Jeanne dite Guimbelot, ménagère (2ème partie)

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Chapitre II de 1739 à 1755

Port au Prince, 1740.

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Elle allait être libre ! Jeanne ne l’avait jamais envisagé ni même rêvé. Aimé Benjamin le lui avait promis, elle allait rejoindre la cohorte des mulâtresses libres qui affichaient leur statut par des vêtures ostentatoires. Dès qu’elle les avait vus, elle avait envié ces femmes de couleur libres qui pour la plupart avaient été esclaves et qui avaient été affranchies par leur maître, comme cela était le cas pour elle, au moment où elles avaient attendu leur premier enfant. La loi disait que « l’enfant suivait le ventre », aussi le seul moyen de voir ses enfants naître libre était, pour le colon, d’affranchir sa « ménagère » lorsqu’elle était enceinte de son premier enfant. Aimé Benjamin ne fit pas exception quand il avait su que Jeanne attendait son premier enfant. Quel père aimerait voir ses enfants vivre dans l’esclavage ? De plus financièrement, il lui aurait fallu payer les taxes a posteriori pour l’affranchissement de chacun de ses enfants. Aimé-Benjamin avait donc décidé d’affranchir Jeanne, car il était épris d’elle. Cela il ne l’aurait pas admis à quiconque.

Dès que Jeanne était devenue officiellement la ménagère de son maître, son statut dans la demeure avait changé. Elle ne s’était pas sentie supérieure à ses comparses, mais les autres l’avaient mis sur un piédestal. Elle en avait été décontenancée d’autant que dans un premier temps elle n’avait rien changé à ses habitudes. Elle avait juste accepté la tendresse que lui donnait celui qui était son maître. Il ne l’avait pas brusqué, il y avait mis les formes qui ressemblaient à l’affection. Seulement cela ne suffisait pas à Aimé Benjamin, il ne voyait pas les choses comme cela. Il lui avait tout d’abord demandé de partager ses repas, puis en plus des cadeaux réguliers qu’il lui ramenait, il lui avait fourni des pièces de tissu afin qu’elle s’habille plus en accord avec sa nouvelle position. Afin de l’aider à comprendre ce qu’il attendait d’elle, il avait invité un de ses amis, Étienne Janin, avec sa ménagère, une mulâtresse de renom, de grande beauté, prénommée Rachel. Jeanne avait été fort impressionnée par l’aisance de celle-ci. Agostino_Brunias_-_Free_West_Indian_Creoles_in_Elegant_Dress_-_Google_Art_ProjectElles s’étaient facilement liées et Rachel l’avait aidé à comprendre sa nouvelle situation et les avantages qu’elle pouvait et devait en retirer. Avec l’aide de la Nonon, Jeanne s’était confectionnée deux ou trois robes, inspirées de celles des maîtresses à défaut d’être identiques, pour sortir ou recevoir, car Aimé Benjamin n’hésitez pas à l’afficher en public et lorsqu’il invitait il la présentait comme la maîtresse de maison. Elle avait tout d’abord été mal à l’aise ne sachant comment se comporter, mais suivant les conseils donnés par sa nouvelle amie et soutenue par la Nonon, elle avait gagné en assurance. Elle avait même osé prendre la parole et donner son avis devant les amis d’Aimé Benjamin. La situation était si courante à Saint-Domingue que Jeanne put avancer la tête haute.

***

Joséfus traversa le patio à pas pressés, il venait chercher Jeanne qui aidait Misa en cuisine. Il trouva les deux femmes riant tout en épluchant des légumes. Elles s’interrompirent à son entrée. « – Il y a une femme blanche qui veut te voir Jeanne.

– À moi ? Elle est où ?

– Je l’ai installé dans le salon de devant.

– Mais tu sais qui c’est.

– Une Madame Can’e. Elle dit que tu la connais. Moi je ne l’ai jamais vue.

– Cane, cela ne me dit rien.

Jeanne était surprise. Qui était cette femme ? Elle retira son tablier, lissa sa jupe, renfila son manteau en Indienne, remis une de ses mèches bouclées dans son chignon, se redressa et monta à l’étage par l’escalier à l’angle du patio. Elle était quelque peu inquiète, que pouvait bien lui vouloir une femme blanche. Elle aspira et ouvrit la porte du salon. Devant elle était assise Geneviève. À son entrée, celle-ci se leva et spontanément la prit dans ses bras.

Alexandre Roslin (1718-1793) | Portrait de Mme BoucherPas vraiment surprise, Geneviève avait appris le nouveau statut de Jeanne. Elle n’avait tout d’abord pas su si elle devait être en colère ou s’en réjouir, ce qui était certain, c’est qu’elle se sentait coupable. Son époux, Mr Cambre, l’avait assuré de l’honnêteté d’Aimé Benjamin. Cela ne l’avait pas rassuré et n’avait pas allégé son ressentiment. Elle savait bien, comme la plupart des épouses de colons, que ces mariages de la main gauche existaient voire que cela était chose commune, que leurs époux avaient des familles qu’ils faisaient vivre en parallèle des leurs. Certaines d’entre elles jalousaient même les mulâtresses libres qui finissaient par avoir des vies plus agréables dans leurs maisons de ville alors qu’elles-mêmes étaient cloîtrées sur les habitations souvent au milieu de nulle part. Le statut des femmes de colons était à peine plus enviable que celles des mulâtresses, mais au moins leurs enfants étaient reconnus par leur société, mais même là elles n’avaient pas toujours le dessus. Il arrivait que certains colons envoient leurs mulâtres en métropole et qu’ils héritent de biens spoliés à leurs enfants légitimes. Geneviève n’avait pas cette inquiétude, outre qu’en tant qu’épouse de négociants, elle vivait à la ville, elle avait connaissance de ce que faisait son mari. De plus, elle savait que son époux n’était nullement attiré par aucune femme, ni blanche, ni de couleurs, pas même elle. Son époux avait une réelle affection pour elle, elle n’avait pas de doute, mais les choses de la chair ne l’intéressaient pas et cela lui convenait très bien. Quand il l’avait informé pour Jeanne, il lui avait expliqué que c’était le meilleur moyen pour elle d’obtenir la liberté. Geneviève voulut s’en assurer et pour commencer elle tenait à voir si Jeanne se portait bien. Elle avait mis du temps à se décider, elle ne savait comment se comporter dans cette situation. Elle savait qu’en tant que femme blanche, son comportement dans leur société était surprenant. S’inquiéter pour une mulâtresse de plus liée à elle par le sang était des plus déplacés. Elle avait fini par prendre son courage à deux mains, et espérant ne pas rencontrer Aimé Benjamin Fleuriau, elle s’était rendue chez lui.

Lorsque Jeanne entra dans le salon où elle patientait, elle fut surprise de constater que c’était désormais une jeune femme fort belle qui plus est enceinte. Malgré le manteau ample qu’elle portait, sa grossesse était apparente. Instinctivement, son estomac se crispa, sa petite fille, car pour elle c’était sa petite fille, était devenue une femme et bientôt une mère. Sa tendresse la submergea, oubliant sa condition, elle la prit dans les bras. Jeanne était heureuse, elle n’avait pas vu ni eu de nouvelle de Geneviève depuis son mariage. Elle se laissa aller dans les bras affectueux de celle qu’elle considérait comme une grande sœur bien qu’elle avait vite compris qu’elle était la place de celle-ci et qu’elle était la sienne. Le premier élan passé, la gêne s’installa. Comment devaient-elles désormais se comporter ? Ce fut la Nonon qui, ayant appris la visite par Joséfus, était venue aux nouvelles afin d’aider si possible sa protégée. Elle fut emplie de joie quand elle découvrit sa petite, car elle avait été la nourrice de l’une et de l’autre, bien qu’elle n’ait allaité que la première. Autour d’un café, les trois femmes contèrent ce qu’elles avaient vécu depuis le départ de l’habitation Guimbelot. La Nonon raconta ce que la pudeur de Jeanne l’empêchait de dire. Geneviève n’était pas très à l’aise avec ce qu’elle entendait et la promesse de libération la rassurait à peine.

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Elle n’aimait pas l’idée que Jeanne ait dû donner son corps pour cela, mais quel que soit le statut c’était le lot de toutes les femmes.

***

Aimé Benjamin avait eu connaissance de la visite de Geneviève, Jeanne la lui avait racontée toute à la joie de celle-ci. Il avait vite deviné les inquiétudes de la visiteuse et afin de les dissiper il avait invité le couple Cambre à diner. Misa s’était mise en quatre pour faire plaisir à Jeanne et à son maître. Bien que la cuisine locale fût généralement lourde et surtout fortement relevée de piment, elle avait préparé sa spécialité, un plat de « griots », plat de porc frit pimenté accompagné de légumes du pays, patates douces, ignames, gombos, avocats, bananes, le tout arrosé de Bordeaux, le dessert étant des fruits confits ou en compote.

Jeanne portait le dernier cadeau offert le matin même par Aimé Benjamin, un manteau en indienne à dominance de ton de bois de rose. C’était la vêture qui convenait le mieux à son état de grossesse avancé. Elle était fébrile à la joie de recevoir celle qui l’avait toujours couvée et protégée. Elle avait aidé Misa en cuisine et vérifié le travail de Rosa et Joséfus, la Nonon s’amusait de son état d’excitation et essayait de la calmer.

Les Cambre avaient répondu favorablement. Mr Cambre ne pouvait refuser, Aimé Benjamin était autant un ami qu’un partenaire en affaires, quant à Geneviève elle préférait en passer par là afin de pouvoir surveiller de plus près le chemin de vie de Jeanne. Ils avaient eu l’occasion de se croiser chez des amis communs, mais ils n’avaient pas eu l’occasion de partager un repas chez les uns ou les autres. Geneviève avait longtemps gardé de la colère et de la rancœur après le refus d’Aimé Benjamin de leur revendre Jeanne. Elle se devait d’être conciliante pour l’avenir de sa nièce, celle-ci n’avait plus qu’elle pour la protéger.

Aimé Benjamin les reçut avec chaleur dans la pièce aménagée avec le plus de confort dans la maison. Geneviève eut le plaisir de retrouver Jeanne dans les meilleures conditions possible puisqu’elle lui fut présentée comme la maîtresse de maison. Cela la déconcerta quelque peu, car elle n’était point habituée à cette situation contrairement aux hommes qui se recevaient les uns les autres au sein de leur famille mulâtre. Cela mit un peu de gêne dans un premier temps, mais elle se dissipa au fil du repas. Aimé Benjamin et monsieur   Cambre échangèrent essentiellement sur le négoce puis le maître de maison fit glisser la conversation sur les ragots de la ville afin de distraire les dames. À l’arrivée du dessert, il se lança. « – Je vous ai fait venir mes amis afin de vous demander d’être le parrain et la marraine du futur enfant de Jeanne ». Surprise, Geneviève fut la première à répondre spontanément.

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 « – Mais voyons, monsieur Fleuriau, ce n’est pas possible. Jeanne est avant tout votre esclave !

– En fait pas tout à fait. 

Le maître de maison se leva et alla jusqu’à la petite bibliothèque adossée au mur opposé à la cheminée, un des rares meubles de qualité récemment acquis. Il saisit un marocain qui était rangé sur une de ses étagères. Il en défit les lacets qui le maintenaient fermé tout en se rassoyant. Jeanne tout comme les Cambre était intriguée. Qu’avait voulu dire Aimé Benjamin par : « pas tout à fait ? » « – Ceci est l’acte d’émancipation de Jeanne, elle est à ce jour une femme libre. » Il tendit le document vers les Cambre. Jeanne put lire son nom sur le document. Dès enfant, à l’encontre de la loi, Geneviève lui avait appris à déchiffrer les lettres puis les mots et enfin à lire quelques phrases. La jeune femme découvrant sa nouvelle situation laissa les larmes couler le long de ses pommettes. À ce moment-là, l’enfant qu’elle portait lui donna un coup de pied, elle sourit tout en se caressant le ventre. C’était tant de bonheur. « – De plus, j’ai racheté à Mandron sa maison et le terrain qui l’entoure, j’ai mis le tout au nom de Jeanne. Ce n’est pas grand-chose, mais au moins son enfant pourra porter le nom de sa nouvelle propriété s’il le désire. » Tous restèrent bouche bée. Jeanne explosait d’une joie profonde, Geneviève laissa échapper un merci, l’émotion lui amenant les larmes aux yeux.

***

Jean-Baptiste naquit à la fin de l’hiver et fut baptisé à l’église de la Croix-des-Bouquets. Sa marraine tout comme sa mère exultait de joie. Le nourrisson était un ravissement pour les yeux d’autant que sa peau était presque blanche ce qui rassurait sa famille blanche et sa mère. Sa carnation l’éloignait un peu plus des esclaves. Son père en était très fier et il le reconnut sur les fonts baptismaux.

Quelques jours après la naissance de l’enfant, Aimé Benjamin emmena Jeanne voir le bien qu’il lui avait offert, la maison Mandron. C’était une maisonnette entourée d’un petit terrain aux alentours de la ville naissante qu’était Port-au-Prince. La jeune mère n’arrivait pas à admettre que cela lui appartenait. Qu’était-ce qu’un bien, elle qui venait juste d’être libre. Elle qui avait été la possession d’un maitre dès sa naissance et qui découvrait à peine ce qu’était être un humain à part entière. Elle n’était pas sûre de bien comprendre ce qu’était la liberté, le principe lui était inconnu. Avoir le choix de décider ce qu’elle voulait faire ? Était-elle totalement libre ? Ses choix étaient restreints, une totale liberté aurait signifié qu’elle ne subissait aucune influence, ce qui était impossible. Bien sûr apparemment elle ne subissait plus de contraintes, de soumissions, de servitudes exercées par une autre personne, mais n’était-elle pas dépendante de son amant ? La liberté, c’était la possibilité d’agir selon sa propre volonté, mais quelle était-elle ? Jeanne était très perturbée par son nouveau statut, elle ne savait pas quoi en faire. Ce qui avait été une joie, un bonheur à l’annonce était devenu un poids, car elle ne savait que faire de ce cadeau que tous les serviteurs de la maison lui enviaient. Elle ressentait de la gratitude envers Aimé Benjamin qui comme un enfant était fier de l’avoir fait. Elle ne l’en aimait que plus, mais elle se sentait empêtrée par ce don. Elle ne savait comment se comporter. Devait-elle le faire savoir ? Devait-elle l’afficher ? Et comment ? De plus, il lui faisait peur, car la liberté c’était faire des choix, prendre des décisions. C’était s’engager seul dans ses actions et leurs conséquences. Si elle n’était plus esclave, elle ne sentait pas encore assez forte pour se sentir libre.

Tout en lui faisant visiter sa propriété, Aimé Benjamin lui expliquait qu’il avait acquis en son nom un esclave dénommé Joséfus et payé les services d’un nègre libre pour faire de sa terre un potager dont les produits seraient vendus au marché de Port-au-Prince et de La Croix des bouquets, ce qui lui amènerait des revenus. Il la rassura, il s’occuperait de la gestion de sa propriété, mais elle pouvait aménager la maisonnette comme elle le voulait et y venir quand elle le désirerait. Jeanne le remercia de tout cela, c’était beaucoup pour elle et elle n’était pas sûre de bien d’en évaluer l’ampleur. Elle, qui hier était esclave, était aujourd’hui propriétaire d’un bien immobilier et d’un esclave. Elle en trouvait pas cela très confortable.

***

L’année suivante au milieu de l’été vint au monde Marie-Jeanne. La petite fille eut pour marraine et parrain, Toinette La Ruelle, et son époux sieur Geslin, négociant, ce dernier n’ayant pas voulu être en reste par rapport à monsieur Cambre. À l’automne de l’année suivante naquit Marie-Charlotte. Elle n’eut rien à envier à sa sœur aînée. Des voisins d’Aimé-Benjamin, Marie-Madeleine Fernande et son époux sieur Chambon de la Croze, propriétaires d’une grande habitation voisine du bourg de la plaine du Cul-de-Sac, tinrent à parrainer l’enfant. Au printemps de cette année-là, l’année 1743, se servant de ses économies et de l’héritage que lui avait laissé son oncle décédé, Aimé Benjamin avait acheté l’habitation appartenant à Claude Alexis Mathieu à La Croix des bouquets, canton de Bellevue.

***

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Très fier de son acquisition, Aimé Benjamin avait tenu à ce que Jeanne l’accompagne à l’habitation Bellevue. La jeune mère avait donc laissé ses enfants à leur nourrice. Elle ne serait absente que deux ou trois jours, c’était peu de temps, mais elle n’aimait pas être loin d’eux. Elle était quelque peu frustrée, elle ne pouvait les allaiter, à aucune de ses grossesses elle n’avait eu de montée de lait. Elle en avait gardé de la culpabilité et craignait d’en être moins aimée.

Avec le temps, elle avait pris en main sa vie. Les naissances de ses enfants et l’instinct maternel lui avaient fait prendre en main sa destinée et la leur. Au sein de la maison d’Aimé Benjamin, petit à petit, elle avait pris au sérieux son rôle de maîtresse de maison. Elle était en cela secondée par César qui naturellement avait accepté sa position. Le maître de maison apprécia l’heureuse évolution et en sut gré à la jeune femme.

Force était de constater qu’à ce jour elle n’avait rien à craindre quant à l’affection d’Aimé Benjamin. Ses grossesses n’avaient laissé que peu de traces sur son corps. Elle restait toujours aussi mince au grand bonheur de son amant qui ne se lassait pas de son corps. Son intelligence vive rajoutait à ses attraits. Son amant aimait ses questions qui souvent par leur pertinence éclairaient son point de vue et ses réflexions spontanées qui l’amusaient beaucoup. C’était une satisfaction pour elle, elle avait parmi ses connaissances, en plus de Rachel, plus d’une mulâtresse et elle avait compris à quel point garder un homme auprès d’elle était chose importante. Bien sûr parmi elles, avoir un colon comme amant voire un représentant royal de la colonie, c’était avant tout un confort matériel et une position au sein de la caste des mulâtresses. Pour d’autres, tout comme Jeanne, les sentiments entraient en jeu, et le principe de famille était primordial. Jeanne, au contact de ses consœurs, était devenue consciente de la précarité de ce genre de liaison. Réaliste et pragmatique, elle avait pris sa vie et celles de ses enfants entre ses mains, au point de s’intéresser aux revenus que rapportait la petite propriété Mandron, ce qui amusait Aimé Benjamin. Ce dernier était loin de deviner la source de cet intérêt.

L’habitation Bellevue couvrait 327 hectares et la Grande Rivière du Cul-de-sac permettait l’irrigation de la plaine, et donc de l’habitation. Il profita du voyage fait en carrosse pour expliquer à Jeanne qu’il avait l’intention de planter essentiellement de la canne à sucre, 90 carreaux sur 140 qu’en comptait l’habitation. De plus contrairement à ses voisins il avait l’intention de se procurer plus d’esclaves et de les traiter mieux que bien de ses voisins, car il estimait que sur le long terme il y gagnerait. Il mettrait trois esclaves au travail par hectare de cannes s’il le fallait. Il s’engageait à donner la « liberté de savane » qui, sans être un affranchissement officiel, laisseraient libres de leur temps et de leurs occupations dans un coin de l’habitation les mères. Le taux de fécondité de ses esclaves lui ferait faire des économies. Tout cela devrait lui permettre d’agrandir sa fortune. Jeanne n’était pas très à l’aise avec ce qu’elle entendait. Aimé Benjamin avait tendance à oublier d’où elle venait, mais pour elle cela était impossible ; c’était marqué dans sa chair, cela coulait dans son sang. Elle pressentait que cela engendrerait des changements dans sa vie, mais elle lui faisait confiance.

***

IMG_0370.JPGIls arrivèrent à l’habitation en fin d’après-midi. Bien que ce ne fut pas celle de son père, Jeanne descendit de la voiture la boule au ventre. L’ombre de Madeleine Sarrazin son ancienne maîtresse planait au-dessus d’elle. Elle ne l’avait jamais revu depuis son départ de l’habitation Guimbelot, mais elle avait appris que celle-ci venait de décéder d’une affreuse maladie qui l’avait fait souffrir fort longtemps. Elle n’en avait eu ni satisfaction ni pincement au cœur, elle en avait ressenti un simple soulagement. Et voilà qu’arrivée en ces lieux la première personne à qui elle pensait c’était cette abominable femme. Pour garder contenance, avant d’affronter les lieux, elle remit à leur place les plis de sa robe volante en indienne puis elle prit le bras d’Aimé Benjamin. Jeanne avait compris que l’apparence jouait sur la perception que les gens avaient des autres. Elle faisait donc attention à sa vêture et soignait son apparence. Son amie Rachel lui avait expliqué qu’il n’y avait pas que de la fatuité dans le soin qu’apportaient à leur toilette les mulâtresses, elles imposaient leur statut. Jeanne l’avait admis et vite perçu dans le changement de comportement des autres. Elle soignait particulièrement sa mise, mais sans ostentation. Elle ne tenait pas à attirer tous les regards, aussi y mettait-elle de la sobriété, mais sa joliesse et son goût instinctif allait à l’encontre de son désir. Aimé Benjamin était très fier de l’avoir à son bras.

Ils furent reçus par les trois contremaîtres de l’habitation. Deux d’entre eux baissèrent les yeux quand ils croisèrent ceux de Jeanne, le troisième soutint le regard de la jeune femme espérant le lui faire baisser. Celle-ci passa avec une indifférence simulée qui déstabilisa le jeune homme. Elle avait l’habitude. Faire comme si elle ne remarquait rien afin de ne pas attiser ni l’envie ni la violence ; cela aussi elle l’avait appris très jeune. Ne pas enflammer sa jalousie, mais ne pas lui laisser croire qu’il avait la main mise sur elle. La liberté c’était cela aussi. De plus, elle devinait la suffisance de l’homme blanc, le maître qui n’avait aucune raison de se remettre en question. Il était né avec l’idée qu’il était supérieur, il était vain de vouloir faire changer cet état de fait. Aimé Benjamin avait dû percevoir l’intention du contremaître, tout comme il pressentit le ressentiment du petit groupe d’esclave de maison constitué de quatre femmes et d’un homme âgé. À peine les quelques marches gravies, il prit la parole semblant s’adresser au groupe qui tête baissée attendait. « Désormais, vous obéirez à Jeanne en tous points, si quelque chose ne lui convient pas, vous retournerez aux champs. J’espère que cela est compris, mais il n’y a aucune raison pour que cela n’aille point. »  Aimé Benjamin était un homme intelligent et très entreprenant, il pouvait paraître froid, mais le plus souvent il était affable. Jeanne fut donc surprise par cette intervention, mais elle n’en montra rien. Elle sourit avec douceur aux serviteurs qui fixaient ses pieds. Les contremaîtres comprirent le message indirect et ne se le firent pas redire. Le nouveau maître de maison entra dans celle-ci, suivi de Jeanne.

Comme la plupart des habitations dont les propriétaires avaient l’intention de rester vivre dans la colonie et donc d’habiter la maison du maître, nommée Grand’case, elle était à étage et de dimension importante. À chaque étage courait une profonde galerie sur tout son tour afin de protéger ses habitants des morsures du soleil. Elle était construite sur un socle de pierre, puis elle était de brique et de bois. Au rez-de-chaussée, Jeanne découvrit une pièce de réception, un bureau et quelques autres pièces et à l’étage des chambres. L’ameublement en était rudimentaire, Aimé Benjamin en fit la remarque et rassura Jeanne aussitôt. Il allait rapidement le renouveler. Elle lui sourit. Il avait de façon efficiente empli la maison de ville de meubles venus de France. Elle devait admettre que le confort de la maison en avait été augmenté, de plus elle en trouvait la facture fort belle.

À l’étage, Aimé Benjamin l’attira sur la galerie. De là, elle découvrit pourquoi l’habitation s’appelait Bellevue. Construite sur un promontoire, la Grand’case dominait toutes les terres adjacentes. Jeanne apercevait depuis la galerie de l’étage la Grande Rivière d’un côté et à l’opposé de hautes montagnes. À ses pieds, en bas de la colline, se trouvaient les cases des esclaves faites en torchis, les entrepôts, les ateliers de transformation, l’incontournable moulin dont avait besoin pour la transformation du sucre. Un peu plus loin, elle apercevait le bétail, les écuries et les étables. L’habitation Bellevue était sans commune mesure bien plus grande que celle de Guimbelot. « – Comme tu peux voir, Jeanne, la plaine du Cul-du-Sac est bornée au nord et au sud par de hautes montagnes, à l’ouest par le golfe de la Gonâve où se trouve Port-au-Prince et la plaine de l’Arcahaie qui la prolonge vers l’ouest. Cette vallée était autrefois un bras de mer et au moment de son retrait elle a donné naissance à deux grands lacs d’eau saumâtre : l’étang Saumâtre et le lac Enriquillo, ainsi qu’un petit étang d’eau douce appelé trou Caïman. Nos voisins pour la plupart cultivent des indigotiers. Mais la production commence à s’essouffler, aussi je vais privilégier les champs de canne à sucre. »

Jeanne aimait l’écouter. Elle aimait s’instruire. Geneviève Cambre avait fini de lui apprendre à lire et à écrire. Elle n’excellait pas encore, mais elle aimait cela. La lecture, parfois si difficile, lui apportait beaucoup. Dans les dîners et les réunions, elle aimait écouter et n’intervenait que rarement. Sa modestie naturelle, son intérêt et sa curiosité pour les choses nouvelles la faisaient rester en retrait.

***

The Moorish proud Queen of England Charlotte of Mecklenburg-Strelitz (19 May 1744-Aimé Benjamin ne rentrerait qu’à la nuit tombée. Elle avait trois bonnes heures devant elle. Jeanne se promenait le long de la rivière, ses pensées vagabondaient sans se fixer sur quoi que ce soit. Elle finit par s’asseoir sur un arbre que la foudre avait couché dans une courbe du lit. Ce n’était pas la première fois qu’elle accompagnait son amant à Bellevue. Ils y venaient régulièrement, la Grand’case était devenue confortable. Aimé Benjamin avait tenu parole et avait meublé selon son goût les différentes pièces. Ils étaient cette fois-ci venus avec les enfants et leur nourrice. D’un naturel curieux, Jean-Baptiste avec ses trois ans s’aventurait partout suivi de sa nourrice que cela amusait. Marie-Jeanne était déjà une enfant sage et réfléchie, elle marchait à peine et ne cherchait jamais à s’éloigner. Quant à Marie-Charlotte c’était un nourrisson qui babillait à longueur de temps. Jeanne s’épanouissait au sein de sa petite famille. Elle n’avait à se plaindre de rien, Aimé Benjamin lui avait fait don des nourrices de ses enfants et de Séraphine, esclave de maison de Bellevue. Malgré son jeune âge, elle était devenue la chambrière de Jeanne. Celle qui était devenue sa maîtresse avait découvert dès son premier séjour qu’elle avait un don pour tout ce qui était couture et coiffure. La Nonon qui était désormais passée, une fois affranchie, au service de Geneviève, avait eu le temps de finir de former la jeune chambrière. Cette dernière reconnaissante suivait sa maîtresse partout, mais ce jour-là, Jeanne avait voulu aller seule se promener. Elle avait besoin d’un peu de solitude. Enfin, seule, elle ne pouvait l’être, elle était à nouveau enceinte. À croire qu’elle avait été mise au monde rien que pour cela. Elle en était heureuse. Elle profitait de la douceur du temps qui ressemblait le plus à l’été d’après son amant. Elle rêvassait laissant courir ses yeux sur l’onde argentée de la rivière quand elle sentit une présence plus qu’elle ne la vit. Elle sursauta à sa vue. « – Allons, mon petit, te souviens-tu de moi ?

– Bien sûr ! Vous êtes la Mansar ! Notre Mambo. Celle qui m’a sauvé !

– Ce n’est pas moi qui t’ai sauvé, c’est Erzulie ! Par contre très bientôt je serai effectivement amené à t’aider.

– Je suis en danger ?

– Ton accouchement sera difficile. Ton garnement n’a guère envie de venir au monde. Il me faudra le convaincre, aussi on me fera venir. N’aie aucune inquiétude.

Jeanne regarda la Mambo en qui elle avait toute confiance avec scepticisme. Pourquoi l’appellerait-on à elle ? Celle-ci sourit. « – Jeanne, je suis l’hospitalière de l’habitation voisine.

– Ah ! Je ne savais pas.

En fait, Jeanne n’avait pas réalisé à quel point l’habitation, sur laquelle elle était née, était proche de Bellevue. Aimé Benjamin lui avait bien dit, mais ne reconnaissant aucun des lieux, pas même la route qu’ils prenaient pour venir à Bellevue, elle n’avait pas pris conscience de la proximité. À sa décharge, à La Croix des bouquets, ils ne s’engageaient nullement sur la même route, alors elle n’avait pas imaginé qu’ils étaient séparés de l’habitation Guimbelot que par deux habitations, dont celle du maître de la Mansar. L’échange était à peine fini, que la Mambo disparut. Jeanne resta bouche bée. Avait-elle rêvé. Elle fut sortie de sa réflexion par un coup de pied de l’enfant à venir. Elle caressa instinctivement son ventre. Il est vrai que c’était pour bientôt. Pourquoi se serait-elle inquiétée ? Les trois premiers étaient arrivés avec facilité.

***

IMG_0340.JPGLa journée avait été orageuse, Jeanne était fatiguée. Elle s’était installée dans un fauteuil à l’ombre de la véranda de l’étage. Chaque déplacement d’air était un soulagement pour elle. Elle somnolait dans le silence de la Grand’case, les nourrices occupaient les enfants de l’autre côté de la maison, Séraphine s’était installée à ses côtés avec un ouvrage, un nouveau corps corset pour Jeanne. Les nuages s’amoncelaient au-dessus des champs. Les premiers coups de tonnerre réveillèrent Jeanne. Elle allait enfin être soulagée. Des coups de vent les accompagnèrent faisant claquer les portes. Les éclairs se rapprochèrent et les bourrasques étaient de plus en plus fréquentes et violentes. « – Maîtresse, il faudrait rentrer. Ce serait plus sûr.

– J’ai chaud…

Un coup de tonnerre gronda si fort que Jeanne sursauta. L’éclair tomba sur un arbre proche de l’habitation. Il s’enflamma aussitôt. Des esclaves qui travaillaient sur un carreau proche se précipitèrent pour contenir le feu. Pendant ce temps, Séraphine aida Jeanne à entrer. Elle avait à peine fait deux pas qu’une douleur fulgurante irradia sa colonne vertébrale. Elle s’accrocha au bras de sa chambrière. « – Il a… il arrive… » Séraphine quelque peu paniquée, l’accompagna jusqu’à sa chambre tout en appelant de l’aide. Moise, le vieil esclave de l’habitation qui servait un peu à tout, et qui était si âgé que personne ne l’obligeait à rien, entendit l’appel au secours qu’il relia dans l’habitation. Arrivèrent sur le champ, servantes et nourrices. Elles se mirent à l’œuvre, et se préparèrent à l’accouchement. Séraphine, malgré son jeune âge, suggéra de prévenir le maître et d’aller chercher la Mansar. Anastasie qui était l’esclave la plus âgée acquiesça. Pour éviter l’invective du maître, il fallait faire comme avait dit Séraphine, et l’envoya faire la demande au maître. Au pire, ce n’est pas elle qui serait punie s’il arrivait malheur à la maîtresse. Il faut dire qu’Anastasie couvait une jalousie sans borne envers sa maîtresse. Elle avait été la ménagère de son précédent maître qui l’avait vendu avec l’habitation, aussi dès qu’elle avait vu Jeanne, la rancœur qu’elle avait au fond du cœur s’était transformée en jalousie pour celle-ci. Elle avait bien essayé d’entrainer les autres esclaves de maisons, mais Jeanne par sa gentillesse avait retourné la situation. Elle avait commencé par Moïse que sa douceur et ses attentions avaient fait fondre, puis par Amanda qu’elle aidait régulièrement à la cuisine. Pour Séraphine, il avait suffi d’un compliment sur le premier travail de couture qu’elle avait effectuée pour elle. Cette reconnaissance avait attaché sincèrement la jeune esclave à sa maîtresse. Anastasie avait donc gardé pour elle son ressentiment malgré tous les efforts de Jeanne pour l’amadouer. Cette dernière la laissait même diriger la maisonnée, mais rien y faisait. La frustration était telle pour Anastasie que son seul soulagement était de reprocher son statut tant convoité et envié à Jeanne.

Scott Burdick (Hererro WomanAimé Benjamin écouta la demande de Séraphine et envoya chercher la Mansar. Puis il commença à faire les cent pas sur la galerie de l’étage. Il surveillait l’orage qui sévissait sur la plaine de peur que la foudre n’enflamme les cultures. Cela occupait son esprit en attendant la naissance. « – Bonsoir monsieur. Il ne faut pas vous inquiéter, cela va bien se passer. » Le futur père sursauta. Il n’avait ni vu ni entendu arriver la guérisseuse qui se faisait sage-femme pour l’occasion. « – Bien, bien. Cela va être long ?

– Assez, il ne sera pas là avant demain, il n’est pas pressé de venir.

Aimé Benjamin ne rajouta rien, il se demandait bien comment cette femme pouvait être au fait de cela, mais il n’était pas sûr de vouloir le savoir. Il lui tourna le dos et reprit son poste de vigie. La Mansar de son côté rejoignit le chevet de Jeanne. Elle la trouva apaisée, les douleurs s’étaient interrompues tout du moins suffisamment espacées pour lui laisser du répit. Les femmes qui entouraient la parturiente sortirent à son entrée. Anastasie grimaça un sourire et baissa la tête en passant devant le regard lourd de la Mambo. On ne pouvait rien lui cacher. « – Séraphine ne t’éloigne pas. Je t’appellerais dès que j’aurai besoin… » Une fois en tête à tête, elle s’adressa à Jeanne. « – Alors mon petit, comment te sens-tu ?

– Pour l’instant, ça va Mambo. À vrai dire si je n’avais pas perdu les eaux, je ne saurai pas que c’est le moment.

– Il va falloir que je lui parle pour qu’il se décide. Ne t’inquiète pas, il va venir.

La Mansar interpella Séraphine et lui demanda d’apporter bougies, farine et sel ainsi que de la suie. La chambrière ne se le fit pas dire deux fois.

***

Antique Fountain Putti Cherub Francois Boucher Rococo Aveline ... Pinterest999 × 1000Recherche par image.jpgLa file d’attente était longue. Elle était constituée d’une ribambelle d’enfants sachant à peine marcher. À peine en équilibre, ils se dirigeaient tous en file indienne, dans un ordre étonnant, vers des pontons qui donnaient sur le vide. Dans ce néant flottait des barques et dans chacune montait un enfant, parfois deux, rarement plus. Celui qui allait devenir Joseph-Benjamin ne voulait pas monter dans l’embarcation, symbole de sa vie à venir. Il ne voulait pas de ce karma, il ne voulait pas de ces nouveaux combats qui devaient l’amener à se dépasser, à gravir les échelons de la sagesse. Que de vies, il avait dû déjà parcourir ! Que de souffrances il avait dû subir pour comprendre. Il était fatigué. Il savait, que de choix, il n’avait point. Il entendait la voix qui le rassurait qui l’appelait qui l’incitait à y aller. Il ne pouvait guère résister, il regarda derrière lui, les autres le regardaient avec stoïcisme. Tous savaient qu’il allait finir par franchir l’embarcadère et mettre le pied dans son destin. Ils ne s’impatientaient pas, il n’y avait pas de notion de temps là où ils étaient. Il n’était pas le premier à avoir ce temps de recul inutile. On ne choisit pas son âme, mais l’âme choisit les épreuves qu’elle doit passer. C’était la loi éternelle, il fallait gravir l’escalier de la sagesse. Il fallait avancer dans le renoncement. Il fallait s’oublier. Il fallait n’être rien pour être tout. Simple à dire, pas toujours facile à penser, mais c’était le seul chemin possible, celui de l’infinie Vertu.

***

La nuit était passée en souffrance, en supplique, en prière, en contractions, en recherche d’air, en pleur. Tous avaient cru que Jeanne mourrait, tant elle souffrait. La Mambo avait rarement vu une âme refuser à ce point de venir. Mais au matin, le cri du nourrisson rassura tout le monde. La mère était exsangue, mais vivante. Le nourrisson était rouge d’effort et de colère, mais il était beau. Il était couleur vanille et avait les cheveux bouclés et presque blonds. Peut-être parce qu’elle avait tant eu de mal à le mettre au monde, Jeanne ressentit un amour sans borne pour ce nouveau-né qui s’accrocha aussitôt à elle.

Joseph-Benjamin, comme fut baptisé le nourrisson, refusa le lait de sa nourrice, mais sa mère n’avait pas de lait. La Mambo trouva la solution, une mixture à base de lait. Il refusa de quitter les bras de sa mère et hurlait dès qu’il s’en éloignait. Jeanne le gardait à proximité et ne le quittait que quand il dormait.

***

Dans les années qui suivirent vint au monde Pierre-Paul, Jean, Toinette et Marie-Madeleine. Jeanne n’eut aucun problème pour les mettre au monde. Sur les conseils de la Mansar, elle décida qu’elle n’en aurait plus, huit enfants c’était suffisant pour rendre heureux n’importe quel père, de plus elle venait d’atteindre sa vingt neuvième année. Son corps s’était un peu épaissi, mais pas suffisamment pour altérer son port altier. Avec le temps, elle avait gagné en prestance. Elle était devenue l’une des mulâtresses les plus en vue, la richesse croissante d’Aimé Benjamin n’y était pas pour rien. Elle était fort respectée d’autant que son amant lui avait assuré une aisance personnelle à l’aide notamment de sa petite propriété qui avec le temps s’était même agrandie.

Francesco Benaglio.jpgTout allait apparemment pour le mieux, Aimé Benjamin dont la situation dans la colonie était de plus en plus prépondérante était en tant que négociant incontournable, et en tant que planteur un des plus riches, il avait une des plantations ayant le meilleur rapport. Seulement malgré l’apparente sérénité qu’il affichait la France le taraudait, sa famille le rappelait à son attention. Bien évidemment, il ne pouvait oublier, il remboursait les dettes de son père qui avaient ruiné la maison de négoce familiale et avaient engendré une rupture avec sa famille. Seulement son pays lui manquait, et bien qu’il eût fort bien construit sa vie dans la colonie, la nostalgie l’envahissait. Il était venu rejoindre son oncle à Saint-Domingue, non par choix, mais par devoir. Il fallait sauver l’honneur de la famille et éponger les dettes. Il aurait dû prendre la suite de son père, son frère Paul aurait dû venir au sein de la colonie pour tenir un comptoir familial, mais les aléas de la fortune en avaient décidé autrement. Il était à peine arrivé qu’il prévît de répartir, mais la situation financière familiale était plus difficile que prévu et contre toute attente, il s’était fait à sa nouvelle vie. Sa situation était devenue stable puis florissante. Sa vie avec Jeanne le comblait, il avait fini par oublier qu’il voulait retourner en métropole. Mais sa fortune grandissante était connue de sa famille, ce fut tout d’abord son jeune frère Paul, qui sous couvert d’information, reprit les relations puis ce fut sa sœur aînée, Marie-Anne, fille du premier mariage de son père, qui lui écrit. Comme il répondit intrigué par cet intérêt qu’il devinait quelque peu intéressé, il reçut d’autres courriers d’autres membres de la famille. Il remarqua qu’il attendait avec de plus en plus d’impatience des nouvelles de France, de La Rochelle et de sa famille. Petit à petit, il scinda en deux son attachement pour Jeanne et ses enfants et son besoin de revenir en France. Sans s’en rendre compte, son envie grandissante transpirait dans ses conversations. Jeanne le réalisa et commença à comprendre que son équilibre pouvait, voire aller, être renversé. Elle ne savait à qui confier ses inquiétudes. Elle ne serait pas la première mulâtresse à être abandonnée au sein de la colonie, une fois richesse faite. La plupart des colons ne faisaient que passer.

***

 18 octobre 1751, Port au Prince, habitation Mandron.

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Jeanne avait pris l’habitude plusieurs fois la semaine de se rendre avec Séraphine, ses enfants et leurs nourrices à l’habitation Mandron. Si tous les enfants couraient aux alentours, hormis les trois derniers qui n’étaient pas encore en âge de le faire, variant les jeux et les bêtises, Joseph-Benjamin du haut de ses douze ans, toujours sérieux, était toujours dans les jupes de sa mère. Il ne s’éloignait jamais, son père avait bien essayé de l’attirer vers des activités diverses afin qu’il soit plus indépendant, la seule qui lui convenait c’était l’étude. Il avait insisté et l’avait même laissé avec ses deux frères son aîné Jean-Baptiste et son puîné de deux ans Pierre-Paul à l’habitation Bellevue avec César, afin de comprendre les différents travaux et cultures de l’habitation. Si ses deux frères étaient revenus enthousiastes de cette indépendance toute relative, Joseph lui était revenu avec moult questions sur les esclaves et leurs traitements. Cela avait entraîné beaucoup de gêne. Dépité, Aimé Benjamin laissa l’enfant entre les mains de sa mère et ce fut elle qui répondit en lui racontant sa vie et en essayant de lui faire admettre la chance qu’il avait. Elle lui expliqua que les hommes blancs avaient peur des noirs, car ils étaient bien plus nombreux qu’eux, mais cela ils ne l’auraient pas admis. Joseph avait été choqué par le traitement des esclaves sur l’habitation, il ne pouvait savoir qu’ils étaient mieux traités que sur bien d’autres, mais il avait eu le temps de voir leurs conditions de vie, leurs punitions et le comportement des contremaîtres. Il eût à peine fini avec les questions sur les nègres qu’il poursuivit avec eux, les mulâtres. Jeanne fut surprise de cet intérêt. Aucun de ses autres enfants ne semblait se poser la question. Ils étaient entre les blancs et les noirs. Plus ils étaient blancs, plus ils se sentaient forts, mais ils ne faisaient partie ni des uns ni des autres. Qu’ils fussent métis, quarterons, octavons, il ne fallait jamais qu’ils oublient qu’ils faisaient partie des nègres pour les blancs. Il ne fallait pas se faire d’illusions. Aimé Benjamin aurait été bien surpris de l’analyse de sa ménagère qu’il traitait si bien. Elle ne le mettait pas vraiment dans le même lot, mais elle n’oubliait pas. Joseph voyait bien la différence entre les nègres et lui, moins entre lui et les blancs. Il avait été ébranlé par ce qu’il avait découvert et que jusque-là il avait perçu de loin. Sa mère essaya en vain de le consoler, il regarda autrement les serviteurs qui l’entouraient et fut empli de mansuétude. Quant à son père, il ne savait plus comment le percevoir. Jeanne instinctivement le défendait, le protégeait. De tous ses enfants, bien qu’elle les couvât tous, celui-ci était celui qu’elle avait toujours à l’œil comme s’il était perpétuellement en danger. Sa sensibilité à fleur de peau l’attendrissait et lui donnait des sujets de craintes quant à son devenir. Elle s’était confiée à Geneviève Cambre qui l’avait rassurée prétextant la jeunesse de l’enfant. Cela ne suffit pas à dissiper ses craintes.

Cet après-midi-là, dans un des carreaux, avec Joséfus, l’esclave que lui avait offert Aimé Benjamin à même temps que la propriété, et qui avait été rejoint par deux autres, elle examinait les cultures à venir. Joseph regardait sans voir ce que l’esclave expliquait à sa mère, quelque chose le tracassait. Il ressentait au tréfonds de lui une vague émotionnelle qui montait telle la marée. Il ne savait pas pourquoi. Alors que personne ne s’y attendait, il perdit connaissance. Séraphine se précipita à même temps que sa mère se penchait sur l’enfant. « – Je lui avais dit de boire, il fait très chaud, il n’en fait qu’à sa tête !

Francis Cotes, Portrait of Master Smith

– Ce n’est rien Séraphine, il revient à lui. C’est plus de peur que de mal.

– Alors, mon petit bout, que t’arrive-t-il ?

– Man’. Tout va s’écrouler ! La terre va vouloir tout engloutir.

– Qu’est-ce que tu racontes, mon Joseph ? Tu vas rentrer avec Séraphine et tu vas te reposer. Tu es resté trop longtemps sous le soleil.

– Man’ ! Non ! Il faut qu’on parte tous.

Jeanne allait répondre pour le rassurer, quand, de la mer, une masse noire de nuage visiblement électrique se présenta et attira son attention. Puis tout à coup la terre trembla, une secousse qui sembla s’éterniser. Elle déstabilisa beaucoup d’habitants et elle les surprit tous. Dans la ville, les résidents terrifiés gagnèrent les rues. Un silence s’abattit, écrasant d’angoisse Port-au-Prince. Le temps qu’ils réalisent, se remettent de leur première émotion, une seconde secousse ébranla la ville qui parut tout aussi longue à tous. « – Joséfus ! Séraphine ! Il nous faut partir, il faut rentrer à la maison. » La peur était lovée en chacun d’eux. Y allait-il avoir d’autres secousses ? « – Man’ ! Il faut aller plus loin !

– Joseph, ça suffit ! Plus tard !

Sur le chemin du retour, ils purent constater les dommages. Ils paraissaient insignifiants et semblaient se solder à quelques fissures aux murs des maisons. Jeanne comme ses voisins aurait pu se sentir soulagée, mais à partir de ce moment-là, la ville connue des jours d’anxiété. Précédées de gros grondements souterrains, des secousses intermittentes les unes moins violentes que les autres firent tressaillir le sol. Après chaque convulsion de la terre, le petit Joseph insistait auprès de sa mère. « – Il faut partir Man’. Il faut aller à Bellevue ! »

 ***

Emmanuel Kant .jpgL’anxiété de Jeanne ne fléchissait pas. À chacune des vibrations, à chacun des grondements, l’insistante demande de Joseph lui revenait. Partir à Bellevue. Elle partagea ses craintes avec Aimé Benjamin et le pria de partir avec les enfants à l’habitation. Il lui expliqua qu’il ne pouvait pas s’y rendre de suite, le conseil supérieur de Léogane venait d’être transféré à Port-au-Prince. La ville prenait de l’ampleur, elle avait investi 109 500 livres dans l’église, il y avait quatorze pavillons pour les casernes, une salle de spectacle qui servait aussi pour les bals et le gouvernement prévoyait de construire un hôpital, sans parler des maisons qui se bâtissaient agrandissant l’agglomération. En tant que négociant et personnage d’influence dans cette partie de la colonie, il ne pouvait s’éloigner. À force d’insister et comme, il devait bien l’admettre, les secousses persistaient, il finit par aller dans le sens de Jeanne. Et comme chaque fois qu’il allait sur l’habitation, il emmena toute sa famille. Ils se rendirent tous à Bellevue au grand soulagement de Jeanne et du petit Joseph.

***

21 novembre 1751, Port-au-Prince.

Après une commotion particulièrement forte se produisit la catastrophe que tout le monde appréhendait : l’effondrement de la cité ! Un tremblement de terre suivie d’une vague de la mer ébranla et noya Port-au-Prince. Les secousses furent si fortes qu’à Bellevue ont perçu les tremblements. Jeanne se figea dès le premier ressenti. Tétanisée, elle réagit quand sa petite dernière, Marie-Madeleine, endormie à ses côtés, se mit à crier. Elle la prit dans ses bras et se précipita dans la Grand’case. Quelques instants plus tard, Aimé Benjamin arriva, à brides abattues, voir si tout allait. Rassuré, il expliqua à Jeanne qu’il devait aller à Port-au-Prince constater l’étendue des dégâts. Elle essaya en vain de le retenir, prétextant que ce n’était peut-être pas fini, qu’il valait mieux attendre, mais il ne voulut rien entendre. Ses biens et ses gens étaient en jeux.

***

Dès le lendemain, Aimé Benjamin entra dans Port-au-Prince, malgré les secousses qui se succédaient. En dépit des supplications de Jeanne et la crainte qu’à force elles atteignent de façon virulente l’habitation, il désirait voir l’état de sa maison, de ses entrepôts et s’assurer de la vie de ses serviteurs.

Le bilan du désastre était impressionnant. Rares étaient les maisons encore debout. Pas une qui ne fut lézardée. Les édifices gouvernementaux étaient renversés ou endommagés. Les casernes, le magasin général et une aile de l’intendance c’était écroulée sur elle-même. L’église était en ruines. Les fortifications n’avaient pas mieux tenu ; la batterie de l’Ilet était complètement hors d’usage et celle des Trois Joseph anéantie… il y avait peu ou pas de pertes de vies humaines, mais dans les villages que le négociant avait traversés le malheur avait miné les traits de chacun…

IMG_0532.JPGArrivé devant chez lui, ce qu’il avait craint était avéré. Il trouva devant sa maison et ses dépendances, en partie sous forme d’éboulis, César, Rosa, Misa et son fils Hardy qu’il avait acquis cinq ans plus tôt. Bien qu’en piteux états aucun n’était gravement blessé. Il s’avança dans les ruines et découvrit que la partie autour du patio la maison d’habitation était en fait encore debout. Par contre, les dépendances et les magasins étaient mis à bas. Ses épaules s’affaissèrent. Quel gâchis ! Toutes ses marchandises étaient ruinées. Il se rendit sur le port avec Hardy sur les talons. Il ne se faisait pas d’illusion pour les bâtiments, heureusement il n’y avait aucun nègre à l’intérieur. La dernière vente avait été faite il y a deux semaines et depuis aucune cargaison n’était arrivée. Arrivé devant ses bâtiments, il ne put que constater l’inévitable. Les structures en bois n’étaient qu’un amas de débris.

Après avoir laissé, César, et les autres gens de maison, Aimé Benjamin reparti à Bellevue. Son intention était d’aller chercher et de ramener au plus vite une cinquantaine d’esclaves et un contremaitre afin de relever au plus vite ses bâtiments dont les locations étaient une forte source de revenus. Ce séisme avait mis à mal sa fortune. Il s’en relèverait bien sûr, mais cela allait prendre du temps. Il en était là de sa réflexion quand un bruit comme celui d’un canon souterrain annonça de nouvelles agitations. Ce n’était donc pas encore fini.

***

Durant les jours qui suivirent, l’angoisse tint les habitants en haleine. La population vivait sous la tente. Plus personne n’était assuré de voir sa maison tenir debout lorsqu’elle n’était déjà pas à bas. Port-au-Prince s’était transformé en un camp de Bédouins. Pour comble de malheur, une épidémie de fièvre maligne se déclara. Elle s’étendit dans toute la région. Le fléau n’avait aucune pitié et emportait les plus faibles. L’épidémie perdura quatre longs mois lors desquels Misa et César furent ainsi emportés.

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Le mal s’étendit et atteint l’habitation Bellevue. Le petit jean fut soudainement pris de violentes douleurs abdominales qui surprirent et affolèrent sa nourrice.   Désemparée devant ce mal soudain, elle accourut chercher Jeanne. Elles ne surent que faire, elles essayèrent de le soigner avec les soins habituels, mais rien n’y faisait. Les coliques affaiblirent le petit garçon au point de déclencher une forte fièvre qui entraîna des assoupissements léthargiques qui laissèrent désarçonnées Jeanne et la nourrice. Elles ne purent faire venir la Mambo qui, tout comme Aimé Benjamin, était à Port-au-Prince. Jeanne était seule face à son désarroi. Le moment vint où le petit jean se mit à délirer au point de ne plus redevenir lucide. Pour comble de malheur, il fut rejoint dans les affres de la maladie par ses benjamines Toinette et Marie-Madeleine. Affolée, Jeanne envoya un des contremaitres jusqu’à Port-au-Prince. Seulement arrivé sur place ce fut pour apprendre qu’Aimé Benjamin était lui-même en mauvaise posture avec la maladie. Jours et nuits Jeanne restait auprès de ses enfants et malgré ses prières elle les vit partir l’un après l’autre dans les limbes. Dans ce terrible malheur, Aimé Benjamin se remit, seul soulagement pour Jeanne. Les morts successives de ses enfants la laissèrent prostrée plusieurs semaines. Désarçonné par son état, Aimé Benjamin fit venir la Mambo. Cette dernière essaya de la raisonner, mais le seul résultat qu’elle obtint fut une colère larvée qui se nicha en Jeanne qui ne s’exprimait pas, mais qui lui fit relever la tête.

***

Après qu’Aimé Benjamin lui ait assuré en envoyant Hardy, le fils de Misa, qu’elle ne risquait rien et que la maison pouvait les accueillir, Jeanne revint avec ses enfants encore en vie. Aimé Benjamin avait pris Hardy, comme valet de chambre. Il l’avait racheté à l’habitation Guimbelot dans le but de rassembler les membres de la famille. Il faisait partie des rares propriétaires d’esclaves qui pensaient qu’il était plus sûr de garder groupés les membres d’une même famille, car comme cela il risquait moins de les voir s’enfuir. Il avait constaté qu’ils étaient aussi plus obéissants craignant d’être dispersés et qu’il avait plus de naissances que beaucoup de propriétaires d’habitation.

Jeanne fut stupéfaite de ce qu’elle découvrit. Le séisme avait renversé l’hôtel du Gouvernement mis en chantier quelque temps auparavant. Des militaires avaient entamé la restauration de la Grand’case de Bretton des Chapelles, fendillée de tous côtés, et où logeait encore le gouverneur. Quant aux chantiers de l’hôtel du Gouvernement, ils avaient tout simplement abandonné. Les casernes, très endommagées, présentaient un aspect lamentable. Nègres et soldats s’étaient déjà mis à l’œuvre pour des réparations d’importance. L’Intendance n’avait pas mieux résisté aux commotions telluriques. Elle ne se maintenait que par miracle. Laporte de Lalanne y avait fait entreprendre des travaux de réfection… Les paroissiens se démenaient pour trouver à leur curé une nouvelle demeure, car l’ancien dépôt à bagasse, qui était sa maison, était tombé dans le domaine de l’Intendance, nouvellement agrandi. Il lui fallait quitter les lieux. L’église s’était totalement effondrée. Remettant à plus tard l’édification d’un temple digne du Créateur, les habitants construisirent hâtivement, place de l’Intendance, à côté de l’ancienne sucrerie, une chapelle provisoire en clisses.

Le sol de Port-au-Prince avait enfin retrouvé sa rassurante stabilité. Le souvenir des jours de terreur commença à s’estomper. La joie de vivre était revenue, et avec elle, le goût du confort et de la frivolité. Les maisons démolies furent remises en chantier, mais rares furent les propriétaires qui persévèrent dans l’idée de ne rebâtir qu’en bois, ils privilégièrent les maisons en maçonnerie.

***

Deux ans s’étaient écoulés depuis la catastrophe qui avait mis à mal Port-au-Prince et ralenti quelque peu son commerce, mais les colons avaient repris le dessus sur ce drame. Jeanne était dans le jardin de la maison Mandron qu’Aimé Benjamin avait fait reconstruire en pierre. Elle était plus grande qu’avant sa destruction et était désormais entourée d’une profonde galerie en bois et son toit était orné de mansardes. Elle était en pourparlers avec Joséfus pour la constitution d’un jardin d’agrément. Elle fut tout à coup perturbée par l’arrivée, sur l’allée qui menait jusqu’au perron de la maison, d’une vieille femme qu’elle ne reconnut pas de suite. C’était la Mansar. Jeanne se précipita au-devant de la Mambo. « – Grands dieux, cela faisait longtemps que je ne t’avais vu.

Oui, oui, je sais. Peux-tu m’offrir un fauteuil et de quoi me désaltérer ? Je suis lasse.

Bien sûr, viens, allons nous installer à l’ombre de la véranda.

Dr Maya Angelou by Henry Lee BattleUne fois installée, Jeanne demanda à la Mambo pourquoi elle était à la ville. « – Une personne importante souffre d’un mal incurable, mon maître m’a amené à son chevet. Je l’ai soulagé pour quelque temps, mais il ne faudra pas qu’il se fasse d’illusion. De toute façon que sommes-nous ? Des poussières d’étoiles, tout au plus… » Jeanne se doutait bien que la Mambo n’était pas venue jusqu’à elle pour échanger quelques mots. Elle attendit qu’elle lui dévoilât ses intentions, ce qu’elle ne tarda pas à faire, et cela de façon quelque peu abrupte. « – D’ici deux ans, Mr Fleuriau va repartir en France. Il ne reviendra pas. » Jeanne crut que son cœur s’arrêtait de battre. Elle n’était pas vraiment surprise, son commerce ayant repris de l’envergure son discours sur la France avait fait de même. Elle était consciente que son pays lui manquait, elle savait que les courriers de sa famille se multipliaient, qu’ils l’incitaient à revenir, mais elle ne pouvait rien faire contre cela. « – Ne pleure pas Jeanne, jamais il n’abandonnera ni toi ni tes enfants. Il sera toujours là pour vous, vous ne manquerez de rien, mais il refera sa vie en France, aussi il restera de l’autre côté de l’eau. Il faut te préparer. Tu as une belle maison, fais tout ce qu’il faut pour t’y réfugier. »

***

Bien qu’abattue, Jeanne garda la tête haute et attendit le coup du sort. Elle ne doutait ni de la Mansar ni de ses prévisions. De ce jour, elle fit en sorte de préparer l’avenir., tout au moins de le préserver au possible. Ce ne fut guère difficile. Aimé Benjamin avait mis un point d’honneur à ce que ses enfants soient éduqués. Il tenait à les voir réussir dans la colonie et avait l’intention de faire former un de ses fils voire plus au sein de sa maison de négoce. Les garçons comme les filles avaient droit à un précepteur. Ce dernier était jeune, mais sortait d’une faculté parisienne. Monsieur Rousselin, comme il se nommait, avait été heureux de trouver sa place. Il était parti à Saint-Domingue persuadé de retrouver la fille d’une famille de négociants dont il s’était amouraché. Il avait été fortement déçu, le temps qu’il atteigne l’île, elle était déjà mariée. Coincé à Port-au-Prince, sans argent, Mr Fleuriau avait été une chance. Les résultats qu’il obtenait des enfants convenaient à Aimé Benjamin. Il tenait à placer ses enfants dans la société de la meilleure façon, ce qui l’inquiétait le plus c’était ses filles. Il tenait à les sortir de leur condition de mulâtresses, aussi l’éducation de celle-ci était pour lui des plus importantes. Leur mère, comme elles-mêmes, aurait été étonnée de savoir qu’il avait l’intention de les envoyer en France afin de les sortir de leur condition.

***

Début de l’année 1755, Port-au-Prince.

Le glas tant redouté vint de François Fraigneau le fils de Marie-Anne-Françoise Fleuriau, la sœur aînée d’Aimé Benjamin. Il débarqua dans le but d’intégrer la maison de négoce d’Aimé Benjamin. Ce dernier l’accueillit avec chaleur et dans sa maison et dans son comptoir. Jeanne fit bonne figure bien qu’elle eut pressenti le danger.

Jean-Baptiste Greuze (1725-1805) - Portrait de jeune homme - Craie noire et sanguine.jpgLe jeune François Fraigneau s’intégra très vite et très bien au sein de la société de la colonie. Comme il arrivait fraichement de France, tous tenaient à le recevoir, afin d’obtenir des nouvelles récentes de celle-ci. Accompagné d’Aimé Benjamin, ils étaient invités dans toutes les maisons des riches négociants ou colons. Ce fut Geneviève Cambre qui fit les retours à Jeanne qui ne pouvait être de tous les diners et manifestations, les mulâtresses ne pouvaient officiellement être mélangées à tous. Geneviève, qui trouvait le jeune François charmant, ne tarissait pas de compliments sur lui. Outre les nouvelles de la métropole, il était dithyrambique sur l’évolution du négoce à La Rochelle et de l’évolution fulgurante de Bordeaux qui concurrençait désormais Nantes même sur le commerce triangulaire. Les fortunes s’y construisaient de façon spectaculaire. Il avait été commis au sein d’une maison de négoce bordelaise et n’avait pas assez de mots sur la ville tant il était enthousiaste sur son développement et sa société.

***

Le neveu d’Aimé Benjamin détenait dans ses bagages un document notarial qui dès qu’Aimé Benjamin l’avait eu entre les mains l’avait beaucoup fait réfléchir. Il lui fallait rentrer en France pour conclure le remboursement des dettes de son père s’il voulait recouvrer la totalité de la maison de négoce Fleuriau. Parmi ses frères et sœurs, il était le seul à pouvoir le faire. Son plus jeune frère Paul était parti s’installer en région parisienne. Sa sœur Marie-Anne-Françoise et son frère Pierre-Toussaint Fleuriau, tous les deux nés du premier mariage, avaient joint un courrier lui demandant son aide. Il se trouvait devant un dilemme, laisser Jeanne, car il n’était pas question de l’emmener, ou rester, mais perdre la maison Fleuriau de La Rochelle. Il partagea donc ses pensées avec Jeanne, non pas pour lui demander son avis, mais pour lui faire part de son embarras. Celle-ci se trouvait fort désemparée, car c’était elle et ses enfants qui devraient s’effacer au profit de la famille Fleuriau dont elle ne faisait pas partie de par son statut. Elle bouillait de colère. Elle n’était plus la jeune fille servile, elle était devenue une maîtresse femme, sachant gérer les situations. Elle avait su surmonter ses deuils, ses peurs. Devant cette injustice, elle savait qu’il était inutile de l’exprimer, elle aurait eu plus à y perdre. Elle resta imperturbable et attendit. Cela déstabilisa Aimé Benjamin. Il la rassura, il leur laisserait de quoi à vivre fort à l’aise s’il décidait de partir. Si elle et les enfants avaient besoin de quoi que ce soit, monsieur Cambre, avec lequel il s’était associé pour le négoce, lui ferait savoir et s’occuperait d’eux. De plus, il comptait emmener ses filles ainées afin de les installer et avait déjà acheté des terres au Mirebalais pour ses fils. Jeanne comprit qu’il avait déjà pris sa décision, mais qu’il ne se l’avouait pas. Le courage de l’homme ne se trouve pas dans la gestion de ses sentiments. Et puis le courage n’était-ce pas l’ignorance du danger ?

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Aimé Benjamin savait qu’il allait perdre Jeanne, mais il n’était pas sûr de ce qu’il allait gagner avec son retour en France. Pourtant son choix était fait, l’honneur de sa famille passait avant tout. Jean-Baptiste Renard serait le procureur de l’habitation et il engagea un gérant et un économe qui se surveilleraient l’un l’autre. Jeanne n’eut d’autre choix que d’accepter l’inévitable et commença à organiser sa nouvelle vie. Elle savait que parmi les blancs et même les mulâtres, elle allait perdre de son aura, mais elle ferait tout pour garder la main mise sur sa vie et celle de ses enfants. Aimé Benjamin lui donna tous les meubles de la maison qui lui convenait pour meubler au mieux la maison Mandron. Il mit sous forme de contrat la garantie du devenir de sa famille mulâtre. Il invita les Cambre, tous ses amis et accointances pour officialiser son départ. Geneviève soutenait de son mieux Jeanne qui restait digne malgré l’effondrement de sa vie. Marie-Jeanne et Marie-Charlotte étaient toutes excitées à l’idée de partir en France avec leur père et Jean-Baptiste et Pierre-Paul étaient emplis de fierté malgré leur jeune âge d’être propriétaires d’une habitation. Le seul à comprendre réellement la situation était Joseph. Il en voulait à son père, car il avait bien compris qu’il les abandonnait ou tout au moins leur mère. Il y avait longtemps que ses rapports avec son père étaient difficiles, de tout temps ils ne s’étaient pas compris. Il essaya d’en parler à sa mère, mais il comprit qu’elle savait déjà. En lui quelque chose se cassa. Son père ne fut pas parti qu’il se jeta dans la grande rivière, nul ne retrouva son corps. Jeanne plongea dans une dépression qui pris au dépourvu tout son entourage. Elle semblait ne plus saisir ce qui se passait autour d’elle. Aimé Benjamin qui avait déjà payé son voyage et celui de ses filles se retrouvait dans une impasse. Il en fut sorti par Geneviève et la Mansar qui lui assurèrent qu’elles allaient s’occuper d’elle et qu’elles la sortiraient de cette léthargie.

***

Le vaisseau Théodore Laporte sur lequel partait Aimé Benjamin quitta Port-au-Prince au début du printemps de l’année 1755. Jeanne lui dit adieu et embrassa ses filles. Elle était rongée d’inquiétude, il faudrait beaucoup de temps avant que de savoir s’ils étaient bien arrivés. Elle resta longtemps sur la jetée à regarder le voilier s’éloigner. Sa vie, lui semblait il, partait avec. Ce départ clôturer une succession de pertes et une vie qu’elle n’aurait plus, dont elle ne voulait plus. Ce fut Geneviève qui les avait accompagnées avec son époux qui la sortit de son intériorisation pensive. Elle l’entraîna jusqu’à la carriole où les attendaient ses deux fils. Elle accepta de rentrer à la maison Mandron qui était désormais son lieu de vie.

***

Aimé Benjamin atteint la Rochelle en juillet ; il tint parole, il s’occupa de sa famille créole jusqu’à la fin de sa vie. Il n’oublia jamais Jeanne bien qu’il se maria et fonda une autre famille en France.

 

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Cette nouvelle inspirée d’une histoire vraie met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

Une réflexion sur “Jeanne dite Guimbelot, ménagère (2ème partie)

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