La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 19 et 20

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 19.

Déclaration de guerre, Printemps 1793.

Juan Felipe marquès de Puerto Valdez

La France avait déclaré la guerre à l’Espagne. La République française avait déclaré la guerre à la royauté espagnole. La lettre de cachet aux armes du roi d’Espagne était étalée sur le bureau aux luxueuses marqueteries du gouverneur de Louisiane, à sa stupéfaction. Celui-ci, tout en la relisant une xième fois, tapotait machinalement l’accoudoir de son fauteuil.  

Il ne manquait plus que ça ! Pensait-il. Il avait déjà des difficultés à contenir les membres du Cabildo. Voilà que, maintenant il allait être contraint de discipliner les velléités des Français, leur rappeler où étaient leurs intérêts. Cela promettait une séance houleuse. 

*

Ignacio Pérez Alvares, second de Juan-Felipe, était un homme simple, au caractère solidement trempé. Sans être taciturne, il parlait peu, ne se mettait jamais en avant, mais savait écouter et grâce à cela, il attirait l’amitié. Il faisait partie d’une famille de militaires. Son grand-père s’était distingué par son courage à la bataille de Plaisance, pendant de la guerre de succession de l’Autriche. Il s’était interposé entre un sabre ennemi et son officier José Diez Duràn y Monreal, il lui avait ainsi sauvé la vie, perdu la jambe et acquis des galons de sous-lieutenant. Son père, lui, avait gagné son grade d’insigne, lors du conflit qui dura sept ans suite à ses faits d’armes à La Havane. Mais cet honneur à peine reçu, sur les remparts de la ville, il était mort sous les tirs des Anglais. Sa mère, qui en douze ans de mariage n’avait dû vivre avec son époux que six mois en cumulant toutes ses permissions, n’avait eu qu’un enfant, Ignacio. Lorsque le faire-part de décès de son mari arriva, elle venait de périr d’une épidémie que tous nommèrent peste, à défaut de savoir au juste quel était ce mal. Ignacio à dix ans était devenu orphelin et se retrouva à la charge de son grand-père. Le vieil homme, désemparé, rédigea une lettre par l’intermédiaire de l’écrivain public à son ancien officier. José Diez Duràn y Monreal, lieutenant-colonel, avait obtenu le titre de commissaire des guerres, en souvenir, se chargea du petit garçon et en fit le compagnon de son fils du même âge, Mateo Diez Duran Y Navarho. Ignacio partagea les leçons d’écriture, de lecture, d’escrime, d’équitation de ce dernier ; sorti de la plèbe, il reçut l’éducation d’un noble, conscient de sa chance, il n’oublia jamais de rester à sa place. Devenu adulte, son camarade d’enfance rentra en possession du poste de commissaire des guerres de son père et lui demanda de l’aider à servir dans les Caraïbes. Ignacio voulait marcher dans les pas de ce père qu’il n’avait pas connu. Il fut incorporé en tant qu’insigne dans le régiment attaché au baron de Carondelet. Celui-ci se rendait à San Salvador dans l’intention de prendre sa fonction de gouverneur et quand en 1791, il fit de même en Louisiane, Ignacio faisait partie de l’escadron qui l’accompagnait. À la Nouvelle-Orléans, il se retrouva sous les ordres de Juan-Felipe de Puerto-Valdez et le suivit pour combattre les Indiens. Après avoir participé au maintien forcé de la paix de ceux de San Salvador, il partit pour ceux de Floride. Il était fort attaché à son capitan et le lui avait prouvé en le sauvant d’une mort certaine. Celui-ci avait été grièvement blessé par des Indiens Séminoles et ils s’étaient perdus dans les Everglades. Ignacio avait poussé l’audace de remettre Juan-Felipe entre les mains d’un pirate afin qu’il puisse être soigné dans un lieu civilisé. Cette action pour le moins originale et dans un premier temps, mal comprise par ses supérieurs l’avait mené tout droit dans les prisons du Cabildo à son arrivée à la Nouvelle-Orléans. Il y avait patiemment attendu le retour de son capitan sain et sauf, car il ne doutait pas que celui-ci le fasse libérer. Ce fut ce que fit ce dernier dès qu’il connut la situation de son sauveur et pour le remercier, il lui avait obtenu un avancement. Il devint l’ordonnance de Juan-Felipe, ce qui renforça sa fidélité envers lui. 

De ce jour, il marcha dans les pas de son capitan et demeurait dans les mêmes lieux. À la palmeraie, il fut reçu comme un bienfaiteur, un membre de la famille par Antoinette-Marie. Il avait admiré l’épouse de son supérieur et envié le contremaître dont il appréciait les courbes et le charme de sa compagne. Il n’avait pu ignorer la beauté de la gouvernante, mais l’arrogance de la métisse l’impressionnait, quant aux esclaves, elles ne l’intéressaient pas. De toute façon, il n’avait jamais couru après les femmes, ni pour la bagatelle ni pour le mariage. Il avait un physique agréable, mince, athlétique, brun de poils, un visage taillé à la serpe, un nez aquilin et des yeux de biche, détail qui surprenait un tant soit peu, mais séduisait. Son air grave charmait la gent féminine, il avait donc connu quelques relations avec des veuves appétissantes qui l’avaient attiré dans leurs filets, mais ne l’avaient pas retenu le moment venu de partir.

Il s’était facilement intégré à la vie de la plantation. Il chassait le daim, l’alligator, le canard sauvage, la dinde voire quelques félins avec Juan-Felipe, Georges Tremblay ou l’un des économes. Il appréciait de pêcher dans le bayou ou le fleuve, fier comme un enfant de ramener des poissons-chats de taille remarquable, qui faisait le délice des dîners. Il aimait s’amuser avec les enfants, aussi ceux-ci le cherchaient. Il avait apprivoisé Nathanaël et Hyacinthe en leur apprenant à tailler une flûte et à en jouer, subjugué la petite Sara en lui confectionnant une poupée en bois, et impressionna encore plus Caleb après lui avoir fabriqué un tambour à sa taille dont il usait à tour de bras. Ses rapports avec les esclaves étaient généralement, comme tous les blancs, paternalistes, mais le plus souvent ils l’indifféraient, cela ne le concernait pas, il en avait toujours vu, cela ne faisait pas partie de ses préoccupations. Pour eux, il était un blanc et un ami du maître, c’était la seule chose qu’ils avaient intégrée. Lors de ses séjours sur la plantation, il logeait dans le bungalow où il lui était réservé deux pièces. Bien que spartiate, il en appréciait le confort et les moments de solitude que lui offrait cette indépendance. Il était ce soir-là rentré tard d’une promenade au bord du fleuve et se perdait dans ses pensées, allongé sur son lit quand on frappa à sa porte. Il se précipita, car à cette heure ce ne pouvait être qu’une urgence. Il resta abasourdi au moment où l’ayant ouverte il découvrit, les cheveux lâchés tombant sur ses épaules dévoilées, Mama-Louisa. Il ne l’avait jamais vue si négligée, ni si sensuelle, si envoûtante. Elle plongea ses énigmatiques yeux d’ambre dans les siens, mit son index sur sa bouche, et délicatement le poussa dans la pièce. Elle ferma la porte derrière elle et dégrafa sa jupe qui, telle une fleur, vint s’étaler à ses pieds. Elle l’enjamba. Devant lui, en chemise elle lui souriait, il était gauche comme pour une première fois. Elle lui prit la main et l’entraîna vers ce qui lui servait de chambre. Elle fit passer son corsage par-dessus sa tête. Il contempla son dos filiforme, ses fesses rondes. Elle pivota sur elle-même et dévoila à son regard, son buste fier, ses seins en pomme, dont les auréoles brunes pointaient, sa taille marquée, ses hanches étroites, ses jambes fines, musclées qui n’en finissaient pas. Il devait rêver. Elle s’approcha, lui ôta sa culotte que son pénis repoussait pour s’en dégager. Elle lui retira sa chemise et ce dernier une fois nu, elle le renversa sur le lit. Elle s’installa à cheval sur lui, et doucement contre son sexe fit glisser le sien humide de désir. De ses doigts fuselés, elle suivit les courbes de son torse, électrisant le jeune homme pendant son parcours, s’attardant sur ses pectoraux, effleura une cicatrice qui passait sous l’un d’eux. Elle rejeta la masse de sa crinière et se pencha vers son visage. De sa langue, elle entrouvrit sa bouche, l’embrassa longuement. Il sentait son odeur chaude, épicée, ensorcelante, sa poitrine caressait furtivement la sienne. Elle approcha lentement ses lèvres sur la pointe de ses tétons, les mordilla, Ignacio ne savait pas que cela lui ferait un effet aussi agréable, il ferma les paupières. Elle poursuivit sa descente, sa lourde chevelure d’ébène frôlant sur son passage la peau frissonnante de son partenaire. Elle s’installa à nouveau sur son sexe qu’elle sentait vibrer, tressauter contre le sien. Elle le laissa doucement pénétrer, le retint, puis commença son va-et-vient. Ignacio s’abandonnait, il n’avait plus aucune volonté. Il caressait la croupe ferme de la métisse qui caracolait sur son membre dur qui l’emplissait, remontait vers ses hanches, sa taille, ses seins, il la trouvait si belle. Son esprit quitta son corps, il contemplait leur duo. Puis jaillit par saccades un désir qu’il ne pouvait retenir. Ils finirent aussi pantelants l’un que l’autre. Le buste de la femme brillait de sueurs dans la lueur des rayons de la lune traversant la fenêtre. Elle se lova contre lui, il s’endormit comme un bien heureux. Lorsque le jour se leva, il était seul. Il la croisa à nouveau, son attitude ne laissait rien paraître ni deviner de cette nouvelle intimité. Elle était redevenue l’arrogante gouvernante, au port de reine et au tignon immaculé. Il avait dû rêver. Il était un peu déçu, aurait aimé un sourire, un geste de connivence, un regard plus lourd à son endroit qui lui eut assuré un début de sentiment. Il passa le reste de sa journée dans le bayou. Il ne chercha pas à faire lever le gibier. Il ne pensait pas à la chasse. Il trouva sur son chemin un raton laveur, qui, dans les bois plus clairs, était un animal nocturne et ne se montrait pendant le jour que dans les profondeurs du bayou dans lequel il s’enfonçait, mais il se contenta de le voir plonger pour attraper sa nourriture dans les eaux, puis se cacher derrière les troncs des cyprès sans songer à tirer. Il n’y pensa pas plus à la vue d’une sarigue courant le long d’arbres tombés, il s’amusa de l’écureuil rouge, semblable à une traînée de feu, qui enlevait en mon­tant l’écorce des tulipiers. À son approche, un grand lièvre des marais surgit de son terrier situé sur la lisière des roseaux et fit fuir deux daims qui bondirent devant lui quittant l’abri des fourrés de papayers. Il ne se passionna pas plus aux volatiles en tout genre, héron bleu, aigrette, canard d’été, oiseau-serpent, ibis élancé ou grue majestueuse, qu’il croisa sur le bayou au bord duquel il continuait à marcher. Il resta indifférent quand il apeura par sa présence un dindon sauvage au plumage aux reflets métalliques qui aurait pourtant fait un plat consistant. Il eut plus d’une fois à portée de son fusil du gibier, mais aucun n’aurait pu interrompre le cours de ses pensées, qui se fixaient sur le thème le plus intéressant du monde à ses yeux, Mama-Louisa.

Mama Louisa

À la tombée du jour, elle vint à nouveau devant sa porte, et tous les soirs suivants. Sans un mot échangé, leurs jeux varièrent chacun prenant l’ascendant sur l’autre chacun à leur tour. Puis un matin, Juan-Felipe lui demanda de se rendre à la Nouvelle-Orléans, il supposa qu’avec ce départ cette relation muette allait mourir.

*

Mama-Louisa les mains dans la pâte préparait les tartes du déjeuner à venir. Plongée dans ses pensées, elle en fut sortie par Nathanaël surgissant dans la cuisine.

— Mama, Mama, le maître ! Il s’en va et Ignacio aussi ! s’exclama-t-il, dépité.

— Voyons, Nathanaël, ce n’est pas grave, ils vont revenir, ce n’est pas la première fois.

Elle s’essuya les mains à son tablier, se pencha vers son fils, le moucha.

— Mais… Ignacio avait promis de m’emmener pêcher.

— Eh bien, ce sera pour la prochaine fois. Allez, viens ! Allons les regarder se mettre en route. Où se trouve Sarah ?

— Sur les marches, elle est avec Caleb.

Elle laissa échapper un tchiiip de mécontentement. Elle suivit son fils sur la galerie de la plantation, il était reparti en courant, elle sourit de tendresse. De là où elle était, elle observa l’homme, qu’elle avait choisi, accompagner son maître et elle ne s’en inquiéta pas. Elle savait qu’il reviendrait et était sûre de son ascendant sur lui.

Elle avait longtemps vécu au jour le jour, l’esclavage ne lui avait pas donné d’autres options. L’instinct de survie avait gouverné sa vie. Lorsqu’elle avait pensé au lendemain, c’était avec peur. Elle avait été élevée dans la maison de son père et maître et à sa mort avait été vendue avec l’ensemble de ses biens pour régler ses dettes. Puis adolescente, elle avait été revendue. Ne voulant pas partir pour les champs, elle avait décidé des années plutôt de devenir la tisanière de son nouveau maître, le baron de Thouais. En étant sa maîtresse, elle éloignait la convoitise des autres hommes blancs ou noirs. Son instinct l’avait sauvée de bien des horreurs que subissaient toutes négresses sur les plantations, objets de soulagements des pulsions libidineuses des hommes blancs. Elle s’était attaché sans difficulté le maître de la palmeraie d’alors. Elle était devenue pour tous intouchable et avait travaillé sa façon d’être pour que cela reste une évidence. Quand il décéda et son fils après lui de maladie, la terreur l’avait gagnée. Contre toute attente, la nouvelle maîtresse avait gardé tous ses esclaves. Mais chaque jour lui faisait craindre d’être séparée de sa progéniture. L’espoir était venu avec l’annonce de sa liberté et de celle de ses enfants. Elle avait commencé à envisager un avenir, non pas pour elle, mais pour eux. Aussi avoir un homme dans sa vie n’avait jamais traversé son esprit, ayant jusque-là repoussé tout regard insistant par un dédain glacé. Le personnage qu’elle avait construit la préservait, elle et les siens de toutes velléités de possession. Quand elle avait vu pour la première fois Ignacio toutes ses certitudes, ses barrières étaient tombées. L’attrait qu’elle se découvrit pour lui, lui avait fait envisager des jours heureux, espoirs qu’elle chassait sans succès. Plus le temps passait, plus il faisait partie de ses pensées. Elle s’en défendit autant qu’elle put, mais il lui plaisait. Il n’affichait aucune arrogance, il traversait la vie sans se soucier d’y laisser son empreinte. Elle était intriguée par son comportement qu’elle n’avait jamais remarqué chez aucun blanc. Elle se mit à l’examiner sous ses paupières lourdes. Il ne semblait pas de nature rêveur ni contemplatif, il paraissait simplement plein de modestie, satisfait d’être là où il était. Elle s’était émue de ses allures de petit garçon qu’il n’avait qu’en sa présence. Elle le regardait de loin et voyait bien qu’en son absence, il avait le comportement affirmé d’un homme de guerre, toute foi sans agressivité, mais rien n’avait l’air de lui faire peur. Il était rassurant égal d’humeur, cela la mettait en émoi. Au fil du temps, de ses passages dans la plantation, le désir qu’elle avait de lui s’intensifia, elle le voulait, le sentir, se blottir dans ses bras, le caresser, le toucher, l’embrasser, dormir contre lui. Elle finit par s’avouer que cet homme devait être sien. Elle savait qu’il ne viendrait pas à elle. Elle alla vers lui.

*

Ignacio revint une semaine plus tard et retrouva la métisse dans les mêmes dispositions. Comme il avait l’air surpris de la voir sur le pas de sa porte, bien qu’il l’ait attendu plein d’espérance, pour la première fois elle lui adressa la parole. — Tu pensais que ce n’était qu’un engouement passager ?

— Je n’étais pas bien sûr que vous voudriez me garder.

Elle éclata de rire et l’embrassa, il l’enferma dans ses bras, ivre de bonheur.

Il était arrivé à la Palmeraie le matin même avec des ordres du baron de Carondelet. Ceux-ci sommaient Juan-Felipe de rentrer de toute urgence à la Nouvelle-Orléans.

*

Antoinette-Marie s’était levée en même temps que son époux, il allait partir une nouvelle fois pour plusieurs jours pour le service du gouverneur. Elle s’était donc soigneusement préparée, elle voulait qu’il conserve toujours d’elle une image parfaite. Elle tenait à l’accompagner jusqu’au portail de la plantation comme à chacun de ses départs, elle en avait fait une tradition. Elle n’appréciait pas le voir s’en aller. Il le fallait bien, évidemment, mais elle n’affectionnait pas de le savoir en fonction loin d’elle. Elle avait cru le perdre une première fois et depuis, même si elle ne voulait pas le montrer, elle craignait qu’il lui revienne blessé, voire pire. Lorsqu’elle avait partagé ses appréhensions, il lui avait dit, fataliste, que c’était le sort des femmes de soldats, qu’elle s’y ferait. Cela l’avait heurtée, elle ne doutait pas qu’il avait raison ou tout du moins qu’il ne pouvait lui dire autre chose. Elle lui avait suggéré d’être simplement le maître de la plantation, il y avait tellement à faire. Il s’était assombri et il avait refusé. Elle n’avait pas insisté, elle avait compris, il ne voulait pas être un prince consort. Elle saurait attendre.

Antoinette Marie Cambes-Sadirac

Il la trouva sous la galerie. Appuyée sur la balustrade, elle fixait le fleuve. Son cœur se serra à la vue de son opulente chevelure aux boucles blond argent qui lui tombait jusqu’au bas du dos. Elle était si belle, il l’aimait tant. L’émotion monta en lui et des larmes lui vinrent aux yeux. Il se sentait idiot, mais c’était plus fort que lui, elle emplissait son être et chaque fois qu’il pensait à elle sa tendresse débordait. Il lui saisit la taille, la fit pivoter et la prit dans ses bras. Elle chercha instinctivement sa bouche charnelle et chaude. Elle ferma les yeux et se laissa envahir par une onde de plaisir. Ils étaient faits l’un pour l’autre. Ignacio toussota pour signaler l’arrivée d’Ariel avec leurs chevaux. C’était l’heure de partir, le soleil se levait au-dessus de la frondaison des cyprès sur la rive opposée du fleuve. Tenant sa monture par les rênes, Juan-Felipe descendit l’allée de chênes en le bras autour de la taille de sa jeune épouse. Ni l’un ni l’autre ne disaient mot. Le second à quelques pas derrière retenait son animal impatient. Arrivé à la route, il l’embrassa une dernière fois, monta son cheval et s’élança sur la voie au sommet de la levée entre le Mississippi et les plantations. Il avait le cœur trop serré pour se retourner vers sa jeune épouse. Elle le regarda s’éloigner lui souriant toujours, elle salua Ignacio qu’elle avait oublié en chemin. Elle fit demi-tour, secoua ses pensées attristées par le départ, y remit de l’ordre et reprit le trajet de la plantation et ses activités. Le petit Hyacinthe l’attendait déjà sur les marches de la demeure pour commencer la journée. Elle s’attendrit et remonta l’allée.

*

Laissant derrière lui le limon fertilisant, le fleuve avait regagné son lit comme après chaque crue. Celle-ci n’avait pas été très importante et la route embourbée n’avait guère ralenti le capitan et son ordonnance. Ils arrivèrent deux heures après le coucher du soleil au sein de la caserne sur la place d’armes. Juan-Felipe retrouva sa chambre de célibataire et n’en fut guère heureux.

Le lendemain, sanglé dans son uniforme immaculé, tiré à quatre épingles selon son habitude, il se rendit au palais du gouverneur où il était attendu. Le majordome le conduisit dans la salle du premier étage. Le baron de Carondelet la prêtait au conseil municipal, dénommé le Cabildo, et qui avait autorité sur la Nouvelle-Orléans et sur toute la Louisiane. L’ancien bâtiment, qui l’accueillait jusqu’au terrible incendie, n’avait pas été reconstruit. Juan-Felipe, surpris, s’interrogeait quant au but de cette invitation à cette séance. Baldino-Bartolomé de Las Casas, secrétaire du gouverneur, lui fit signe d’entrer et de s’installer. Il se glissa le plus discrètement possible dans la pièce où la réunion devenait houleuse. Il s’assit sur une des chaises appuyées contre le mur à côté de son ami Carlos da Silva di Ribera, capitaine de la garde personnelle du gouverneur. Contrairement à d’autres, le baron de Carondelet avait gardé à son service des membres de l’équipe de don Miró. Il avait tout d’abord engagé Baldino-Bartolomé à la mort foudroyante des fièvres de son secrétaire. S’étant retrouvé sans emploi après la passation de pouvoir et ne voulant point rentrer en Espagne, où rien ne l’attendait, le secrétaire de l’ancien gouverneur accepta aussitôt l’offre, faite contre l’avis de son entourage, par le baron de Carondelet. Ce dernier ne le regretta pas. Le sérieux, l’application et les connaissances, que le jeune homme avait de la colonie et de ses habitants les plus en vue, lui avaient beaucoup facilité la gestion du turbulent pays. Et quand celui-ci lui conseilla de prendre dans sa garde personnelle, ses deux proches compagnons, don Da Silva di Ribera et don de Puerto-Valdez, il y trouva son compte. Les trois amis étaient donc à nouveau regroupés autour d’un gouverneur. Juan-Felipe avait devant lui une longue table pouvant accueillir une trentaine de personnes. Y était assis, face au baron de Carondelet le juge principal Don Manuel Serrano avec à sa droite Don Nicholas Duanoy son suppléant et à sa gauche Don Juan Bautista Sarpy le procureur général. En plus de don Domingo Lemos, qui officiait comme trésorier de la Ville, se trouvaient réunies les plus grandes fortunes de la Louisiane. Il y avait pour ainsi dire autant de Français que d’Espagnols, dont le marquis de Maubeuge qui prenait de plus en plus d’importance dans la communauté française au détriment de Monsieur de Saint-Maxent toujours alité après une troisième crise cardiaque.

La majorité des membres appréciait le nouveau gouverneur, qui avait commandité la percée d’un canal entre la cité et le lac Pontchartrain, ceci afin d’éviter les fréquentes inondations et de construire une voie navigable vers le lac. Encore auréolé des victoires contre les Séminoles de Floride, il lui reconnaissait un vrai intérêt pour la colonie malgré son refus de montrer ses comptes. Mais ils n’aimèrent pas l’ordre du jour traité avec un peu trop de fermeté à leur goût. Le gouverneur, qui connaissait le désir secret des Français pour un retour de la Louisiane aux mains de la France, annonça la déclaration de guerre entre les deux pays. Il expliqua calmement qu’il n’accepterait aucune contestation envers son autorité sous quelques formes que ce soit. Qu’il bannirait sur le champ tout homme et sa famille qui auraient des accointances ou des velléités avec ou pour la révolution ! Et pour éviter toute propagation d’idées insurrectionnelles, il commença par renouveler l’interdit d’importation d’esclaves en provenance de la Jamaïque ou des îles françaises des Caraïbes, réitérant ainsi l’ordre de son prédécesseur et dont l’application s’était relâchée. C’était aussi une des fortes préoccupations du gouverneur qui, depuis les premiers troubles révolutionnaires de Saint-Domingue, craignait toutes révoltes d’esclaves, ayant assez d’ennuis avec un groupe de marrons, esclaves en fuite, qui truandait les voyageurs à la sortie de la ville. À cette assertion, tout le monde se mit à parler à même temps. « – Comment allaient-ils renouveler leur cheptel de nègres ? » Le gouverneur affirma que la solution ferait jour le moment voulu. Pour l’instant, ils se devaient de préserver leurs serviteurs. Monsieur de Maubeuge ne disait mot. Fort contrarié, il n’en pensait pas moins et cherchait déjà comment contourner ce véto défavorable à sa fortune. 

Afin de faire taire le tumulte, le gouverneur se leva et annonça qu’il se retirait. N’ayant plus rien à ajouter, il laissa le Cabildo régler les autres problèmes de la ville. Il fit signe à son secrétaire de le suivre. Ce dernier convia ses deux amis dans le sillage du baron de Carondelet. Une fois installé dans son bureau, il expliqua ce qu’il espérait des deux hommes. — Je suppose que vous avez compris pourquoi je vous ai invités à cette séance du Cabildo, ce que nous devons mettre en œuvre ne va pas être de tout repos et sans embûches… Capitan Da Silva di Ribera, j’attends de vous l’application de la loi martiale. Elle devra renforcer les mesures de sécurité dans la cité où je sais que retentit parfois la « Marseillaise », un peu trop à mon goût. Restez tout de même souple, je ne veux pas me retrouver dans la situation d’O’Reilly, les Orléanais s’en souviennent encore, et passer pour un tyran sanguinaire n’est pas dans mes objectifs. Mais soyez ferme ! Si besoin est, arrestations et bannissements permettront de calmer le jeu et d’empêcher la Louisiane de basculer dans la révolution. Ces mesures paraissent sévères, mais elles garantiront la paix de ce côté de l’Atlantique. Pensez à vous mettre en rapport avec don Carlos de Reggio pour la partie civile, il ne devrait pas vous faire de complication.

Le capitan opina du chef en signe d’assentiment, aussi ne recevant aucune question ni objection, il se tourna vers Juan-Felipe. — Quant à vous, don de Puerto-Valdez, je vous demande d’accompagner notre architecte militaire en vue de faire un mémoire sur l’état de nos fortifications dans notre colonie, ceci afin de les renforcer. Pour être plus précis, vous allez vous occuper de celles qui bordent le fleuve. Le capitan Celestino de Saint-Maxent est déjà en route pour celles de la Floride. Juan-Felipe respira mieux, car il ne voulait pas participer à la répression envers les Français, ou tout du moins à leur surveillance. Il aurait eu l’impression de tromper Antoinette-Marie.

*

Il allait devoir inspecter les rives du fleuve de fort la Balise au district du « Nuevo Madrid » cela allait lui prendre des mois, sans pour ainsi dire rentrer chez lui. Bien sûr, il s’arrêterait en remontant le Mississippi, mais cela serait bref. Et ensuite, il devrait suivre les réfections. Il n’avait pas le choix, il écrivit une longue lettre pour prévenir son épouse qu’il fit porter par une estafette.

*

La vieille Noémie, qui depuis des années servait l’Indienne Dewache, la mère du contremaître de la Palmeraie, avait été enterrée la veille. Pour la première fois, Antoinette-Marie inscrivait dans les pertes de la plantation un être humain. Depuis son arrivée, il y avait eu deux naissances, celle de Caleb puis celle de Sarah, mais ce n’était pas elle qui avait écrit leur nom dans la colonne des gains. Après avoir transcrit minutieusement les dépenses dues aux achats de son économe de retour de la Nouvelle-Orléans, détaillant les différents ingrédients pour la nourriture des esclaves, les outils qu’ils devaient acquérir, elle traça le prénom de Noémie et la cause de sa disparition. Elle était encore songeuse quand Abraham frappa à la porte du bureau. Il venait la chercher, Georges Tremblay avait besoin d’elle, un problème dans les champs d’indigo. Intriguée par ce soudain empressement, son contremaître réglant habituellement tous les ennuis, elle mit une étole de mousseline sur sa robe à la chemise, un large chapeau pour la protéger du soleil et suivit son majordome, avec sur les talons Béarn et Navarre, ses deux dogues.

Après avoir traversé, une bonne partie de la plantation, Antoinette-Marie, trouva Georges devant les plans d’indigo. Accroupi, il examinait les petites feuilles épaisses d’un vert brun au-dessous argenté. Quelque chose, semblait-il, n’allait pas. Abraham était venu la chercher en courant, ils étaient repartis avec la voiture tant cela paraissait urgent, mais il n’avait rien dit à sa maîtresse. Les indigotiers étaient malades. Georges Tremblay se retourna vers l’attelage qui arrivait, il avait l’air désespéré.

— C’est donc si dramatique que cela.

— Regardez vous-même !

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Du doigt, il lui montra le champ qui, à perte de vue, s’étendait sous le soleil exceptionnellement chaud et humide pour un mois de mars. La pluie était tombée le matin même laissant la terre grasse et tiède. Elle se pencha et n’en crut pas ses yeux. Le fléau, tellement redouté, s’étalait sous son regard. Des milliers de chenilles déambulaient sur les plans d’indigo. La plupart des feuilles n’étaient qu’un souvenir et cela en une nuit.

— Que pouvons-nous faire ?

— À ce stade, mettre le feu aux plantations, avant qu’elles se nourrissent des autres cultures. Dit-il, d’un ton las.

— À tout ça ?

Montrant d’un geste ample les champs qui couvraient un quart des terres cultivées.

— J’en ai bien peur. Où que l’on regarde, elles se nichent innombrables. Nous avons essayé l’eau savonneuse comme d’habitude puis j’ai pensé donner l’ordre de les ôter des feuilles à la main, mais même en nous y consacrant tous, nous n’en sauverions pas un dixième. De plus, nous risquons leur propagation dans les autres champs.

— Alors, il ne faut pas hésiter, Georges. Faisons-le !

Il la regarda surpris de sa détermination, se demandant si elle saisissait ce que cela induisait. Peut-être plus d’indigotiers et une nette baisse des revenus, car si ce n’était qu’une récolte réduite, elle n’était pas à négliger. Elle l’observa et crut comprendre ce qu’il pensait.

— Nous n’avons pas de choix, je vendrai des bijoux. Vous savez, j’ai vu les effets désastreux de champignons sur la vigne et des récoltes perdues et les ceps mourir menant à la ruine leur propriétaire. Alors, nous ne devons pas tergiverser. 

Georges Tremblay

Entourés par les économes, une heure plus tard une vingtaine d’esclaves s’apprêtaient à mettre le feu aux cultures en tenant compte du vent, car tous avaient peur de ne pas dominer sa propagation. Tous les autres esclaves des champs encadraient les indigotiers. Ils avaient mouillé les allées qui les délimitaient, ils tenaient dans leurs mains des branchages qui permettraient d’étouffer le brasier, tous priaient, cela pouvait tourner à la catastrophe. Les esclaves se commencèrent sourdement à chanter, invoquant Dieu et sa clémence, on les laissa faire. Antoinette-Marie, assise sur la banquette de la voiture, avait refusé de quitter les lieux. Tendue, elle s’arma de patience. À la demeure, Marie-Adélaïde et tous les gens de maison s’étaient postés sur la galerie de l’étage retenant leur respiration dans l’attente. Georges, le cœur serré, donna le signal, et l’embrasement tout d’abord avec difficulté puis avec plus de vigueur commencèrent à dévorer les plans d’indigotiers. La brise du fleuve telle un soufflet apporta de la force aux flammes. Le cheval de la voiture s’agita à l’odeur de la fumée, Antoinette-Marie le calmait en lui parlant doucement, tout en tenant fermement les rênes. Ses deux molosses, apeurés par le feu, avaient sauté dans l’attelage et, couchés, ils gémissaient. Elle regardait la scène, une boule au ventre. Le soleil déclinait. Les flammes s’élevèrent en un mur brûlant. On pouvait l’apercevoir à des lieux à la ronde, tant et si bien que Timecourt Lazare Latil, son ancien prétendant, et son père se présentèrent avec des esclaves pensant qu’une quelconque catastrophe s’était déclenchée. Ils avaient coupé à travers champs pour parvenir au plus vite. Antoinette-Marie les rassura et les remercia de leur sollicitude. Elle finissait de leur transmettre leur problème, quand monsieur Bertin-Dunogier accompagné de ses économes arriva à bride abattue dans son attelage. Elle réitéra son explication, mais cette vision sembla atterrer le planteur qui blanchit d’un coup. Lui-même ne détenait que des indigotiers, cela présageait un nouveau drame, car si ses champs subissaient le même sort, c’était la ruine.

La nuit était fort avancée lorsqu’Antoinette-Marie se laissa entraîner par Marie-Adélaïde venue la chercher. Elle accepta de les quitter pour rentrer se coucher. Le feu était pour ainsi dire éteint, tout au moins maîtrisé, il ne trouvait plus rien à dévorer. Georges décida de rester surveiller pour éviter qu’il ne reprenne sournoisement. Quand elle pénétra dans la demeure, lasse et déprimée, appuyée sur le bras de son amie, Mama-Louisa l’attendait avec son repas et une lettre qui était arrivée par une estafette militaire. Elle l’ouvrit et la lut, décidément, ce n’était pas une bonne journée pour elle. Juan-Felipe y expliquait qu’il ne pourrait revenir à la plantation d’ici deux mois, voire plus. Dépitée, elle monta se coucher sans manger, c’en était trop.

*

Baldino Bartolomé de las Casas

Les fenêtres du deuxième étage du palais du gouverneur, donnant sur le jardin, étaient encore illuminées. Deux chandeliers d’argent à dix branches éclairaient le cabinet de travail, faisant briller les ors des moulures. Les flammes des bougies vacillaient sous l’effet de la brise venue par la porte-fenêtre ouverte sur le fleuve. Le baron de Carondelet était assis à son bureau, la missive lui était parvenue par un agent juste avant son dîner. Il s’était excusé auprès de doña Maria de la Conception, son épouse, et s’était retiré la laissant seule face à la longue table de la salle à manger.Il avait arpenté les couloirs le menant à sa charge administrative et s’était remis au travail, rompant le sceau du message. Dans la pièce, le silence était pesant. Il releva les yeux, son regard tomba sur son majordome noir debout statique devant la porte. À ses côtés, se tenait son secrétaire, arrivé avec diligence de l’appartement qu’il lui avait été alloué à l’étage supérieur, impassible, attendant sa réaction qui n’allait pas tarder. Le baron de Carondelet n’avait pas faim, les nouvelles amenées par ses agents étaient mauvaises et elles lui donnaient des aigreurs d’estomac. Il avait refusé le plateau envoyé par son épouse et porté par Omar. Il examinait avec son secrétaire, Bartolomé de Las Casas, le document, copie d’une pétition imprimée aux États-Unis et distribuée dans la société française de la Nouvelle-Orléans. Soudain, sans mot dire, il repoussa son fauteuil, se leva et marcha vers la porte-fenêtre. Il avait besoin d’air. Il sortit sur le balcon, respira pleinement la brise nocturne embaumée des effluves du jardin qui s’étalait sous ses pieds. Contrairement à son habitude, il ne prêta pas attention à la beauté du paysage, à la pleine lune se reflétant dans le miroir du fleuve, au flamant rose qui s’attardait dans un envol un peu lourd, mais majestueux. Il était très contrarié, cette feuille qu’il avait envie de froisser, d’oublier, réalisait ses craintes. La sédition couvait parmi les familles créoles françaises. Que fallait-il faire pour les contenter ? Il avait éclairé la ville, le canal pour protéger la cité des inondations était en voie d’achèvement. Au mépris de tous ses efforts, cent cinquante Français demandaient soutien à la nouvelle république et avaient signé la pétition. Il lisait et relisait la liste des revendicateurs qui lui brûlait les doigts, comme s’il avait voulu la savoir par cœur. Il les connaissait tous. Ces trublions étaient supportés en sous-main par « la société française jacobine de Philadelphie « qui leur promettait une aide abondante, s’ils se libéraient du joug espagnol. Malgré les détails sanglants de la Terreur donnés par les fugitifs de France, ou ceux tout aussi terribles des soulèvements de Saint-Domingue, ils avaient arboré le bonnet phrygien et chanté à tue-tête la « Marseillaise » et le « ça ira » saluant la proclamation de la République et l’exécution de Louis XVI avec enthousiasme. Ils avaient fanfaronné, vociféré avec une telle hardiesse qu’ils avaient dû penser que l’aide à portée de main refroidirait toute velléité de châtiment. Bien sûr, certains avaient porté le deuil de leur roi, il se souvenait encore du bal, lors duquel la nouvelle avait été connue et qui avait glacé l’assemblée interrompant la fête. Nonobstant, l’excitation avait atteint son apogée avec la déclaration de guerre par la France contre l’Espagne. Ils avaient commencé par se proclamer Français, Français toujours dans le cœur, Français de langue et de nationalité. Ce n’était pas une nouveauté, les Français n’avaient jamais accepté la perte de la colonie au profit de l’Espagne. Ils refusaient de céder d’un pouce sur leur culture au point d’avoir aussi influencé leurs voisins espagnols. Quant à la République, même les plus monarchiques d’entre eux avaient été républicains, depuis que Louis XV avait largué les amarres et les avait abandonnées à la vengeance d’O’Reilly. Cette vengeance des plus sanglante avait laissé de profondes cicatrices dans les familles. Il se retourna vers l’intérieur de la pièce.

— Bartolomé ! Demandez au capitan da Silva di Ribera de venir, j’ai un ordre d’arrestation à exécuter ! 

Le secrétaire s’empressa. Le gouverneur avait décidé de couper l’herbe sous les pieds à tout complot révolutionnaire. Pour commencer, il fit incarcérer Auguste de La Chaize, le petit-fils de l’ancien commissaire royal. C’était un jeune Créole fort influent dans sa caste sans combat héroïque à mener, pour se valoriser, il s’était jeté avec beaucoup de flammes dans ce mouvement de rébellion. Il avait été désigné pour recruter des forces et pour diriger la Louisiane une fois redevenue française. Même s’il ne le prenait guère au sérieux, le gouverneur l’avait choisi comme exemple, cela allait calmer ces Créoles arrogants tout au moins pendant quelque temps.

Lorsque la garde arriva quelques heures plus tard au domicile d’Auguste de La Chaize, elle le trouva en compagnie de cinq amis, aussi éméchés les uns que les autres. Sûrs de leur immunité, devant les accusations justifiant leurs arrestations, ils avaient manifesté bruyamment leur approbation des principes nouveaux, et firent preuve d’un désir de les voir mis en place. Finalement, capturés, après un peu de lutte, les jeunes Créoles avaient été enfermés dans le fort. Et quand plus tard dans la soirée une délégation se présenta au gouverneur, il la reçut avec courtoisie. Plusieurs habitants respectables de la Nouvelle-Orléans s’étaient rassemblés autour de la parenté des jeunes gens, pour quémander sa clémence envers les jeunes impétueux. Ils avaient peur de revivre les exécutions d’O’Reilly qui pour punir les insurgés de l’époque les avaient mis à mort en exemple sur la place publique. Aux familles venues demander la relaxe des prisonniers, il promit leur libération. Mais très vite, il découvrit de nouvelles causes d’alarme, des complots récents. Il les expédia à La Havane, s’engageant auprès des pères et mères que leurs rejetons leur seraient rendus un an plus tard, quand ils se seraient calmés.

Le matin de cette visite, devant l’urgence de la situation le baron n’avait pas failli. Ayant remarqué l’absence dans la liste de noms de famille française, il les avait fait convier pour l’après-midi même. Monsieur de Maubeuge, monsieur de Saint-Maxent et quelques autres vinrent avec curiosité. Ils acceptèrent, une fois informés de ce qu’ils considéraient comme une folie de leur compatriote, sans réticence de signer un document pour compenser la pétition française. Monsieur de Maubeuge, bien que viscéralement français, n’admettait pas cette révolution qui avait exécuté son roi, de plus il se sentait désormais plus Louisianais que français. Mais cela, il ne l’aurait pas avoué et sans le savoir, il n’était pas le seul. Parmi les Français peu auraient abandonné leur vie pour revenir dans leur patrie. Le gouverneur réussit à réunir un nombre égal de citoyens afin de s’engager envers le roi d’Espagne et le gouvernement actuel de la Louisiane. Une fois le document dûment mis en forme, il le remit au Cabildo dans l’intention d’en faire la réclame.

Pendant ce temps comme prévu, la milice se rassembla et les portes de la ville fermées chaque soir à la tombée de la nuit. Il était interdit à l’orchestre du théâtre de jouer de la musique martiale ou insurrectionnelle. Les chants révolutionnaires étaient proscrits dans les rues et les cafés. Ceux qui contrevenaient étaient arrêtés sur-le-champ. Dans son élan, plus par propagande qu’autorité, le baron de Carondelet décida que la cité devait être fortifiée comme elle ne l’avait jamais été auparavant. Et pour montrer tout le poids de son pouvoir et de sa détermination, il allait lui-même tous les matins à l’aube à cheval contrôler l’avancement des travaux. Il commença par faire relever la palissade entourant la ville. Sur les coins, en face de la rivière, ce furent deux forts qui furent battis, le Saint-Louis, tous deux en forme de pentagone, avec un parapet revêtu de briques de dix-huit pieds de haut. Une fois achevés, ils les armeraient d’une douzaine de pièces d’artillerie. Une grande batterie dirigée vers le fleuve fut installée sur la place d’armes, imposant dans tous les esprits la force de l’Espagne. Et pour protéger l’arrière de la ville, trois forts furent mis en construction, les forts de Bourgogne, Saint-Joseph et Saint Ferdinand. Les batteries sur la rivière avaient été renforcées, et un fort s’élevait sur le bayou Saint-Jean. Tous ces chantiers avaient pour but d’impressionner les Louisianais et ceux qui croyaient la Nouvelle-Orléans prête à tomber. Cela calma les ardeurs des plus belliqueux, mais devant la tension souterraine le gouverneur ne s’illusionnait pas. Il était sur ses gardes et tous ses agents avec.

Chapitre 20.

La diligence de la rue Notre-Dame-des-Victoires. Avril 1793.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac et Louis-Augustin Lacourtade

Paris avril 1793.

François-Xavier était rentré sombre et même en colère, il ruminait. Le tirage au sort des conscrits avait déclenché l’insurrection, cela avait mis le feu aux trois-quarts du pays ; les batailles s’opéraient contre la République, et pour Dieu. Quel était ce gouvernement, où le ministère ne comptait plus ? Il se tenait aux ordres du Comité de salut public ! Ses amis, quoique leur influence ait bien diminué depuis la mort du roi, ne renonçaient pas au combat contre les Montagnards. Pétion avait attaqué de front Robespierre. Guadet à son tour avait réclamé un décret d’accusation contre Marat. Sous la pression de l’Assemblée, entraînés par les Rolandistes, on décida de l’arrestation de Marat et de son jugement par le tribunal révolutionnaire. C’était pour lui une sombre erreur dont la portée pouvait devenir sanglante. Ils avaient déjà ouvert sans force d’exécution l’ère des proscriptions et cette demande de verdict risquait d’inciter bien des tumultes. François-Xavier savait bien que le groupe parlementaire, dont il faisait partie avec de moins en moins de conviction, avait contre lui Paris, la Commune, les clubs, les sections, le tribunal révolutionnaire et son jury, bien qu’il pensât avoir avec lui la majorité de la Convention. Mais cette majorité, au moindre mouvement du peuple, le trahirait. La crainte de revoir les massacres de septembre dernier, pour lesquels Marat et Danton étaient pour beaucoup avec leurs appels aux meurtres, l’avait décidé sur le chemin du retour vers l’île saint Louis à éloigner son épouse de Paris.

*

François-Xavier ressentait une profonde tristesse, qu’il essayait de ne pas montrer, à l’idée de voir partir sa femme et son petit garçon. La situation apparaissait de plus en plus instable, voire explosive. Il restait à Paris pour soutenir ses amis, même si cela faisait longtemps que leur communauté de pensée divergeait. Dans un premier temps, il demeurait fidèle à ceux qui étaient royalistes, car si il espérait un régime parlementaire, mais il ne souhaitait pas une république. Il avait perçu dans les discours des plus virulents que la République ce qu’ils désiraient. Le résultat risquait de devenir une dictature. Il avait été favorable à Mirabeau, ce que ses proches lui avaient reproché. Il avait persisté à rester solidaire de Pierre Vergniaud, jusqu’à l’annonce de la condamnation à mort du roi. À partir de là, il ne sut quoi penser de ses amis, par habitude ou par loyauté, il leur conserva sa fidélité. La voie qu’ils prenaient lui semblait de plus en plus scabreuse.

Après s’être mis d’accord, Marie-Amélie et lui avaient décidé pour leur fils qu’il valait mieux qu’elle rentre à Bordeaux, François-Xavier avait même émis l’idée d’un séjour discret à Cambes. Pour éviter toute suspicion, ils avaient signifié à leur personnel que leur maîtresse retournait vivre à Bordeaux, son époux la suivrait ultérieurement.

Au petit matin, Marie-Amélie, vêtue de sa robe à l’anglaise la plus modeste, choix qu’elle s’était sentie obligée de justifier à sa chambrière comme le plus confortable pour voyager, avait dit au revoir à celle-ci et à sa cuisinière, ainsi qu’à Grisette. N’ayant qu’à se féliciter de leur service, elle donna à chacune une bourse d’assignats. Elle la compléta de deux louis d’or cachés au fond, qui malgré leurs interdictions avaient plus de valeur et seraient très appréciés. Les larmes aux yeux, elles remercièrent leur maîtresse, d’autant qu’elles ne savaient l’une comme l’autre ce qu’elles allaient devenir. Les bonnes charges se raréfiaient, même avec les recommandations qu’elle leur fournissait. Anastasie avait décidé de repartir dans sa famille quant à la cuisinière et à la petite Grisette leur avenir se présentait des plus incertains. À l’annonce de la voiture de louage, Marie-Amélie descendit à la suite de son époux avec Louis, dans ses bras, qui retombait dans le sommeil.  

Après avoir parcouru une dernière fois l’île Saint-Louis, puis le Marais suivit un dédale de ruelles étroites qui les avaient menés jusqu’au vieux Louvre. Ils avaient attrapé la rue Saint-Honoré dont les auvents des boutiques s’ouvraient, emprunté la rue Croix des petits champs et traversé la place des Victoires. La voiture de louage entra dans la cour de la rue Notre-Dame-Des-Victoires. De là partaient les diligences pour toute la France comme l’avait voulu Turgot, quand il réorganisa les transports publics. La Turgotine s’en allant pour Bordeaux était une berline, de huit places, tirée par huit chevaux. François-Xavier se présenta au cocher, un géant arborant avec fierté son ventre, et lui mit dans les mains les billets de sa femme et de son petit garçon. Un valet de poste chargea les deux sacs et la malle puis annonça le départ dès que tous les passagers seraient présents. Pendant ce temps, dans son uniforme rutilant, équipé de grandes bottes rigides pour le protéger du froid et des chocs contre les timons des voitures, le postillon, un jeune homme de petite taille, caressait l’un des chevaux de tête qu’il chevaucherait pendant le voyage. Le cocher assurait à l’un des deux commissaires de la commune, qui comme tous les jours à la poste apposait sur les malles leurs cachets, que si tout se déroulait bien, selon les montures obtenues à chaque relais et l’état des routes, ils pouvaient parcourir jusqu’à 25 lieues par jour.

Le cocher, dénommé Lavrut, donna le signal du départ, les passagers embarquèrent. Les larmes aux yeux, Marie-Amélie embrassa son époux oubliant toute pudeur. Comme à chaque fois le conducteur ne put s’empêcher de s’attendrir devant ses couples ou ses familles qui se quittaient sous son regard, il se rabroua. Comme tout le monde s’était installé, la jeune femme fit de même et assit Louis sur ses genoux. L’enfant qui sentait, sans vraiment comprendre, ne bougeait pas, il avait dit au revoir à son père avec le phrasé maladroit de la petite enfance et un grand sourire. Il n’avait aucune raison de s’inquiéter, il partait avec sa mère. Les chevaux de la Turgotine au claquement du fouet de son conducteur se mirent lentement au pas et ébranlèrent la voiture pour sortir de la cour. De la fenêtre contre laquelle elle s’était installée, Marie-Amélie exprima ses adieux à son mari tant qu’elle le vit. Une angoisse sourde se nichait dans son cœur et comprimait son estomac. La diligence abandonna Paris par la rue Montmartre.

Cela ne faisait pas une heure qu’ils roulaient que les présentations entre voyageurs étaient accomplies. Face à Marie-Adélaïde, une dame d’âge moyen attendrie par le tableau qu’elle faisait avec Louis engagea la conversation.

— Ton fils est joli tout plein citoyenne, il me rappelle mon petit Hubert, mais mon fils est bien grand maintenant. Excuse-moi, citoyenne, je ne me suis pas présentée. Je suis la citoyenne Souville, mon époux est le docteur Souville de Poitiers où nous nous arrêtons. Nous venons justement de rendre visite à Hubert qui étudie à Paris. Ce dernier se tenait à sa droite, un peu raide, les lunettes au bout du nez déjà plongé dans un livre duquel il leva les yeux quand il entendit sa femme le mentionner, et sourit à son nom.

Comme elle s’interrompait tout en regardant d’un air interrogatif Marie-Amélie, celle-ci comprit qu’elle devait décliner à son tour son identité, ce que courtoisement elle fit. François-Xavier lui avait fait exécuter un passeport au nom de la citoyenne Cambes. Il avait préféré qu’elle voyage avec un certain anonymat.

— Voici mon fils Louis, je suis la citoyenne Cambes, je pars au-devant de mon mari rouvrir notre maison de bordeaux, il finit son mandat de représentant de notre département.

Dans l’élan, l’ensemble des personnes se présenta. À droite de Marie-Amélie, s’était assis un homme obèse visiblement aisé et mal à son aise avec sa corpulence dans cet espace confiné, ce qui avait causé un frémissement pour leur confort les autres passagers. Il se décrivit comme un commerçant en nouveautés de Blois où il s’en revenait après avoir rencontré des fournisseurs et expliqua la difficulté de se pourvoir ces temps-ci. Le dernier voyageur était un étudiant malingre aux cheveux poisseux et à l’hygiène douteuse, qui mangeait des yeux la jeune femme. Il allait effectuer un séjour chez ses parents, pour se remplumer, ne put-elle s’empêcher de penser. Il restait deux places inoccupées. Suite à sa demande, sur la berline circulait à côté du cocher un homme à l’air sombre et que les autres avaient à peine vu.

La première journée se passa sans faits notoires, entre lectures, somnolence et conversation, l’heure du déjeuner venue, tous partagèrent les vivres. À la fin de cette étape, tous croyaient se connaître un peu plus. À la nuit tombée, la diligence s’arrêta à la sortie d’Orléans dans l’auberge dévolue au service des Turgotines. Des groupes d’hommes provenant des régions de l’Ouest qui montaient à la Capitale pour rejoindre l’armée Nationale la remplissaient. Les mains sur les hanches, l’hôtelier les accueillit sur le pas de sa porte. Après avoir vérifié au passage que ses palefreniers venaient bien au-devant de la voiture pour aider à la dételer, il fit entrer les voyageurs. Pour le confort des dames, il proposa sa dernière chambre à partager, quant aux hommes ce serait le bivouac dans la salle commune. Devant l’air gêné de Marie-Amélie, la citoyenne Souville trancha avec humour.

— Ma chère, nous ne pouvons nous installer dans la salle commune avec ses messieurs, nous allons leur faire peur !

La réflexion tira un sourire à la jeune femme et l’affaire fut entendue.

Pour le souper, tous se retrouvèrent à la même table avec leur cocher et le postillon et découvrirent le dernier voyageur, celui qui pérégrinait sur le toit. L’individu, les cheveux longs et parsemés, le regard chafouin, un physique dans l’ensemble assez insignifiant, grogna un bonsoir. Marie-Amélie, que l’appréhension ne quittait guère depuis les mises en garde de François-Xavier quelques jours plutôt, se sentit tout de suite mal à l’aise en sa compagnie. Elle avait l’impression qu’il la surveillait. Cela lui remémorait l’homme qui l’avait suivi partout jusqu’à l’agression devant chez les Roland. Malgré son évidente disparition, elle était toujours restée inquiète. Elle se sermonna pour ses ruminations, réfréna sa méfiance et se concentra sur le repas de Louis qui s’endormait en dépit du brouhaha de la salle. Elle finit par prétexter l’assoupissement de son fils pour abandonner la table et le regard en coin de l’inconnu. La citoyenne Souville la suivit et une fois dans la chambre ferma celle-ci à clef, tout en assurant qu’elles ne craignaient rien. Elle aussi avait constaté les œillades par en dessous de l’homme et elle n’avait pu s’empêcher de penser qu’elles étaient sournoises.

Dans l’aurore grise et froide qui précède les premiers rayons du soleil, tous installés dans la berline, ils avaient repris la route. 

À Blois, le gros commerçant les quitta et se trouva remplacé par une paysanne visiblement aisée qui allait aider sa sœur pour son sixième enfant. La place, qu’elle ne prenait pas en volume, était emplie en volubilité. Elle ne cessa pendant deux jours de pérorer, ce qui distrayait les passagers leur faisant oublier un peu leur martyr. La lourde caisse était insuffisamment suspendue sur d’énormes soupentes en cuir de Hongrie. Le poids des bagages et les cahots des routes, fort mal entretenues, allongeaient les lanières à mesure que la voiture roulait péniblement. Les voyageurs recevaient plusieurs fois par jour l’invitation de descendre, ce qui amusait le petit Louis a contrario des autres occupants de la berline. À l’aide d’un cric, le cocher et son postillon soulevaient la caisse pour resserrer les courroies. Cette opération durait souvent une demi-heure et se renouvelait cinq ou six reprises. Après Saint-Avertin, à la sortie de Tours, la voiture s’était embourbée et ils durent la décharger pour l’alléger, le tout sous une pluie battante. Marie-Amélie sentait le découragement la gagner. Si le voyage fatiguait, ils avaient plus de chances avec les auberges dans lesquelles ils trouvaient gites et pitances, il était vrai pour une somme à tous les coups rondelette d’assignats qui n’en finissaient pas de dévaluer. Cela ne l’inquiétait pas, entre ses jupes, elle avait fixé à la taille une ceinture emplie de vingt louis d’or. Elle l’avait fabriqué elle-même, ayant cousu une poche miniature individuelle pour chacun d’eux afin d’éviter tout tintement révélateur.

l’arrivée a l’auberge au XVIII

À Port-de-Piles, la bavarde les quitta. Marie-Amélie rentra dans l’hostellerie qui les accueillait et comme partout son petit Louis attira l’attention. Cette fois-ci, ce fut l’hôtelière qui s’attendrit devant sa frimousse. Elle obtint sans la demander la plus belle chambre. Une fois rafraîchie, elle descendit retrouver les autres pour le souper. Le courrier postal les avait dépassés et avait permis d’avoir des nouvelles de Paris. C’est comme cela que le groupe de voyageurs apprit par celui qui faisait la route à côté du cocher, que le tribunal avait blanchi Marat. Cela avait secoué la jeune femme, qui avait alors deviné dans le regard pesant de l’homme qu’il l’a surveillée. De cela elle n’en avait plus aucun doute, pas plus que la nouvelle annoncée n’était essentiellement que pour elle. Elle connaissait Marat de loin, mais savait ce qu’il avait provoqué, aussi le mot « innocent » lui semblait peu adapté au personnage. Elle n’en fit rien voir et laissa les autres commenter. Elle comprenait maintenant qu’elle se trouvait réellement en danger, ce n’était plus une simple impression. Les Montagnards allaient renverser les « Brissotins » et la suite risquait d’être sanglante. Elle souhaita le bonsoir. Une fois enfermée dans sa chambre, elle respira un peu mieux.

À Châtellerault, elle paniqua, comme à chaque ville, tous descendaient et montraient leurs papiers à la garde nationale, et comme à chaque contrôle Marie-Amélie angoissait, mais cette fois-ci elle ressentait que c’était avec raison. À cette étape, elle ne put s’empêcher de remarquer que l’homme sournois sympathisait avec un des gardes nationaux, les battements de son cœur s’accélérèrent, elle eut peur d’être arrêtée. Elle essaya de se rassurer, après tout, personne n’avait rien à lui reprocher. Rien ne se passa hormis le départ de l’étudiant qui les quitta tout dépité. Dans sa fatuité, il avait cru obtenir quelques faveurs de la jeune femme. Il ne fut pas remplacé.

Comme les Souville, l’individu fourbe s’arrêta à Poitiers. Il s’isola avec le cocher, et lui remit un billet plié en quatre et lui demanda de le confier au capitaine de la garde nationale du lieu où descendraient la mère et l’enfant. Lavrut le prit sans exprimer de réflexion, l’enfonça dans une poche de son gilet. Il n’en pensait pas moins. Il n’aimait pas ses procédés, il le restituerait bien sûr, il n’avait guère le choix, il voulait éviter les ennuis, mais il détestait tout ce réseau de délation que les évènements politiques avaient amplifié. L’homme était une mouche, un mouchard, un espion, comme il y en avait toujours autour des relais de poste, celui-ci était à la solde du parti montagnard. Il faisait partie du voyage pour transporter des messages à Poitiers, c’était donc par hasard qu’il avait reconnu le couple sur le site. Jacques-Henri Bachenot lui avait demandé de le suivre à plusieurs reprises et de lui faire un rapport, il n’avait en conséquence eu nul doute sur son identité. De plus, il avait croisé la femme dans les allées de l’Assemblée alors qu’il écoutait ce qui s’y disait. Sa beauté passait difficilement inaperçue. Il en avait eu un pincement de cœur, car pour une fois il aurait aimé être remarqué puis distingué, bien que ce fût à l’encontre de sa profession. Il avait donc été intrigué de la voir accompagnée par son mari et sous une identité différente. Il n’avait qu’un regret, celui de ne pas pouvoir la suivre jusqu’à sa destination.

Marie-Amélie déplora le couple des Souville qui lui avait si gentiment tenu compagnie tout le long du voyage. Ils se quittèrent se promettant de se donner des nouvelles très bientôt. Elle effectua la dernière partie du périple avec deux vieux messieurs, des commerçants, l’un de Poitiers et l’autre de Bordeaux. Tant elle était préoccupée par la suite de son trajet, elle ne comprit pas bien quel était leur rapport ni le but de leur destination. Elle se contenta de leur sourire, il ne lui restait qu’une journée de route si tout se passait bien. 

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Avec le retard dû à un accident bénin, ils n’arrivèrent à Floirac, où Marie-Amélie interrompait son parcours, qu’au milieu de la matinée. Après vérification des papiers et récupération de ses maigres bagages, elle alla retrouver l’hôtelier du courrier postal, afin de savoir comment elle pourrait se rapprocher de Cambes. À la surprise de celui-ci, elle s’était naturellement adressée en lui en Gascon, langue qu’elle avait apprise et pratiquée dans son enfance puis à nouveau lors de ses causeries avec des métayers. Comme elle conversait avec lui, un paysan qui buvait son coup de cidre avant de repartir pour Bouliac, ayant entendu l’échange, lui proposa de la mener jusque-là. Elle accepta, n’ayant guère le choix, mais fut rassurée quand elle vit sur la charrette assise et tenant les rênes, sa femme.

Le cocher Lavrut attendit d’avoir dételé, laissant opérer son postillon et les palefreniers du relais pour le changement des chevaux. Il s’en allait ensuite vers Blaye, la fin de son voyage, où la traversée de la Garonne s’effectuait pour Bordeaux. Il se rendit à l’auberge d’où il vit s’éloigner Marie-Amélie son fils dans les bras suivant un charron. Il leur fit un signe d’adieu et leur souhaita bonne route. Il se retrouva fort désemparé avec le billet. Ce message ne pouvait que porter malheur à leur sujet. Il lui brûlait les doigts. Il trouva sa solution en la personne d’un garde national, dont l’embonpoint et les joues couperosées annonçaient le bon vivant. Il lui offrit successivement trois chopines de bière et celui-ci n’en était pas à ses premières. Quand le cocher Lavrut le considéra suffisamment aviné, faisant semblant de subitement se souvenir de la missive à transmettre, il le lui donna pour son supérieur. L’homme le fourra au fond de ses poches. Le billet réapparut deux jours plus tard et fut remis à son destinataire fort contrarié. Au moment où le capitaine, qui n’était pas de la région, ce qui ne l’aidait pas, enquêta pour retrouver les traces de la femme, nul ne se remémora d’une Parisienne et de son enfant, encore moins l’aubergiste que son échange en Gascon écartait de toute délation. Pour lui, c’était une fille du pays et avec une aussi jolie frimousse, elle ne pouvait être dangereuse pour la patrie. De toute façon, ces gens de la commune de Paris commençaient sérieusement à agacer la province avec leurs directives. Beaucoup estimaient que l’on pouvait laver son linge en famille comme cela s’était toujours fait.

Pendant ce temps, Marie-Amélie était arrivée à Bouliac. Le couple de paysans qu’elle gratifia en remerciement de quelques assignats la laissa devant l’auberge du « faisan doré » aux portes du bourg. Elle y fut accueillie par une servante, une pétulante rousse, qui familièrement lui proposa à boire. Elle accepta le verre de cidre et le verre de lait pour Louis. Pendant qu’elle se désaltérait, Marie-Amélie expliqua son souci à la serveuse. Celle-ci lui résolut en interpellant un valet visiblement simplet.

— Jeannot, attèle la carriole. Tu vas conduire la dame à Cambes, enfin la citoyenne !  

Cambes

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Une réflexion sur “La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 19 et 20

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