à la cassette

Ne croyez pas que par ce que nous étions des filles à la cassette, nous avions un régime particulier quant à notre confort. Tout le monde, fonctionnaire du roi, missionnaire, religieuse, officiers, soldats, engagés, fils de famille, marchands, commis et émigrants volontaires, étaient serrés comme des sardines, car, en plus des passagers et des membres d’équipage, le bateau contenait les marchandises et la nourriture pour la traversée, c’est-à-dire des provisions pour deux mois environ. Chaque espace était donc utilisé à son maximum. Il y avait bien sûr des exceptions, quelques personnes aisées ou jouissantes d’une certaine notoriété et qui arrivaient à négocier avec le commandant l’usage d’une couchette d’état-major vacante. Au pire, elles pouvaient disposer d’une couchette sur cadre fixe, structure en bois fixée à la muraille du navire. Ce fut le cas d’un couple de planteurs, qui rentrait à Saint-Domingue où le navire faisait escale. Dans notre cas, nous dûmes nous contenter de paillasses certaines doubles, mais pour la plupart simples afin de faciliter le rangement durant la journée, car elles étaient remisées pour pouvoir installer bancs et tables pour les repas.

Nous fûmes fort dépitées de cet arrangement, d’autant que l’entrepont était quasiment plongé dans le noir. Il était chichement éclairé par les sabords de charge qui se trouvaient à l’arrière, percés sur l’arcasse du navire. Les écoutilles étaient pourvues de caillebotis, ce qui apportait un complément d’air et de lumière. C’était une pauvre consolation, nous étions quelque peu abattus. Aucune d’entre nous n’était rassurée, car lorsque le navire réussirait à quitter le port et à s’engager sur l’Atlantique, nous savions, nous imaginions qu’une foule d’aléas pourraient venir entraver le voyage comme les naufrages, les avaries, les attaques des corsaires. Sœur Élizabeth sentit notre désarroi, aussi elle nous mit en prière. Pendant ce temps, au-dessus de nous, nous entendions les manœuvres d’appareillage, les craquements de la coque sous l’effort, le claquement des voiles, le navire prenait la mer.

La vie s’avéra dure sur le bâtiment, outre l’entassement, la traversée fut marquée par les habituelles incommodités. La première qui nous toucha et cela à peine l’ancre levée, ce fut un mal de mer tenace. Il nous teint, pour la plupart d’entre nous, une quinzaine de jours, allongés. Tripes et boyaux ne voulaient rien savoir. La seule qui ne fut pas atteinte à sa grande surprise fut la petite Capucine Saurignac qui contre toute attente avait le pied marin. Elle nous soigna avec un mélange d’eau et de vinaigre, que le chirurgien du navire lui avait fourni et qu’il nommait l’oxycrat.

Scène de pont montrant poulailler barreur et capitaine vers 1775

Scène de pont montrant poulailler barreur et capitaine vers 1775

Dans la liste des incommodités, outre la lourde atmosphère qui régnait dans les batteries, les odeurs humaines qui se mêlaient à celles des bœufs, moutons, porcs, poules, il y avait le froid et l’humidité que nous ne pouvions ignorer, d’autant que dans un premier temps ils furent des plus mordants, à cause du mauvais temps persistant. Nous le supportions difficilement, car l’on ne pouvait pas faire de feu pour se réchauffer ou pour cuire les aliments, par crainte des incendies. Il arrivait également que nos paillasses fussent détrempées, les vivres et les marchandises gâtés par l’eau qui s’infiltrait partout dans le bâtiment. De plus les feux ouverts étant proscrits, nous ne pouvions utiliser des lanternes. Nous n’avions pas la licence d’en allumer à notre guise. Nous étions donc la plupart du temps dans l’obscurité.

Pendant la traversée, le quotidien devint rapidement assez monotone. Lorsque le temps le permettait, la vie à bord se résumait à de longues promenades sur le pont, entrecoupées de jeux de société ou de hasard pour les autres passagers, ainsi que de musique et de chant. Nous passions notre temps à converser et à observer les autres navires au hasard des rencontres sur l’océan. Nous avions très peu d’activités et nous étions vite désœuvrés. Heureusement, il y avait les repas pour briser la monotonie de la traversée. La cuisine se situait sous le gaillard avant. Une cheminée traversait le pont, c’était une structure en briques réfractaires et le seul endroit où se trouvait un feu ouvert. Une grosse marmite y était suspendue, parfois une broche pour les volailles destinées à l’état-major. Le coq préparait les repas pour tous.

Habituellement, trois repas par jour nous étaient servis, chacun recevait sa portion dans une écuelle en terre cuite ou dans une assiette en bois. Au petit déjeuner, on ne se nourrissait que de biscuits, sauf qu’après quelques semaines de navigation, ils furent remplis de petits vers. Quant au déjeuner et au dîner, ils se composaient d’un potage fait de semoule de seigle ou d’avoine, parfois de maïs, de fèves ou de pois, auquel on ajoutait de la graisse ou de l’huile d’olive de façon à ce que le tout soit nourrissant. Le seul repas chaud était celui de midi. Heureusement que trois ou quatre fois par semaine, il arrivait qu’au déjeuner et au dîner, l’on nous donnât du lard, de la morue ou du hareng. Aussi toutes les fois que cela fut possible, les hommes essayèrent d’améliorer le menu quotidien par les produits de leur pêche : thon, marsouin, requin, etc. Comme boisson, nous avions du cidre et de l’eau douce tant que celle-ci ne fût pas trop corrompue. Conservée dans des tonneaux de bois, l’eau potable, au bout d’une vingtaine de jours de navigation, avait pris un goût amer et une couleur brunâtre. Elle s’était emplie d’asticots, de petites larves qui dégageaient une odeur nauséabonde. Il fallut dès lors se boucher le nez pour avoir le courage d’en boire. Le dimanche, jour exceptionnel, on mettait du vin sur les tables.

Il y avait aussi d’autres désagréments qui semblaient mineurs, mais qui engendrèrent bien des douleurs. Notre hygiène personnelle laissait beaucoup à désirer. L’eau douce était trop précieuse pour qu’on la gaspille à laver le linge ou sa personne. Imaginez la puanteur qui régnait dans l’entrepont où les sabords étaient presque continuellement fermés, de plus entre les hommes et les bêtes, les parasites y pullulaient. Toutes les fois que nous sortions de l’entrepont, nous nous trouvions couverts de poux. J’en ai trouvé jusque dans mes chaussures. Je n’étais pas née dans la cuisse de Jupiter, bien sûr, je n’oubliais pas d’où je venais, mais je m’étais habituée rapidement pendant mon séjour à Bordeaux comme à Paris au confort d’un cabinet de toilette dans lequel je passais beaucoup de temps pour me préparer, aussi celui du navire était un enfer journalier. Les commodités étaient des poulaines de simples sièges percés à la vue de tous dont l’évacuation devait être un tuyau de plomb tombant le long de l’étrave. La mer se chargeant du nettoyage. Elles étaient à l’usage des hommes. Nous autres femmes utilisions des bailles, des sortes de seaux en bois, que nous vidions par-dessus bord. L’hygiène étant lamentable, nous utilisions des morceaux d’étoupe pour nous nettoyer au moins les parties intimes, parfois nous nous toilettions avec de l’eau de mer ce qui apportait d’autres désagréments à cause du sel contenu dans l’eau. L’eau douce étant donc réservée à la boisson, il n’était pas question de toucher aux réserves pour se laver ou pour laver notre linge, nous utilisions donc là aussi l’eau de mer. Parfois, quand il pleuvait, les matelots mettaient une bâche dans le canot pour la récupérer et dans ce cas, elle pouvait servir pour la lessive. Les plus fainéants se contentant d’accrocher leur linge à un filin qu’ils laissaient traîner dans la mer, à l’arrière du bateau. De toute façon pour toute hygiène corporelle, on se contentait d’exiger des matelots qu’ils se peignent tous les jours, se lavent les pieds régulièrement et changent de chemise, une fois par semaine. Par tradition, ils se rasaient le samedi, ou plutôt se faisaient raser par un mousse. L’état-major plus raffiné disposait d’un valet pour son linge. Quant à nous, passagers, nous faisions à notre guise et faisions de notre mieux pour garder un semblant d’humanité. Dans ces conditions, les maladies se développèrent aisément.

Watteau étude de femme

Watteau
étude de femme

Nous étions à peine remise de notre mal de mer, qu’un ouragan affreux, qui après avoir enlevé une chaloupe et des pièces d’eau menaça à tout moment d’engloutir le navire. Durant deux jours entiers, l’équipage s’épuisa à actionner les pompes. On s’aperçut alors, après l’accalmie, que la ligne équinoxiale était dépassée, aussi l’équipage décida de procéder au traditionnel « baptême du bonhomme tropique ». Pendant quelques jours, notre équipage fit de grands préparatifs, pour la célébration du fameux baptême du Tropique. C’était une sorte de carnaval autorisé sur le navire par le capitaine, afin de nous distraire. Beaucoup d’entre nous se trouvaient dans le cas d’être soumis à la classique ablution tropicale, puisque nous en étions à notre premier voyage. Cela commença dans l’après-midi, une grêle de pois secs et de gargousses tomba, des hunes, sur le gaillard. Elle annonçait le courrier du Bonhomme, ou Roi du Tropique. Nous étions toutes joyeuses de cette festivité qui bouleversait la monotonie de notre quotidien. Un gabier, très joliment vêtu en postillon, descendit de la grande hune, il fit claquer son fouet ce qui nous fit éclater de rire, nous faisions semblant d’avoir peur. S’avançant vers le commandant, il lui remit une lettre, de la part de son souverain. Cette lettre réclamait le tribut d’usage, payable par tous ceux du bord qui entraient, pour la première fois, dans ses états. Une tente avait été plantée, au pied du grand mât, sous laquelle se dressait un autel surmonté d’une croix, et de tous les attributs de la navigation : cartes marines, compas, octant… Le roi Tropique descendit de la grande hune. Il avait une barbe blanche d’étoupe, et, bien que couvert de fourrures, il feignait de grelotter, en dépit d’une température de 26°. Tout l’équipage s’était déguisé, les déguisements étaient fort ingénieux, un tout jeune homme imberbe, au joli visage, représentait Amphitrite, épouse du vieux Tropique, des mousses, en tritons, lui faisait cortège, d’autres marins étaient grimés en esclaves du Tropique, barbouillés de différentes couleurs. Après avoir défilé sur le gaillard et fait le tour de la tente, le Bonhomme y pénétra, et le cortège se rangea autour de lui. Son secrétaire appela de tous ceux qui devaient recevoir le baptême. Si sœur Élizabeth fut exemptée de ce jeu, elle consentit que nous subissions cette tradition, tout en en surveillant la moralité. Nous nous amusâmes beaucoup, nous fîmes bonne chère, ce fut la seule joie du voyage, elle perturba nos inquiétudes et notre morosité. Elle fut aussi le dernier moment de paix.

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Le manque d’hygiène, l’entassement sur le pont et les repas monotones étaient d’excellents bouillons de culture pour les maladies. La mauvaise nutrition nous rendait très peu résistants, et le danger de périr d’une épidémie déclarée à bord était grand. Les biscuits et les salaisons dont on se nourrissait avaient rapidement été gâtés par les vers qui y grouillaient. L’absence de légumes frais engendra une épidémie de scorbut. L’épouvantable maladie redoutée de tous toucha tout d’abord un mousse puis deux des ribaudes qui étaient venus avec nous. Le capitaine demanda au chirurgien de distribuer du jus de citron, seul remède connu de lui.

La mort de saint Scholastique, études de têtes et de mains – Nicolas de Plattemontagne -(1631-1706)

La mort de saint Scholastique, études de têtes et de mains – Nicolas de Plattemontagne -(1631-1706)

Cela ne fut pas assez rapide pour empêcher le mal de se propager, tout comme sœur Élizabeth, je fus l’une des victimes de cette maladie. Elle se manifesta à moi par une grande fatigue, puis par des œdèmes aux membres, puis des hémorragies des muqueuses du nez et des gencives, et des ecchymoses nombreuses sous la peau. Je fus soignée à temps, mes dents ne se déchaussèrent pas jusqu’à tomber. Sœur Élizabeth mit un peu plus de temps à se remettre, mais Cunégonde d’Orlon, la brune aux cheveux filasse, n’eut pas notre chance. La maladie l’emporta avec une rapidité qui surprit tout le monde. Elle mourut d’épuisement tout comme les deux premières filles qui en furent atteintes. Elles furent emportées par une hémorragie massive. Il y eut plusieurs cas parmi les colons, dont un patriarche. Tous furent immergés rapidement, afin d’éviter toutes autres maladies contagieuses, après une messe dite par le capitaine. Ceux qui survécurent étaient à peu près rétablis quand après avoir passé l’île de Gonâve nous avons accosté à Port-au-Prince à Saint-Domingue. L’eau douce qui était rare à bord croupissait dans des futailles, nous profitâmes de cette escale pour faire une aiguade, afin d’en renouveler la provision. L’escale servit aussi à livrer des marchandises et à en prendre d’autres. On nous adjoint aussi un groupe de malheureux nègres, une dizaine enchaînés, femmes et hommes pêle-mêle, visiblement maltraités. Contrairement à moi, aucune de mes comparses n’en avait déjà vu. Comme elles s’étaient lancées dans des supputations quant à leur devenir, ce fut moi, cette fois-ci qui les instruit. Bordeaux m’avait appris cela aussi. Du port, je ne peux pas dire grand-chose. Nous ne fûmes pas autorisées, pas plus les ribaudes que nous, à descendre à terre. Ce fut donc appuyé depuis la rambarde que je constatais que ce port était une petite agglomération dont les cases, qui n’avaient que le rez-de-chaussée, étaient perdues dans une immense enceinte et dont les larges rues semblaient impraticables à la moindre pluie. Je ne fus pas contrariée de ne pas visiter la ville même si j’aurais apprécié de marcher sur un sol ferme. Nous y restâmes trois jours puis nous appareillâmes pour notre destination finale.

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voyageursdusoir.vendee.fr Gulfstream

voyageursdusoir.vendee.fr
Gulfstream

Dans la mer des Caraïbes, alors que nous craignons les pirates qui pullulaient, tremblant à la moindre voile, nous avions été farcies d’histoire toutes plus monstrueuse les unes que les autres quant au sort que pouvaient nous réserver les forbans, nous n’eûmes qu’un incident qui fit plus de peur que de mal. Un jeune marin voulant nous impressionner, enfin surtout Françoise, notre rousse plantureuse, tomba à la mer. Le sauver ne fut pas une sinécure. En écho à sa chute retentit le terrible cri : « – un homme à la mer ». Nous nous précipitâmes tous jusqu’à la rambarde pour voir le pauvre homme se débattre, nager n’était pas dans ses habitudes. Ce fut un affolement général, le navire continuait de courir sur son aire et s’éloignait du naufragé. Il ne pouvait pas interrompre sa course comme cela. Un marin avait aussitôt lancé une bouée à l’homme qui se débattait dans les flots, un large disque composé d’éléments en liège, au centre duquel se dressait un piquet. L’homme put s’approcher de celle-ci et s’accrocher aux cordes qui garnissaient son pourtour à cet effet, avant de s’y hisser. Dans le même élan, des marins avaient mis un canot à la mer pour repêcher le naufragé. Heureusement, il fut récupéré par ses camarades, car cette bouée aurait pu devenir un objet de mort lente. Le navire même ayant fait demi-tour aurait pu parfaitement ne pas réussir à le localiser et en admettant que le malheureux ait réussi à se jucher sur la bouée, il serait mort de soif après une lente agonie. Ce fut ce que nous racontèrent les marins une fois l’insouciant repêché.

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embouchure du fleuve Mississippi

embouchure du fleuve Mississippi

C’était le milieu de la journée quand le grand moment arriva. Nous nous faisions, mes comparses et moi-même, la lecture sur le tillac. Un prêt du capitaine nous avait permis de nous divertir de cette façon. Il nous avait prêté, par ironie sûrement, de l’abbé Prévost, « l’histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut ». Sœur Élizabeth n’avait pas bronché. Quand je connus la fin, je compris le message en filigrane. Nous savions toutes lire, moi aussi bien qu’elles, j’avais fait mes lettres avec le curé de mon village et puis j’avais amélioré cela avec les cours du précepteur de mon ancien amant. Ma lecture était parfois encore un peu hachée, mais pas plus que mes consœurs. Ayant aperçu la terre, la vigie, postée sur la hune, afin de repérer les récifs et les voiles ennemies, cria : « – terre… terre… » interrompant sans hésitation notre activité, nous nous précipitâmes du côté indiqué pour voir, pour découvrir le lieu de notre destination, voir la terre qui devait nous accueillir. Le premier signe qui nous avertît fut la vue de l’immense rivière mêlant ses eaux bourbeuses aux vagues bleues du golfe du Mexique. Je fus tout d’abord frustrée dans mes attentes aussi je fis écho au désappointement de mes comparses, qui ne voyaient rien ou peu s’en fallait. Les côtes de ce fleuve étaient si parfaitement plates qu’on ne pouvait deviner en pleine mer aucun des éléments qui couvraient leur surface. Nous contemplions toutefois avec un certain soulagement cet océan boueux qui venait à notre rencontre, car il nous apprenait que nous touchions au but, de plus après huit semaines de traversée nous étions fatiguées et lassées.

Cependant, ce n’était pas sans regret que nous quittions ces ondes bleues et brillantes dont l’aspect changeant avait si longtemps été notre principale distraction, pour naviguer sur le sombre courant vers lequel s’élançait notre vaisseau. Il faut dire que nous étions aussi inquiètes que contentes d’arriver au but, car nous ne savions pas ce qui nous y attendait. Longtemps avant qu’aucun autre signe visible ne nous annonçât la terre, se reposant sur les îles de boue qui s’élevaient sur la surface des ondes, nous découvrîmes un grand nombre d’oiseaux, inconnus de nous, avec de volumineuses poches sous le bec qui étaient des pélicans. Un pilote, sur une petite embarcation, vint au-devant de nous pour nous guider au milieu des divers obstacles que cachaient les eaux sombres. Je n’avais jamais contemplé une scène d’aussi complète désolation que cette entrée du Mississippi. C’en était déprimant et n’annonçait rien de bon. Sœur Élizabeth, en compagnie des deux ursulines, qui ne devaient pas être loin de mes pensées, priait avec ferveur. Un seul objet s’éleva sur la surface de ces écueils, ce fut le mât d’un vaisseau depuis longtemps submergé. Le navire n’avait pas du pouvoir traversé la barre. Il était resté à la même place, comme pour porter témoignage de sa destruction et mettre en garde les nouveaux arrivants dans ses eaux fourbes. J’en eus un frisson. Dans quel pays de malheur avais-je été envoyé ? Mes autres comparses durent penser la même chose, car elles se rapprochèrent et Marie Angélique Dessert prit ma main et la serra.

fort la Balise

fort la Balise

Peu à peu, des joncs d’une énorme grosseur se montrèrent à notre vue, et à quelques milles de plus, toujours au milieu de la boue, notre voyage nous amena en face d’un amas de huttes appelées le village de la Balise. Le lieu paraissait bien misérable pour servir de refuge à l’homme, pourtant plusieurs familles de pilotes et de pêcheurs y vivaient.

Pour passer la barre, il n’y avait qu’une solution, alléger le navire, en transbordant dans le village le plus possible de marchandise et de passagers. Une fois la chose faite, ce ne fut pas sans péril, car il fallut passer dans les canots et à la rame être conduite à la plage, nous n’étions pas très fières, les pilotes firent passer à notre navire la barre et les bancs de sable. Nous regardâmes de loin la périlleuse opération, nous étions toutes inquiètes d’être acculées sur ce banc de sable, car le port à nos yeux n’était que cela. Le piège passé, à notre soulagement nous rembarquions et tout fut rechargé à bord. Notre périple put se poursuivre.

Pendant une grande partie de l’année, le courant de ce fleuve était assez paisible, étant rompu fréquemment par de nombreux méandres, ce qui en restreignait la force. Il traversait une région immense et presque plate, le navire ne pouvait le remonter qu’avec peine et lenteur, il ne pouvait jouir de l’avantage des marées, dont l’action y était si faible qu’il ne pouvait en tirer parti, et le concours des vents, si utiles à la navigation, ne pouvait produire de résultats efficaces attendu que le même vent pouvait y être favorable ou contraire dans la même heure, à cause du changement brusque et fréquent du cours de ce fleuve.

Heldner colette Louisiana bayou

Heldner colette Louisiana bayou

Pendant plusieurs milles au-dessus de son embouchure, le fleuve que nous devions remonter n’offrait que des rivages boueux, des joncs énormes et de monstrueux crocodiles se délectant dans la vase. Ce fut la première fois que je vis ces animaux monstrueux que nous avaient décrits des marins pendant le voyage. Mes comparses et moi-même étions alors restées septiques. Nous avions supposé qu’ils voulaient nous effrayer pour démontrer quelques bravoures. Toujours était-il que cela ajouta encore à la tristesse du paysage, tout comme la grande quantité de bois flottant, qui se dirigeaient vers les différentes embouchures du fleuve. Des arbres d’une énorme longueur, conservant quelquefois leurs branches, et plus souvent leurs racines entières, victimes des fréquents orages, flottaient avec le courant. Parfois, ils s’accrochaient les uns aux autres, et réunissaient au milieu de leurs branches tout ce qui se trouvait sur leur passage. Cette masse ressemblait à une île flottante dont les racines narguaient les cieux, tandis que les branches humiliées fustigeaient les ondes dans leur vain courroux. Lorsque ces masses s’approchaient du vaisseau, nous n’avions qu’une peur, ce fut qu’elles percutent la coque de notre navire.

Cette navigation nous parut bien longue et bien traînante, nous mîmes plus de dix jours, à remonter de la Balise, poste établi à l’embouchure du fleuve, jusqu’au-devant de La Nouvelle-Orléans, lieu de notre destination, un trajet de trente-cinq lieues, au plus.

Bayou Landscape, 1886 (oil on canvas) by Meeker, Joseph Rusling

Bayou Landscape, 1886 (oil on canvas) by Meeker, Joseph Rusling

Pendant les quinze à vingt premières lieues ne s’offrirent à mes yeux sur les deux rives que monotonie et tristesse. Il faut dire que je n’avais pas le cœur à contempler le décor grandiose qui nous entourait. Un peu de mauvaise foi voilait mon regard. L’anxiété de l’arrivée et tout l’inconnu qu’il en résultait plongeaient mon âme dans un profond tourment et tout ce que je voyais n’y mettait pas de baume. Je regardais sans vraiment voir, les plages basses et marécageuses, qui en beaucoup d’endroits, étaient noyées par le fleuve, inhabité et inhabitable, et où n’existaient qu’une végétation informe et sauvage de joncs humides ou d’arbres dont les troncs croupissaient dans la bourbe, et couverte, en outre, de reptiles divers, et d’insectes désolants. Nous fûmes rapidement, entourées par des ennemis que nous apprîmes à connaître ainsi qu’à nous en protéger, les maringouins, et ces mouches cruelles auxquelles on a donné, sur les lieux, le nom bien significatif de « Frappe d’abord » voilà ce qui se présentait au coup d’œil, dans ce vaste espace. Toutes autant que nous étions, nous n’avions pas le cœur bien vaillant, et les prières de sœur Élizabeth avaient bien du mal à alléger nos idées sombres.

Blue Dog George Rodrigue Pollys Island Draw

Blue Dog George Rodrigue
Pollys Island Draw

C’était à environ quinze lieues de La Nouvelle-Orléans que commençaient les établissements de la Colonie, qui étaient d’abord bien peu de chose, et ne présentaient qu’une langue de terre cultivable entre le fleuve et des marécages. Au-delà du coude que forme le fleuve, appelé le Détour des Anglais, un petit nombre de plantations, de simple bungalows entourés de champs cultivés sur lesquels on apercevait quelques hommes noirs courbés sur leurs labeurs, se succédaient les unes après les autres, le long des rives du fleuve. D’où j’étais, je pouvais distinguer aisément l’ensemble et cela sans me fatiguer la vue. Enfin après dix journées de navigation, le bâtiment qui nous portait, avançant lentement, tantôt à la voile, tantôt à la toue, arriva devant là Nouvelle-Orléans.

Après avoir navigué un peu plus de deux mois, nous avions donc abordé enfin au rivage désiré. Jusque là, le pays ne nous avait offert rien d’agréable à la première vue. Cela n’avait été que campagnes stériles et inhabitées, où l’on voyait à peine quelques roseaux et quelques arbres dépouillés par le vent. Mais quel ne fut pas notre désappointement, quand en plus, alors que nous étions arrivées, nous ne vîmes nulle trace d’hommes ni d’animaux ? L’inquiétude nous submergea, tout cela pour ceci ? Le capitaine fit tirer quelques pièces de notre artillerie, et à notre grand soulagement nous ne fûmes pas longtemps sans apercevoir une troupe de citoyens de La Nouvelle-Orléans, qui s’approcha de nous avec de vives marques de joie. Nous n’avions pas découvert la ville, car elle était cachée, de ce côté-là, par une petite colline. En fait, le rivage était défendu des invasions de la rivière par un chemin élevé sur une digue que l’on appelle ici Levée et sans le secours duquel les habitations disparaîtraient promptement. La rivière devant être évidemment plus haute que ne le serait le rivage sans ce travail.

Nous découvrîmes alors l’anse demi-circulaire que le fleuve formait, devant cette ville, une forme de croissant, qui lui tenait lieu de port, le long duquel venaient mouiller les bâtiments, l’un à côté de l’autre, et si près du rivage, qu’au moyen de deux fortes traverses planchéiées en forme de pont, on communiquait, sans gêne et de plain-pied, de la terre à chaque bâtiment, et le décharger de même avec la plus grande facilité.

Nouvelle-Orléans 1728

Nouvelle-Orléans 1728

Lorsque nous arrivâmes, les pluies constantes que nous subissions depuis la veille donnaient à cet accident du terrain, la digue, une apparence plus frappante, et prêtaient aussi à une scène toute naturelle l’aspect le plus contre nature qu’il soit possible d’imaginer.

Il est difficile d’imaginer qu’un pareil paysage manquant totalement de beauté à nos yeux fatigués put nous paraître si agréable à atteindre, mais la forme et la nuance des arbres, des plantes si nouvelles pour nous, et la privation où nous étions depuis si longtemps de tous les objets et de tous les sons qui venaient de la terre contribuaient à nous faire paraître magnifique ce sol marécageux. Nous étions impatients de toucher aussi bien que de voir la terre, car la navigation depuis la Balise jusqu’à La Nouvelle-Orléans avait été difficile et fatigante, et les dix journées que nous y avions employées nous avaient paru plus longues qu’aucune de celles que nous avions passées à bord, aussi tout cela en avait accentué ce soulagement.

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À peine descendus du navire, nous fûmes reçus à notre grande surprise comme des gens venus du Ciel. Coupé de toutes nouvelles, ces pauvres habitants s’empressèrent pour nous faire mille questions sur l’état de la France et sur les différentes provinces où ils étaient nés. Nous étions tétanisées, sœur Élizabeth et les deux ursulines essayant de faire barrage. Ils nous embrassaient comme leurs frères et comme de chers compagnons qui venaient partager leur misère et leur solitude. On nous conduisit de suite chez le gouverneur. Les rues, point pavées, étaient bien alignées et assez larges, bordées d’un petit trottoir large, de quatre à cinq pieds, surélevé et couvert d’une traverse en bois de cyprès, comme il avait abondamment plu c’était un vrai cloaque, une abomination. Nous fûmes surpris de découvrir, en avançant, que, ce qu’on nous avait vanté jusqu’alors comme une bonne ville, n’était qu’un assemblage de quelques pauvres cabanes. La plus grande partie des maisons étaient construites en bois, à rez-de-chaussée, surélevés sur des espèces de pilotis et des fondements en briques, et couverts en bardeaux. Elles s’avérèrent habitées par cinq ou six cents personnes.

Marigny Plantation House New Orleans 1803

Marigny Plantation House New Orleans 1803

Le bâtiment où résidait le gouverneur général, était une simple maison, à un étage, situé face au fleuve, dont une des parties latérales était bordée d’un jardin en forme de parterre, et la partie opposée donnant sur une rue, était agrémentée par une galerie basse et fermée en claire-voie, et le reste par des cours palissadées où sont les cuisines et les écuries le tout offrant plutôt l’aspect d’une hôtellerie que le coup d’œil imposant d’un gouvernement.

Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, le gouverneur, se présenta à nous depuis le haut de sa galerie puis demanda à Sœur Élizabeth, aux deux ursulines et au capitaine du navire d’entrer dans sa demeure. Face au fleuve, sur le pas de sa porte, nous restâmes à attendre, futurs colons, ribaudes, et nous mêmes, encadrés d’hommes armés et de la population qui n’en avait pas fini avec nous. Nous étions un tant soit peu surpris de l’accueil, mais ici tout était nouveau et nous étions épuisés. Le gouverneur s’entretint longtemps en secret avec le capitaine, ainsi qu’avec les sœurs qui nous chaperonnaient. Je ne sus que bien plus tard ce qui se passa pendant lors de cet entretien. Le gouverneur était en colère, on ne lui avait amené que la lie, la fange de la France, ce n’était pas cela qu’il espérait.

Jean-Baptiste-Le-Moyne bienville

Jean-Baptiste-Le-Moyne bienville

Revenant ensuite à nous, il nous considéra, l’une après l’autre. Ce fut à cet instant en regardant le manège que je me rendis compte à quoi nous ressemblions après ce voyage. Nous avions bien essayé de nous maintenir dans un état respectable, mais à vrai dire, à ce moment-là, nous étions très près de ressembler à des souillons. Nos vêtements lavés avec l’eau de mer étaient raidis par le sel. Nous étions brûlées par le soleil. Nos cheveux asséchés ressemblaient à de la paille. Nous avions de tristes mines. Cela ne sembla pas troubler outre mesure le dirigeant de la colonie. Nous n’étions plus qu’au nombre de vingt-neuf, la maladie avait emporté six d’entre nous. J’englobe celui des ribaudes avec le nôtre, puisque de toute façon nous étions toutes en quelque sorte des filles à la cassette. Certaines, ainsi que leur descendant, le diront par la suite haut et fort, ce n’est pas moi qui les désapprouverais. Le Gouverneur nous ayant longtemps examinées, il nous envoya au couvent des ursulines afin de retrouver une santé avant que d’être présenté.

Nous fûmes accueillies à bras ouverts par les dames Ursuline, elles s’occupèrent de nous sans distinction, et de nobles dames de la colonie vinrent nous aider à nous mettre en valeur. Je sus plus tard que certaines venaient faire leur marché, et parmi les filles pour leurs fils, et parmi nos garde-robes pour elles-mêmes. Sœur Élizabeth, bien qu’officière de l’hôpital général de la Salpêtrière de Paris, avait envisagé cet intérêt et à notre grande surprise nous avions vu apparaître trois grosses malles pleines à ras bord de tout ce qui constitue une toilette de qualité.

Jean-Honoré Fragonard Jeune femme debout, en pied

Jean-Honoré Fragonard
Jeune femme debout, en pied

Elle vendit la totalité du contenu. Je cédais moi-même deux des miennes, j’étais la plus fournie en toilette, ce détail joua en ma faveur accréditant une respectabilité. Ce qui fut mon meilleur atout fut mon petit savoir en lecture et en écriture qui entérina la qualité de ma candidature.

Pendant ce séjour au couvent, nous fûmes nourries et récurées, car il n’y a pas d’autre mot après un voyage tel que celui-ci entre la crasse et le sel. Nous retrouvâmes rapidement une meilleure mine. Nous nous mîmes à faire des pronostiques sur nos futurs prétendants. Toutes avaient décidé que j’aurais le meilleur d’entre eux, en toute modestie je ne voyais pas pourquoi. Sœur Élizabeth, qui s’était prise d’affection pour moi, ramenait toute foi, tout le monde à la tempérance. De toute façon quel était un bon parti dans un endroit pareil ?

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Edwin Austin Abbey

Edwin Austin Abbey

Le gouverneur avait fait appeler divers jeunes gens de la ville et des alentours qui languissaient dans l’attente d’une épouse respectable. Les notables de la ville luttaient contre une propension de la gent masculine à prendre des concubines parmi les indigènes et les négresses qui peuplaient la colonie. Nous fûmes présentés les uns aux autres lors d’une soirée organisée à cet effet. Les filles cherchaient des hommes qui avaient une maison ou une terre. Les colons, de leur côté, essayaient de choisir les femmes, les mieux portantes, pour le travail de la ferme. Le gouverneur nous donna une semaine pour nous décider.

FRAGONARD Jeune femme assise

FRAGONARD
Jeune femme assise

Mon sort fut toutefois un peu différent, ma joliesse et mon éducation alliée à un nom, bien que préfabriqué par les circonstances, amenèrent à moi trois des meilleurs partis de la colonie. Bien que je ne le sus pas alors, le gouverneur me fit jouer aux dés, et le gagnant réclama ma main. Ce qu’il ne savait pas plus que moi, c’est que j’allais épouser les trois, chacun à leur tour. J’acceptai donc monsieur de Lamarque qui avait l’avantage d’avoir une plantation aux abords de la ville, de ne pas être vieux voire d’avoir du charme. Il y eut ensuite l’étape du notaire, puis celle du mariage à l’église. Le curé nous maria toutes ensemble à l’église Saint-Louis sur la place d’armes face au fleuve. Nous nous quittâmes sur les marches de l’église, la plupart restaient à la ville en tant que femmes d’artisan quant aux autres, tout comme moi, elles partaient sur les terres de leur époux.

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Cinquante ans déjà… Depuis ma chaise à bascule, sous la véranda de ma plantation, tout cela me semble bien loin  et me fait bien sourire

fin