Krach boursier, pas une nouveauté.

Si le « krach de la tulipe », survenu en février 1637 sur des marchés à terme ayant pris cette fleur pour objet de leurs transactions dans la Hollande d’alors, fut le premier Krach boursier, celui du système de Law ayant pour sujet la Louisiane fut le deuxième.

Le 1er septembre 1715 à 08 h15, le vieux Roi-Soleil meurt. Louis XIV, laisse une situation financière dramatique. La dette de l’État français représente dix années de recettes fiscales du Royaume, l’ancien roi avait énormément dépensé dans les guerres et les constructions.

La Régence, sous l’égide de Philippe d’Orléans, mise sur la jeunesse, l’imagination et le changement. Les ministres et les personnalités influentes ne proposent que des solutions de replâtrage et quelques dizaines de financiers, qui se sont fortement enrichis aux dépens du royaume et qui sont toujours à l’affût de quelque bonne affaire, ne laissent d’autres choix que de chercher ailleurs une solution. L’Écossais John Law de Lauriston vint à point offrir ses services au Régent en tant qu’économiste.

Jean-Baptiste Santerre : Philippe II, duc d’Orléans

Le Régent se décide alors à suivre les audacieuses théories de Law, qui semblent lui permettre de régler le problème de l’endettement et de relancer vigoureusement l’activité économique du pays. On s’entiche soudain de la Louisiane, l’audacieux financier jure qu’on y ferait fortune. Il est autorisé à créer, en 1716 la Banque générale et à émettre du papier-monnaie contre de l’or. Le Régent lui-même participe à la souscription des actions de la nouvelle banque.

Billet de la Banque générale pour 10 écus. Ce billet, daté du 20 juin 1718, porte la signature de John Law.
© Musée de Poitiers

Il ne s’agissait pas d’une banque foncière, mais d’une banque ordinaire, sur le modèle hollandais, qui échangeait des dépôts de monnaie métallique contre des billets, sans frais de courtage, les bénéfices étant obtenus grâce au change et aux opérations d’escompte. Le succès fut rapidement au rendez-vous, car la monnaie émise était plus pratique pour les négociants. La banque commença à accroître le volume de ses émissions, imprimant plus de papier-monnaie qu’elle n’avait réellement d’or et d’argent en dépôt. À ce niveau, la création monétaire était garantie par divers revenus que la banque pouvait s’assurer grâce à l’appui du Régent.

En 1717, pour se lancer lui-même dans le grand commerce avec l’outre-mer, John Law crée la Compagnie d’Occident, après avoir racheté la Compagnie du Mississippi, créée en 1713 par le financier Antoine Crozat et responsable de la mise en valeur de la grande Louisiane française. Avec cet achat, il dispose pour vingt-cinq ans le monopole du commerce de la Louisiane, à condition de peupler la colonie de six mille Blancs et de trois mille Noirs en dix ans.

Une vaste opération de propagande en faveur de la colonisation est lancée. Les richesses de la Louisiane sont présentées au public comme un eldorado. John Law fait valoir auprès du grand public qu’il a lui-même investi dans un immense domaine en Louisiane, juste pour donner confiance, car il n’a pas l’intention de développer quoi que ce soit là-bas. Les Français, font comme lui, ils engagent leurs pièces d’or, mais ne partent pas.

En 1718, la Banque générale devient Banque Royale, garantie par le roi.

En 1719, la Compagnie d’Occident absorbe d’autres compagnies coloniales françaises, dont la Compagnie du Sénégal, la Compagnie de Chine et la Compagnie française des Indes orientales, et devint la Compagnie perpétuelle des Indes. La nouvelle compagnie dispose d’une souveraineté de fait sur le port de Lorient, qui connaît alors une activité commerciale sans précédent.

Le port de Lorient au XVIIIème siècle

Cette même année, la Compagnie renégocie pour le compte du Royaume la multitude de rentes dont il est redevable, qu’elle obtint aux meilleurs taux. Elle offre au Royaume de lui prêter 1 200 millions de livres, nécessaires à cette vaste opération de rachat, contre une annuité égale à 3 % du total. Quant aux règlements, ils se font en billets de banque. Les nouvelles souscriptions sont très bien accueillies, alors que les nouveaux billets ont une valeur supérieure à leur équivalent en monnaie métallique, ce qui engendre un début d’inflation, cachée par l’appréciation des billets papier. Sur le papier, la colonisation sur ce pays de cocagne porte toutes les promesses. Emporté par le succès, Law n’hésite pas à présenter la Louisiane comme “ l’une des plus fertiles régions de l’univers…, riche de moissons récoltées deux ou trois fois l’an, de mines d’or, d’argent et de cuivre… ” Seuls les plus importants possesseurs de ces billets commencent à avoir des craintes.

Charles Walter Simpson

En août 1719, la compagnie obtint de l’État le privilège de percevoir les impôts indirects et celui de la fabrication de la monnaie. En 1720, la Banque royale et la Compagnie perpétuelle des Indes fusionnèrent, et John Law en fut nommé Contrôleur général des finances le 5 janvier, puis surintendant général des Finances. Ce mois-là, plus d’un milliard de livres de billets de banque furent émis alors que le capital de la banque se monte à 322 millions de livres.

John Law dissout la dette de Louis XIV dans le Mississippi. Les agiotages se déchaînent rue Quincampoix, sous les fenêtres de la Compagnie du Mississippi, on s’y arrache ses actions, toutes les maisons sont morcelées en bureaux et se louent à des prix fous. Un bossu se loue comme pupitre. Une dame Chaumont, mercière à Namur, gagne soixante millions de livres et achète la seigneurie d’Ivry-sur-Seine et l’hôtel de Pomponne. Mais pour la Louisiane, la réalité se révèle différente. Les candidats au départ ne sont pas en nombre suffisant. Trois cents colons, en mars 1718, mais seulement cent, dix mois plus tard. Impossible dans ces conditions de mettre en valeur le pays et d’enrichir la Compagnie, qui doit pourtant payer un jour à ses actionnaires les fabuleux dividendes qu’ils en attendent. Il est donc décidé d’embarquer de force des condamnés de droit commun, contrebandiers, faux sauniers, déserteurs, qui échappent ainsi aux galères. Cela ne suffisant toujours pas, on rafle au hasard vagabonds et fainéants jugés indésirables. Des prisonniers tirés de Bicêtre ou de la Bastille complétent ces misérables contingents. En janvier 1719 et mars 1720, des édits royaux autorisent même les magistrats à remplacer par la déportation aux colonies la peine traditionnelle des galères. Ces divers procès n’augurent rien de bon quant à la qualité des futurs colons et les excès des “ bandouliers du Mississippi ”, qui touchent une prime pour le “ ramassage ” de cette misérable humanité, cela finit par susciter des réactions indignées. II fallait des femmes à ces malheureux colons que cela ne tienne. Les “ honnêtes filles de laboureurs  » réclamées outre-Atlantique ne se bousculant pas pour partir, c’est donc dans les « maisons de force ” et autres hospices que l’on se fournit en y extirpant des voleuses ou les prostituées appelées à gagner l’Amérique. Un peu plus tard on préfère envoyer en Louisiane des orphelines élevées par des religieuses et pourvues d’un trousseau. Ces “ filles à la cassette ” partent trouver un mari. Seulement rien n’est prévu pour accueillir les nouveaux arrivants. Les côtes sablonneuses et inhospitalières n’offrent aucun havre favorable. Le climat malsain de Biloxi a raison de beaucoup de colons, souvent réduits à la famine, faute d’avoir conservé les quantités de grains nécessaires aux futures semailles. Le paradis annoncé se métamorphose ainsi le plus souvent en un enfer d’où beaucoup ne songent qu’à s’échapper pour gagner le Mexique ou les colonies anglaises de l’est. Les résultats restent loin des espoirs suscités par la colonisation de la Louisiane. La réalité des mines d’or du Mississippi et plus généralement la solidité de l’entreprise sont bientôt mises en doute.

Le 30 novembre 1719, c’est la première baisse. La fin du système Law est proche.

Le 9 janvier 1720, le Régent exige que la Compagnie du Mississippi lui reprenne ses actions à 9 000 livres. Les ennemis de John Law, parmi eux, se trouvent le duc de Bourbon et le prince de Conti, poussent à une spéculation à la hausse dans le dessein de  faire s’effondrer le système. Le prix des actions passa de 500 à 20 000 livres. Puis certains des plus gros possesseurs de billets commencent à demander à réaliser leurs avoirs en pièces d’or et d’argent, ce qui fit immédiatement s’écrouler la confiance dans le système.

gravure allégorique et humoristique

la faillite de John Law et représentant un défilé, rue Quincampoix en 1720

Dès le 24 mars, ce fut la banqueroute du système de Law. Les déposants se présentent en masse pour échanger le papier-monnaie contre des espèces métalliques, que la société ne possède plus. Plus personne n’a confiance. Le château de cartes s’écroule le 17 juillet 1720. Dès cinq heures du matin, rue Quincampoix, une émeute oppose des milliers d’actionnaires : 15 personnes y périssent. la banqueroute du système avait ruiné les déposants.

Bien qu’il eût complètement échoué à relancer l’économie et à réduire la dette de la France, 300 ans après, la théorie monétaire moderne intègre de nombreux concepts clés issus du système Law.

Comme quoi, rien n’est nouveau en ce monde…

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