La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 44

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chapitre 44

un moment de bonheur

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

À la cadence du trot de leurs destriers, depuis les premières lueurs du jour, les deux cavaliers longeaient la grande rivière qui déroulait sous leurs yeux ses flots jaunis d’alluvions à l’éclat doré. Les crues n’étaient pas loin et allaient enrichir les terres qu’elles recouvreraient. Afin de les ménager, ils laissaient leurs montures aller à leur rythme, malgré la hâte, qu’ils avaient de rentrer enfin chez eux après deux mois de voyage, entre la Nouvelle-Orléans, Mexico et un détour forcé à La Havane, dû à une avarie causée lors d’une tempête. Sur la rive opposée, ils pouvaient voir les champs labourés aux pousses naissantes, qui seraient bientôt une mer ondulante de cannes à sucre. De leur côté, la forêt se clairsemait et apparaissait entre ses arbres la demeure qui dominait le bord du fleuve depuis son mound. Elle était entourée des magnolias aux fleurs de nacres qui exhalaient jusqu’à eux leur parfum et des palmiers d’où lui venait son nom. Ils arrivèrent au portail de la plantation, dont l’habitation, au bout de son allée de chênes, se dressait avec pour fond la sombre barrière de cyprès qui s’élevait au loin vers le ciel à l’Occident, semblable à des montagnes. Juan-Felipe et Ignacio se sentaient revenir chez eux chacun allant retrouver celle qu’il aimait.

Dans le jardin d’agrément, Antoinette-Marie s’était installée sous le berceau créé par la frondaison printanière des orangers et des citronniers, dont le feuillage d’un vert jaunâtre resplendis­sait. Lasse d’attendre son époux à la ville, elle était rentrée dans sa plantation, et y avait repris ses habitudes. Elle avait en cette fin d’après-midi rempli consciencieusement le registre de son domaine, ce qui lui avait permis de se rendre compte de la bonne qualité des taches de ses contremaîtres. Elle s’était sentie heureuse d’y inscrire la naissance de deux enfants, des jumeaux, Castor et Pollux de Bérénice, esclave des champs. Cette joie fugace fut assombrie par l’adjonction à la nouvelle faite par Pierre-Henri mettant en relief la condition de la mère et de sa progéniture. Il s’était permis de la déplacer aux travaux de blanchisserie plus à même de ne pas l’empêcher de s’occuper des nourrissons. Choix qu’il avait justifié par le besoin de garder ses récents esclaves en vie pour les temps futurs, vu la difficulté de plus en plus grande d’en acquérir de nouveaux. Ce supplément d’informations lui remémora que ces naissances grossissaient un cheptel, le sien. Elle avait acquiescé sans retenue ce choix, tout en lui laissant un arrière-goût amer. Elle avait ensuite écrit quelques phrases dans son journal puis avait décidé d’effectuer le tour de son jardin, patientant jusqu’à l’appel de la cloche annonçant le souper. Avant cela, bien qu’elle n’attendît personne, elle demanda à Léa de l’aider à se changer. Elle gardait cette habitude, afin de ne point s’abandonner à la négligence. Elle passa une simple robe de linon blanc rebrodée de fleurs ton sur ton à ses bordures et ceinturée de satin bleu Nattier. Vérifiant machinalement sa silhouette dans le reflet de sa glace, elle rajusta quelques épingles de son chignon toujours prêt à s’effondrer sous la masse de ses boucles. Elle n’avait pas reçu de visite de trois jours et se languissait un peu. Elle accomplit le tour de ses parterres, dirigea ses pas jusqu’aux prés dans lesquels s’ébattaient les poulains de l’année, puis revint vers le devant de la demeure. Elle arracha d’un buisson une fleur fanée qu’elle jeta et s’assit sur un banc à l’ombre d’un citronnier, cadeau de noces d’un de ses voisins. Perchées l’une près de l’autre sur une branche de tulipier de Virginie, deux tourterelles roucoulaient, leurs gorges bronzées se gonflant par intervalles. Cela lui rappela une fable de jean de Lafontaine. « Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre. L’un d’eux s’ennuyant au logis, fut assez fou pour entreprendre un voyage en lointain pays… » Cela attristait la jeune femme, qui se languissait de son époux, enfin la fable finissait bien pour les deux pigeons. Elle fut sortie de cet abattement momentané par les cris de Hyacinthe. « — M’ait’esse, mait’esse, le mait’e ! le mait’e ! » Elle se leva brusquement et l’observa venir à elle en courant, par-dessus le buisson qui le cachait à son regard. « — Et bien quoi le maître, qui y a-t-il ? » Essoufflé, montrant l’allée, il haleta. « — Il a’ive, mait’esse ! Il a’ive ! » Elle se retourna et vit dans l’allée deux cavaliers. « — Juan-Felipe ? Juan-Felipe ! … à quoi ressemblait-elle ? »  Puis, faisant fi de ses pensées narcissiques, elle se précipita vers son époux. Elle traversa, les jardins, la prairie, il la remarqua, dirigea son cheval vers elle, sauta de sa monture à sa hauteur et la prit dans ses bras. Oubliant toute pudeur, elle chercha sa bouche, il l’embrassa avec avidité. Elle le repoussa, le regarda, rejeta une de ses mèches de cheveux qui retombait sur son front. « — Dites-moi que vous restez quelque temps. 

— Oui, ma douce, nous allons pouvoir profiter l’un de l’autre. »

*

De retour de Natchez, il avait fait arrêter la voiture au portail. Le soleil commençait la fin de sa course et avant qu’il ne se cache derrière les luxuriantes frondaisons de son parc, l’homme décida de faire une promenade. Marcher allégerait peut-être ses pensées. Élégant, longiligne, entre deux âges, don Gayoso de Lemos, le gouverneur du district des hautes terres de Louisiane appréciait ces instants de solitude pendant lesquels il laissait sa réflexion prendre ses propres chemins, qui quelquefois aboutissaient à la clarté. Il avança dans la longue allée de chênes qui le reconduisait vers sa demeure. Il contourna l’étang rougeoyant sous les reflets du ciel. Il resta un moment sous les vieux cèdres noueux qui l’entouraient et se perdit dans ses introspections dans l’éclat des rayons du soleil qui frappaient l’eau. Il poursuivit son chemin sur la route menant à la maison, se divisant en deux de chaque côté d’une grande pelouse en pente, il prit par la droite. Chaque fois qu’il regardait sa demeure, il avait une pensée pour celle pour qui elle était destinée. Élisabeth était morte trois mois après leur mariage, alors qu’il était en Floride parti pour ramener la paix avec les Séminoles. Malgré le temps qui passait, son cœur se serrait encore au souvenir de celle qu’il avait tant aimé un si court instant de son vivant. Concordia était construite entièrement en briques avec des murs de deux pieds d’épaisseur. La grande maison, qui paraissait déjà ancienne, était d’allure massive et donnait un sentiment de solidité, promesse de siècles d’existence avant de succomber à la main du nivellement des âges.

Au rez-de-chaussée, dans la large galerie pavée entourant la demeure l’attendait son majordome. Il houspillait un subalterne appuyé nonchalamment à l’un des piliers élevés. Ceux-ci, faits de briques recouverts de mortier, prenant l’apparence de la pierre, atteignaient le support de toit et soutenaient la galerie du deuxième étage sur laquelle toutes les chambres s’ouvraient.

À son arrivée, l’esclave lui tendit un courrier. Il examina le sceau de l’expéditeur. Il était satisfait, il l’attendait. Il monta l’une des deux volées de l’escalier de marbre blanc qui s’enroulait sur chaque côté de l’entrée et qui se rencontrait au niveau supérieur sur un palier avancé d’environ six pieds de large et dix pieds de long. Il y fit une station, se retourna vers le décor alentour, il inspira l’air frais du soir. Il poussa la porte richement sculptée et pénétra dans le hall pavé de carreaux noir et blanc, copié d’après les maisons de Pompéi et qui s’étendait sur toute la longueur de l’habitation. Il passa une des portes qui y donnaient et entra dans sa bibliothèque. Il s’installa à son bureau, l’y attendaient des dossiers à étudier et son secrétaire. Trop fatigué pour se lancer dans une nouvelle séance de travail, n’ayant pas de message à dicter, il le congédia. Une fois seul, il décacheta le courrier, le parcourut. Il se leva, ouvrit la porte-fenêtre afin d’avoir un peu d’air, alluma un cigare et se rassit songeur.

La lettre du baron était la dernière d’un échange de correspondance qui avait commencé un an avant par une nouvelle apprise par l’intermédiaire de James Wilkinson, leur agent, et qui les avait fortement inquiétés. Celui-ci la tenait directement du secrétariat de Georges Washington à Philadelphie. Il y avait à l’époque rencontré le ministre plénipotentiaire français, envoyé par le gouvernement girondin, Edmond-Charles Genêt. Leur espion avait soutiré d’un secrétaire le but de son séjour qui était une demande de soutien à la jeune république dans les guerres que se livrait alors la France contre l’Espagne et la Grande-Bretagne. Pour cela, il avait bâti un projet des plus inquiétants. Il avait tout d’abord recruté en Caroline du Sud des corsaires américains qui rejoindraient les expéditions françaises contre les Britanniques. Ensuite, il avait décidé d’échafauder une alliance avec le Kentucky, arracher la Louisiane au pouvoir de l’Espagne, et ramener cette colonie à la tutelle française. George Washington, malgré sa Déclaration de Neutralité signée peu de temps auparavant, hésita. S’emparer du contrôle du Mississippi, le boulevard traversant dans sa longueur le continent américain, était alléchant. Son secrétaire d’État, Thomas Jefferson, toutefois le raisonna et celui-ci informa le ministre français que ses actions se révélaient inacceptables. Le citoyen Genêt protesta, il n’avait pas dit son dernier mot, ses corsaires avaient capturé des navires britanniques et la milice, qu’il avait levée, se préparait à aller combattre les Espagnols. Avec l’appui du général américain George Rogers Clark, il avait décidé de prendre la Nouvelle-Orléans. Cette action téméraire était prévue pour cet automne-là. La nouvelle à peine transmise, Manuel Gayoso envoya plus de trois cents miliciens de Natchez à la Nouvelle-Orléans pour aider à défendre le port contre la “menace jacobine “. Wilkinson partit à la demande du gouverneur en France afin de contrecarrer le ministre depuis son gouvernement, les tumultes révolutionnaires devaient pouvoir le lui permettre. Le baron de Carondelet dans la foulée promulgua une exhortation aux nombreux Français de la basse Louisiane, il ne tolérerait pas de rapprochement avec des agents français. L’annonce électrisa la Nouvelle-Orléans et engendra des réactions antinomiques, entre ceux qui se voyaient déjà de retour au sein du giron français et les autres qui n’oubliaient pas que c’était une autorité révolutionnaire qui régentait leur ancienne patrie. De Natchez, don Gayoso émit un avertissement similaire et il renforça les défenses espagnoles le long de la rivière. Il fortifia les forts de Nogales et de Chickasaw Bluffs sur le Mississippi et conclut des alliances, signant des traités formels avec les tribus indiennes locales. Le nerf de la guerre étant l’argent et les hommes, le gouverneur de Louisiane envoya une personne de confiance, le capitan de Puerto-Valdez, auprès du vice-roi d’Espagne. Quand revint celui-ci avec un résultat des plus mitigé, l’affaire s’était heureusement calmée. Edmond-Charles Genêt, contrarié dans ses ardeurs, avait continué de défier la volonté du pouvoir américain, capturant des bâtiments britanniques et les réarmant en navire corsaire. Il avait reçu de George Washington une longue lettre de plaintes, sur les conseils de Jefferson et d’Hamilton qui pour une fois étaient d’accord. Si cela ne le freina que très peu, l’action de l’agent du baron de Carondelet l’arrêta net. Wilkinson avait utilisé la domination en France prise par les Jacobins au début de l’année. Il avait insidieusement fait remarquer que le citoyen Genêt, au demeurant le frère de madame Campan, femme de chambre de la reine, était toujours en activité de l’autre côté de l’Atlantique avec les ordres du précédent gouvernement. Le comité dépêcha aussitôt un avis d’arrestation, demandant à Genêt de revenir en France. Alexander Hamilton, secrétaire du trésor et l’un de ses plus farouches opposants, convainquit toutefois George Washington de lui accorder l’asile politique sachant qu’il serait probablement envoyé à la guillotine. Après tout, l’homme n’avait fait que remplir sa mission. Le citoyen Genêt alla s’installer dans l’État de New York et se maria à Cornelia Clinton.

L’intrigue de Genet avait tant inquiété le gouvernement de Louisiane qu’il ressortit un vieux dossier écarté par le précédent gouverneur. L’idée de son contenu était de se servir de l’État du Kentucky comme d’un état tampon entre les États-Unis et la Louisiane. Ce projet, établi à l’instigation de Wilkinson, remontait à l’arrivée de don Gayoso de Lemos en 1788. Il avait tout d’abord approuvé l’importation des récoltes de la vallée de l’Ohio jusqu’à la Nouvelle-Orléans dans un sens et dans l’autre les marchandises européennes, grâce à une exclusivité qu’il lui avait fait consentir par l’administration espagnole[]. Mais la société, créée à cet effet, s’était effondrée avec la mort de l’un des associés. Wilkinson, n’ayant pas dit son dernier mot, se rendit de son propre chef à la Nouvelle-Orléans afin d’y rencontrer le gouverneur espagnol, Esteban Rodríguez Miró. Il entreprit de le persuader d’accorder au Kentucky un nouveau monopole commercial sur le Mississippi. En compensation, il promettait de défendre les intérêts espagnols dans l’Ouest, mais pour cela il avait besoin d’arguments pour convaincre ses compatriotes de détacher son État des États-Unis. Cet avantage de libre-échange était d’un vrai poids dans la balance des doutes des Kentuckiens. Malgré toutes ses intrigues, il n’arriva pas à ses buts. Il demanda que l’on veuille bien lui accorder en paiement de ses efforts et aussi afin de servir de refuge en cas de fuite, pour lui et ses partisans, soixante mille acres de terre, à la jonction de la rivière Yazoo et du Mississippi. L’Espagne accepta et il reçut alors en plus une pension de sept mille dollars ainsi que plusieurs pensions pour le compte de plusieurs personnalités du Kentucky. Cependant, Wilkinson finit par perdre l’appui de certains officiels du gouvernement espagnol. Ils ne voyaient plus l’intérêt de cette association infructueuse. Don Miró fut prié d’interrompre le versement des dotations et le soutien financier d’une éventuelle révolution au Kentucky. Néanmoins, l’Américain continua de percevoir des fonds officieux d’Espagne, c’était un pion précieux dans la politique souterraine de la Louisiane et ce choix se révéla souvent bénéfique pour la colonie. Et c’était également par ce biais que les deux gouverneurs du moment avaient l’intention de remettre à l’ordre du jour ce projet. Et pour cela, le baron de Carondelet annonçait le passage par Natchez du capitan de Puerto-Valdez avec une lettre de cachet jointe à un billet à ordre afin de convaincre à nouveau James Wilkinson. Il connaissait bien l’homme pour l’avoir déjà servi en Floride. Le baron appuyait le choix de son messager dû à l’affection que semblait porter le Kentuckien à son épouse, la marquésa de Puerto-Valdez, affection qui paraissait venir du temps où elle était encore mademoiselle Cambes-Sadirac. Don Gayoso de Lemos sourit à la lecture de la phrase, décidément celle qui avait été surnommée « la petite veuve française » avait plus d’un atout dans sa manche. 

*

Depuis son enfance, elle tolérait ce qu’elle ne pouvait empêcher, aussi quant au milieu d’un essayage d’une nouvelle robe faite par Léa, dont elle avait découvert les capacités de couturière, Hyacinthe vint faire part de l’arrivée d’une estafette, Antoinette-Marie supposa que son époux allait la quitter à nouveau. Elle garda son sang-froid, elle laissa finir sa chambrière, rien ne servait de la presser. Elle s’habilla et rejoignit Juan-Felipe qui devait se trouver dans le bureau ou sur la galerie. À son entrée, il la regarda avec l’air d’un petit garçon pris en faute, elle se força à sourire. Il lui indiqua le billet encore cacheté sur le bureau. En fait, la lettre était pour elle, mais quand elle vit le sceau du gouverneur, elle devina que c’était par courtoisie. Elle rompit la cire, l’élégante écriture du secrétaire du baron de Carondelet annonçait une invitation au dîner des fêtes pascales données par son maître. « — Juan, nous allons à la Nouvelle-Orléans, nous sommes conviés à la fin de la semaine pour le souper du dimanche de Pâques. » Elle s’approcha de lui, et lui déposa un baiser sur la joue. « — On ne peut refuser une telle invitation, même si nous savons qu’elle en cache sûrement une autre. »

*

Aaron de Thouais

Dès son arrivée dans la ville, Antoinette-Marie se rendit chez son notaire avec Aaron, le fils aîné de Mama-Louisa. À quatorze ans, l’enfant avec sa taille d’homme commençait à ne pas tenir en place, il ne trouvait pas son statut dans la plantation. Il n’était plus esclave, mais malgré sa couleur de peau, il ne faisait pas partie des blancs. Cette situation contradictoire le portait à se révolter contre toute obéissance. Sur les conseils de son ancien contremaître, et l’autorisation de sa mère, Antoinette-Marie avait écrit à monsieur Bevenot de Haussois pour solliciter son aide.

La jeune femme descendit du landau, rajusta les plis de sa robe à l’anglaise gris perle qui était ce jour-là aussi dans les tons du ciel. Elle enjoignit à Aaron de l’attendre en compagnie d’Abraham. Elle appuya sa demande d’un regard insistant vers son cocher et majordome. Elle ne voulait pas que l’adolescent pris d’une lubie effectue quelques bêtises. Dans son mal-être, il se rebellait tel un animal capturé dans des filets invisibles. Même Mama-Louisa, à qui personne ne se permettrait de tenir tête, noir comme blanc, s’était retrouvée désemparée devant son fils. Il passait son temps à se battre pour un oui ou pour un non, et refusait tout travail. Personne ne savait par quel bout le prendre, et n’osait lui imposer quoi que ce soit eu égard à la gouvernante. Georges Tremblay, le seul à pouvoir mettre les pieds dans le plat, émit l’idée auprès de la métisse qu’il devrait peut-être éloigner l’adolescent de la plantation et peut-être le placer en tant qu’apprenti aux côtés d’un maître de préférence mulâtre. Mama-Louisa, déroutée, avait acquiescé et admis son incapacité à résoudre ce problème. Devant le désarroi de la mère, il prit les choses en main, en parla à Antoinette-Marie et à Juan-Felipe qui acceptèrent sa solution et décidèrent d’emmener Aaron. L’ancien contremaître se chargea de lui expliquer la situation qui s’avérait sans échappatoire. Le jeune garçon regimba, il essaya de s’insurger, mais Georges Tremblay lui remit les idées en place. Il ne détenait pas d’autres options, grâce à sa mère à qui il devait la vie, il était libre, et il se devait d’en faire quelque chose. Aaron s’assombrit un peu plus, car il avait du mal à aller au-delà de sa rancœur, mais il savait que le contremaître avait raison. Plus il prenait de l’âge, plus il comprenait que sa mère, elle non plus, n’avait pas eu de choix devant son père et maître, mais comment avancer au jour le jour sans justifier cette haine qui couvait en lui, résultat de brimades et de coups journaliers ? Cette mauvaise douleur qui oppressait sa tête ne paraissait diminuer qu’en écoulant des rebuffades, des affronts, comme le pus d’une blessure mal cicatrisée. Il avait suivi docile celle qu’il considérait comme sa maîtresse, puisqu’elle était celle de la Palmeraie, mais cela aussi il commençait à le trouver injuste et il n’aurait su dire pourquoi.   

Comme d’habitude, elle n’était pas parvenue à la porte dont la gouvernante de monsieur Bevenot de Haussois la recevait avec amabilité. « — le maît’e y vous attend’e dans le petit salon ». La jeune femme lui rendit son sourire de bienvenue et la talonna. Celui-ci lisait des papiers, et se leva à son entrée. « — Madame la marquise, ou bien dois-je dire la marquésa ?

— Voyons, ne vous moquez pas de moi, vous savez bien qu’entre nous vous pouvez m’appeler Antoinette-Marie !

— Asseyez-vous donc. Du thé ? Du café ?

— Café, s’il vous plaît. » Elle prit place dans la bergère que lui avait présentée son hôte. De sa position par la porte-fenêtre largement ouverte sur la véranda, elle pouvait contempler une roseraie et deux magnolias à grandes feuilles, autour desquels des azalées géantes et des buissons de gardénias prospéraient, dans un désordre de toute évidence étudié. Elle fut étonnée que le maître de maison montrât tant de goût pour les fleurs, attirance qu’elle pensait de nature féminine. Tout en lui servant lui-même sa boisson, il remarqua son centre d’intérêt. « — Je vois que vous admirez mon jardin. » Elle sursauta comme si elle eût été prise en flagrant délit d’indiscrétion. « — Excusez-moi, je crois que c’est la première fois que je suis amenée à l’apercevoir. Je dois dire qu’il est très beau.

— J’en suis très fier même s’il n’est pas bien grand. C’est l’œuvre de Cyprien. » Elle ne connaissait pas qui était Cyprien. Elle aurait été bien surprise de savoir que l’élégant métis qu’elle avait déjà croisé était son secrétaire et son amant. Comme il lui proposât, elle le suivit dans les allées de coquillages pilés aux bords soigneusement délimités. Après quelques remarques sur les fleurs ou les buissons, il reprit la conversation. « — Vous avez donc été conviée au “grand couvert “  de notre gouverneur.

— Oui, il m’a fait porter notre invitation à la Palmeraie.

— Voilà qui est très flatteur.

— C’est un fait, mais entre nous, je suppose qu’il a une arrière-pensée. Il va sûrement envoyer Juan-Felipe en mission, et la façon dont il s’y prend ne me dit rien qui vaille.

— Il veut peut-être simplement remercier votre époux pour ses loyaux services, j’ai entendu dire qu’il s’était fort bien dépatouillé des méandres de la cour du Vice-roi.

— Oui, bien sûr, je m’alarme peut-être pour rien, mais je ne peux m’empêcher que pour un motif ou un autre, il me caresse dans le sens du poil comme l’on dît.

— Vous avez peut-être raison, mais ne vous inquiétez pas trop avant d’être informé du sujet de votre invitation. Et n’oubliez pas pour l’instant l’essentiel, vous allez vous retrouver à table avec plus d’une centaine de convives triés sur le volet. Vous devez donc vous placer à la hauteur de tous ces gens.

— Vous me faites peur, me voilà impressionnée !

– Non, il n’y a pas de quoi, vous connaîtrez la plupart des membres de l’assemblée, mais c’est l’occasion d’effacer l’image de la “petite veuve française “. Une belle robe et le port d’une de vos parures devraient asseoir votre rang de Marquise de Puerto-Valdez.

— Vous avez sans doute raison.

— Excusez-moi de m’emballer, mais je sais de quoi je parle, Antoinette-Marie. De par le sang, le rang et la fortune, vous valez bien plus que beaucoup. Votre époux de même, et pensez que c’est maintenant qu’il faut positionner votre famille. Vous aurez des enfants et dès aujourd’hui, vous préparez leur avenir. Vous êtes jeune, mais plus naïve et vous sentez bien que j’ai raison, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, bien sûr. Merci de me guider, je ne sais pas ce que je deviendrai sans vos conseils.

— Ne me flattez pas, vous êtes bien entourée et avez réussi à vous faire aimer. Je suis heureux de ne pas m’être trompé. Allez fi de tout ça, parlons donc du petit Aaron, qui semble créer bien des soucis… »

*

Esteban Rodríguez Miró y Sabater

L’ancien gouverneur, don Miró, conviait à sa table chaque année après la messe du lundi de Pâques les membres les plus en vue de la ville et de ses alentours. Le baron de Carondelet avait repris ce qui était devenu une tradition et qu’il nommait avec ironie “le grand couvert “ en référence à ceux de Versailles. À l’instigation de son épouse, il en avait toutefois changé le moment et avait repoussé l’événement au soir afin de le faire suivre d’un bal, pour lequel une deuxième vague d’invités arrivait. Le dîner, auquel participaient plus d’une centaine de convives, s’avérait être l’avènement de la saison, tous espéraient y être conviés. L’invitation au “grand couvert “ entre les mains une nouvelle frénésie commençait pour ses possesseurs. « — Que porter ! Quelle parure choisir ! ». On se devait d’afficher son rang sans y paraître, ou alors cela ne devait soulever aucune critique. Les tailleurs et les couturières détenaient du travail depuis deux mois. Depuis l’enlèvement d’Antoinette-Marie au sein de la maison Ladurant trois ans plutôt, avec un frisson dans le dos, on s’y précipitait pour y dénicher tissus, garnitures et accessoires indispensables pour se mettre en valeur. Le boutiquier n’avait pas eu meilleure publicité que ce rapt que la gent féminine trouvait si romanesque. Pour Antoinette-Marie, le dilemme était réglé depuis longtemps et cela s’était fait de façon surprenante, alors que le besoin ne faisait pas partie de l’ordre du jour. Elle demanda à Léa de porter la robe, que personne n’avait encore même aperçue, et qui rien qu’à sa pensée faisait monter le rouge aux pommettes de la jeune femme.

*

Trois mois auparavant, Antoinette-Marie, qui revenait de visite à la plantation Maubourg-Tremblay, avait fait une rencontre inattendue. Pour ses déplacements proches, elle affectionnait une petite voiture à deux places qu’elle conduisait elle-même. N’ayant besoin de personne, hormis d’un chaperon et ce jour-là c’était Léa sa chambrière, elle appréciait ces escapades qui lui donnaient un sentiment de liberté. Ce soir-là sur la route longeant le fleuve, elle aperçut une silhouette qu’elle identifia aussitôt. C’était celle d’un homme, à l’allure négligée, mais élégante et avec une chevelure reconnaissable entre toutes, des cheveux longs, souples et blonds qu’une femme pouvait envier. Léa se raidit de crainte. « — Ne t’inquiète pas Léa. Je connais ce monsieur, nous ne risquons rien. »  Elle arrêta la voiture à sa hauteur et les yeux brillants d’amusement, l’interpella. « — Capitaine Adams, bien le bonjour. Que me vaut l’honneur de votre visite, des nouvelles de mon époux ? » Avec un sourire carnassier et ironique, il se courba, et balaya presque le sol de son chapeau à large bord comme au siècle précédent ce qui l’égaya. « — Bonsoir, madame la marquise. Non, Madame, votre mari va très bien, bien qu’il soit retenu à La Havane pour réparer quelques avaries.

— Mais comment savez-vous cela ! L’avez-vous vu ?

Charles Adams

— Non, Madame, les ports sont foisonnants d’informations en tous genres et c’est un monde en fait très petit où beaucoup se connaissent. Mais aujourd’hui, je me présente pour vous, si je puis me permettre. Je suis rentré en possession de quelque chose qui m’a fait penser tout de suite à vous. Devant l’évidence, j’ai poussé l’effronterie à vous l’amener. » Il fit un geste, et de l’embarcation qu’elle n’avait pas constatée en contrebas de la digue, un marin porta un coffre de taille moyenne. Cela intrigua la jeune femme, car justement il n’avait rien de remarquable. Elle en déduit que c’était son contenu qui devait avoir de l’intérêt. Elle pensait qu’il allait l’ouvrir, mais il le fit fixer à l’arrière de la petite voiture. « — Si cela ne vous satisfait pas, je serai là demain soir, vous pourrez toujours me le rendre et si au contraire cela vous sied, nous conviendrons d’un prix d’ami, cela va de soi. » Et avant qu’elle n’ait pu réagir à cette invitation insolite, il la salua et remonta sur son embarcation, qui fila aussitôt. Cela s’était passé si vite qu’elle n’avait pas eu le temps de répondre.

Elle rentra et attendit de se retrouver dans son boudoir pour l’ouvrir. Aidée de Léa et d’Esther qui s’étaient jointes à elle, elle extirpa une robe de faille bleu-gris rebrodée sur ses bords de guirlandes de tout petits bouquets de roses pervenche et rose. Elle en resta muette de stupéfaction. Les deux chambrières l’assistèrent pour s’en vêtir, elle était faite pour elle. De coupe fourreau avec traîne, son corps baleiné accentuait sa taille et dégageait sa poitrine de façon presque indécente tant le décolleté était échancré, mais une garniture foisonnante de dentelles blanche en soulignait le contour tout en cachant ce trop de nudité. Des manchettes de même dentelle agrémentaient la robe et venaient se fixer, si on le désirait, au bas des manches ajustées et trois-quarts. La soie bruissait à chacun de ses mouvements. Elle devait valoir une fortune. Elle en mourrait d’envie. Elle caressait l’étoffe du bout des doigts. Elle pivotait devant la glace pour se voir de tous les côtés. Elle était émerveillée et les compliments de ses chambrières n’étaient pas faits pour la réfréner, mais elle ne pouvait l’acquérir. Elle s’en dévêtit avec difficulté et la fit replier soigneusement dans la malle. Elle ne manquait pas de toilettes, madame de Verthamon y avait abondamment pourvu lors de la constitution de son trousseau, madame de Maubeuge l’avait aidée à compléter ses besoins, mais celle-ci avait ce quelque chose de plus.

 Elle dormit mal, pensa à la robe toute la journée, hésitant, se grondant, se sermonnant. Courageusement, le soir venu, elle pria que l’on dépose le coffre sur sa voiture et parvînt au rendez-vous afin de remettre l’objet trop attrayant, seulement, arrivée au point de rencontre, personne. Elle patienta une bonne heure. Dépitée, elle s’en retourna à la palmeraie avec la tentation faite robe. Deux jours consécutifs, elle s’y rendit à nouveau, mais en vain, le capitaine Adams ne s’y présenta pas. Elle demanda que l’on range le coffre dans sa garde-robe en attendant de savoir qu’en faire.

Quelque temps plus tard, Mathieu Lamotte, devenu économe, revint de la Nouvelle-Orléans avec du ravitaillement pour la plantation et une lettre pour sa maîtresse donnée par un inconnu. Elle ne l’avait pas encore ouverte qu’elle en connaissait l’expéditeur. Elle y lut ce qui pour les autres aurait été incompréhensible. « — Elle est faite pour vous, n’ayez aucune culpabilité, la fortune l’a déjà payée. Au plaisir. » Décidément, le capitaine Charles était doué pour les messages énigmatiques.La tenue fut dépliée et soigneusement rangée. Antoinette-Marie se garda bien d’en parler. Aucune circonstance ne parvint pour la sortir de sa penderie jusqu’à l’arrivée de l’invitation au “grand couvert “. C’était l’occasion rêvée, elle emporta toutefois deux autres robes plus modestes qui seraient le moment venu peut-être plus adéquates.

*

Léa brossait la masse de cheveux d’Antoinette-Marie, elle en élabora un chignon souple aux boucles savamment désordonnées. Ce faux naturel seyait au visage de la jeune femme, cet halot blond soulignait ses yeux noirs en amande. La coiffure au point, la chambrière sangla le corset sur la chemise et fixa le pouf de crin sur ses hanches. Elle lui passa avec délicatesse sa tenue. Antoinette-Marie avait donné raison à monsieur de Bevenot de Haussois, elle devait s’imposer et effacer l’image de la jeune fille arrivée, en 1789. Elle devait le faire au moins pour Juan-Felipe. Elle avait pris pour décision de porter la robe du pirate et pour la première fois l’héritage inattendu de la mère de son défunt mari, ses bijoux. Elle fit pouffer les dentelles de son profond décolleté et avait arrêté son choix sur la guirlande de roses en diamant. Elle mit les boucles assorties qui pendaient le long de son cou. Bien qu’ancienne, la parure était une merveille à ses yeux, d’autant qu’elle n’était pas ostentatoire. Pour finir, sa toilette, elle enfila ses longs gants blancs qu’elle avait harmonisés en couleurs à ses chaussures. Elle vérifia dans la glace son apparence, elle se sentait belle, forte et heureuse, elle n’aurait su dire pourquoi. Derrière la porte, Nathalie de Maubeuge l’appela, elle sortit la rejoindre. Bien qu’elle n’ait rien eu à lui envier, elle s’exclama. « — Grands dieux, vous êtes magnifique, cette robe quelle splendeur, mais où l’avez-vous trouvée ?

— Je ne puis vous le dire, j’ai trop honte ! » répondit-elle en riant et laissant son amie coite. Elles descendirent retrouver leurs maris qui avaient mis autant d’attention à leur mise que leurs épouses. Monsieur de Maubeuge était en habit de couleur sombre et en perruque poudrée quant à Juan-Felipe, il arborait son uniforme blanc à parements noirs et était en cheveux comme la nouvelle mode l’imposait désormais. Il ne quittait pas des yeux sa femme tant elle le subjuguait. Après avoir complimenté les dames, ils prirent le chemin de l’hôtel du gouverneur.

*

Le dîner se déroulait dans l’un des trois salons qui donnaient sur les terrasses du jardin. L’aboyeur les annonça. « — Le marquis et la marquise de Maubeuge ! le marquis et la marquise de Puerto Valdez ! » Ils présentèrent chacun à leur tour leurs hommages au gouverneur et à son épouse. Le baron de Carondelet félicita Antoinette-Marie pour sa beauté, quant à sa femme, ce fut du bout des lèvres qu’elle salua les deux Françaises. Elle ne pouvait s’empêcher de les jalouser. Elle enviait le naturel de leur maintien alors que comme elle-même, elles étaient enserrées dans leurs corsets, rien ne paraissait gêner leurs mouvements. Et elle n’avait que pu remarquer les bijoux, cette parure ancienne qui ne faisait pas démodée tant elle établissait une fortune ancestrale. Elle ne l’aurait pas admis, mais cela l’agaçait. Les deux couples pénétrèrent dans le premier salon où un quatuor s’évertuait à jouer en sourdine dans un des coins dans le brouhaha de la foule. Il y avait là, les de la Cheiza, les Trudeau, les Chabert, les Forstall, les Beauregard, les Durel, les Amelot, les Villière, les Lacoste, les du Foreste, les Ventura de Morales, les de Marigny, les de Riano, les Ortega, les Almonester, les Avart, les Alpuente… tous étaient ou avaient un membre de leur famille au Cabildo ou dans l’entourage du gouverneur. Il devait y avoir autant d’Espagnols que de français et bien sûr quelques Allemands. Bien qu’elle connût une vaste partie de l’assemblée, Antoinette-Marie n’en était pas moins intimidée. Au bras de son époux, elle traversa le grand salon. Ils firent retourner des têtes, des regards intrigués se fixèrent sur eux, certains accompagnèrent leur curiosité de salutation. Tous semblaient découvrir la jeune femme. Ils allèrent retrouver le secrétaire du gouverneur, don de las Casas, ami de Juan-Felipe et que celui-ci appelait par son prénom. Baldino les accueillit chaleureusement et leur fit servir une coupe de champagne par un valet en livrée auquel il fit signe. Monsieur Bevenot de Haussois, qui les avait vus entrer, les rejoignit. Avec un regard approbateur, il effectua un baisemain à la jeune femme. Cela l’amusa. « — Vous voyez, vous vous révélez toujours de bons conseils.

— Dans des cas comme celui-ci, je m’en félicite. Vous êtes un ravissement des yeux, le papillon est sorti de sa chrysalide.

— N’exagérons rien. »

Ils furent interrompus, car ils passaient à table. Deux valets ouvrirent en grand les battants des hautes portes qui séparaient la pièce de celle d’à côté. Le baron de Carondelet prit le bras de madame Laronde, rayonnante de beauté et de bijoux, et son épouse, doña Castaños y Arrigorri, saisit celui de don Almonester, son mari. Suivis de l’ensemble des convives, ils pénétrèrent dans l’immense salle éclairée par des lustres de pampilles qui se reflétaient dans deux grands miroirs. La table dressée semblait ne devoir jamais finir tant elle s’avérait longue. La vaisselle était de porcelaine avec liseré d’or, les verres de cristal biseauté et les couverts d’argent. Trois somptueux bouquets ponctuaient le chemin de table de lin rebrodé sur une nappe assortie. Des valets guidaient les invités jusqu’à leur place déterminée par leur hôtesse. Antoinette-Marie face à madame de Maubeuge, fut satisfaite, elle avait pour voisin de droite monsieur Bevenot de Haussois. À sa gauche, elle retrouva, comme deux ans plus tôt, mais cette fois-là chez Don Andres Almonester, monsieur Enguerrand de Marigny de Mandeville. « — Nous sommes faits pour être voisins de table, ma chère. Je m’en félicite. 

— Et moi j’en suis soulagée. » Ce qui lui fit réprimer un fou rire devant la franchise de la jeune femme.

Le dîner se déroula avec tout le faste attendu, il fut long, car le nombre des plats était grand, varié et délicieux. Les sujets de conversation apparaissaient divers d’un bout à l’autre de la table. Y furent abordés les révoltes de Saint-Domingue, et, donc, le commerce des esclaves, la fin de la crise avec les États-Uniens, qui avaient donnait espoir aux uns et inquiéter les autres, les pirates de plus en plus abondants semblait-il, dans la mer des Caraïbes. Don Almonester utilisa l’audience pour annoncer le début de la reconstruction du bâtiment du Cabildo pour l’année suivante. Il fut chaleureusement applaudi d’autant que la plupart des fonds ayant permis de rebâtir l’église Saint-Louis venaient de lui. Le gouverneur en profita pour rajouter que celle-ci serait inaugurée en tant que cathédrale pour Noël. Ceux qui en avaient vu l’intérieur la décrivaient comme émouvante. Mais trois thématiques revenaient sans cesse, le premier était la commande des 80 réverbères à Philadelphie. Le gouverneur voulait installer un système d’éclairage, dans la ville, inspiré de celui de La Havane, pour embellir la cité et freiner les agressions nocturnes. Mais le projet était des plus controversés, car beaucoup craignaient les risques d’incendie. Le sujet provoqua des discussions dont les propos s’accompagnèrent d’une désagréable animosité. Le voisin de Madame de Maubeuge, don Carlos de la Chaise, se plongea dans des méandres de spéculations, le vin lui faisant oublier dans le labyrinthe de ses dires son point de départ. Monsieur Enguerrand de Marigny, trouvant le problème lassant, engagea avec monsieur de Maubeuge, qu’il avait en face de lui, une conversation sur la découverte de Jean-Étienne de Bore qui avait réussi à transformer la canne locale en sucre, par cristallisation. Jean-Noël d’Estrehan, qui avait activement participé à l’invention de son beau-frère, sauta sur le sujet qui le passionnait et sur lequel il ne tarissait pas. Il en expliqua le principe, du vesou à la bagasse, du blanc au blond, le jus dompté, fragmenté en millions de grains aptes aux expéditions les plus longues et qui assurerait un enrichissement certain des planteurs de cannes. Monsieur Enguerrand de Marigny pensa qu’il devait rajouter aux bénéficiaires de cette nouvelle manne les constructeurs de batteries dont ils comptaient bien faire partir. Le propos fut repris par beaucoup tant cette découverte allait développer le commerce sucrier jusque-là pénalisé, car le sucre voyageait sous forme de mélasse et arrivait souvent à destination pourrissant. Antoinette-Marie, que cela concernait, la moitié de ses cultures étant constituées de cannes, posa quelques questions à son voisin qui fut surpris par leur pertinence. Le sujet dériva sur un autre, le premier journal publié de la Louisiane : “Le Moniteur “. Celui-ci avait réalisé un de ses premiers articles avec les succès de Jeanne-Marie Marsan au Théâtre de la rue Saint-Pierre. Les conversations se turent lorsque doña Castaños y Arrigorri, l’épouse du gouverneur, se leva. Tous l’imitèrent et prirent sa suite dans les salons adjacents dans lesquels les nouveaux hôtes arrivaient au son d’un orchestre qui n’attendait que cette entrée pour entamer la première contredanse. Pendant ce temps, les esclaves vidaient et transformaient la salle à manger en salon. Antoinette-Marie rejoignait Juan-Felipe au bras de monsieur Bevenot de Haussois quand un valet lui demanda de bien vouloir le suivre sur l’invitation du gouverneur. Elle s’excusa auprès de son cavalier qu’elle chargea de prévenir son époux. Elle marcha sur les talons du domestique jusqu’à l’étage où l’attendait dans son bureau le baron de Carondelet. « — Veuillez m’excuser de ce stratagème madame, mais j’ai à vous parler et ne tiens pas à être entendu d’oreilles, nous ne dirons pas malveillantes, mais tout au moins indiscrètes. » D’un geste, il lui indiqua une bergère dans laquelle elle s’assit devant l’injonction muette. « — Madame, j’ai un service à vous demander, et il faut bien le dire assez grand puisqu’il concerne la sécurité de la colonie… » Antoinette-Marie était plus qu’intriguée. Qui était-elle pour avoir une telle importance ? Elle n’avait aucun pouvoir et pas assez de fortune afin que cela puisse apporter quoique ce soit au gouverneur… « — En fait, vous détenez dans vos connaissances quelqu’un dont j’aimerais m’assurer la bienveillance et je souhaiterais que vous lui écriviez pour qu’il écoute favorablement, mes, nos besoins. Vous n’êtes pas sans savoir que nous avons à craindre de nos voisins les États-Unis. Cette connaissance est un ami commun. Il pourrait nous aider, mais je ne vous cacherai pas que s’il le fait déjà de façon régulière, mon gouvernement par le passé l’a éconduit sur un projet qui lui tenait à cœur. Et aujourd’hui, ce projet est à nouveau d’actualité.

— Cela ne devrait donc pas poser de difficultés. Si j’ai bien compris, il n’y a aucune raison que ce dessein ne lui tienne pas encore à cœur.

— Dieu vous entende, Madame.

— Mais puis-je savoir sur qui il semblerait que je détiens un si grand pouvoir de persuasion ?

— Monsieur Wilkinson.

— Monsieur Wilkinson ?

— Oui, je ne suis pas sans être instruit que vous soyez arrivée dans notre colonie en sa compagnie. Et si je suis bien informé, il éprouverait une affection quasi paternelle pour vous. Excusez-moi d’être si directe, mais le sujet est vraiment d’importance.

— Non, non, mais je ne vous cache pas que je suis surprise de cette intrusion dans ma vie privée. Quoique surprise, n’est peut-être pas le bon mot. Gênée, serait plus exact.

— Veuillez m’en excuser une nouvelle fois, mais la politique à des vues plus grandes que les individus. Accepteriez-vous de nous aider ?

— Oui, bien sûr, il est évident que vous aurez mon soutien même si je ne suis pas sûre de son importante qualité.

— De cela, je puis vous l’assurer. À votre lettre d’introduction, je joindrai la donation d’une concession dans la Nouvelle-Orléans assez étendue pour y construire sa maison. Quant à vous…

— Je vous arrête monsieur le gouverneur, je ne veux rien pour moi. J’écrirai votre missive. Vous connaissez l’homme, elle ne m’engage que peu. Et si cela peut apporter ma contribution pour une paix durable à notre colonie, soit !

— Madame, l’affection que vous porte notre homme n’est pas à négliger et vous amenuisez votre importance. Vous avez su vous entourer de gens qui tiennent à vous et cela n’est pas donné à tous. »

Cela faisait deux fois en peu de temps qu’elle entendait cette idée qu’elle avait du mal à réaliser. Mais oui, elle avait réussi à se créer une famille de cœurs. Elle eut une pensée pour les prédictions de marguerite Darcantel qui les lui avaient annoncées. « — Mon secrétaire se mettra à votre disposition pour les détails. Autre chose, Madame, c’est votre époux qui ira la lui porter. »

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 44

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